‹ Récits de la plaine et de la montagneChapitre 6 sur 7 · L'ORGANISTE · texte numérisé non relu

L'ORGANISTE

C'était un très vieux monsieur, que les gamins se montraient du doigt, à cause de ses longs cheveux. Il les avait longs et bouclés, comme les Bretons des images, iDien qu'il fût de quelque lieu obscur de la Flandre et qu'il habitât une petite ville du Midi. En l'entendant parler, les gens des villages voisins, riverains du Rhône, gens du pays de l'ail, du soleil et du vent, demandaient :

— Quel est donc ce particulier qui a l'accent du Nord?

— Eh ! parbleu, vous ne le connaissez pas? C'est monsieur l'organiste de la cathédrale.

Sa face rasée avait le ton des vieilles faïences de Delft, où toujours un peu de bleu courait sous l'émail

l'organiste 143

blanc. Elle était taillée largement, à la romaine. Quant à ses yeux, ils étaient enfoncés sous une telle forêt de sourcils, que deux personnes seulement affirmaient les avoir vus, ce qui s'appelle vu. Encore différaient-elles d'avis sur la couleur.

— Ils sont bleu foncé, disait l'archiprêtre de la cathédrale, M. Foliolis,

A quoi le souffleur du grand orgue répondait :

— Je les ai vus plus souvent que vous, moi qui souffle; ils sont bruns, comme des hannetons de chêne.

Bleus ou bruns, ils étaient d'une douceur inquiète, lorsqu'ils regardaient Catherine, souvenir de l'épisode le plus pénible de la vie de M. Bretwiller : son mariage. M. Bretwiller, musicien des écoles du Nord qui avait la gaieté brumeuse et l'enthousiasme mélancolique, appartenait bien à l'espèce de ces grands barbares qui descendaient de leurs forêts vers Rome ensoleillée, au temps des invasions. Sur leur casque ils sentaient le rayon délicieux, et leur cœur en était ému, et en eux s'éveillait un Lied nouveau. Leurs armes tremblaient dans leurs mains à la vue des belles Romaines, et ils se disaient qu'il serait bon d'établir sa tente en un pays où l'olive fait de l'ombre à la double récolte du raisin et du blé. A leur manière et très vivement, ils goûtaient le charme des terres étran-

gères. Mais comprendre n'est point être compris. M. Bretwiller l'a éprouvé. Son Arlésienne ne s'était jamais douté de ce que peut être un musicien allemand. Ce fut elle qui en mourut. Catherine demeura, pour attester que l'organiste avait été marié. Elle était maladive et laide comme le produit de deux civilisations heurtées, elle avait des cheveux trop crêpelés, un front trop bas, des yeux qui n'avaient pu se décider entre le Nord et le Midi et qui restaient couleur de cendre morte, mais aussi une bouche exquise, modelée d'après les modèles antiques, épanouie et sévère, longue et toujours humide, comme les lèvres des coquillages où chante l'éternelle chanson. Elle chantait divinement. Son père n'avait pas de plus grande joie, peut-être n'avait-il pas d'autre joie que d'entendre les mélodies qu'il composait passer par cette bouche amie, et s'en aller au-dessus des mimosas du jardin, dans l'air de Provence qui porte plus légèrement qu'un autre, à cause de l'habitude, les paroles des hommes et le parfum des fleurs.

Il lui disait, naïvement :

— Vois-tu, Catherine, la plupart des hommes n'ont pas d'âme pour deux. Ils n'en ont que ce qui sufTit. Ceux qui ont plus d ame qu'il ne faut pour eux seuls sont les poètes, les philosophes, les joueurs d'instruments et les compositeurs. Surtout

l'organiste 145

les compositeurs, mon enfant, car ils parlent la langue la moins précise, et dès lors la plus générale. Une note n'a pas de patrie. Une mélodie n'est que la clé qui ouvre la porte des songes, en tous dialectes.

Il disait encore :

— Je sais bien que je suis incompris, dans ce Midi. Tout le Chapitre a l'oreille italieime ; M. l'archiprêtre est rebelle à la fugue ; le maître de chapelle, M. Catbise, ignore peut-être jusqu'aux noms de Bach, de Franck et de Wagner; l'atmosphère est imprégnée de cavatines à la Rossini; mon grand orgue lui-même, si je le laissais faire, jouerait tout seul des sérénades ; il a le trémolo diablement fecile. Mais c'est mon honneur de lutter, d'implanter la méthode allemande en pays latin. Je la ferai triompher; elle y régnera un jour ; tu entendras Trùtan et Yseiclt en Avignon, et le Vaisseau fantôme, chanté en vue de la mer par les bouviers de la Camargue 1

Quelquefois ils allaient se promener aux environs de la ville, sur des collines pelées, où pointaient de rares bouquets d'arbres perdus dans la lumière. M. Bretwiller essayait de ne pas écouler le Rhône, qui sifflait un allegro d'une extraordinaire légèreté ; ni les cigales, toutes napolitaines de chansons, ni les tamaris infatigables murmureurs de berceuses ; mais, quand il rencontrait un pin, il s'asseyait

dessous et prenait une leçon. « Maître des maîtres, disait-il, chanteur du Nord et chanteur du Midi, égal à lui-même et développant le même thème méditatif, sous le soleil et sous la brume. »

Mais, le plus souvent, M. Bretwiller ne sortait pas. On ne voyait guère, dans les rues, sa haute silhouette courbée, si ce n'est les jours de fête, une demi -heure avant les offices et une demi -heure après. Il marchait, improvisant déjà, possédé par l'idée qui se développait avec une extrême abondance en ces moments d'excitation. Il ne voyait personne, ne saluait personne, et ne reconnaissait qu'il était rendu qu'à l'ombre qui, tout à coup, le saisissait aux épaules, près des murailles romanes de la cathédrale, et lui faisait lever la tête. Alors, par une porte dont il possédait seul la clé, il montait, au fond de l'église, jusqu'à la tribune du grand orgue ; il s'asseyait, jetait un coup d'œil terrible au souffleur qui l'accompagnait et plaquait quelques accords, du pied et de la main, pour s'essayer. Puis, le moment venu, il s'abandonnait au charme, tout personnel hélas 1 de ses compositions, non plus courbé, mais droit, solennel, et heureux.

La seule personne qui le troublât, en ces heures de joie, c'était Catbise, le maître de chapelle qui lui répondait avec le petit orgue du chœur, Catbise qui soutenait les chantres, un pur Méridional, et

l'organiste 147

de l'espèce blonde, celle dont on ne se défie pas. Ce Catbise, qui n'aurait pas composé une valse, enchantait son public avec des ritournelles, des airs dolents coupés de fioritures, des larmes mêlées de tyroliennes, l'art enfin des petits Italiens qui courent les rues, un violon sur le ventre et le sourire aux lèvres. Bretwiller l'exécrait, d'autant plus qu'une fois ou deux, chaque année, un chanoine comme il y en a, brave homme du reste et qui ne pensait pas à mal, l'abordait pour lui dire : « Comme vous possédez votre orgue, monsieur Bretwiller ! Quel dommage que vous ne soyez pas toujours clair ! Voyez M. Catbise, un jeune homme de gTand avenir : en voilà un que l'on comprend facilement, et qu'on suit sans fatigue ! »

Catherine consolait son père de l'injustice des hommes. Elle était l'intime raison d'une existence sacrifiée. Si on avait pu pénétrer le secret de cette âme de vieil artiste, on aurait vu, ce que personne ne savait, pas même Catherine, que, s'il demeurait dans ce xMidi réfractaire à son art, ce n'était pas pour y faire triompher un jour ses auteurs favoris ou ses œuvres à lui, c'était pour sauver Catherine, malade depuis l'enfance. Un médecin, de ceux qu'on croit à la lettre, avait dit : « Si elle quitte le Midi avant vingt-cinq ans, elle ne vivra pas. » Il attendait, assistant, avec une espérance grandissante, à la résur-

rection de cette enfant chétive et sans beauté. D'année en année, il constatait un nouveau symptôme favorable. Elle avait un peu de rose aux joues ; elle marchait mieux ; la voix prenait sans effort l'ampleur grave où s'affirme la plénitude de la vie. Elle vivrait donc? Ils pourraient donc tous deux, elle après la première jeunesse, lui avant la dernière vieillesse, quitter la vallée du Rhône, et remonter vers les contrées du Nord ? Lorsqu'elle chantait, il disait tout haut: « Quelle joie d'être ainsi compris, quelle reine du grand art tu es ! » Il pensait, en même temps : « Nous les abandonnerons, va, les amateurs de farandoles ; je t'emmènerai ; tu étais presque condamnée, et voici que le sourire de la vie reparaît en toi. »

Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, elle atteignait sa vingt-cinquième année. M. Bretwiller ne cherchait plus qu'une occasion. L'occasion vint au-devant de lui, sans qu'il s'en doutât. Pour la solennité de Pâques qui approchait, le bruit se répandit par la ville que M. Catbise avait composé une messe en sol mineur. L'organiste n'y crut pas d'abord.

— Sol mineur? Sol mineur? Les gens de son espèce n'écrivent qu'en majeur, monsieur 1 Quant à lui, comment voulez-vous qu'il écrive, même dans un ton hilarant et commun? Il n'a pas une idée. Catbise n'a pu composer une messe : la mienne, en

l'organiste 149

ré mineur, n'est pas achevée, depuis quinze ans que j'y travaille.

C'était vrai, cependant. Une fureur, où il entrait de la passion musicale et beaucoup de jalousie, s'empara de l'organiste, lorsqu'il reçut la partition autographiée, des mains de M. l'archiprêtre.

— Vous accompagnerez la messe de monsieur Catbise au petit orgue, n'est-ce pas, cher monsieur Bretwiller? Il dirigera.

— Non, monsieur. Je n'accompagne que ce qui existe. Catbise n'existe pas.

La démission suivit, dans la même journée. L'organiste l'écrivit d'un trait, sans hésiter, sans émotion. Il était libre. Il pouvait remonter au Nord, et réaliser son rêve de vingt-cinq années.

Seulement, vingt-cinq ans sont peut-être un grand âge pour un rêve.

Le premier usage que M. Bretw^iller fît de sa liberté fut de se rendre à la cathédrale, dans la tribune de l'orgue. Il essaya le hautbois, qu'il trouva d'une qualité tout à fait supérieure ; la voix céleste, dont il se servait fréquemment ; la trompette, qui ne lui déplaisait pas. « Bel instrument ! dit-il avec un soupir. Entre quelles mains va-t-il tomber?» Et, de la pointe du couteau, sur le plus gros tuyau de métal, il inscrivit ces mots que j'ai lus : « Cet orgue ne pensera plus. » Cela lui fit beaucoup d'impres-

sion, de tourner la clé dans la vieille serrure de la tribune.

En descendant la rue en pente de l'église, il entra chez un marchand de galettes chaudes. Il en achetait une tous les dimanches, à la sortie du grand orgue. — Adieu, monsieur Bességuet.

— Au revoir vous voulez dire ?

— Non, adieu.

Il ne s'expliqua pas, car il s'attendrissait.

Il éprouvait la curiosité d'un étranger, dans cette ville qu'il n'avait pas voulu voir pendant toute sa vie. M. Bretwiller regardait les maisons, mesurait de l'œil les arbres des avenues, reconnaissait les passants et les saluait d'un geste lent, qui les suivait.

Quand il arriva devant la haie vive de son jardin, il remarqua une fleur de grenadier qui venait de s'ouvrir.. « Celle-là, dit-il, je la regretterai. » II poursuivit son chemin. Et, entre les bordures de violettes qui embaumaient, chaque matin, lorsqu'il se mettait au piano, le long des treilles qu'il visitait volontiers en automne, il arriva jusqu'à sa fille, un peu moins fier qu'il ne pensait. Elle avait déjà tout approuvé. Elle regretterait plus de choses que lui; mais enfin, puisqu'il souhaitait si vivement s'expatrier...

M. Bretwiller s'étonnait de tenir par tant de liens à un pays qu'il détestait. Sa nature était insistante. Il aimait à approfondir les questions. Il demanda :

l'organiste 151

— ^^ Que nous importe, ici ou là ? Nous emporterons notre bonheur, ma petite Catherine, notre chère intimité qui nous est toutes choses.

— Sans doute.

— Nous vivrons de la même manière.

— Mon Dieu, oui.

— Comme tu dis ça ? Tu n'es pas heureuse, Catherine?

« Encore, moi, pensait-il, j'aurais mes raisons de me plaindre. Mais elle? Depuis vingt-cinq ans je n'ai vécu que pour elle... »

Catherine se fit prier. Elle hésitait. Elle finit par dire, sans comprendre toute la cruauté du mot :

— Je n'ai été aimée que par vous !

Et M. Bretwiller remonta vers le Nord, ayant appris deux choses en peu de temps : c'est qu'il est dangereux d'essayer de réaliser un vieux rêve, mais qu'il l'est encore plus, qu'il est d'une imprudence souveraine, de vouloir connaître le fond du bonheur qu'on a eu.

