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LA PROMENADE DESDOMS — LE MUSEE CALVET VILLENEUVE-LÈS-AVIGNON

Nous passons devant l'église des Doms, et voici la rampe et les avenues montantes de la célèbre promenade. Des arbres verts, des pins surtout, donneurs d'ombres fines, croisent leurs branches au-dessus de nous. C'est pour eux jour de chanson, comme souvent. Ils s'agitent et ils tremblent. Nous montons lentement, protégés par le grand éperon de rochers où ils sont plantés, et qui domine toute la plaine du

Rhône, encore pour nous invisible. Nous sentons l'étroitesse de l'abri, et nous en jouissons, comme sur un navire. Il fait doux pour cent pas encore : c'est un avenir.

— Quand nous redescendrons, tout à l'heure, me dit M. X..., je vous montrerai, dans le château des Papes, des restes, bien abhTiés,desfresquesdeMemmi. Très haut, près des voûtes, sur les voûtes même, il y a quelques figures exquises. Il faut, pour les voir, monter sur une échelle... Le pauvre artiste du moyen âge, qui avait peint sa fresque à quarante pieds en l'air, ou placé sa statue au haut de la cathédrale, était heureux quand même : il avait fait sa part dans l'œuvre commune, et prié avec les autres.

Un coup de vent glacé, pénétrant et hurlant, m'empêche de répondre. Nous sommes sur l'esplanade qui termine la promenade. Quelques massifs, échevelés, nous séparent seuls de la balustrade, près de laquelle un seul homme contemple. Et c'est nous qu'il contemple. C'est le gardien. Il en a bien vu, de ces gens du Nord, arriver essoufflés, une main au chapeau et l'autre boutonnant le pardessus I

— Le vent d'ici, veut-il bien nous apprendre, dure trois jours, ou six jours, ou neuf jours.

— Avenio ventosa, murmure quelqu'un qui a lu le {juide.

Devant des paysages immenses, comme celui qu'on

découvre de l'extrême pointe de la promenade des Doms, il est nécessaire de s'arrêter longtemps, car l'impression n'est pas une, et tant de choses sollicitent le regard et la pensée, qu'il y a trouble d'abord. En face, d'où vient la marée terrible et sans coupure du mistral, c'est la vallée du Rhône, qui n'a presque pas de printemps ou d'automne, mais qui, méridionale, garde en toute saison sa verdure terne, poussiéreuse, rehaussée par les saules de quelques mouchelures d'argent. L'idée d'espace entre dans l'âme et l'épanouit. Il est doux de compter les points blancs et roses qui sont des villages; il est doux de s'en aller jusqu'à cette colline ceinte et couronnée de tours, qui dentelle le lointain comme un autre Avignon. Mais, bien vite, — qui a jamais pu résister au charme de cette montagne? — toute l'attention se repose à droite, sur la grande courbe unique dans ce vaste horizon, sur la seule montagne qui soit assez proche pour y prendre une importance de monument et d'architecture. Le paysage d'Avignon manque de lignes. Il n'a que les deux pentes du mont Ventoux. Mais celles-ci sont d'une parfaite beauté : la pente du Nord, abrupte, dressée comme dans un rempart contre le vent ennemi ; l'autre, tellement douce, lente, aisée et longue vers la plaine, qu'on y monte déjà en pensée aussitôt qu'on Va. vue, et qu'on y bâtit sa maison de rêve, abritée

et ensoleillée, d'où l'on pourra suivre, dans la paix des après-midi clairs, la fuite du Rhône à travers les villes d'histoire et les vieux oliviers. A la distance et à l'heure où nous sommes, le mont Yentoux apparaît comme une vague toute rose, un peu violette à sa base, nette de contours et transparente, comme un peu de lumière arrêtée et fixée. Si mes compagnons ne m'assuraient pas qu'il est entièrement solide, immobile, reconnu et mesuré par les géographes, j'aurais peur de ne plus le retrouver là, ce soir, quand je reviendrai : les nuages jouent si souvent aux montagnes, quand ils ont le temps de flâner 1 Voilà vraiment le souvenir que j'emporte, et qui vivra en moi. Pour ne rien oublier, je regarde un moment plus près de nous, à droite et au bas du rocher, la ville d'Avignon arrondir dans la plaine ses toits jaunes, serrés d'abord, puis mêlés de jardins. Les tuiles poussiéreuses montent, descendent, et laissent entre elles, çà et là, des brisures qui sont des rues. Les clochers ne retiennent pas les yeux, les cheminées non plus ; le château des Papes est caché par les arbres. Dans ce décor tout proche et tout fané, sans ruines et sans vie, quelques minces détails révèlent seuls Avignon, et ce sont deux ou trois fenêtres à meneaux, ouvertes aux hirondelles, deux ou trois terrasses de vieux logis, entourées d'une balustrade sculptée, élégances d'autrefois, du temps

de ces richesses disparues ou diminuées, qui embellirent la ville : la garance, la soie, la vigne et l'olivier.

