‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 10 sur 108 · Clirys., de Seraph. hom · texte numérisé non relu

Clirys., de Seraph. hom

2. Valde nimc scirc cuperem ubinani sint qui tum illo die nos interturbabant : siquidem interturbatio quædam eratipsoruni præsentia. Clirys., in Inscrip. altar., t. v, p. 556.

3. Cur non potius cogitas illas vermicum esse stamina, et barbarorum liominum inventionem? Clirys., ibid.

fàmes voués à toutes les abominations, des voleurs et jusqu’à des violateurs de tombeaux, ont tout aussi bien que vous des vêtements de soie1? Descendez donc des hauteurs fastueuses où vous fait monter l’enflure du cœur, et réfléchissez à votre bassesse, au néant de votre nature. Si fiers que vous soyez, vous n’êtes pourtant que des esclaves, les esclaves de vos vices 2. Vous ressemblez à quelqu’un qui serait battu tous les jours par ses valets dans sa maison, et se glorifierait, en marchant sur la place publique, d’avoir une foule d’hommes sous son obéissance et de commander à ses concitoyens 3. Je ne vous souhaite que de tenir de Dieu le droit de leur commander et môme de vous attribuer raisonnablement quelque sorte d’égalité avec eux. »

11 suffit d’ouvrir les œuvres de Chrysostome pour voir avec quelle hardiesse de langage il attaquait parfois, à propos du mauvais riche, cette inégalité des conditions qui est le fondement de la société civile. On l’entendit un jour raconter en chaire l’anecdote suivante : « Le territoire de notre ville, disait-il, fut une fois frappé d’une grande sécheresse, les grains ensemencés ne pouvaient germer. Chacun suppliait Dieu de détourner le mal et de dissiper l’angoisse publique;

1. Meretrices illis ac molles et sepulcrorum perfossores ac latroncs uti. Chrys. in Inscrip. ait., ut. sup.

2. Quid hoc tibi prodest quod liominibus imperes cum perturbationum tuarum servus ac captivus sis? Id. ibid.

3. Quemadmodum si quis domi quidem a famulis verberibus ac vulneribus concidatur, foris autem in forum veniens, quod aliis imperet, glorietur. Chrys., loc. cit.

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mais le mal continuait, et, suivant l’antique prédiction de Moïse, un ciel d’airain restait suspendu, immobile sur nos têtes. La famine approchait, on la voyait, on l’attendait, et avec elle la plus cruelle des morts. Le Dieu miséricordieux eut pitié de la ville, tout à coup le ciel d’airain s’amollit, des nuages s’amoncelèrent, et, s’entr’ouvrant soudain, laissèrent tomber la pluie avec tant d’abondance, qu’à sa vue toutes les poitrines haletaient de joie. Ivres de bonheur, les habitants se mirent à courir les rues comme des échappés de la mort1. C’était une fête générale, des transports d’allégresse inexprimables. Au milieu de toutes ces joies, un homme cheminait triste, abattu et comme exténué sous le poids de quelque grande douleur. C’était un riche, un des plus opulents de la cité, et, quand on lui demanda pourquoi seul il était triste dans le délire commun, il ne put garder au fond de son âme le sujet de sa peine, et de même qu’une maladie intérieure déborde et éclate au dehors dans le paroxysme de sa violence, la maladie de cet homme éclata hideuse à tous les yeux. — « J’avais amassé, dit-il, dix mille me- « sures de blé, et je ne sais pas ce que j’en ferai à cette « heure 2. » Voilà quel était le sujet de son angoisse. Dites-moi, je vous prie : le bonheur de ce riche con-

1. Et omnes jam festum dicm agebant tanquam qui ex ipsis portis mortis ascendissent. Chrys., hom. 39 in Ep. h ad Corinth.

