‹ Récits de l'histoire romaine au Ve siècleChapitre 187 sur 251 · Zosim. , V · texte numérisé non relu

Zosim. , V

3. Vaadali Suevis et Alanis permixti, superatis hisce locis, nationés transalpinas vastarunt. Zosim. , vi, 3.

riches provinces d'Espagne et de Gaulée Pour comble de désordre, les légions de Bretagne se révoltèrent, nomnaèrent Empereur un simple soldat dont le nom leur parut de bon augure — il s'appelait Constantin* — et vinrent l'imposer à la Gaule, qui l'accepta, ainsi que TEspagne : la vaste préfecture transalpine se trouva par là séparée de PItalie. Cette catastrophe lamentable arracha un cri de douleur au monde romain.

Les Barbares avaient franchi aisément la frontière gauloise, parce qtfelle était dégarnie de troupes; mais ces troupes étaient en Italie, chargées de la défense du centre de l'Empire : c'étaient celles qui avaient vaincu Alaric et détruit Radagaise. En les tirant de leurs cantonnements du Rhin, Stilicon n'avait fait qu'obéir à la nécessité, puisque la Pannonie, occupée par les Barbares, et rillyrie, réunie à l'Empire oriental, ne fournissaient plus de soldats à l'Occident. Cependant, oii l'accusa, non pas seulement d'Imprévoyance, c'était trop peu pour les partis, on l'accusa de trahison. Le sauveur de Rome fut dénoncé au monde comme un perfide qui ouvrait les frontières de l'Empire aux Barbares, qui les excitait à s'y jeter, afin d'usurper plus aisément le trône impérial à la faveur du désordre. C'était toujours la même imputation, destinée évidemment à frapper l'esprit du timide Honorius. Et si difficile qu'il fût de croire qu'un général victorieux, qui

1. Gentes Âlanoram, Vandalorum, multseque cum his alise, Francos proterunt, Rhenum transeunt, Gallias iavaduat, directoque impetu Pyrenaeum usque perveniunt. Oros. , vu, 40.

2. Coostantinus ex infima militia ob solam speciem nominis in Britannia tyrannus exoritur. Prosp. Chron. — Oros. , vu, 40.

n'avait qu'à vouloir pour renverser un enfant, eût préféré attendre et s'amuser à perdre l'État pour avoir rhonneur de le sauver toujours, cette croyance se propagea, et volontairement ou involontairement, beaucoup d'esprits l'acceptèrent'. Augustin Tadmit; Jérôme, écho lointain des bruits de l'Italie, écrivait, du fond de son ermitage de Bethléem : « C'est le demi-barbare qui tourne contre l'Empire les trésors et les forces de l'Empire '. » — •( Il nous pille afin de soudoyer les Barbares, disait Orose. Que lui importerait de verser tout ce qu'il y a de sang humain sur la terre, pourvu qu'il pût voir un moment la pourpre sur les épaules de son fils unique'. » Quand on lit ces lignes, quand on parcourt les écrits contemporains, on est effrayé malgré soi de l'aveuglement des préventions humaines, et l'on suit avec un sentiment douloureux les progrès de cet orage qui va s'amoncelant sur la tête du dernier homme capable de soutenir encore le nom romain.

Les attaques directes à la personne de Stilicon, et ces invasions répétées de Barbares, les uns victorieux, les autres vaincus, ramenèrent les esprits sur une question qui allait de pair, pour l'importance, avec la question religieuse, celle des étrangers, de leurs droits, de

1. Stilico, regnum inhians, Âlanorum, Suevorum, Vand&lorumque gentes, donis pecuniisque illectas, contra Hoaorii Imperium excitai- Ëucherium filium suum, paganum et adversus Christianos insidias molientem, cupiens Caesarem ordinare. Marcellin. com. Chron., ad ann. 408.

2. Scelere semibarbari... qui nostris contra nos opibus armavit inimicos. Hieronym., Ep. 91, ad Ageroch», Opp,^ t. IV, p. 749, éd. Bened.

3. Ut unum puerum purpuram indueret, totius generis humani sanguinem dédit. Gros. . vu, 38.

leur place dans cette société à laquelle ils donnaient leur sang : question aussi vieille que Rome, toujours disputée, presque toujours tranchée par la force, et qui éclatait par intervalles avec une violence terrible. Au IV* siècle, les étrangers, c'étaient les Barbares dans leurs différentes conditions, auxiliaires, colons, hôtes, fédérés, et plus ils s'assimilaient, plus ils devenaient Romains, plus aussi ils devenaient exigeants sur leurs privilèges; mais le vieil esprit quiritaîre, exclusif et jaloux, était toujours là, marchandant, disputant le terrain aux nouveaux venus.

