LIVRE V
Chrysostome épure son clergé. — Statue d’Eudoxie dressée entre la Curie et l’église. — Réjouissances publiques à propos de son inauguration. — Elles troublent la célébration des offices dans la basilique. — Irritation de Chry- , sostome; il prêche contre l’impératrice. — Sa perte est jurée par la cour. — Un nouveau concile est convoqué à Constantinople ; la direction en est remise à Théophile absent. — Arcadius refuse de communiquer avec Chrysostome. — Ouverture du concile de Constantinople. — On refuso à Chrysostome le droit de se défendre en vertu du 4« canon d’Antioche. — Quel était ce concile et ce canon : Chrysostome les attaque comme ariens.
— Le concile se divise en deux partis, pour ou -contre le canon d’Antioche.
' — L’empereur se fait rendre compte de la question ; les partisans du canon
d’Antioche reculent. — Discours éloquent du Chrysostome contre ceux qui désertent son église. — L’empereur lui donne son évêché pour prison. — Il reparaît, «à l’église le samedi saint : scènes violentes au baptistère pendant le baptême des catéchumènes. — Les catéchumènes se réfugient aux Thermes de Constance ; les soldats les y poursuivent — Les joannites chassés des églises se réfugient dans la campagne. — Chrysostome appelle à un concile occidental des faits qui se passent en Orient. — Conduite prudente du pape Innocent. — Attentats contre la vio de Chrysostome. — Pin du concile de Constantinople. — L’empereur envoie Chrysostome en oxü.
— Scènes d’adieu dans la basilique de Sainte-Sophie. — Conflits sanglants dans l’église. — Sainte-Sophie et la Curie du sénat sont réduites en cendres.
Cette paix en effet, si sincèrement jurée qu’elle fût de part et d’autre, ne pouvait être qu’une courte et fragile trêve; trop de griefs s’étaient accumulés depuis deux ans entre l’archevêque et l’impératrice, trop d’antipathie naturelle les séparait, enfin trop de passions intéressées s’agitaient autour d’eux, pour
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qu’il on arrivât autrement. L’impératrice d’ailleurs avait été amenée à de meilleurs sentiments envers son ennemi par une crainte surnaturelle, le croyant à couvert sous la main de Dieu; mais il ne manqua pas de gens, à la cour et dans l’église, pour lui expliquer le tremblement de terre comme un phénomène naturel et enlever à cette femme, avec ses terreurs superstitieuses, la seule prise que l'honnêteté eût encore sur elle. Aussi, à mesure que cette appréhension salutaire s’évanouissait, on. la vit revenir à ses errements; ses amies, écartées du palais par ménagement pour l’archevêque, y rapportèrent peu à peu leurs dénigrements et leurs intrigues, et Chrysostome redevint comme jadis pour tous les courtisans un objet de sarcasme et de haine.
L’archevêque de son côté suivait ce mouvement d’un œil inquiet. On s’observait de l’archevêché au palais comme de deux citadelles ennemies, et les mesures que prenait Chrysostome ressemblaient parfois à des préparatifs de défense. Depuis son retour triomphal dans Constantinople et sur son trône, depuis l’amende honorable que l’altière Augusta s’était vue obligée de lui faire, sa croyance en sa propre force s’était accrue peut-être outre mesure. Il se sentait j plus maître du peuple, et il l’était encore du prince, au moins pour quelques moments; il profita de ces moments pour avoir autour de sa personne un clergé devant lequel il n’eût plus à trembler comme auparavant. Évidemment la tranquillité de son église ne pou vait être qu’à ce prix. Durant la nuit mémorable où la ville entière, enivrée de joie, l’avait ramené
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dans la basilique de Sainte-Sophie et replacé malgré lui sur son siège en présence d’Arcadius et d’Augusta , des voix nombreuses lui avaient crié de la foule : «Évêque, épure ton clergé, chasse les traîtres1!» Et il avait répondu à ces incitations, qui partaient de bouches arniefe, « qu’il- aviserait avec les conseils de jon peuple et ceux de la très-pieuse impératrice2. »
11 avisa effectivement, et sa réforme trancha au vif. Les clercs suspects furent renvoyés, les plus compromis se faisant jkstkce eux-mêmes ; les fidèles au
contraire furent récompensés par des ^grades ecclésiastiques. Le diacre Tigrius , élevé au sacerdoce, resta attaché à la personne de Chrysostome. Son autre confident, Sérapion, devenu prêtre, reçut l’évêché d’Héraclée en Thrace, vacant par la fuite ou la déposition de l’évêque Paul , qui avait assisté Théophile au concile du Aliène, et qui présidait même ce synode lors de la condamnation de Chrysostome. Les faveurs rémunéraient ainsi largement, les clercs qui avaient montré de la fidélité et du courage pendant le péril, et le clergé de Constantinople reconstitué présenta un corps plus homogène et plus uni autour de l’évêque. Le peuple, qui faisait de plus en plus cause commune avec son pasteur, applaudissait aux récompenses comme aux sévérités. Chrysostome le consulta-t-il, comme il l’avait fait entendre? On l’ignore,
