‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 8 sur 108 · Vitæ sanctimonia... Socr., vi · texte numérisé non relu

Vitæ sanctimonia... Socr., vi

2. Iræ magis deditus quam verecundiæ. Socr., ibid. — Impiodica loquendi libortate erga omnes utebatur. Socr., ibid. — S«vum ac auperbum eum appellabant. Sozom., vin, 9.

JEAN CHRYSOSTOME

La réforme de l’Église de Constantinople n’était pas aisée d’ailleurs, et le contemporain que nous avons cité plus haut, Palladius, qui nous a laissé sous forme de dialogue une vie de Jean Chrysostome écrite pour sa justification, nous initie au rude travail dont il fut près de lui le spectateur. Dans l’énumération des vices du clergé qu’il fallait avant tout prendre corps à corps sous peine de manquer au premier devoir de l’évêque, Palladius en signale trois qui à eux seuls eussent amené la ruine de cette église, savoir: la luxure, la gourmandise et l’avarice, « vraie métropole des maux1, » ajoutet-il, attendu qu’elle les engendre et les nourrit.

C’était surtout dans le coupable abus des sœurs agapètes ou femmes sous-introduites que consistait ce vice de luxure reproché par Palladius au clergé byzantin*. Cet usage assez récent, si nous en croyons Chrysostome lui-même, avait si bien prospéré, s’était si bien répandu partout à la manière de l’ivraie, qu'il infectait maintenant la chrétienté entière en Occident comme en Orient/ et menaçait de passer à l'état d’institution dans l’Église. Les docteurs avaient eu beau protester, les conciles lancer l’anathème, les lois civiles elles-mêmes sévir contre ce concubinage des clercs et celte prostitution des vierges, aussi mortels à la discipline que flétrissants pour la religion, l’abus résistait h tous les remèdes, et semblait multiplier ses racines

1. Malorum omnium metropolim avaritiam... Pallad., dial., p. 18.

2. Intcndit sermonem advcrsus fictam sororiam, ut vocant, vitæ societatem, révéra autem adversus inverecundam et improbam vitam cum lAulieribus illis quæ dicuntur subiniroductæ. Pallad., ibid.

On les appelait aussi Agapetœ.

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sous les censures mêmes. Le corps des clercs infecté de ce vice formait une conjuration puissante devant laquelle plus d’un évêque et plus d’un docteur s’étaient brisés, témoin Jérôme exilé de Rome pour l’avoir combattu. Chrysostome n’était pas à son début dans cette lutte périlleuse. N’étant encore que diacre d’Antioche, il avait composé deux traités restés fameux, le premier à l’adresse des clercs, le second des vierges qui s’abandonnaient aux désordres de cette fraternité menteuse, et lorsque, devenu évêque, il retrouva dans l’Église que Dieu lui confiait la même plaie plus profonde encore et plus envenimée, il saisit le rasoir, suivant une métaphore familière de son biographe, laquelle probablement venait de lui-même, et se mit à opérer sans pitié comme sans crainte1 2.

Le dur médecin fit comparaître devant lui en particulier tous ceux qu’il savait vivre de la sorte, chassa les uns, réprimanda les autres avec menaces, puis renouvela en commun ses exhortations et ses censures. «Mal pour mal, leur disait-il, je préfère à des clercs tels que vous les entremetteurs de la débauche publique. Ces misérables sont éloignés des remèdes, ils les ignorent, et leur funeste métier les condamne au mal; mais vous, vous demeurez dans l’officine même de la santé, vous êtes les dispensateurs des remèdes de l’âtne, et non-seulement vous vivez dans la corruption, mais vous la semez jusque chez les bons*! » Il disait

1. Post hæc apprehendit gladium repreliensionis... abscessus animi eorura secans. Pallad., dial., p. 19.

2. Ostendens meliores istis lenones esse. Hi enim longe a medicorum oflkinis habitantes, apud se morbum habent, sed volentibus.

