‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 46 sur 108 · Gcorg., Vit. Chrys., p. 262 et seq · texte numérisé non relu

Gcorg., Vit. Chrys., p. 262 et seq

JEAN CHRVSOSTOME

prêtres intrus, les soldats coururent sus aux moines. On les massacrait dans leurs églises, on fouillait leurs cloîtres pour les égorger, on les poursuivait l’épée au poing jusque dans les rues, quand ils parvenaient à fuir1. Un auteur païen raconte que plusieurs habitants de la ville périrent ainsi sous les coups des soldats parce qu’ils portaient des vêtements-noirs, soit pour cause de deuil, soit pour tout autre motif, , et qu’ils ressemblaient à des moines2. Cet incident, à ce qu’il paraît, fut fort du goût des polythéistes, qui triomphèrent de voir des mains chrétiennes les débarrasser des hommes aux manteaux noirs , leurs mortels ennemis, les destructeurs acharnés de leurs temples et les violateurs de leurs mystères.

Telle fut la journée de Théophile, de l’Égyptien, comme l’appelaient les joannites. La nuit appartint à d’autres épouvantes et à d’autres fureurs. Des secousses de tremblement de terre se firent sentir au faubourg de rHebdoinon, et, s’étendant avec une plus grande intensité vers le centre de la ville, ébranlèrent les quartiers opulents et en particulier celui de la résidence impériale. Dans la chambre de l’impératrice, le lit, sou-'"

levé avec force, roula sur le pavé 3. Eudoxic crut sa

1. I)ato eis ad hoc signo, plena cum licentia prodeunt et nullo judicio cunctos jugulant : donec cadaveribus ccclesiam implessent et fuga dilapsos persccirti conlixissent omnes, quicumque pullis induti vcstibus crant. Zosim., v, z3.

2. Quos inter plures pcrire contigit qui vel luctus causa, vcl ob ali uni quemdam casum in hujusmodi vestitu reperd fuissent. Zosim., v, 23.

3. Cum vcro noctu tcrræ motus factus essct, et terror iude imperatrici... Theodoret., v, 33. — Una vero dies intercesserat cum plagam quamdam in regio cubiculo fieri contigit. Pallad., dial., p, 30.

ET L'IMPÉRATRICE EUDOXÏE.

dernière heure venue, et, se précipitant pâle et les cheveux épars dans la chambre de son mari : « L’homme qu’on nous a fait bannir est un juste, lui dit-elle avec angoisse, et Dieu se charge de le venger. Si vous voulez conserver l’empire, laites qu’il soit rappelé sans retard. » Joignant tes larmes aux supplications, elle resta agenouillée jusqu’à ce que Tempereur lui en eût fait la promesse solennelle1. Plus rassurée alors, elle écrivit à l’archevêque la lettre suivante: «Je supplie Ta Sainteté de ne pas croire que j’aie pris part aux choses qui se sont passées à ton sujet. Je suis innocente de ton sang2. Ce sont des hommes méchants et corrompus qui ont formé un complot contre toi. Dieu est témoin de la vérité de mes paroles, comme aussi des larmes que je lui offre en sacrifice. »

Le jour n’était pas encore levé, que déjà un des officiers delà cour recevait d’elle l’ordre de partir pour Hiéron afin de remettre cette lettre en mains propres à l’exilé et d’ajouter de vive voix qu’elle voulait qu’il revînt, que son prompt retour pouvait seul conjurer la ruine de la ville. Ce premier envoyé ne reparaissant point, Eudoxie impatiente en dépêcha un second, puis un troisième : ce que voyant le peuple, il craignit qu’on ne lui cachât quelque chose de sinistre, et beaucoup de gens se mirent à la recherche de l’archevêque, de sorte que la Proponlide se trouva sillonnée de nombreux navires, entre la côte de Thrace et celle de Bithy-

