‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 56 sur 108 · JEAN CHH YS0ST0A1E · texte numérisé non relu

JEAN CHH YS0ST0A1E

ajoutaient-ils, il n’y a plus de gouvernement; Jean est ici chef et souverain. » Le maître des oftices, Anthémius, auquel ils parlaient, était un homme modéré et droit qui, tout en gardant fidélité à l’empereur, blâmait les cabales de la cour et restait attaché de cœur à Chrysostome. Le message des évêques lui déplut. « 11 est tard, dit-il, la nuit va bientôt commencer; on dit que la foule du peuple est considérable, et l’emploi de la force peut amener bien des malheurs1 2. — Mais si on ne les disperse, reprit aigrement Acacius, qui portait la parole, il faut que nous nous déclarions des imposteurs, nous les conseillers du prince, car nous n’avons cessé de lui affirmer, ce qui est vrai, que le peuple détestait Jean et ne voulait plus l’avoir pour évêque. Si l’empereur, sortant de son palais, trouve l’église déserte et le peuple assemblé ailleurs, il croira que nous l’avons trompé et nous tiendra pour gens de mauvaise foi 3. La chose à faire serait pourtant bien simple : ce serait de mettre fin à ce conciliabule factieux et de signifier à la foule, abusée par quelques hommes, que sa place est à la basilique, où on la forcera bien de retourner, coûte que coûte. » Anlhémius savait de quel crédit Acacius et ses amis jouissaient près de l’impératrice, et combien dans la circonstance il pouvait être dangereux de leur tout refuser. « Faites donc comme il vous plaira, se contenla-t-il de leur

1. Renuit is qui tum magister erat dioens : Nox est, atque ingens est multitude»; ne quid tetnere faciat. Pallad., dial., p. 33.

2. Timemus ne forte imperator ecclosiam ingressus, et neminem ■ inveniens sentiat populi erga Joannem benevolcntiam, nosque ut

invidos condemnet. Pallad., ibid.

ET L’IMl’ÉRATKICE EUDOXIE.

dire, je vous en laisse responsables. Allez trouver un de mes officiers nommé Lucius, arrangez fa flaire avec lui; mais surtout qu’il n’y ait point de violences. » Lucius commandait près de la cour un corps de ces gardespalatinesqui porlaientlenom de scalaires à cause des boucliers qui faisaient leur ornement distinctif; ce corps venait de se renforcer de recrues thraces, paysans grossiers, presque barbares et pour la plupart païens : Lucius aussi professait le paganisme L C’était un soldat brutal, mais exact à son devoir. Les instructions d’Anthémius lui prescrivaient de ne point employer les armes contre des gens désarmés-, il se contenta donc de haranguer la foule rassemblée dans les thermes, en laissant presque tous ses soldats à la porte. Il dit aux chrétiens réunis, le plus éloquemment qu’il put, « que ce n’était pas là une place convenable pour administrer le baptême et célébrer leurs mystères, qu’ils avaient des églises restées désertes où ils feraient bien de retourner avec leurs prêtres, que l’empereur le voulait ainsi. » L’improvisation du commandant des scutaires eut peu de succès. Les catéchumènes ne bougèrent point des piscines; le chant des psaumes continua, et la foule finit par se moquer de lui. Il sortit furieux et humilié, obéissant, quoi qu’il en eût, aux recommandations du maître des offices. Au palais, où il revint avec ses soldats, il trouva Antiochus qui l’attendait. Anliochus ajouta ses sarcasmes aux humiliations de l’officier. « Quoi! lui dit-il, vous vous laissez jouer ainsi, et vous avez des soldats! et c’est un ordre de

1. Lucium rectorem scutariorum Gentilem. Pallad., dial., p. 33. ,

JEAN CHRYSOSTOME

l’empereur que vous alliez exécuter! Quelle faveur voulez-vous donc en obtenir? » Il lui fit alors les plus belles promesses d’avancement, s’il se conduisait mieux; « il lui débita des paroles dorées1, » suivant le mot du narrateur contemporain. En résumé, il le ramena à ses idées, il encouragea les soldats par des largesses, et fit consentir Lucius à une seconde expédition qu’il saurait rendre définitive.

