‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 54 sur 108 · Pallad., ibid · texte numérisé non relu

Pallad., ibid

3. Ingressi sunt ad imperatorem, monituri evocatidos esse ex parte Joannis deccm episcopos, ad conciliandum canonibus auctoritatem. Pallad., loc. cit.

ignorant en théologie, et qui croirait décider lui-même la question. Sur son consentement, le petit concile se réunit au palais. Le parti ennemi de Chrysostome était représenté par Acacius, Antiochus, Cyrinus de Chalcédoine , Sévérien, Léontius, Ammonius et quelques autres ; l’histoire ne nomme parmi ses partisans que l’évêque Tranquillinus, dont le diocèse nous est inconnu, et Elpidius de Laodicée en Syrie. Celui-ci valait à lui seul toute une armée d’athlètes. C’était un vieillard d’un vaste savoir, d’un caractère net et ferme, d’une vie sans tache, et que son placide visage, encadré de longs cheveux blancs, recommandait tout d’abord au respect1. Arcadius voulut qu’il parlât le premier. Elpidius se mit donc à dérouler les arguments par lesquels les amis de Chrysostome démontraient que l’archevêque ne tombait point sous l’application des canons d’Antioche, quelle que fût d’ailleurs la validité de ces canons, nulle dans l’opinion d’Elpidius. Il exposa la situation véritable de l’archevêque Jean au point de vue des règles canoniques, comment on ne pouvait pas dire qu’il eût été déposé, comment les nullités accumulées dans la procédure du Chêne réduisaient ce prétendu synode à néant, comment c’était l’empereur qui avait fait enlever l’archevêque de l’église par un de ses officiers, et l’empereur encore qui l’y avait ramené de sa propre autorité et volonté, ce qui faisait que Chrysostome, non déposé canoniquement, non parti ni rentré volontairement, n’avait point cessé

i. Elpidius, episcopus Laodiceæ Syriæ, senex et mente et canitie... canonum scientissimus atque observantissimus. Pallad., ub. sup.

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d’être évêque aux yeux de la loi ecclésiastique. C’était donc contre tout droit et toute justice qu’on prétendait lui opposer ces canons qui ne le regardaient pas. Pendant que le vieillard parlait, mettant dans sa parole la chaleur de conviction qu’il avait au cœur, Sévérien et les autres l’ interrompaient à chaque phrase par des exclamations et des démentis, haussant les épaules, faisant mille contorsions indécentes que ne réprimait pas la présence d'Arcadius, et couvrant même sa voix de leurs rumeurs1. Elpidius supporta d’abord cette injure avec calme, puis, impatienté, il finit par dire au prince : « Empereur, nous abusons ici de ta bonté et te faisons perdre inutilement ton temps. Daigne ordonner à mes frères de faire silence, car j’ai quelque chose à proposer qui doit nous convenir à tous. Qu’Antiochus et Acacius déclarent ici par écrit qu’ils partagent la foi du concile dont ils approuvent les canons, et je me considérerai comme vaincu : la dispute sera terminée2. » Celte proposition, empreinte d’une apparente franchise, plut au prince, qui .se tourna vers Antiochus et lui dit en souriant : <c Cela me paraîtboiv il faut le faire3. » A ces mots, les antagonistes d’Elpidius pâlirent. Autre chose en effet était de soutenir

1. Cum autem Joannis adversarii inordinate altercari persisteront, alii qnideni contention voce, alii tumultuoso pcctoris motu impudenter agitati corani imperatore... Pallad., dial., p. 32.

2. Imperator, ne diutius mansuetudinem tuam vexemus, sed unum id fiat. Subscribant fratres nostri Acacius et Antiochus, ejusdein esse se fidei ac eos qui canones ediderunt, quos tanquani ab orthodoxis editos proponunt : et soluta controversia est. Pallad., ibid.

