‹ Récits de l'histoire romaine au Ve siècleChapitre 83 sur 251 · Syncs., Ep, 153; Astrol.^ p · texte numérisé non relu

Syncs., Ep, 153; Astrol.^ p

Gainas, et très certainement beaucoup de leurs partisans.

La harangue roula sur les conditions d'un bon gouvernement et sur l'éducation d'un bon prince, c'est-à-dire qu'elle fut la critique fort transparente de tout ce qui se passait à Gonstantinople. Les préceptes philosophiques, appuyés d'exemples tirés de l'histoire, provoquaient des comparaisons que chacun ' pouvait saisir sans peine. À l'éducation eflféminée du fils de Théodose par un eunuque, à ce conseil impérial qui semblait un appendice du gynécée, Synésius opposa l'éducation virile des grands hommes de la Grèce et des grands Césars de Rome, élevés en plein air, sous la tente, parmi les soldats, dans les campagnes, parmi les paysans, apprenant à connaître le peuple, à l'aimer, à se faire aimer de lui, par la communication des habitudes et des sentiments. Le luxe, les prodigalités de toute sorte dont la cour oflfrait le spectacle furent aussi l'objet d'un blâme sévère.

c( Tout cela, disait Synésius, est le fait d'une monarchie Barbare et ne convient point à un gouvernement romain: revenons au vieil établissement de nos pères, à l'antique simplicité, à l'antique discipline ; mais pour cela, prince, il te faudra changer tout ce qui t'environne. Ne t'abuse point, ce que nous voyons ne peut durer. La république est placée, comme on dit communément, sur le fil du rasoir ; Dieu seul et un Empereur peuvent la sauvera Réformons-nous, Dieu nous sera propice : toi, prince, tu nous donneras un Empereur I »

1. Nunc enim omnes sunt in summa novaculse acie collocati ; Deoquc et Imperatore ad rcmpubiicam opus est. Synes., Orat, de Regno^ p. 21 , b.

Ce fut avec la même austérité de langage qu'il parcourut les diverses parties de sa remontrance : lourdeur des impôts, dépopulation des campagnes, injustices criantes des préposés, abus, oppressions de toute espèce, il ne dissimule rien, n'atténue rien. Puis quand il vient à la question vitale pour TEmpire, celle des Barbares, son style s'élève en même temps que grandit son courage; il dévoile cette mortelle plaie du monde romain ; il la met à nu, il la touche sans ménagement et la fait en quelque sorte frémir sous ses doigts : pourtant il parlait devant des généraux Barbares!

(( Empereur auguste, s'écrie-t-il , un roi enseigné par la sagesse ne s'enferme pas comme un reclus au fond d'un palais; il vit libre, au grand jour; il exerce son corps en développant son intelligence ; il apprend à combattre, il apprend à commander. Dn ne lui impose point ses soldats, il les choisit; et il les choisit parmi ses sujets, car la garde de la patrie et des lois appartient à ceux qui ont intérêt à les défendre. Ce sont là les chiens dont nous parle Platon, prédestinés à la conservation du troupeau : que si le berger mêle des loups à ses chiens, il aura beau les prendre jeunes et chercher à les apprivoiser, malheur à lui! Dès que les louveteaux auront senti la faiblesse ou la lâcheté des chiens, ils les étrangleront, et après eux, le pasteur et le troupeau K

1. Sed neque a pastore inter canes lupi collocandi sunt, et si catuli olim sublati cîcurati esse vidcantur ; alioqui maie ipsis gregem commiserit. Ubi enim aJiquam in canibus imbecillitatem aut ignaviam esse senserint, statim iu illos, et gregem, et pastores ssevient. Syncs.^ Orat. de Regno, p. 22, a.