Lucius néanmoins ne voulut point repartir sans avoir en tête de sa troupe des ecclésiastiques qui le dirigeraient et couvriraient sa responsabilité. Antioclius lui don na des d iacres attachés à sa personne, et, sous ce commandement mixte d’officiers et de clercs, la troupe des scutaires reprit le chemin des Thermes de Constance2. 11 n’y eut plus cette fois de préliminaires ni de harangue. Lucius, dont la tête s’était exaltée jusqu’à la fureur, sauta dans la piscine principale, armé d’un bâton ou d’une hampe de lance, écartant à droite et à gauche les catéchumènes; d’un coup assené sur le bras du diacre qui oignait les baptisés, il fit tomber le saint chrême dans les eaux, puis il assomma le prêtre qui prononçait les paroles sacramentelles. Le vieillard à son tour tomba, la tête fendue, et ensanglanta les fonts baptismaux3 : l’exemple était donné aux soldats, et il

1. Ilium suppliciter orant, aureis verbis deprecuntes, adjunctis etiam promissis majoris processus. Pallad., di il., p. 33.

2. Hic ergo subito assumptis secum clericis ex parte Severiani egressus est sccunda vigilia noctis ad id propter quod missus erat. Pallad., ibid.

3. In diaconum procaciter illisus, symbola effudit; presbyteros vero grandævos fustibus in capite feriens, sacrum fontem cruore conspersit. Pallad., ub. sup.

n’y eut plus de mesure dans les attentats. Les uns coururent au vestiaire des femmes et emportèrent leurs robes et leurs bijoux; les autres firent main basse sur l’autel, dont ils se partagèrent les tapis de soie et les vases sacrés1; des prêtres revêtus de leurs habits sacerdotaux furent battus et foulés aux pieds, des femmes outragées, des mères écrasées avec leurs enfants. A force de violences, toute cette foule fut expulsée, dispersée, poursuivie à coups d’épée jusque dans les rues; mais personne ne rentra dans les églises.

Cette funèbre journée du samedi saint présenta pourtant dans la matinée un spectacle plus consolant. Les quarante ou quarante-deux évêques qui formaient le parti de Chrysostome au concile tentèrent un dernier effort pour le sauver. Avertis que l’empereur et l’impératrice visitaient ordinairement les Martyres l’un après l’autre (on appelait de ce nom dans la primitive Église les basiliques et chapelles où étaient déposés les corps des saints morts pour la foi), ils épièrent le moment d’approcher l’empereur, et, se jetant à ses pieds, ils le conjurèrent avec larmes «d’épargner l’Église du Christ, surtout en considération de la pûque et des catéchumènes qui attendaient le baptême, de leur rendre leur évêque2. » L’empereur les écoutait; l’impératrice les éloigna avec hauteur. Alors un d’entre eux,

4. Nudæ mulieres cum viris met» mortis aut turpitudinis, turpi fugæ se dabant... omnes autein deprædantes sacra vasa, sibi rapiebant. Pallad. îdial., p. 33.

2. Adierunt Augustum aique Augustam in Martyriis, orantes cum lacrymis ut Christi Ecclcsiæ parcerent, maxime propter Pasclia et propter eos qui regenerandi erant cum jam cathechysati essent, ut sacerdotem suum ea reciperet. Pallad., dial., p. 34.

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Paulus, évêque de Gratie, se levant indigné, lui dit : « Eudoxie, crains Dieu et aie pitié de tes enfants; ne viole pas la sainte solennité du Christ par des effusions de sang1. » L’impératrice passa outre. Les évêques consternés se séparèrent; chacun reprit avec tristesse le chemin de sa maison, ceux-ci pour aller pleurer sur les maux de l’Église, ceux-là pour vaquer chez eux aux devoirs de la prière, craignant de se souiller dans les basiliques où régnaient les persécuteurs.

La dispersion des fidèles aux Thermes de Constance avait eu lieu pendant la première veille de la nuit; les fidèles s’étaient ralliés dans diverses directions, et, appelant à eux d’autres catholiques, étaient allés par groupes dans la campagne continuer avec leurs prêtres l’office du samedi saint, qui, d’après l’ancien rituel, ne se terminait qu’au chant du coq. Un de ces groupes, composé de plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d’enfants, au milieu desquels se distinguaient les catéchumènes en robe blanche, s’établit dans un champ près du lieu appelé Pempton, parce qu’il contenait la cinquième borne milliaire à partir du forum de Constantinople. Le lendemain, jour de Pâques, de grand matin, l’empereur, allant faire sa promenade accoutumée hors des murs suivi de son escorte, aperçut, non sans étonnement, celte foule réunie dans un champ, et les robes blanches des catéchumènes qui semblaient resplendir aux premières clartés du soleil. «Qui sont ces gens-là? demanda-t-il avec curiosité à

I. Eudoxia, Deum time,tuorum puerorum te miscreat, neque viola sanctam Christi solemnitateni sanguinis effusione. Pallad., dial . p. 34.

