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LA DESCENTE DE LYON A AVIGNON

Lyon, samedi 13 septembre.

Les paysages ont des parentés, tout comme nous. Je suis surpris de rencontrer tant d'Italie chez les hommes et dans les aspects de la région lyonnaise. Hier, par exemple, j'étais aux environs de Lozanne, et j'ai senti revenir, au premier regard, le souvenir des vignobles toscans. Ce sont les mêmes demimontagnes, arrondies et fermes de contour, fertiles entièrement, vignées, rayées, pamprées jusqu'au sommet, à moins qu'un village ne s'y pose, avec ses maisons de pierre jaune, serrées et liées comme uue

citadelle, et faisant dans le ciel des architectures. Pour que rien ne manque à la ressemblance, on voit des tours, parfois, sur les hauteurs, et, dans les vignes, souvent, des peupliers, bien fournis de feuilles et pointus comme des ifs, et qui dressent leur flamme verte sur la rousseur des terres. Le jour était pluvieux, avec des éclaircies splendides. Je pensais aux orages qui descendent de l'Apennin, Il y avait çà et là, dans le lointain, de ces silhouettes de hautes montagnes, qui ne font pas partie de la contrée où l'on est, mais qui la mettent au point, et rendent douces les collines.

La même comparaison me vient à l'esprit, à propos de certains Lyonnais, Une timidité habituelle peut donner le change aux étrangers qui passent et peut-être aux Lyonnais eux-mêmes. Ceux dont je parle n'en ont pas moins une singulière richesse et puissance de nature. Initiés, par le commerce de la soie et par tant d'autres qui en dépendent, au mouvement commercial du monde, ils ont ces vues générales, qui font qu'on a plaisir à les interroger, — car ils parlent peu, — une audace d'entreprendre qui semble c jntradictoire avec leur apparente réserve, une humeur indépendante que donne l'argent gagné avec effort, un goût vif, un goût noble pour le bien municipal, La cité leur est chère. Elle entre pour sa part dans leur luxe et dans leur ambition. Ils la veu-

lent et ils la font riche, bienfaisante, pleine d'asiles pour les malheureux, pleine d'œuvres, abondante en architectures durables. En même temps ces charitables sont des violents. Mille détails le révèlent, une riposte, un mot dur, un regard, un geste, où leur âme passionnée éclate en brusque aveu. Qu'y a-t-il de plus italien ? Et quoi d'étonnant, si Florence a donné à Lyon, jadis, le secret de son industrie et tant de maîtres tisseurs ?

Eh bien ! supposez cette riche nature portée à sa plus haute puissance, affinée par l'hérédité, mûrie par la vie, agrandie par l'étude, et vous aurez quelque idée du guide merveilleux que je vais avoir, et que j'attends ici, quai de la Charité, à l'embarcadère des bateaux d'Avignon, qui partent à six heures du matin. Il est de ceux qui occupent une grande place en France, et, pour notre malheur, n'y remplissent point une fonction égale à leur mérite. On le redoute. Cet artiste érudit a le sens exact des réalités politiques. Ce causeur, dont la parole est sans rature, parce qu'elle est l'expression d'une pensée claire et brave, trouve toujours le mot qu'il faut, et il en a de terribles, quand on l'attaque ou qu'il attaque. C'est un exemplaire accompli de cette bourgeoisie opulente et ancienne, patricienne qu'elle le veuille ou non, libérale par expérience, soucieuse de l'intérêt public fît jalouse des richesses d'art de la France. Au pre-

mier abord, sa solide carrure, son masque de Romain, ses yeux bleus dont la lumière ni la pensée ne se divisent ni ne tremblent, donnent l'impression de la force. A peine l'a-t-on écouté, que l'esprit de primesaut qui est en lui se révèle, et change la note. Quand on le connaît bien, on devine qu'il a souffert, que sa vraie puissance est dans son émotion, que la source est de ce côté. Mais cela n'est que pour quelques-uns.

J'attends encore deux Lyonnais, dont il y aurait plaisir à dessiner la physionomie originale et complexe, et que j'appellerais l'un M. d'Espagne, à cause de la parenté de son visage avec les énergiques figures rencontrées au delà des Pyrénées, et l'autre M. de Globe-Trotter, à cause des voyages lointains où l'entraîne, très attentif et observateur, la grande industrie qu'il dirige. Ils ne peuvent nous accompagner que jusqu'à Avignon. Mais nos projets vont plus loin. Savons-nous môme jusqu'où ils vont ? Des souvenirs nous attirent, des rêves, des mots sonores, et c'est de tous côtés : Avignon, Arles, Saint-Rémy, Montmajour, les Baux, les Saintes-Maries-de-la-Mer, et d'autres.

