LE REGISTRE D'UN CURÉ
Ce devait être un bon homme et un bon prêtre, le rédacteur du gros registre de souvenirs que je viens de feuilleter. Il s'appelait M, Agniel, et, malgré son nom d'ouaille, était curé d'une paroisse de mon tagne. Il le fut pendant cinquante-quatre ans, de 1830 à 1884.
Quand je dis montagne, il faut s'entendre. Toutes les hauteurs sont relatives. Ni Hotonne, ni Brénaz, ni Méria, ni Romagnieu, ni Lutézieu, ni Réou n'admettraient que le bourg de Vieu prétendît être de la montagne. Et, cependant, du point où j'écris ces lignes, il faut monter pour s'y rendre, et assez longtemps. Pour parler net, la paroisse de 31. Agniel se trouve dans la partie moyenne d'une haute vallée.
de ce radieux et magnifique Valromey qui eut, on s'en souvient peut-être, saint François de Sales pour évoque, Honoré d'Urfé pour marquis et, beaucoup plus tard, Brillât-Savarin pour gourmet.
N'ayant pas connu l'abbé Agniel, je ne sais de lui que ce qu'on en peut deviner, d'après un registre où il se met rarement en cause, et ce que m'ont raconté plusieurs de ses paroissiens. Il était de taille moyenne, assez laid dévisage, fortement bâti, rude de manières et d'allures, et d'un cœur qui, au moindre appel, s'émouvait et s'ouvrait. Chaque soir, quand l'ombre, ayant rempli la vallée, monte aux flancs du Colombier et efface les forêts de sapins qui sont toutes rouges au couchant, il entrait dans son église. S'il trouvait là quelques fidèles, il récitait tout haut la prière, et il lui arrivait souvent de s'interrompre pour exprimer une pensée qui lui venait. S'il ne trouvait personne, il priait tout bas, et jamais, quoi qu'il advînt, pendant cinquante années, il ne manqua à ce rendez-vous, si ce n'est pour cause de voyage. Ceux-ci n'étaient pas, en général, très lointains. Il donnait le nom de voyages à des excursions plus longues que d'autres, et qu'il racontait, d'ailleurs, au prône du dimanche : excursion au grand Saint-Bernard, à la Grande-Chartreuse ou à Paris. Une fois pourtant, il s'éloigna vraiment du Valromey. Un de ses amis était mort, lui léguant deux mille francs,
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avec cette mention expresse que cette somme ne serait pas employée en bonnes œuvre, , mais « pour l'agrément du légataire » .
La première idée de l'abbé Agniel fut d'acheter des livres. La seconde fut de partir pour Marseille et de s'embarquer pour la Terre-Sainte. On était en 1848. Il réfléchit, comme il l'avoua par la suite, que les révolutions pourraient le dépouiller d'une bibliothèque, tandis que rien au monde ne peut détruire un beau souvenir, ni la joie qu'on y puise. Peut-être songea-t-il aussi qu'il n'y a point de livre plus aisé à ouvrir et à fermer, ni mieux fait à notre mesure, ni qui soit susceptible, comme celui-là, l'illustration restant la même, de changer de texte avec les années.
Il partit donc. Quand il revint, de tout ce qu'il avait recueilli et noté, il composa plusieurs cahiers. Mais ce n'est pas de ceux-là que je veux parler. On trouverait, sans trop de peine, des voyageurs qui rédigent leurs impressions et même leurs lectures sur ce qu'ils ont vu. Les notes d'un sédentaire sont bien plus rares. L'abbé Agniel eut justement cette idée heureuse, de consigner par écrit tout ce qu'il put découvrir du passé de sa paroisse, et tout ce qui, dans le présent, lui parut digne d'être retenu pour l'avenir.
L'in-folio, relié en parchemin, débute par une des-
cripLion du pays, qui est à la fois savoureuse et classique. « Il est dans le Bugey, dit le manuscrit, une vallée généralement trop peu remarquée, trop peu connue des amateurs de l'antiquité et de la belle nature, et qui mériterait de l'être. C'est le Valromey ou vallée romaine, qui, par son nom seul, témoigne si hautement et si vivement, non pas seulement du passage, mais de l'habitation et du séjour prolongé des Romains... La vallée s'ouvre et s'incline majestueusement au midi, et, par cette admirable disposition, elle aspire comme à Ilots les rayons et la splendeur du soleil. De là, sur tout le versant, ce climat doux et tempéré, si propre à la vigne et à la maturation du raisin; de là l'abondante, la splendide lumière dont le pays est inondé. »
L'abbé Agniel raconte ensuite les origines et l'histoire d'une chapelle bâtie à Vieu, puis ruinée, puis rebâtie, puis ruinée encore par le temps, et qui était placée sous le vocable, — qu'on retrouve à Naples, si je ne me trompe, — de Notre-Dame de populo. Longtemps il fut indifférent, et il s'en accuse, à la voix secrète de ces pierres éparses que l'herbe recouvrait, et même à la tradition locale, qui gardait une légende, la légende du prieur de l'abbaye de Saint- Sulpice-Thézilieu, revenant, sur sa mule, de visiter son vignoble de Machuraz, attaqué par les voleurs au passage de la Dangereuse, faisant vœu de cons-
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truire un pont et une chapelle, et aussitôt sauvé par un bond prodigieux de sa monture qui lui fit franchir l'abîme.
Un jour vint, cependant, où M. Agniel eut un remords, et résolut de relever le petit sanctuaire, sur la colline, à l'entrée du Valromey. C'était un passionné de l'archéologie. Il voulut d'abord contrôler la légende, et s'aperçut qu'elle était tout simplement de l'histoire. On l'assit dans un fauteuil de paille, on le descendit, au bout d'une corde, jusqu'au-dessous du pont de la Dangereuse, et là, il découvrit une niche, et dans la niche une statuette de saint Germain, patron du prieur. Sur la terre ferme, il fit une autre découverte, celle d'une pierre sculptée aux armoiries de l'abbaye, et qui portait, autour de l'écusson, « une guirlande de fers de mule ».
L'abbé n'en fut que plus ardent pour restaurer un monument dont l'origine était maintenant certaine. Il quêta, il reçut, il bâtit, et, quand l'œuvre fut achevée, voulut illuminer. Comment faire? Les petits lampions et les lanternes vénitiennes n'étaient pas très communs à Yieu, vers 1860 ; et puis, la dépense eût été forte. On le crut du moins. Le registre nous apprend que, la première année, on fit venir de Lyon une forte lampe, « avec son réflecteur et un sixain de kilogrammes d'huile de schiste »-
Malgré le réflecteur, ce fut d'un très pauvre effet. Mais la seconde année, quand arriva la fête, l'abbé Agniel eut une idée de génie. Il demanda à ses paroissiens de la plaine et de la montagne d'apporter leurs lanternes, et les lanternes des laboureurs, des vignerons et des bergers firent à Notre-Dame de populo la plus populaire des illuminations.
Tel est le premier récit du recueil. Je ne puis donner que les titres de ceux qui suivent, car ils sont fort nombreux, et entremêlés de notes et de copies. Mais on verra, du moins, par cette simple liste, qu'en racontant l'histoire de son village, on rencontre aisément des sujets qui intéressent même les voisins. C'est une étude sur la fondation, par un ancien employé du ministère de l'intérieur, M. Claude- Anthelme Costaz, d'un hospice pour les vieillards des communes du Valromey et des environs ; une autre sur les antiquités romaines découvertes sur le territoire de la commune deVieu, tombeaux, médailles, bijoux, statuettes de marbre et de bronze ; une autre sur les travaux exécutés à la fontaine du village; d'autres sur les embellissements ou les réparations faites à l'église; la copie d'une lettre que l'abbé Agniel écrivit en 1865 à l'impératrice, afin d'obtenir un secours pour la construction d'une école mixte communale, et qui débutait ainsi : « Madame, il y a trente-trois ans que je suis venu frapper à la
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porte du palais des Tuileries, sous la vénérable reine Marie-Amélie, et ma demande (un ostensoir d'argent) me fut gracieusement accordée. Encouragé par ce précédent... », etc. ; l'analyse de vieilles chartes relatives à la paroisse de Vieu ; le texte des sermons, pleins d'idées judicieuses et quelquefois d'idées très belles, que fit l'abbé Agniel au retour de ses promenades à la Grande-Chartreuse, au Mont-Blanc, à la Chartreuse d'Arvières dont les ruines se trouvent en Vairomey, à l'Exposition universelle de 1867...
Beaucoup de pages sont consacrées aux divers séjours de saint François de Sales dans le Bugey, et, comme on le pense bien, ce ne sont pas les moins curieuses. Le Vairomey, le Bugey, la Bresse, le bailliage de Gex, avaient été cédés à Henri IV par le duc de Savoie, en 1601. Le premier et le dernier de ces territoires relevaient de l'évêché de Genève avant leur annexion à la France, et continuèrent d'en dépendre après le traité. C'est ce qui explique la visite pastorale faite par le saint, en 1603, le 13 octobre à Carbonoz, le 16 à Chanaz... Si vous vouliez l'itinéraire exact, il faudrait vous reporter aux biographies que l'auteur du registre a transcrites, cherchant son bien un peu partout, et rassemblant là tout ce qu'il avait lu. Mais il n'a pas seulement copié. Plus d'un détail est inédit, ou paraît l'être ceux, par exemple,
qui sont relatifs à la construction de la première chapelle dédiée à saint François de Sales, un très humble monument que j'ai vu, sur une pente de la commune de Vieu, parmi les noyers et les ormes, tout près de la fontaine ofi furent trouvés tant de bijoux romains. Par exemple encore, il est raconté qu'en un certain village, les paysans étaient fort affligés, à cause d'une épizootie qui décimait leurs bestiaux. L'évêque passa : il reçut les doléances des pauvres gens, se fit conduire en un chemin étroit, — dont on montre encore des traces, écrit l'annaliste de Vieu, — et, ayant commandé qu'on lui présentât les troupeaux du village, et qu'on les poussât dans le chemin, toucha chaque bête au front, et les guérit. Dans un autre village, l'abbé Agniel témoigne que l'on conservait encore, en 1864, le lit où l'évêque avait couché, et il ajoute : « Ce lit, à colonnes élancées et à double rang de rideaux, conservé soigneusement dans la même famille et transmis religieusement de père en fds, est possédé aujourd'hui par F..., notaire. Pour tous les membres de la famille, c'est plus qu'un lit d'honneur, c'est une vraie relique. De tout temps, il fut le lit réservé exclusivement au père et à la mère, et pour les grandes circonstances seulement, le lit où en cas de maladie, ils voulaient être transportés, où ils voulaient mourir, le lit où tous les enfants de la maison venaient au monde. » Ailleurs, l'abbé a
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recueilli « quelques paroles et quelques pensées du bienheureux, conserS'ées dans ce pays. » J'en citerai plusieurs parce qu'elles sont jolies, laissant à de plus érudits que moi le plaisir d'établir qu'une ou deux peut-être ont déjà été imprimées. Je l'ignore tout à fait. Les voici :
« Mieux vaut taire une A^érité que de la donner sans douceur et de mauvaise grâce. »
« Bienheureux les cœurs pliables, car ils ne rompent jamais, tandis qu'ils verront tout se rompre à leurs pieds. »
A quelqu'un qui lui alléguait le proverbe : « La familiarité engendre le mépris » , il répondait : « Oui, la familiarité indécente, grossière, répréhensible ; jamais la civile, cordiale, honnête, vertueuse, parce qu'elle procède d'amour véritable, et que l'amour vrai engendre l'amour, qui ne va pas sans estime et sans respect. »
« Il faut se plaire avec soi-même dans la solitude, et avec le prochain comme avec soi-même dans la compagnie, et partout ne se plaire qu'en Dieu, qui a fait la solitude et la compagnie. »
« Je ne suis jamais mieux que lorsque je ne suis guère bien. »
Sur ce beau mot, je ferme le registre, espérant avoir prouvé que le curé de Vieu eut raison de composer un livre de paroisse, et souhaitant que
l'exemple soit imité. Ce brave homme réunissait, d'ailleurs, en soi, les conditions qui font qu'une œuvre ne peut pas être banale. Il connaissait son sujet; il l'aimait jusqu'à l'enthousiasme; il écrivait pour le seul amour des choses qu'il avait à dire, et il avait le temps... Lorsqu'il venait d'achever quelque prône comme ceux dont j'ai cité le titre, on le voyait, m'a-t-on raconté, descendre dans son jardin, aspirer l'air ensoleillé du Valromey, et lever, au-dessus d'une plate-bande, cette bêche qu'il avait commandée d'une largeur et d'un poids extraordinaire, et que, de tous les paysans de sa paroisse, il était le seul à pouvoir manier longtemps sans fatigue.