3. Imperator animadversa proposition^ simplicitate, subridens dixit Antiocho : Nihil isto mihi videtur utilius. Pallad., loc. cit.

dans la majorité d’un concile la bonté de certains canons dont on avait besoin pour se défaire de Chrysostome, autre chose d’attester par sa signature, à la face de la chrétienté, qu’on était de la même communion que les gens qui avaient proscrit Allianase. Ils balbutièrent quelques paroles de consentement, renvoyant à un autre jour le libellé de leur déclaration, et partirent là-dessus. Oncques* ne vit l’empereur Arcadius déclaration ni signature d’aucun d’eux1.

Tandis que ces choses se passaient soit à l’intérieur du concile, soit au dehors, Chrysostome restait dans son église, vaquant à tous ses devoirs d’évêque, multipliant les inslructions aux fidèles et accomplissant avec plus d’exactitude que jamais les cérémonies liturgiques, toujours calme et serein, comme s’il eût ignoré qu’à quelques pas de là on discutait tumultueusement sur son honneur et peut-être sur sa vie2. Une seule chose semblait l’affliger, c’est que la haute société de Constantinople avait déserté son église, les femmes surtout, qui craignaient de déplaire à l’impératrice et d’être mal en cour, si elles assistaient à ses prédications. De toutes les tortures imaginées par ses ennemis, celle-ci lui parut la plus dure et la plus injuste d’empêcher les gens d’entendre la parole de Dieu pour blesser le prêtre qui la leur devait, de faire retomber en quelque sorte sur lui la responsabilité du

1. Sic egrcssi promissum quidem non implent. Pallad., dial, p. 32.

2. Uum hæc sic atque alia aliter geruntur, novem aut deceni nienses præterierunt, cum Joannes episcopus adjitnctis quadraginta du obus episcopis conventus agcret, et populus magna cum attirai alacritate ejus doctrina froeretur. Pallad., ibid.

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péché des autres. On a dans le recueil de ses discours plusieurs homélies qui peuvent se rapporter à cette époque ; nous en citerons deux dont l’intention ne saurait laisser aucun doute. La première regarde ses persécuteurs en général; elle est le développement de ces versels du psalmiste : « Les nations m’ont attaqué de toutes paris ; mais au nom et par la puissance du Seigneur je les ai défaites et vaincues. — - Elles m’ont

tenu assiégé plusieurs fois; mais au nom et par la puissance du Seigneur elles ont été défaites et vaincues. — Elles m’ont assailli avec violence, comme des abeilles irritées; elles étaient animées d’une ardeur pareille à celle du feu qui brûle dans les épines; mais au nom et par la puissance du Seigneur je les ai défaites et vaincues. »

La seconde a trait à ces désertions imposées qui lui pesaient tant sur le cœur : elle s’adresse aux femmes du monde, et par elles à l’impératrice. « De même , disait-il , que c’est un plus grand crime de déchirer la robe de l’empereur que de prendre parti pour ses ennemis, - et de même encore que ceux qui mettraient en pièces l’empereur lui-même commettraient un crime au-dessus de tous les supplices : ainsi l’enfer dont Dieu nous menace est au-dessous du crime de ceux qui égorgent Jésus-Christ et le mettent en pièces par le schisme qu’ils introduisent dans l’Église, car l’Église est son corps et ses membres1. »

1. Die mihi, si quis alieni régis subjectus, ad alium quidem non defecerit, neque se alicui régi dediderit, sed illius acceptam et detentam purpurani demiserit, et in multa fragmenta disruperit, num-

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— Et il ajoutait : « S’il y a quelqu’un dans cette assemblée qui veuille me nuire, qui me souhaite du mal et ne se sépare de l’Église que par vengeance contre moi, je lui apprendrai un mojen excellent de m’offenser sans se faire tort à lui-même, ou du moins, s’il n’est pas possible de se venger sans perdre son âme, je lui indiquerai un moyen moins préjudiciable pour son salut que celui dont beaucoup de gens se servent maintenant. Ce moyen, le voici : que quelqu’un de vous ose le prendre, qu’il se lève et s’approche de moi, qu’il me soufflette, qu’il me crache au visage publiquement, devant tout le monde, qu’il couvre mon corps de plaies, tant qu’il lui plaira!... Quoi! femmes, vous frémissez quand je vous dis : donnez-moi des soufflets, et vous ne frémissez pas quand vous souffletez Jésus-Christ!... Vous déchirez les membres de votre Sauveur et vous ne tremblez pas1 !... Ne prenez point pour raillerie ce que je vais vous dire; mais voyez dans mes paroles l’expression sincère de ma pensée : oui, je voudrais que tous ceux qui on quelque aigreur contre moi et qui se font tort par cette aversion en se séparant de l’Église à cause du pasteur, je voudrais qu’ils vinssent là me frapper au visage, me couvrir d’ignominies, décharger sur moi toutes leurs colères, soit que je l’aie mérité ou non, plutôt que de se conduire comme ils font. Il n’y aurait rien d’étrange