Je me les répète, assis sur le quai, et pour charmer l'ennui de mon attente.

Quels noms à faire sécher la pluie !

Elle tombe cependant, très lyonnaise, fine et serrée,

soufflée par le vent du Rhône en écharpes qui se suivent, et se remplacent, et s'encrassent à courir les toits et les rues de la grande ville. A travers cette pluie qui fume ou cette fumée qui pleut, les maisons, les cheminées d'usines, les monuments prennent un air fané, et, en fermant à demi les yeux, on croit voir la terre nue et houleuse où ils furent bâtis. Les horloges commencent à sonner six heures. Sur le bateau à vapeur, vieux et mal aménagé^ les marchandises tiennent plus de place que les voyageurs. Elles rapportent davantage, et nous ne sommes qu'un hors-d'œuvre. La machine siffle. Voici mes compagnons de voyage. Nous échangeons des poignées de mains mouillées, pendant que le bateau s'ébranle, se détache de la rive, et cherche à se glisser dans le chenal, entre les bancs de gravier. Du haut du pont de la Guillotière, des ouvriers et des ouvrières, qui se rendent au travail, regardent la manœuvre. M. X... dit:

— Ce vieux pont de la Guillotière ! Deux conciles ont passé dessus !

M. d'Espagne dit:

— Vous savez qu'au premier siècle, les villes de Vienne et d'Arles étaient patriciennes ; Lyon commerçait, comme aujourd'hui. Mais les riches, une fois au moins, quand ils étaient morts, descendaient le Rhône et se faisaient enterrer aux Alyscamps.

M. de Globe-Trolter, regardant les façades qui fuient lentement en arrière et s'efïacent dans la brume, dit à son tour :

— Notre industrie de la soie est établie dans les plus pittoresques pays du monde. C'est un des points par où elle me plaît.

Nous nous réfugions, à l'avant du bateau, dans une cabine vitrée où sont installés une douzaine de voyageurs de première classe. Personne ne rit, car l'heure est trop matinale et le temps trop mauvais ; personne, pas même ce tout jeune ménage. Le mari a ses moustaches en cimeterre et ces yeux de guetteur inquiet, dont le Midi a gardé la tradition sarrasine, et la jeune femme porte une ombrelle verte à bordure rouge. Non, ils ne rient pas ; ils ne causent pas même. Toute l'animation est concentrée dans l'angle où sont groupés, attentifs à tout, heureux de tout, quatre hommes de grand labeur, qui prennent un congé, quatre hommes du Nord qui descendent vers le pays de lumière.

— Que ce Rhône est superbe ! Vous allez voir. Et varié !

— C'est le temps qui ne l'est pas!

— Une brume.

— Vous en verrez la fin avant Valence. La frontière des deux climats est de ce côté-là.

— Nous aurons un mistral fou.

— Alors, de la poussière dans Avignon... Vous ne connaissez pas Avignon?

— Mal.

— Et le monument des Jules dans la campagne de Saint-Rémy? Et les Baux? Et le musée d'Arles? Ah 1 monsieur, que de joies vous vous êtes réservées pour votre âge mûr ! Mais ne perdez pas celles d'aujourd'hui en pensant trop à celles de demain. Regardez la rapidité de ce fleuve !

— Torrent de la source à l'embouchure, notre Rhône I

— Il est trouble et gris, en ce moment, parce que les glaciers l'alimentent. En hiver, il est souvent bleu.

— Et cette manœuvre? Éludiez ces mariniers du Rhône, réputés et méritant de l'être. Il est encore permis de citer du latin, n'est-ce pas? J'en aurai le courage. Ils sont si adroits, si sûrs : nautœ periti.

En effet, ils font une manœuvre difficile. Le bateau n'a pas encore tourné sur lui-même ; l'Qspace lui a manqué ; il a descendu le fleuve, le gouvernail en avant, et maintenant, à plus d'un kilomètre du point de départ, il faut tourner sur place, dans un chenal peu large, entre deux bancs d'échouage, et en plein courant.