UN BAPTÊMB
<— Tu veux que je parte par un mauvais temps, femme: la neige est partout, et elle est nouvelle.
— T'empêchait-elle de descendre, quand tu me faisais la cour?
— Elle doit être épaisse, dans les clairs de la montagne où le vent l'a soufflée.
— Si le brigadier Gottfried Barth t'entendait, Louis, il dirait que les Alsaciens ont peur de la neige...
Le jeune homme, vivement, haussa les épaules, en signe de défi.
— D'ailleurs, continua-t-elle, cela est nécessaire : tu es un chrétien comme moi, Louis, tu ne voudras pas laisser plus longtemps le petit sans baptême ; il a huit jours déjà ; porte-le en bas ; va quérir le par-
rain et la marraine avec lui; va faire sonner la cloche pour le petit... Ah! que je regrette de ne pas être dans la vallée, pour entendre sonner le baptême de mon fils !
Elle parlait, couchée dans le lit de noyer d'Alsace, au fond de la chambre et contre la muraille ; elle parlait en fermant à demi les yeux, à cause du jour qui était trop clair. Ses cheveux dénoués encadraient son solide visage de paysanne vosgienne, qui n'avait de beauté que sa jeunesse, son teint rose et l'extrême douceur de ses yeux bruns, toujours pleins de son âme. Elle se savait aimée. Elle était habituée à ce qu'on lui cédât. Elle avait choisi, parmi plusieurs prétendants, le garde-cliasse d'un riche marchand de fer de Strasbourg, un des rares Alsaciens pur sang que l'administration avait autorisés pour la surveillance des propriétés privées, dans cette zone frontière, suspecte et toute peuplée de fonctionnaires venus du nord de l'empire. Et, sans doute, Louis Schmidt ne dépendait pas des forestiers ni des gendarmes du quartier; mais il était obligé de les ménager, de les saluer, de les héberger à l'occasion, car il eût suffit d'un rapport de police pour que l'autorisation lui fût retirée de dresser les procès-verbaux, d'éconduire les pilleurs de bois et les braconniers, et d'habiter au sommet de la montagne, plus haut que les forêts de hêtres et parmi les sapins, une maison qui
n'avait de voisins que les arbres, les nuages, la neige et le vent.
Il fallait une certaine vaillance à la jeune femme pour accepter la longueur de l'hiver. A sa place, plus d'une fille de paysan, comme elle, eût regretté la plaine et montré de l'humeur. Mais elle ne se plaignait de rien. Et cela lui donnait une autorité singulière sur son mari.
Celui-ci, pourtant, contre son habitude, hésitait à obéir. Assis au pied du lit sur une chaise basse, il regardait tantôt sa femme, tantôt la fenêtre par où l'on apercevait d'abord un espace découvert, d'une blancheur souple et molle, puis une lisière décroissante de sapins, dont les branches, chargées déneige et ployées, avaient l'air d'ombres très noires sous des feuillages de lumière, floconneux et légers comme la ouate des nuages. L'homme, maigre et grand, la peau tannée, les sourcils déjà broussailleux et les yeux enfoncés, n'avait de jeune que ses minces moustaches relevées, qui rappelaient l'adolescence.
— Si nous n'étions pas si pauvres, dit-il, j'aurais un petit traîneau.
— Qu'en ferais-tu ?
— Je mettrais l'enfant dedans, Rosalie; comment veux-tu que je le porte? Je ne sais pas, comme toi, les tenir sur un bras, et, d'ailleurs, avec l'épaisseur de neige qu'il y a...
— Es-tu bien un homme 1 Embarrassé pour peu de chose I
Elle se prit à rire, en ramenant le drap sur ses lèvres.
— Mets-le dans ta gibecière, Louis Schmidt, elle est profonde assez, et il dormira là, comme dans son berceau, et le froid ne le touchera pas. S'il s'éveille, s'il crie, tu lui donneras la bouteille de lait que j'envelopperai dans de la paille.
Le garde consentit, et décrocha la vaste poche de cuir fauve, pendue au mur, et dont il se servait pour monter les provisions de pain et de légumes secs, de la vallée jusqu'à la cabane, lorsque la saison plus douce rendait facile l'accès du village.
Un quart d'heure plus tard, il fermait la porte de la maison forestière, et faisait le premier pas dans la clairière. La neige était molle ; elle couvrait tout le pays, jusqu'aux autres montagnes au delà du Rhin, que Louis Schmidt venait d'apercevoir à l'horizon, comme de gros coquillages tachés de sable et d'écume. La descente serait pénible. Il s'engagea bientôt dans la forêt, colonnade innombrable, et si lourdement chargée qu'elle était, contre l'ordinaire, toute immobile et toute muette. Les mousses, les pierres, les pistes avaient disparu. La vue était limitée à un cercle très court, au delà duquel les ténèbres s'appesantissaient, et, même dans ce
cercle, l'ordre habituel des ombres et de la lumière était interverti, et la terre plus pâle que le ciel, un ciel gris de plomb, qu'on eût touché de la main.
Le garde tâtait le sentier, en avant, avec son bâton ferré; il avait mis en bandoulière, sur l'épaule droite, le sac gonflé et chaud, qui, parfois, remuait tout seul ; il buttait souvent contre des racines ou des cailloux cachés, ou il enfonçait jusqu'à la ceinture dans des fondrières invisibles.
Après la sapinière, il fallut franchir une pente de roches friables, inclinées, rayées en dents de scie par une piste qu'il n'était plus possible de reconnaître, et qui aboutissait à une forêt de hêtres. L'homme savait les multiples dangers de ce couloir, où le vent de la nuit avait amassé la neige. Il y entra quand même résolument, songeant à la route du retour, qui serait plus rude encore. Mais il n'avait pas fait trente pas, qu'il glissa des deux pieds à la fois. Il poussa un cri d'appel, dont l'écho rebondit inutilement de cime en cime, et, attirant d'instinct, sur sa poitrine, la gibecière qui enfermait l'enfant, croisant par-dessus les deux bras, il se sentit subitement plongé dans une nuit glacée et mouvante, précipité avec elle, soulevé et étouffé par elle, incapable de lutter, tandis que ses oreilles s'emplissaient de vacarme et souffraient, comme s'il eût
été le battant d'une cloche engloutie et continuant de sonner dans sa course à l'abîme.
La lucidité de l'esprit et sa promptitude sont merveilleuses en ces occasions de mort. Non seulement il comprit le péril, et le décomposa en ses trois éléments de froid, de ténèbres et de vitesse furieuse, mais il revit distinctement, avec une précision rigoureuse de détails, l'image de Rosalie, couchée, et pâle, et attentive en pensée au baptême de son fils ; il revit toutes les maisons du bourg, sa m.ère, son père, des compagnons de sa jeunesse, et même un coq rouge qu'il avait jadis apprivoisé et dont il entendit le chant, à cette minute d'angoisse... Il se retrouva à l'air libre, au pied d'un arbre, étourdi, les épaules meurtries, les jambes blessées en dix endroits par le coupant des pierres. Heureusement, le sac de cuir, protégé par les bras de l'homme, avait gardé son trésor, et seule la bouteille de lait enveloppée de paille s'était échappée de la gibecière, et continuait de rouler sur les flancs de la montagne, avec le tourbillon de neige qui ressemblait à une fumée de train.
— Allons, mon petit, dit le père, ce n'est rien ; ne pleure pas : c'est ta pelisse blanche qui nous a coulé sur le dos !
Il se remit en route, péniblement, à travers la hêtrée, portant l'enfant qui ne s'était pas môme
UN BAPTEME 271
éveillé, il n'avançait guère, et plus d'une heure se passa encore, avant qu'il découvrît, toute brune et large assise sur la terre blanche, la ferme du Traquet. Celait la première ferme de la vallée, une maison de bois, isolée, proche de la fron-tière, un peu auberge par conséquent et très indulgente à la contrebande. La fatigue, le froid, l'espoir de sécher ses vêtements à la chaleur du poêle, déterminèrent Schmidt à entrer. 11 monta les trois marches, qui étaient trois morceaux non équarris du même tronc de sapin, et frappa à la porte.
L'hôtesse qui ouvrit était de l'Alsace, rude et tendre. Au grand étonnement de Schmidt, elle n'ouvrit qu'à moitié, passa la tête par l'entre-bâillement de la porte, et demanda avec précaution :
— Que veux-tu, Schmidt? Et qui t'a mis en pareil état ? Réponds-moi tout bas.
Il expliqua pourquoi il descendait de la montagne, et ce qui lui était arrivé.
Alors elle dit rapidement, demi-plaisante et demisérieuse :
— J'ai chez moi, depuis deux heures, le brigadier Gottfried Barth. D est aux deux tiers ivre, et je ne peux pas le chasser... D n'aurait qu'à vouloir être le parrain de ton tils!... Entre tout de même, si tu ne peux pas aller plus loin.
L'Alsacien aperçut vaguement, dans l'ombre de la
salle, un homme vêtu de l'uniforme gris vert à passe-poils verts, qui est celui des forestiers allemands. Il fît signe à l'hôtesse qu'il resterait dehors, but un verre d'eau-de-vie qu'elle lui tendit, et reprit sa route dans la neige.
Quand il se présenta au presbytère de la petite paroisse frontière, il était tellement las qu'il s'évanouit, ou s'endormit, et cela dura deux heures...
En revenant à lui, le garde-chasse Louis Schmidt fut de nouveau étonné. De plusieurs maisons à pignons pointus et à croisillons de bois, des amis étaient sortis pour assister au baptême, des Alsaciens de tout âge, quelques-uns notables du village, et qui portaient encore le gilet à boutons de métal. Ils se tenaient sous le porche de l'église, de l'autre côté de la rue. Là aussi attendait le sacristain, allant et venant, avec un cierge gaufré dans la main ; plus près, dans la cuisine chaude où le garde avait eu tout juste la force d'entrer et de s'asseoir, la servante du curé, sèche, proprette et sans âge, comme une noisette, portait, couché sur ses bras, le nouveau-né qui jamais n'avait été pareillement habillé : bonnet ruche, robe blanche et chaussons blancs, toute une parure de baptême prêtée par un parent du bourg. Les parents eux-mêmes faisaient cercle, des anciens, des moyens, des jeunes, et les fdles avaient mis leur nœud noir du dimanche, deux fois gros comme leur
tête. Le curé prit la main de Louis Schmidt ; il riait d'émotion ; il avait, sur son visage carré, le contentement naïf des surprises qu'on fait aux autres.
— Écoute à présent, dit-il, si ça n'est pas une musique I
Les cloches du bourg sonnaient un carillon comme les riches seuls peuvent s'en offrir, si varié, si vivant, si joyeux et si long, que les moineaux, se demandant sans doute si Pâques n'était pas revenu, se mettaient à pépier sous les toitures de chaume.
— J'ai voulu te remercier, Louis Schmidt, d'être un homme de tant de foi et de si joli courage. Tu donnes un exemple : j'en donne un autre.
Ce fut une belle fête, ce baptême d'un petit pauvre, et. quand elle fut finie, le père avait une larme sur ses joues sèches.
— Ah ! dit-il, ce n'est que trop beau pour nous, et je n'y vois qu'un malheur, c'est que Rosalie n'ait rien entendu de là- haut !
Mais il était écrit que, ce jour-là du moins, les rêves de l'homme seraient accomplis.