ET L’IAIPÉKÀTRIGE EüDOXIE.

l’un des officiers qui l’accompagnaient. — Ce sont, répondit celui-ci, des fauteurs d’une secte hérétique qui se réunissent ici pour braver l’Église*. — Eh bien, dit l’empereur, qu’on les chasse d’ici et qu’on saisisse leurs docteurs. » Puis il prit un autre chemin. Les soldats envoyés pour l’exécution arrivèrent au galop de leurs montures et fondirent sur cette masse désarmée comme sur une troupe ennemie : hommes, femmes, enfants, prêtres, laïques, tout fut bousculé, foulé aux pieds des chevaux, frappé à coups de lance ou d’épée; on s’empara des prêtres et des néophytes; les soldats, descendus de cheval, se mirent à piller, car il y avait là des gens riches et vêtus de leurs habits de fête. Iis enlevaient aux femmes leurs colliers et leurs pendants d’oreilles «avec le bout de l’oreille pour aller plus vite, » nous dit le narrateur contemporain de ces scènes. On leur arrachait aussi leurs tuniques et leurs manteaux quand ils étaient d’étoffe précieuse1 2. Une autre d’entre elles, belle et riche, et femme d’un certain Éleuthère, citoyen opulent de Constantinople, se dépouilla elle-même de son vêtement pour prendre celui de sa servante, et s'enfuit .. à travers les champs, échappant par ce déguisement aux outrages des ravisseurs3. Le pillage fini, l’escorte

1. Die sequenti egressus imperator ut sese exerceret in viciuo campo vidit agrum circa Pemptum seu Quintum... et stupefactus adspectu coloris nuper baptizatorum .. satellites rogat quinam esset illic congregatorum cœtus. Illi autem mentiti dicunt hæreticorum esse... Pallad.. dial., p. 34.

2. Sunt et quibits rapti inafortes, aliis inaures cum ima parte auriura simul detraxere. Pallad., dial., p. 35.

3. Adeo ut cum videret Eleutheri cujusdam uxor opulentissima,

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rentra dans la ville comme en triomphe, chargée de dépouilles opimes enlevées à des femmes, et traînant à sa suite des bandes de prêtres et de catéchumènes garrottés qui allèrent encombrer les prisons. Ce qui s’était passé à la cinquième borne arriva en plusieurs autres lieux de la campagne, où les fidèles, toujours pourchassés, s’opiniâtraient à se réunir. Us avaient imaginé de former leurs assemblées dans un grand cirque de planches construit hors des murs par Constantin, et qu’on appelait en grec Xylokerke, le cirque de bois'. On les y assiégea comme dans un fort.

C'était la guerre civile qui éclatait, la guerre contre des gens qui ne se battaient pas. Aux expéditions militaires succédèrent les recherches et les tracasseries de police : on fouilla les maisons pour y surprendre des assemblées clandestines ; on incarcéra sur le moindre soupçon les partisans déclarés de l'archevêque, qui commencèrent à porter dans les lois la dénomination d ejoannites*, comme s’ils eussent formé une secte en dehors de l’Église, et les prisons se peuplèrent d’une multitude de laïques et de clercs accusés de ce crime. Ils acceptaient avec courage la persécution pour le pasteur en qui se personnifiaient à leurs, yeux la légitimité hiérarchique et la foi. A peine ces

relicto maforte et veste ancillari assumpta, cursu civitatem petierit ut pudicitiam suam servaret. Erat cnim profecto décora specie et cleganti forma. Pallad., dial., p. 35.

1. Convenerunt in locum extra urbem quem imperator Constantinns civitatc nondum condita, ad Circensium ludorum spectaculum complanavcrat, et asseribus circumsepserat. Sozom., vm, 21. — SoXôxtpxo;, Chron. Alexandr.

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