Le domaine était situé dans les Dombes, sur ce plateau, voisin de la Bresse, qui porte de nombreux étangs, des bois de chênes clairsemés et des brouillards où vibre tout l'été la fanfare des moustiques. Pour s'y rendre, il fallait quitter les grandes routes et prendre ces chemins qui vont parmi les herbes et tournent, et s'élargissent, et n'ont pas de raison apparente, comme tant de nos discours, d'aller à gauche plutôt qu'à droite, chemins de renards et de lièvres, chemins de bergers parfois, et au travers desquels, pendant des jours entiers, l'araignée dentellière tend ses toiles inviolées. Le gibier abondait. Pour le conserver, il y avait aussi quelques gardes.

L'un d'eux, qui se nommait Restagnat, n'était

guère sorti de cette campagne profonde, à laquelle il ressemblait un peu, n'ayant guère cultivé son esprit qu'on pouvait dire tout en friche. Toute son ambition était de vivre et de mourir sur le domaine, dont il connaissait chaque buisson, d'habiter, comme avait fait son père, la maison en brique rouge bâtie dans une clairière, de porter la même plaque de cuivre, d'inspirer aux braconniers la même horreur et la même confiance au propriétaire. Depuis deux mois, il était entré en fonctions. Trapu et barbu comme un général boer, jeune, ardent à la marche, piégeur savant et passionné, il eût été un homme heureux, s'il avait eu plus de sang-froid. Mais le départ d'un gibier, poil ou plume, le rendait fou. Restagnat tirait mal.

— Mon pauvre garçon, lui dit son maître, je serai désolé de te renvoyer. Tu me conviendrais à merveille, si tu n'étais pas d'une maladresse...

— Mais, monsieur, ce n'est pas de ma faute !

— C'est celle du gibier, je le sais bien. Mais je suis menacé de procès de chasse par trois voisins. J'ai plus de trois mille lapins à détruire chaque année, et tu ne sais que les faire courir.

— Ça va changer, monsieur, je vous le promets, foi de Restagnat !

Le jour même, à la tombée de la nuit, il se rendit, en effet, chez un vieil homme que personne n'allait

voir sans motif d'intérêt, et qui logeait dans la seule maison blanche d'un très pauvre hameau, à trois kilomètres du domaine.

— Tu es une bête, Jean Restagnat, fit le sorcier en commençant la réponse. Pourquoi ne m'as-tu pas consulté plus tôt?... Heureusement, je te veux du bien... Reviens à onze heures cette nuit, en prenant garde de n'être point vu, et je te mènerai où il faut aller pour bien tirer... Apporte ton fusil, sans cartouche.

N'être pas vu était aisé. La lande et le bois étaient complices avec la nuit. Jean frappait discrètement, une heure avant minuit, aux volets du sorcier. Et, l'instant d'après, les deux hommes, évitant la route et sautant la haie du jardin, s'évadaient par les champs.

Ils marchèrent assez longtemps, puis le sorcier, ayant noué son mouchoir sur les yeux de son compagnon, continua seul à connaître le chemin, et les obstacles, et l'humeur de la nuit.

• — Baisse-toi, dit-il enfin.

Jean se baissa.

— Relève-toi, à présent, tu peux enlever le mouchoir.

Le garde, en se redressant, avait entendu des frôlements, des piaulements, des essors violents heurtant des murs, d'où tombaient des plâtras. Quand il

HISTOIRES DE DINDONS lo5

put regarder autour de lui, il se rendit compte qu'il se trouvait dans un poulailler, dont l'unique fenêtre, toute petite et percée près du toit, laissait la cabane presque sans air.

— Mets ton fusil sur l'épaule droite, dit le sorcier, tiens-le bien allongé derrière toi, comme si c'était un perchoir, et place tes mains sur la crosse.

Le garde obéit. En même temps il sentit un poids assez lourd, qui appuyait sur l'extrémité des canons, et tendait à faire basculer l'arme.

— Ne te détourne pas, Jean Restagnat, et ne bouge pas. Il s'envolerait ! C'est un dindon que tu portes au bout de ton fusil. Et je te prédis que s'il reste là, jusqu'au petit jour, sans avoir desserré les pattes, ton affaire est sûre : tu ne manqueras plus un lapin, même au déboulé.

— Ça me changera bien, murmura l'autre.

Il demeura bientôt seul, et compta péniblement les heures de la nuit. On était en octobre, et la première aube se faisait attendre, et il gelait, et les frissons qui secouaient malgré lui le veilleur risquaient d'effarer la bête, dont le perchoir remuait. Impossible de fumer, d'ailleurs. Au moindre mouvement, Jean Restagnat sentait se réveiller la défiance de ce singulier porte-bonheur, qui gloussait faiblement, dans les ténèbres, en arrière, et qui se rendormait.

Enfin, le petit rond de la fenêtre, en haut, parut blanchir. Jean le fixa attentivement, pour ne pas perdre, par trop de précipitation, le fruit de sa longue veillée, et, quand il eut reconnu que c'était bien le jour qui naissait, lança le dindon jusqu'aux solives du poulailler, et se sauva.

Il rentra chez lui persuadé que le sortilège avait réussi. Et, sans doute, il n'en fallait ni plus ni moins pour lui donner la confiance en soi dont il avait besoin, car, à partir de cette nuit-là, le garde devint adroit, et chacun peut dire, dans le pays, qu'il n'y a point de meilleur tireur de lapins et de lièvres que Jean Restagnat.

Ce fut sa première aventure où les dindons jouèrent un rôle. Il en eut une seconde.

Quelques mois se passèrent, et le garde tomba malade. Il avait une plaie à la jambe. Morsure de couleuvre, dirent les uns ; plomb de braconnier, dirent les autres ; simple piqûre d'épine noire, affirmait Restagnat. Personne ne sut la vérité, si ce n'est le vieil officier de santé que tout le monde appelait le docteur Béfînod, homme usé, qui ne répondait jamais à une question, écoutait peu, n'entendait guère, regardait le patient dans les yeux, se recueillait, secouait la tête, et disait : « Purgez-vous ». A force de se l'entendre dire, les gens des Dombes finirent par trouver moins utile de recourir à ses

soins. Ils connaissaient l'ordonnance. Il leur arrivait de la suivre ou de ne la suivre point. Ils guérissaient quelquefois, dans les deux cas. Mais le docteur l'apprenait par d'autres. Sa jument blanche, dont la queue était faite comme un pinceau, n'eut bientôt plus d'occasion de sortir. Il la vendit et demeura médecin consultant, mais non trottant, et c'est tout à fait par exception qu'on pouvait le voir, dans le bourg de Morèges, ventru, courtaud, les joues rasées, saluant avec les paupières, flattant de la main les petits bergers dont les mères, autrefois, avaient formé sa clientèle. On ne venait guère chez lui qu'en cas d'accident, pour les pendus et les noyés, parce qu'il était en bons termes avec la préfecture. C'était sa petite part du pouvoir. Quelques naïfs allaient, cependant, le consulter encore pour des maux guérissables. Restagnat fut du nombre.

Il entra dans la maison aux persiennes toujours closes, et montra sa jambe malade au docteur Béfinod, qui jeta un regard distrait sur la plaie, continua de tisonner et de se taire.

— Eh bien ! monsieur, demanda-t-il enfin, qu'estce que vous pensez de ma jambe?

L'officier de santé se détourna, observa un long moment les yeux tout simples de Restagnat :

— Je pense qu'il y a un remède.

— Je l'ai fait, dit l'autre vivement.

— Pas celui que tu crois, un autre, pour les cas difficiles.

— Ouest-ce que c'est?

— L'huile de dinde.

— Vous dites ?

— L'huile de dinde... Mais voilà;... c'est long à préparer... Il me faut quatre ou cinq dindes, que tu m'apporteras à huit jours d'intervalle.. -

« En effet, songeait le garde, le remède peut être bon. Un dindon m'a déjà guéri du guignon que j'avais à la chasse. Un autre guérira ma jambe. Pourquoi pas ? »

Le médecin, qui ne cessait d'observer la physionomie de son client, sentit qu'il pouvait insister. Il reprit :

— Je dis bien qu'il me faut cinq dindes, pour tirer une mesure d'huile, pas une de moins.

— Vous les aurez, fit le garde. Mais je guérirai ?

— Avant que tu aies dépensé toute la bouteillée que je te donnerai.

L'homme se retira, et, comme il l'avait promis, apporta une dinde, puis deux, puis trois. Il les choisissait dans sa basse-cour, et ne comptait pas trop ce qu'il lui en coûtait, bien que, d'une fois à l'autre, il trouvât la bête plus grasse et plus lourde au bout de son bras. « Je suis vraiment bien bon, pensa-t-il, de prendre ce que j'ai de meilleur chez moi, pour le

donner à ce médecin, qui ne m'a pas encore remis un flacon d'huile gros comme mon doigt. » Lors donc que le jour fut arrivé de la quatrième livraison, Restagnat parut, boitaillant, dans le jardin du docteur. Il portait une dinde dont la plume était terne et la maigreur certaine.

— Quelle pauvre volaille I dit le médecin, qui tâtait de l'œil le plumage et, du haut de son perron, tendait déjà les mains.

Le garde repartit, avec un ton qui n'était pas tout de respect :

— Ma foi, monsieur Béfinod, puisque les grasses n'ont encore rien produit, j'ai pensé qu'une maigre ferait mieux l'affaire.

— T'as mal pensé, Jean Restagnat. Donne tout de même. Tu choisiras mieux la dernière.

Et le bonhomme avait mis la dinde en lieu sûr, revint avec un tout menu flacon d'un liquide jaune et fort semblable, pour la couleur, à l'huile d'olive.

— Je ne voulais te remettre le médicament qu'après avoir travaillé la cinquième dinde, fit-il, mais je te vois impatient, et je te donne tout de suite le peu que j'ai fabriqué. Frotte avec ça ta blessure, mon ami.

Il avait l'air trop patelin, en remettant la bouteille. Le garde, dont la confiance avait déjà fléchi, eut des

soupçons. Il revint, mais sans dinde. Il revint, mais à une date où il n'était pas attendu.

Trois jours plus tard, en effet, et à l'heure du dîner, il se glissa dans le jardin, monta sur le perron, écarta les persiennes, et put voir le médecin à table, et devant lui, toute fumante, entourée de cresson, la dinde curative.

Il n'eut plus de doute, et, pénétrant dans la maison, entre-bâilla la porte de la salle à manger.

— Qui est là? demanda M. Béfînod d'une voix forte. Est-ce donc une heure de consultation? Que voulez-vous ?

— Ne vous dérangez pas, fit Restagnat, qui passa la tête par l'ouverture ; c'est moi qui venais seulement voir comment vous fabriquez votre huile 1

Les deux hommes se regardèrent, se mirent à rire tous deux, d'un rire différent, l'un jaune et l'autre rouge, etne se revirent jamais.

C'était la veille du premier de l'An, aux dernières heures du siècle écoulé. J'étais entré pour acheter des timbres. Au fond du bureau de tabac, luisait un comptoir de zinc toujours humide, parce que le patron, dès que le client avait bu, passait l'éponge en soulevant le verre, même si le client avait bu sans laisser se perdre une goutte, même s'il disait : « C'est pas la peine, n'y a rien de tombé. » Ils protestaient, mais ils aimaient cette affectation de propreté. Et ils allaient nombreux, chez le débitant, prendre le verre du matin ou du soir, en regardant la patronne, très propre aussi, toujours frisotée, toujours vêtue d'un corsage léger, à petits pois et à plis, sourire dignement derrière le comptoir \oisin, tendre

des paquets de cigarettes ou déchirer des feuilles de timbres, suivant le pointillé, au bout de ses manches de lustrine.

Ce soir-là, ils étaient quatre qui buvaient, debout. Trois descendaient des échafaudages. Ils portaient de longues blouses blanches, et le plancher était poudré de blanc autour d'eux. Ils avaient l'air de gens qui pensent, d'habitude, à la difficulté de la profession de ravaleur, au chaud, au froid, à la paye de samedi, et, quand vient la nuit, au retour qui approche. En ce moment, ils songeaient à la saveur du vin nouveau qu'ils humaient à petits coups, et leurs traits lourds, creusés de rides, s'épanouissaient. Le cpiatrième était vêtu bourgeoisement ; il avait des mains pâles, couvertes de poils et de veines bleues, le visage large en haut, tout de suite aminci après les pommettes, aigu dans le carré de la barbe, et qu'une sorte de fièvre intérieure, l'obsession de l'injustice réelle et de l'injustice imaginaire, un état ordinaire d'exaspération et d'éloquence avaient pâli comme les mains. Tandis que les autres considéraient leur verre, où le liquide rouge oscillait, lui, il regardait vaguement le coin de l'appartement où le plafond, coupant des deux murs, faisait comme une pointe de flèche. Ses yeux, que soulignait une ombre forte, brillaient de l'éclat diffus qui n'est pas celui de la pensée, mais de l'agitation. Et la patronne

l'observait avec une nuance de mépris, d'abord parce qu'elle croyait reconnaître là un certain air de grève qu'elle n'aimait pas, et, en second lieu, parce qu'il n'était pas, comme les trois autres, un habitué. Son antipathie s'exprimait seulement par un mouvement du menton qui s'était relevé, des lèvres qui s'étaient abaissées. La patronne avait la prudence du fonctionnaire, qui n'exprime que des demi-pensées et des quarts de répulsion.

