‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 76 sur 108 · Pline, Hist. nat., VI · texte numérisé non relu

Pline, Hist. nat., VI

2. Continuis nimirum febribus dejectus, Chrys. , Epist. 11 ad Olymp,

torride, sous les pieds une poussière presque aussi chaude, et nulle part un souffle de brise ou un arbre qui leur procurât quelque ombre. C’eût été peu encore, si l’inclémence du ciel n’eût été surpassée par celle des hommes. Tant que Ghrysostome chemina dans la seconde Galatle, sur les terres du diocèse de Pessinonte, dont l’évêque Démétrius était son ami, et poursuivait même alors en Italie la défense de sa cause, il eut affaire è des populations incultes et peu hospitalières sans doute, mais qui ne lui montrèrent aucune malveillance, il n’en fut pas de même dans la Haute- Galatie, sur les terres du diocèse d’Ancvre. Le métropolitain de cette ville, Léontius, avait été un des adversaires les plus acharnés de l’archevêque et l’orateur qui avait soutenu plus particulièrement au dernier concile la validité des canons d’Antioche. Il était vainqueur, mais la victoire ne l’avait point fléchi. En traversant les villages de sa juridiction, Ghrysostome courut, à ce qu’il paraît, les plus grands dangers. Que se passa-t-il alors, et de quelles embûches parle l’histoire? Les populations ameutées par leur évêque se portèrentelles à des violences, à des menaces de mort contre l’exilé? Léontius joua-t-il dans ces menaces et dans ces violences un rôle personnel? Nous l’ignorons. Un mot de Ghrysostome peut nous porter à supposer toutefois que le péril avait été grand, et que, « échappé au Galate1, » ainsi qu’il l’écrit à Olympias, il put saluer dans la Cappadoce une terre de délivrance.

1. Quum Galata illo qui etiam nobis pœne mortem minitatus est, defuncti,jam in Cappadociam ingredi pararemus.... Clirys., Epist. H ad O/i/mp.

JEAN CHRYSOSTOME

Là en effet un tout autre spectacle s’offrit à lui. Ce n’étaient plus des bandes de forcenés venant l’assaillir, l’outrage à la bouche ; des populations respectueuses, dévouées, l’attendaient à son passage ou accouraient en foule au-devant de lui. Il y avait là des hommes et des femmes de toute condition, des moines, des vierges, des solitaires descendus de leurs montagnes, tous déplorant avec larmes l’état où ils le trouvaient réduit. On les rencontrait par troupes dans les villes, dans les villages, sur les chemins; ils se disaient entre eux : « Mieux vaudrait que le soleil retirât sa lumière de la terre que de voir cette bouche d’or réduite au silence1. » Chrysostome s’efforcait de les consoler; mais quand il leur disait: Ne pleurez pas ainsi pour moi, leurs larmes s’échappaient avec plus d’abondance encore : lui-même ne pouvait s’empêcher de pleurer avec eux. Un incident le frappa et le ramena cependant à de sérieuses réflexions. Comme il atteignait Césaréc, des personnes s’approchant de sa litière vinrent lui dire à plusieurs reprises : « Le seigneur Pharétrius t’attend; il parcourt déjà la roule pour ne point manquer ta rencontre, car il ne souhaite rien tant que de te voir et de t’embrasser. Il rassemble même les moines de la ville pour célébrer ta bienvenue3. » Ces propos ne furent pas sans inquiéter Chrysostome. Pharétrius en effet, métropolitain de

1. Satius fuisset solein radios suos subtrahere quam Joannis os conticere. Chrys., Epist. 125 ad Cyriac.

2. Dominus Pharétrius te expectat ac quaquavcrsnm itor faeit ne tuocongressu fraudetur; nihilque non opéra', ae laboris suscipit quo te videat ac complectatur... Monasteria etiam tmn virorum tum mulierum coinmovit. Chrys., Epist. 1 1 ad Olymp.

ET L’IMPÉRATRICE ElTDOXIE.

