‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 44 sur 108 · Mihi hæc omnia aranea sunt viliora. Chrys., ibid · texte numérisé non relu

Mihi hæc omnia aranea sunt viliora. Chrys., ibid

214 JEAN ' CHRYSOSTOME

« Savez-vous, mes bien -aimés frères, pour quel motif on veut me perdre. C’est que je ne fois point tendre devant moi de riches tapis, que je n’ai jamais voulu me vêtir d’habits d’or et de soie, que je ne me suis point abaissé à satisfaire la gourmandise de ces gens-là en tenant table buverte pour eux. La race de l’aspic domine toujours ; il reste de la postérité de Jézabel, et la grâce combat encore contre Élie1. Hérodiade aussi est là, Hérodiade danse toujours en demandant la tête de Jean, et on lui. donnera la tête de Jean, parce qu’elle danse2.

« Mes frères, c’est ici un temps de larmes. Tout se tourne vers l’infamie. L’or seul donne ici l’éclat et la gloire. Écoutez cependant ce que dit David : « Si vous possédez une abondance de richesse, n’y placez point votre cœur. » Et qui est-ce qui disait cela? iYélait-ce pas un homme élevé sur un trône royal? Ne gouvernait-il pas son empire avec une autorité souveraine? Eh bien, jamais il ne jeta les yeux sur la fortune d’autrui pour y exercer des rapines ; jamais il n’employa sa puissance à détruire la religion. Il se mettait en quête de posséder des soldats plutôt que des trésors, et ne se montrait point dans son gouvernement l’esclave d’une femme. Oh ! malheur, malheur aux femmes qui ferment l’oreille aux avertissements du ciel, et ivres, non de vin, mais d’avarice et de colère,

1. Floruere aspidis fœtus, adliuc relictum est Jezabelis semen : verum adliuc etiam gratia cum Helia concertât. Chrys., Homil. ant. exil.

2. Sed Herodias Joannis caput expetit, rursus saltationem iniit... * f’.lirys., ibid .

assiègent leurs maris de mauvais conseils pour les entraîner à l’injustice1!... »

Il y avait dans ce discours, fort clair d’ailleurs, un mot qui ;ne permettait aucun doute sur les intentions de l’orateur, mot plus fort que les allusions, si transparentes qu’elles fussent, mais qu’on ne peut rendre en français, parce qu’il joue sur le nom même de l’impératrice. Eudoxici veut dire en grec bonne renommée, honneur; Adoxia est le contraire et veut dire déshonneur, infamie. Or, en disant que dans cet empire qui n’avait plus de lois que le caprice d’Eudoxie tout se tournait vers le déshonneur, Chrysostome s’était servi du mot *adoxia qui rappelait le nom de la femme d’Ar^ cadius : on comprend aisément le reste.

Ce discours fut tenu le second jour après la condamnation, et suivant toute apparence vers le soir. Le lendemain matin avant midi, Chrysostome voyait entrer chez lui un comte du palais impérial, qui le somma, au nom de l’empereur, de quitter la ville surle-champ2. « L’empereur ne veut plus de retard, lui dit-il; un navire est prêt pour te conduire au lieu marqué pour ton bannissement : au moindre signe de résistance, j’ai l’ordre de te faire enlever par des soldats. » C’était infailliblement une bataille qui s’annoncait aux portes de la basilique et une terrible effusion de sang. Cette image se présenta à la pensée de Chrysostome et le fit frémir3. S’approchant de

1. Aliæ vero absque vino satiatæ sunt, et ebriæ avaritia... Cbryâ., Homil . ant. exil.

2. Misso ad id comité cum militari manu non secus ac ad prælium adversus barbaros. Pallad., dial., p. 30.

3. Cavebat enirn ne ipsius causa seditio nascerctur. Socr., vi, 13.

JEAN CHRYSOSTOME

l’officier impérial et des appariteurs de son escorte, il leur dit : « Me voici, conduisez -moi où vous voudrez. » L’officier le remit à la garde d’un curieux (on appelait ainsi les agents supérieurs de la police), et reprit avec ses appariteurs le chemin du palais en traversant la foule *. Il devait retrouver Chrysostome dans un autre lieu. Le cloître qui séparait la basilique de l’archevêché communiquait par une porte secrète avec un quartier retiré de la ville. Chrysostome et son gardien sortirent par là sans être aperçus, et gagnèrent une maison située dans le voisinage où ils restèrent cachés jusqu’au soir. La nuit venue, le curieux et le prisonnier se mirent en marche vers le port par des rues détournées, espérant n’être point reconnus1 2; mais, comme ils approchaient du port, des gens du peuple signalèrent Chrysostome, et le bruit se répandit aussitôt dans la ville qu’on enlevait l’archevêque. Des groupes nombreux accoururent alors pour empêcher son départ, mais Chrysostome les contint avec autorité. « Laissez-moi partir, leur dit-il; je dois obéissance à l'empereur, et d’ailleurs une goutte du sang de mon peuple ne sera pas versée pour moi. Je confie ma cause au futur concile 3. » L’obscurité , de plus en plus épaisse, protégea sa retraite. Le même comte impérial était au port avec des soldats et des matelots; ils entourèrent l’archevêque et montèrent

1. Tractus a curioso... Clirys,, Epist. ad Pap. Innoc.; Pallad., dial. , p. 6.

2. Procédante jam vespere in navim conjicior et noctu abnavigo. Chrys., ibid.

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