JEAN CHR VSOSTOME

encore « que les courtisanes étaient moins criminelles à ses yeux que ces fausses sœurs qui se servaient du mot de virginité pour couvrir leurs débauches. » Tels étaient les énergiques discours par lesquels, suivant Palladius, il essayait de faire rougir son clergé pour le ramener à une vie honnête. Ses livres, et principalement les deux traités dont j’ai parlé, nous donnent une idée plus complète de ce que devaient être ces conférences si salutaires à la morale du temps et si curieuses pour l’histoire. Nous en extrairons quelques passages où Chrysostome met à nu les misères du prêtre et la dégradation de la femme sous les liens de cette sorte d’inceste qui portait sa peine avec lui. Par une audace que le but de ses tableaux absout et justifie, il introduit le lecteur dans le ménage même où cohabitent un clerc et sa sœur agapète, et tour à tour il examine ces deux hypothèses si la femme associée est pauvre ou si elle est riche.

« Entrons, dit-il, dans le logis où ils vivent ensemble et supposons d’abord que la fille soit pauvre. Pauvre, la voilà obligée de travailler de ses mains. Le prêtre est là près d’elle, leur appartement est commun, leur chambre commune, leurs meubles sont les mêmes. Eh bien, diles-le-moi, quel spectacle vous présentera la demeure d’un homme voué par état à la contemplation solitaire? Des jupons de femme, des ceintures, des mitres accrochées aux murailles; dans la chambre une navette, des quenouilles, un fuseau, un métier à lisser, des cor-

tantnm nocent; illi autem in salutis ollicina habitantes, etiam sanos impelinnt ad morbuin. l’allad., dial., p. 18.

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beilles et dans tous les recoins des approvisionnements de laine ou de lin, accompagnés de peignes et de cardes : voilà T ornement, la décoration du domicile d’un prêtre1 ! Les servantes ou les filles du voisinage y viennent travailler ou babiller avec la dame; les gros rires éclatent, le prêtre prend part à leur gaieté, à leurs propos, parle laine, fuseaux et chanvre, en un mot se fait femme pour vivre avec elles. Quelquefois les commères se querellent, le domestique manque de respect à la maîtresse, le préire accourt pour mettre le holà ! Oh ! comme celte vie s’accorde bien avec les affaires du salut !

« Supposons maintenant que la sœur spirituelle soit riche. Ce seront d’autres conditions pour le prêtre, un autre spectacle dans sa demeure, une autre misère dans sa vie. Celte fille étant riche, il faut que rien ne lui manque, car les matrones du monde élégant et délicat sont moins exigeantes en commodités que ces vierges-là, et c’est au prêtre d’y pourvoir2. Aussi quel mouvement il se donne pour la contenter! Il court d’abord chez l’argentier savoir si la vaisselle est prête, si le miroir de la dame est en état, si l’on aura à temps opportun l’amphore au vin ou la fiole à l'huile3. De l’argentier il passe chez le parfumeur, et en effet ce

1. Quale enim est si in domum viri solitarii itur, videre calceos muliebros suspensos, et cingula et mitras, calathiscos et rolum, et radium textorium et pectines et fusa. Chrys, de Subintrod. , p. 242.

2. In eam corruptionem venerunt omnia, ut pluribus vasis quam sæculares, multæ utantur virgine*. ld., ibid.

3. Vasa muliebria atterre non detrectabit argentariis, subinde rogans num spéculum dominæ præparatum sit, nam cadum absolverint, num Iecythum reddiderint. Chrys., ub. sup.

JEAN CHRYSOSTOME

genre de vierges est passionné pour les onguents, il les lui faut variés et chers1. Le prêtre explique au marchand quels sont ceux que préfère la dame. Après le parfumeur, c'est le marchand d’étoffes, le fabricant de toiles et de tapis. Le prêtre va, vient, marchande, débat les prix, emploie toutes les ruses de l’acheteur en face du vendeur. Même visite au cordonnier, la journée du prêtre se passe ainsi à circuler de boutique en boutique, ràme du prêtre n’est plus h l’église, elle est à la foire* !...