Un des ravaleurs, le plus gros, dit alors, en secouant la tête et continuant une conversation engagée à voix basse dans le groupe, au fond du débit :

— Oui, j'ai des étourdissements. Quand ça me prend, je n'ai plus d'yeux, je n'ai plus d'oreilles, je n'ai plus de langue, je n'ai plus rien.

Un second demanda, avec intérêt :

— Et le médecin, ce qu'il dit ?

— Qu'il faudrait ne plus boire.

— Alors quoi, ne pas vivre?

— C'est ce qui me tourne les sangs : mettre trois francs dans la main d'un médecin, pour qu'il vous dise de ne pas boire. Hs sont tous les mêmes ! Allons, Jean Moil, mon camarade, buvons toujours ce qui est versé. A la santé !...

Le gros homme hésita, ne sachant quelle santé il porterait, puis, au hasard, retrouvant dans sa cer-

velle engourdie des mots tant de fois lus dans les journaux des jours précédents, il eut un rire enroué, et dit :

— A la santé du siècle qui finit !

Trois verres se heurtèrent. L'ouvrier en jaquette ramena le sien contre sa poitrine, et sortit, en frémissant, de son rêve.

— Pas moi ! dit-il avec irritation. Je ne le regrette pas I Je ne comprends pas que des ouvriers le regrettent ! Laissez-le donc crever sans vous occuper de lui, comme un bourgeois qu'il est I

Ceux pour qui il parlait l'écoutaient en buvant, et cette attention diminuait leur plaisir. Leurs bonnes figures ridées, poudrées de chaux, devenaient graves par degrés. Le reproche de cet homme, qui n'était pas de leur métier, mais qui avait le droit de se dire ouvrier, leur rappelait une organisation, des revendications, des promesses peut-être dont la pensée ne vivait pas familièrement avec eux. Ces trois ravaleurs, et cela se devinait, eussent été assez satisfaits de la vie, si personne n'avait trouvé fâcheux qu'ils fussent contents, et n'avait pour eux établi, amplifié et exprimé leurs plaintes. Ils se rappelaient ce qu'ils avaient lu et ce qui leur avait été dit, si souvent, contre leur état.

— Ne te fâche pas, Carie ! répondit le plus gros. Je n'en ai pas vu si long. Je plaisantais.

Mais l'autre leva les épaules, en observant de quelle voix molle cela était dit ; puis il but d'un seul trait, posa le verre sur le comptoir de zinc, et, regardant avec un sourire de pitié chacun des trois compagnons, s'éloigna d'eux, et sortit.

Il se mit à suivre les rues, où les becs de gaz éclairaient déjà le dernier crépuscule de 1900. La réponse complète, oratoire, qu'il n'avait pas voulu faire tout à l'heure, il se la faisait à lui-même. Il avait été ouvrier autrefois, et ouvrier mécanicien des plus habiles, gagnant de gros salaires. A présent, il travaillait seulement aux heures de loisir que lui laissaient les réunions publiques, les conciliabules de chefs de Syndicats et les causeries de la Bourse du Travail, revenant prendre sa place à l'atelier quand il lui plaisait, toléré par le patron à cause de la crainte qu'on avait d'un éclat, comme une bombe qu'on n'ose pas emporter, de peur d'accident. De quoi vivait-il ? Lui seul le savait, et une autre qui ne le disait pas. Dans son monde, il avait une autorité. Les gens de métier, ses compagnons, qui appartiennent encore à l'âge de l'éloquence, l'écoutaient. On l'admirait pour sa faconde, pour son obstination, pour son intransigeance. Ce n'était qu'un être d'esprit borné, d'une instruction incohérente et d'un orgueil démesuré. Ses amis l'appelaient penseur. Ses adversaires le réfutaient. Toute sa force venait cepen-

dant, d'ailleurs : de la sensibilité vérilable de cet esprit médiocre. Il avait l'imagination de la douleur; il entrait en immédiate sympathie avec les peines d'une seule catégorie d'hommes; mais il le faisait sincèrement ; il confondait la souffrance avec l'injustice, parce que l'une et l'autre l'affectaient pareillement.

Parmi tant de haines qu'il cultivait, une tendresse au moins avait poussé naturellement et n'était pas morte étouffée. Il aimait sa fille, chez laquelle, ce soir, il se rendait, par les rues plus pleines de passants que d'habitude.

Les passants remarquaient cet ouvrier de congrès. Tout distraits qu'ils fussent par le spectacle des étalages et par l'empressement qu'ils avaient à se reconnaître les uns les autres, à s'aborder et à s'offrir mutuellement leurs vœux, ils se détournaient pour suivre un instant ce marcheur solitaire et rapide, qui avait l'air de ne s'intéresser qu'aux fils de téléphone lancés au-dessus des rues, et dont la bouche remuait mais ne proférait aucun son. Quelques uns murmuraient sur son passage : « C'est Carie Vernaille, l'orateur. » Lui, il jouissait secrètement d'être un objet d'attention ; il observait, avec une apparence de rêverie ; il riait d'être signalé par des bourgeois comme un homme dangereux, et il continuait de discourir sur le siècle nouveau, avec

(les gestes qui n'avaient de sens que pour lui seul, très fier de sentir que les périodes auraient sonné dans une salle, et que les mots lui venaient toujours.

Il traversa ainsi beaucoup de rues et de places, et, s'étant engagé dans une rue en pente, étroite, bordée de boutiques de petits commerçants, il s'arrêta devant un magasin dont l'enseigne portait : « Modes, mademoiselle Eauna. » L'électricité ne venait pae jusque-là, ni la foule. La pente était déserte du haut en bas. Derrière la glace de la devanture, quelques chapeaux, au prix uniforme de quatre francs soixante-quinze, posés sur des champignons, tendaient en vain leurs coques de rubans et leurs plumes, qui n'avaient, dans l'ombre, que des formes indécises. L'unique lumière, dont on ne voyait pas le foyer, était une lampe qui brûlait au fond de l'appartement, sur un guéridon, et qui enfermait seulement, dans la gerbe de rayons qui prolongeait l'abat -jour, la chevelure brune et les épaules vêtues de noir d'une femme penchée et travaillant.

Emma Vernaille se hâtait d'achever un chiffonné d'étoffe crème, qu'elle devait coudre sur une forme de feutre gris : une commande pour le lendemain. Elle n'avait qu'une apprentie, à laquelle, ce soir, il avait bien fallu donner congé. Donc, elle ne levait pas les yeux de dessus l'espèce d'échaudé qu'elle fabriquait pour sa cliente, une pauvresse comme elle.

Mademoiselle Emma savait que le père viendrait, qu'il faudrait sortir avec lui, et, ayant modelé l'étoffe, elle fixait rapidement, d'un point de couture, la courbe dessinée et maintenue par la pression des doigts. Ce n'était pas une théoricienne. Elle avait trop de devoirs à remplir pour en philosopher. Son esprit, d'ailleurs, la portait à l'action et à la vie. Elle avait la promptitude de décision, la repartie, la défiance des hommes et le bon sens exercé des filles qui ont, dès leur jeunesse, vécu seules et travaillé pour plusieurs. Emma Vernaille dotait trop souvent l'orateur pour apprécier vivement l'éloquence. Le père prenait chez elle ce qu'il ne gagnait plus.

Quand il entra, au bruit de la sonnette de la vieille maison, la jeune fille releva son visage lourd qui sortit de la lumière et sourit dans le demi-jour.

— Bonsoir, bonsoir! dirent vivement les grosses lèvres rouges; ne me dérangez pas. Dans deux minutes, j'aurai fini.

Elle s'était penchée de nouveau. L'homme s'approcha en disant :

— Pauvre chatte, va ! On ne peinera plus comme ça, au siècle prochain. Le travail sera réparti entre tout le monde...

Il la baisa sur la nuque, et se dirigea vers l'angle

de la cheminée, en écarquillant les yeux. Du bout de sa main flexible et pâle, dans les ténèbres presque complètes, il tâtait le marbre. Emma devinait ce qu'il faisait.

Elle sourit pour la deuxième fois, d'un sourire comme en ont les mères qui gâtent leurs enfants.

Le bruit d'une pièce d'or retournée et jetée sur la pierre tinta, fin dans le silence, et plus aigu encore que celui de la sonnette.

— Oh! Emma ! dit la voix de Carie Vernaille, tu m'as gâté I Vingt francs d'étrennes à ton père ! Ton métier va donc joliment?

— Admirablement, répondit-elle sans conviction. Et, tandis qu'il glissait dans sa poche le louis d'or

durement gagné, la petite modiste pour pauvres eut une tentation de regret, voyant qu'il ne comprenait pas tout ce qu'il faut passer d'heures à bâtir des chapeaux de quatre francs soixante-quinze, pour épargner vingt francs.

Quelques instants plus tard, la boutique était fermée. Le père et la fille, au bras l'un de l'autre, dans la foule, la lumière et le vacarme des rues des quartiers riches, passaient en devisant et en riant. Ils s'arrêtaient devant les étalages des confiseurs, des bijoutiers, des marchands de jouets, et repartaient, comme des centaines d'autres gens du peuple, les plus sages, les plus naïfs. L'orateur ne parlait presque pas. Lui

que les contradicteurs excitaient dans les réunions publiques et rendaient logique jusqu'à l'absurde avec ses prémisses, il supportait la contradiction permanente que représentait la conversation d'Emma, une fille qui ne savait rien de la Révolution française. Il se sentait devant elle comme devant son juge. Il la regardait, lorsqu'il croyait avoir exprimé une pensée, et il ne disait devant elle que les plus modérées.

Comme ils se trouvaient en arrêt devant une exposition de fourrures, collets de zibeline, manteaux de loutre, pelisses de renard bleu, un mendiant les frôla, et tendit la main au milieu d'un groupe voisin.

Le visage de Carie Vernaille devint aussi dur et méprisant que deux heures plus tôt, lorsque l'homme avait reproché à ses camarades de boire au siècle finissant.

— Voilà une chose encore qui disparaîtra, dit-il tout haut, la charité avilissante, la charité qui fait des classes de bienfaiteurs et des classes d'obligés! Nous aurons la justice, qui égalisera les hommes. Et cela suffit.

La modiste haussa légèrement les épaules, et entraîna son père un peu plus loin. Quelqu'un qui suivait la même route entendit la réponse. La jeune fille, qui avait, depuis son apprentissage, travaillé toujours pour lui, leva son visage rond, et, regar-

dant devant elle, elle dit, avec une bonne humeur sérieuse, comme si elle reprenait un enfant :

— Il faudra toujours de la charité, même quand il y aura la justice.

— Pourquoi?

— Pour réparer les sottises qu'ils feront.

Elle ne crut pas avoir dit une chose de quelque prix. Mais le père, une fois de plus, lui rendit l'hommage du silence. Et ils s'enfoncèrent dans la brume, que barrait la lumière horizontale des boutiques en fête.

Samedi 15 juin.

Je n'ai pas la prétention de peindre l'Angleterre, la vie anglaise et les Anglais : je ne les connais pas. Mais un coin de campagne, pour être compris, ne demande qu'un passant.

Et je passe. Je suis dans la banlieue de Londres depuis quelques jours à peine, et je la quitte demain. Il est huit heures du matin Je me promène dans les bruyères du common, qui ne sont ni très hautes, ni fleuries. Des centaines de petites pistes traversent ce plateau vert sombre, et, lorsqu'on en suit une, on s'aperçoit que la terre est toute raboteuse, calleuse, soulevée en mottes dont chacune porte son pied d'herbe et s'entoure d'un

fossé : preuve que l'eau abonde et séjourne, en hiver. Quelques bouleaux rompent la nappe de vent qui est fraîche. 11 n'y a pas de grands arbres sur la lande ; mais on en devine sur toutes les pentes par où elle rejoint les bois et les champs voisins : en avant, le long de la route que borde Robin-Hood, la vieille auberge bâtie en brique, lavée, vernie, fleurie, pleine de découpures et d'angles aigus sous son orme arrondi, comme une auberge d'estampe ; à droite, où une petite ville descend vers Londres immense ; à gauche, où le moulin marque la limite d'un grand creux tout feuillu, d'où me vient une senteur de forêt. Je vais de ce côté. La lande est trop vaste pour qu'on puisse la dire animée par les quelques silhouettes d'hommes et de bêtes qui suivent les chemins, et se détachent en noir sur le ciel. Ce sont des palefreniers qui promènent des chevaux. Le tout est bien nourri et blond. Ils sortent des villas dont les jardins ou les parcs se touchent, sur la route de Londres. Des vélocipédistes passent également. Ils sont généralement jeunes ; mais il y a, parmi eux, plus d'hommes mûrs que chez nous, et tous, jeunes et vieux, ils ont deux traits communs : leur allure, qui n'est ni celle de la promenade capricieuse, ni celle de la course, mais celle d'un exercice com mandé par l'hygiène, et puis une serviette tordue qu'ils portent autour du cou. Elle est sèche à l'aller,

elle est humide au retour. Je les ai vus se baigaer. C'est là-bas, au fond des combes boisées, dans un lac très clair, qui semble n'être surveillé que par un poteau et son affiche. L'affiche dit que le bain n'est permis que dans une certaine partie du lac et jusqu'à midi. Vous pourrez donc, vers le soir, descendre par les sentiers, et faire sonner en courant le sol creux des garennes, ou contempler le lac sans crainte des baigneurs, ô misses aux corsEiges de piqué blanc qui habitez à l'ombre du moulin.

