Mauris clarissima quaeque
Fastidita datur : média Carthagine ductsB Barbara Sidonise subeunt connubia matres. iEthiopem nobis gencrum, Nasamona maritum Ingerit : exterret cunabula discolor infans...
Claud., de BelL GUd,^ v. 189, et seqq.
et tandis que celui-ci affichait le retour à l'antique barbarie indigène, celui-là se montrait Romain d'habitudes et de cœur, aimait les arts, les lettres et recherchait l'appui de l'Église. Dès les premiers jours de l'insurrection, Mascezel s'était rangé sous le drapeau romain : après la défaite des milices fidèles à l'Empire, il se réfugia en Italie pour sauver sa tête; mais ses deux fils, tombés entre les mains de leur oncle, furent égorgés, leurs corps privés de sépulture \
A la vue de Mascezel venant demander au gouvernement d'Italie vengeance de ses propres injures, et disposant en Afrique d'un parti puissant, Stilicon eut l'idée de l'opposer à son frère, et il lui ofifrit le commandement des troupes romaines qu'il allait envoyer en Afrique 2. Ce choix TafiFranchissait lui-même de la nécessité de quitter l'Italie, où sa présence, utile pour bien des raisons , l'était surtout par l'attitude d'Alaric, qu'on voyait se rapprocher peu à peu de la frontière. Il n'était point douteux que ce mouvement des Goths ne fût une menace contre Rome : Eutrope environnait ce cœur du monde occidental de tous les périls, de tous les fléaux réunis.
1. Cum Gildo fratrem quem Iiabebat, nomine Masceldelum, furore quodam barbarico adpeteret insidiis, ad eam hune necessitatem redegit, ut in Italiam ad Stilichonem navigarct, quaeque perpessus a fratre fuissct eidem exponeret. Zosim., v, 11. — Gildo, et absentiam fratris et prsesentiam filiorum ejus suspectam habens, adolescentes dolo circumventos interfecit... Gros., vu, 36. — Claud., de Bell, Gild.^v. 389 et seqq.
2. Mascezil frater missus est^ qucm idoneum procurandse reipublic» fore proprise orbitatis recens dolor pollicebatur. Oros., vil, 86.
Les levées d'hommes se firent avec une rigueur inaccoutumée ; toutes les exemptions furent suspendues, mêmes celles des sénateurs; l'Italie d'une extrémité à Fautre retentit du cliquetis des armes. Stilicon n'attendit pas le résultat du recrutement pour envoyer Mascezel en Afrique : il connaissait trop le prix du temps. Organisant à la hâte une petite armée composée des corps des plus éprouvés et les plus redoutables de l'ancienne milice romaine, Joviens, Herculiens, Heureux, Invincibles, Belges-Nerviens, Lions, il y joignit un corps de nouvelle formation, les Honoriaques, créés par lui en l'honneur du jeune Honorius, et qui allaient faire leurs preuves à son service ^ On n'est pas d'accord sur la force de cette armée, que les uns exagèrent et que les autres diminuent outre mesure ; mais tous reconnaissent que c'était l'élite des troupes occidentales.
Une seconde flotte, disposée à Pise en quelques semaines, devait transporter cette armée sur un point convenu de l'Afrique. Elle partit dans les premiers jours de février de l'année 398, malgré les inconvénients de la saison qu'il fallait braver : assaillie par une violente tempête dans le voisinage de la Sardaigne, elle fut dispersée le long des côtes. Une partie des vaisseaux gagna le port d'Olbia, quelques-uns celui de Sulci; tous enfiil purent se réunir dans la rade de Cagliari, où ils attendirent le vent favorable '.
Rome était dans une impatience fébrile : on eût dit
i. Claud., de BelL Gild.^ v. 418 et séqq. 2. Hanc omni petiere manu, priorisque reductîs
Suspensa Zepbyros exspectant classe faventes.
Claud., de Bell, Gild», ad fin.
qu'Annîbal ou Pyrrhus allait paraître à ses portes, et le fantôme odieux de l'eunuque se mêlait à ces grandes ombres. Après d'autres retardements encore, qu'un sort contraire semblait multiplier, on apprit que Mascezel et son armée étaient débarqués heureusement. Les mêmes orages avaient interrompu les arrivages de blés; on les reçut enfin de Gaule et d'Espagne, en assez grande abondance, grAce à l'activité des gouverneurs locaux mis en mouvement par Stilicon. Les souffrances de la disette avaient été vives et prolongées dans toute l'Italie, et elles amenèrent des maladies pestilentielles*. Rien ne manquait aux malheurs de l'empire d'Occident. Stilicon avait voulu frapper en Afrique un coup prompt et sûr qui étouffât la révolte avant l'arrivée des secours promis par l'Orient, et qui prévînt aussi les horribles exécutions de Gildon. Le Barbare en effet protestait que, s'il était battu avec la connivence des villes romaines et obligé de faire retraite, soit du côté du désert, soit du côté de la Cyrénaïque, il ne laisserait pas pierre sur pierre dans Carthage et réduirait en cendres tout ce qu'il rencontrerait de villes et de villages sur sa route. Ses troupes d'ailleurs n'étaient pas encore complètement réunies, et il avait transporté son quartier général près de Thébaste, aux confins du teMtoire numide, pour y recevoir les contingents des tribus lointaines du désert. C'étaient des Barbares sans discipline, nus ou presque nus, et porteurs d^armes informes.