2. Sed in tantis bonis et commuai omnium lætitia, quidam ex iis qui valde opulenti erant, circuibat mœstus et tristis, præ animi ægritndine... et multis causam rogantibus : « cum haberem, inquit, innumeras mensuras frumenti, nescio ubi illas disponam. » Chrys., hom. 39, ut sup.

sistait-il à pouvoir tenir de tels discours pour lesquels il méritait d’être lapidé comme plus inhumain que les bêtes féroces et comme un ennemi public? — Que fais-tu, misérable? tu t’affliges de ce que tout le monde n’est pas ruiné, de ce que tu as perdu l’occasion d’amasser l’or que tu rêvais1! Ne sais-tu pas ce que Salomon a dit autrefois : « Celui qui fait renchérir le « blé est maudit du peuple? » — Tu cours les rues comme l’ennemi dés biens de la terre, comme un impie en guerre avec la libéralité du Dieu de tous les hommes, comme un serviteur et un esclave de Mammon! Ne fallait-il pas arracher ta funeste langue? ne fallait-il pas étouffer ce cœur qui avait enfanté de si abominables pensées 2 ? Ah ! vous le voyez, la richesse ne permet pas aux hommes de rester hommes ; elle en fait des bêtes et des démons, car qu’y a-t-il de plus odieux qu’un homme riche qui demande à Dieu la famine pour augmenter son or? Cette passion de l’or produit un effet tout contraire à ses désirs. Au lieu de se réjouir de ce qu’il possède une abondance extraordinaire de blé, il tire de cette abondance même un sujet de douleur. C’est sa richesse qui fait son affliction.

« Si vous voyiez un chef de brigands battre les routes, dresser des embûches aux passants, ravir ce qu’il trouve dans les champs, enfouir l’or et l’argent

1. Hunccine, die, quæso, pro-his verbis beatum ducemus pro quibus oportuisset eum obrui lapidibus , qui esset quavis fera crudelior, qui esset communis hostis? Quid dicis, o homo? doles quod non perierint omnes ut aurum cogérés. Chrys., hom, 39, utsup.

2. Annon oportebat linguam illam amputari, non cor extingui quod hæc verba pepererat? Id. ib.

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dans des cavernes et dans des fosses, enlever les troupeaux, les esclaves, les meubles des maisons, le proclameriez-vous heureux à cause de ces richesses qu’il entasse, ou malheureux à cause du supplice qui l’attend? Eh bien, voilà le sort des riches et des avares. Ce sont des voleurs qui assiègent les routes, volent les passants, enferment dans leurs champs comme dans des cavernes et des fosses le bien des autres qu’ils ont accumulé1 2. Le voleur peut éviter la peine en s’échappant des mains des hommes, le riche ne trompera pas celles de Dieu. Le riche sera plongé dans l’enfer ; Lazare reposera dans le sein d’Abraham. La sainte Écriture nous l’enseigne : on ne vole pas seulement en enlevant le bien d’autrui, on vole en ne distribuant pas ce qu’on possède *. »

Voici le portrait du mauvais riche. « Quoi de plus impudent, de plus éhonté, de plus comparable à la face d’un chien que la face de ce misérable? Et encore un chien est-il plus capable de honte qu’un avare qui arrache le bien de tout le monde3. Ces mains qui salissent tout, cette bouche qui ne se rassasie jamais, sont ce qh’on peut imaginer de plus impur. Le visage

1. Age si quem vidisses latrocinii principem grassantem per vias, prætereuntibus insidiantem , ca quæ saut in agris rapientem, in spoluncas ac foveas subterraneas aurum et argentum dcfodientem, ac illic niulla recludcntem armenta, vestes et maocipia, milita ex incursionibus illis possidentem... Chrys., de Lazar., I, p. 725.

2. Hoc rapina est non impartir! de tuis facultatibus... rapina et fraudatio et spoliatio. Chrys. , ibid.

3. Ecquid est oculis impudentius? Quid magis inverecundum, quid magis caninum? Non enim canis ita impudens stat ut hic quando omnium bona rapit. Chrys., hom. 9 in Epist. ad Corinth.