Césarée, élait ce mémo évêque dont nous avons parlé lors du concile de Constantinople, et qui, n’osant pas venir condamner Jean ouvertement par crainte du peuple, avait mandé à la cour qu’il souscrivait d’avance û tout ce qu’on déciderait contre lui1. Non moins méchant que Léontius, Pharélrius était de plus hypocrite et peureux, capable de toute espèce de crime, pourvu qu’il le commît dans l’ombre et avec sécurité ; le premier avait l’audace du brigand, celui-ci la lâcheté de l’empoisonneur. L’itinéraire qui faisait passer l’exilé par Césarée pour le conduire à Cucuse le contrariait vivement, et le jeta dans une grande perplexité, car enfin, s’il le traitait mal, il ne répondait pas au sentiment de son clergé, presque tout entier joannite, et démentait la comédie de commisération que lui-même avait jouée depuis le décret de bannissement; s’il le traitait bien, il s’exposait aux vengeances de l'impératrice et perdait le mérite de sa lâcheté. Il louvoyait donc, attendant quelque événement qui le tirât de peine et le débarrassât de cet hôte incommode.

Il ne se trouva point à la porte de la ville, quoiqu’il l’eût annoncé, et ne fit point proposer à Cbrysostome de descendre au palais épiscopal. Celui ci, comprenant ce qu’une telle conduite signifiait, accepta un logement qu’on lui proposa à l’extrémité même de Césarée*. Une nombreuse assistance composée d’habitants distingués de la ville, magistrats, bourgeois,

1. Civitate ne cgressus qnidem per littcras cum adveraariis Joannis consentit. Pal!ad., dial., p. 37.

2. Hospitium in extrcmo urbis rccessu nactns sum. Chrys., Epist. \ i ad Œymp.

JEAN CHRYSOSTOME

savants et moines, l’y avait précédé pour le saluer; le clergé métropolitain semblait s'y trouver au complet, moins l’évêque1. Chrysostome, exténué de fatigue, brûlé par la fièvre, avait moins besoin de compliments que de repos et de visiteurs que de médecins; il en demanda un. Il yen avait deux dans la compagnie; ils s’empressèrent près de lui, l’entourèrent des soins les plus attentifs, se montrèrent, en un mot, à son égard des cœurs secourables et affectionnés. Un d’eux insista même pour l’accompagner jusqu’à Cucuse. Ces honnêtes gens se nommaient Hymnétius et Théodorus. « Leur douce compassion, nous dit-il, lui fit autant de bien que leurs remèdes2. »

11 commença donc à respirer un peu, et il est curieux de voir dans ses épanchements d’amitié avec quelle joie d’enfant il compare les souffrances éprouvées tout le long de la route au calme dont il ressent les premières douceurs. « Non, s’écrie-t-il dans une lettre à Théodora avec moins de ménagement sans doute qu’il n’en:|eût mis avec Olympias, non, les prisonniers dans leurs cachots et les forçats dans leurs mines ne souffrent pas ce que j’ai souffert dans ce voyage et ce que je souffre encore par intervalles3. Dévoré par une fièvre continue et obligé pourtant de voyager jour et nuit, tour à tour accablé par la cha-

1. Mihi clerici omnes, populus, monachi, monachæ, medici affuerunt, et quibus perquam officiose acceptas sum, omnibus famulantibus etomnia mihi subministrantibus. Chrys., Epist. 14 ad Olymp .

2. A quibus non tam artis subsidiis quam commiseratione atque amicitia curabar. Jd., ibid.

3. Iis qui ad metalla damnati sunt et in vinculis tenentur graviora et atrociora prrtulimus. Chrys., Epist. 120 ad Theodor.

ET L’IMPÉRATRICE EÜDOXIE.

leur et consumé par le besoin de sommeil, je n’avais personne pour me venir en aide dans mon dénûment de toutes choses. Enfin je suis à Césarée comme le nautonier dans le port après l’orage; mais la bonace de ce port est impuissante à réparer tout le mal que m’a fait la tourmente, tant les jours précédents m’ont exténué! A Césarée, je me sentis revivre quelque peu; j’y bus de l’eau potable, j’y mangeai du pain qui n’avait ni dureté ni moisissure1, je ne fus plus réduit à me baigner dans des fonds de tonneau, et je pus coucher dans un lit. J’aurais bien des choses à dire encore, niais je me contenterai de cela pour ne point trop vous émouvoir...»