« Mais voici la basilique qui s’ouvre. Que de profanations, que de nouveaux scandales nous y attendent! Le prêtre se tient à la porte jusqu’à l’arrivée de la dame, et, quand elle paraît, il la précède comme son eunuque ou son huissier, lui fait faire place en bousculant la foule, et recueille le long du chemin les sourires du public. Il arrive que, loin d’en rougir comme il devrait, il en tire souvent vanité*. Lorsque approche le redoutable moment des mystères, la dame y assiste, le prêtre tourne la tête vers elle, il semble la consulter du regard, et tout cela se passe en présence de Dieu et des fidèles. La manie de ces femmes est encore de se mêler de tout, elles tranchent dans les questions de

1. llinc itcrum ad unguentarium currit collocuturus de aromatibus dominæ : utuntur autem virgines unguentis et variis et pretiosis. Chiys., de Subinlrod., p. 242.

2. Dcindc ab unguentario ad vendentem lintea, et ab illo iterurn ad aulæorum textorcm... cum sutoribus variegatoribus et tinctoribus multum conversari. Id. loc. cit.

3. Ante fores ipsas excipiunt, eunuchorum loco iuserviunt, obvios submovent ac præeuntes allum sapiunt, videutibus omnibus, et non verecundautur, sed eo se gloriantur. Chrys., p. 243.

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l’Église, et sèment en tous lieux la discorde. Que de bonnes oeuvres, que de saintes inspirations neutralisées à cause d’elles I Quelqu’un les a regardées de travers, aussitôt la colère plisse le front du prêtre, la rancune entre dans son cœur. Oh ! je vous en prie, mes frères, je vous en supplie à genoux, réveillons-nous de cette honteuse ébriété1, reprenons possession de nous-mêmes, prêtres que nous sommes! et reconnaissons l’honneur que Dieu nous a fait en nous créant ses ministres.

« Saint Paul disait : « Ne soyez pas esclaves des « hommes, » moi je vous dirai : Cessons d’être esclaves de femmelettes qui nous entraînent avec elles à la perdition. Le Christ veut que sa milice se recrute de soldats vaillants, d’athlètes vigoureux que la lutte laisse debout, et il ne nous a pas munis des armes spirituelles pour que nous vivions serviteurs de filles misérables parmi les laines et les fuseaux1. Non, notre mission est de combattre avec les pouvoirs du ciel les puissances invisibles qui nous assiègent, de repousser les phalanges de l’esprit des ténèbres. C’est pour celte guerre que Dieu a ceint nos poitrines de la cuirasse de la justice, nos reins de la ceinture de la vérité, qu’il a mis sur nos têtes le baume du salut, à nos pieds la sandale des apôtres et nous a dit : « Partez, allez enseigner les « nations. »

« Entendez-vous là-bas la trompette qui retentit?

1. Oro igitur et supplico et ante genua vestra me provolvo... ab hac emergamus ebrietate. Clirys., de Subinlrod., p. 243.

2. Non propter hoc nos armavit armis spiritualibus, ut puella-

rum triobolarium ministeria suscipiamus, circa lanas et stamina. Chrys., ibid. .'