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d’un mauvais riche, les yeux d’un mauvais riche, ne sont pas le visage et les yeux d’un homme. Cet èlre ne voit pas les hommes comme des hommes, le ciel comme un ciel *, il n’élève pas son regard à Dieu comme au souverain seigneur de toutes choses; toutes choses pour lui ne sont que de l’or et de l’argent. Quand un regard d’homme tombe sur un pauvre dans l’affliction, le cœur se trouble, des larmes s’échappent des yeux, on sent en soi-même les misères qu’on aperçoit; mais, quand ce riche regarde un pauvre, il n’en devient que plus cruel, et son inhumanité grandit. Un homme ne voit pas le bien des autres comme son propre bien, il voit son propre bien comme celui des autres; il se dépouille pour ceux qui ont besoin : uu riche n’a rien s’il n’a pas tout, car ce n’est point un homme, son visage même atteste la bestialité de sa nature. Mais les bêtes sont moins impitoyables, leurs mains sont moins ravissantes, leurs ongles moins déchirants1 2 3. Quand l’ours et le loup se sont rassasiés, ils cessent de courir à la proie : le riche ne se rassasie jamais. Dieu nous a donné des mains pour soutenir notre semblable qui tombe, et non pour lui tendre des pièges et le faire choir. Si c’est là l’usage que nous en faisons, mieux vaudrait que nous n'en eussions point, ou qu’on nous les coupât par pitié. Vous êtes touché de compassion quand vous voyez une

1. Ne ejus vultum et oculos intuearis, quod sint hominis? Non aspicit ille homines tamqiiam homines, non cœlum tainquam cœlum. Clirys., hom. !• in Episl. ad Curinlh.

‘2. Iloruin aillent sunt ora ferarum.. , magis quam fera ru ni (lentes virus emittunt, eædem patrantes. Clirys., ub. sup.

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bête déchirer une brebis, et quand vous déchirez vousmême un de vos semblables, qui vous est uni par la nature, vous ne croyez rien faire d’indigne, et vous voulez encore passer pour un homme! C’est la miséricordequi fait l’homme, c’est la cruauté qui fait la bête. L’homme soulage, la bête dévore, et encore la bouche de l’avare est plus cruelle que celle de la bête, car sa parole seule donne la mort! »

Le pauvre au contraire est aussi admirable, aussi magnanime, aussi généreux que le riche est lâche et cruel ; il a la paix de l’âme et le regard de Dieu, le riche a déjà l’enfer sur la terre.

« Le pauvre, débarrassé des attaches qui font du riche un esclave plutôt qu’un maître, est un lion qui souffle le feu par les narines. Élevé au-dessus des choses du monde, il n’est rien qu’il n’entreprenne et n’exécute pour le service de l’Église1. Fallût-il s’exposer aux dernières nécessités et supporter la persécution pour le Christ, qui l’empêche de remplir son devoir de chrétien fidèle? Il a méprisé la vie. Que peut-il craindre qu’on lui enlève? Les richesses? Il n’a rien*. Son pays? La terre entière est sa patrie. Scs clients, son cortège, scs délices? Il ne connaît rien de tout cela. Sa société est avec le ciel, ses aspirations au bonheur dans une autre

vie2. Quand il faudra perdre cette existence périssable,

1. Pauper curis omnibus carens, leo est, igncin spirat; generoso et fort! est animo, de omnibus sese expedit, facile omnia agit quæ prodesse possunt ecclesiis. Chrys., in illud : Salutate Priscill. et Aquil., 4.

2. Quidenim timeret, die, obsecro? Num ne opesejus auferantur? Hoc nemo dicerc poterit. Num ne pellatur e patria? universus orbis terrarum ei civitas est. Num ne quis imminuat ei delicias et satellitium? Sed his omnibus valcre jussis, in cœlo habitat. Chrys., ibid.

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quand il faudra verser son saflg, que la persécution vienne! 11 est prêt, et voilà ce qui le rend plus puissant que les peuples eux-mêmes et que tous les hommes réunis.

« Et, pour que vous sachiez que ce discours n’est point entaché de flatteries, je vais vous montrer comment le pauvre seul est libre. Remontez avec moi dans l’histoire. Voici l’exécrable tyran Hérode. Combien n’existait-il pas dans son temps d’hommes puissants et riches, et qui cependant osa lui faire tête ? Qui se cuirassa de courage pour venir châtier par ses paroles ce contempteur des lois morales, ce violateur des commandements de Dieu? — Un riche? — Oh ! non, un pauvre, un indigent qui n’avait ni lit, ni table, ni toit pour l'abriter. Jean, cet illustre citoyen du désert, fut, je ne dis pas le premier1, mais le seul qui, abordant le tyran dans son palais, lui dit : « Tu vis en état d’inceste avec cette « femme, et Dieu te condamne par ma voix. » Avant lui, le grand Élie, qui possédait pour tout bien une peau de mouton, fut le seul à reprendre Achab, ce roi impie et criminel*. Et qui peut donc donner cette hardiesse dans les périls, cette sainte résolu lion qui rend l’homme invincible devant le mal, parce que, dédaigneux de la vic.présente, il ne fait nul état de la mort? Un homme