Ce moulin m'attire comme une énigme, et voici la troisième fois que je m'approche de lui, pour m'assurer qu'il est bien un moulin comme ceux de mon pays. S'il leur ressemble, c'est en plus beau. Il a des assises majestueuses, une tour bien peinte en blanc, des ailes superbes, un air de luxe, et tout un vrai village autour de lui : la maison du meunier, je suppose, lierrée, coquette, rafraîchie en été par l'hélice de là-haut, d'autres cottages qui font le cercle et qui, dans la lande nue, forment un îlot de façades peintes et de jardinets. Mais tourne-t-il pour autre chose que l'agrément des yeux? Est-il un travailleur qui a réussi, ou un amuseur de passants? Mes amis prétendent qu'ils n'ont jamais vu entrer une charretée dej grains dans l'enceinte de palissades qui protège le beau moulin.

Et je crois qu'ils ont raison. D'où lui viendrait

le blé? Depuis quelques jours, en chemin de fer, en voiture ou à pied, je parcours les environs de Londres, et j'admire cette campagne sans paysans, merveilleusement vallonnée, merveilleusement plantée, mais où l'herbe paraît bien être la principale moisson. Tandis qu'autour de Paris et à courte distance, les champs de seigle, et de froment, et d'avoine ne sont pas rares, ici on les compterait aisément. Mon vieil ami Lumineau dirait : « C'est pas grenant, chez les Anglais. » Il aurait tort. La vérité, c'est que chez eux, l'herbe pousse partout et que, pour cette raison et pour dix autres sans doute, ils ont plus que nous laissé s'étendre, autour de leur grande ville, ce qu'on pourrait appeler la campagne de luxe.

Le ciel est brouillé et assez bas, comme hier, comme avant-hier. Les nuages n'ont pas de forme qui dure ; ils se mêlent ; ils s'étirent ; ils souffrent à peine un peu de bleu entre leurs mailles ; on sent que le vent de mer les presse, et, plus je les regarde, plus je me convaincs qu'ils méritent à peine leur nom, et qu'il s'agit, en somme, d'un simple brouillard, qui a consenti à se fractionner, parce que nous sommes en été, mais sans pouvoir imiter le dessin, ai la lenteur flâneuse, ni la sérénité de ces belles voiles, gonflées et blanches, qui font ressembler le ciei à un marbre vt^ir.é

Six heures.

Je suis resté à lire, dans ma chambre, tout l'aprèsmidi. Mes fenêtres donnent sur le parc : une prairie descendante et un treillis de fer indiquant une limite ; une seconde prairie et un second treillis ; une troisième prairie dont on devine seulement quelques pentes fuyantes, et alors les cimes rapprochées des arbres qui emplissent la vallée, plusieurs lieues de frondaisons qui blondissent à cette heure et d'où jaillissent à l'horizon, comme les feux d'un gros diamant, les étincelles des vitres de Cristal Palace. Je ne vois ni travailleurs dans les prés, ni routes dans les campagnes. Une paix immense enveloppe la maison, une paix beaucoup plus profonde que celle de nos villégiatures. J'ai l'illusion que le silence, la solitude absolue, l'ombre, l'espace ont été achetés par un landlord très riche qui me permet d'en jouir, et qui possède la campagne jusqu'à Londres, là-bas. Les prairies sont bordées de rhododendrons en fleurs. Le violet fait bien dans les sousbois ; j'en ai pu juger. Tous les grands jardins et les parcs que j'ai traversés avaient d'admirables rhododendrons, non pas groupés en massifs comme les nôtres, mais plantés en bordure, sur des lisières de futaies, autour d'un étang qu'ils enchâssaient, ou

même disséminés en plein taillis, et leur lourde splendeur ajoutait quelque chose à l'idée seigneuriale qui se lève ici de la terre. J'aime ceux qui descendent devant mes fenêtres, jusqu'à l'endroit où la brume fine des prés et l'ombre les saisissent. J'aime aussi la tenue de ces chênes isolés ou groupés, de ces tilleuls qui sont habitués à être regardés, qui doivent l'être, qui le savent. Ils ont chacun toute la beauté de leur espèce. Rien n'a manqué à leur développement, ni le temps, ni le sol profond, ni l'eau qui baigne leurs racines et qui gonfle leurs feuilles. Celles-ci sont tellement épaisses et nourries de sève que les branches ont des airs penchés, comme chez nous après la pluie.

Chez nous... Ces mots-là reviennent toujours à mon esprit. La comparaison ne cesse pas. Le tilleul qui dresse à droite sa grosse boule, où toutes les feuilles sont vertes, m'en rappelle un autre qui avait déjà, en cette saison, bien des taches jaunes. Ma mère cousait et brodait souvent à son ombre. C'était, je crois, le dernier survivant d'une charmille disparue. Il était fait comme un éventail, et Dieu sait le nombre de fleurs que l'été y piquait. Les abeilles y volaient par ruchées ; le parfum s'en allait jusqu'aux chemins; si bien qu'un jour une pauvresse entra, avec un panier, et dit à ma mère: « 3Iadame, voulezvous me vendre du tilleul, pour ma petite qui dort

si mal ? » Acheter ou emprunter, on sait ce que cela veut dire. Elle s'en retourna avec le panier plein. « Vois, dit ma mère en me montrant l'arbre, il n'y paraît pas, » L'année suivante, la même femme revint, mais avec un autre panier, qui était deux fois plus grand que le premier. L'arbre donna sa fleur, et ma mère me dit : « Elle a bien fait ; il reste encore dans l'arbre plus que notre provision. » La troisième année, la femme, qui avait par usage des droits sur la récolte, arriva en poussant une brouette sur laquelle était posé un berceau vide. Pour remplir le berceau, il fallut tout cueillir. Ma mère n'était pas là, et nous laissâmes prendre. Quand elle fut de retour, et qu'elle constata le pillage, elle sourit mieux encore et plus doucement que l'année d'avant: « Cette fois, dit-elle, je suis contente : il y a tant de tilleuls qui ne servent à rien ! »

Je remarque aussi, dans le parc anglais qui s'embrume, un grand nombre de merles et de grives. Et les grives chantent, me semble-t-il, beaucoup plus que celles qui maraudent dans nos vignes au moment des vendanges... Ici, le raisin mûrit en serre. Les grives doivent s'en passer...

Mon ami ouvre ma porte. Il revient de Londres. Il m arrive très pénétré du bon emploi de sa journée : une revue de volontaires de la Cité; un cortège d'enants dans Hvde Park ; une nouvelle visite à cette

cathédrale de Westminster, qu'on dirait sculptée dans un vieux chêne noir, et où nous avions trouvé, mardi dernier, cinq gerbes de fleurs fraîches sur la tombe de Dickens ; une promenade à travers la ville que le samedi met en fête...

— Et vous, me dit-il, qu'avez- vous donc fait?

Je lui montrai l'immense campagne et le livre où j'avais lu.

En quelques instants, le paysage s'était transfiguré. Les vallonnements d'arbres étaient devenus bleus. Au-dessus, les fumées de Londres luisaient comme de l'or. Au-dessus encore, l'espace s'empourprait. Les pauvres brumes du matin, désordonnées de mouvement et de couleur, incendiaient l'horizon. Je pensai à Turner. Et je compris que M. Besnard avait encore des timidités.

J'ai conservé quelques relations, incertaines, fluctuantes, tantôt brèves et presque muettes, tantôt affirmées par deux ou trois longues visites rapprochées et pleines de confidences ou plutôt de récits, avec un ancien camarade de collège, qui a été au Canada et qui en est revenu. Ce n'est pas un monopole. Il n'y a guère de Français, à cette heure, qui n'en connaisse, au moins, un autre, dont la première jeunesse, ou la seconde, a dépensé deux ou trois années en expériences de défrichements et d'élevage. Toutes les tentatives n'ont pas été heureuses, par la faute des colons plus que des colonies. Celle de mon camarade est du petit nombre de aelles qui réussirent. Du moins, il l'affirme. Parti

de France, il y a vingt ans, avec une fortune ébréchée, une santé heureusement à toute épreuve et des goûts d'écuyer de cirque, il reparaissait vers 1895, assagi, pesant et encore agile, les deux sourcils séparés par la ride profonde du commandement, les poches remplies de dollars, la voix toujours sonnante du nom des boeufs, des taureaux et des chevaux.

Nous causions, la dernière fois que je le vis, de la mort de la reine d'Angleterre ; il me disait avec gravité, avec émotion, avec la voix basse qu'il eût prise pour me parler d'un deuil de famille, combien il avait aimé la liberté dont il jouissait « là-bas » , sous la suzeraineté de la reine Victoria, « dans la prairie » . Il avait une manière de dire « la prairie » et de prolonger la dernière syllabe, qui évoquait l'image d'une plaine immense, nivelée, soyeuse, où le vent passait d'un souffle égal et sans obstacle.

— Pauvre vieille reine! dit-il. J'ai été, pendant quinze ans, un de ses protégés les plus loyaux. Pas une fois, je n'ai manqué d'illuminer le jour de sa naissance et le jour de la naissance du prince de Galles.

— Dans le désert?

— Parfaitement. J'avais, il est vrai, près de moi et jouant un rôle important dans mon exploitation, un homme qui avait étrillé, l'espace de dix-huit mois,

l'un des premiers chevaux de chasse d'Edouard Vil. Il s'appelait Tom Shelley Wart.

Et comme je me taisais, mais de l'air sans doute d'un homme qui attend, mon camarade poursuivit :

— Tom Shelley Wart était le chef très respecté, chose rare, — et très redouté de mes cowboys. J'ai vu peu de visages aussi impassibles que le sien. Peut-être que, de bonne heure, un peu d'abrutissement, causé par l'abus du gin, avait augmenté l'inaptitude naturelle à s'émouvoir de cette figure carrée, rasée, qui n'ofîrait aux yeux que des lignes droites, se coupant à angle droit, ligne des sourcils, ligne du nez, ligne des lèvres plates et également larges, et qu'une seule teinte, celle de la brique peu Guite. La teinte seule s'accentua en vieillissant. L'homme demeura muet de l'isage. Il avait le buste solide, les jambes menues et un peu arquées, les poings énormes. En cela, il ne se distinguait guère d'un grand nombre de jockeys comme lui, que j'ai connus durant la première partie de ma vie, au temps où je faisais courir. Mais il avait, en sa qualité d'Anglais et d'Anglais ayant servi dans les écuries de la ftlaison royale, un sentiment de la hiérarchie qui contrastait absolument avec le sans-gêne et l'indiscipUne de mes cow^^boys américains. Jamais de f;miiliarité, jamais de confidence, bien rarement une demande d'explication. Il obéissait. Quand je l'em-

menais avec moi, dans la visite quotidienne que je faisais aux troupeaux de mon « ranch », il tenait toujours son cheval à la croupe du mien, sur la gauche, tant que je parlais, et, quand je ne parlais plus, à dix mètres en arrière. Nous avions l'air d'aller au Bois, et cela m'agaçait furieusement. Avec ses subordonnés, Tom Shelley Wart se montrait extrêmement cassant. Mais comme il ne donnait jamais un ordre à faux; comme il était capable de faire lui-même tout ce qu'il commandait aux autres; comme il n'y avait pas de poulain ou de cheval vicieux qui fût capable de désarçonner ce cavalier de l'ancien monde ; comme il buvait toute sorte de liqueurs fortes avec l'indifférence d'un fdlre; comme il mettait la main, volontiers, dans la poche de sa veste d'écurie, où chacun savait qu'il serrait un revolver chargé de six balles, les grands enfants minces, insolents et querelleurs de la prairie américaine reconnaissaient en lui un ancêtre plus court, aussi violent qu'eux avec des façons moins bruyantes et d'une éducation plus raffinée. Ils cédaient.

