‹ Récits de l'histoire romaine au V. siècleChapitre 91 sur 108 · Socr., vu · texte numérisé non relu

Socr., vu

JEAN CHRYSOSTOME

Ce collègue de Chrysostome, peu digne de ce nom quant au savoir, capable de se laisser égarer, sans mauvaise conscience, dans les subtilités théologiques dont on l’enveloppait au concile du Chêne, possédait en revanche une arme puissante pour la propagande chrétienne, cette foi qui entraîne les cœurs, si elle ne transporte pas les montagnes. La simplicité un peu rustique de son extérieur n’avait rien au reste qui pût choquer ses voisins les Perses. Peu à peu il se fit aimer de la foule, et, comme il se mêlait de médecine, il fut assez heureux pour rendre quelques services au roi Iezdjerd dans une maladie; il parvint même à guérir par ses prières, disait-on, l’héritier royal qu’il prétendait possédé du diable. Cette cure, comme on le pense bien, le mit tout à fait en faveur à la cour. Iezdjerd ne put plus se passer de lui, «et Maruthas conçut l’espoir qu’un jour ou l’autre le grand-roi embrasserait la religion de la croix. Les mages, de leur côté, ne furent pas sans appréhensions, et, pour couper court à la conversion commencée, ils ourdirent un complot qui devait éclater dans le principal de leurs temples, au milieu du peuple et en présence du souverain. En effet, à l’instant marqué dans la cérémonie où le roi devait s’approcher du feu sacré, une voix sortit de la flamme qui déclara qu’il fallait le chasser comme un impie abandonné aux séductions d’un chrétien l. Iezdjerd recula effrayé et quitta le

1. Et quoniam Persæ ignemcolunt, solebatque rex ignem perpetuo ardentem in æde quadam adorare, hominem quetndam sub terra occultantes, eo tempore quo rex adorare consueverat, exclamare jusserunt. Socr., vu, 8.

temple; mais Marutlias, soupçonnant quelque imposture, lui conseilla de faire creuser le sol à l’endroit d’où la voix était partie, et on y trouva un caveau communiquant avec des soupiraux habilement distribués Le roi n’avait plus de doute, il châtia sévèrement ses mages. Toutefois ses bonnes dispositions en faveur du christianisme avaient plus d’apparence que de réalité, ou du moins elles ne furent pas de longue durée, car l’histoire nous apprend qu’il souilla la fin de son règne par une persécution sanglante, .laquelle fut continuée par son fils Bahram. Les événements que je viens de résumer en quelques lignes comprennent une période d’environ vingt-cinq ans, qui se termine à l’année 420, après la mort de Maruthas , suivant toute probabilité. C’était quand les chances favorables de la propagande commençaient à se dessiner, et dans le cours de l’année ù05, que l’archevêque exilé eut l’idée d’entreprendre une conquête en grand de la Perse; il avait besoin de Maruthas, et, quels que fussent ses griefs, il se décida à nouer des rapports avec lui.

Au fond, cet évêque, dont la rusticité n’excusait pas la faiblesse de jugement, était, dans les affaires qui divisaient l’Église d’Orient, un ignorant passionné. Il ne sut pas répondre aux avances d’un homme tel que Chrysostome, qui ne voulait de lui qu’une alliance de prosélytisme. 11 se rendit de Martyropolis à Constantinople, à la fin de 405, en évitant Cucuse. Chrysostome

1. At Maruthas.., fraudem magorum detexit... effossa liumo. Socr. vu, 8.

JEAN CIIRYSOSTOME

en fut vivement contrarié, et pour dissiper les ombrages de son ancien adversaire il lui écrivit à Constantinople au sujet des affaires de Perse, l’engageant à une réconciliation dans l’intérêt de leur foi commune. Maruthas ne lui répondit pas. Une seconde lettre de l’archevêque n’eut pas plus de succès que la première : Maruthas avait été circonvenu. Impatienté du silence de cet homme dont il avait besoin, il s’adressa à sa douce missionnaire Olympias, la priant de l’aller trouver et de faire tout ce qu’èlle pourrait pour le gagner à la concorde et le retirer « de la fosse, »• expression par laquelle il désignait l’alliance avec ses ennemis. « Faites qu’il me revienne, écrivait Chrysostome; il m’est indispensable pour mes desseins sur la Perse *. » Il espérait que, par autorité morale ou persuasion, la vénérable diaconesse l’entraînerait à passer par Cucuse à son retour dans la Mésopotamie, et qu’alors lui Chrysostome aurait aisément raison de cet esprit opiniâtre et étroit. Les rancunes de Maruthas furent invincibles.

On ignore ce qui serait arrivé dans l’empire, des Sassanides, sous la direction d’un chef de parti tel que le banni de Cucuse, avec les moyens de propagande dont il disposait, et ces milices monacales qui seraient toutes sorties à sa voix des couvents de la frontière. A voir ce qu’elles faisaient alors en Phénicie, on peut comprendre que la conquête religieuse de la Perse , sur un plan tracé par un homme de

1. Marutham episcopum quantum in te fuerit, omnibus oiïiciis complecti ne desinas, ut cum a barathro extrahas. Nam ejus opéra, ob Pcrsidis negotia, magnopere cgeo. Cbrys., Epist. 14 ad Olymp.

ET L’IMPÉRATRICE EÜD0X1E. 455

génie, eût été fortement entamée. Il serait trop aventureux de dire que ce grand royaume eût été converti, nous ne le croyons pas : la corporation des mages était trop puissante, et les adorateurs du feu avaient mille moyens d’animer des populations féroces contre ceux qu’ils appelaient les adorateurs du bois-, mais du moins la grande ennemie de l’empire romain eût été divisée, et qui sait quelles conséquences aurait pu avoir sa conversion, même incomplète, au christianisme, lors de l’avénement de Mahomet?

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