t . Quot divites crant temporo Herodis, quot potentes? Et quis in me» dium prorupit? Quis tyrannum increpavit? Quis contemptas leges De ultus est? Divitum quidem nullus, sed pauper illc et inops, qui neque tectum, neque mensam, neque tectum habebat : ille, inquam, solitudinis inquilinus, Joannes ille, solus et primus. Clirys., ut sup.

ï. Et ante hune magnus quoque Helias, qui nihil præter melotem possidebat, impium et prævaricatorem ilium Achab solus viriliter corripuit. Chrys., ibid.

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dans une disposition si 'généreuse, parce qu’il n’a rien et ne veut rien, peut rendre plus de services à l’Église que les riches, les magistrats et les rois. Les riches et les rois ne sont rien que par leur puissance terrestre, et cette puissance est limitée. Un homme résolu qui brave „ la mort peuttout ce qu’il veut d’utile, d’extraordinaire, de grand, et comme le prix de l’or le cède à celui du sang, l’homme qui pense ainsi est incomparablement plus noble et plus grand que tous les riches ensemble. »

Personne ne se trompa sur la portée de ces parôles, dont l’allusion était claire. Jean admonestant Hérode, Élie condamnant les crimes d’Achab et les impiétés de Jézabel, c’était lui-même, et il avait ce courage parce qu’il était pauvre.

On peut se figurer l’effet de pareils discours descendant d’une bouche éloquente sur les masses populaires. Quand l’archevêque devait prêcher, principalement sur ces matières, les églises devenaient trop petites par le concours des auditeurs, et une telle presse se faisait autour de sa chaire épiscopale, qu’on y courait risque d’être étouffé1 2. Cette raison l’engagea à la transporter, ainsi que je l’ai dit, des degrés de l’abside sur l’ambon,

d’où la voix s’étendait partout des galeries à la nef.

Plusieurs notaires ou tachygraphes recueillaient ses discours, que des applaudissements enthousiastes interrompaient fréquemment, et s’il se plaignait de ces marques d’approbation mondaines qui changeaient la

1. Porro populus tantopere ejus sermonibus inhiab&t', nec illis satiari ullo modo pot.erat, ut quoniatn sese mutuo impellentes ac pre-

mentcs pericîitabaiiMir , duni singuli propius nitebantur aceedere. Suzow., n ni, û.

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maison de Dieu en théâtre, les acclamations redoublaient au sein de ces foules immenses. Alors il se montrait ému malgré lui, et des larmes d’attendrissement humectaient ses yeux. Hors de l’église, la multitude lui faisait cortège, elle prenait en main sa sauvegarde, et plus d’une fois elle veilla aux portes de sa demeure quand elle crut sa vie menacée. Ses allocutions au peuple, dans des circonstances où il voulait le remercier de son amour, abondent en expressions semblables à celles-ci: «Je vous aime comme vous m’aimez. Que serais-je sans vous? Vous êtes mon père, vous êtes manière, mes frères, mes enfants, vous m’êtes tout au monde. Je n’ai joie ni douleur qui ne soient vôtres, etquand un de vous périt, je péris1. » Ce peuple ardent, enivré de sa vue et frémissant sous sa parole, n’était pourtant pas seul à se presser pour l’entendre. Il se mêlait à ses rangs des curieux, des espions, des ennemis qui couraient colporter les moindres allusions en les envenimant. La cour le traitait de factieux, et l’opinion se propageait dans le monde élégant de Constantinople que l’archevêque voulait la ruine des riches 2.