Nous avons passé plusieurs heures au musée Calvet. L'ancien hôtel du marquis de Villeneuve-Martignan a cette justesse de proportions, cette décoration mesurée, ces arêtes vives, ces perrons blancs, qui font de l'architecture du xvni^ siècle quelque chose de si clair, de si net, et, par conséquent, de si français. On entre par une belle cour, et quand on a traversé le musée, qui est au fond, on trouve un rond-point de grands platanes et quelques massifs autour, dont le dessin, la verdure, et même un peu l'abandon, s'harmonisent à merveille avec la noblesse élégante des bâtiments qui les enveloppent. Je m'attarde à songer devant les deux étages de fenêtres closes, devant les colonnes ioniques et les galeries ajourées. Ah ! la jolie reliure, dont le livre a péri tout entier, avec l'esprit léger, et le cœur égoïste et sensible, et le bruit petit ou grand des personnages qui vécurent là ! Tout les rappelle et rien ne les remplace, ou ne leur ressemble. Je longe quelques bordures de buis, dont la feuille est nouvelle et la figure ancienne, et j'arrive ainsi près de deux marches de pierre blanche descellées, inclinées en sens contraire et qui précèdent une porte murée. Entre les pierres disjointes, un peu de terre s'est

amassé. Trois campanules en ont profité. Elles lèvent leurs longues pyramides contre le mur. Elles essaient de cacher les ruines. Le violet tendre de leurs fleurs est là comme un regret.

Et je vais voir le musée.

C'est une obligation souvent cruelle. En Avignon, je n'ai pas été trop déçu. Je pensais bien que ce seraient les débris, surtout, qui seraient émouvants, et j'ai retrouvé, en effet, une sainte Hélène blonde, au long cou florentin ; un masque antique brisé, aux yeux aigus, aux lèvres détachées et tendues par le cri; d'autres fragments encore, de ceux qu'on achève en rêve, et qui parlent longuement, comme un beau vers commencé dont la fin s'est perdue. Je ne sais pas ce qu'en disent les guides. Je sais seulement qu'ils signalent, comme une pièce « magnifique » un crucifix d'ivoire, sculpté en 1659, par Jean-Baptiste Guillermin, et qui mesure, assurent-ils, « soixante-dix centimètres de hauteur » . Il suffit de beaucoup moins pour toucher une âme. La mienne n'a rien éprouvé. Je n'ai admiré que l'ivoire. Plus heureux que moi, un visiteur de l'extrême Midi — je le devine à l'accent — chante et scande ce jugement, qui s'adresse à trois de ses compagnons attentifs et muets :

— Regardez-le bien, mes bons! C'est un chefd'œuvre 1 Un premier œil exprime la résignation ; un second la prière ; et cependant, le tout fait un complet.

Villeneuve-Iès-Ari gnon .

Il est déjà tard et le soleil décline, quand nous sortons d'Avignon pour traverser l'île de la Barthelasse et les deux bras du Rhône, et visiter Villeneuve. Le mistral, bien entendu, n'a pas cessé de souffler, — trois, six, neuf. — Il trouve même ici, de l'autre côté du fleuve, sur le chemin qui remonte la berge, des ornières pleines de cette bonne et volante poussière méridionale, habituée à jouer avec lui, deux fois plus légère que celle du Nord, et qu'il lance autour de nous, et sur nous, et qu'il rabat contre le sol, et qu'il soulève de nouveau, et fait filer en tourbillons, par-dessus les murs des petits jardins et des bastides, jusque sur les feuilles des vieux figuiers, ■qui deviennent grises et sculpturales.

Villeneuve, ce n'est guère qu'un grand bourg noble, je veux dire un amas de maisons quelconques, autour de deux ruines que tout le monde n'a pas dans son voisinage: une chartreuse et le fort Saint-André.

