Vêtus truncus. Simeon, ap. I\iceph. Cal., jun, 2ü
JEAN CIIR YSOSTOME
0 octobre, trois mois et demi après l’expulsion de Clirysostome; elle rendit l’àme au milieu d’inexprimables douleurs, en accouchant d’un enfant mort. On raconta que l’enfant avait déjà cessé de vivre depuis trois jours, et tombait en putréfaction1 sans qu’aucun art humain pût délivrer la mère, lorsque par une inspiration désespérée celle-ci fit appel aux remèdes surnaturels. Un magicien mandé au palais lui apposa sur le ventre certains caractères magiques dont l’effet fut, dit-on, de faire sortir l’enfant; mais la mère mourut à l’instant même2. Quatre mois plus tôt, cet événement aurait remué tout l’empire et changé peut-être la face de l’Église d’Orient. Aujourd’hui que les faits étaient consommés, Clirysostome en exil, ses ennemis maîtres de toutes les positions ecclésiastiques, l’émotion générale fut à peine sensible. Les évêques de cour la regrettèrent, et son mari seul la pleura. Le faible Arcadius, habitué à porter son joug, ne pouvait se faire à 1 idée de n’être plus mené ; mais il trouva dans son entourage d’autres tyrans qui surent continuer les traditions d’Eudoxie.
Dans le parti joannite, cette mort si imprévue, si rapprochée du départ de Jean et marquée d’un cachet si tragique, fut regardée comme un châtiment de Dieu. Un concours bizarre d’autres événements qui scm-
1. Cum uterum ferret jamquc parlai esset vicina, fœtus in utero extinctus est; ac cum vellelsenii, id frustra fecit, totosque dies quatuor mortuus fœtus in utero retentus computruit, atque utcri quoque abscessum effccit. Cedren., p. 33i.
2. Cumque neque exiret fœtus et dolorum finis non esset, quidam lilteras magicas superposuit : quare et statim ejecit mortuum fœtum et simul animant miserrime cfllavit. Id., ibid.
Diciilizec: by
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blaient se rattacher à celui-ci par le lien d’une cause commune servit â donner à tout ce qui se passait une apparence de fatalité ou de justice divine. Beaucoup de ceux qui avaient poursuivi Chrysostome ou l’avaient condamné furent frappés de mort ou de maladies étranges dans l’espace de quelques mois. Les joannites aimaient à récapituler ces faits comme une preuve de la sainteté de leur cause, et lesautresne les entendaient pas sans une secrète terreur. Palladius, le biographe et l’ami de Chrysostome, leur a consacré un long passage de ses Dialogues, et l’histoire ecclésiastique ne craint, pas de leur reconnaître un caractère surhumain. Ainsi un des évêques, juge impitoyable de l’exilé au concile de Constantinople, se tuait raide quelque temps après en tombant de cheval; un autre, atteint d’une hydropisic purulente, était dévoré tout vivant par les vers; un troisième, malade d’un érésipèle de mauvaise nature, rendit l’âme au milieu d’épouvantables démangeaisons; un autre, accusateur et calomniateur de Jean, éprouva une telle enflure de la langue, qu’il ne pouvait respirer qu’â grand’peine, et avant d’être entièrement suffoqué il écrivit sur ses tablettes, pour que tout le monde le sût, qu’il subissait la peine de son crime1. Il y eut encore divers accidents de ce genre dont la superstition tira parti. Le plus grave sans contredit fut la mort de Cyrinus de Chalcédoine. Cet évêque, comme on l’a vu, s’était montré ennemi acharné de Chrysostome avant même que la persécu-
t. Alius in data, ut aiunt,lingua cum febre vehementi... in pugillari confessionem scripsit. Pallad., dial., p. G3,
JEAN G HR YSOSTOME
tion ne fût commencée. Égyptien et créature de Théophile, on eût dit qu’il respirait toutes les passions du patriarche d’Alexandrie. Dans un conciliabule qu’il tenait chez lui avec quelques autres évêques antérieurement au synode du Chêne, cet homme, très-violent dans son allure et très-agité en ce moment, s’était choqué contre Maruthas, évêque de Mésopotamie, qui l’avait blessé grièvement en lui marchant sur le pied. La plaie s’envenima malgré tous les remèdes, mais n’empêcha pas le patient dé venir cabaler contre Jean au concile de Constantinople; il fut même un des quatre ou cinq évêques qui prirent sur leur tête, pour rassurer l’empereur, la responsabilité de sa déposition. Après le concile, Gyrinus alla de plus mal en plus mal : la gangrène se mita son pied, qu’il fallut couper, puis à la jambe, qu’il fallut couper aussi, puis à l’autre pied, tant scs humeurs et sa chair étaient corrompues. Le second pied ayant été retranché comme l’autre, la gangrène gagna les intestins, et Cvrinus expira dans d’effroyables tortures1. « Voilà, s’écriaient les joannites et même beaucoup de gens d’un esprit moins exalté, voilà la responsabilité qu’avait appelée sur lui Gyrinus2 ! »
L’imagination de l’empereur ne fut pas la dernière, comme on le pense bien, à s’émouvoir de ces rappro-
1. Putrefacto pede noccsse liabuit eum abscinderc. Neque enim id semel factum est, sed sæpius iterata scctio : totiim enim corpus depascebat vis mali. Socr., vi, 19.