Ces scènes sont bien loin par le temps de celles de Saturninusetdes Gracques, au fond ce sont les mêmes. La question du paupérisme agitera perpétuellement la

1. Vos mihi cives, vos mihi patres, vos mihi fratres, vos filii, vos membre, vos corpus, vos mihi lux... Hæc mihi corona sunt, hæc consolatio, hæc uuctio, hæc vita... Chrys., H omit. ant. exil.

2. Pallad., dial., passim. — Populum seducit. Act. xynod. ad Querc. ap. Pliot. Chrysostome répond à ces accusations dans plusieurs de scs discours.

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société humaine jusqu’à ce qu’elle ait trouvé un remède que nul n’aperçoit. Le christianisme avait imaginé un palliatif par la charité ; mais ce palliatif était un privilège des grandes âmes, et la société corrompue de Constantinople n’en comptait guère. De là cette puissance tribunitienne de Chrysostome, cet appel à Dieu dont il s’arma contre l’insensibilité et l’aveuglement des riches. Les temps changent; les siècles, parle renouvellement des doctrines, amènent des formules nouvelles, mais les besoins sociaux changent peu : les passions, les devoirs, les périls, restent les mêmes. Si la formule d’une meilleure répartition du bien-être matériel entre les diverses classes de la société n’était plus ce qu’elle avait été dans les luttes des patriciens et des plébéiens au temps de Sp. Cassius et des Gracqucs, ni les besoins, ni les passions n’étaient éteints. Seulement 8p. Cassius et les Gracques auraient eu peine à reconnaître ici ces masses qu’ils agitaient et dont ils '*•

avaient été les idoles. Une église était aujourd’hui le forum, une chaire la tribune aux harangues, un évêque le tribun, et le dévouement du peuple pour ce patron parlant au nom delà charité n’était pas moindre qu’il ne l’avait été jadis pour ceux qui lui parlaient au nom de l’égalité des droits dans la république. Toutefois ce dévouement ardent, absolu, ne servit pas plus au tribun chrétien qu’aux prédicateurs des loisagraires.

Un des chefs d’accusation portés contre Chrysostome devant les conciles qui le condamnèrent fut de soulever le peuple, à quoi les rancunes de la cour ajoutèrent le crime de lèse-majesté.

II ne faut pas prendre à la lettre ce mot d’un contemporain, que Chrysostome avait tout le clergé de Constantinople contre lui 1 : il se trouva plus d’un juste dans Sodome ; mais c’étaient pour la plupart des gens timides qu’effarouchaient les clameurs du monde et dont la persécution seule dévoila l’héroïque fidélité. Dans le nombre, f histoire noussignale le diacre Héraclide, attaché à la personne de l’archevêque et dont nous aurons bientôt à parler; Proclus, introducteur aux audiences épiscopales; Philippe l’ascète, maître des écoles, comme on disait, c’est-à-dire intendant des établissements où s’élevaient les jeunes clercs; le saint prêtre Germain, son compagnon inséparable dans la mauvaise fortune comme dans la bonne; le très-savant diacre et trèsobscur historien Philippe de Sideet d’autres Orientaux encore. Il s’y joignait un jeune homme sorti des couvents de Syrie et destiné à jeter un grand éclat en Occident; c’était le diacre Cassien qui, venu à Constantinople pour écouter Chrysostome, s’était dévoué à son service, et, formé par les leçons d’un tel maître, devait fonder plus tard à Marseille le célèbre monastère de Saint-Victor. C’étaient là de vrais amis, çn communauté d’austérités et de doctrine avec l’archevêque, en communauté non moins étroite de sentiments, mais qui ne

î. In odium ecclesiasticorum venit. Socr., vi, 4.

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l’approuvaient pas sans restriction. Ils le blâmaient parfois avec sincérité, cherchant à calmer son humeur militante et à conjurer ses colères, sans grand succès néanmoins, car l'emportement du zèle était dans la nature de Chrysostome, qui se fût méprisé de ne point sacrifier toute considération de prudence à ce qu’il croyait le devoir. Ces sages conseillers n’avaient donc pas toujours son oreille. Ceux qu’il écoutait étaient les conseillers violents qui, affectant de se modeler sur lui, applaudissaient à ses actes les plus téméraires et caressaient ses défauts en les exagérant encore. L’histoire nous nomme deux de ces faux amis, les diacres Sérapion et Tigrius, auxquels elle attribue une large part dans les fautes et les malheurs de ce superbe et inflexible esprit *.