Au moment de repartir, comme l'après-midi s'avançait, il vit que les deux enfants de chœur avaient chaussé leurs souliers de montagne et pris leur bâton pour l'accompagner. L'un d'eux, grand déjà et robuste, lui tendait en riant le sac de cuir, fleuri, on ne sait par qui, de vingt roses de mous-
seline, de celles dont on fait les guirlandes. L'autre avait les poches de sa veste gonflées outre mesure. « Provisions de voyage», pensa le garde.
Il se trompait. Le plus jeune emportait deux clochettes à manche de bois, et qui sonnaient comme de l'argent pur.
Et voilà comment, dans la nuit transparente, dans le clair d'étoiles et le clair de neige, trois voyageurs finirent par atteindre le sommet de la montagne; comment Rosalie, tout à coup, entendit le carillon qui chantait à la lisière des sapins et qui s'approchait ; comment elle vit son fils, qui revenait baptisé, couché au fond de la gibecière qu'une main amie avait fleurie ; et comment ses yeux, tout pleins de son âme, s'émurent à la fois de plusieurs joies mêlées.
Nous avions quitté, depuis longtemps, la maison forestière et la première ferme de Méria, bâties, comme tant d'autres, sur l'emplacement et parmi les ruines d'une abbaye. L'après-midi touchait à sa fin. Nous venions de rentrer en forêt, et l'ombre déjà faite des sapinières nous pressait d'arriver. A droite du sentier, et bien en contre-bas, une longue bande de pré, déserte et vermeille, inclinée vers l'occident, s'emplissait, comme chaque soir, d'une lumière afiaiblie, qui venait y mourir. Nous regardions de ce côté, avec une préférence évidente et instinctive. Les troncs des arbres, aux deux bords de l'herbe, les colonnes alignées qui contenaient cette grande vague claire, tout imprégnées par elles,
devenaient transparentes. La lumière se posait sur des mousses, des parois d'écorce, des feuilles, des grains de terre humide qui l'attendaient depuis l'aube, et chaque rayon s'y enfonçait, comme une abeille tardive. Il me semblait, — et bien des fois j'ai cru la même chose à la même heure, — que je les voyais sous la forme de fils d'or très fins et très droits, et que le vent ne remue pas.
Mon compagnon comprit sûrement l'espèce de joie envahissante et frémissante que j'éprouvais.
— Vous aimez, me dit-il, cette coulée de prairie entre deux forêts ; c'est une route pour les bûcherons et les pâtres, et c'est une route lumineuse, c'est YAlba Vie.
Celui qui me parlait et répondait à une pensée que je n'avais pas exprimée, était un propriétaire du Bugey, chasseur passionné, et de la variété supérieure, celle qui observe. Nos provinces sont toutes pleines de ces poètes silencieux. Celui-ci m'avait conseillé d'emporter mon fusil, et nous montions tous deux guêtres, armés, lestés par nos cartouches, mais ne chassant qu'en espérance ou en souvenir.
— VAlba Vie, répéta-t-il. Vous remarquez que le nom est purement latin. Il appartient au patois de ce pays, que je [possède assez bien, et qui a sûrement des origines latines, d'un côté, et allemandes de
l'autre. Pour m'en tenir à quelques exemples de mots dérivés du latin, nous disons : ouva pour grappe, aiila pour marmite, ilfana pour Marie, zamo pour j'aime. Et, sans doute, je ne prétends pas que nous ayons une littérature véritable, mais je connais de petits morceaux qui ne sont pas sans saveur. D'abord cette variante d'une fable. Je traduis pour vous, mot à mot : c'est mon vigneron qui me la récitait, le soir, à la chandelle, quand nous pressions la vendange.
« Colaton et Tamola buvaient ensemble.
» Colaton fait :
» — L'aigle est le plus fort des oiseaux !
» — Et pourtant, le roitelet? fit Tamola.
» — Tais-toi ! Tu radotes !
» — Eh bien, écoute ! Un jour le roitelet dit à l'aigle : « Parions que je monte plus haut que toi? » Voilà l'aigle parti. Il monte en tournant. Il était si haut qu'on ne le voyait presque plus, et il tournait toujours. Et, tout à coup, il dit : « Où es-tu, maintenant, pauvre roitelet? — Je suis là, plus haut que toi. » Il était monté sur ses reins, pas plus pesant qu'une de ses plumes.
— Je crois, dis-je à mon compagnon, que j'aurais deviné la provenance de votre fable, à deux signes, à cet assemblage d'aigle et de buveurs. La montagne riche en vignobles, c'est avant tout le Bugey.
On y trouva du pampre, jusqu'à cinq cents mètres d'allilude, et des buveurs bien au-dessus.
— Aussi la littérature populaire est toute pleine de leurs faits et gestes. Ils ont dû l'inventer, Savezvous, monsieur, que le bruant a deux chants très différents, l'un qui se termine sur une note aiguë et moqueuse, l'autre qui finit gravement et par une note très basse ?
— Je le savais.
— Mais ce que vous ignorez peut-être, ce sont les paroles des deux airs ?
— Absolument.
— Les buveurs ne sont pas comme nous : ils entendent ce que dit le bruant.
IMon vigneron, dont je vous parlais tout à l'heure, me racontait qu'un de ses amis, ayant prolongé un peu plus que de raison sa séance au cabaret, passait au pied de la montagne, pour retourner chez soi. Il frôla de l'épaule un buisson. Sur le buisson, il y avait un oiseau, qui se mit à siffler, de sa voix la plus élevée : « Une petite bouteille pour trois ! Une petite bouteille pour trois! — Malhonnête! cria le lîugiste, voilà ce que tu accordes à des gens comme nous : une petite bouteille pour trois ! Je vais t'apprendre à te moquer ! » En même temps il se baisse, prend une pierre et la lance. L'oiseau s'envole, donne dix coup d'ailes, — plus de cent pas de mon-
tagnard, — et recommence son refrain, un peu plus haut. L'homme le poursuit. Le bruant continue de se moquer. Il dépasse la région des vignes ; il entre dans la grande sapinière ; remonte le long du torrent, où chaque sorbier le voit se poser et repartir ; atteint la région des mélèzes, puis celle des sommets gazonnés, et là, perché sur la dernière branche morte d'un genévrier, il chante enfin sa seconde chanson : « Autant de têtes, autant de pots ! Autant de têtes, autant de pots! — Petit coquin! s'écrie le buveur fourbu et dégrisé, que ne l'as-tu dit plus tôt? Je ne serai pas monté si haut. » Et laissant tomber son dernier caillou, il redescend dans la plaine.
Cette histoire, et d'autres encore, allègent la fatigue, qui se fait mieux sentir aux moments de silence. Mon compagnon, dont les yeux reconnaissent dans l'ombre, les sentiers emmêlés, observe, en guise de conclusion, que cette poésie populaire prouve l'esprit caustique et frondeur des paysans du Bugey. Ils aiment toute aventure, réelle ou inventée, qui tourne à la confusion du plus fort et surtout du plus riche.
— Peut-être aurons-nous l'occasion de le constater, en causant avec les fermiers de la grande ferme, là-haut..., des amis. Nous coucherons chez eux. Ils ont une origine que je vous raconterai... Mais j'aime
mieux me taire, à présent. Nous voici dans la contrée des gelinottes. Ne les troublons pas, si nous voulons que, demain, la chasse soit bonne.
La contrée des gelinottes, c'est, autour de nous, des ténèbres presque complètes ; des masses d'arbres rapprochés, entre lesquelles il y a, parfois, une étoile ou deux, quand on lève la tête. Et l'on voit bien alors que, même la nuit, le ciel est bleu, et que la terre seule est noire. Il fait chaud sous ce couvert des sapins. Nous sommes enveloppés par leurs branches, frôlés par leurs barbes de lichen, baignés dans l'odeur de résine et de mousse verte qui monte de la forêt vers la lune nouvelle.
Quand nous sortons de cette ombre, tout à coup, nous sommes au sommet de la montagne; il y a devant nous une vaste clairière, sans un arbre, prairies tout le long des lisières, puis terres labourées, cultures, chaumes, et, au milieu, la ferme basse, bâtie en rond, et où ne veille qu'un seul point lumineux. Nous nous dirigeons sur cette lampe dont le rayon nous est une promesse, et une bienvenue déjà. J'imagine le groupe des fermiers ; mon compagnon les voit par le souvenir. Il me précède à travers les champs, et je l'entends qui dit, pour me préparer à cette visite : « Tout l'espace découvert appartient à la famille qui va vous offrir l'hospitalité, et elle possède encore un lot de futaie, sur l'autre versant
de la montagne... Laissez-moi parler... Ils sont assez jaloux de la chasse, et nous traiterons l'affaire en patois, la seule langue qui puisse avoir raison du frère cadet... Étudiez ce frère cadet. »
La pièce où je pénétrai bientôt, était la salle commune de la ferme, reconnaissable au poêle de fonte, qui était allumé, à la huche, à la longue étagère, accrochée aux poutres du plafond, et qui portait une rangée de fromages. Près du poêle, trois personnes se chauffaient, ayant achevé leur journée, une vieille femme, qui se leva aussitôt, et dont les yeux étaient remarquablement vifs et hardis, une jeune fille, presque jolie, fraîche comme une Suissesse, coiffée et habillée à la mode des gros villages, qui est celle des petites villes, et qui semblait ne point être chez elle, dans ce lieu sauvage, et un homme âgé, osseux, assez beau de visage, mais beaucoup moins vivant et moins décidé que la vieille femme.
Ce fut celle-ci qui reconnut mon guide, vint audevant de lui, lui répondit en patois, avec ce mélange de familiarité et de dignité qui révèle un paysan de bonne race ou un paysan propriétaire. Elle se mit à préparer un dîner pour nous, envoya son frère à la cave, sa fille à la basse-cour, et fit les honneurs de sa maison d'une certaine façon aisée qui m'étonnait. Elle m'étonnait d'autant plus qu'en face de nous, tout au fond de la salle, un quatrième personnage
était assis, ce frère cadet que mon compagnon m'avait annoncé, et qui paraissait être à peu près idiot. Il pelait avec son couteau un bâton, sans doute un aiguillon pour les labours prochains, et, les yeux inégaux, la bouche entr'ouverte, les épaules soulevées par un tic nerveux, il ne prononçait aucune parole, et ne s'intéressait à aucune.
Deux ou trois fois cependant, et tandis que nous parlions de nos projets de chasse pour le lendemain matin, je crus voir, au coin de ses lèvres, un sourire mauvais et rapide.
— Vous avez ici, me dit tout bas mon compagnon de route, lorsque nous eûmes gagné la chambre qu'ils avaient tous, je crois, abandonnée pour nous, un exemple d'atavisme curieux. Ces gens descendent, à la troisième génération, d'une jeune fille de petite bourgeoisie, qu'un valet de ferme avait séduite. Elle devint la risée du village où elle habitait, dans la plaine. Ses parents la réduisirent en une sorte de captivité, et la traitèrent, dit-on, si rudement, que la pauvre fille tomba malade, de honte et de chagrin. Elle en serait morte peut-être, si un oncle ne s'était trouvé, qui dit un jour à sa nièce : « Épouse-le donc, mais tu vivras au haut de la montagne. Je viens d'acheter pour toi une clairière et une cabane dans la forôt de IMéria. Je te les donne. Défriche les terres, et ne redescends plus parmi nous. » 11 en fut ainsi.
Vous avez pu constater tout à l'heure que cette union mal assortie a produit une race étrangement inégale. Ce frère cadet a peu d'esprit.
— Assez pour nuire, lui répondis-je. Il ne goûtait pas nos projets de chasse, j'en suis sûr.
Mon compagnon me rassura.
Le lendemain, le départ pour la chasse était fixé à cinq heures du matin. C'est l'heure où les gelinottes sont encore dans les grandes sapinières. Nous savions qu'il en existait une compagnie, une seule, et nous connaissions la remise.
Avant quatre heures, — nous dormions mal, à cause du bruit des bêtes dans l'étable, au-dessous de nous, et du chant des coqs dans le poulailler, — j'entendis, au bas de la fenêtre, la voix d'un homme qui appelait son chien. Je me levai, je traversai la chambre et j'aperçus dehors, dans le jour à peine ébauché, le cadet qui causait avec sa sœur aînée, la longue, et vive, et accueillante maîtresse de la ferme. Un peu plus tard, et au moment où nous allions franchir le seuil de cette maison hospitalière, et où nous respirions, debout, près de la porte ouverte, la première boufïée d'air frais venue des bois, je crus qu'on avait tiré un coup de fusil du côté de la futaie aux gelinottes.