quid minus punietur quam qui ad alterum defecerunt? Chrys., in Epist. ad Ephes.

1. Coluphos mihi impinge, conspue in publico occurrens et plagas inflige. Horrescis hsec audiens, horrescis si dixero, colaphos milii impinge : et domino tuo colaphos impingis nec horrescis. Membra Domini discerpis et non contremiscis. Chrys., ibid.

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en effet qu’un homme de néant, un malheureux pécheur comme je suis, fût traité de la sorte, et moimême, sous le coup de vos mauvais traitements, rassasié de vos affronts, je prierais Dieu pour vous, et <

Dieu vous pardonnerait, non pas que je me flatte d’avoir autant de crédit près de lui, mais parce qu’un homme injurié, battu, bafoué, peut prier avec confiance pour ses ennemis, et espérer le pardon de ceux qui l’offensent. L’Évangile lui-même nous le conseille, nous le prescrit, et l’Évangile ne peut nous tromper.

Si moi, qui ne suis rien, je pouvais douter que ma voix misérable pût être entendue, j’invoquerais les saints, je les prierais, je les supplierais d’intercéder pour mes bourreaux auprès de Dieu, et, j’en suis sûr,

Dieu leur accorderait ce qu’ils auraient demandé; mais quand vous offensez Dieu, Dieu lui-même, à qui voulezvous que je m'adresse? »

En l’absence de ce monde élégant auquel il destinait ces admirables paroles, elles descendaient brûlantes sur la foule de peuple qui ne cessait de l’entourer, et l’agitation était partout.

Cependant le carême s’écoulait, a et déjà fleurissait (suivant l’expression du vieux biographe de Chrysostome) le grand jeûne dominical, ce printemps des f

chrétiens1, » car l’année religieuse commençait alors

1. Interea effloruit Dominicum jejunium, instar veris, post annum adveniens. Pallad., dial., p. 32.

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aux octaves de Pâques. Nulle part dans la chrétienté la résurrection du Sauveur, la. fête des fêtes, n’était célébi 'éc plus magnifiquement qu’à Constantinople et dans la métropole de Sainte-Sophie, où l’empereur se rendait en grande pompe avec sa famille et sa cour pour participer aux mystères. C’était un usage qui remontait à la fondation même de la Rome chrétienne, et auquel nul des successeurs de Constantin n’avait dérogé, à

l’exception sans doute de Julien. Arcadius s’en était montré toujours fidèle observateur. La pensée de ce qu’il ferait aux prochaines fêtes de Pâques commençait donc à l’inquiéter, et l’on pouvait soupçonner à sa contenance et à ses propos qu’il méditait quelque secret dessein. La cour en fut alarmée. Poussés par l’impératrice, les évêques de la faction, Antiochus en tête, allèrent le trouver secrètement pour lui parler de Jean. « C'était son devoir, lui dirent-ils, d’écarter de l’église, à l’approche de ces saintes journées, un intrus déposé et excommunié; l’empereur ne pouvait ni communiquer avec cet homme ni laisser communiquer sa famille et le peuple des fidèles, dont il était responsable1. » Ce n’est pas que la sentence du concile fût prononcée; mais les évêques, d’après la supputation des suffrages dans chaque parti, pensaient pouvoir affirmer que Jean était condamné, ils l’affirmèrent, et l’empereur les crut. « En effet, ajoute le même historien, n’étaient-ce pas des évêques qui affirmaient? Or comment soupçonner le mensonge dans la bouche

