‹ Récits de l'histoire de FranceChapitre 6 sur 87 · TROISIEME RECIT · texte numérisé non relu

TROISIEME RECIT

Triste sort de« «allo-BeBMaiis, après la e^M^véCe de leur pays p«r les Vr»Mes«

La Gaule s'était d'abord réjouie des victoires des Francs et du rapide accroissement de leur puissance. Confiante dans ses nouveaux maîtres, elle espérait qu'ils allaient mettre un terme aux longues souffrances qu'elle avait endurées, durant l'agonie de l'empire romain, et lui rendi'e enfin un peu de repos et de sécurité. Son attente fut cruellement déçue. En effet , à peine établis sur le territoire gaulois, les Francs semblèrent prendre à tâche, à force de violences et de brigandages, d'y faire détester leur domination. On eût dit que cette contrée n*était pour eux qu'un séjour passager, une terre ennemie, où ils ne songeaient qu'à faire à la hâte un riche butin. C'est ainsi qu'on les vit en 532 , sous prétexte de ôhâtier la révolte de l'Auvergne*, dévaster cette province avec

4 i L'Auvergne avait tenlé, en 634, de secouer le joiig.de Thierry et de passer sous le gouvernement de Childebert. La tentative échoua. Le roi de Metz parut d'abord ne vouloir tirer aucune vengeance de cette révolte qui , du reste, avait été promptement réprimée. Mais, Tannée suivante^ lès

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une fureur sauvage, incendier les moissons , saccager les villages et les villes, n'épargnant, tout chrétiens qu'ils étaient, ni églises, ni monastères; emmener parmi les bagages, pour les vendre ensuite comme esclaves, des troupes d'hommes, de femmes, d'enfants arrachés pour toujours au sol de leur patrie, et, suivant l'énergique expression d'un chroniqueur, « ne rien laisser à ceux qui demeurèrent dans le pays, si ce n'est la terre que ces barbares ne pouvaient pas emporter. » Le désastre de l'Auvergne répandit l'effroi de toutes parts , et les Gallo-Romains durent comprendre qu'il ne leur restait plus qu'à se résigner en silence au joug des farouches conquérants dont ils étaient devenus la proie.

Pour compléter le tableau du triste état de la Gaule sous la domination franque , nous allons raconter ici, d'après Grégoire de Tours, un épisode célèbre de l'histoire de cette époque. On y verra à quel genre d'angoisses et de douleurs les plus grandes familles d'entre les vaincus étaient parfois exposées, au milieu des guerres civiles des princes mérovingiens, et comment il n'y avait plus pour personne de garantie contre l'oppression la plus inique et la plus bnitale. C'est d'ailleurs une curieuse peinture des mœurs du temps.

Francd ripuaires ayant menacé de quitter ses drapeaux, pnrce qu'il refusait fie se joindre à ses Trères pour attaquer la Bourgogne, il se souvint^ dit Grégoire de Tours, que l* Auvergne lui avait été iitfidèle, et oflrit à ses soldats, s'ils consentaient à rester avec lui , de les mener dans ce pays où ils trouveraient en abondance de l'or, de l'argent, des troupeaux et des esclaves. L'offre fût acceptée, et la mallieureuse province paya les frais de la réconcilialion des Francs et de leur roi.

m AVENTURES D'ATTALE,

t.e «Allo-1ftom«lii Attale, d'abord enimeiié comme otasey cfft ensuite réduit en nervltude. — li'eiielnie l^éon entrei^rend de le déilTrer*

C'était à l'instigation de Ciiildebert qu'avait eu lieu le SQulèvement de l'Auvergne, et Thierry ne l'ignorait pas. On devait donc craindre de voir bientôt le roi de Melz, avec son caractère violent et irascible, faire appel aux armes pour venger son injure. Pourtant, contre l'attente générale, il se réconcilia avec son frère (532), et tous deux se promirent sous serment de vivre désormais en bonne intelligence. Comme gage de leur foi mutuelle, ils se donnèrent des otages, parmi lesquels ou comptait plusieurs fils de sénateurs* gallo-romains.^ Mais, dès l'année suivante, de nouveaux démêlés s'étant élevés entre Thierry et Childebert, les otages portèrent la peine du peu de fidélité des princes à tenir leur parole : ils furent tous privés de la liberté, et ceux des leudes ' francs qui les avaient reçus en garde, en firent leurs esclaves. Quelques-uns s'échappèrent et retournèrent dans leur pays ; les autres, moins heureux, ne purent briser leurs chaînes et restèrent en servitude.