Les nautœ periti ont raison de toutes les difficultés. Le bateau ne touche d'aucun côté. Il prend sa vitesse

de route. Nous sommes vraiment partis. Le ciel est uniformément gris, le ciel sans éclat, sans lueur, sans espérance. La pluie limite l'horizon. Cependant malgré sa beauté diminuée, j'admire ce Rhône torrentueux, qui roule ses graviers, sa boue, ses moires et son écume, dans une campagne de banlieue arrangée, et dont les futaies s'arrondissent et se relèvent çà et là, sur les collines, comme des bandeaux. Quels beaux détours brusques il a faits déjà pour lui échapper! Le paysage va changer à l'infini. La causerie ne tarit pas, dans le coin du salon vitré. J'aurais mille choses à noter. Je n'en puis dire que quelques-unes.

Huit heures.

On jurerait que le Rhône se heurte et s'arrête à cette barrière de coteaux en demi-cercle, devant nous. Arrivés près d'eux, nous nous jetons à gauche, tout à coup, par où le fleuve s'échappe, et nous voici devant Vienne, la ville qui fut fameuse, résidence impériale et capitale de royaume. A travers les hachures d'une pluie torrentielle, je n'aperçois que deux talus, dressés d'un mouvement égal et de même hauteur, comme deux ailes à l'essor, et des maisons blanches qui les couvrent et les relient. Par un singulier hasard, le village situé en face, sur l'autre

rive, s'appelle Sainte-Colombe. C'est lui qui doit voir l'image de la colombe, sur l'eau tournante et qui frémit. Des montagnes sont tout autour.

Encore un peu de chemin, encore un coude du Rhône, et nous passons devant Condrieu, qui n'a jamais rien eu d'impérial, bourg de pêche et de marine, tendu en arc sur la rive droite. Condrieu a un petit air italien, même aujourd'hui, des terrasses, des vignes en berceau, des façades que le soleil a rissolées comme des beignets. Ses femmes sont des dentellières; beaucoup de ses hommes sont employés sur les bateaux-mouches de Paris. Quand vous verrez affichées, dans quelque coin de banlieue parisienne, des « joutes lyonnaises », informez-vous du nom des principaux jouteurs et demandez l'origine. On vous répondra que ce sont des gars de Condrieu, élevés les pieds dans l'eau et la tête dans le vent du Rhône.

Onze heures.

Le beau fleuve ! Il a taillé sa route où il a voulu. On sent qu'il la changerait pour un caillou qui lui déplairait, et que les ingénieurs n'y pourraient rien. Tout ce qu'ils ont pu, c'est de lui friser l'eau de ses bords. Ils ont construit des épis qui resserrent le courant et le relancent dans le chenal. « Quand on nage dans le Rhône, me dit un de mes compagnons

de voyage, et qu'on enfonce les oreilles dans l'eau, on entend le roulement des cailloux du fond ; il y a deux Rhônes superposés, un de pierres et l'autre d'eau. »

Chacun de ces épis parallèles excite et agite la masse du torrent ; mais, de l'un à l'autre, il y a comme des lagunes, une série de petits étangs cloisonnés, où l'eau s'étale, se repose, prend des reflets, et luit d'une autre lumière que le centre, comme le biseau d'une glace. En ce moment, toute la bordure du Rhône s'illumine. Les nuages se désagrègent. L'argent fondu tombe du ciel. L'eau des rives, l'eau tranquille s'en empare, l'entraîne avec elle, le ploie en longues écharpes, le porte jusqu'aux saules, qui en gardent un peu, comme une éclaboussure, à l'envers de leurs feuilles.

Car le vent vient de se lever. Il n'est pas encore « établi ». Il souffle du nord. Il nous arrive par rafales qui rebroussent les arbres. La campagne est verte, avec des foncées bleues. Elle est sauvage, depuis Saint- Vallier ; elle semble s'élargir pour mieux accompagner ce Rhône qui grandit d'heure en heure.

Onze heures quinze.

Voici Valence, à gauche.

— Et voici à droite son réflecteur, me dit M. X...

En effet, sur l'autre rive du Rhône, une masse rocheuse complètement dénudée, énorme, se lève à petite distance du fleuve. Elle est orientée du sud au nord. Et jusqu'à ce que le soleil ait dépassé son faîte, depuis l'aube jusqu'à midi, tout ce qui tombe de lumière et de chaleur sur ces parois de pierre doit rejaillir sur la ville. C'est un réflecteur et une coquille. Elle a, d'ailleurs, d'assez belles lignes, ce qui console peut-être. Elle porte les ruines du château féodal de Crussol, des tours, des fragments de murailles, à peine quelques saillies de plus que n'en avait la roche primitive. Et les couleurs se sont si bien fondues, qu'il faut presque avertir le passant pour qu'il distingue ce qui est de l'homme et ce qui est de la nature.