‘2. Plerique affirmabant Cyrinnm hrce passum esse propter probra et convicia quæ in Joannem conjecerat. Socr., vi, 19. — Et cerne re erat diviuitus immissam iram variis pœnis bellum inferentem. Pallad., dial,, p. 23.
ET L'IMPÉRATRICE EÜDOXIE.
chements; une suite de fléaux naturels dont Constantinople fut accablée sur ces entrefaites acheva de l’épouvanter. La ville fut ébranlée à plusieurs reprises par des tremblements de terre tellement violents que les chroniqueurs ont cru devoir leur donner place dans leurs livres. En môme temps des orages se succédaient à de courts intervalles; la foudre tomba plusieurs fois dans l’enceinte des murs, tandis qu’une grêle d’une grosseur prodigieuse détruisait les moissons sur quelques milles alentour. Il n’en fallait pas davantage pour persuader à l’empereur que le courroux du ciel était véritablement déchaîné contre lui et contre ses sujets, et il écrivit à un solitaire d’une sainteté reconnue qui habitait le mont Sinaï, pour obtenir .ses prières, toutes-puissantes, disait-on, auprès de Dieu. Ce solitaire se nommait Nilus, et l’Église l’honore encore aujourd’hui sous le nom de saint Nil.
Nilus n’avait pas toujours été un pauvre moine caché au fond d’un désert. Il avait brillé à la cour du grand Théodose par la fortune, l’élégance des manières, la beauté du corps, par un esprit honnête et droit qui l’avait fait surnommer le Sage. Juste appréciateur de ses rares qualités, Théodose lui confia des postes importants, et entre autres la préfecture du prétoire d’Orient. 11 s’était marié à une jeune femme qu’il aimait, et avait eu d’elle deux fils. Un matin, cet homme si favorisé de tout ce que le monde recherche déposa ses honneurs, dit adieu à sa femme, et partit, emmenant avec lui un de ses fils. Où allait-il? Il allait chercher la paix de l’âme que le monde ne lui avait point donnée, et consacrer son fils à Dieu sur quelque
JEAN CH R VSOSTO M E
montagne solitaire, comme le patriarche Abraham sur es hauteurs de Moria; mais il attendait que le ciel lui indiquât sa demeure. Les déserts de l’Égvpte et de la Syrie ne lui plurent pas; ils étaient trop peuplés de moines et trop voisins des villes; il ne s’arrêta que dans le grand désert d’Arabie, sur une des pentes du mont Sinaï. 11 y trouva quelques anachorètes en petit nombre, vivant épars dans des cavernes: il les réunit, en attira d'autres, et avec l’argent qui lui restait de sa fortune, il construisit une église et un monastèreau lieu dit le Buisson, parce que c’était IA que Dieu avait apparu il Moïse dans un buisson ardent. Le monastère voulut avoir INilus pour abbé. Dans son nouvel état, l’ancien préfet du prétoire se distingua par des vertus austères dontla pratique s’unissait en lui à des connaissances profanes étendues et ù de fortes études sur les Écritures, si bien que Nilus devint l’oracle des moines de son temps. On disait, tant il était prévoyant et secourablc, que Dieu lui avait conféré le don de prophétie avec celui des miracles, et qu’il n’avait jamais rien refusé à ses prières.