4. Les anciennes ramilles sénatoriales (voy. la noie 4, p. *2H, du tuiue précédent) formaient toujours la première classe de la population galloromaine. Mais les privilèges dont elles jouissaient, au temps des empereurs, n'avaient pas survécu à la domination de Rome , et, depuis la conquête rranque, tout ce qui leur restait de crédit et d'influence se concentrait dans l'enceinte même des cités.

2. Ce nom de leudes, d'origine germanique, désignait les principaux compagnons d'armes d'un prince mérovingien , ceux qui s'étaient particulièrement attachés à sa personne. On disait encore , dans le même sens , \e% fidèles du roi.

Du nombre de ces derniers se trouvait un jeune homme, neveu de Grégoire, évêque de Langres, On l'appelait Attale. Retenu prisonnier dans le royaume de Metz, par suite de la rupture de la paix entre les deux frères, il fut attaché au service d'un seigneur franc qui demeurait aux environs de Trêves et qui le destina à garder les chevaux. Cependant Grégoire avait envoyé à la recherche d' Attale, des serviteurs qui parvinrent, non sans peine, à découvrir sa trace. Ils allèrent aussitôt vers son maître , et lui offrirent des présents, s'il consentait à mctlre le captif en liberté. Mais il rejeta avec dédain leurs offres, et ajouta : « Pour la rançon d'un homme de si noble extraction, ce n'est pas trop de dix livres d'or. » Làdessus, les serviteurs se retirèrent, et, de rétour à Langrés , ils racontèrent tristement à l'évoque le peu de succès de leur mission. Alors un esclave , qui remplissait dans la maison de Grégoire le modeste emploi de cuisinier, lui dit : « Si tu voulais me permettre d'y aller à mon tour , peut-être réussirais-je à tirer ton neveu de captivité. » Grégoire ayant répondu qu'il le voulait bien, Léon (c'était le nom de cet esclave dévoué ) prit sur-le-champ la route de Trêves.

Lorsqu'il fut arrivé sur les lieux , il essaya d'abord divers stratagèmes, pour enlever secrètement le jeune Attale; mais tous ses efforts furent en pure perte. Alors il alla trouver un homme du pays et lui dit : « Viens avec moi et vends-moi comme esclave dans la maison de ce barbare'; tu garderas l'argent. Tout ce

I . Le nom de haih^re n'«avail alors par lui-môme rien (rinjnrionx. 11 sor-

que je désire, c'est d'être plus à portée d'exécuter le projet que j'ai conçu. » L'homme auquel il s'adressait, dans la crainte sans doute de quelque piège , exigea d'abord que Léon attestât par serment la sincérité de ses paroles. Après quoi, il le conduisit à la maison désignée, et le vendit douze pièces d'or, qu'il prit pour lui, suivant leur convention. Cela fait, il se retira.

Cependant le barbare s'élant fait amener son nouvel esclave , lui demanda ce qu'il savait faire. < Je sais, répondit Léon, apprêter tous les mets qui se servent sur la table des maîtres, et, pour ce genre de talent, je n'ai certainement pas mon pareil. Je ne cherche point à t'en imposer : quand tu voudrais traiter le roi lui-même, je suis plus capable que personne de préparer un festin digne de lui être présenté. —Eh bien, répliqua le Franc, le jour du soleil* approche; ce jour-là, j'inviterai à ma table mes amis et mes voisins. C'est pour toi une belle occasion de montrer ton savoirfaire. Sers-nous un repas qui excite leur admiration, et qui les force d'avouer qu'ils n'ont jamais rien vu de mieux dans le palais du roi. — Que mon maître, répondit l'esclave , fasse faire une grande provision de volaille , et ses ordres seront ponctueUement accomplis. » On prépara, en effet, tout ce qu'avait demandé Léon, et. le dimanche étant venu, il servit un festin dont tous les convives furent émerveillés. Ceux-ci, tant

vait simplement à désigner, par opposition aux Gallo-Bomains, c'est-à-dire aux anciens habitants du pays, les conquérants d'origine germanique , Francs , Visigoths , Burgondes , qui s'étaient établis en Gaule.

i . C'est ainsi que Ton nommait chez les Francs le jour du repos , le dimanche.

que dura le repas, ne tarirent point en éloges sur l'abondance et la délicatesse des mets, et ils ne cessèrent de complimenter leur hôte, jusqu'au moment où ils prirent congé de lui.

