‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 59 sur 108 · Servus lilpidii presbyteri... Sozom.* ibid · texte numérisé non relu

Servus lilpidii presbyteri... Sozom.* ibid

JEAN CII H YSOSTOM E

cessante, à son jugement, le fit charger de fers et enfermer dans un cachot. En attendant, les victimes de cet homme, au nombre de sept, moururent l’une après l’autre, car les plaies avaient été dangereuses et profondes; on en enterra quatre le jour même ou le lendemain, et une multitude immense suivit les funérailles, faisant éclater son amour pour Chrysostome, son indignation contre des prêtres qui provoquaient à l’assassinat. Les révélations du meurtrier ne laissant aucun doute sur son compte, le magistrat n’avait plus qu’à rechercher ses complices et à donner un exemple éclatant de sévérité; il n’en fut pas ainsi, aucun complice ne fut découvert, et le coupable lui-même disparut de la prison sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu. Celle étrange conduite du juge, qu’il n’avait pu suivre qu’en vertu d’ordres supérieurs, poussa au plus haut degré l’irritation du peuple. Des rassemblements eurent lieu dans les principaux quartiers de la ville; on s’organisa pour former autour de l’archevêché des gardes de jour et de nuit1. «Il faut bien veiller sur notre père, disait le peuple, puisque ses geôliers ne le gardent pas, et qu’on laisse échapper ses assassins. »

La solennité de la Pentecôte arriva sur ces entrefaites, et la foule s’amassa dans le quartier de Sainte- Sophie par groupes plus compactes et plus menaçants. On s’en alarma au palais impérial, ou l’on feignit de s’en alarmer et de croire que la vie de l’empereur

t. Ii qui ferventiores erant ex plebe, Joannem custodire cœperunt, noctu atquc iutcrdiu cpiscopalem domum altérais vicibus citcumsi- ‘lentes. Sozom., vin, 22.

ET L’IMPERATRICE EUDOXÏE.

était en danger. De connivence avec l’impératrice, les quatre évêques, instigateurs de tous les mauvais conseils, tentèrent une suprême démarche près d’Arcadius. «Prince, lui dirent-ils (l’histoire nous a conservé leurs paroles), tu as été constitué empereur par Dieu même pour que tu ne sois soumis à personne, que tous au contraire t’obéissent, et qu’il te soit permis de faire ce qui te plaît. Ne sois pas plus clément que les prêtres, plus saint que les évêques. Nous te l’avons dit en présence de tout le monde : que la déposition de Jean retombe sur nos têtes! réfléchis A cela, prince auguste, et n’accomplis pas notre perle à tous, afin d’épargner un seul homme'. » Ils faisaient résonner pour la seconde fois à ses oreilles le seul argument qui lui louchât le cœur, leur responsabilité devant la justice divine; il n’avait plus peur, et se décida.

La Pentecôte tombait, en cette année fiOfj, au 5 du mois de juin; quinze jours après, à l’aube naissante, de forts détachements de troupes prenaient position en divers lieux autour de l’église et de l’archevêché. Vers midi ou un peu avant, un notaire du prince, nommé Patricius, se présenta devant l’archevêque avec un ordre ainsi conçu : « Acacius, Antiochus, Cyrinus et Sévérien ont pris sur leur tête la responsabilité de ta condamnation : recommande donc tes

1. A Deo constitutiis es imperator, nemini snbjcctus, et omnes tibi subditos habens, Iicet tibi qnod lubet facere. Ne sis prcsbyteris mitior, nec episeopis sanctior. Diximus tibi coram omnibus : in caput nostrum Joannis depositio esto. Ne igitur homini uni ut parcas nos omnes perde. Pallad., dial., p. 35.

JEAN CHUYSOSTOME

affaires à Dieu, et sors d’ici sans délai1 .» Un tel ordre, qui indiquait par les ternies mômes que les appréhensions d’Arcadius avaient cessé, était clair, nous dit rhistorien de cette scène, et ne supportait point de réplique. Jean fit signe à quelques évêques et quelques clercs qui se trouvaient là qu’il voulait passer dans la basilique. «Venez, leur dit-il, prions, et prenons congé de l’ange de cette église *.» Entré dans le chœur, il s’y mit en priôre, et pendant qu’il faisait ses oraisons, on lui remit une lettre que lui adressait un des principaux de la ville oji qui il avait pleine confiance. «Hâle-toi, lui écrivait son ami; Lucius, cet homme à la face impudente et à l’audace sans mesure, est posté non loin d’ici, dans le bain public, tout prêt à le traîner- et te chasser de force, si tu refuses ou si tu diffères ton départ. Or le peuple de la ville est dans une émotion extrême; hâte-toi de sortir en cachette, de peur qu’il n’y ait collision et effusion de sang entre lui et les soldats3. » L’archevêque, en effet, pouvait entendre distinctement le murmure de la foule retentissant autour delà basilique, comme le bruit d’une mer agitée. 11 se leva aussitôt et ordonna à ses servi-

1. Sic imperator misso Patricio notario, hæc Joanni dcnuntiat : Acacius, Antiochus, Sevcrianus et Cyrinus, condemnationem tuam in caput suum conjecerunt. Igitur ubi res tuas Deo commendaveris, egredere ecclesia. Pallad., dial., p. 35.

2. Venite, oremus, et angelo ecclesia? valedicamus. Pallad., ibid.

3. Lucius vir audax et facie impudens paratus est in publico lavarro cum militibus suis, si forte contradicas aut différas, vel invitum te irahere atque expellerc; plebs autem civitutis commovetur, festina clam cgredi, ne te defendens populus, cum militibus pugnam committat. Pallad., ibid.

teurs de seller et caparaçonner son cheval et de le tenir en main à la porte occidentale, comme s’il devait bientôt sortir1 2. S’approchant ensuite des évêques qui pleuraient, il en embrassa deux, et, détournant son visage baigné de larmes, il leur dit : « Je vous embrasse tous en la personne de ceux-ci; restez dans le sanctuaire afin que je reprenne un peu de calme avant de partir*. » Il se dirigea alors d’un pas ferme vers le baptistère, où ses diaconesses étaient réunies. Appelant à lui Olympias, Pentadia, Ampructé et Salvina, celles d’entre elles qu’il aimait le mieux, il leur dit : «Venez, mes filles, et écoutez- moi bien3. Pour ce qui me regarde, je sens que tout est fini : ma course est consommée, et peut-être n’apercevrez- vous plus mon visage. Je n’ai qu’une chose à vous recommander, c’est qu’aucune de vous ne s’écarte du respect qu’elle doit à l’église. Quiconque, conduit à l'ordination par le consentement de tous, sans brigue et sans ambition, deviendra mon successeur, soumettez-vous à lui comme à moi-méme, car l’église ne peut être sans évêque4. Obtenez par là miséricorde et souvenez-vous de moi dans vos prières. » Ces femmes, en l’entendant,

1. In occidentali parte, ubi est magnum ecclesiæ vestibulum, jumentuin cui solebat Joannes insidere, stare ante portam jussit, ut populum ea ex parte exspectantem ab se dimoveret. Pallad., dial., p. 30.

Page 1