Arcadius, qui l’avait connu enfant à la cour de son père, crut pouvoir recourir à lui avec confiance pour qu’il détournât la colère de Dieu suspendue sur la ville impériale et sur lui-même ; mais Nilus refusa de prier. « Comment veux-tu, lui répondit-il avec une sainte liberté, que j’ose prier pour une ville qui mérite par tant d’actes coupables la justice de Dieu qui la menace, une ville où le crime s’appuie sur l’autorité des lois, et qui a banni le très-heureux Jean, la colonne de l'Église, la lampe de la vérité, la trompette
du Seigneur? Tu demandes que je prie pour elle; mais tu le demandes à un esprit trop accablé d’affliction par l’excès des maux qu’elle a commis'. » Il lui dit encore dans une autre lettre : « Tu as banni Jean, la plus grande lumière de la terre, sans en avoir aucune raison, et pour t’être laissé aller trop légèrement aux mauvais conseils de quelques évêques dont l’esprit n’est pas sain3. Songe donc à toi, et après avoir privé l’Église catholique des pures et saintes instructions qu’elle recevait de lui, reconnais du moins ta faute et repens-toi. » Arcadius ne se repentit point. Les fléaux de la nature s’étaient calmés, et le prince, avec son insouciance habituelle, reprit le train des affaires, trouvant plus doux les mauvais conseils de ses flatteurs que les dures paroles qui lui venaient du Sinaï. Bientôt même, sous ses nouveaux maîtres, il oublia le gouvernement d’Eudoxie. La persécution ne vivait plus; mais l’esprit de persécution, les passions jalouses et haineuses subsistaient toujours, et continuèrent à pousser le faible empereur dans la voie où elles l’avaient jeté.
Cependant Arsace mourut le 1er novembre 4^5, dans le seizième mois de son épiscopat et la quatre-vingtdeuxième année de son âge, laissant le siège de Constantinople vacant pour la seconde fois depuis le départ de Chrysoslome. On ne le pleura guère : les persécutions de son début ajoutées à l’inactivité du reste de sa vie ne lui méritaient ni les larmes des orthodoxes ni celles
1. Qnnmodo a me petis ut orare digner... ctun ipse penc fulguritus sim mœroris igné. Nil, Ep. 233 ad Arcad.
2. Præ multa levitate ab insanis quibusdam episcopis persuasus. Id., Ep. 232 ad Arcad.
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des schismatiques. On peut lire encore le jugement des contemporains sur son compte dans une sorte d’oraison funèbre burlesque recueillie par un écrivain des temps postérieurs. « Arsace mourut donc après avoir vécu seize mois sur le siège épiscopal sans y avoir fait œuvre d’homme vivant, lâche et engourdi qu’il était par nature, ou plutôt il n’existait plus depuis longtemps quand la mort le visita. O honte! quel successeur, et de qui? Un vieux tronc substitué par un caprice des princes à un rameau vigoureux et florissant, un vieillard de quatre-vingts ans meilleur à placer sur un tombeau que sur un trône, un fou et un sot, inepte quand il parlait, stupide quancf il voulait penser à quelque chose de raisonnable, plus comparable à une pierre, A line bûche qu’à un être animé, digne tout au plus de passer sa vie dans le coin d’une chambre ou dans un lit, inutile à lui-même et aux 'autres, et indigne de regret. Tel fut Arsace, et tel il sortit de ce monde1. » On ignore si l’évêque Sévéricn ou quelque autre de la faction des sycophantes de Jean se présenta aux suffrages du peuple et du clergé pour la succession d’Àrsace; l’histoire nous dit seulement que les compétitions furent nombreuses , et les luttes tellement acharnées que 1! interrègne dura quatre mois. Au bout de ce temps, le choix s’arrêta sur un prêtre de Constantinople qui portait aussi au front le sceau de la bête , car il avait témoigné plusieurs fois contre
1. Proh! pudor! quis cui? Vir octogesinium supergrcssus annum, tumulo magis quam throno appositus, déliras quidam ac desipiens, ad diccndum quidem ineptissimus, nd cogitandum autem stupidissimus, ad faciendum vero ignavissimus. Simeon, ap. INiceph., *ïïi, 28.
l’évêque légitime au concile du Chêne et pressé sa condamnation. Trop d’ecclésiastiques en effet s’étaient compromis dans les dernières luttes, et les passions hostiles étaient trop prononcées pour qu’on pût s’attendre à voir nommer ou un joannite ou un homme tant soit peu soupçonné de l’être.