Les nouvelles qu’il recueillit à Césarée ne levèrent que très imparfaitement le voile qui recouvrait pour lui les événements de Constantinople. La visite d’un ami quivenaitde la ville impériale lui en apprit davantage ; mais il vit avec chagrin qu’il ne lui apportait de lettres ni de l’évêque Cyriacus, ni de Tigrius, ni même d’OIympias. Les informations que lui donna le voyageur étaient d’une date assez vieille, et se taisaient sur ce qu’il voulait le plus savoir. Que devenaient tant d’amis dont il avait tant à apprendre et qui restaient silencieux? Il écrivit deux jours après à Olympiaspour la réprimander doucement. « Voilà bien des lettres que je vous écris, lui disait-il, sur ce qui me concerne; mais les vôtres sont fort rares. Cela tiendrait-il à la difficulté de trouver des messagers? Je vous répondrai

1. Puram aquam bibi patiemque minime fœtidum ac prædurum comedi... Clirys., Epist. 1l2Ü ad Theudor.

JEAN C11RYSOSTOME

non, car le frère du bienheiireux évêque Maxime m’est venu voir il y a deux jours, et, quand je lui demandai s’il avait des lettres pour moi, il me dit qu’il n’en avait ni de vous, ni du prêtre Tigrius, ni de l’évêque Cyriacus et des autres prisonniers de Chalcédoine. Si vous savez quelque chose de leur sort, tâchez de me le mander. Quant à moi, je vais bien, et jouis jusqu’à ce jour d’une paix et d’une sérénité parfaites... Ne tourmentez pas mes amis sur ce qu’ils n’ont pu obtenir mon changement de résidence. Ils ont tout fait et ont échoué, je le veux, ils n’ont pu me venir voir, je l’admets; mais faut-il que j’admette aussi qu’ils n’ont pas pu m’écrire1? Témoignez ma reconnaissance à mes vénérables dames — les sœurs du trèsdigne évêque Pcrgamius — pour le zèle infatigable qu’elles déploient à mon intention. Je leur dois en effet les excellentes dispositions dont le gendre de ce seigneur, commandant militaire de la province, se montre animé envers moi, si bien que malgré ses hautes fonctions il a désiré me visiter ici. »

On aperçoit par cette lettre même que son âme était loin d'être aussi calme qu’il voulait le persuader à sa pieuse et bien-aimée fille. L’ignorance où les circonstances le tenaient de ce qu’il eût voulu savoir l’excitait contre ses amis : il se croyait négligé, oublié, tandis que ces mêmes amis souffraient pour lui ; mais à la première lettre, au premier signe d’affection, les ombrages se dissipèrent, et il ne lui resta que les

1 . Fortasse enirt voluerunt nec potuerunt. Esto autem istud non potuerint; an etiain scribere non potuerunt? Clirys., Epist. 12 ad Olymp.

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joies de l’amitié. Tel fut l’état de cette âme tourmentée et coudante jusqu’à la ün de son exil. Au reste il devait trouver à Gueuse, avec des nouvelles plus sûres et plus circonstanciées louchant les personnes et les événements, uue abondance de lettres qui le dédommagerait amplement des privations qu’il avait subies durant son voyage1 .

Le repos, l’air salubre, le bon accueil des habitants de Césarée, améliorèrent rapidement son état ; les soins d’Hymnétius et de Théodorus achevèrent de le remettre sur pied. « C’étaient, nous dit-il, de trèssavants médecins et des cœurs dévoués. » La nouvelle qu’il allait résider à Gueuse ayant pénétré .jusqu’en Arménie, un riche seigneur du pays, nommé Dioscorus, qui possédait une maison dans cette ville, s’empressa de la lui olFrir et envoya son intendant au-devant de lui jusqu’à Césarée. Cependant l’affluence des visiteurs ne tarissait pas autour de l’exilé. Les premiers magistrats de la cité semblaient se faire un devoir d’y paraître, et le clergé lui fournissait toute une petite cour où l’évêque seul manquait. Des bruits veuus jusqu’à Chrysostome lui firent connaître que l’humeur de ce collègue inhospitalier devenait de plus en plus àcre et malveillante à mesure que le séjour de son hôte se prolongeait, fout lui déplaisait dans la présence du prisonnier, surtout la considération dont les plus hauts personnages l’entouraient et l'empressement de son propre clergé, où le métropolitain ne pouvait s’empêcher de lire une amère critique de sa

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