Sérapion était un Égyptien en qui se résumaient les vices que l’histoire prête à sa nation, la vanité, l’irréflexion, l’arrogance3. Violent lui-même jusqu’à l’excès, il entretenait Chrysostome dans la penséeque c’est par la violence qu’il faut imposer le bien à des natures rétives, et cette flatterie réussissait toujours3. Chrysostome du moins était mû dans ses actions par un sentiment respectable et sincère : Sérapion savait mêler l’intérêt personnel et l’intrigue aux démonstrations d’un faux zèle, car on le vit s’élever tout à coup

1. On verra dans la suite l’histoire de ces deux hommes, ainsi que celle de Cassien et de Germain.

2. Homo Ægvptius promptus ad iracundiam et ad contumcliam paratus. Sozom., vin, 9.

3. Tncitnbut autem ilium Serapio cjus diaconus, ut omnium animos se alienaret. Socr., vi, 4.

et presque sans transition du diaconat à la prêtrise, puis à l’épiscopat1 2. Grâce à cette communauté de défauts qui lui livrait l’archevêque, il parvint à le maîtriser totalement, écartant de lui par des ombrages les bons serviteurs et les gens sensés, et se portant pour son seul confident et son guide dans les circonstances délicates, sauf à gâter par les insolences du valet les intérêts déjà compromis du maître. Nous le retrouverons avec ce caractère et cette fatale influence sur la scène de nos récits. Pour le moment nous citerons un fait antérieur au temps où ils commencent, mais qui donne une idée du mal que les témérités de cet homme durent causer aux affaires de l’Église. Chrysostome présidait un jour dans la basilique une assemblée de son clergé, où se discutait je ne sais quelle question irritante de réforme. La voix du prélat avait été accueillie par des murmures, et la colère lui montait au visage, quand Sérapion, se levant de sa place, s’approcha de lui et lui dit d’un ton à être entendu de ceux qui l’entouraient: «Que tardes-tu, évêque? prends ton bâton spirituel et brise-moi tous ces gens-là du même coup*. » Tel était le conseiller le plus écoulé de Chrysostome et souvent son porte-parole soit près de ses clercs, soit près des évêques ses collègues. Le diacre Tigrius ne valait pas mieux. Un concile le dénonça comme un des mauvais génies qui troublèrent l’Église

1. Ce fut un des chefs d'accusation portés contre Chrysostome au concile du Chêne.

2. Nunquam istis dominari potrris, o cpiscopc, uisi una virga omncs fregeris. IIoc ejus dictuin cunctorum odium adversus cpiscopum excitavit. Socr., vi, 4.

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d’Orient en poussant l’archevêque à des résolutions excessives1.

A ce tableau un peu triste de l’entourage de Chrysostome nous en opposerons un plus consolant, celui de ses amies, grandes dames et diaconesses pour la plupart, qui furent pour lui non-seulement des conseillères de paix, mais des appuis inébranlables dans la persécution et des compagnes de martyre. Quatre surtout se distinguèrent par l’éminence de leur mérite et la solidité de leur dévouement : c’étaient Salvina, Ampructé, Pentadia et Olympias, noms vénérés par l’Église et enregistrés avec respect par l’histoire. Résumer ici ce qu’on sait d’elles, ce sera élucider peut-être un point historique curieux, celui qui concerne le corps des diaconesses, si puissant aux îv® et v° siècles de notre ère. On y verra dans quelle classe de la société elles se recrutaient souvent, quelles circonstances pouvaient déterminer leur vocation, et comment il se faisait qu’à Constantinople et à Rome elles acquéraient parfois l’importance de personnages politiques.

Salvina, Maure de naissance et descendante des anciens rois de Numidie, était fille de cet affreux tyran Gildon, qui, après avoir rempli de rapines et de sang l’Afrique romaine, dont Théodose l’avait fait gouverneur, finit par rompre ses liens de sujétion et se séparer de l’empire. Par une précaution dont Rome usait parfois envers ses officiers barbares devenus suspects, Théodose s’était fait livrer Salvina encore adolescente, pour la garder -comme otage à sa cour, l’élever à la ro-

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