Le bateau reprend sa course. Sur l'eau du Rhône élargi, je vois voler, très bas, le premier cormoran, oiseau à l'encre de Chine, dont les ailes se trémoussent derrière le cou tendu. Je me rappelle des rencontres semblables. Je le connais. Il a besoin d'un peu de sel dans l'air qu'il respire et dans le poisson qu'il croque. Il annonce la mer, ou du moins que nous sommes déjà dans l'influence marine. Il est laid, gauche, vite devenu un simple point noir sur les grandes eaux, mais je le regarde encore, comme le messager qui m'a jeté une nouvelle et un rêve. Le souflle du mistral s'est régularisé et a pris de la force.

Il a rompu les nuages, qui s'en vont à toute allure vers le sud. Demain, en les apercevant, couleur de sang ou couleur d'or, les Arabes de Constantine ou d'Alger apprendront que le mistral a soufflé dans sa vallée préférée.

— Quel vent puissant et pénétrant! me dit M. de Globe-Trotter. C'est la marée d'air glacé qui se précipite des plateaux des Gé venues, et qu'aspire la Méditerranée. Elle roule sur toute la Provence, et je sais bien qu'on en inédit, de Valence à Marseille. Mais c'est pourtant le mistral qui sauve le Midi ; c'est lui qui brise les longues chaleurs de l'été; lui qui est chargé de la voirie et de l'hygiène publique, qui emporte les poussières, les insectes, les germes malsains, et les précipite dans la mer ; lui qui remet de la vigueur dans le sang appauvri par le soleil 1

Deux heures.

De vieilles maisons, poussiéreuses et craquant de partout comme des figues, couvrent la colline et la cachent. Un château les domine encore. Il les protégeait autrefois. Sur la façade qui regarde le Rhône, une inscription en lettres noires porte : « A vendre ou à louer ». Et c'est la seule tache, la seule faute de goût, dans ce paysage qui a pour fond une futaie de peupliers, arbres doux aux ruines, et une grande mon-

tagne rousse. La ville paraît pauvre. Mais on ne sait jamais, dans le Midi, si les choses sont pauvres ou simplement cuites. Je lis sur une enseigne, au passage: « Marins Sibiodon », l'Italie et la Grèce s'unissant pour nommer un marchand.

Trois heures.

La plus romantique des forteresses ruinées, la mieux faite pour l'aquafortiste d'autrefois et pour le photographe daujourd'hui : Rochemaure. Je me sens devenir Provençal en la regardant ; je me demande, avec une sorte de jalousie, s'ils en ont beaucoup de pareilles, ces bords du Rhin qui sont si renommés, tandis que les bords du Rhône!... Mon Dieu, qu'il faudra du temps, pour réparer toutes les injustices du monde! Qu'ont-ils donc, là-bas, de si merveilleux à nous montrer? Des pans de murailles, des restes de donjons et de cheminées tapissés de lierres. Il est vrai qu'ils appellent cela des burgs, et le mot suffît pour nous faire prendre un billet de chemin de fer. Le [ihône n'a que des châteaux, étant français ; mais il en a plus qu'aucun fleuve peut-être. Un guetteur, posté <à la proue du bateau, ne cesserait de crier, comme un garde chef dans les battues, quand les perdreaux se lèvent : « Château à droite ! château à gauche ! château en avant ! »

Et que ce Rochemaure est donc joli ! Toute la cime d'une petite montagne avait été enveloppée de murs et de tours par un seigneur de jadis. Mais la cime était inclinée vers le fleuve et vers le soleil levant, de sorte qu'on pouvait voir, dans l'intérieur de la forteresse, des prés, des champs, des vergers, des troupeaux, et tout un village blotti contre l'enceinte féodale et protégé par elle. On voit encore les mêmes choses, beaucoup de verdure, quelques maisons de pauvres. C'est tout l'appareil de guerre et de force qui s'est rompu avec le temps : la faiblesse qu'il abritait a seule continué de vivre.

Trois heures quarante-cinq.

Voici la troisième fois au moins que le Rhône tourne à angle droit, et qu'il a l'air, pour nous qui descendons, de finir à quelques kilomètres en avant, au pied d'une ville et de sa montagne. C'est le motif favori de ce fleuve monumental et composé. Cette fois, la ville se nomme Viviers. Elle est toute en hauteur, avec sa cathédrale au sommet. Dès que nous l'avons dépassée, les montagnes s'écartent. Il n'y a plus, pour gêner le Rhône, qu'une falaise grise, bossuée, sculptée par les grandes crues, et que nous laissons à gauche. Il occupe alors l'étendue ; il règne ; il est le dommateur ; on ne voit que

lui, ses rives, ses alluvions, son ciel, ses derniers nuages poursuivis par son vent poussiéreux et violent.