Tantôt le sénat réclamait contre Tavilissement prétendu des dignités romaines; tantôt la jalousie gagnait ^es légions, qui voyaient de mauvais œil les récompenses accordées à leurs camarades auxiliaires; alors les camps se soulevaient aux cris de : MoiH aux Barbares! et une soldatesque égarée massacrait ses généraux ou son Empereur. Ainsi tout récemment avait péri Gratien*. Ces préjugés irritables, on les excita contre Stilicon; on prétendit que l'ami de Théodose ne se fiait qu'aux auxiliaires, n'avait de faveurs que pour eux, et ménageait jusqu'aux Barbares ennemis de Rome, téimoin Alaric, qu'il avait laissé échapper quand il pouvait le détruire. Cette qualification injurieuse de demibarbare, que ses ennemis employaient contre lui, circula comme un mot d'ordre parmi les légions, et le soldat romain, travaillé en tous sens, se détacha peu

1. Voir pour les détails, mon Histoire de la Gaule sous la domi^ nation romaine, t. II, 1. X, c. ii. — Zosim., iv, 38. — Aur. Vict., Ep., 47. — Oros. , vu, 34. — Prosp. Chron. — Marcel. Chron, — — Socrat. , V, 1 1 .

aao RÉCITS DE L'HISTOIRJE ROMAINE

à peu du chef qui avait longtemps fait son orgueil. Par un retour naturel des choses, le soldat barbare s'attacha à Stilicon , et les ennemis de ce grand homme firent précisément pour lui ce qu'ils l'accusaient d'avoir fait Il se forma un parti qui soutint l'égalité des Barbares contre les exclusions du parti national.

Ce parti de l'égalité des Barbares fédérés vis-à-vis des Romains, du moins quant aux dignités de l'État, se liait plus qu'on ne le supposerait au premier coup d'œil aux partis religieux. Les Goths, devenus les plus importants de tous les Barbares au service de TEmpire, étaient chrétiens, mais chrétiens ariens, en verta des conditions mêmes de leur admission en Mésie. Les autres appartenaient aux croyances païennes : aucun n'était catholique. Ils se trouvaient donc frappés par les lois religieuses de Théodose, mais ils avaient gagné assez de puissance et de fierté depuis trente ans pour ne plus changer de religion au gré d'un Empereur romain. Les lois de Théodose contre les païens et les hérétiques ne leur avaient jamais été appliquées, contre le vœu du parti national, qui demandait à grands cris qu'on les y soumît. On voit comment purent se rencontrer par la communauté du but le parti national et le parti de l'unité catholique; comment, d'autre part, les religions dissidentes furent amenées à s'entendre avec les Barbares; et l'on comprendra que Stilicon, lorsque les passions qui couvaient secrètement éclatèrent au jour, se trouvât le chef naturel des deux partis de l'égalité des Barbares et de l'égalité des religions, tandis que les deux autres se rapprochaient et se confondaient dans la même ligue.

Le plus dangereux antagoniste du régent et Tinfatigable agent de la propagande militaire dirigée contre lui était un certain Olympius, officier supérieur dans la milice palatine, hypocrite ambitieux dont Stilicon avait fait la fortune \ et qui déguisait, sous les dehors d'une extrême simplicité et d'un complet détachement du monde, une soif inextinguible de pouvoir*. Une de ses pratiques habituelles, pour se glisser dans la confiance des troupes, était de visiter dans leurs chambrées les soldats malades, au moyen de quoi il étudiait la disposition des esprits, semait à propos ses confidences et disposait les fils de ses intrigues. Sa feinte piété Tavait fait bien venir des évéques et de l'Empereur, qui se recommandait à ses prières; il correspondait avec Augustin % et, malgré l'incapacité dont il ne donna que trop de preuves après qu'il eut ramassé la dépouille de Stilicon, il devint, dans le parti contraire au ministre, un personnage important et la cheville ou vrière d'un complot.