Un législateur qui confie les armes à ceux qui n'ont pas été élevés sous ses lois, qui n'en ont pas été imbus dès l'enfance, et qu'aucun devoir d'aflfection n'oblige à les soutenir, n'est pas un législateur sensé K Lorsqu'on songe à ce que peut entreprendre, dans un moment de péril pour l'État, une jeunesse étrangère nombreuse, formée par d'autres lois que nous, ayant d'autres idées, d'autres coutumes, il faut avoir perdu toute prévoyance pour ne pas trembler. La pierre de Sisyphe suspendue par un fil au-dessus de nos têtes, voilà la situation où nous vivons. Que le moindre espoir de réussite se présente à eux, nous verrons quelles arrière-pensées nourrissent en secret nos défenseurs d'aujourd'hui. Ehl n'en apercevons-nous pas déjà les sanglants préludes? Quand un virus tourmente le corps humain, vient un médecin qui le chasse par des remèdes vigoureux ; toi, prince, n'es-tu pas le médecin de l'Empire?

« On combattra le venin qui tourmente l'État en opposant à cette force ennemie qui est dans notre sein une force contraire. Rappeler les Romains aux armes, c'est le premier remède; multiplier les exemptions du service, c'est assurer, c'est accroître l'effet du mal. Au lieu de livrer nos armes à des Scythes, confions-les à nos laboureurs, qui sauront protéger des campagnes fécondées de leurs sueurs ; invitons les écoles, les métiers, le commerce, à nous fournir des soldats; la populace même de nos villes ne reculera pas devant la

1. Neque a législature danda arma sunt iis, qui in ipsius legibus nati aut instituti non fuerunt. Synes., de Regno, p. 22, a.

nécessité de ce devoir. L'oisiveté la jette aujourd'hui dans les théâtres, où elle se dégrade; qu'on Tinstruise, qu'on lui montre le danger coçimun de la patrie, et elle s'armera avant que la ruine commune ne la fasse passer du rire aux larmes ^

« Avec les armes reviendront la vaillance et la gloire. Plus de victoires partagées avec des mercenaires, plus de partage nulle part et en rien. Les Barbares sont tout, qu'on les éloigne de partout. Que les magistratures leur soient fermées, et surtout la dignité sénatoriale, ce comble des honneurs romains. T^émis la bonne conseillère et le grand dieu de la guerre se voilent la face de honte quand ils voient un homme vêtu d'une mauvaise casaque de fourrure commander à des gens en chlamydes. Ils en font autant lorsqu'un autre, déposant sa peau de mouton pour endosser la toge, vient s'asseoir sur le siège de nos magistrats, le premier après le consul et ayant des Romains au-dessous de lui, et que cet homme délibère sur les destinées de notre Empire*. Nous savons ce que fera ce juge de nos concitoyens en descendant de son tribunal : il ira reprendre sa toison ; et, rejetant la toge d'un air de mépris, il s'en moquera, avec ses camarades : « Voilà dira-t-il, un vêtement trop gênant pour tirer l'épée. »

1. Cum, potius quam arma gerere hic Scythas permittamus, petendi sint arnica ab agricultura qui ipsam tueantur homines, ac tantisper il centuriandi sint, dam et philosopho e schola, et operario e qusestuario artificio, et e yeaalium foro, eo qui ibidem versatur cxcitato, ignayœque fucorum instar plebi, quse prœ otii abundantia in theatris perpetuo degit tandem serio agendum persuaserimus, priusquam a risu ad gemitum transeant. Synes., de Regno, p. 22, c.

2 Igitur a magistratibus primum arceantur, et a senatoriis hono-

ÂLARIG EN GRÈGE J23

En vérité, je ne puis m'en taire, nous sommes bien les plus fous et les plus sots des hommes K

« Quoi! il n'est pas une seule de nos familles, si peu aisée qu'elle soit, qui n'ait un esclave goth parmi ses membres : le maçoii, le fournier, le porteur d'eau de nos maisons est ordinairement un Goth; enfin ce sont des Goths armés de brancards qui nous servent de bêtes de somme, soulèvent ou traînent nos chaises; on dirait cette race destinée par nature à nous servir. Eh bien, je vois ces mêmes gens, à la crinière rousse et pendante, portefaix dans nos maisons, nos magistrats en public; spectacle étrange ou plutôt incompréhensible, et qui est une énigme pour moi*. Au temps de nos pères, il arriva que deux gladiateurs, Crixus et Spartacus, déserteurs de l'amphithéâtre, se réunissant à d'autres esclaves fugitifs, excitèrent une guerre formidable où Rome' faillit périr. Pourtant ce n'était là qu'un ramassis d'esclaves de toute race et de tout pays, sans lien natal, sans conformité de mœurs, et qui