Quatre heures trente.

Le jour, comme la mer, a fini de monter. La lumière est étale. Avant de décroître, elle tend à se colorer, sans qu'on sache bien encore la couleur qu'elle prendra. Mais ce n'est plus du blanc. La lune, très pâle, sort des saulaies du fleuve. Les bords pierreux ont un éclat de marbre. Il fait froid... Subitement, une pente escarpée et lointaine, celle de Mondragon, s'illumine de rose. Elle a été choisie pour porter l'adieu de cette journée. C'est là que la vie va s'éteindre. J'observe que tous les passagers du bateau sont tournés de ce côté, et que pas un ne peut regarder longtemps ailleurs.

Six heures.

De grandes écliarpes de brume traînent au-dessus des Cévennes, dont nous voyons seulement la silhouette, longues lignes de plateaux, qui tombent par étages successifs et se fondent dans les verdures. Nous sommes arrêtés le long d'un ponton ancré au bord du Rhône, en pleine campagne. Il commence a faire nuit. Sur la berge, dans l'éclaircie que trace un

chemin parmi les saules, une vingtaine de filles du pays sont accourues pourvoir passer le bateau d'Avignon. Elles sortent de quelque fabrique; on peut les croire toutes jolies, elles ont des jupes rouges, roses, violettes, des châles, des capulets et le poing sur la hanche ; elles mettent une note violente de couleur et de bruit dans l'immense paysage apaisé.

Sept heures.

Personne ne parle plus sur le bateau. Les lourde* brumes, les lourdes violettes de Parme aux pétales roulés se sont répandues en couronne autour de l'horizon. A peine si la violence et la piqûre du mistral permettent de rester sur le pont. Et cependant les quelques voyageurs venus de Lyon ou récoltés sur la route se rassemblent à l'avant. Nous arrivons. Des cloches lointaines sonnent sept heures. Nous voyons peu à peu se lever et grandir dans le ciel le clocher de l'église des Doms, et le faîte d'un château formidable, avec lequel la ville entière semble s'être fondue et ne former qu'une seule masse de ténèbres. Aucune lumière ne luit dans la ville. Un reste de jour coule encore avec le fleuve. Et tout le monde se tau, à cause de l'heure, et de ces vieilles choses glorieuses, dont l'ombre va passer sur nous.

JOURNAL DE ROUTE AU BORD DU RHONE li

Dimanche, 14 septembre.

Réveil au son des cloches dominicales. J'écoute ; je remarque tout de suite, à la brièveté des ondes, que le son est emporté très vite, très loin, dans le sens où coule le Rhône. On ne perçoit que le coup du battant de la cloche ; toute la vibration s'en va au sud, en queue de comète. C'est encore le mistral qui souffle, bien sûr... En eiïet, à peine ai-je mis le pied dehors, que je me sens enveloppé, puis percé par l'air vif et aigu, et que je me rappelle le mot d'un Italien, qui me disait d'une bise pareille et pour me la faire trouver douce : E un' aria finissima !

Nous passons sur la place Montante, au pied de ce château des Papes dont la silhouette seule, hier soir, avait ému déjà ce vague sentiment de puissance et de tragédie qui nous vient quand nous songeons au passé. La façade, sur la place, avec ses hautes ogives creusant les murs jusqu'aux créneaux, avec sa tour de gauche, qui veille sur toute la ville, et monte comme un clocher, a autant l'air d'appartenir à une cathédrale qu'à une forteresse. Elle semble surtout faite pour l'imagerie ; elle est merveilleuse sur la carte postale que je viens d'acheter. Et j'en demande pardon aux archéologues et aux architectes, mais l'immensité de son développement, parmi des cens-

tructions voisines qu'elle anéantit presque, me rappelle l'éblouissement qu'on éprouve en découvrant Westminster. Ici la pierre n'est plus noire comme à Londres: elle est jaune de soleil, ellegarde un peu de tout celui qu'elle a bu ; elle doit le verser doucement sur la ville, dans les jours sombres, s'il y en a pour Avignon. Le mistral autour d'elle, et pour nous qui longeons les murailles, devient tiède, tout rempli, je suppose, de ces vieux rayons qui dormaient là et qui s'en vont, comme la volée des cloches, à grande vitesse, sur la Provence.

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