1. Augusta ipsa, terrore adducta, viro suo persuadet ut sancti viri restitutioni annuat. Niceph., xm, 16.

2. Scribens se nullatenus participem esse insidiarum quæ adverses ilium structæ fuissent. Sozom., vm, 18.

JEAN CHRYSOSTOME

nie1. Pendant ce tcmps-là, on s’enquérait ù Iliéron et dans les ports voisins de ce qu’était devenu Chrysostome, qu’on découvrit enfin dans sa villa de la cam- <

pagne de Prénète. Surpris de ce revirement et toujours en soupçon de quelque embûche, tant il savait profonde la perversité de ses ennemis, l’archevêque hésitait à partir : l’arrivée de l’eunuque Prison le détermina. C’était, comme on l’a vu dans les récits précédents, le premier chambellan d’Aügusta et un des secrétaires de l’empereur, homme d’ailleurs honnête et pieux, qui avait été blessé d’un coup de pierre à la tête dans une de ces contre-litanies opposées parChrysostome aux ariens, et qui, bien qu’attaché à sa maîtresse, penchait secrètement pour l’archevêque. Ses explications dissipèrent tous les nuages, et Brison le persuada de le suivre2. Ils virent en approchant de Constantinople l’entrée du Bosphore éclairée par des milliers de flambeaux portés sur des barques et par d’autres milliers encore qui garnissaient la rive et le port, car on était au milieu de la nuit3. C’était une splendide réception que le peuple faisait à son évêque.

Ce spectacle l’émut profondément.

Toutefois il ne voulut pas débarquer au port.

1. Quod cum cognovisset fidelissimus populus, statim ostium Propontidis navigiis obtexit. Theodoret., v,3i. — Tum navigantibus Bosporus repletus, et piscatoriis navibus mare contectum est, et plebs uuiversa statim ei obviam prodiit. Niceph., xm, 10. — Fidelissimus

populus ostium Propontidis navigiis operuere. Theodoret., v, 33. (

2. Briso, cunuchus Augustæ, oflendit ilium Præneti... et Coustantinopolim eum redire jubet. Socr., vi, 16.

3. Univcrsi enim obviam proccssorunt, cereas faces præfereutes.

Theodoret., v, 24. — Plebs uuiversa statim ei obviam prodiit cereos ' accensos ferens. Niceph., xiii, 10.

« Évêque déposé, disait-il, je ne puis rentrer dans mon église qu’après avoir été légalement absous par un concile, » et il se fit conduire à un atterrage voisin du faubourg qui portait le nom de Marianes1. L’impératrice eut beau le faire prier dans les termes les plus humbles et les plus pressants d’entrer dans la ville sans plus de retard par crainte de quelque nouveau trouble: il s’obstina dans sa résolution. Le peuple termina le débat en l’allant chercher dans le faubourg de Marianes et en l’amenant malgré ses résistances à la basilique épiscopale*. Là on lui cria de monter sur le trône de l’évêque afin d’y prononcer la formule de paix, et comme il s’y refusait par les mêmes raisons qu’il s’efforcait vainement de faire comprendre, des hommes vigoureux le saisirent et l’y placèrent bon gré mal gré3, tandis que la foule prosternée à terre lui demandait sa bénédiction. Que pouvait-il faire? il la donna, attendri jusqu’aux larmes. On voulut aussi entendre sa voix éloquente, comme pour bien s’assurer qu’il était là. 11 monta à l’ambon, et les tachygraphes nous ont conservé quelques fragments du discours qu’il improvisa, mais que les applaudissements et les acclamations de la foule l’empêchèrent d’achever. Il prit pour texte un récit de l’Ancien Testament dont il lit

t. Negabat se urbem ingressurum, nisi prius in majore judieum conccssu innocentiam suam probasset; mansit intérim in suburbain» quod Mariante appellatur. Socr., vi, 10; — Sozom., vm, 18.