Mais je n'en eus la certitude que vers le soir. Nous fîmes, en effet, une promenade exquise, nos fusils
sur le bras, du haut en bas des pentes boisées. Mais pas une fois nous n'eûmes l'occasion de tirer. Nous ne trouvâmes de gibier qu'au retour et dans la maison que j'habitais.
Pendant mon absence, un homme aux yeux de fou, et qui disait des mots sans suite, était venu apporter une superbe poule gelinotte, se l'était fait payer, et avait aussitôt regagné la montagne.
J'ai visité hier l'un des couvents abandonnés pour cause de persécution religieuse.
C'était une Chartreuse, une des onze qui existaient en France avant la liberté d'association, et la troisième de l'Ordre par la gloire de son ancienneté. Elle datait de 1115. En ce temps-là, deux hommes que la vieille chronique de Samuel Guichenon qualifie de grands personnages, Bernard et Ponce, guidés par une vocation nouvelle, laissèrent l'abbaye bénédictine d'Ambronay, avec la permission de leur supérieur, — ils n'eurent point à en demander d'autre, — montèrent jusqu'au désert des Portes, et y fondèrent un monastère, quittant ainsi la vie en commun pour la vie en solitude, et la règle de saint Benoît pour celle de saint Bruno,
Le lieu que Guichenon désignait, au xvii' siècle, sous le nom de désert, est encore passablement sauvage. Il se trouve presque au sommet d'une montagne longue, entre Ambérieu et Belley. Au bas d'une des routes qui y mènent, à la sortie de la petite et jolie ville de Lagnieu, le Touring-Club a placé un poteau avec cette inscription : « Chartreuse de Portes, 17 kilomètres, altitude 1052 mètres ».
Je commençai de monter, de bon malin. Le paysage est large dès le début, et devient rapidement immense. Au premier plan, au-dessous du lacet de la route, le Rhône, encaissé, écume, et tresse ses eaux comme un torrent.
— Il y avait là, autrefois, me dit un de mes compagnons de promenade, un cabestan que tournaient six paires de bœufs, et qui faisait franchir aux bateaux à vapeur le saut du Rhône. A présent, il y a un canal latéral, mais les bateaux à vapeur ont abandonné la partie.
Les yeux suivent le fleuve aisément et mollement, comme entraînés par lui. Ce qui était relief, talus ou colline, arbre ou buisson, peu à peu perd ses lignes, à mesure que la distance augmente, et ne survit qu'en lumière. Le Rhône tourne à angle droit; il coule à travers la plaine de la Valbonne. On voit le clair de l'eau, parmi les verts et les bleus embrumés des lointains, jusqu'à l'extrême horizon, où
étincellent parfois, dit-on, les vitres de la Croix- Rousse. Puis, lef chemin que nous gravissons ayant lui-même changé de direction, nous cessons d'apercevoir le Rhône, et notre montagne en domine d'autres, celles du Bugey, boisées, arrondies de sommet, presque toutes barrées ou couronnées d'une ligne de falaises à pic, dont la pierre, grise ou mauve le jour, devient rose au couchant.
Nous ne sommes qu'au matin. Les pentes de roches sont grises. Entre ces deux paysages, celui du Rhône et celui des montagnes couvertes de taillis, allant de l'un à l'autre, nous montons. Nous ne croisons ni voiture ni automobile. A peine si nous rencontrons deux ou trois paysans qui descendent d'un village, Souquelin, au-dessus duquel les blés mûrs se déploient en éventail. Il fait très beau. Mais je n'ai pas cette joie que la lumière et le matin mettent au cœur, d'habitude. Je pense à ceux qui sont descendus, comme ces paysans, et qui ne sont pas remontés. Je souffre quelque chose de leur peine. Je songe à ces braves gens, contre lesquels il n'y avait point de reproches, et qui ont accepté l'exil afin d'affirmer et de sauver le droit que j'ai, et que vous avez, et qu'ils ont, de vivre seuls ou en commun, selon qu'il nous convient.
Le vent fraîchit, bien que le soleil soit déjà haut. Les champs de blé ne tiennent plus autant de place
entre les taillis en pente; mais ce sont les prés maintenant, des gazons ras, veloutés, pleins de sauterelles et de serpolet. Nous approchons de la cime. Pour la première fois, depuis le bas de la montagne, une futaie de hêtres couvre le chemin de ses ramures inclinées, élargies et à jour. Et tout à coup, par un brusque détour, nous arrivons devant une prairie creusée profondément et qui monte vers le sud, et sur laquelle est assise, d'un bord à l'autre, la masse pressée des bâtiments, la ferme, les granges, les douze pavillons qui sont autant de cellules de chartreux, et, au milieu d'elles, la chapelle, levant sa flèche pointue au-dessus des toits. Un mur, comme ceux qu'on voit dans les images représentant les vieilles villes, enclôt la partie réservée, la cité de la prière, du silence et de la paix.
Elle paraît être aujourd'hui la cité de la mort. Nous ne voyons personne. A deux cents mètres de nous, en avant, la grande porte du monastère, cintrée, peinte en vert, surmontée de trois petites statues blanches, fait une tache immobile dans la longue muraille. C'est dimanche ; les fermiers eux-mêmes ont quitté les prés, dont les pentes enserrent les bâtiments et qui se mêlent, un peu au delà, de quelques planches d'avoine. Il n'y a point d'eau courante. L'unique bruit est celui des cigales.
Cependant, lorsque nous arrivons au terre-plein,
devant l'entrée, nous découvrons, dans un coin, trois valets de ferme qui jouent à la boule. Grâce à mes compagnons de route qui connaissent le régisseur, il va nous être permis de parcourir ce qui était hier une maison vivante et hospitalière.
Nous entrons dans une première cour, qui s'évase en forme de trapèze. Elle est pleine d'herbe en graine, toute jaune, qu'un faucheur a commencé de couper. Au fond de la cour, par quelques degrés de pierre, nous gagnons un vestibule, et par le vestibule la chapelle. L'idée d'abandon se précise. Elle est maintenant écrite partout, et de façons si diverses, et toutes si pénétrantes 1 La chapelle a encore ses lambris, ses stalles, son jubé de bois ciré, ses voûtes claires, et, dans la paroi gauche de chaque stalle, on voit encore le clou qui servait à suspendre la lampe de chacun des moines, quand ils venaient pour l'office de nuit. Mais les Pères ni les Frères ne suivent plus les cloîtres, silencieux dans leur robe de laine blanche, au son de la cloche qui les appelait à intervalles réguliers, pour prier en commun. Les ornements ont été enlevés de l'autel. Sur le parquet, une tache pâle et des trous de vis marquent la plaoe où était fixé le pupitre pour la lecture des leçons, A la porte, un tableau avec des chiffres indique à quel autel durent célébrer leur messe, pour la dernière fois, les Pères Maximin, Bernard, Anthelme,
Ayrald et les autres. Un second tableau distribue entre eux les fonctions liturgiques, au chœur. Et tout près, l'un de mes compagnons ayant ouvert une porte :
— Venez, me dit-il. Voici le jardin où on cueillait d'habitude les fleurs, pour la décoration de l'église.
Je reste sur le seuil. Ce n'est qu'une grande confusion d'herbes, où la main de l'homme se reconnaît à peine. Les mauves sauvages ont envahi les allées et les plates-bandes. Parmi elles et parmi les graminées sèches, le long des murs qui partout protègent la solitude, je découvre seulement une douzaine de pavots doubles et deux lis qui ont oublié de mourir cet hiver, par la neige, ou cet été, par le chaud.
Nous rentrons dans le cloître, autour duquel sont bâtis les ermitages. Le premier de ceux-ci était, je pense, habité par le religieux chargé du soin des ornements et des vases sacrés. La devise inscrite sur la porte semble le dire. Mundambii qui fer'tis vasa Domini. Un peu plus loin, ce devait être la maison d'un « officier ». Il a choisi pour légende : Nemo securè prœest nisi qui libenter subesl. Un autre répète, après saint Bernard : Obeata soliludo! sola beatitudo! Pureté! Humilité! Recueillement! Les malheureux ! Ils ont été bien naïfs ! Si, au lieu de ce triple idéal.
ils avaient choisi le contraire, les mœurs faciles, la \iie ambitieuse et brouillonne, ils seraient encore en France. Ils n'auraient point eu à souffrir. Aucun ministre ne les eût touchés. Ils auraient même tenu leur rang, et célébré la vertu aux distributions de prix.
J'ai honte de penser qu'une partie de cette noblesse, la plus certaine du monde, la plus ouverte et la plus rare, nous a quittés. Hélas I je ne puis en douter. Chaque cellule que je visite achève la preuve commencée. Dans le réduit où chaque religieux fendait sa provision de bûches de hêtre, il est bien resté un peu de bois, et quelquefois la hache, mais l'ateiier contigu, l'atelier de tourneur ou de menuisier, n'a plus d'outils ; le cabinet de travail n'a plus de livres; le lit de planches ne porte plus la paillasse sur laquelle le Chartreux dormait, tout habillé. Et les jardins minuscules qui complétaient l'ermitage, si on devine encore l'amour plus ou moins grand des fleurs qui animait leurs maîtres, sont tous désolés, lamentables, condamnés à n'être bientôt qu'un buisson d'herbes et de ronces. Ici, cependant, le long d'un mur, des petites fraises ont mûri ; là des graines ont levé toutes seules, et donné leurs fleurs, belles Ionises, œillets, myosotis, pensées d'automne...
Je sortis, ne pouvant supporter plus longtemps la plainte de toutes ces choses, et je montai au delà du
couvent, jusqu'à l'endroit où un champ d'avoine frissonnait au vent, parmi les prés ras. De là je dominais la Chartreuse, je suivais du regard le mur d'enceinte et le dessin régulier des constructions. Je songeais à cette vie austère, très remplie et très ordonnée, qui avait cessé. Le silence était absolu. Soudain une belle cloche grave tinta dans l'air. La montagne répondit vite, comme habituée. J'écoutai. C'était la cloche conventuelle qui sonnait V Angélus. Les moines sont tous partis ; mais elle est demeurée. Elle est la dernière chose qui soit soumise à la règle ancienne. Elle prie encore un peu, elle qui comptait autrefois les heures nombreuses de leurs prières. En se retirant, ils ont donné l'ordre de la sonner trois fois le jour, au désert de Portes. Et je suis sûr qu'ils l*entendent, dans le rêve triste du loin.
VERS LA VALLÉE d'aOSTE
Revoir un coin d'Italie, fût-il grand comme la main et sans musée; y entrer tout doucement, à pied, ce qui donne le temps d'espérer ; connaître le point précisément où passe la frontière, oîi le petit frisson est de rigueur, oîi l'on peut dire : « Le pré de gauche est français ; cette avoine de droite est italienne » ; savourer, comme un barbare, ou comme une caille, la joie d'aller au sud ; descendre alors la montagne, dans l'enchantement d'une route nouvelle et des voyages anciens qui revivent et font cortège : c'est une tentation. J'y ai succombé.