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L’ennemi donne Tassant à notre ville, et le clairon appelle ses défenseurs sur la brèche. Tout le monde accourt, sauf un soldat armé qui se renferme dans sa maison et dépose son glaive à terre pour rester assis aux genoux d’une femme. Est-ce que vous le souffrirez ? Est-ce que vous n’enfoncerez pas la porte pour le percer vous-mêmes de vos épées? Eli bien, voilà ce que j’essaye vis-à-vis de vous. Il faut vous hâter, car le contact des femmes efféminé. Le lion le plus superbe et le plus farouche, quand on lui rase la crinière, quand on lui arrache les dents, quand on lui coupe les ongles, n’est plus qu’un objet honteux et ridicule, un enfant' le mène, et il ne lui reste plus que d’inuliles rugissements. Le prêtre, revêtu d’une force spirituelle, n’est plus qu’une femme quand il a vécu avec des femmes1! »

Et que sera-ce si le prêtre s’est laissé prendre à l’amour de cette fille qu’il a jour et nuit devant les yeux, jour et nuit à ses côtés2 ? s’il devient jaloux, s’il souffre d’une passion combattue par le devoir? Que sera-ce encore si le devoir cède à la passion ? car l’auteur ne recule devant aucune des hypothèses qui se présentent dans son sujet. Suivant son expression, il déchire tous les voiles, il perce à jour toutes les cloi-

1 . Si quis leonem supcrbum et torve intuentem arripiat,et jubas abradat, clentes excutiat, ungues amputet, turpemqae faciatet ridiculum, et tcrribilem ilium et intolerabilem et rugitu solo omnia concutientem, facile a puero superabilem reddat; ita et illi quos capiunt omnes, superatu faciles reddunt diabolo... et corruptos mulierum mores in animum iîlorum immittunt. Chrys., de Subintr., p. I4i.

2. Audivi et de alicjuibus quod zelotypi sont .. Chrys., ibid., p. 265.

sons 1 : il va jusqu’à introduire même i’accouclieuse dans ce ménage d’un prêtre et d’une vierge 2.

Tel était généralement le caractère des enseignements de Chrysostome; sa riche imagination savait donner la vie et l’action aux préceptes les plus austères, il traînait les vices au grand jour, sous une complète nudité, pour les rendre hideux ou ridicules.

La seconde des plaies qui infectaient le clergé constantinopolitain était la gourmandise, la sensualité de la table, la passion des festins, la gueule en un mot, comme la langue latine dit énergiquement. Prêtres et diacres menaient dans cette ville de luxe et de plaisirs la vie la plus molle et la plus somptueuse; ils ressemblaient pour la plupart à cet ecclésiastique romain dont parle saint Jérôme, qui, né de paysans et nourri dans son village de bouillie noire et de millet, avait acquis 60us l’habit clérical le talent de deviner quelle était la race de tel loir, si tel faisan venait de Colchideou de l’oasis d’Égypte, tel poisson de l’océan Britannique ou de la mer Caspienne 3 . Ces besoins immodérés qu’entraîne la gourmandise donnaient

1. Aperiamusjanuam iis qui vidcre eavolunt... quæ occulta et tecta parietibus sunt in medium afferentes... Chrys., de Subintr., p. 204.

2. Quod si obstetrix adsit, ncque sic pudefit, sed aliis virginibus ingredientibus hoc sibi gloriosum existimat... sæpe mediis noctibus viliura ancillarum opus facit, ad ipsum obstetricem currerc non gravatur... Id., ibid.

3. Natus in paupere domo et in tugurio rusticano; qui vix milio et cibario pane rugientem saturare ventrem poteram, nunc similam et niella fastidio. Novi et généra, et nomina piscium, in quo littore concha lecta sit calleo: saporibus avium discerno provincias, et ciborum prctiosorum me raritas, ac uovissime damna ipsa deîectant. Hierou., Epist., 34.

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naissance à un troisième fléau, l’avarice, dont nous allons parler amplement, car, s’il fallait beaucoup d’argent pour entretenir dans sa maison la table du prêtre et du diacre, au dehors ces habitudes sensuelles entraînaient les clercs à fréquenter les tables des grands. Chrysostome nous les peint circulant de maison en maison chez les riches pour quêter un repas et avilissant par de basses complaisances leur caractère sacré '. Dans des accès de sainte colère, il les traitait de parasites et de sycophantes de théâtre®, leur proposant pour exemple son austère sobriété. Ils lui répondirent par la calomnie en inventant « ses orgies de cyclope ».