La vanité du barbare avait été très-agréablement flattée de toutes les louanges que lui avaient adressées ses convives. Aussi, depuis ce jour, Thabile cuisinier devint-il son esclave favori. Il en fit comme son intendant, et c'est à lui qu'était confié le soin de distribuer aux autres serviteurs leur ration de vivres. Une année se passa ainsi, durant laquelle Léon acheva de gagner la confiance de son maître. Jugeant alors que l'occasion était bonne pour l'exécution du dessein qu'il méditait depuis si longtemps, il résolut de ne pas différer davantage.

Avant tout, il lui fallait prévenir Attale. Un jour donc , il se rendit dans la prairie où ce dernier gardait ses chevaux. S'étant couché à terre, à quelque distance du jeime homme et le dos tourné de son côté, afin qu'on ne pût les soupçonner de causer ensemble, Léon lui dit : « Il est temps que nous pensions à revoir notre pays natal. C'est pourquoi je te recommande, lorsque la nuit sera arrivée et que tu auras ramené les chevaux à l'étable, de ne pas te laisser aller au sommeil ; mais, dès que je t'appellerai, sois prêt, et nous partirons. » Or, ce jour-là, le Franc dont ils étaient tous deux les enclaves, avait de nouveau invité à un festin plusieurs de ses parents, au nombre desquels se trouvait le mari de sa fille. Suivant les vieux usages germaniques, le repas se prolongea fort avant dans la nuit. Enfin les convives se levèrent de table, pour nllor

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se livrer au repos. Léon accompagna jusque dans sa chambre le gendre du mattre de la maison, et, après avoir placé près de son lit une coupe pleine de vin, il allait se retirer, lorsque le barbare lui dit en plaisantant : « Toi qui es Thomme de confiance de mon beaupère, voyons, parle franchement: est-ce que tu ne songes pas quelque jour, si toutefois on le laisse faire, à prendre les chevaux de ton maître et à retourner dans ton pays? » L*esclave répondit sur le même ton : « C'est un dessein que j'espère accomplir cette nuit même, si Dieu me vient en aide. » Le barbare j qui était loin de prendre au sérieux ces paroles, repartît aussitôt : « Dans ce cas, c'est à mes gens de faire bonne garde ; sans cela tu pourrais bien emporter quelque chose de ce qui m'appartient. » Et là-dessus, ils se séparèrent en riant.

liéoB et AUale s^éeliAppeni d^ chern leur matlrë* — dam- Sers «o^lls courent dans levr ffulte. — Ils pnrYlennenl à resnfpner lenr pays* — liéon réeompeniié de son dévonement*

Quand tout le monde fut endormi, Léon appela Attale. Celui-ci, qui se tenait aux aguets, arriva à l'instant. Il sella deux chevaux, et, comme son compagnon lui demandait s'il avait des armes : « Je n'ai , répondit-il, qu'une petite lance. » Alors Léon entra dans la chambre de son maître , et lui prit son bouclier et son épée. Le barbare s' étant éveillé au bruit, demanda qui était là et ce qu'on lui voulait. « Je suis Léon, ton serviteur, répondit l'esclave; j'éveille Attale, pour qu'il se lève promptement et qu'il conduise les

chevaux au pâturage : il dort comme un homme ivre. — C'est bon, reprit le barbare ; fais ce qu'il te plaira. » Et il se rendormit.

L'audacieux esclave sortit aussitôt, et alla donner au jeune homme les armes dont il venait de s'emparer. Ensuite, ayant fait un paquet de leurs vêtements, ils franchirent l'un et l'autre, sans être vus, la porte de la cour qui heureusement était ouverte, et s'éloignèrent à toute bride. Déjà ils avaient atteint les bords de la Meuse, lorsque la vue de quelques personnes qui semblaient les épier , leur inspira des craintes. Alors ils abandonnèrent leurs chevaux et leurs effefts, et traversèrent le fleuve à la nage, en s'ai • da;nt de leurs boucliers. Les deux esclaves gagnèrent ainsi l'autre rive vers la chute du jour, et, à la faveur des ténèbres , ils s'enfoncèrent dans une forêt où ils passèrent une partie de la nuit.