ribus excludantur, quibus pridem pudori fuerunt qaœ sunt apad Romanos et esse yidentur honestissima. Ut enim modo se res habent, et consiliariam ipsam Themidem, et belli prsesidem doum arbitrer j)ric pudore occultare sese, quoties barbarico renone indutus bomo chlamydatos ad bellum ducit, vel cum aliquis scortea, qua amiciebatur, penula deposita, togam induit, et cum romanis magistratibus primum a consule subsellium habens, Icgitimisque viris post eum sedentibus, de reram statu délibérât. Synes., de RegnOy p. 23, c.

1. nii autem paululum curia egressi rursum pelliceas vestes sumant, togamque, ubi inter comités fuerint, dérident, quacum stringendi ensis expeditam esse facultatem negant. Ego vero... stoiiditatem nostram demîror. Synes., de Regno, p. 23, d.

2. Jam vero flavos illos et more euboico comatos, apud eosdem homines, privatim quidem servos essc,publicc vero magistratus... Synes., de Regno^ p. 23, d.

iU RÉCITS DE L'HISTOIRE ROMAINE

n'avaient ni alliance ni intelligence parmi les homnaes libres. Chez nous, au contraire, les conspirateurs possibles, les rebelles de demain, nos esclaves, en un mot, sont liés par le sang à des magistrats qui nousgouvernent^ Au premier signe de ces complices naturels, nos esclaves se joindront à eux, il grossiront le nombre de leurs soldats ; déjà maîtres de nos demeures, ils nous égorgeront après les avoir pillées. Voilà le danger qui menace TEmpire : à qui la faute, si ce n'est à nous?

« Ose te mettre à l'œuvre, Empereur auguste, et commence par purger nos camps. Saisis le van d'une main ferme, sépare le grain natif de l'ivraie parasite, car c'est dans l'armée qu'est la vraie racine du mal. Les Barbares ne sont pas si redoutables, puisque nos pères les ont vaincus ; les Romains non plus ne sont pas si amollis : en leur rendant des armes, tu ramèneras parmi eux les vieilles mœurs et l'antique énergie*. L'Empire jadis ouvrit son sein par pitié aux Goths fugitifs et suppliants; qu'ils y vivent, s'il le faut, en hôtes tolérés et reconnaissants, mais qu'ils n'en soient plus le fléau et la ruine I »

Tel fut le discours de Synésius, tel est du moins celui que nous lisons dans ses œuvres, et nous avons peine à nous imaginer que ce soit exactement le même, qu'une pareille hardiesse de langage ait pu se produire devant un auditoire en partie composé de Barbares

1. Gum mancipiis nostris necessitudine conjuncti... Synes., de Regno, p. 24, b.

2. Repurganda autem Impcratori primum castra sunt; ut in frumenti acervo fieri solet... aiictis militaribus numcris ac per eosdem et spiritibus... Synes., de Regno, p. 24, d. et 26, a.

puissants à la cour. Synésius, comme beaucoup d'anciens, refit sans doute sa harangue avant de la publier, ou ne la prononça qu'avec de grandes suppressions ; cependant les données principales et Pespritdela composition restèrent bien évidemment les niémes. Le succès qu'elle eut après la publication, puisque le temps nous Ta conservée, prouve qu'elle répondait aux préoccupations publiques. Arcadius ne se fâcha point d'une leçon qu'il eût pu trouver fort vive ; il reçut encore plusieurs fois le délégué de la Pentapole, s'entendit avec lui sur les intérêts de sa province, et finit par lui accorder toutes ses demandes. Telle était dans l'Empire l'opinion générale : on s'accordait sur les maux dont la présence des Barbares menaçait TEmpire, mais on différait sur le remède. Le remède théorique proposé par Synésius était bien lent, bien chanceux dans son application : la cour d'Orient croyait en avoir trouvé un plus sûr, rejeter les Goths sur l'Occident.

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