1. Qui per Stilichonem Iraperatori familiaris factus fuerat. Olympiod. , Fragm. 2 {Fragm, Historic, Grœc, t. IV, p. 58, éd. Didot).

2. Qui, sub specie pietatis christianœ, magnam intra se malitiam tegebat, atque hominem se frugi modestumque simulans... Zosim., V, 32.

3. August., Ep. 96 et 97, 0pp., t. II, col. 260, 261, 262, éd. Benedict.

Loin de fléchir et de se laisser abattre, le génie de Stilicon prit un élan nouveau sous le poids des embarras et des attaques. Par une combinaison étrange en apparence, il alla chercher le salut de TEmpire où était précisément son danger, et quand les nations barbares semblaient conjurées à la perte de Rome, il rêva de lui donner pour sauvegarde le plus terrible représentant de la Barbarie. Alaric, inépuisable en ressources, s'était bientôt relevé de son échec à Pollentia; les Barbares oublient vite, et la pointe hardie de Radagaise jusqu'à Florence, à une si petite distance de Rome, animait plutôt la convoitise des aventuriers du Danube que deux défaites ne la décourageaient. Une fois rétabli dans sa situation première, et tout aussi redoutable qu'en 402, le Balthe avait repris ses anciennes négociations avec un calme imperturbable : son thème était toujours le même, il se mettait lui et son peuple à la disposition de l'Empire d'Occident pour porter la guerre, soit en Grèce contre Arcadius, soit dans la Gaule contre le tyran qui l'occupait et les Barbares qui la dévastaient. Un brevet de maître des milices et de l'argent pour ses armements, c'était tout ce qu'il] demandait. Plus les affaires de Rome s'assombrissaient, et plus le roi des Goths devenait pressant, plus il sentait que Stilicon était au moment de céder. Il lui envoya enfin à Ravenne, au commencement de l'année 408,

une ambassade ofîicielie avec les bases d'un traité d'alliance qui, cette fois, fut discuté sérieusement de part et d'autre ^ La hardiesse, la ténacité, l'habileté militaire déployées par le roi goth dans sa campagne de Pollentia lui avaient valu l'estime de son vainqueur. Stilicon se sentait même un secret penchant pour cet autre Barbare de génie. Avoir sous sa main un tel homme, un tel peuple, se servir d'eux comme d'instruments pour restituer à TOccident ses territoires perdus, et replacer Rome à la tête du monde, c'était à ses yeux, en de telles conjonctures, le chef-d'œuvre de la politique romaine.

Des deux hypothèses admises dans le projet d'alliance : envoyer les Goths au delà des Alpes ou se servir d'eux pour faire rentrer les provinces grecques sous les lois de l'Occident, la seconde était évidemment la plus facile à résoudre, puisque, Alaric étant rentré dans son cantonnement, il suffisait de changer le titre d'occupation pour faire passer la province entière, presque sans coup férir, d'un gouvernement à l'autre. Gomme l'Italie avait toujours à cœur la perte d'une contrée si magnifique, pour laquelle elle avait récemment tenté deux guerres contre Rufin et contre Eutrope, Stilicon fut d'avis qu'on commençât par là. On s'occuperait plus tard du sort des Gaules, se disait-il; il y avait même possibilité de s'entendre avec le tyran qui tenait celte province. On traita donc pour riUyrie*,

1. Alarichus... e Noi-ico legatos ad Stilichonem mittit, pecuniani poscens. Zosim., v, 29.

2. Alarichum evocaverat Stilicbo, ut Honorio lUyricum armis tenerct. Olympiod., Fragm, 3, p. 58, u&. supi\ — Zosim., v, 2G.

et quoique l'Empereur, tout en approuvant la convention, ne Feût pas encore signée, le brevet de maître des milices fut délivré au roi des Goths, à qui des subsides de guerre furent assurés. Sur de tels engagements, Alaric se mit en route pour TÉpire où Stilîcon le devait rejoindre, afin de prendre au nom de rOccident possession solennelle du pays. Le régent allait partir lorsqu'il reçut une lettre d'Honorius qui lui défendait de quitter l'Italie. L'ordre était si absolu, rédigé en termes si impérieux, qu'il n'osa l'enfreindre. On lui remit en même temps un billet de Sérëne qui le suppliait de ne point allumer les brandons de la guerre civile, de ne point armer le frère contre le frère : il baissa la tête et sentit que tout était perdu.