Je connais peu de ruines plus lamentables et plus déchues que la chartreuse de Villeneuve. On entre par un portique duxvn^ siècle, fleuri de lourdes guirlandes, et aussitôt l'on tombe dans un dédale de ruelles, de couloirs voûtés, d'oratoires désaffectés, de cours et de cloîtres, où habite toute une population

de pauvres, ouvriers ou cultivateurs. Ils ont appuyé leurs masures aux parois de murs encore solides ; ils ont démoli de la richesse pour ne bâtir que de la misère; ils ont défiguré, haché, rendu méconnaissable ce vaste ensemble de constructions, qui dut être, sinon aimable, du moins curieux et imposant, car on y rencontre des restes d'architecture de toutes les époques, depuis le xni^ siècle jusqu'au xvn^. Et cependant c'est bien, puisque ce n'est point eux qui ont fait la ruine, et qu'elle peut servir à la vie. Nous errons quelque temps dans l'ancienne église devenue grange. Autour de nous, il y a des charrettes, des tas de foin, des planches, et au-dessus, deux chapiteaux superbes, à la naissance des voûtes : une tête de vieillard, geignant sous le poids qu'il supporte, et une sorte de chimère mélancolique et penseuse, qui fait peine à regarder. Il y a aussi des vivants : deux chats, des promeneurs d'Avignon, invisibles, qui passent en chantant, et, à la hauteur d'un second étage, dans l'ouverture d'une fenêtre, — cellule de prieur ou salle de chapitre, — une femme coiffée en cheveux, une méridionale, qui photographie l'intérieur de l'église. Il y a enfin une rosace comme aucune cathédrale n'en possède ; car la muraille s'est effondrée à moitié, du côté de l'orient, et, par la brèche, c'est le fort Saint-André qui se lève, éclatant de lumière d'or et serti de ciel bleu.

Nous sortons, nous passons près d'un large puits tout tapissé, à l'intérieur, de fougères dont les feuilles, tendues vers le centre, forment des étages de clarté diminuante, jusqu'au miroir de l'eau. La cloche de la chartreuse sonne encore les heures auprès du puits abandonné. Un lambeau de cloître va de l'un à l'autre, et, par un passage voûté, usé, crasseux, on pénètre dans une grande cour.

Ce devait être le jardin du monastère. Il n'a plus d'arbres, plus de fleurs, plus de colonnettes ni de statues. Des logements d'ouvriers font le carré autour d'un terrain nu. Une planche de petits pois, avec ses rames, y représente seule le règne végétal. Vingt gamins, de tous âges, s'amusent dans la poussière et les débris. 3Iais, au milieu du carré, quelque chose du passé vit encore : une rotonde de pierre blanche, posée sur un tertre, découpant en plein ciel ses arcades élégantes. Elle est parfaite de proportions ; elle met une pensée d'art dans ce monde de misère ; elle abrite une fontaine. Tandis que nous la regardons, et que les ménagères, l'une après l'autre, y vont puiser de l'eau pour la soupe du soir, une toute jeune femme, du fond de la cour, là-bas, s'avance vers nous. Elle rit. A cent pas, je vois l'éclair de ses dents qui brillent dans le soleil. Un homme aussi jeune qu'elle marche à sa droite. Elle porte, à bras tendu, un lapin de choux qui se débat.

Toute la cour s'arrête de travailler ou de ne rien faire, pour voir passer la jeunesse. Une voisine m'explique que ce sont deux mariés de quinze jours qui emportent leur dîner. Je ne puis vous dire tout ce qu'il y eut de sympathies, dans la cour Saint- Jean, et d'attentions, et de sourires, et de mots murmurés, à cause de ces deux qui s'en allaient, avec leur lapin et leur air de triomphe, et qui disparurent sous la voûte.

Quelques minutes plus tard, nous sommes au pied des deux grosses tours du vieux fort en ruine, sur le point culminant de Villeneuve, très haut au-dessus du liJiône et en face d'Avignon. La force du jour est diminuée et changée en douceur d'adieu. C'est l'heure extrême où la lumière, encore directe, ne touche plus que la pointe des arbres, des collines et des toits. La poussière des routes s'y mêle et déjà quelque chose de l'ombre de la nuit. Toute beauté de paysage, si petite soit-elle, devient plus émouvante à ce moment. Et elle est ici complète et admirable : très bas, dans le creux du fleuve, une forêt de saules rebroussés par le vent ; au second plan, Avignon, étendu en longueur, et d'où surgit, droit au milieu, une falaise de rochers que couronne le palais des Papes; au delà, enfin, et bien loin, une dentelle d'un mauve très léger, qui barre à demi la plaine du Rhône, et ce sont les Alpilles, dont je

rêve depuis si longtemps, et que la brume, ce matin, m'avait cachées.

