LIVRE VIII
Hivers rigoureux du Taurus; souffrances de Chrysostomo. — Ravages des Isaures autour de Cucuse. — Chrysostome se réfugie dans la citadelle d'Arabissus. — 11 y tombe gravement malade. — Il apprend les persécutions dirigées par Arsace Contre ses anciens amis. — Sa lettre au pape Innocent. — Efforts d'Honorius près de son frère pour la réunion d'un nouveau concile. — Députation de cinq évêques occidentaux à l’empereur d'Orient. — Ils ne peuvent aborder ni au port d'Athènes ni & celui de Constantinople ; on les conduit au château d’Athyras où ils sont incarcérés. — Mauvais traitements qu'ils y subissent. — On leur enlève de force les lettres dont ils sont porteurs. — Ils sont renvoyés en Italie. — Atticus redouble de rigueur contre les joannites. — Chrysostome est transféré de Cucuse à Arabissus. — Sa dernière lettre à Olympias. — 11 est relégué à Pithyonto. — Odieuse brutalité de ses gardiens : ses souffrances pendant la route, par des chaleurs excessives. — 11 arrive à Comane après trois mois de marche : son épuisement, sa mort. — Mort de l’empereur Arcadius. — Libelle de Théophile contre Chrysostome; il meurt. — Mort de Porphyre d'Antioche : Alexandre lui succède; ses tentatives pour faire inscrire le nom de Chrysostome sur les Diptyques. — Atticus finit par y consentir : il se justifie près de Cyrille, successeur de Théophile. — Ce qu'était Cyrille, nouveau patriarche d’Alexandrie. — Sa réponse à Atticus.
— Translation des restes de Chrysostome à Constantinople sous Théodose II. — Dernières années d’Olympias ; sa mort.
L’hiver de &0ti, si funeste à ia santé de Chrysostome, avait été néanmoins un hiver doux pour ce rude climat; celui de /|05 s’annonça de bonne heure avec une rigueur excessive. Dès le milieu de l’automne, les frimas avaient tout envahi, montagne et plaine, et la contrée était comme ensevelie sous un vaste linceul de neige. Chaque habitant resta cloué dans sa maison
JEAN CHKYSOSTOME.
pour échapper au vent glacial qui commençait à souffler. Ce premier blocus fut bientôt suivi d’un second plus incommode encore et plus dangereux, le blocus de la ville par les Isaures1, dont les bandes parurent dans la plaine, isolées d’abord, puis de plus en plus fortes et nombreuses. Les maisons de plaisance étaient pillées, les fermes incendiées, le bétail enlevé, et l’on ne pouvait s’éloigner à quelque distance de la ville, pour vaquer à ses affaires, sans courir risque d’être volé ou tué. Un notable citoyen de Cucuse trouva la mort en se défendant, et deux notables dames, surprises probablement dans leurs villas, furent emmenées dans la montagne et rançonnées. La population de la banlieue venait de tous côtés se réfugier dans la ville, dont les approvisionnements n’étaient pas grands, de sorte que la famine ne tarda point à s’y faire sentir. Sur ces entrefaites, on apprit que les brigands, renforcés par des bandes descendues de la montagne, préparaient un coup de main contre Cucuse, dont la garnison, assez nombreuse et bien armée, se mit en devoir de résister vaillamment. Ces préparatifs jetèrent dans la ville une épouvante inexprimable, car on savait que, dans tous les lieux qu’ils emportaient de vive force, les barbares (ainsi qu’on les appelait, comme s’ils eussent été en dehors du monde romain) ne faisaient aucun quartier, et passaient tout au fil de l’épée, depuis le vieillard jusqu’à l’enfant à Ja mamelle2.
1. Quod et ipsum haud minus, imo etiam magis Isaurorum tcrror efficit, nobisque solitudinem auget, omnes videlicet submovens, atque in fugam conjiciens., exsulesque reddens. Chrys., Ep. 127 ad Polyb.
2. Singulos in dies, ut ita dicam, pro foribus nostris mors est,
Beaucoup d’habitants profitèrent de la nuit pour s’enfuir dans les bois avec leurs familles et quelques vivres, espérant gagner de là les bourgades ou les villes peu éloignées. Chrysostome fut de ce nombre et se retira dans la forêt la plus prochaine avec son petit train de maison, composé, selon toute apparence, de son serviteur , du prêtre Évéthius, son fidèle compagnon, de sa vieille parente, la diaconesse Sabiniana, et de leurs montures. Il passa plusieurs journées à errer de bois en bois, au milieu des neiges, faisant halte sur des rochers et couchant dans les cavernes1.
. Chaque jour il changeait de lieu, suivant les nouvelles qui arrivaient jusqu’à lui. Il eut enfin l’idée, malgré la grande distance, de se réfugier dans la ville d’Arabissus, dont il connaissait l’évêque, et où se dirigeaient . des troupes nombreuses de fugitifs; il les suivit.
Si Cucuse méritait à peine le nom de ville, Arabissus, située à vingt lieues plus loin dans la montagne, ne le méritait pas du tout, quoiqu’elle le portât et qu’elle eût un évêque, rendu nécessaire par l’isolement du pays. C’était une bourgade forte d’assiette, dominée par un château réputé ' imprenable et qui servait de lieu de refuge pour la contrée environnante. Quoique les Isaui'es ne se montrassent pas encore de ce côté, la garnison les attendait avec résolution et vigilance. Des relations de bon voisinage s’étaient formées, ainsi
sauris omnia invadentibus, atque igni et ferro tum corpora, tum ædificia delentibus. Chrys., Ep. 69 ad Nicol.
1. Neque enim certo ullo loco defixi surnus, verura nunc Cucusum, nunc Arabissum, nunc vallcs ac prterupta desertaque circumimus. Chrys., Ep. 131 ad Elpid.
ET L’IMPÉRA'TRICE EÜDOXIE. 459
que je l’ai dit, à propos d’un envoi de reliques d’Arabissus en Phénicie, entre Chrysos tome et l'évêque du lieu, Otreïus, homme recommandable et estimé. Le nouveau venu fut donc reçu à bras ouverts, et le commandant militaire voulut qu’il logeât dans le fort, la ville n’étant pas, disait-il, à l’abri d’un coup de main. Chrysostome s’établit donc dans le château, où il eût été assez à l’aise si des bandes de fugitifs, qui survenaient à chaque instant et qu’il fallait placer quelque part, n’eussent réduit successivement sa demeure à quelques cellules. Rien n’était plus triste au monde que ce rocher crénelé d’Arabissus, sinon la prison qui le couronnait, car le château n’était qu’unq prison1 2 où manquait l’espace, si bien que, l’encombrement augmentant, Chrysostome dut renoncer aux promenades en plein air, qui faisaient une notable partie de son régime. En revanche, sa vue pouvait s’étendre, sans obstacle comme sans limite, sur tout le pays, qui ne présentait, en haut et en bas, sur les montagnes comme dans les vallées, qu’une incroyable quantité de neige, car la neige obstruait tout, et l’œil n’apercevait à l’horizon ni arbres ni rochers. Cependant les émigrés des villes voisines continuaient d’arriver; on ne savait plus comment les loger, on ne sut plus bientôt comment les nourrir; ils apportaient avec eux la famine®, puis la peste, qui suivit de près, en attendant le troisième fléau, qui ne tarda point non plus à paraître, les Isaures.
1. Est hæc sedes quovis carcere deterior. Chrys., Ep. 69 ad Nicol.
2. Famem etiam, quam loci angustia et corum qui hue confugiunt multitudo minatur, pertimcscimus. Chrys., ibid.