Le nouvel élu, nommé Atticus, était un Arménien originaire de Sébaste, où il avait passé son enfance parmi des moines macédoniens qui tenaient alors en ce lieu, suivant l’expression d’un écrivain ecclésiastique, «boutique de leur philosophie'. » Devenu homme, l’Arménien quitta son pays, vint à Constantinople, et se laissa facilement convertir au catholicisme, plus par prudence que par doctrine, si l’on on croit le même historien. Il entra bientôt dans les ordres, et l’archevêque d’alors, soit Nectaire, soit son successeur, l’attacha à son église. Le jeune Macédonien, rompu aux études subtiles de son couvent sur la nature du Saint-Esprit et sa place dans la sainte Trinité, avait grandement négligé les lettres profanes et ht rire à ses dépens dans celte Église savante des Grégoire de Nazianze et des Chrysostome, où les discours de Démosthène et d’Isocrate marchaient presque de pair avec les psaumes de David et les épîlres de saint Paul. Atticus fut donc taxé d’ignorance par ses confrères. Il apportait d’ailleurs avec lui un terrible accent arménien qui eût gâté dans sa bouche l’éloquence même. Ces désavantages l’affectèrent à ce point qu’il n’osait
1. Sub quibusdam monachis Maccdoniæ heresiin scctantihus qui tum Sebastæ philosophiæ suæ oflicinam habebant. Niceph. Cal., nui, 20.
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pas improviser et apprenait ses sermons par coeur*. Aussi ne trouva-t-il point de tachygraphe pour les recueillir, quoiqu’ils continssent, au fond, de très bonnes choses *. Comme il était homme de résolution, il prit un moyen énergique de se corriger et de railler à son tour ses détracteurs. Se confinant dans une retraite absolue, il se mit à étudier nuit et jour, à l’insu 4dc tout le monde, les grands modèles de la littérature hellénique, et à corriger par des efforts sur lui-même ce que sa prononciation arménienne avait de trop choquant pour des Grecs, puis un beau jour il reparut dans la société de ses collègues, parlant mieux qu’eux d’Aristote et de Platon, et pouvant presque passer pour un Athénien®. Tout le monde s’inclina devant celte volonté de fer, et Atlicusdès lors jouit d’un grand crédit, comme homme de conduite cependant beaucoup plus que comme homme de science1 2 3 4. Il fut, sans trop se mettre en avant, un des meneurs des dernières cabales contre l’archevêque Jean, et c’est ce qui valut à sa candidature l’appui des évêques de la cour lorsque ses chances favorables commencèrent à se dessiner. Nommé vers la fin de février 606, il fut ordonné, comme Arsace, dans l’église des Apôtres, qui servait de basi-
1. Oraliones a sc compositas quas memoriter didicerat, in ecclesin recitabat. Socr., vu, 2.
2. In cnncionibus vero ecclosiasticis mediocris, adeo nt sermones iilius non digni qui exscriberentur... viderentur. Id., ibid.
3. l’i'obatissimos quosque veterum scriptores lectitavit. Sozom., viii, 27. — Tuin démuni quuni idiota scu rudis esso videretur,... eos etiain qui erudite cum eo agerent, fefellit. Niceph., sut, 20.
4. Natura magis quam disciplina prudens, in rébus agendis summæ fuit dexteritatis. Sozom., vm, 27.
lique principale, tandis que Sainte-Sophie sortait peu à peu de ses ruines. Avec un pareil homme, l'occasion parut bonne à la faction des svcophantes de reprendre et de réaliser enfin ce grand plan de domination générale ou plutôt d’oppression des Églises d’Orient que l’indolent Arsace avait laissé dormir dans ses mains. C’est ici le lieu de dire ce qu’était ce plan, et quelles effroyables douleurs l’exécution d’un pareil dessein fit tomber sur les catholiques des provinces.