2. Cum populus denuo indignaretur et imperatores conviciis inresseret, coactus tandem introivit. Sozom., vin, 18.

3. Tanquam recusantcm compulerunt, uti mos est episcopis, parcni populo dare et in episcopali solio considéré. Sozom., ibid. — Pervic.it tandem populus ut ista fièrent. Socr., vi, 16.

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l’application à lui-même et aux événements qui avaient ébranlé un moment son autorité épiscopale. « Nous lisons dans nos saints livres, disait-il, que Sara, femme d’Abraham, étant tombée aux mains de Pharaon, roi d’Égypte, qui voulait corrompre sa chasteté, un miracle la délivra et couvrit d’une protection céleste le juste Abraham, quand tout secours humain le trahissait. La même chose est arrivée à celte Église, mon épouse, dont un Égyptien a voulu souiller la pureté. Un jour durant, elle est restée aux mains de cet ennemi comme Sara une nuit durant sous la puissance de Pharaon, et toutes deux sont demeurées incorruptibles. Et de même que Sara sortit du palais de ce roi d’Égypte chargée de présents et de richesses, ainsi l’Église de Constantinople est sortie de sa captivité plus brillante, plus pure et pouvant offrir au ciel les trésors de sa fidélité1. » L’évêque légitime avait triomphé de l’imposteur égyptien, le prêtre à son tour voulut triompher des puissances du monde; Chrysos tome le fit en couvrant d’éloges cette même Augusta, sa persécutrice, qui, sous le poids de la terreur, courbait maintenant le front devant lui. Il exalta sa piété, l’appelant la mère des fidèles, la nourrice des solitaires, l’appui des pauvres, la protectrice des saints. 11 raconta sa sollicitude pour le rendre à Constantinople, les différentes ambassades qu’il avait reçues d’elle, et il lut la lettre qu’elle lui écrivait la nuit précédente au lieu de son exil. Il y ajouta ces paroles qu’elle lui avait fait

1. Et ilia quidem rediit opibus instructa Ægyptiani; et ecclesia quoque rediit, mentis divitiis instructa, et continentior eflectu. Chrys., Honni, post red. ab exil.

ET L’IMPÉRATRICE EÜDOXIE.

adresser oralement par un officier du palais au moment de son arrivée : « J’ai obtenu de faire la bonne action que je souhaitais avec ardeur. J’ai rendu la tête au corps, le pilote au vaisseau, le pasteur aux brebis, l’époux de l’Église au lit nuptial. Ce succès m’est plus précieux que l'éclat de mon diadème1. »

La paix était contenue dans cette déclaration de soumission à l’Église et dans celle du prêtre qui l’acceptait. Tout se trouvait donc fini à Constantinople, au moins pour quelque temps, et il ne restait plus aux brouillons, aux envieux, aux lAclies, qu’une seule chose à faire : fuir ou se cacher. En effet, le synode du Chêne se dispersa le jour même sans mener à fin le procès d’IIéraclide. Sévérien de Cabales avait pris les devants en regagnant à grandes journées son diocèse. Quant à Théophile, que le peuple de Constantinople voulait jeter à la mer, s’il reparaissait, il s’embarqua pour l’Égypte avec ses vingt-huit suffragants-, à Chalcédoine sans doute. Chrysostome, rentré en grâce près de l’empereur, ne cessa de solliciter la réunion d’un grand synode à Constantinople pour casser les actes du faux synode du Chêne et lui donner à luimême la réparation canonique. L’empereur céda à son désir, et le décret fut signé. Ainsi se termina cette première et tragique atteinte à l’autorité, à l'honneur, à la vie de Jean Chrvsoslome.

1. Oratio inea impleta est, rem impetravi : melius coronata sum quam per ipsum diudema. Recepi sacerdotem, caput eorpori restitui, gubcrnatoretn navi, pastorem gregi, thalamo sponsum. Chrys., Rom. post red. ab exil.

2. Theophilus cum Ægyptiis suis fuga salutem quærit : cives cnim eum quærcbant ut in mare demergerent. Pallad,, dial., p. 30.

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