Pendant une première journée, mes deux compa-
gnons de route et moi, nous avons remonté la vallée de l'Isère, d'abord en chemin de fer, depuis Montmélian jusqu'à Moutiers, puis en voiture. Il n'y a pas moins de quatre heures de dilligence, toujours au pas, pour atteindre Bourg-Saint-IMaurice, où nous passerons la nuit. Et cela se supporte, même aujourd'hui. Je trouve au surplus un certain charme à cette lente ascension sans fatigue et sans bruit. Elle permet une chose que l'automobile et la bicyclette rendent impossible ou difficile : de méditer le chemin et de trouver en soi, quand l'excursion s'achève, une image qui n'est pas celle de nos yeux, — image toujours particulière et de peu de durée dans la mémoire, — mais un paysage inconsciemment travaillé, simplifié et qui demeure à jamais, parce qu'il est nôtre. L'Isère nous appartient de la sorte. Elle a des eaux couleur de schiste, abondantes et puissantes; elle saute peu; elle court et couvre les roches de son lit; elle donne l'idée d'énergie et de travail; on ne peut s'empêcher de songer : « Quelle belle tourneuse de roues ! » Les montagnes la serrent de près, presque toutes boisées, avec des rayures en zigzag, qu'ont tracées les avalanches d'hiver, et où se reconnaît souvent la tache, d'un violet pâle, de l'ardoise du pays. Elles ont des pentes rapides. Dès qu'elles s'ouvrent un pou, à l'entrée des gorges, sur la motte de terre végétale apportée par un torrent, une
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vingtaine de maisons se groupent et s'épaulent autour d'un clocher dont l'aiguille est de fer blanc. D'autres, isolées, s'étagent dans la forêt, au moindre ressaut des pentes. Un peu d'herbe les enveloppe et les désigne. Puis la sombre montée des sapins reprend. Us ne vont pas jusqu'aux sommets. Des roches les dépassent, ou des prairies toutes rases. Et bien au-dessus, en plein ciel bleu, pour bien prouver que nous sommes en haute montagne, deux glaciers se lèvent, disparaissent, reparaissent, et, je ne sais pourquoi, retiennent le regard et l'àme elle-même, celui du Pépin, qui semble un talus de neige et celui du mont Thuria, tout aigu au contraire et pareil à une lance en diamant.
Cette attirance des glaciers ne vient pas de leur blancheur, ni même de la rareté du spectacle, pour nous qui sommes des plaines, mais peut-être d'une idée de repos, de fraîcheur et d'asile, rêve obscur de toute vie.
J'ai oublié de dire, en effet, que la chaleur est grande, malgré l'altitude, que la vallée de l'Isère profite de cette journée pour mûrir ses moissons clairsemées, et que si l'une des rives est déjà entrée dans le soir, l'autre, celle où passe la route, reçoit le soleil et sert de réflecteur.
Un de mes compagnons de voyage, qui était encore récemment officier d'alpins dans cette région.,
me fait remarquer que les sapinières les plus belles sont presque toutes orientées au nord-ouest.
— Sur le tronc des arbres, me dit-il, on reconnaît la direction du nord-ouest à l'abondance des mousses. Et les forêts sont de la mousse, pour les Alpes. Avezvous remarqué aussi le grand nombre de mélèzes qui se mêlent aux sapins de la Taren taise ? Ce sont eux qui fournissent ce bois très rouge dont sont faites les charpentes et quelquefois les parois des chalets.
— Et ces feuillages plus clairs et buissonneux, le long des chutes d'eau?
— On les nomme ici des « vernes » . Les coqs de bruyère s'y plaisent. Avez-vous chassé le coq?
— Jamais.
— Quel joli coup de fusil 1 Au milieu de septembre, s'en aller là-haut, avec un bon chien, battre les touffes de rhododendrons... Croyez-moi, pas une chasse de la Beauce ne donne ces émotions-là !
Et nous causons coqs de bruyère, gelinottes, perdrix blanches, lièvres blancs et aussi, naturellement, des garnisons de frontière, des hivernages dans les postes d'alpins, à deux mille mètres en l'air... Il parle, avec un amour que je sens bien sincère et profond, de cette vie exceptionnelle, pleine de fatigues, d'initiative et de dangers, qui ferait horreur à tant d'autres. Il la regrette. J'éprouve un sentiment de réconfort à voir cet homme tout jeune, d'esprit ouvert et
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de culture affinée, ne se plaindre de rien, vanter ses camarades et ses soldats d'hier, le faire avec mesure dans les mots, sachant que l'éloge qu'il donne pourrait lui être adressé, et ne montrer son émotion qu'à un tout petit signe involontaire, à un défaut d'assurance dans la voix, quand il est amené à dire : « C'était l'an dernier, au moment où j'ai donné ma démission. »
Le jour baisse ; la route devient plane ; elle tourne ; ô merveille, elle descend même à cent pas de nous, et nous allons trotter ! Mais non, c'est là un espoir vain. Sur la pente, après le tournant, voici une double rangée de maisons qui s'enfoncent dans l'ombre bleue ; voici des lumières qui tremblotent, des gens assis aux portes, des ruelles coupant en tranches la rue à demi éclairée, un étalage de costumes de la Tarentaise, tout clinquant malgré l'heure, une grande épicerie où brûle une petite lampe parmi des pots sans nombre, des groupes de notables, quelques promeneurs imprécis qui rentrent, dominés de très haut par la courbe de leur alpinstock, comme l'était Éliézer au puits de Rebecca, dans les images de mon enfance ; voici un hôtel en pleine crise d'activité, de cuisine et de santé, et un poteau indicateur qui explique tout : « Bourg- Saint-Maurice — défense de courir avec un véhicule quelconque » . Le nôtre a ponctuellement obéi. On le remise et nous entrons.
Le lendemain, au lever du soleil, — toujours un peu tardif, il est vrai, dans la montagne, — nous sommes loin déjà sur les sentiers qui conduisent au poste de la Redoute Ruinée, le dernier poste français, qui commande le col du Petit-Saint-Bernard. Nous quittons la région cultivable. Quelques planches d'orge ou d'avoine ont encore pu mûrir et viennent d'être coupées. Les gerbes, toutes menues, sont groupées en forme de tentes, la dixième coiffant les neuf autres, et les protégeant. On les engrangera quand les prés des sommets seront fauchés. Car tous les hommes valides, et beaucoup de femmes et d'enfants sont là-haut, pour la fenaison, au-dessus de ces à pic formidables, dans ces plis gazonnés, d'un ton de pierre précieuse, et que rompent tout à coup des éboulis de pierre noire. Les cabanes sont presque désertes. Trois belles filles descendent d'un de ces prés qui seront des champs de neige dans un mois. Elles viennent à travers les bouleaux. Elles rient. Elles portent le lait à quelque « fruitière » cachée parmi les sapins. Un soldat monte, poussant un mulet chargé de pain, et j'admire la vigueur de ses jarrets que serrent des bandes de laine bleue. Il nous dépasse, et continue du même pas que s'il marchait sur le boulevard. Je vois quelque temps son béret qui se balance entre les arbres grêles. La solitude nous ressaisit. La végétation s'appauvrit. Le vent^
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qui souffle par-dessus les crêtes, commence à nous atteindre. Nous grimpons parmi les pierres, sur des pentes désolées, où s'accrochent seulement quelques touffes de rhododendrons. Mais la beauté n'a fait que se déplacer. Elle est dans les cimes neigeuses qui se montrent et se multiplient, et étincellent, et forment bientôt la couronne, couronne de duc, assurément, faite de vingt pointes, aiguës et blanches.
Le chemin que nous suivons n'est que sauvage et rude en la saison où nous sommes. Mais, pendant l'hiver et le printemps, il est dangereux. La tourmente, le froid et sui'tout les avalanches n'y font que trop de victimes, malgré les poteaux qui jalonnent la passe, — comme dans les mauvais endroits de la mer, — malgré les refuges établis de distance en dislance, malgré les précautions et la grande habitude que les hommes ont de la montagne. Je lis à ma gauche, sur une grosse roche: « Le IP bataillon de chasseurs, à la mémoire des camarades Plumey, Ganachas, Grand; 3 février 1897 ». Le sergent Plumey venait d'être médaillé de la médaille militaire ; il descendait avec un petit détachement, lorsque le mauvais temps les prit. Une avalanche, se précipitant du haut du col des Embrasures, emporta sur la pente et ensevelit les trois hommes de tête. Et ce ne fut pas tout; car trois autres hommes, après avoir essayé de sauver leurs camarades, vouluren
regagner la Redoute Ruinée et se trompèrent de route, à cause de la tourmente qui soufflait, et tombèrent dans le « Creux des Morts » .
Le paysage qui nous enveloppe est en harmonie avec ces souvenirs tristes. Rien que des pentes d'éboulis, que crèvent çà et là, des épis de roches plus résistants et du même gris. La Redoute ellemême est toute grise, et bâtie sur une arête qui, en avant, barre le ciel. Nous arrivons à onze heures. Qu'y a-t-il de l'autre côté, là où se devine un gouffre? A peine les présentations faites, et pendant que je cause avec plusieurs jeunes officiers, dont deux sont désignés pour le prochain hivernage et parlent avec une jolie gaieté des charmes do la saison, un de mes compagnons m'appelle :
— Venez voir le Petit-Saint-Bernard I Venez voir du vert !
J'accours ; je me penche. C'est, en effet, un paysage tout vert et sans une feuille d'arbre. Au sortir de notre désert de pierre, il éblouit. Il m'apparaît comme une immense coupe oblongue, très creuse, aux courbes régulières et toutes vêtues d'herbe. Rien que de l'herbe, d'une infinie douceur de ton, depuis le sommet des montagnes jusqu'au plus creux de la coupe verte, où passe une route droite qui est la route d'Italie, où luit une seule maison blanche, qui est l'hospice du Petit-Saint-Bernard. Pas un sapin,
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ni même un buisson, de quelque côté qu'on se tourne. Quelle belle aquarelle on ferait, avec des pentes bien lavées et sans renouveler sa couleur, si l'on pouvait traduire l'immensité, et faire tenir dans un dessin tous les rayons qui flottent ici et qui ne se posent point !
Quelques heures plus tard, je roulais, dans une diligence italienne, à travers cette vallée d'Aoste dont le nom, bien souvent, avait éveillé en moi un désir de voyage. Nous avions laissé en France presque tous nos nuages. Il nous en restait juste assez pour craindre la pluie du lendemain. La voiture descendait indéfiniment. Les chevaux trottaient. La vallée ne ressemblait pas à celle de l'Isère. Elle était plus large. Elle était plus gaie. Elle avait, la barrant à moitiéet soudés aux montgnes, mille éperons verdoyants, panachés, envignés, et, sur chacun d'eux, un château habité ou en ruine. Les ruines étaient en majorité. Je trouvais délicieuses ces silhouettes romantiques. Et puis, j'avais déjà toute l'Italie autour de moi. Sur le siège, un médecin de Rome, à large bouche, — la bocca romana, — querellait en plaisantant le cocher, et s'interrompait pour montrer, sur un talus, une marguerite blanche des Alpes, en la saluant d'un geste fin et de trois mots sonores : « hellissimo e raro ! » Un habitant de Bari développait à sa voisine
une théorie sur les femmes. Une jeune Valdotaine, échappée de quelque petit café de la montagne, bavardait, tantôt en français, tantôt en italien, parlait de Courmayeur comme d'une ville, énumérait ses relations dans l'armée de Victor-Emmanuel IQ, donnait au médecin de Rome des recettes de cuisine, et prononçait, avec un accent merveilleusement chantant et ailé, le nom d'un glacier que nous avions à notre droite, la Grivola. Un Génois se taisait.
Ce fut la Valdotaine qui me fît observer que les noms propres, dans la vallée, étaient français, que les noms des rues et les enseignes étaient écrits en français.
— Nous avons les deux langues, dit-elle. Elles sont enseignées toutes deux dans les écoles. On prêche en français, toujours, et, si on ne nous envoyait pas tant de fonctionnaires italiens, nous serions comme nos pères, qui ne savaient que le français.
— La belle affaire ! dit le Romain.
— Nous y tenons, dit un curé de la vallée, derrière moi. Notre cathéchisme est français. Et il est bien vrai qu'il y a progrès de l'italien, pour la raison qu'exprime mademoiselle. Les ministres sont toujours contre nous, contre nos coutumes particulières. Mais nous avons pour nous notre maison royale 1
Le Génois interrompit, avec un sourire :
— Le val d'Aoste, c'est la Vendée de l'Italie !
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— C'est leur Savoie, à présent, fit le Romain.
— La preuve, continua l'abbé, c'est que, samedi dernier. Sa Majesté est venue dans la vallée pour chasser le bouquetin, comme elle fait chaque année. Qui lui a souhaité la bienvenue ? Le sous-préfet et le syndic, et tous deux en italien. Eh bien! comment le roi a-t-il répondu? Je vous l'apprendrai. Il a répondu au sous-préfet en italien, parce qu'il parlait comme roi d'Italie, mais il a répondu au syndic en français, parce qu'il parlait comme Valdotain...