1. Ingressus igitur privatim cuin suis Antiochus, sic de Joanne iniperatori locutus est, tanquam si jam victus esset, ut imminente Pascha juberet ejici. Pallad., dial., p. 32,

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d’un évêque ou d’un prêtre chargé d’enseigner au peuple la parole de vérité 1 ? » Sur ces assurances, Arcadius fit signifier à l’archevêque par un de ses officiers qu’il eûtà quitter l’église sur-le-champ 2. « Je ne puis le faire, répondit Chrysostome avec calme; j’ai reçu cette église de Dieu même, mon sauveur, pour y prendre soin de son troupeau, je ne la déserterai pas3. » Et comme l’officier insistait, il dit encore : «Si l’empereur le veut, qu’il me fasse sortir de force, car la ville lui appartient. La violence sera mon excuse auprès de Dieu; mais jamais je ne partirai d’ici volontairement4. » La réponse était nette, et on connaissait le caractère inflexible de Chrysostome ; l’officier alla la reporter à l’empereur. Il ne restait qu’un seul moyen , indiqué par l’archevêque lui-même, le faire prendre et chasser par des soldats. Arcadius n’en eut pas le courage; mais un moyen terme s’offrit à son esprit agité de mille perplexités. Il renvoya l’officier déclarer à l’archevêque que l’empereur lui assignait pour prison son palais épiscopal , avec défense de paraître dans la basilique. Chrysostome obéit; il y avait là coercition morale, sinon matérielle, et l’évêque céda pour éviter un grand scandale en face du sanctuaire. L’idée d’Arcadius en

1. Imperator eis ut pote episcopis üdem necessario adhibuerit. Pallad., dial., p. 32.

2. Joanui ergo denuntiat imperator ut ecclesia egrediatur. Pallad., ibid. — Imperator Joarmi significavit, non posse se ad eum venire, eo quod ille duabus jam Synodis esset condemnatus. Socr., vi, 18.

3. Ego a Deo servatore acccpi ecclesiam banc, ut curam geram sulutis populi, nec possum uam relinquere. Pallad., dial., p. 33.

Si autem id vis (ad te autem civitas pertinet), vi me ejicito, ut deserti ordinis excusationem habeam luam auctoritatem. Pallad., oc. cit.

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imaginant ce moyen terme était au moins étrange. Se rappelant le tremblement de terre qui avait suivi immédiatement le premier exil de l’archevêque, il s’était dit : « Ou ce que les évêques me proposent plaît à Dieu ou Dieu le condamne. Si Dieu l’approuve, j’aviserai pour le reste. Si Dieu le condamne, il le fera voir par quelque signe miraculeux, et alors, n’ayant point commis de violences, ayant au contraire gardé Jean tout près de son église, je pourrai l’y réintégrer sans délai afin que tout soit réparé1. » Un tel raisonnement était bien puéril, il faut en convenir; c’est pourtant celui que lui prêtent les historiens : le vieil enfant rusait avec la justice divine.

Le signe ne parut point, et l’empereur se rassura; mais l’archevêque, qui avait donné un demi-consentement en s’emprisonnant lui-même dans son archevêché, fut pris d’un remords de conscience. La grande semaine pendant laquelle avaient lieu les préparations à la pâque imposait des devoirs particuliers aux évêques, principalement le samedi saint, qui dans l’Église primitive était, ainsi que la veille de la Pentecôte, consacré au baptême des cathécumènes2. C’était l’évêque qui présidait ordinairement à cette initiation des néophytes à la vie chrétienne , après les avoir formés par ses instructions durant toute l’année. Or Chrysostome savait que plus de trois mille catéchumènes devaient se présenter le samedi saint aux piscines de l’église métropolitaine pour y recevoir l’immersion baptismale,

Divinæ iræ eventum exspectans : u si quid ip wriste accideret, citius ilium ecclesiæ redderet et Deum plasaret. Pallad dial., p. 33.

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