La séparation que nous avons vue se former dans l'Église de Constantinople après la seconde condamnation de Chrysostome avait passé dans les diocèses voisins, puis dans toutes les provinces, et chaque église avait actuellement son parti joannile, qui maintenait la communion avec l’archevêque exilé, et son parti anli joannite, qui acceptait la communion de l’archevêque intrus. Les deux partis s’y faisaient la guerre, comme à Constantinople, avec un redoublement de vivacité qui répondait a±i tempérament asiatique ou syrien. En Syrie surtout, patrie du grand homme dont l’infortune aujourd’hui remplissait le monde, comme autrefois son génie, la cause joannite comptait de chauds partisans parmi les évêques et les clercs, et principalement dans la masse du peuple. Or les persécuteurs se disaient avec raison qu’on n’aurait gagné qu’une demivictoire, si l’on étouffait ce qu’ils appelaient le schisme ù Constantinople en le laissant se développer ailleurs, et ils imaginèrent le moyen suivant de l’extirper dans tout l’empire. Ils proposèrent à l'empereur d’établir dans les. trois grands patriarcats de l’Orient trois centres de communion religieuse auxquels tous les évêques
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d’une certaine circonscription seraient tenus de se rattacher sous peine de déposition et d’expulsion violente au besoin; les trois patriarches étaient de plus investis du pouvoir de nommer eux-mêmes d’autres évêques à la place des récalcitrants. Leurs droits s’étendaient jusque sur la composition des clergés des villes, et toute résistance élait punie d’excommunication ecclésiastique accompagnée de pénalités civiles; c’était en un mot la plus affreuse tyrannie pesant sur toutes les Églises, leur droit électoral supprimé, leurs libertés abolies, leur dignité foulée aux pieds. Les ressorts de . ces potentats comprenaient, outre l’étendue de leur juridiction métropolitaine, certains territoires annexés; ainsi le patriarche d’ Alexandrie avait sous son pouvoir l’Égypte et très-probablement encore la Palestine; le patriarche d’Antioche devait régner sur la Syrie, l’Arabie et la plus grande portion de l'Asie Mineure; le" reste des Églises ressortissait au patriarche de Constantinople. Le faible Arcadius s’était empressé de donner la sanction légale à cette usurpation des droits ecclésiastiques, et il avait reconnu le triumvirat par une loi rendue du vivant d’Arsace, le J 8 novembre ftOè. Cette loi est curieuse, et fera voir quelles étaient à cette époque les relations de l’Église et de l’État. Elle se divisait en deux parties d’après le dire des historiens, l’une concernant les assemblées des fidèles hors des lieux consacrés, l’autre les peines réservées aux évêques dissidents.
La première était ainsi conçue: « Que les gouver-, neurs des provinces soient avertis qu’ils doivent empêcher les assemblées illicites de ceux qui, méprisant
los églises sacro-saintes, essayent de se réunir autre part, et qu’en outre ceux qui séparent leur communion de celle d’Arsace, de Théophile et de Porphyre (très-révérés pontifes de la loi sacrée) doivent être mis hors de l’Église comme schismatiques1 2. — Donné à Constantinople le \h des calendes de décembre, sous le sixième consulat d’Honorius Auguste et celui d’Aristénetus. » • La seconde partie de la loi, laquelle ne se trouve pas dans le code, mais a été reproduite par les écrivains contemporains, portait ces dispositions : « Si quelqu’un des évêques refuse de communiquer avec Théophile, Arsace et Porphyre, qu’il soit chassé de son siège, et que ses biens soient confisqués tant en argent qu’en propriétés foncières*. »
Ces lois oppressives que la mollesse d’Arsace ne lui permettait guère d’appliquer reçurent une nouvelle vie sous Atticus, qui porta dans l’exécution de ces mesures toute la rigidité de son esprit opiniâtre et froid, tandis que Porphyre, nouveau patriarche d'Antioche, y mettait les violences éhontées qui ont flétri à jamais son nom. Il est souvent difficile, quand on étudie l’histoire des dissensions religieuses, d’accepter comme tout à fait véridique l’appréciation des hommes d’un parti faite par des écrivains du parti contraire, et notre temps démontre assez qu’il peut en être de même
1. Ilis qui ab Arsacii, Theophili, Porphyrii, reverendissimorum legis antistitum communione dissentiunf, al) erclesia procul
dubio repelleudis... Cod. Theod., L. XVI, t. IV, 1. 5.
2. Si quis episcoporum cum Tlieoplii lo, Attico, Porphyrio comrminicare noluerit, extorris ecclesia csto et facultatibus privatur. Kiceph.j xm, 30.
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dans l’ordre politique; toutefois le jugement porté sur Porphyre par tous les écrivains ecclésiastiques du temps semble si bien confirmé par sa conduite dans des laits avérés qu’on ne court pas grand risque de calomnier ici un mort en répétant ce que disaient de lui les vivants.