L’avarice était la troisième et la plus mortelle plaie de ce clergé dissolu. Quand les gains licites de l’Église ne suffisaient pas aux besoins des clercs et de leur ménage spirituel, ce qui était un cas fort ordinaire, ils faisaientmain basse sur son patrimoine, qu’on usurpait et pillait à qui mieux mieux. Les ecclésiastiques, les évêques eux-mêmes n’y mettaient pas grande façon, habitués qu’ils étaient à considérer les biens de l’Église comme les leurs propres. L’histoire des conciles est remplie à ce sujet des accusations et des faits les plus graves. Après l’emploi frauduleux du domaine ecclésiastique venaient les captations, les donations surprises, les legs arrachés aux familles, enfin le détournement des deniers confiés aux prêtres pour les pauvres. Ce

t. Hortans cos ut contenti sint suis opsoniis, nec divitum nidoreg sequantur. Paliad., dial., p. 19.

2. Ne dum ducem habent fumum, intempeiantiæ igni tradantur, adulatorum et parasitorum vitam sectati. Paliad., ibid.

dernier crime surtout était irrémissible aux yeux de Chrysostome. il le regardait comme ug sacrilège, un attentat contre Dieu, car voler les pauvres, disait-il, c’est voler Jésus-Christ. Jérôme, signalant le même vice dans le clergé romain, s’écriait avec une admirable éloquence : « Les lois des empereurs catholiques nous ont frappés d’incapacité à recevoir des donations et des legs. Les prêtres des idoles, les prostituées, les cochers du cirque, peuvent en recevoir; nous, prêtres chrétiens, nous ne le pouvons pas. Je ne m’en plains point pour l’Église, mais je rougis que nous l’ayons mérité '. » Chrysostome alla plus loin : il conseilla aux riches charitables de distribuer eux-mêmes leurs aumônes sans les faire passer par les mains des clercs, et l’opulente diaconesse Olympias, « sa chère dame et vénérée fille, » éparpillant son immense fortune en prodigalités à des ecclésiastiques et à des évêques, il l’en réprimanda hautement î. Cet acte courageux excita presque un soulèvement dans le corps sacerdotal, même parmi ses chefs, et comme c’était là la source de tout mal, « la métropole des vices, » suivant le * mot de Palladius, tous les abus se coalisèrent pour se venger. La vengeance fut aussi cruelle qu’inattendue, et, qui le croirait? cet homme austère, qui prêchait avec tant d’éloquence le désintéressement et la pauvreté, on l’accusa lui-même d’avarice et de rapine.

1. Hieron., Epist. ad Eustoch. On peut consulter sur les vices du clergé romain Saint Jérôme et- la Société chrétienne à Rome, t. Ier, p. 17.

2. Accesserunt quoque exhortationes ab eo factæ ad Olympiadem... cum facultatcs suas petentibus eam erogarc cerneret... equidem, inquit illi, studium tuum laudo; verum si me audis, pro nccessitatc petentium, largitionem tuain moderaberis. Sozom., vin, 0.