On pouvait deviner sans beaucoup de peine ce que ferait Alaric dès qu'il se croirait joué. Déjà passé en Épire, il retourna sur ses pas et vint camper à quelques milles en deçà de la frontière italienne, menaçant et arrogant. Il demanda à l'Empereur 4,000 livres pesant d'or, comme indemnité de ses frais d'armement et de marche^ Stilicon, tout en reconnaissant la demande légitime, voulut la porter devant le sénat pour sa propre justification. La discussion y fut vive, et révéla dans cette assemblée, qui devait sa résurrection au régent, une sourde irritation et des jalousies inexplicables. Stilicon s'entendit gourmander, au nom de la majesté romaine, de ce qu'il n'avait point tout d'abord préféré la guerre, comme si la guerre eût été possible.

1. Pecaniam poscens, tum ejus morse nomine, qua se suasu Stilichonis aiebat in Ëpiris lisesissc, tum hujus in Italiam et Noricam profcctionis causa. Zosim. , v, 29.

Un sénateur s'écria, du ton d'un Gracchus ou d'un Gaton : « Ce que tu conseilles, ô Stilicon, n'est pas une paix, mais un pacte de servitude M » Puis il se réfugia dans une église, craignant ou fçignant de craindre pour sa vie. Le ministre, avec un grand calme, expliqua son plan, ses engagements vis-à-Tis d'Alaric, et l'opposition de l'Empereur, dont il produisit la dépêche, et finit par rejeter la faute sur Sérène, qui, dans une intention respectable, avait voulu conserver la paix entre les^deux princes^ : « J'étais certain du succès, ajouta-t-il, et l'Illyrie orientale nous appartiendrait aujourd'hui. » Le sénat se déclara convaincu; mais son attitude n'était point faite pour rassurer Stilicon.

Un événement domestique sembla rétablir dans la famille impériale la concorde si profondément troublée. L'Impératrice Marie, cette fille aînée de Stilicon, à qui la poésie avait prophétisé des jours si dorés et une longue lignée de Césars, était morte assez obscurément en 407, pendant un second séjour de l'Empereur à Rome. Elle était descendue dans les caveaux du Vatican, parée de la pourpre des Augustes, mais n'emportant avec elle que le vain nom d'épouse ^ Honorius, subitement épris de Thermantia, la sœur puînée de Marie, voulut l'épouser l'année suivante*. Il l'arracha, non sans peine, aux répugnances de Stilicon, et ce fut

i. Non est ista pax, sed pactio servitutis... Zosim., v, 29.

2. Culpam in Serenam confert, quae amborum principum concordiam sartam servari voluisset. Zosim. , v, 29.

3. Zosim., V, 28; — Aringhi, Borna suhterr,, ii, 95, p. 173. — MabiU., Itiner. Ital.f p. 145.

\^ 4. Zosim. . V, §8, 35, 37. — Olympiod. , Fragm^ S, p. 58.

pour la repousser bientôt loin de lui, et l'envoyer moarir, comme l'autre, vierge et répudiée ^

En politique, ce jeune homme présentait le même assemblage de caprices .effrénés et d'impuissance. On le voyait tout à coup, et comme honteux de lui-même, renoncer aux amusements d'une enfance prolongée pour tâcher de devenir homme. Désertant la volière où, de sa main impériale, il nourrissait Rome, sa poule favorite*, il projetait de se rendre dans les camps, de montrer aux soldats le fils de Théodose, d'enlever l'armée à l'ascendant de Stilicon ; puis, quand il fallait agir, la conscience de son néant le ressaisissait, il s'affaissait sur lui-même, et il ne lui restait de ces soubresauts douloureux qu'une haine plus implacable contre la main dont il ne pouvait pas se dégager. Aussi écoutaitil avidement toutes les calomnies répandues contre son ministre. Sérène, douce et tendre comme une mère, travaillait incessamment à calmer cette âme ombrageuse : c'était, dans la maison de Théodose, le génie de la paix ; Placidie était celui de la guerre.

Sur ces entrefaites, Arcadius mourut, laissant pour héritier de l'Empire d'Orient Théodose II, son fils, à peine âgé de huit ans. Jamais plus belle occasion ne pouvait s'offrir à l'Occident de ramener l'union entre tes deux Empires, et d'obtenir peut-être de la cour de Byzance, par de bons offices et une sage protection, la restitution volontaire de ces provinces grecques, objet

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