i, Quid referam morbive luem, tumulosvc repletos
Stragibus, et crebras corrupto sidore mortes. Claud., de Bell. Gild., y. 39-40. ^- Claud., de Laud, Stilich,, i. — Symm Ep iv, 4.
L'aspect étrange de cette armée dut étonner au premier coup d'œil le soldat romain, sans l'effrayer pourtant. Ramas hideux de tout ce que l'Afrique nourrissait de nionstres à figure humaine, elle présentait dans ses rangs, à côté de Tenfant cuivré de l'Atlas et du cavalier numide, ayant pour toute défense sa casaque roulée autour du bras gauche, des nègres aux cheveux crépus, armés de javelots empoisonnés, des Nubiens coiffés d'un diadème de flèches, des Nasamons, des Maziques, des Autololes, les uns vêtus de peaux de panthère ' et de lion, les autres empruntant leur costume aux dépouilles du serpent, etporlantsurleurtète,en guise de cimier, une gueule de céraste béante ^ Cette multitude ne formait pas moins de soixante-dix mille hommes.
Les deux armées se rencontrèrent entre Thébasteet une ville nommée Métridéra, sur les bords d'une petite rivière. A Taspect des Romains rangés en bataille, Gil don se mita rire. « Quelle armée! s'écria-t-il avec dédain; ces Romains vont disparaître sous les pieds de nos chevaux, et les Gaulois fondront aux rayons de notre SQleil ^î » Il en fut autrement. iMascezel s'étant approché
d. Venerat et parvis rcdimitus Nuba sagittis.
Hi virga moderantur equos; his fulva leonos Velamcnta dabant, ignotarumque ferarum.
Exuvite, vastis Meroo quas nutrit arenis; Serpcntum patulos gestant pro casside rictus; Splcndcnt viperoa} squamosa peUo pharetraî...
Claud., de Laud, Stilich.^ i, v. 254 et seqq. 2. Solibus cffetos mersurus pulvere Gallos...
Claud., de Laud, Stilich,, i, v. 350.
de la ligne ennemie pour haranguer ses compatriotes, un porte-étendard de Gildon voulut le repousser avec son enseigne; mais Mascezel d'un coup d'épée lui engourdit le bras, et l'enseigne tomba à terre*; ce fut le signal de l'engagement.
Les cohortes nerviennes, les Joviens, les Herculiens, tous enfin s'avancèrent en bon ordre contre ces bandes, qui ne les attendirent même pas. Un petit nombre seulement essaya de combattre et fut mis en pièces. Gildon, voyant sa défaite accomplie sans espoir de revanche, gagna la côte sous un déguisement, et se réfugia sur une barque, que les courants de la mer et le vent poussèrent dans le port de Tabraca. Reconnu, malgré son costume étranger, battu, chargé de chaînes et traîné devant un magistrat, il fut mis en prison, en attendant l'arrivée de Mascezel ; mais Gildon ne voulait pas tomber entre les mains de son frère : il s'étrangla dans son cachots
Mascezel ne jouit pas longtemps de sa victoire : appelé en Italie pour y recevoir les félicitations de l'Empereur et probablement aussi le conimandement de la province qu'il avait recouvrée, il se noya, près de Milan, au passage d'une rivière, en se rendant avec Stilicon dans une villa voisine. Avec des haines toujours aux aguets pour dénaturer les moindres faits,
1. Cum ad eos qui primi occurrerunt pia pacis verba jactaret, signiferum quemdâm insolenter obsistentem,' et jamjamque pugnam cxcitantem, gladio percussit in brachio, eumque manu debilem ipso Yulnere coegit pronum inclinare vexillum. Gros., vu, 36.
2. Sibi mortem laqueo fracta gula, conscivit. Zosim., y, Id. — Gros., VII, 36.
aucun accident ne restait sur le compte dû hasard. Stilicon devint coupable de celui-ci. Un écrivain païen et grec nous raconte que, jaloux de la gloire dont le prince maure venait de se couvrir, le régent lui avait tendu un piège en l'aventurant sur un pont en ruine\ ou plutôt en le faisant jeter du haut des parapets dans le fleiive par les gens de sa suite, et qu'il riait luimême aux éclats, tandis que le malheureux luttait contre la mort*. Telles sont les invraisemblances odieuses dont fourmille l'histoire de ce temps de discorde, où les passions politiques, religieuses et personnelles travaillaient comme à Tenvi à obscurcir la vérité.