» Je vous assure que, bien souvent, dans la vie aventureuse que nous menions, dans cette existence primitive, qui abolit un si grand nombre de ces apparences par lesquelles nous prétendons marquer notre rang social, différences de logement, de vêtement,

de nourriture, d'occupations, de plaisirs, de langage, j'ai été frappé du sentiment de déférence, ou plutôt de distance mondaine qui, malgré mes efforts, a toujours écarté de moi le chef de mes cowboys. Palefrenier dans sa jeunesse et pendant peu de temps, chez le prince de Galles, puis jockey en Angleterre et en France, enfin exilé avec moi, au fond de la prairie canadienne, en vue des Montagnes Rocheuses, il n'avait conservé qu'un seul souvenir de ce passé : le premier. Il en vivait. Il continuait d'être l'homme très humble par la situation, très honoré par un voisinage royal. Il lui fallait un prince de Galles à perpétuité. Je l'étais devenu pour lui. Il en est mort. Voici comment.

» Je vous ai raconté la façon dont j'avais bâti ma maison, c'est-à-dire ma chambre, celle de mes gens, et, entre les deux, une vaste cuisine où nous passions ensemble de longues heures du long hiver canadien, à nous chauffer. C'était fait en troncs de sapins, couvert en planches, calfaté avec de la mousse pressée et de la boue, et puis, six mois durant, revêtu d'une couche de neige qui ne laissait passer que la fumée de notre feu. La très médiocre butte de terre sur laquelle nous étions perchés nous permettait cependant d'apercevoir une partie de nos bœufs et de nos chevaux répandus dans la prairie, qui s'en allait, sans aucune autre limite que la courbure de la

planète, au nord, à l'est et au sud. A l'ouest seulement, mais bien loin encore, une ligne dentelée, bleue en été, blanche en hiver, indiquait la barrière des Montagnes Rocheuses.

» Le village le plus proche était à soixante kilomètres, qu'il fallait parcourir, sans route, bien entendu, tantôt sous la piqûre des innombrables moustiques levés par le soleil dans les parties marécageuses de la prairie, tantôt par des froids de dix, quinze ou même trente degrés. Nous faisions cependant cette rude course avec plaisir, quelque temps qu'il fît, et mes hommes désertaient quelquefois le ranch, à la nuit tombante, pour aller jouer et s'enivrer dans les bouges de Rouge-Terre. Tom Shelley Wart, plus encore que les jeunes, aimait se rendre au village. Il n'y manquait jamais la veille du 24 mai, ni celle du 9 novembre, qui sont les dates de la naissance de la reine Victoria et du prince de Galles, afin d'acheter une provision de gin, de cigares, de victuailles, et cinq paquets de fusées qu'il tirait, le lendemain, dans la nuit bleue, sous les yeux étonnés de nos chevaux broutant l'herbe de la plaine, des renards, des poules de prairie et de quelques Indiens vagabonds, chasseurs de loutres et voleurs de bétail.

» Le 8 novembre de l'année 1895, qui fut la dernière que je passai au Canada, je vis arriver dans ma chambre mon chef covi^boy, vêtu de ce complet

à larges carreaux jaunes et gris qui était sa tenue de ville. Il tenait à la main son casque de fourrure en peau de loup.

» — Si Votre Grâce le permet, dit-il, j'irai donc à Rouge-Terre.

» — Pas tout seul, mon vieux Tom. Je ne veux pas que, par une température semblable, tu traverses seul la prairie. D'ailleurs., j'ai affaire au village. Mets deux chevaux sur le traîneau.

» 11 faisait un froid terrible. La neige, d'une épaisseur de trois pieds et durcie à la surface, avait chassé nos troupeaux vers des bas-fonds, éloignés d'une lieue, où des sources d'eau tiède entretenaient une sorte d'île de boue molle, de roseaux et de gazon parmi les glaces. Les deux seuls chevaux de trait disponibles étaient deux vieilles bêtes, hérissées comme des ours, que je trouvai attelées, au bas du tertre de l'habitation. Le ciel était gris, le soir venait, le vent ne soufflait pas. Je n'avais pas fait dix pas dehors que j'avais déjà des glaçons dans la barbe et que je sentais, aux deux tempes, cette pression douloureuse des grands froids, qui ressemble à celle d'un cercle de fer,

» — Tu vas te coucher dans le traîneau à côté de moi, Tom.

» Le traîneau, fabriqué par mes hommes, se composait d'une caisse de planches de sapins posée sur

deux patins. En se foulant un peu, deux hommes, môme enveloppés de fourrures comme nous l'étions, pouvaient tenir dans le fond de cette caisse. La tête seule du conducteur dépassait le rebord du traîneau. Et, bien que la position ne fût pas très commode pour mener, j'avais fait le voyage plus d'une fois de cette façon. Mais, j'eus beau insister, ordonner même, Tom Shelley Wart refusa de prendre place à côté de moi, et monta sur un petit siège en fer que j'avais fait adapter à l'avant du traîneau. Je le considérai au moment où il rassemblait les guides pour partir : il avait l'air digne d'un cocher de la Couronne ; son "visage rouge, entre les bords de son casque, luisait, et la blancheur de la plaine indéfmie, se reflétant dans les yeux, en éteignait encore le regard.

» Les chevaux nous emportèrent au grand trot. La nappe d'air glacé commença à glisser sur nous, et, malgré l'habitude, malgré les vêtements de laine, les gants, les fourrures, le bonnet de peau de loup à double mentonnière, l'impression de brûlure fut si vive que je me couchai au fond de la boîte. Bientôt le cercle de fer qui me pressait les tempes se resserra encore, mes paupières se fermèrent malgré moi, j'eus une sorte de vertige, comme si je tombais dans un abîme, et je m'assoupis.

» J'ignore ce que dura cet engourdissement. J'en

sortis comme d'un cauchemar, je rejetai les couvertures enroulées autour.de moi, je me dressai :

» — Tom?

» La nuit était tombée, le ciel était noir, la neige seule rayonnait un peu de lumière autour de nous, assez pour que nous pussions reconnaître qu'une nappe blanche nous enveloppait, sans une ombre, sans un obstacle, jusqu'aux bords incertains et noyés de brume par où elle se fondait avec les ténèbres de là-haut,

» — Tom, il faut faire le détour par l'auberge de Patrick Bell. Nous ne devons pas être bien loin. Nous nous arrêterons là... Le voyage est dangereux par un temps pareil... Tu entends bien, Tom?

» Aucun bruit que celui des pieds de chevaux, net et régulier, ne troublait le silence prodigieux de la prairie. L'homme auquel je parlais n'avait pas l'habitude de tourner la tête, quel que fût l'événement. Il était droit sur son siège de fer, les pieds relevés et protégés par une peau de mouton, les mains hautes, tenant les guides. J'écoutai, un instant, après avoir répété : « Tu entends ? » Fut-ce le frissonnement des poils des bêtes dans l'air où nous courions? Je crus entendre le « yes » à demi-voix, le « yes » que Tom prononçait sans qu'on pût voir s'ouvrir ses lèvres plates. Je me recouchai aussitôt. Mais le sentiment du danger auquel je venais d'échapper, de celui qui mena-

çait mon compagnon, me firent me relever. Je saisis avec beaucoup de peine, au fond d'une de mes poches, un flacon de rhum que j'y avais glissé en quittant ma chambre, et, tendant le bras, je plaçai la petite bouteille sur les jambes de Toin Shelley Wart, entre sa veste fourrée et le bourrelet des couvertures et des peaux qui l'enveloppaient jusqu'à la ceinture.

» — Bois une forte gorgée, Tom, ne ménage pas mon rhum. J'en trouverai d'autre, tout à l'heure, à l'auberge.

» Je venais d'observer, en efïet, que nous étions dans la bonne voie, ou plutôt dans la bonne direction, car nos chevaux longeaient une ligne de roches de quelques mètres de hauteur, que la neige recouvrait, mais à l'abri de laquelle, au sud, poussaient des buissons de ronce et de houx. Je me sentis rassuré. Puisque le traîneau filait vers la maison de Patrick Bell, le cocher m'avait compris. Je n'avais qu'à attendre. Dans une demi-heure, nous devions rencontrer cette auberge, bâtie à huit lieues de mon habitation, et devant laquelle, en été, se croisaient deux pistes à présent ensevelies sous la neige.

» Jamais je n'ai trouvé une demi-heure aussi longue que celle-là. Je souffrais horriblement du froid, du silence, du noir du ciel. Mais je n'osais pas me plaindre, à cause de l'impassibilité de l'homme qui me conduisait.

» Le traîneau cessa peu à peu de glisser. Je me redressai. Nous étions devant la porte de l'auberge. Ma première pensée fut pour Tom.

» — Descends vite et viens te chauffer !

» Je courus frapper à la porte et réveiller les gens. Ceux-ci grognèrent, s'infonnèrent de mon nom, et ouvrirent. Quand je me retournai, Tom n'avait pas bougé. Il avait toujours les guides serrées dans ses deux mains, la tête penchée, les genoux relevés.

» JXous nous approchâmes avec une lanterne, l'hôtelier irlandais et moi. Tom Shelley Wart, les yeux ouverts et fixes, regardait en avant, au delà de la tête des chevaux, comme il avait coutume de faire.

» — Je vais le secouer ! cria l'Irlandais. Hé ! l'homme !

» Il le secoua, en effet, en le prenant par la manche de sa veste de fourrure. Mais il se recula aussitôt, car le malheureux conducteur, sans faire un mouvement pour se retenir, sans un cri, sans lâcher les guides, perdait l'équilibre et roulait dans la neige.

» 11 était mort.

» Quand nous l'eûmes transporté dans la salle de l'auberge et débarrassé des couvertures et des fourrures qui l'enveloppaient, nous reconnûmes que le corps était gelé tout entier et dur comme un bloc de glace. Selon toute vraisemblance, la vie l'avait quitté depuis longtemps déjà. Il ne m'avait pas entendu.

Mon flacon de rhum était intact. Les chevaux nous avaient amenés seuls devant l'auberge où ils avaient coutume de s'arrêter.

» Et c'est ainsi que mourut l'ancien palefrenier du prince de Galles, Tom Shelley Wart, qui fut le seul cov^^boy respectueux du Dominion, et qui continua son service même après qu'il fut mort.

— Prenez la biaisette, monsieur, et tâchez de monter à peu près droit devant vous.

— Et si j'allais trop adroite, qu'arriverait-il ?

— Vous vous perdriez dans la forêt.

— Et si j'allais trop à gauche?

— Vous trouveriez la falaise de roches. Pour ne pas vous tromper, le mieux est de faire comme nous, monsieur : toutes les fois qu'il y a un jour dans le bois, nous cherchons à voir, là-haut, un coin de pré, car les prés se tiennent compagnie, comme les chambres d'une maison.

La petite montagnarde qui me donnait ce renseignement continua de descendre, en laissant traîner derrière elle la branche de noisetier qu'elle avait

cueillie vers les sommets, et qui égratignait la terre et la mousse, et faisait un bruit inégal, et rompait la solitude autour de l'enfant. Cependant, arrivée au coude du lacet, je la vis se retourner, et le clair regard demanda :

— Où va-t-il, à pareille heure, dans les prés de la montagne?

J'allais tout simplement assister à une fin de jour; j'allais, non pas voir tomber la nuit, comme on le dit si souvent, mais voir la nuit monter, au contraire, et s'élever des bas-fonds. J'avais deviné que la soirée automnale aurait une suavité extrême. C'était un de ces après-midi d'octobre, où la mort qui s'avance double pour les choses mêmes l'ardeur et la beauté de vivre. L'or de la lumière, le bel or qu'on trouverait à peine au printemps, avait pris possession du ciel entier ; il y en avait au-dessus des montagnes d'horizon, au-dessus des vallées plus proches que je dominais, et sur les plumes de deux aigles qui tournaient en criant.

Je marchais, aussi vite que le permettait la raideur de la pente, dans le bois taillis dont la montagne était couverte à l'orient. Les biaisettes, — un joli mot du Bugey, qui désigne les sentiers de traverse, — innombrables comme le caprice des eaux, des neiges, des pierres roulantes et des chasseurs de lièvres, se mêlaient et m'entraînaient parfois. Je

revenais au droit chemin, lorsque, par une ouverture du fourré, entre deux branches, j'apercevais les prés d'en haut. Ils n'avaient pas la couleur de ceux de la plaine, mais plus vifs, plus voisins de cet air vierge dont ils prenaient la transparence, enveloppés de forêts, ils ressemblaient à des pierres précieuses. Les regarder était une joie. Et c'était une joie de respirer. Les géraniums anguleux et poilus versaient tout le parfum de leurs veines, comme si une main invisible les eût écrasés.