1. Clamastis : Facessat clerus, aliumque clerum ecclesiæ postulastis. Chrys., Orat. post redit, ab exil.
2. Sine vobis nihil faciaux, nec sine religiosissima Augusta; namque et ilia curât, sollicita est, nihilque non agit, ut quod plantatum est firmum maneat. Chrys., ibid.
car l’histoire n’en dit rien$ mais nous pouvons regarder comme Certain qu’il ne consulta point Augusta.
Les choses en arrivèrent rapidement à ce point que le moindre incident pouvait amener un éclat et rallumer la guerre : l’insatiable orgueil d’Eudoxie se chargea de le faire naître. Celte demi-barbare, élevée par une intrigue d’eunuque au second trône du monde romain, avait des prétentions de grandeur que n’eussent osé avouer les plus hères patriciennes de la vieille Rome unies à des césars. Plusieurs impératrices avaient, reçu à la vérité des honneurs solennels comme mères et épouses d’empereurs, honneurs se rapportant au prince dont ils étaient une émanation, car l’empereur, d’après la constitution romaine, était un dieu vivant en qualité d’incarnation du peuple qui lui avait transmis tous ses droits, et il participait en conséquence au .culte rendu à la déesse Rome. C’est à ce litre que Livie, Agrippine, Julia Severa, Julia Moesa et d’autres avaient été honorées sous le premier empire, ainsi que plus tard Hélène , 'mère du fondateur de Constantinople, et Flaccillc, épouse chérie du grand Théoclose et mère des deux princes régnants. Euxodie voulut davantage. Elle obtint de son faible mari le droit d’étre adorée comme l’empereur luimême dans ses images, promenées de province en, province avec le cérémonial réservé aux Augustes. —
^ Cet acte indigna l’Occident, qui n’y vit qu’une profanation du caractère de la souveraineté impériale, laquelle ne pouvait être transmise à une femme, et une violation des mœurs romaines. Honorius en fit des reproches amers à son frère, qui ne l’écoula
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pas1. La statue d’Eudoxie fut donc présentée à l’adoration des peuples d’Orient, qui, i! faut le dire, ne partageaient point en cette matière les scrupules des Occidentaux, habitués qu’ils étaient à compter des reines, et de glorieuses reines, dans leur histoire. La vanité d’Eudoxie devait être satisfaite : elle ne le fut pas. Il lui fallut encore une statué dans les murs de la ville impériale, et le sénat la vola, décrétant en outre qu’elle serait placée sur le forum principal, en face du palais où se tenaient ses grandes assemblées, non loin aussi des rostres byzantins, ridicule copie de la tribune rostrale de Rome, qu’avait foulée jadis le pied des Gracques, des Hortensius et des Cicéron. Quelques détails sur ce forum et sur les édiüces environnants serviront à l’intelligence des événements qui vont suivre.
Le théâtre choisi pour les vanités d’Eudoxie présentait un vaste quadrilatère borné au midi par le • palais sénatorial, appelé grande Curie, au nord par le portail de Sainte-Sophie, à l’est et à l’ouest par de riches bâtiments, demeure des officiers de la cour et des citoyens les plus opulents. Derrière la Curie, sur un forum plus petit, se trouvait le palais impérial habité par Arcadius et sa famille. Vis-à-vis du portail de Sainte-Sophie, à l’ extrémité des façades latérales de la place, s’ouvrait une large voie qui communiquait à l’est avec le quartier du Bosphore, à l’ouest avec les
1. Quamvis super imagine muliebri, novo exemple per provînmes circumdata, et dill'usa per universum munduin obirectantium fama, litteris commouuerim... limier. Aug., Epist.cul Princ. Orient. Arcad., Karon., ann . 404, n“ i.xxx.
Thermes de Constance, et formait une des rues les plus fréquentées de Constantinople1. Au milieu de la place s’étalait un terre -plein dallé de marbres de diverses couleurs ; il contenait la tribune aux harangues, d’où l’empereur et ses représentants adressaient leurs allocutions au sénat, au peuple et à l'année. C’est en ce lieu que fut érigée la statue d’Augusta, sur une colonne de porphyre qu’exhaussait encore un grand piédestal2; elle était d’argent massif. Représentée en costume impérial, dans l’attitude du commandement, Eudoxie dominait de là l’église, le palais, la ville, et semblait l’âme des délibérations du sénat.