L'Afrique était donc recouvrée, le nom d'Honorius rétabli dans les actes et sur les étendards de la province, et l'intervention armée de l'Orient prévenue assez à temps pour que le gouvernement de Constantinople pût se retirer ou se justifier sans trop déboute : la guerre ces,sait d'être imminente entre les deux frères. D'un autre côté, Alaric avait été maintenu dans les limites de son cantonnement par la ferme attitude de ritalie. De sages mesures avaient conjuré la famine, non pas, il est vrai, toutes ses angoisses, mais du moins ses plus effroyables extrémités.
On devait ce résultat au génie de Stilicon, à sa décision hardie et sûre comme directeur d'une guerre lointaine, à son habileté comme administrateur, à cette inces-
1. Cum aliquando Stilicho quoddam ad suburbanum prodiret, et in pontem fluminis pervenisset atque illum cum aliis Masceldclus quoque comitaretur... Zosim., v^ 11.
2. Ibi Stilicho ridere, Masceldelus fluminis abreptus impetu suffocari. Zosim., v, 11.
santé activité qui luiperinettaitde tout surveiller, depourvoir à tout à la fois. Le sénat aussi lui devait son rétablissement dans des droits politiques importants, et l'en payait par une vive reconnaissance. On lui savait gré encore de la modération dont il ne s'était jamais départi dans sa correspondance avec la cour orientale : rien de personnel, rien de provocant n'avait envenimé des rapports difficiles; ses lettres, constamment fermes, n'avaient jamais manqué de mesure. Il n'avait pas même fait une affaire d'État du complot dirigé et presque- exécuté contre sa vie; il semblait, par un oubli dédaigneux, excuser ce procédé politique, comme naturel à son rival. Pour tout résumer par un mot des contemporains, sa conduite fut jugée « digne du Lalium^ ».
On oublia les fautes du Péloponèse, et la popularité du régent s'accrut de toutes les frayeurs qu'il avait dissipées. Le sénat, de ce côté des mers, les villes africaines, de l'autre, voulurent célébrer par des monuments la délivrance de TAfrique. Le temps a préservé deux des inscriptions votées à cette occasion, et le nom d'Arcadius s'y trouve uni à celui de son frère, comme si la guerre c.ontre Gildon avait été faite d'accord et sous les auspices des deux princes ^ La cour d'Orient accepta ces avances, sans que le cœur d'Arcadius en fût grandement touché. Quant aux deux
i. Quod nihil in tanto rerum tcrrorc locutus
Indignum Latio...
Claud.^ de Laud, Stilich,, i, v. 295.
2. Imperatoribus invictissimis felicissimisque DD. NN. Arcadio et
ministres, leur haine resta plus implacable qu'auparavant ^
Stilicon sortait de la lutte grandi dans l'opinion des peuples et rafifermi dans son pouvoir : Eutrope en sortait à la fois vaincu et triomphant. Sans doute il avait échoué dans sa prodigieuse entreprise, applaudie pourtant à Constantinople, d'étendre jusqu'aux colonnes d'Hercule les domaines de l'Empire oriental et d'amoindrir tellement l'autre que Rome ne fût plus que la seconde ville de l'univers romain ; mais il avait remporté une grande victoire personnelle. Le vil esclave stigmatisé du fouet, la vieille amazone, l'eunuque en un mot, venait de prouver qu'il était homme et ennemi redoutable. Stilicon avait tremblé devant lui, les fiers patriciens des sept collines lui avaient demandé la paix à genoux, et il avait affamé Rome. Tout autre orgueil eût été satisfait ; le sien était sans mesure. Il voulut, être consul et, quoiqu'on pût en rire, patrice, c'est-à-dire père du prince ^ Arcadius, heureux d'avoir fait peur à son frère, conféra comme récompense ce nouveau titre à son ministre, en le désignant consul* pour l'année suivante, 399. Le consulat, commun aux deux Empires en ce qu'il donnait aux lois leur date et
Uonorio fratribus, senatus populusquc Romanus, vindicata rebellionc, et Africae rcstitutionc Isetus.
FI. Stilichoni. V. C... in adflaitatcm regiam cooptato itemque soccro D.N. HoDorii Âugusti, Africa, consiliis ejus et provisioae liberata, ex S. G.
1. Hinc jam inimicitise Stilicbonis et Eutropii in majus erumpere. Zo8iin.,Y, 12.
2. Imperatori persuasisse, uti sese patricium consulemque designaret. Pbilostorg., xi, 4.
à l'année romaine son nom, devait entraîner, cou conséquence directe, la reconnaissance d'Eutrope rOccident et son inscription dans les fastes de ce C tôle qu'il avait un moment ébranlé : c'était de sa le comble de l'audace, mais aussi, ce fut Tévoca des tempêtes.