« Voilà, pensais-je, le chemin qu'il a dû suivre souvent, les roches où il devait s'asseoir. »

Lui, c'était le pèlerin dont se souviennent encore quelques vieilles gens du pays. Quarante ans se sont écoulés depuis qu'il n'a plus reparu, pour la première fois, à l'été, et le nom s'est déjà effacé de la mémoire des vivants. Je crois que celui qu'ils appellent ordinairement « l'homme du soir » était un brave homme du Midi, instituteur retraité, poète enthousiaste des choses et du langage qu'elles parlent, moins curieux des conversations de ses semblables. Il était venu en Bugey, et, séduit par la beauté de ce plateau que j'allais atteindre, il y avait bâti une cabane, où il vivait seul, depuis le commencement des jours chauds jusqu'à ceux où la neige rend les sommets inhabitables. Je sais qu'il j)ortait toute sa barbe grise et ployante au vent; je

sais qu'il descendait, le dimanche, pour assister à la messe de quelque village et renouveler ses provisions; je sais qu'on l'apercevait le plus souvent, le soir, au détour d'un sentier, au seuil de sa cabane, ou sur une roche découverte du domaine qu'il s'était choisi, et qu'il paraissait absorbé dans la contemplation du jour mourant. On raconte qu'il éconduisait rudement les fâcheux, tout ce monde qui ne peut souffrir qu'un homme vive différemment des autres hommes ; on rapporte aussi deux ou trois mots qui m'ont fait aimer cette âme méditative, qui n'exprimait pas son rêve, mais qui du moins en avait un. Il avait bien voulu causer avec un enfant, cueilleur de fraises et de noisettes, le plus cher ami de la montagne, après lui.

— Dites, monsieur l'homme du soir, pourquoi restez-vous, le menton sur vos poings, même après que l'ombre est venue et qu'on ne voit plus clair?

— Mon petiot, quand je ne vois plus, j'écoute encore.

— Et qu'est-ce que vous entendez?

— Si tu pouvais le comprendre, tu serais aussi vieux que moi.

— Dites, monsieur l'homme du soir, il ne vous manque rien, dans un endroit pareil, si loin de tout?

— Pardon, mon petiot, il me manque une chose...

Il avait étendu la main et montré, derrière sa cabane, un large espace planté de sapins encore tout petits et presque ensevelis dans les broussailles.

— Il me manque, pour être heureux, d'entendre les grandes orgues.

L'enfant avait redit les paroles, l'homme était mort, et, bien longtemps après, je montais la pente de la montagne, en songeant à la passion qu'elle avait inspirée. Et j'étais comme ceux qui, sur le visage d'une femme qui fut aimée, cherchent la beauté rare et créatrice d'amour.

Je ne trouvais pas ce que je cherchais. La splendeur de la journée d'automne était la même pour toutes les montagnes, et ni les taillis, ni les roches, ne me semblaient justifier la préférence du vieux solitaire.

Je traversai une chênaie, et j'arrivai à la limite du bois, et ce fut un monde nouveau.

J'avais devant moi une prairie qui montait à peine, d'une pente très douce et égale, et dont l'herbe toute fine, courte et brillante, n'était coupée d'aucun sentier ni tachée d'aucune touffe de jonc. L'herbe vêtait la terre et fuyait avec elle souplement ; elle suivait la ligne dentelée de la forêl qui la pressait de toutes parts; elle rappelait les lacs verts que bordent des falaises. Et elle avait des îles : des groupes d'arbres semés par le vent, et qui se levaient çà et là, dis-

posés avec une telle harmonie qu'on sentait bien qu'aucune volonté humaine n'avait passé en ce lieu, mais seulement le rêve qui ne trouble rien. Ces bosquets, les uns minces et percés par la lumière, les autres plus compacts et découpant sur le ciel leur forme épanouie et massive, étaient formés des plus belles essences de la forêt moyenne. Il y avait des chênes, des tilleuls, des sorbiers fouges de graines, des hêtres surtout, déjà touchés par l'automne, et dont les branches inclinées, ouvertes en éventail et balayant la mousse, luisaient comme un reflet adouci de la grande averse d'or qui volait pardessus. Je m'avançai dans ce jardin d'enchantement, et je me demandais, en foulant l'herbe : « Est-ce que ce n'est pas défendu?» et, en regardant l'ombre bleue, tout entière attentive, car pas une feuille ne remuait: « D'où jaillira le cri qui m'arrêtera? » A chaque instant un chemin nouveau s'élargissait devant moi, un détour de buisson découvrait une prairie nouvelle, et de nouveaux arbres pressés et faisant la gerbe, et de nouvelles pentes de gazon coulant vers la lisière sombre et dentelée, où elles s'enfonçaient en perdant de leur soleil, comme les vagues qui se resserrent et s'allongent à la gueule des cavernes.

J'avais parcouru à peine la moitié de ce parc admirable et heureusement ignoré des guides, et je sui-

vais, dans sa partie la plus élevée, la lisière d'une sapinière qui le limite à l'ouest, lorsque je remarquai dans la prairie, à quelques mètres à ma gauche, un amas de pierres écroulées, reste d'une cabane de pâtre, ou ruine peut-être des deux chambres qu'avait bâties « l'homme du soir ».

Je m'arrêtai. Par trois entailles de la pente et dans l'encadrement des bois prochains, c'était tout le paysage des vallées lointaines et des montagnes d'horizon qui s'otïrait aux yeux, et les yeux pouvaient suivre déjà la crue rapide des tons mauves, la marée d'abord transparente, qui couvrait les villages des vallées, puis ceux des collines, et les ensevelissait, et ne se laissait plus traverser que par les feux tout menus et rassemblés des maisons où l'on veille.

La lumière n'eut bientôt plus de refuge que la pointe des montagnes, et je me sentis dans une île de clarté, au-dessus de la nuit. J'eus l'impression qu'ils étaient plus malheureux que moi, ceux de l'ombre, ceux d'en bas. Les arbres du parc avaient encore toutes leurs cimes blondes. Un nuage s'éleva du gouffre, dépassa la forêt, et demeura triste dans les hauteurs. Il était petit et fait comme une goutte d'eau, et je pensai : « Si cela pouvait être toutes les larmes de la terre aujourd'hui! »

Je crois, en vérité, que j'avais retrouvé une des méditations de « l'homme du soir ». Elle m'avait

ravi d'abord; elle me tenait maintenant angoissé. Si j'avais eu une cabane, je serais rentré pour ne pas voir les derniers rayons de jour quitter la pointe du dernier arbre et l'âme du monde s'en aller. L'effroi primitif, la peur de la solitude et de l'ombre m'envahissait. Je quittai le parc enchanté devenu terne et fumeux. L'image de l'écouteur de nuit grandit en moi jusqu'à la légende. Et, quand je redescendis, les sapins commençaient à chanter : les grandes orgues qu'il n'avait pas entendues.

Nous devions être à quinze cents mètres d'altitude. La forêt de sapins, où nous marchions depuis trois heures, cessa brusquement, et j'eus l'impression étrange que toute l'ombre allait rester en arrière. J'en éprouvai une émotion vive, et je sentis l'appel de l'instinct qui me disait de reculer, comme il arrive, lorsqu'au bout d'un champ la terre finit et la mer apparaît. En avant, il n'y avait plus que de la lumière, un tertre ardu et rond, sommet de la montagne, couvert d'une herbe égale, sans un repli, sans une pierre, et dont la courbe se levait, dans le bleu du ciel, toute vibrante de rayons. Je sortis de l'ogive des derniers arbres ; je rri'avançai sur la pente d'où il était impossible d'apercevoir encore les val-

lées, à cause des grandes ailes de la forêt, repliées autour du dôme sacré qui porte huit mois de l'année la couronne de neige. Cette grande clarté où j'entrais était froide et le vent violent couchait le gazon, bien que celui-ci fût à peine plus long que le doigt. Les fleurs, presque toutes fanées, avaient un air de plantes d'herbier. Mais la senteur de toute la montagne verte flottait sur ces hauteurs. Des milliers de sauterelles à ailes bleues, à ailes grises, à ailes rouges s'envolaient avec un crissement léger. L'unique sentier, qui montait en se tordant sur la pente, était si étroit et si faiblement tracé que de bien rares passants l'avaient assurément suivi.

— Cette paix de la montagne me ravit ! dis-je en me retournant.

Le compagnon de ma route était un avocat de Chambéry, mince et grisonnant, qui parlait bien et souriait encore mieux, un de ces hommes avec lesquels il fait bon causer, parce qu'ils ont l'esprit ferme et le jugement indulgent. Bien qu'il fût alpiniste, et je crois même vice-président d'un Club alpin, il admettait la promenade. Je vis qu'il souriait de mon exclamation, la trouvant sans doute naïve, ou banale, ce dont je serais volontiers convenu. Mais il ne me dit point, en ce moment, le fond de sa pensée. Je ne parvins pas à le deviner. Et nous continuâmes de monter.

La marche était extrêmement dure, à cause de la raideur de la pente. Il fallut plus d'une demi-heure pour atteindre la plate-forme d'où nous devions avoir, selon la promesse qui décide toutes les ascensions, « une vue admirable». Mais, au moment même où nous arrivions, un nuage, que nous ne pouvions soupçonner, montait de l'autre côté de la montagne. Il avait couvert et enseveli toutes les cimes lointaines qui ferment l'horizon ; il avait pris la haute vallée pour chemin ; il l'avait submergée ; il s'avançait, triangle énorme de brume, dont la pointe, fouilleuse et sensible comme une antenne, se redressait en touchant l'herbe, et continuait de s'élever, suivie de son corps immense.

Nous fûmes enveloppés par ce brouillard glacé, qui, ayant gravi la cime, se mit à descendre aussitôt le talus gazonné par où nous étions venus. Tout disparut, à l'exception d'un petit cercle de terre autour de nous; et, au delà, c'était une nuit grise, uniforme, poussée, comme les marées, par une force grondante et dont on devinait la vitesse, à présent, à des tourbillons qui passaient et rompaient la coulée du nuage.

Je serais demeuré, sans doute, à considérer cette ombre en fuite, où j'espérais que le vent creuserait un jour et taillerait une fenêtre sur les terres d'en bas, sans un coup de tonnerre, tout proche, et qui n'eut d'écho que la voix de mon compagnon.

— Venez vile ! Tout l'orage va fondre ici dans un instant, ce sera une pluie diluvienne.

— Connaissez-vous un abri ?

— Oui, pour vous, au bas du tertre. Moi j'irai ailleurs.

Il s'élança au trot, sur la pente, et on eût dit qu'il tombait dans le vide. Je ne voyais plus le sol où il posait les pieds, et son manteau soulevé lui faisait des ailes noires. Nous courions en aveugles, simplement attentifs à ne pas rouler, mais sanf^ savoir en quel point du cercle de forêt nous allions aborxler. Et l'ombre s'épaissit encore, à moitié de la descente. Car la pluie, soudaine, lourde, lancée à toute vitesse, nous rejoignit, sonnante sur notre dos et muette sur l'herbe rase.

Quand mon compagnon eut reconnu, — à quel signe ? je l'ignore, — que nous étions assez proches de ce qu'il cherchait, il m'arrêta.

— Allez devant vous, me dit-il, sans plus monter ni descendre. Vous devez trouver une grange, où je suppose qu'il y a du monde aujourd'hui. Moi, je vais dans la forêt : vous m'y rejoindrez plus tard.

— Pourquoi ne pas venir ?

— Allez ! vous dis-je, et ne prononcez pas mon nom ! Ce n'est pas le moment de s'expliquer.

Il était ruisselant, moi de môme. Je le perdis de vue presque aussitôt, et, continuant, comme à tâtons,

dans la direction qu'il m'avait donnée, je distinguai, en effet, derrière les hachures de la pluie, une forme d'habitation. Je poussai une porte de bois brut, et je vis une étincelle dans la nuit noire. En même temps, des voix d'hommes et de femmes demandaient :

— Vous n'a\'iez donc pas vu l'orage venir? Ce n'est pas un temps pour être dehors ! Fermez bien la porte !

Quand mes yeux furent habitués aux ténèbres presque entières du lieu où je me trouvais, je vis qu'il y avait, autour de moi, trois hommes couchés sur une vieille litière, dans un angle ; une grande fille rousse assise à leurs pieds ; une femme debout, serrée dans un châle de miséreuse, et deux bœufs qui touchaient le plafond de leurs cornes, lorsqu'ils levaient la tête. C'était une de ces granges, comme on en bâtit au bord des pâturages alpestres, et qui se composent d'un toit chargé de pierres, et de quatre murs très bas. Par exception, celle-ci était divisée en deux par un palis de troncs de sapins, non équarris, signe probable qu'elle appartenait à deux propriétaires, et qu'elle abritait deux récoltes. Les bœufs appuyaient leur croupe à la cloison, et leur mufle était tendu vers le couloir libre où je me tenais, avec la femme debout, une réfugiée, une myrtilleuse dont le panier reposait à terre. Les

fermiers occupaient la droite, et, du cadre de planches rempli de paille qui leur servait de lit, sortait le buste d'un homme qui s'était à demi redressé en me voyant entrer, et qui fumait une pipe courte.