Cette grande Curie, à l’opposite de laquelle l’empereur Constance avait fondé la basilique, de Sainte- Sophie, était une œuvre de son père Constantin, qui en avait fait un temple païen. Construite à l’instar du Capitole de Rome, où se réunissait dans les occasions importantes le sénat de l’empire occidental, la grande Curie byzantine, destinée au même usage, avait été mise par le fondateur sous le patronage des mêmes dieux, Jupiter et Minerve, et, comme le Jupiter Capitolin était la plus vénérée des divinités de l’Occident, Constantin avait choisi pour son capitule grec le Jupiter de Dodone, qu’entourait en Orient une non moindre vénération. Il avait fait amener aussi d’une ville d’Asie nommée Lindus une statue de Minerve
1. Inter ecclesiam et statuant solum plutea media interjecta fuit. Socr., vi, 18.
2, Argeiilea statua Eudoxiæ Augustæ supra col uni nam purpuream erecta fuerat. Socr., iliid. — Eudoxiæ super porpbyreticam columnam argéntea statua juxta ecclesiam posita. Com. Marcellin., Citron. — In édita basi... Socr., vi, 18.
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consacrée jadis par des rites mystérieux, et dont le
culte était répandu dans toute l’Asie Mineure. Les deux
simulacres furent placés à l’entrée de la Curie, comme les gardiens de la grandeur du nouvel empire1. Sous les portiques figuraient en outre, rangées par ordre, avec leurs attributs divers, le chœur des Muses enlevé aux sanctuaires de l’Hélicon2, de sorte que la grande Curie de Constantinople, enrichie par tant de profanations païennes, était devenue un temple véritable que sanctifiait la présence des premières divinités de la Grèce. L’édifice lui-méme, bâti ou revêtu de marbres précieux, décoré de colonnes monolithes, de frises, de statues où les principales villes de l’Orient pouvaient reconnaître la dépouille de leurs temples, présentait aux amis des arts comme à ceux de la vieille religion hellénique un ensemble d’objets sacrés dont ils n’approchaient qu’avec admiration ou respect3. Singulier hasard qui avait rapproché les deux monuments les plus magnifiques des cultes païen et chrétien, comme pour les confondre dans une ruine commune!
L’inauguration des statues des empereurs se faisait
1. Templum istud senatus simulaora Jovis et Minervæ ante fores habebat, in lapideis quibusdam basibus stantia. Aiunt autem Jovis alterum Dodonæi simulacrum esse; alterum quod Lindi quondam consecratum fuerit. Zosim., v, 24.
2. Perhibent cas etiam imagines quæ in Helicone Musis olim collocatæ, Constantini temporibus in res omnes perpetrati sacrilegii vim expertæ cum cæteris fuerant, huic loco dedicatas... Zosim., ibid.
3. Ea domus in qua senatus .haberi solebat... ad omnem elegantiam et magnificentiam elaborata, simulacris artificium exornata, ipso aspectu majestatem prœferebat. Zosim., ub. sup.
ET L’IMPÉRATRICE EUIJOXIK.
d'après un cérémonial traditionnel où le paganisme avait laissé sa forte empreinte. La raison d’État maintint sous les princes chrétiens ces vieux usages qui fortifiaient dans l’esprit du peuple le respect dû à la souveraineté; Théodose lui-même, l’empereur catholique par excellence, exigeait pour ses effigies les honneurs de l’adoration. Ce ne fut qu’après les événements dont nous allons parler que le petit-fils de cet empereur, iils d’Arcadius et d’Eudoxie, Théodose II, abolit par une loi ce que le rituel de ces letes avait de trop contraire au sentiment chrétien*. Dans la circonstance présente, le cérémonial s’accomplit avec tous les développements que l’adulation pouvait imaginer. Pendant plusieurs jours furent célébrées autour de la statue d’Eudoxie des réjouissances publiques auxquelles le peuple se portait en foule1 2 3 * : il y avait des danses, des jeux de force ou d’agilité, des représentations de mimes et de bateleurs et des scènes comiques de tout: genre8. On croit que les fêtes de Cvbèle avaient fourni autrefois le programme de ces divertissements; or les écrivains latins noû? apprennent quels spectacles extravagants ou impurs' donnaient A la multitude les prêtres et desservants mutilés de la mère des dieux.
Voilà donc ce qui se déploya et devait se déployer pendant plusieurs jours sur la place du Sénat, en face de la basilique. Chrysostome professait pour les spectacles une aversion déclarée, et nul des moralistes