Le fait était vrai. Je m'en informai. Le soir même, sur les murs d'Aoste, je lisais, d'ailleurs, cet avis du syndic, daté du 11 août, et que je transcris, et qui n'est pas écrit en italien ;
« Concitoyens, j'ai l'honneur de vous annoncer que Sa 3Iajesté le roi arrivera dans notre ville demain à sept heures et demie, dirigé à ses chasses de Valsavaranche.
» Entre ses deux grands voyages politiques, notre jeune roi a voulu revoir cette fidèle vallée d'Aoste, qui fut tant aimée par son auguste père, de sainte mémoire, et par son grand aïeul.
» Comme eux, il vient s'y reposer quelques jours des soucis de la royauté...
» Sa Majesté arrive en forme privée, mais cela ne saurait empêcher nos sentiments de se manifester dans tout leur éclat...
J'ai trouvé charmante cette petite cité d'Aoste. C'est là un mot bien vague, et qu'il faut expliquer.
Elle a le charme, d'abord, des vieilles villes qui ont leurs ruines en ordre, je veux dire à la place d'origine, et non dans les musées. Un Valdotain me disait hier soir, avec orgueil : « Nous avons une notable partie de nos murailles romaines ; savez-vous bien, monsieur, que c'est une des enceintes les mieux conservées de l'Europe? » Et il n'y a pas que les murailles et les tours ; il y a les restes d'un théâtre, d'un amphithéâtre, un pont où les arrière-petits-fils des gamins d'aujourd'hui passeront encore, un arc de triomphe à peu près intact, des colonnades et des piliers ensevelis à moitié dans les caves, tout autour de la cathédrale, et surtout une porte Prétorienne à trois arches inégales, construites en pierres énormes, immuables, usées seulement de visage et impressionnantes comme une légion ressuscitée. Le Moyen âge et la Renaissance ont laissé de jolis monuments à côté de ces grandes ruines. L'archéologue qui veut
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bien me guider à travers sa ville d'adoption, — un chanoine plein d'érudition et plein d'esprit, — me rappelle les Italiens que j'ai tant de fois suivis et écoutés avec une pointe d'émotion, quand ils m'expliquaient leur cité ou la campagne prochaine. Il a comme eux la connaissance passionnée du coin de terre qu'il habite, l'œil fin qui caresse les choses et revient vers vous chargé de pensées, le tact et, mieux que cela, l'habileté de choisir parmi les détails ceux qui doivent plaire à un Français, et cette sorte de dévouement qui n'épargne ni la fatigue, ni les heures, ni les mots, quand il s'agit de la gloire municipale. Il me montre ce délicieux prieuré de Saint- Ours, tout construit en briques, avec des terres cuites encadrant les fenêtres à meneaux, une œuvre exquise, à mon avis, et, comme il me voit devenir immobile et muet, ce qui est une forme d'admiration non douteuse, il se réjouit.
— Vous l'aimez ?
— Tendrement.
— Je connais la personne qui habite le prieuré. Je crois que je pourrai vous faire monter. Il y a une ancienne chapelle...
Nous montons, en efïet, et tout en haut, sous les toits, nous entrons dans ce qui fut une chapelle, dans ce qui est une pièce abandonnée. Une hirondelle s'échappe quand j'ouvre la porte. Elle a son
nid sur une corniche, au-dessus des fresques. Car tous les murs sont peints. Et ce ne sont peut-être pas des peintures de grands maîtres, mais ceux qui les ont faites croyaient à quelque chose, et atteignaient à la nouveauté par la vérité. C'en est le chemin. Je le dis à mon guide. Il me répond :
— Je pense que de nos jours, l'art est trop analysé avant d'être senti.
Ravi de la réponse et des souvenirs de ma journée déjà formés en chœur et chantant, je redescends et je vais où il me mène. Nous visitons la collégiale de Saint-Ours, et son cloître, une merveille, dans cette famille des cloîtres où les merveilles sont presque la règle. Vous verrez là, quand vous irez à Aoste, des colonnettes de pierre noire, qui sont du xii^ siècle, et qui portent dans leurs chapiteaux la fantaisie de dix poètes du temps, qui avaient des idées et qui ne signaient pas, des fleurs, des lianes qu'il a fallu rêver longtemps, des saints qui sont persuasifs encore après sept siècles, des fables en plusieurs tableaux, comme celle du renard et de la cigogne ; vous verrez, au-dessus, des pentes de toits gris, formées de dalles bien unies, et au-dessus encore vous verrez la pointe des montagnes bleues.
La pensée avait ainsi des étages pour monter.
Ceux qui sont toujours à la hâte, et ne peuvent donner qu'un coup d'œil à tant d'oeuvres qui furent
méditées dans la paix, comprendront le regret que j'éprouvai en quittant si vite le cloître de Saint-Ours. , Il fallait ne pas ignorer la cathédrale, ses boiseries, son trésor. Et la ville, tout autour, est amusante, avec ses vieilles maisons à belvédère, ses façades peintes dans le goût italien, jaune ou bleu pâle, ses morceaux de demeures seigneuriales, ayant encore des créneaux en queue d'hirondelle, qui sont gibelins, ou des créneaux carrés, qui sont guelfes. A chaque pas, nous nous arrêtons.
— Vous avez pu remarquer, me dit mon archéologue, que, dans la vallée, sur la pointe des clochers nous avons le coq gaulois.
— Oui.
— C'est une de nos libertés gallicanes, ajoute-t-ii en souriant.
— Et les autres ?
— Les autres, c'est l'exemption, pour les élèves de nos petits séminaires, du port de la soutane; c'est pour nos prêtres, la coutume de porter, au contraire, la soutane et le rabat. Si cela peut vous intéresser, je vous apprendrai encore que, dans la vallée d'Aoste, les revenus des bénéfices ecclésiastiques vacants ne vont pas à l'État. Enfin, vous avez déjà observé que la langue française, bien que combattue et déclinante ici, est encore langue officielle. Rappelez- vous les noms des rues que nous avons traversées : l'avenue
Victor-Emmanuel, la place de la Cathédrale, la place de l'Hôlel-des-États. Et voyez où nous sommes 1
Je regarde la plaque posée sur le mur, et je lis : « Rue Xavier-de-Maistre, via principalis des Romains. »
— Vous pensez bien, dis-je à mon guide, que je ne vous quitterai pas sans que vous m'ayez raconté les souvenirs que Xavier de Maistre a dû laisser ici. A-t-il habité longtemps Aoste ?
— De 1793 à 1798. Sa maison n'est pas loin. Venez. Je vous conduirai ensuite à la tour du Lépreux.
A partir de ce moment, nous fûmes uniquement occupés de l'écrivain et de son héros. Je m'aperçus vite que c'étaient deux gloires inégales. Celle du Lépreux surpasse l'autre, naturellement. Les cochers de fiacre, les petits vieux de l'hospice auxquels il fallut nous adresser, et les passants qui nous voyaient et qui devinaient où nous allions, tout le monde connaissait le Lépreux. Il a pris possession de l'imagination populaire; il a sa légende, sa tour, son cep de vigne; on l'aime; on en est fier; on cite des mots de lui; on sait quelle était la couleur du poil de son chien; pour un peu, on dirait: « Notre Lépreux ». Ce n'est que justice, quand on y songe bien. Il fut, avec sa sœur, le seul lépreux recueilli et soigné en Aoste, et ne communiqua son mal à personne ; il émut ses contemporains d'un sentiment plus profond
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et plus durable que l'admiration, et qui se nomme la pitié; il demeure enfin, après un siècle entier, une source de bénéfices pour ceux qui vivent, comme disent avec esprit les Suisses, de l'industrie de l'étranger. Quels titres que les siens ! Xavier de Maistre n'en a pas autant. Aussi tient-il moins de place dans la pensée d'Aoste.
— Voici la maison où il passa cinq années, me dit le chanoine. Elle appartenait à la famille de Bard, et Joseph de Maistre y vécut aussi quelque temps, et plusieurs autres personnes de sa famille.
C'est une maison toute proche de la place Charles- Albert, où est situé le palais municipal. On la reconnaît aisément aux décorations de stuc qui ornent sa façade, du côté de l'avenue Victor-Emmanuel. A l'intérieur, quelques beaux appartements. La chambre de l'officier écrivain donnait sur l'avenue. Elle est demi-voûtée; elle a de hautes portes sculptées dans le style rococo : et c'est tout. Je cherche vainement quelque meuble qui ait appartenu à Xavier de Maistre, un de ses dessins, une de ses peintures. J'apprends qu'il existe deux paysages de lui, chez la comtesse de la Tour, dans la ville d'Aoste, et j'apprends, hélas ! en même temps, que madame de la Tour est absente. J'aurais été curieux de voir comment ce cavalier, observateur et « sensible », comprenait le paysage. Nous nous replions vers le Lépreux.
Les distances ne peuvent être grandes, dans cette toute petite ville. Nous arrivons très vite devant la porte de l'hospice. Les Sœurs de Saint- Joseph, qui nous ouvrent, ne doutent pas un instant de notre intention.
— C'est pour le Lépreux ? disent-elles.
Les Sœurs de Saint-Joseph reçoivent tant de visites pour luil Elles sont habituées. Quatre ou cinq bons sourires, indulgents, nous suivirent, tandis que nous traversions le couloir. Et quelques vieillards, pensionnaires de la maison, et qui se chauffaient au soleil dans la cour, nous entourèrent dès que nous fûmes au seuil de la seconde porte. Eux non plus, ils ne se trompèrent pas sur notre dessein. Nous venions pour l'ancêtre hospitalisé jadis à l'extrémité des dépendances, là-bas. Il fallait une clef, pour sortir de ce côté. Ils le savaient. Deux ou trois d'entre eux se mirent à courir vers une petite Sœur qu'on apercevait, blanche et noire, vers la gauche, et qui se rendait dans quelque salle de la maison. Ils couraient, boitant et trébuchant. Le plus rapide ne faisait pas du quatre à l'heure. Un autre commençait déjà une explication qui concernait l'homme célèbre. Un autre, avec des gestes étroits comme ceux d'un enfant, essayait de nous protéger contre un énorme chien qui s'était détaché et qui aboyait contre nous furieusement... Je vois encore la figure délicieusement
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jeune et pure de la petite Sœur que les vieux avaient rejointe, et qui venait, souriant, non pas à nous, mais au dogue, et qui ne l'appela même pas, et ne dit pas un mot, mais posa sa main blanche sur la tête de la bète, abattit d'une caresse tous ces poils hérissés, traversa la cour, ne se détourna qu'en arrivant à l'angle, très sûre que le chien l'avait suivie, et le remit à l'attache, en lui faisant un signe : « Sois plus sage, frère chien ! » Il me sembla que je voyais sainte Marthe et la Tarasque.
Nous prîmes le môme chemin. Après quelques hangars, nous nous trouvâmes au pied de la tour. Elle est carrée, sans style, percée inégalement, bâtie sur les fondations des remparts romains. Un enclos de quelques ares, un promenoir et une treille établis à la hauteur du premier élage, au faîte d'un fragment du mur antique, forment le domaine reconnaissable du Lépreux. Deux locataires, je crois, habitent encore les chambres. C'est la limite de la cité d'Aoste, de ce côté. Des vergers, des prairies descendent vers le sud. La campagne est belle et verte; les lointains sont grandioses, et Xavier de Maistre n'invente pas, quand il fait dire à son héros :
«... Tous les soirs, avant de me retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers de Ruitor, les bois sombres du mont Saint -Bernard, et les pointes bizarres qui dominent la vallée de Rhcmes... Mais,
dans ce vaste tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et que j'aime de préférence : de ce nombre, est l'ermitage de Saint-Grat, que vous voyez là-haut, sur la sommité de la montagne de Charvensod. Isolé au milieu des bois, au milieu d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil, etc. »
Les moindres détails sont exacts, d'ailleurs, dans la nouvelle de Xavier de Maistre. Elle est une page d'histoire. Le Lépreux s'appelait Pierre - Bernard Guascoz ; il était né dans le comté de Nice, et mourut dans sa tour d'Aoste en 4803, ayant habité là « pendant trente ans, cinq mois et vingt et un jours », selon le calcul des érudits qui ont publié une édition locale fort intéressante du Lépreux de la cité d'Aoste. Cette édition nous renseigne minutieusement sur la maladie, les habitudes, la famille de Guascoz. Mais elle m'a appris, en même temps, un joli trait de la vie sentimentale de Xavier de Maistre. Et peut-être apprendrai-je à mon tour, à quelques-uns de ceux qui me liront, que le célèbre écrivain aima une dame d'Aoste, et qu'il le dit, à mots couverts, dans le Lépreux.