Cet homme était roux de cheveux, comme la fille de ferme assise à ses pieds, et avec laquelle il plaisantait en patois. Il avait de longues dents, qui transparaissaient sous ses moustaches, lorsqu'il retirait de sa bouche le tuyau de sa pipe; les joues étaient blanches et creuses, les yeux bleus et bridés, le front bas. Je regardais rire ce visage et je ne le voyais pas s'épanouir. L'homme riait de quelque histoire commencée avant mon entrée, de nos vêtements trempés, car la pauvresse et moi nous étions lamentables, et aussi de l'orage qui canonnait le sommet de la montagne.

— Ah 1 le vieux ! disait-il. Comme il cogne !

Cela l'amusait évidemment. Les bœufs s'arrêtaient de soufïïer, quand la lueur de l'éclair coupait la grange, aux trois fentes de la porte.

J'essayai d'interroger les valets de ferme, étendus près du maître, dans la litière qui les recouvrait presque. Ils répondirent en français, mais quelques mots seulement, ayant sur moi la supériorité de leur patois qui les mettait en gaieté. Personne n'use et n'abuse d'une langue étrangère autant que le paysan.

Il pleuvait encore, lorsque je quittai l'abri de la

grange, et regagnai la forêt. Mon compagnon, hélé, répondit, et nous nous enfonçâmes sous les hauts sapins, devenus funèbres, et où voyageaient avec nous des lambeaux de brume grise poussés d'un reste de vent.

— Pas sympathiques, vos faucheurs de là-haut 1 lui dis-je.

Et, quand j'eus décrit le paysan roux qui fumait sa pipe :

— Il ne m'aurait pas accueilli, répondit mon compagnon. Je le connais. C'est un homme violent, riche et avare. Avez-vous observé que la grange est divisée en deux ?

— Oui.

— Elle était déjà ainsi lorsque ce paysan entra, un matin, dans mon cabinet, à Chambéry. 11 m'expliquait qu'il avait hérité de cette grange, avec son frère cadet, et qu'il voulait, à tout prix l'avoir à lui seul. Pour cela, il avait fait un procès, soutenant que le bien n'était pas partageable en nature, qu'on devait mettre la grange aux enchères, et l'adjuger au plus offrant. Comme il a plus d'argea que son frère, il espérait l'emporter. Malheureusement, le tribunal d'Albertville, après enquête, procédure coupée d'incidents, plaidoiries et remises, venait de décider que les deux frères pouvaient jouir chacun de la moitié de cette cabane.

» — Je veux donc en appeler, me dit l'homme. Et je viens chez vous pour que vous fassiez votre métier 1

» — Nous ne sommes pas obligés de le faire, mon ami, et je ne le fais jamais quand les clients ont tort. Combien vous a coûté le procès ?

» — Six cents francs, monsieur. Mais j'en donnerais trois fois plus pour abattre mon frère !... »

» J'essayai de lui prouver qu'il avait tort; qu'il perdrait de nouveau ; que son obstination était tout ensemble inutile et mauvaise ; que cette grange ne valait pas cent francs... Il me laissa parler, riant parfois de ce rire de mépris et de moquerie dont vous avez été frappé, puis s'en alla en me promettant de revenir et de s'expliquer mieux. Je ne compris pas, en ce moment, ce qu'il entendait par là. Mais, quinze jours plus tard, il descendit de sa montagne, prit le chemin de fer, et sonna à ma porte. Je le reçus froidement, et, comme je lui répétais que je no m'occuperais pas de son affaire, je le vis mettre !a main dans la poche intérieure de sa veste de bure. Il était debout, près de la table, à cinq pas de moi ; il fixait sur moi ses yeux bleus méprisants. Et il retira de sa poche un sac de toile, pareil à ceux où l'on serre le plomb de chasse.

» — Tenez, si vous plaidez mon procès, tout le sac est à vous !

t> Il le tendait vers moi, il ne doutait pas que je ne fusse à vendre. Le bras tremblait seulement un peu, d'intime colère, parce que la somme était grosse. Je me levai à demi, je montrai à l'homme le chemin de la porte :

» — Vous pouvez vous retirer, je ne plaiderai pas.

» Alors, la colère lui monta au visage. Ce grand paysan roux eut un mouvement de bête fauve. Il se jeta en avant. Je sentis le vent de ses poings qui effleurèrent ma gorge, et toute ma maison trembla de son adieu :

» — Canaille ! on t'a gagné !

L'avocat racontait cette histoire de haine, sans s'interrompre de descendre le sentier, que la pluie avait changé en ruisseau. La pluie tombait toujours. Il écouta le bruit de fauchée, le bruit de paquet de balles qu'elle faisait en s'abattant sur la forêt, et le roulement grandissant de l'orage qui revenait. Puis, tourné vers moi, en riant, il dit à demi-voix :

— La paix de la montagne I

Dans l'accablante chaleur de cet après-midi, je suis monté jusqu'à l'entrée de la haute vallée. Il y fait presque frais, par moments. Des souffles descendent de la montagne de Colère qui est à droite, et de l'autre, qui limite la vallée à ma gauche, pentes d'une courbe admirable et toutes les deux boisées. J'imagine que la paix doit être là, celle que nous faisons toujours habiter où nous ne sommes pas. Elle n'est pas complète ici. Trop de bruits différents s'élèvent de la plaine et me parviennent encore, atténués, amortis, dilués dans l'espace immense. J'entends la voix d'un homme qui laboure, des phrases grondeuses de fermières qui tancent leurs enfants, l'appel des coqs qui sentent venir l'heure du per-

choir, le grincement d'un sabot de bois appliqué contre une roue de charrette, le roulement d'un train qui arrive de Genève et passe. Cependant, rien de tout cela n'est visible, ni l'attelage de labour, ni les mères sur le seuil des portes, ni les bandes de volailles sur les fumiers, ni la charrette, ni les vagons, et je n'aperçois du train en marche que la fumée, grosse comme un mouchoir qu'on agite en partant. La plaine est si vaste au-dessous de moi, et si profonde ! Elle s'emplit d'une brume d'été, transparente, et, verte depuis le matin, avec ses champs, ses bois, ses villages, ses prés, elle sera bleue tout à l'heure, comme un lac, pour toute la nuit. On se demandera, comme je l'ai fait hier, si les lumières des maisons, qui dorment dans cette ombre, ne sont pas des reflets d'étoiles.

J'écoute donc, et je regarde, avec cette joie inépuisée, et que je crois sans fin, de pénétrer plus avant dans la beauté des choses. Les comparaisons s'établissent d'elles-mêmes. Autour de moi, par exemple, l'herbe est d'un vert mouillé contre lequel le soleil ne peut rien : l'eau est au pied des toufles. Les mousses sont exubérantes, pleines ; elles ont une pointe d'or ; elles sont riches ; elles donneraient à boire pendant plus de huit jours, s'il y avait, par miracle, une sécheresse, aux scabieuses qui poussent à leur lisière. Le thym foisonne. Les menthes et les

géraniums font à deux des charmilles et couvrent des ruisseaux. On peut suivre, sur les pentes, leur voûte molle d'où s'échappe, même avant la saison des fleurs et môme après, un parfum frais qui vous ouvre les lèvres. Dans les arbres, sur les échalas des dernières vignes, je reconnais des merles, des linots, des chardonnerets, des citelles, mais on devine que la plupart sont en voyage et même en excursion rapide. A part les merles, qui ont évidemment dans le pays leurs habitudes, leur nid et leur famille, ils cherchent, ils vagabondent, ils sont inquiets de la nourriture, et de la route, et du temps qu'il va faire. On voit bien que la haute vallée est rude en hiver, et qu'on y vit difficilement, hommes et bêtes.

Il y a de ces bandes de linots qui descendent simplement parce que le jour baisse.

Des gens qui leur ressemblent, cueilleurs de fruits comme eux, n'ayant guère plus d'épargne, descendent aussi des sommets. Ce sont les ramasseurs de framboises. Un joli métier, qui dure peu. Ils dévalent en troupes, et les sabots cliquètent contre les cailloux, tout autour de Belmont, qui est le centre principal du marché. Il s'est vendu là, l'an dernier, pour dix mille francs de framboises, en quelques jours. Voici les travailleurs qui débouchent en longues files, devant le four banal qui ouvre sur la place sa voûte Boire de fumée : beaucoup d'enfants et de femmes,

quelques hommes du village ou des villages voisins. Ils portent tous un panier, un seau de bois, une corbeille comble de fruits. Les mains, les cous, les corsages des femmes, les chemises sont tachés de rouge. Le commissionnaire, qui est monté de la plaine avec un camion, se hâte de peser la récolte de chacun, et de la verser dans de grandes cuves, dont les douves ont l'air d'avoir été peintes en vermillon. Une jeune fille prend note du poids et paie le prix convenu, cinq sous par kilo. Il n'y a point de marché au monde qui sente si bon. Dans une heure, il aura pris fin, et les fruits parfumés de la montagne seront en route pour Marseille, où ils deviendront confiture, liqueur ou sirop.

Les bonnes gens se dispersent à présent. Ils recomptent leur monnaie. Plusieurs ont reçu, devant moi, cinq francs, six francs ; une famille même, qui apportait soixante kilogrammes de framboises, a reçu quinze francs. Curieuse richesse ! C'est un orage qui l'a donnée. Il a passé naguère, sur la montagne de Colère, brisant tout, renversant les vieux sapins, taillant des avenues à travers les futaies, si bien qu'il a fallu deux années pour débarrasser les pentes de tant de troncs d'arbres abattus. C'était une ruine pour quelques riches. Ce fut un gain pour bien des pauvres, car le soleil et l'air libre touchèrent les mousses. D'immenses champs de framboisiers »?

levèrent et remplirent les clairières. La grande forêt eut ses coins de verger... Elle commence aies envahir. D'année en année les sapins grandissent, les ombres se rapprochent. Bientôt les gens de Belmont diront : « C'était du temps qu'il y avait des framboises làhaut ». Et ce sera la légende de la mine rouge.

Quelqu'un le dira aussi, que je vois s'en aller vers des villages voisins, le bâton sur l'épaule, et marchant avec la lenteur paysanne. Il a le visage rasé, sauf une petite moustache rousse qui lui cache le fin bout des lèvres. On ne sait pas quand il sourit. Il a les yeux jaunes d'or enfoncés dans l'ombre et l'air décidé. Si vous interrogiez ses compagnons de route, ils vous répondraient : « C'est Joseph Samonoz, le meilleur cueilleur de framboises d'ici. »

Pour tout bien, jusqu'à ces dernières années, il avait ses bras, l'envie de vivre, l'habitude de travailler que donne la pauvreté, et un mauvais champ, large de trois sillons, aménagé sur un rebord de rochers, presque à la lisère de la forêt de sapins. Si haut perché que fût le champ de Samonoz, — c'està-dire de la nombreuse famille dont il était l'aîné, — il y en avait encore un qui était situé au-dessus, une pièce d'un hectare, cultivée à ravir, soigneusement nivelée, qui appartenait à un homme riche, à ce Philippe Corrieu qui a des prés dans tous les vais et des noyers sur toutes les pentes de la vallée. El,

comme le monde est méchant, on assurait que Joseph Samonoz avait l'extrême audace de courtiser Rose Corrieu, la fille de ce riche. Le crime est presque égal à la campagne et à la ville. Il était ici d'autant plus grave que, depuis longtemps, une inimitié de voisinage, obscure et farouche, divisait les deux familles qui demeuraient porte à porte. Le père Corrieu avait appris ce qu'on disait dans la montagne, et, quand il rencontrait Samonoz, il ne manquait guère de lui faire sentir, en quelque façon, sa mauvaise humeur et son mépris.

Un matin, l'ayant rencontré dans le sentier qui conduisait au mont de Colère, — c'était trois ans après le grand orage, et les framboisiers commençaient à donner, — il lui cria :

— Ce n'est pas encore aujourd'hui que tu ramasseras de quoi te marier, mon garçon !

L'autre, qui avait, en vérité, l'idée qu'on lui prêtait, ne voulut rien répondre et continua de monter ; mais, pendant plus de dix minutes, on entendit le bruit de la seille vide qu'il tenait au bout de son bâton, et qu'il secouait sur son épaule.

Le père de Rose Corrieu entra dans son champ, et il se mit à rire, car l'avoine était belle et drue. Il calcula le prix qu'il en retirerait, cette année, et discuta avec lui-même la date oii la moisson serait bonne à couper.

II descendit joyeux.

Mais le soir même, il remontait en hâte. Sous la pluie qui l'aveuglait, dans les rafales de vent qui le faisaient trébucher, ses vêtements collés au corps, il montait, voulant voir de près toute l'étendue du malheur que, du seuil de sa porte, il avait deviné. Quand il fut arrivé à la lisière de la forêt, il resta comme anéanti. Que s'était-il passé dans la haute montagne? Quelque barrage formé par les arbres abattus avait-il cédé tout à coup? Des roches éboulées avaient-elles changé le cours d'un torrent? Du champ d'avoine dont Corrieu était si fier, il ne restait que les deux extrémités. Un torrent le traversait par le milieu, le creusait, emportait la terre après la moisson presque mûre, et, pour comble d'ironie, jetait le tout sur la margelle de falaise que possédaient plus bas les Samonoz. Les deux terres ennemies se mêlaient et ne faisaient plus qu'un champ.