Demain donc, nous passerons les Alpilles !

D AVIGNON A SAINT-REMY — LE MAUSOLEE DES JULES — PASSAGE DES ALPILLES — LES BAUX

15 septembre.

Nous avons quitté Avignon de bon matin, M. X... et moi. Nous avons loué un de ces landaus migrateurs qui roulent une trentaine d'années en Europe, voitures de baptêmes, de mariages, d'enterrements, d'excursions, et qui finissent leur carrière en pays musulman, sur les routes de Jérusalem, de Tunis ou d'Oran. La nôtre a encore des ressorts jeunes. Les chevaux pressentent une journée longue ; leur trot est plein de réserve, et je m'étonne d'atteindre si vite le bord de la Durance. Beaucoup de sable, beaucoup de cailloux, beaucoup de ciel, beaucoup de vent. Quand on sort de la route plantée d'arbres, et qu'on s'engage sur le pont, comme c'est bien l'impression de la terre provençale qui vous saisit, de la terre pierreuse, ardente, qui ne doit pas sa beauté à

ce qu'elle produit, mais à la lumière qui lui sert de moisson ! 0 récolte de nos yeux, épis, buissons, forêts immatérielles, qui avez, plus que les autres, vos saisons et vos heures !

Au moment où nous traversons la rivière, toutes les ondulations légères, qui s'étagent de l'autre côté, ont leurs sommets couleur de mica, et leurs creux couleur d'olivier, et deux ruines les encadrent, une tour à droite, celle de Barbentane, deux tours à gauche, celles de Chàteaurenard. Les vers du début de Nerlo me reviennent à l'esprit :

Chàteaurenard dresse au loin ses tours,

Comme deux cornes, au front d'un mamelon.

Mais le château qui est aujourd'hui à terre

Sans portes ni créneaux,

Avec les touffes de thym,

De phlomis blanche et de pariétaire

Qui y fleurissent au printemps,

Au lieu des dames de jadis...

Etait encore fier sous la cape

Du Soleil : les Papes régnaient.

A la sortie du pont, nous entrons cependant au milieu de cultures très variées et de terres très fraîches, mais qui ne comptent pas dans le paysage, parce qu'elles sont basses. Les champs, étroits et longs, ne sont défendus que d'un côté, celui du nord. Contre le mistral, on a élevé toutes les barricades qu'on peut lui opposer utilement et sans

grands frais : des haies d'aubépine taillée, des haies de cyprès, des cordons de platanes coupés à deux mètres du sol, et surtout des claies de roseaux secs, liés en leur milieu par une grosse tresse. Ces palissades limitent étroitement la vue. Elle serait presque nulle, en beaucoup d'endroits, sans les Alpilles, qui commencent à monter au-dessus des arbres. Leur chaîne dentelée barre la route en avant, au delà de Saint-Rémy dont nous approchons sans hâte et sans impatience. L'apparition intermittente des Alpilles et la conversation de mon voisin rendent souhaitable la longueur du chemin.

— Regardez-les, me dit-il. Sont-elles du Midi ! Petites, mais afTectant les plus grandes allures ! Elles ont toutes les formes et tous les accidents des plus hauts sommets, pics, aiguilles de rochers, falaises, plateaux, ravins, prés d'herbe rase en pente ; elles ont jusqu'à des taches de calcaire, pour imiter, chélives, les neiges éternelles !

Et c'est d'une vérité parfaite. Il étend la main, il démontre le tableau, d'Orient en Occident, tout l'horizon tout plein d' Alpilles.

— Ne leur demandez pas de forêts, ajoute-t-il. Elles n'en ont pas. Elles sont là pour la couleur et pour le parfum. Elles sont des porte-bouquets. Au printemps, elles embaument à rendre fou. C'est toute leur fonction.

Il rit lui-même de son enthousiasme : il est redevenu jeune ; il a l'âge qu'on ne perd jamais complètement quand on l'a eu. Mais combien n'ont eu que vingt ans, et n'ont pas eu de jeunesse !