On se souvient du passage où le Lépreux raconte à l'officier qu'il avait adopté un chien perdu, laid, rebuté de tout le monde, qu'il y tenait cependant comme à un trésor, mais que certains habitants de la ville, par crainte que le chien ne portât au dehors
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la contagion, ont saisi la pauvre bête, ont voulu la noyer dans la Doire, et, sans même prendre le temps de la traîner jusque-là, l'ont assassinée à coups de pierres. Il ajoute :
« Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, lorsque là-bas, vers ces beaux bouleaux qui terminent la haie, je vis paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie, et passèrent près de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies ; ils marchaient lentement ; leurs bras étaient entrelacés. . . Je sentis mon cœur se serrer. Vousl'avouerai-je? L'envie se glissa pour la première fois dans mon cœur ; jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant de force... »
Le Lépreux ne mentait pas. Ces époux qu'il envie, dont il parle si poétiquement, ils les a vus. C'était Jean- Joseph Bariller, notaire, officier des milices d'Aoste, et Marie-Dauphine Petey, mariés le 3 février 1794. La jeune femme, il la connaissait de longue date. Elle habitait à cent cinquante mètres de la tour, chez son père, dans la ruelle Trotte-Chien. Elle devait hériter, elle eut peut-être dans sa dot ce
champ qui touche le jardin du Lépreux, et où était un vieux mûrier, dans lequel, jadis, la jeune fille montait pour apercevoir le malheureux, pour lui dire bonjour, pour recevoir, en échange, des fleurs qu'il n'avait pas touchées, et qu'il lui offrait au bout d'un long bâton. Xavier de Maistre également connaissait cette jeune femme. « Il allait souvent la voir chez son père, où se réunissaient régulièrement plusieurs personnes de distinction », dit l'édition valdotaine. Et il est certain qu'il l'aima. Quand elle fut devenue veuve, un an après son mariage, il se demanda s'il ne l'épouserait pas. Il avait alors trente-deux ans ; il était ce bel officier, élégant, spirituel, dont on sr.it qu'il avait le don de sympathie, soit qu'il causât, soit qu'il écrivît. Marie-Dauphine elle-même le jugeait favorablement et le qualifiait d'homme sensible, expression bien démodée aujourd'hui, mais qui n'allait point alors sans estime, ni môme sans tendresse. Pourquoi ne se marièrent-ils pas? Je l'ignore. Xavier de Maistre, en s'éloignant d'Aoste, emporta le souvenir de cet amour malheureux. Il en souffrit. Il a écrit, dans son Expédition nocturne : « Où est maintenant le zéphir qui agitait tes cheveux noirs, Elisa, lorsque, assise auprès de moi, sur les bords de la Doirc, la veille de notre éternelle séparation, tu me regardais dans un triste silence? Où est ton regard? Où est cet instant douloureux et chéri? »
LA VALLÉE d'^OSTE 31S
Or, celte Élisa se confond avec la jeune veuve du notaire Bariller, avec la lointaine amie du Lépreux. Nous avons là-dessus l'aveu de l'écrivain. Voici comment. Le fragment que je viens de citer parle de séparation éternelle. Elle aurait pu l'être. Dans la réalité, elle dura vingt-neuf ans. En 1827, Xavier de Maislre, qui n'était plus jeune et qui revenait de Russie avec le grade et la retraite de général, passa à Pise. Il n'avait pas oublié la petite ville du Piémont d'où l'approche des Français l'avait fait s'éloigner en 1798; il n'avait pas oublié non plus Marie-Dauphine. Il gardait de cette idylle de jeunesse un souvenir qui n'était plus triste, qu'il avait toujours pu avouer, et que l'âge rendait touchant. La bonhomie est un grand art. Xavier de Maistre écrivit :
« Je ne sais si vous reconnaîtrez l'écriture de /om, madame, après un si long espace de temps. Depuis mon retour dans ma patrie, je désirais vivement avoir de vos nouvelles; mais toutes celles que j'ai reçues étaient si contradictoires, que je ne savais où vous adresser une lettre,
» Enfin, une de mes cousines ayant eu le plaisir de faire la connaissance de mademoiselle votre fille, a pu me donner des notions plus exactes, et je m'empresse de me rappeler à votre bon souvenir. On m'a dit que vous ne jouissiez pas d'une bonne santé; j'espère qu'on a été mal informé, et c'est sur-
tout à ce sujet que je vous prie instamment de me donner des renseignements. J'ai su, dans le temps, que vous étiez mariée, et que vous aviez épousé un homme distingué; mais je n'ai appris qu'en Italie que vous êtes mère d'une aimable famille : tout le reste m'est inconnu. J'apprendrai avec un bien vif intérêt les moindres détails de tout ce qui vous regarde, si vous voulez bien me les communiquer. Malgré le temps et l'éloignement, j'ai toujours conservé pour vous l'estime et l'attachement que votre caractère et vos excellentes qualités m'avaient inspirés, dans le temps où je me croyais destiné à unir mon sort au vôtre.
» Vous savez peut-être que Dieu m'a donné une excellente femme, à laquelle j'ai bien souvent parlé de vous. Heureusement j'ai pu lui faire partager les sentiments queje vous porte... Écrivez-moi, de grâce; tout ce que vous me direz m'intéresse. Parlez-moi de la Croix-de-Ville. Dites-moi s'il y a encore des pigeons devant vos anciennes fenêtres; si la petite maison de votre mère existe encore, et si vous avez visité quelquefois la tour déserte du pauvre Lépreux!... Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui. Qui sait si ma lettre vous parviendra? Permettez-moi d'espérer que vous me regarderez comme votre affectionné ami.
LA VALLÉE d'AOSTE 317
La lettre était datée du 9 mai 1827. La réponse est de l'année suivante. Elle est signée Élisa et elle révèle un esprit fort avisé, un peu flatté, un peu attendri, un peu moqueur aussi. La veuve du notaire s'était remariée. Elle s'appelait alors madame Décoularé de La Fontaine.
« Je vous remercie, dit-elle, d'avoir bien voulu me donner de vos nouvelles et vous rappeler une ancienne connaissance qui ne vous a jamais oublié. Je me trouve heureuse et flattée d'avoir conservé votre estime et votre bienveillance. Depuis votre départ pour la Russie, j'ai eu peu d'occasions d'avoir de vos nouvelles ; j'ai su seulement, depuis mon retour de France, que vous étiez marié à une personne jeune, belle et riche. Votre lettre m'apprend que vous êtes du petit nombre des mariages heureux et que madame votre épouse joint aux charmes de l'esprit les qualités du cœur. L'auteur sensible du Lépreux mérite, sous tous les rapports, le bonheur ineffable d'une union bien assortie... Je me réserve de vous parler de ma famille la première fois que je vous écrirai. Je vous prierais d'adresser vos lettres à ma fille. Veuillez aussi y joindre votre adresse. »
Le ton de la réplique qu'on va lire et qui n'est pas datée, prouve que le vieux Joris s'empressa d'user de la permission qu'on lui donnait.
« Enfin, répond-il, j'ai arraché une lettre de la
cité d'Aoste ! Je ne saurais vous exprimer, madame, combien elle m'a fait plaisir... Avant tout, je dois vous dire que, toutes les fois que je trace, en vous écrivant, le mot Madame, ma plume s'arrête tout court, et je suis obligé de faire des réflexions sur le temps, l'âge et les convenances, pour ne pas écrire : Ma chère Elisa, quoique cela me paraîtrait tout naturel, depuis surtout que j'ai revu votre écriture, et que j'ai lu tout ce que votre lettre renferme d'aimable et d'affectueux. En parcourant votre lettre, le noir espace de trente ans qui m'a séparé de vous a disparu. Je vous ai revue jeune et belle, assise sous les noisetiers avec vos oncles et le Père Tavernier, et le cœur du vieux Joris ne s'est pas moins ému que celui d'Élisa. Je ne sais si votre imagination m'aura représenté aussi favorablement à votre souvenir. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'à travers le temps et les orages de la vie, j'ai été plus heureux que vous sous le rapport de la santé, qui est encore parfaite, malgré mes soixante-cinq •ans...
» J'ai appris avec plaisir l'emplette que vous avez faite de la maison de Bard (celle qu'avait habitée la famille de Maistre). Vous serez là un peu plus au large que dans celle où je vous ai laissée, et, comme je la connais, je sais où vous prendre lorsque je pense à vous, et je puis me promener avec vous.
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dans le jardin au fond duquel on voyais jadis une perspective peinte, avec deux figures qui devaient représenter le baron Vignet et la comtesse de Bard.
» Je serai charmé aussi d'avoir une notice sur mes anciennes connaissances de la cité. Ce sera probablement une nécrologie. N'importe, ce coin de terre où j'ai longtemps désiré me fixer pour toujours, où j'ai passé des jours si heureux, m'intéresse autant que ma patrie. Je ne m'en rappelle jamais les hivers et le mauvais temps. Il me semble que le ciel y est toujours serein et les arbres en fleur. Mais, pour rentrer dans la réalité, et vous engager à me parler de vous, je vous apprendrai que mon front s'est dépouillé de ses cheveux, et qu'ils ne rebiollent plus, comme vous me le disiez un jour. En conservant ma face maigre et pâle, je suis devenu plus volumineux, et j'ai acquis un assez gros ventre qui me donne un air respectable. J'ai cru devoir vous faire ce portrait abrégé de ma personne, afin que vous ne soyez pas surprise, si jamais j'ai le plaisir de vous revoir. »
Se revirent-ils? Je n'en sais rien. Cette lettre est la dernière que publient les auteurs de l'édition valdotaine, la dernière aussi, j'imagine, qu'écrivit Joris à Élisa. Car il ne suffit pas de vouloir s'écrire. Il faut avoir autre chose à se dire qu'un souvenir vieux de trente ans. On l'épuisé en trois pages. La comtesse de Alaistre semble l'avoir deviné. Elle
ajoutait à la lettre de son mari un post-scriptum tout à fait aimable, mais non moins désastreux, un de ces mots qui mêlent trop de présent au passé, et qui tombent comme une gelée blanche sur les rosiers refleuris.
« Permettez-moi, madame, disait- elle, de vous réitérer les compliments dont mon mari s'est chargé pour moi, et de vous assurer combien je serai heureuse de connaître la personne à laquelle il est si justement attaché. »
C'était bien fmi, n'est-ce pas?
Je songe à ces vieilles choses et à ces vieilles gens en quittant la cité d'Aoste. L'après-midi s'achève. J'ai pris le chemin de Courmayeur. Derrière moi les montagnes sont encore éclairées, mais les murs romains ou modernes, et les vergers, et la tour du Lépreux, s'effacent dans la brume qui grandit les distances.
