‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 55 sur 108 · Jnterea venit magni sabbati dies... Pallad,, loc, cit · texte numérisé non relu

Jnterea venit magni sabbati dies... Pallad,, loc, cit

JEAN CIIRYSOSTOME

A mesure qu’approchait le moment solennel, il s'accusait plus vivement de manquer à un devoir sacré, de déserter la garde de son troupeau, pour lequel le bon pasteur doit donner sa vie, et, afin d’éviter un mal, en assumer sur lui un plus grand peut-être. Il résolut donc, après mûre réflexion, de se trouver le samedi saint dans son église et d’y vaquer aux fonctions épiscopales.

Le samedi saint en eflét, dès le matin, l’archevêque, rompant sa captivité, se rendit à la basilique, où des milliers de catéchumènes rangés sous le péristyle attendaient l’heure du baptême. A son approche, les cérémonies liturgiques commencèrent. Ses gardiens, à qui la violence était sévèrement interdite, n’avaient pas osé le retenir malgré lui; mais ils coururent au palais prévenir les officiers de l’empereur, qui se montra fort troublé. Le respect dû à la paix de ce grand jour semblait lui défendre l’emploi de la force pour assurer son autorité; il craignait d’ailleurs quelque émotion dans le peuple, qui se pressait vers Sainte- Sophie de tous les points de la ville comme de la campagne l. 11 manda donc près de lui Antiochus et Acacius, les mit en quelques mots au courant de ce qui se passait, et ajouta avec véhémence : « Vous voyez comme vous m’avez bien conseillé! Cherchez du moins ce qui me reste à faire2. » Les évêques confus répliquèrent qu’ils n’avaient rien conseillé que de juste, que Jean n’était plus évêque, n’avait plus le droit d’administrer

1. Cæterum veritus impcrator diei sanctimoniam et motum civitatis... Pallad., dial., p* $3.

2. AccersitAcacium et Antiochum ipsis dicens: Quid facto est opus? Videte ne non rçcte consuiueritis, Pallad», ibid.

les sacrements, et, insistant sur sa condamnation, ils s’écrièrent : « Nous prenons sa condamnation sur nos tètes1 * ! » Les Juifs avaient dit à Pilate, en demandant le crucifiement de Jésus-Christ : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! » C’était le même sentiment, sinon les mêmes mots. Leur déclaration rassura l’empereur, qui, se croyant déchargé par là de la responsabilité des actes qu’il allait commettre, ordonna qu’on allât sur-le-champ à l’église en arracher de force le prisonnier et le reconduire au domicile épiscopal. Des soldats partirent pour exécuter l’ordre.

La cérémonie cependant avançait dans l’enceinte de Sainte-Sophie. Les exorcismes avaient été prononcés, les huiles et les saintes eaux consacrées; les diacres et les diaconesses se tenaient à leur place, échangeant les vêtements, et les catéchumènes se succédaient par ordre dans les fonts baptismaux \ quand un tumulte effroyable se fit entendre aux portes, et une troupe de soldats, l’épée au poing, envahit l’intérieur de la basilique4. ils saisirent d’abord l’archevêque, qu’ils traînèrent rudement vers le cloître malgré ses protestations; se divisant ensuite en deux parts, les uns coururent aux baptistères, les autres se dirigèrent par la nef de l’église vers le chœur et les clôtures du saint des saints. Ceux qui entrèrent dans le baptistère des hommes firent évacuer les piscines à coups d’épée, frappant indistinctement les néophytes et les clercs ; dans ce conflit, plusieurs furent blessés, « et les eaux

1. Imperator, in caput nostrum sit Joannis depositio. Pallad.,(/i'a/.,

JEAN CHRYSOSTOME

de la régénération des hommes, nous dit un des témoins de ces violences, furent rougies de sang humain1, » Dans le baptistère des femmes, la scène fut encore plus lamentable. Ces malheureuses à demi vêtues se dispersèrent çà et là dans l’église, effarées et poussant de grands cris*; on en vit une qui, devenue folle de terreur, se fit jour dans la foule et s’enfuit toute nue à travers les rues de la ville. Les soldats qui s’étaient dirigés vers le chœur forcèrent les portes du sanctuaire et y commirent des profanations dont le souvenir indignait encore, un demi-siècle après, les auteurs ecclésiastiques qui nous les ont racontées. Beaucoup de ces grossiers soldats étaient païens : ils portèrent une main impie sur les saintes espèces, et le sang de l’eucharistie fut répandu sur leurs vêtements3. « Je me tais, s’écrie à ce sujet l’historien Sozomène, pour ne point révéler ici aux infidèles ce qu’il

y a de plus redoutable dans nos mystères *. » Les caté-

1. Cruore baptisterium replebatur atque ab hujusmodi vulneribus sacri latices colore immutato in ruborem transibant. Chrys., Epist. ad Pap. Innoc.

‘2. Matières quæ intra ecclesiam, ut baptizarentur, sese veste mutaverant, nudæ fugiebant metu impulsæ, neque sexus verecundiæ, neque honestati permittcbautur præ pavore considéré... plurimæ tuni acceptis vulneribus ejectæ... Chrys., ibid. — Mulieribus ejulantibus ac turbatis; sacerdotibus vero ac diaconis vapulantihus, et in eo quo erant cultu atque ornatu violenter fugatis. Sozont., vin, 21.

S. Neque hactenus stetere clades : sed ubi sa nota condita servabantur ingressi milites, ex quibus (ut postea didicimus) quidam necdum initiati erant, omnia spectabant intus recondita; sanctissimusque Christi sanguis, in tanto tumultu, in militum vestimenta fusus est. Chrys., Epist. ad Pap. Innoc.

4. Ego vero de industria silentio præteribo, ne quis forte nondum initiatus, ea hir légat conscripta. Sozom., vm, 21,

chumènes et les clercs chassés cîe l’église s’entendirent pour se rassembler ailleurs : on se donna rendez-vous aux Thermes de Constance, où la cérémonie baptismale devait s’achever, et cet avertissement, passé de bouclie en bouche, y réunit bientôt un grand nombre de chrétiens de toutes conditions et de tout âge l.

Le bain public dont on attribuait la construction à l’empereur Constance, ûls du grand Constantin, était le plus spacieux de toute la ville, et desservait un des quartiers les plus populeux. Les catéchumènes s’v réfugièrent donc avec leurs prêtres et leurs diacres; on s’en empara, on bénit l’eau des bassins, on installa autour tout l’attirail liturgique, et le lieu profane fut transformé en église. Sur un autel construit à la hâte, on reprit la célébration des saints mystères à l'endroit où les violences armées l’avaient interrompue2. Au

chant des psaumes qui retentissaient au dehors, aux avis répandus de toutes parts, les chrétiens accouraient en masses pressées. Ceci déjoua les manœuvres de Sévérien et de ses complices, qui avaient voulu faire administrer le baptême par des clercs de leur communion, et rendait inutile l’invasion de Sainte-Sophie. Ils allèrent trouver le maître des offices pour lui demander de faire balayer par la force ces troupes de factieux que Jean, disaient -ils, avait provoqués à se réunir

pour désobéir à l’empereur. « 11 n’y a plus de prince,

1. Reliqua autem populi multitudo, cum insidias intellexisset, rclicta ecclesia, in publico lavacro admodum spatioso quod imperatoris Const&ntii nomine nuncupatur, Pascha celubrarunt. Sozom., viii, ‘21.

2. Joannis presbyteri qui Deitirnorem habebant, in publico lavacro quod Coustantianas vocant,convocatis populis, vigilias agebant. Pallad.j ilidltj p. 33.

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