Tout près de nous, les palissades de roseaux continuent de couper la campagne en longues bandes. Mais ces bandes de terre fine sont maintenant couvertes de fleurs qu'on cultive pour la graine. Je reconnais des zinias, des œillets, des balsamines. Il y a aussi, çà et là, au bord de la route, de grands carrés de cyprès bâtis comme des redoutes, et dont les arbres sont tellement rapprochés et feuillus qu'on ne peut voir à l'intérieur du champ qu'ils enveloppent. Chez nous, ce serait l'appareil d'un cimetière. Et d'ailleurs voici les premières maisons de Saint-Rémy, isolées encore, et la route qui commence à monter vers la ville. Mais les carrés sont trop nombreux. J'en découvre un qui a des brèches dans sa muraille de feuilles, et je me lève dans la voiture, et j'aperçois, abrités par les grands panaches sombres, tout un verger de grenadiers et plus de vingt fleurs de pourpre. Et je tire aussitôt de ma poche le livre du seul méridional d'entre les Lyonnais, du « chancelier du félibrige », M Mariéton, et je l'ouvre à une page que j'avais marquée, ou se trouve ce couplet en l'honneur du cyprès provençal : « C'est le cyprès d'Orient, haut, sombre, magni-

fique. Le Nord ne le connaît que chélif et noirâtre... Ici, ses larges haies, lustrées au roulis du mistral, protègent les champs cultivés. »

Je lis ces choses avec tout l'accent que j'y puis mettre, et le verger de grenadiers est déjà loin ; des femmes passent, en costume d'Arles ; une enseigne porte : « Honoré Roumanille, culture de semences »; nous entrons dans Saint-Rémy.

Dix heures.

Ce n'est pas beau ce Saint-Rémy, dont le nom m'était cher depuis longtemps, grâce à Mistral. Des maisons quelconques ; des boutiques d'une banalité lamentable où se vendent les mêmes denrées ou les mêmes objets, dans le môme décor qu'on retrouve dans toute la France. M. X..., qui devine ma déception, m'assure, pour la diminuer, que les arbres de la promenade sont des micocouliers. Mais je me délie. Je regarde les affiches, qui sont un document de premier ordre en voyage. Elles ont plus de couleur que la ville. Le préfet des Rouches-du- Rhône a pris un arrêté, que je suis loin de lui reprocher, « sur la divagation des chiens » ; un autre oiî il écrit cette phrase, sur laquelle le philologue et le chasseur peuvent également rêver : « La chasse à la grive et à ses congénères, au moyen de la glu sur les

cimeaux, est autorisée du l^"" octobre au 15 novembre jusqu'à neuf heures du matin ». Un peu plus loin, le spectacle favori de la région: toros à Eyguières, taureaux à Sénas, toros à Graveson. Mais c'est le mur de la route de Maussane qui est le plus éloquent, le mur que nous suivons en quittant Saint-Rémy, et sur lequel je retrouve, dix fois de suite, la formule tout italienne : « Roger fait l'amour à Rosa ; Chariot fait l'amour à Madeleine ; Vincent fait l'amour à Anaïs... »

A peu de distance de la ville, les terres caillouteuses et montantes sont plantées d'oliviers et d'amandiers. Nos chevaux vont au pas. Nous commençons à dominer une plaine immense, d'un vert triste, qui n'a de bornes ni en arrière ni à gauche, ni à droite et que limite vers le sud, tout près de nous, la dentelle mauve ou mordorée de la montagne. Je sens revivre des souvenirs de Sicile. Je m'en vais, de toute la force de mes yeux et de mon cœur, dans la vallée où il y a tant d'inconnu pour moi, et où la lumière tremble, comme la vie. Je sens que la voiture s'arrête, et je ne m'interromps pas de regarder.

— Vous regardez trop loin, me dit M. X...;la merveille est toute proche de nous.

Il disait vrai. A quelques pas de la route, sur un plateau d'herbe bordé par des oliviers, deux monu-

ments romains sont encore debout, un arc de triomphe et un mausolée, celui-ci intact, et non seulement célèbre, ce qui est presque commun pour les vieilles choses, mais digne de l'être. J'ai été si souvent déçu par les ruines, les tombeaux, les statues, les églises, les tableaux, et trompé par les livres qui les recommandent, qu'ici j'éprouve une joie véritable à dire : « Voilà une œuvre d'art admirable : plus belle qu'elle ne l'était il y a dix-neuf cents ans; allez la voir ; elle n'est pas assez visitée, et cependant c'est une des plus pures visions de beauté qu'on puisse avoir. »