LA VALLÉE d'aOSTE 321
COURMAYEUR ET L'aLLÉE BLANCHE
J'arrive à Courmayeur tout à la fin de l'aprèsmidi. Depuis longtemps le soleil est couché, pour ce village bâti au pied d'une muraille qui le domine de plus de trois mille six cents mètres. L'ombre énorme l'a saisi et refroidi, pendant que l'autre versant , le versant français, tout de neige et de glaciers, retient de la lumière, jusque tard dans la nuit. Ici, les yeux en se levant très haut, plus haut qu'ils n'ont l'habitude de le faire, et comme pour suivre un aigle au sommet de la tour de son vol, se heurtent à cette ombre toute voisine. Ils souffrent. Ils se lèvent encore, cherchant la fin de l'obstacle et cherchant les premières étoiles où elles sont d'ordinaire, à michemin du ciel. Mais les falaises de pierre montent toujours devant eux. Elles les oppriment. Elles barrent une moitié de l'espace. Et, se levant encore, ils aperçoivent la crête de la prodigieuse montagne, et le bleu des soirs d'été qui pâlit au-dessus. C'est une délivrance. Voir où finit l'ombre ! Voir où passe au moms la tempête ! Je regarde cette longue
ligne qui enveloppe Courmayeur, et d'autres villages, et des montagnes devenues toutes basses devant elle. Je remarque qu'elle fléchit un peu vers la droite; qu'au point où elle tourne, un fragment de l'arête s'est brisé, et que le glacier des Grandes- Jorasses a coulé sur les roches. A l'heure où je le découvre, sans soleil et sans lune, il ressemble à une draperie de brume, dont la pointe serait en bas, et qui pendrait de la haute muraille, et qui aurait, tout seul dans ce paysage éteint, un pouvoir de lumière faible et froide.
Ce n'est pas le moment d'admirer les choses. Elles seront belles demain, à l'aube, quand je partirai pour rentrer en France par l'Allée Blanche. La rue où je me trouve, petite, montante, tournante, est pleine de gens affairés et qui n'ont rien d'alpestre. La « saison » est bonne. Courmayeur, rival de notre Chamounix, a vu accourir beaucoup de Milanais, de Vénitiens, de Génois, beaucoup de beau monde italien qui lui est fidèle, — j'entends la voix chantante des femmes et la basse profonde des hommes, — il a sa part de cosmopolites ; il regorge de visiteurs, en attendant que la première gelée le réduise à une poignée de paysans.
L'heure est précisément celle du grand rite de la journée. Les touristes vont dîner. Dans les cours des quatre ou cinq grands hôtels, qui dressent leur archi-
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tecture et leurs gouttières de zinc neuf au-dessus des humbles toits plats et chargés de pierres de l'ancien Courmayeur, les cloches et les gongs annoncent la solennité. Le mont Blanc, en hiver, saluerai! d'une avalanche cette musique endiablée. J'obéis comme les autres. Je rentre. Les couloirs de mon hôtel ressemblent à un vestibule de théâtre. Le régisseur veut bien, avec un sens parfait de la réclame, penché hors de son bureau vitré, la physionomie lasse, confidentielle et discrète, m'apprendre qu'un prince de la maison de France vient d'arriver. Je l'aurais appris, d'ailleurs, cinq mètres plus loin, sur le même tapis.
— Vraiment, ma chère, tu l'as vu ?
— Il descendait de voiture. On saluait beaucoup.
— Ils ont grand air, ces princes français.
— Mieux que cela, ma chère, il m'a reconnue.
— Ohl
— Parfaitement, et il y a vingt ans, cependant, qu'il m'avait vue, au bal, chez ma mère. Cette mémoire, n'est-ce pas?
Les deux encore belles dames sont en grande toilette, décolletées, diamantées, fleuries, prêtes à dépenser en conversations de ce genre l'économie sévère de pensées qu'elles ont faite tout le jour. Je les crois Autrichiennes ; elles sont saluées et
accompagnées par d'autres belles dames étrangères, qui vont s'asseoir à une table réservée, à l'extrémité de la salle à manger. C'est une salle tout en or, vous le devinez, en or rouge, en or jaune, en or vert, avec de gros motifs d'argent, sur les corniches, comme des yeux qui retlètent l'or. Et le mont Blanc est tout près. Et la misère aussi.
Nous sommes bien deux cents dîneurs, de toutes les nationalités, mais de deux toilettes seulement: la robe de bal ou le corsage de laine montant; l'habit noir ou la vareuse d'excursion, encore marquée à l'épaule par la pression du sac ; la bottine vernie ou le brodequin ferré ; la gravure de mode ou la tenue de fatigue et, l'on peut dire , de péril. Beaucoup d'hommes , plusieurs femmes, viennent de faire une ascension pénible ou difficile. Une caravane arrive de Chamounix, et, retardée par une tempête de neige, a mis trois jours à franchir la grande muraille blanche. Mon voisin de droite, un Anglais, descend du glacier des Grandes-Jorasses. Il n'a pas pu atteindre le sommet, parce que le vent était trop violent, et que les chutes de pierres se succédaient comme en plaine les giboulées de mars. Il raconte à un jeune ménage d'Allemands du Sud, placé en face de lui, qu'il a craint, plusieurs fois, d'être foudroyé.
— Mon piolet, dit-il, jetait des étincelles.
LA VALLÉE d'aOSTE 325
La jeune femme, qui revient elle-même de «faire» une aiguille, demande, intéressée, presque émue et gentiment sérieuse :
— Vous connaissez la méthode américaine?
— Voyons?
— Nous l'employons toujours, en pareil cas : envelopper le fer de voire piolet dans un mouchoir de soie. Cela ne conduit plus.
J'admire qu'on puisse avoir des habitudes à pareille hauteur. Et la conversation se poursuit, sans nulle pose, conversation de métier, toute pleine de névés, de lunettes bleues, de cheminées, de cordes, de crevasses et de doigts gelés. Et rien n'est plus curieux que le contraste entre les deux catégories d'étrangers réunis dans cette salle, les uns qui ont grimpé et qui vont dormir, les autres qui se sont reposés et qui vont danser.
Je le retrouve dehors, dans la rue, à quelques pas de l'hôtel. A l'endroit où elle s'élargit et forme une place minuscule, je cherche le bureau des guides. Je n'ai pas de peine à le reconnaître. Une lampe éclaire fortement, dans une maison d'angle, une chambre à laquelle on accède par un petit perron de quelques marches. La porte est ouverte ; un homme dont la barbe et les sourcils blonds paraissent d'or sous la coiffe de rayons que lui fait l'abat-jour, le chef des guides répond à des touristes qui demandent des
guides, des porteurs, des mulets ou des renseignements. Je vois sa bouche qui parle lentement, et ses traits qui demeurent graves, avec une même expression d'effort, soit qu'il écoute, soit qu'il réponde; on devine que la marche dans la neige, ou l'abatage d'une futaie de vieux hêtres lui serait un moins rude travail et laisserait sans ride son visage. Autour de la maison, sur des bancs, sur des bornes, ou simplement debout, appuyés nonchalamment contre les murs, les guides et les porteurs valdotains attendent le client. Où iront-ils demain? Sur quel glacier? Au col des Géants ? Au glacier de laBrenva? A l'aiguille de Péteret, qui se défend si bien à coups de pierres ? Dans la vallée de Valtournanche, où le roi d'Italie chasse le bouquetin ? Ils sont désignés d'après l'ordre d'une liste. Ils ont leur tour d'ascension, comme les marins leur tour d'embarquement. Ils attendent : quelques-uns sont déjà en pourparlers avec le client, sur la petite place, où souffle l'air glacé. On reconnaît les vrais alpinistes, les sérieux, les téméraires, au secret plus profond dont ils enveloppent l'affaire. Ils parlementent à voix basse, dans l'ombre des portes entr'ouvertes ou des ruelles qui descendent.
La lune a monté dans le ciel pendant que nous dînions. Mais sa lumière est vaincue. Sa lumière, si puissante dans sa force apaisée, si insinuante et
créatrice, vous le savez, de tant de formes nouvelles, n'a pas assez de vie pour animer ce chaos des assises du mont Blanc. Trop d'ombres luttent contre elle, ombre enfermée dans la pierre, ombre des parois fuyantes, ombre des gouffres, ombre de la poussière et des reflets. Elle passe, au-dessus du mont Maudit, toute petite, inutile et glacée. Des groupes de jeunes filles traversent la place, les pieds dans la boue, se rendant au bal. Elles rient ; elles parlent vite; mais le bruit meurt aussitôt dans l'espace trop grand. C'est comme un vol de perdrix blanches. Le paysage lugubre n'en est pas égayé. Les guides du Club alpin continuent de calculer les fatigues et les mauvais passages du lendemain, et le profit qui en viendra, pour vivre en temps de neige.
Je vais dormir.
Le lendemain matin, tout est changé. Dans le ciel entièrement pur, les montagnes s'enlèvent si nettement que pas un détail n'échappe, de cette muraille qui n'était hier que ténèbres, ni les plans qui sont presque innombrables et montrent toutes les richesses du violet et du brun, ni les quelques sapinières du bas, ni les veines noires qui sont des abîmes, ni le regard vert des Grandes-Jorasses. J'observe les sommets surtout pour découvrir le premier rayon de soleil sur les glaciers. Et je l'aperçois à un détour de
la route. Le mont Maudit, un des sommets du mont Blanc, s'illumine tout à coup d'un grand arc de lumière orange, qui passe insensiblement au rose, s'y fixe un long moment, et s'achève en blancheurs nacrées, transparentes, perdues dans les hauteurs, et seul point de neige vivante au-dessus des neiges mortes. Nous ne pouvons cesser de le regarder sans y revenir presque aussitôt. Il domine la route où nous nous engageons, route admirable pourtant, mais d'une beauté de plus en plus sévère.
Pendant cinq heures, nous remontons l'étroite vallée qui tourne à la base du mont Blanc, et qui sappelle l'Allée Blanche. Elle n'est blanche, en cette saison, que du côté droit, du côté de cette muraille vertigineuse, couronnée de neiges éternelles, et d'où descendent je ne sais combien de glaciers qui coulent vers Courmayeur. iXous suivons l'autre bord, forêt de mélèzes pour commencer, puis montagnes dénudées, mouillées, où les roches s'effritent et sécroulent de toutes parts, où l'herbe n'a pas le temps de pousser, où la terre s'affaisse et glisse, où l'on ne voit, sur des pentes qui s'étagent et s'allongent tristement, que des guérets qui seront sans semailles et sans moisson, et qu'interrompt, de loin en loin, une tache do fer ou de charbon.
Entre les deux chaînes de montagnes, parmi les moraines des glaciers , les roches d'éboulis, les tor-
LA VALLÉE d'aOSTE 329
rents, seules quelques bandes d'herbe mordorée feutrent les talus exposés au Midi. Elles n'ont que deux mois pour parcourir tout le cycle de leur vie végétale, depuis la première pousse des feuilles, la levée des lances, des épées, des dagues, des vrilles ou des haches qui percent la vieille neige jusqu'à la chute des graines qui tombent dans la neige nouvelle de septembre. En ce moment, où je passe, c'est le grand été. Les fleurs se touchent, et cachent entièrement le sol. Beaucoup me sont inconnues. Mon guide en cueille une, une petite quenouille où sont piquées plus de mille étoiles d'un grenat ardent et qui embaument. Il me la présente, et, comme il accompagne souvent des Allemands, et qu'il a de la mémoire, il me dit : « ISigritella anguslifolia. » Je lui réponds : « Ainsi soit-il ! »
Cependant, quand je prends la fleur entre mes doigts, je me sens réjoui par sa beauté, par son parfum, plus encore que de coutume. Nous sommes à plus de deux mille mètres d'altitude. Il faudra grimper jusqu'à deux mille cinq cents pour atteindre le col de la Soigne. J'éprouve une espèce de gratitude, en regardant cette plante, qui a réussi à se maintenir et à s'épanouir dans cet âpre couloir de neige.
Au même instant, un beau chien de traîneau, museau pointu, poil de loup, que le duc des Abruzzes a donné aux guides de Courmayeur, et qui nous a
suivis jusqu'ici, dresse les oreilles. Il a entendu, au delà du marais que nous longeons, le sifflement d'une marmotte. Aussitôt, il se précipite dans l'eau glacée, remonte au galop la berge au pied du mont Blanc, et disparaît dans les roches. Nous l'attendons plusieurs minutes. Quand nous sommes sûrs qu'il ne reviendra pas, nous avons une déception vive, hors de proportion avec ce menu incident : le départ d'une bête qui n'appartient à aucun de nous. Elle diminuait notre solitude. Et je continue à gravir l'Allée Blanche, comprenant mieux, à mesure que le bruit s'efface et que l'herbe disparaît, combien toute vie est pour nous émouvante.