Porphyre avait mené dès son enfance l’existence la moins conforme à l’état qu’il voulait embrasser, et ses instincts pervers, nous dit un historien, entretenus et nourris avec un soin tout paternel, n’avaient fait que se développer avec l’ôge'. Débauché, coureur de futilités et de spectacles, passionné pour les mimes et vivant familièrement avec eux, ce qui était le comble du déshonneur, môme pour un laïque, il cultivait en outre les sciences occultes et passait pour magicien s. En dépit de ces pratiques qui l’eussent dû exclure pour toujours du sacerdoce, il y parvint néanmoins à force d’intrigues et de bassesses, car il était souple, insinuant, flatteur des grands, habile à déguiser sous un air riant et satisfait les haines jalouses qui rongeaient son âme. Porphyre était déjà vieux à l’époque de nos récits*. On eût malaisément soupçonné à un pareil prêtre, toléré plutôt qu’accepté dans le sacerdoce, l’ambition de l’épiscopat; il l’avait pourtant, et comme il sentait aussi qu’il ne pouvait être qu’un évêque de
!. Virquidem grandsevus, non minus improbitato veterator, qtiippe qme cum illo diligenti cura nutrita ealuerat, quam ætate vetulus. Niceph. Cal., xiu, 30.
‘2. Præstigiatoribus et nurigis atque iis qui inlionesto motu cum distorio crure veteres fabulas exhibent, præessc et convivari solitus. Pullad., dial., p. 57.
3, Theodoret., v, 35.
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hasard, il guettait soigneusement l’occasion. Dès le commencement des querelles entre Chrysostome et les deux conciles, il s’était posé en ennemi de l’enfant d’Antioche, dépassant tout le monde dans l’exagération de ses attaques, et cherchant à compenser par la notoriété des passions de parti P obscurité de son mérite et le mépris dû à son caractère.
Sur ces entrefaites et vers le temps où Chrysostome partait pour son second exil, le vieil évêque d’Antioche, Flavien, s’éteignait après une longue maladie, et le parti joannite perdait en lui un appui considérable; aussi la lutte paraissait devoir être très-vive pour le choix de son successeur. Sévérien de Cabales et ses deux complices ordinaires, les sycophantes Acacius et Anliochus, tous trois Syriens, partirent de Constantinople comme pour regagner leurs diocèses; mais, se glissant secrètement dans Antioche, ils s’y cachèrent afin d’observer par eux-mêmes ce qui allait se passer et d’intervenir*) u besoin1; ils s’étaient munis d’ailleurs d’ordres et de pleins pouvoirs de la cour pour faire
agir dans un sens ou dans l’autre l’autorité civile et
l’autorité militaire. Le moment de l’élection approchant, les compétiteurs se présentaient en grand nombre. Le clergé se scindait en deux parts; mais le peuple penchait en masse du côté du prêtre Constance, cet ami de Chrysostome dont nous avons parlé à propos de la mission de Phénicie, et qui devait la faveur populaire non moins à ses vertus personnelles qu’à sa
1. Nain cum exsilio Joannis concurrorat mors Flaviani. Pal lad . , dial., p. 53.
JEAN CHRYSOSTOME
fidélité pour l’exilé. Porphyre, au milieu de ces débats, gardait sa place d’homme de parti, prêchant l’exclusion de tous les joannites, et ce ne fut que par des distributions d’argent considérables dans les dernières
classes du peuple ou dans le bas clergé qu’il révéla sa propre candidature. On ne la prit pas d’abord au sérieux, tant l'homme était jugé indigne; pourtant Sévérien et ses compagnons, convaincus de son habileté, s’abouchèrent secrètement avec lui, et leur pacte donna au projet de Porphyre une consistance qui lui. manquait1. 11 fut reconnu dans ce petit conciliabule qu’on ne pouvait réussir que par surprise; on se distribua les rôles, les évêques de la cour prévinrent le commandant de la force armée, et on se tint sur ses gardes pour saisir aux cheveux l’occasion.
11 devait se célébrer sous peu de jours, dans le bourg de ‘Daphné, le lieu des divertissements d’Antioche, une grande représentation de jeux dits olympiques, o fi l’on faisait passer en revue sous les yeu.y des spectateurs la vie et les travaux d‘ Hercule, avec force courses hippiques et luttes de pugilat2. Or on connaît la passion des Anliochiens pour les jeux scéniques, les courses de chars et les combats d’athlètes, et Porphyre savait bien qu’une fois assis sur les bancs d’un cirque ou en face d’un amphithéâtre de mimes aucun d’entre eux ne se dérangerait, même pour l’affaire la plus importante. Tandis que les habitants, grands et petits, païens et chrétiens, désertent la ville pour gagner le