Cette nuit était la troisième depuis leur départ, et ils n'avaient pas encore pris de nourriture. Par bonheur, ils trouvèrent un prunier chargé de fruits. Ils en mangèrent, et ayant ainsi un peu réparé leurs forces, ils continuèrent leur route et entrèrent bientôt dans les plaines de la Champagne. Tout à coup un bruit de chevaux qui galopaient vint frapper leurs oreilles. Tous deux alors coururent se cacher derrière im grand buisson, et se couchèrent par terre, ne faisant aucun mouvement et osant à peine respirer; mais ils tenaient l'épée hors du fourreau, bien résolus, s'ils étaient découverts, à défendre jusqu'au dernier soupir leur liberté et leur vie.

Lorsque les cavaliers furent arrivés près du buisson

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qui abritait les deux fugitifs, ils s'arrôtèrenl pour laisser reposer un moment leurs chevaux. « Quel malheur, dit l'un d'eux, de ne pouvoir rattraper ces misérables esclaves! J'en jure par mon âme! s'ils retombent entre mes mains, je ferai pendre l'un et hacher l'autre en morceaux. » Celui qui pariait ainsi, c'était le barbare, leur maître, qui les avait inutilement poursuivis depuis Trêves. Enfin il s'éloigna avec ' son escorte.

Quelques heures après, Léon et Attale atteignaient les faubourgs de Reims. Il y avait dans cette ville un prêtre nommé Paulelle, qui était Ué d'amitié avec l'évêque Grégoire. Ils se dirigèrent donc vers sa maison, qu'un homme qu'ils rencontrèrent leur avait indiquée, et traversant la grande place, au moment où la cloche sonnait matines , ils allèrent frapper à sa porte. Dès qu'il sut qui ils étaient, Paulelle s'empressa de leur ouvrir, et quand Léon lui eut, en peu de mots, raconté leur aventure : «Voilà mon songe vérifié, dit le prêtre; en effet, cette nuit, pendant mon sommeil, je voyais deux colombes, l'une blanche et l'autre noire, venir en volant se poser sur ma main. » L'esclave reprit aussitôt : « Que le Seigneur nous pardonne , si , malgré la sainteté de ce jour ' , nous vous prions de nous donner un peu de nourriture; car, depuis que nous avons quitté la maison de notre maître, nous n'avons encore goûté ni pain ni viande. »• Leur hôte, ému de ces paroles, leur offrit du pain

i. On élail au dimanche, et, à Tépoque dont nous parions, les lois de l'Eglise ne permettaient point, ce jour-là, de prendre de nourriture avant la messe.

trempé dans du vin; puis, les ayant fait cacher, il sortit pour se rendre à l'église. Au bout de quelque temps, comme il rentrait chez lui, le barbare survint, cherchant toujours ses esclaves. Mais le bon prêtre eut assez d'adresse et de présence d'esprit pour élu- , der toutes ses questions, et le Franc se vit contraint de reprendre la route de Trêves , sans avoir pu accomplir ses projets de vengeance.

Attale et son compagnon , échappés comme par miracle à un si grand danger, restèrent encore deux jours à Reims ; ensuite ils se remirent en route et arrivèrent enfin à Langres. L'évêque , qui n'espérait plus les revoir, éprouva la plus vive joie de leur retour. U pressa, en pleurant, son neveu contre son cœur, et, voulant témoigner au fidèle Léon toute sa reconnaissance , il l'affranchit de la servitude*, lui et toute sa race. En outre, il lui concéda, en pleine propriété, des terres sur lesquelles Léon vécut Ubre le reste de ses jours , avec sa femme et ses enfants.

4. Il y avait plusieurs modes d'affranchissement. Le plus souvent, la mise en liberté de Tesclave se faisait tout simplement par un écrit signé de la main du mailre. D'autres fois , cet acte était entouré d'une certaine solennité. Le maître se rendant à l'église avec son esclave , le remettait , en présence du clergé et de tout le peuple , entre les mains de l'évêque , qui faisait immédiatement rédiger l'acte d'affranchissement. Il y avait aussi raffranchissement par le denier. Dans ce dernier cas, l'esclave, tenant à la main un denier, symbole du rachat de sa liberté , était amené devant le roi; celui-ci, en lui frappant la main, faisait sauter la pièce de monnaie, et, en même temps, il le déclarait homme libre.

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