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Succédant à des prélats magnifiques, à Nectaire, par exemple, qjii avait apporté sur la chaire épiscopale les habitudes et le luxe d'un préfet de la ville, Chrysostome avait mis son orgueil à retrancher tout ce faste dès son début. Plus d'étoffes de soie sur sa personne, plus de brocarts d’or et de pourpre dans son cortège; les étoffes les plus communes pour les siens, et pour lui quelque chose comme un habit de moine, voilà le coup de théâtre dont il surprit Constantinople. On ne manqua pas de crier à la rusticité, à l’avarice sordide, et l’on prétenditque, s’ilsupprimaità l’égard desautres les libéralités de sa chère diaconesse Olympias, c’était pour se les appliquer à lui seul. Il voulut mettre dans la décoration de ses églises la même simplicité théâtrale que sur sa personne et celle de ses suivants. Les ornements de soie et d’or qui paraient à son arrivée les autels des basiliques, les tentures de pourpre, les riches habits sacerdotaux, il ordonna de les vendre. Des revêtements de marbre magnifiqueet descolonnes monolithes queNeclaireavait destinésà l’embellissement de l’église d’Anastasie et qui gisaient à terre attendant l’architecte furent aussi mis à l’encan. Il n’y eut pas jusqu’à des vases sacrés d’un prix énorme qu’il ne fît briser et vendre, ne voulant garder que les plus simples. Enfin un petit bien rural dont la conservation dans le patrimoine ecclésiastique lui paraissait difficile et coûteuse, il l’aliéna pareillement*. La réforme du personnel dans le palais épiscopal marchait de pair avec celle du rna-

1. Acl. synod. ad Querc. apud Pliot., 59, et in Baron., an. 403, xvn et seq.

tériel dans l’église. Il avait supprimé l’économe, disant que ces gens-là ne savaient que voler, et que, lorsqu’ils étaient prêtres, ils employaient à faire des comptes de cuisine un temps qu’ils devaient aux œuvres de Dieu1. J’ai parlé plus haut de la parcimonie de sa table, entretenue par Olympias, et de l’absence de toute réception officielle à l’archevêché. On fit de tout cela autant de chefs d’accusation pour le convaincre de cupidité et de vol. Cet argent du patrimoine ecclésiastique, ce produit des vases sacrés, des étoffes, des lapis, des ornements, des marbres, de tous les objets par lui détournés, qu’en avait-il fait2? Lui qui affichait la pauvreté d’un anachorète, qui se faisait nourrir par les mains d’Olympias, qui avait retranché de sa maison épiscopale non-seulement l’appareil nécessaire à 4a vie décente d’un évêque, mais jusqu’à l’ hospitalité, qui est pour lui un devoir rigoureux vis-à-vis de ses collègues et de ses ouailles, que faisait-il de ces économies? Il les enfouissait dans quelque coin de son évêché, où il entassait denier par denier des trésors immenses. — Je m’étends sur ces imputations parce qu’elles figurèrent en première ligne dans le procès que son clergé lui intenta devant deux conciles. Parties de ses prêtres mêmes, elles arrivaient avec une apparence de vérité à la cour et dans les conciliabules de ses ennemis.

1. Posthac œconomi tabulas scrutatur, et rcperit sumptus ecclesiao inutiles et liorum subsidium cessarc jubet... œconomis furundi occasiones præcidens ne decüplarent pretium opsoniorum. Pallad., dial., p. 41.

2. De reditibus ecclesiæ quid agatur scit nemo. Act. synod. ad Querc. apud Phot., et in Baron., 403, xvn et seq.

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On avait su pourtant bientôt, et ceux-là surtout qui pouvaient observer l’archevêque de près, que personne au monde n’était plus désintéressé, et que, dans celte simplicité dont il faisait montre, on n’avait à lui reprocher que l’ostentation. Nul évêque à aucune époque ne fut plus charitable que Cbrysostome. Sans doute il eut des travers, il eut même des vices qui firent son malheur, l’orgueil, le ressentiment, l’amour effréné de la domination -, mais jamais rien de bas ne monta jusqu’à son cœur. Le produit de ces ventes qu’on lui imputait à crime, il l’employait non-seulement à des aumônes dont il se faisait lui-même le juge, mais à des fondations charitables au vu et su de la ville entière. Il établit à Constantinople, de ses deniers épiscopaux, un hôpital pour les malades et un autre pour les étrangers *. Il incitait sans cesse par ses sermons, par ses exhortations privées, par ses exemples, les fidèles riches à construire des lieux d’assistance. 11 eût voulu que la ville de Constantinople ne fût qu’un grand hospice, et que chacun eût dans sa maison une chambre réservée pour l’étranger en passage ou pour l'indigent. Nous avons encore un sermon où il adressait à son auditoire ces touchantes paroles : « Le Christ est à votre porte, ouvrez-lui, vous lui devez votre plus bel appartement, et il ne vous demande que le moindre coin. Placez le où vous voudrez, dans vos arrière -chambres avec vos serviteurs, dans vos celliers, dans vos écu-