Les archéologues expliqueront que l'édifice a dixhuit mètres de hauteur et trois étages ; que c'est d'abord un soubassement carré, orné de bas-reliefs et posé sur de larges degrés blancs ; puis une construction également carrée, mais ajourée, percée de quatre arches, et enfin dix colonnes corinthiennes disposées en cercle soutenant une coupole et abritant deux statues debout, l'homme et la femme, tournées vers la plaine. Ils ajouteront que les proportions des diverses parties de ce mausolée sont parfaites, et que l'idée est élégante, de ce petit temple rond, sur un soubassement carré. Et ils n'auront pas tort. Mais ce que les mots ne peuvent rendre, c'est la patine du soleil et du temps, sur la pierre qui n'a pas essuyé la fumée et le brouillard des villes; c'est l'atmo-

Sphère où baigne le tombeau ; c'est le paysage qui accompagne de ses oliviers les degrés blancs du socle, de ses lointains mauves la partie médiane, et qui laisse monter dans l'air libre les fines colonnes grecques. Monument et paysage, ils ont été faits l'un pour l'autre ; ils s'embellissent l'un l'autre ; ils ne peuvent se séparer. Mon compagnon de voyage observe à demi-voix :

— Quand les choses se sont caressées ainsi longtemps, quelle harmonie !

Puis, comme un souffle d'air, tout embaumé de lavande, nous vient des montagnes prochaines, passe sur les olivettes et se répand sur la plaine :

— La reconnaissez-vous, la reconnaissez-vous, « la gueuse parfumée » ?

A quelque cent mètres de là, et pendant que nous retournons à Saint-Rémy pour prendre la route des Baux, nous croisons une toute jeune fille, qui monte pieds nus, dans la poussière. Elle est tout à fait grecque de visage, et robuste, et sombre de cheveux, et dédaigneuse jusqu'au tragique, quand le cocher lui demande en provençal où elle va, et qu'il n'obtient que deux éclairs de colère, dont nous sommes frappés, nous aussi, par voisinage.

Midi.

Depuis une demi-heure j'étudie ces amusantes Aljîilles. Même de près, elles font illusion. Quelques oliviers sauvages, quelques genévriers escaladant les pentes, peuvent passer pour des arbres, là où il n'y en a point. J'ai l'impression persistante d'un chemin dans les Alpes véritables, à une grande altitude, parmi des roches à peu près lisses, d'un gris bleu, que les neiges viennent de quitter. Le mistral glacé qui nous pousse enhardit ma conviction. Les chevaux soufflent. Nous avons traversé une sorte de haute vallée, où quelques arpents, fraîchement labourés, font une tache minuscule qui rappelle la terre vivante. Pas une habitation; pas un oiseau; pas le moindre bruit. C'est bien la désolation des cimes. Nous suivons un long couloir, encaissé, sinueux, et je crois être loin encore de l'étape, quand la route tourne brusquement; les murailles du ravin s'écartent ; l'ombre se dissipe ; un cirque s'ouvre au-dessous de nous, énorme, profond, hérissé de roches. Des blocs de pierre ont roulé des sommets, se sont heurtés, brisés, entassés au plus creux du cirque et sur les pentes ; ils ont couvert jusqu'aux moindres places où l'herbe pouvait pousser. C'est un chaos qui doit faire peur, la nuit ou les

jours de tempête. On assure que Dante le vit, et qu'il s'en est souvenu dans la peinture de son enfer. Nous nous arrêtons au bord de l'abîme subitement apparu, et, juste en face, sur l'autre bord, au ras du ciel éclatant, une grappe de maisons dévale la pente. Elle est mêlée aux rochers. Malgré la dis lance on distingue des fragments de tours et de murailles, des toitures sans tuiles, des étages coupés en deux ; on devine une ville écroulée, en miettes, où les quelques cabanes qui subsistent, bâties avec des débris, ont avec les ruines la parenté qui convient. Comment a-t-on pu établir en un lieu pareil, je ne dis pas une citadelle, la réponse irait de soi. mais une ville, la capitale d'un comté, une cour élégante et raffinée? Comment pouvaient vivre, dans cette cuve de roches étouffante en été et sauvage en tous temps, les seigneurs, les poètes, les belles dames amies des fêtes, des chasses et des cours d'amour ? On se le demande d'abord. Puis on songe que la Provence est là tout autour ; que, de l'autre côté, doit s'étendre une grande plaine, douce à regarder, d'olivettes et de garrigues ; que l'horreur de ce cirque pierreux est, comme toutes les Alpilles, une « galéjade ». Et, en observant de nouveau la haute courbe d'en face, j'aperçois en efïet, par quelques brèches, le bleu de la Provence qu'étoilent des villages blancs.

Le cocher, à ce moment, lève le manche de son fouet, et, montrant le cirque et la ville ruinés, dit, par surcroît :

— Voilà les Baux 1

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