t. Plura nosocomia ædificat præponens presbyteros pios duos, præterea ut medicos et coquos atque bonos opifices e cselibum ordine ad eorura ministerium; ut advenientes hospites et morbo correpti curarentur. Pallad., dial., p. 19.

ries, avec vos ânes et vos chevaux; mais logez-le1! »

La réforme des clercs pour être complète devait s’étendre sur les diaconesses, qui faisaient partie du clergé : œuvre délicate, car ces femmes étaient une sorte de puissance dans l’Église. Chrysostome accomplit ce devoir avec sa décision ordinaire, mais aussi avec la rudesse qui gâtait parfois ses meilleures actions. La plupart des diaconesses vivaient très-mondainement, accommodant autant qu’elles pouvaient Dieu et Baal ; plusieurs même déshonoraient le sanctuaire par des galanteries scandaleuses. Après avoir recueilli des renseignements particuliers sur chacune d’elles, le terrible juge les fit comparaître devant son tribunal pour entendre leur arrêt. Il licencia les plus compromises en leur disant : « Je vous rends votre liberté, remariez-vous, vous ferez bien 2 ; » c’était le précepte de saint Paul qui disait aussi : « Mieux vaut se marier que brûler. » A celles pour lesquelles il y avait encore rémission, il imposa une pénitence sévère et des règles de discipline tout à fait monastiques; il ne parut pas que celles-ci lui fussent beaucoup plus reconnaissantes que les premières.

Telle était dès le début de son épiscopat la situation de Chrysostome en face de son Église; elle ne fit que s’empirer quand les rancunes trouvèrent un point d’appui dans l’impératrice, avec l’espoir d’un prochain affranchissement. Il nous reste à voir ce qu’elle était en face des populations et particulièrement du troupeau

L Chrys. in Act. Apost., hom. 45.

2. Admonelmt ut protinus ad secundas nuptias concéderont. Pallad. dial., p. 10.

chrétien de la seconde Rome, qui, au rebours de la première, ne comptait guère de familles élevées qui ne fussent de la religion de l’empereur. Quant aux païens, ils observaient curieusement le spectacle de cette lutte commençante. Assez peu portés pour Eudoxie, mais plus malveillants encore pour l’archevêque, dont l’humeur acerbe et hautaine les blessait, ils étaient tout disposés à prendre parti contre lui dans des questions qui leur étaient d’ailleurs étrangères, et c’est ce qu’ils ont fait dans leurs histoires h

Ghrysostome, et c’était le fond de son .caractère, mêlait à un vif sentiment de charité évangélique des élans involontaires de révolte contre l’inégalité sociale. Il aimait le peuple d’un amour de prêtre, il l’aimait aussi d’un amour de tribun. Sans voir la richesse d’un mauvais œil, il ne la comprenait que comme un moyen que Dieu nous donne pour le remplacer dans la distribution des biens qui viennent de lui. Le riche insensible aux souffrances du pauvre lui semblait un impie, un sacrilège qui volait Dieu, et l’étalage des plaisirs, le faste insolent de celui qui a, vis-à-vis de celui qui n’a pas, un manquement aux lois divines et humaines. Il mettait la vanité des richesses à côté de la dureté du cœur, et poursuivait l’une comme l’autre de ses paroles les plus amères. C’est ce que son biographe appelait « plonger le rasoir dans le cœur des riches pour en extirper l’apostume de l’orgueil 2. » La formidable question du pauvre et du riche, du mau-

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