Dans son désespoir, et, détournant ses yeux de son b^en qui s'en allait, le paysan aperçut un homme qui dégringolait le sentier, poussé par la bourrasque. Il le reconnut. Mais le besoin d'aide était plus fort que toutes les haines.

— Hé, Samonoz! Par ici !

Le jeune homme continua de descendre.

— Samonoz, viens à mon secours !

Le cueilleur de framboises n'entendit ou ne voulut entendre qu'à la troisième fois. Il était lui-mèmemouillé jusqu'aux os. Sous la pluie, la grêle et le vent qui faisaient rage, on vit d"en bas les deux hommes qui causaient, sur la terre ravagée, et ils causèrent ainsi pendant dix bonnes minutes, sans songer ni l'un ni lautre à chercher un abri. Puis, ensemble, ils gagnèrent les premiers sapins.

Personne n'a jamais su exactement ce qu'ils s'étaient dit. Mais on peut le soupçonner, en réfléchissant que c'était l'époque où la récolte des framboises attire dans la forêt tous les travailleurs disponibles, et où il est impossible, quelque prix qu'on lui offre, de trouver un journalier. Les villages apprirent, avec un étonnement croissant, d'abord que Joseph Samonoz et Phil lippe Corrieu, travaillant ensemble, avaient réussi, dans la nuit même du désastre, à détourner le torrent qui avait ruiné le champ d'avoine ; puis que Joseph Samonoz, renonçant à toute une saison de framboise, occupait ses jours à reporter à la hotte, jusqu'en haut de la montagne cultivée, les terres qui en étaient tombées ; enfin, vers le commencement de l'automne, que les deux familles, la pauvre et la riche, étaient descendues dans la plaine, pour acheter les chaînes d'or à cinq rangs qu'on donne aux fiancées.

Je me rappelle l'histoire de ce cueilleur de fram-

boises, tandis qu'il va tranquille, par les sentiers •qui tournent. Il disparaît entre les arbres ; il reparaît plus bas sur la pente. D n'est plus qu'une petite ombre plus épaisse, qui glisse le long des parois du gouffre bleu qu'est devenue la vallée...

Le bruit de ses sabots a depuis longtemps cessé. Les coqs ne chantent plus. Je ne sais rien de plus doux que la pâleur qui s'attarde au sommet des montagnes, vers l'Occident, lorsque le reste du ciel est déjà dans la nuil.

LE LAC D'AIGUEBELETTE

Je l'avais plus d'une fois aperçu, par la fenêtre du vagon, lorsque j'allais en Italie. Il m'avait plu à cause de son nom et de la sauvagerie de ses bords. Et j'ai voulu le revoir à loisir.

Un matin donc, j'étais, un peu avant midi, sur la terrasse d'un petit hôtel qui domine le village d'Aiguebelette, ses noyers, son église au toit de tuile et au clocheton d'ardoise, et les prés qui finissent la pente et dont l'herbe voisine avec les roseaux. Il faisait une chaleur torride, un ciel sans nuages, et je m'attendais à contempler une nappe d'eau bleue. N'est-ce pas le devoir de tous les lacs d'être bleus en été? Ne le sont-ils pas dans les guides et dans les romances ? La vérité m'oblige à dire que le lac

de mes longs rêves n'était pas bleu, mais que, servant de miroir à la montagne de l'Épine, il avait mille nuances de verdures et de rochers. Ce qui lui appartenait en propre, c'était une brume très fine et qu'on eût dite sans pouvoir, au travers de laquelle il mêlait pourtant et déformait les reflets dont la terre l'accablait. Il semblait être carré, bien que les cartes de géographie le représentent un peu différemment et plus large au sud qu'au nord. Un seul canot s'était aventuré sur cette nappe dormante, au fond de cette cuve où les pentes voisines versaient leur trop-plein de lumière et de chaleur. A gauche et au bout du lac, de fortes collines s'en allaient, fertiles, portant des moissons et des bois alternés, tandis qu'à droite un rempart se levait et barrait la vue, un glacis formidable de mille mètres de hauteur, au pied duquel cette goutte d'eau et de soleil avait roulé.

Il est naturel qu'on admire un objet qu'on a longtemps poursuivi. J'admirais donc, et je n'avais pas tort d'admirer. Mais, malgré moi, je regardais plus souvent et plus longuement la montagne que le lac. Je cherchais, au loin, ce château dont elle a pris le nom. Car les bonnes gens du pays, que j'ai interrogés, croient que la montagne de l'Épine s'appelle ainsi à cause des buissons et des sapins qu'elle a toujours nourris. Mais il n'en est rien. Elle porte le nom d'une relique, de la Sainte-Épine qu'un Montbel, au

LE LAC d'AIGUEBELETTE 223

temps des croisades, obtint la faveur de détacher de la couronne du Christ, et qu'il enferma dans un coffret de fer, et qui fut vénérée jusqu'à la fin du siècle dernier, dans son château près de Novalaise... Un Italien du peuple, un Sicilien surtout, aurait connu ce détail d'histoire. Il en eût été fier. Ils ont le goût là-bas de la tradition locale. Mais le bouvier avec lequel j'ai causé, au bas de la colline, n'avait aucun souci pareil. Il n'a vibré qu'au mot d'Italien, et m'a répondu :

— On les connaît, ces gars-là ; il y en avait plus de trois cents dans le village, quand on a construit la ligne de Chambéry, et les jeunes gens y comprennent encore le langage piémontais.

Puis il s'est mis à piquer ses bœufs, qui s'appelaient Froment et Lombard.

Le lac devient de plus en plus miroitant. Près de moi, sur la terrasse, quatre familles déjeunent, à l'ombre du même pignon : beaucoup d'enfants, deux maris, quatre mères, une institutrice. D'une table à l'autre, des conversations s'échangent. Elles sont rares, sans exclamations, familières et mêlées de retours sur la vie quotidienne, qu'on commence à regretter ; l'horizon intéresse moins que les tout petits incidents tout proches, comme la chute d'une abeille dans un verre; les deux hommes ont l'air accablé, comme le lac, par cette montagne si voisine,

si longue, si haute. A ces signes, je reconnais que je n'ai pas affaire à des touristes, mais à des familles installées depuis quelques semaines dans le pays, à des pensionnaires, comme dit l'hôtelier. Cependant on ne peut pas être venus de Paris à Aiguebelette, avoir choisi ce séjour pour y dépenser ses économies, avoir fait toutes les excursions recommandées, sans admirer quelquefois la nature et sans s'admirer en elle. La plus ondulée des quatre mères de famille, celle qui doit suivre des cours avec sa fille aînée, celle qui vient de parler de Maurice Donnay et d'énumérer les pièces qu'elle a vues cet hiver, juge que le moment est venu d'étendre les mains du côté des pentes boisées, des eaux, des champs.

— Est-ce joli, monsieur Charveignat ?

Il approuve sans regarder, comme un homme qui a l'habitude de cette phrase et de ce geste, et dont l'admiration, d'ailleurs, est tout à fait morte.

— Oh ! reprend-elle, bien joli. Nous avons été plusieurs fois sur les côtes de Normandie... C'était bien aussi. Les enfants s'y plaisaient. Mais, voulezvous savoir mon vrai sentiment sur la mer, monsieur Charveignat ?

— Oui, madame.

— Ces messieurs s'y ennuient.

— Oui, madame.

— Et puis, ça n'est pas assez sauvage pour moi.

LE LAC d'AIGUEBELETTE 225

En disant cela, elle retouchait, du bout du doigt, la dentelure de ses bandeaux.

Je repris aussitôt le chemin qui descendait. C'était un sentier pierreux et sans ombre. Dans la chaleur pesante, les feuilles pendaient, les maisons avaient leurs volets clos. Je passai devant l'église, et je vis, autour du portail, le plus inattendu des hauts-reliefs.

Quatre rosiers avaient été plantés le long des murs, avaient grimpé de chaque côté, et doublaient l'ogive. Ils portaient des roses jaunes et des roses rouges ; — je pense qu'en hiver la neige les fleurit de blanc. — Ils me firent oublier les baigneurs d'Aiguebelette. Je continuai ma route, qui ne faisait plus de lacets, et, d'une seule courbe, gagnait le bord du lac, et je trouvai celui-ci endormi, comme les maisons et comme les feuilles. Pas de ride, pas de brise, pas un poisson en mouvement entre les joncs immobiles.

Heureusement, sous une treille, un homme qui m'entendit marcher s'éveilla, et me proposa de passer. Je ne formais pas d'autre vœu.

— Quelle longueur a le lac? demandai-je.

— Quatre kilomètres bien comptés. Pour le prix, c'est deux francs cinquante les jours de fête, et deux francs les autres jours.

— Nous compterons la chaleur pour une fête, lui dis-je. Vous aurez le prix fort.

Ces largesses, que je n'ose pas appeler seigneuriales, sont une préparation excellente aux confidences des bateliers et des cochers. Je vis tout de suite que ce riverain du lac m'apprendrait quelque chose. Il avait l'œil luisant, un peu fuyant, et la parole aisée. Sa barbe, de toutes couleurs, s'ouvrait et riait sur ses lèvres qu'on ne distinguait pas. Un de ses premiers mots fut pour se plaindre du vent dont il paraît que nous étions menacés, — je ne m'en doutais guère, — un vent de nord-est, qui vient le long des crêtes du mont du Chat, et qu'on appelle le farou.

— Un mauvais vent, monsieur, qui met le lac comme une furie. Il dure trois jours. S'il n'a pas cessé au bout de trois jours, il en dure six, et quelquefois il va jusqu'à neuf.

Pendant qu'il m'exposait les habitudes de ce farou qui aime les multiples de trois, le canot quittait la rive ; nous nous enfoncions dans la vapeur qui tremble à midi au-dessus des eaux, et j'observais que le paysage devenait d'une grande beauté. L'hôtel où j'avais passé n'était plus qu'un point dans le repli, d'un dessin magnifique et d'une verdure épaisse, que formait, en arrière, la montagne de l'Épine ; les hautes pentes de l'est, vertes aussi, avaient, çà et là, des coulées de terre orange ; l'autre rive elle-même, celle des collines, avait pris du relief. Je pensais que

LE LAC d'aIGUEBELETTE 227

le farou devait tourner terriblement, dans cette cage de forêts et de roches. Et je quittai bientôt le vent, pour interroger l'homme sur la pêche. Il fut amusant. Il me raconta, avec la sûreté de détail et le ricanement d'un témoin, la pêche du lavaret, à la fouine, pendant les nuits d'hiver, quand le poisson fraye.

— Tout le monde du lac est dehors, par ces nuits là, les gens, les chats qui descendent des termes, les renards de la montagne, aussi friands ae lavaret que les baigneurs d'Aix-les- Bains, les gardes qui courent après les maraudeurs...

— La pêche est sévèrement gardée ?

La physionomie du batelier devint dure.

— Le lac est à deux propriétaires, monsieur ; /a pêche est louée à quatre gros messieurs de Lyon. Quand je dis gros, vous comprenez bien ce que je veux dire, car je ne les connais pas.

— Parfaitement.

— Eh bien ! la pêche est libre, pourvu qu'elle soit faite du bord, à la ligne. Mais, dès que vous voulez pêcher en bateau, il faut payer un franc par jour aux adjudicataires.

— Ils ont eux-mêmes une redevance à payer. Vous trouvez cela excessif ?

Je vis, au froncement de ses sourcils, au mouvement de commisération de sa tête, que nous ue nous entendions plus.

— Je trouve mieux que cela, répondit-il ; je trouve qu'un lac comme celui d'Aiguebelette ne devrait pas appartenir à un homme I

— Vous venez de dire qu'il était à deux hommes ?

— C'est la même chose. Ils en ont trop grand.

— Mais, mon ami, une grande propriété peut être aussi légitime qu'une petite.

— Un lac, monsieur, un lac ! C'est l'État qui devrait être propriétaire.

— Et quel avantage y auriez-vous ?

L'homme cessa de ramer un moment, et affirma:

— On est tous d'accord pour dire que c'est trop grand pour un homme. Et, quand on peut, on casse les filets.

Celui qui parlait ainsi n'était pas un coureur de grève ; il possédait sa maison et son champ. Mais il avait entendu les mots de haine qui volent dans le farou, et dans tous les autres vents.

Son discours, qui ne m'eût pas étonné en plusieurs lieux de la terre, me parut plus douloureusement significatif, dans cette paix et dans cette solitude.

A mesure que je m'éloignais de la rive, je voyais Aiguebelette s'efïacer dans la brume mauve. La fanare des moustiques sonnait la fin de l'été.

— Vous connaissez l'Afrique du Nord ?

— En partie.

— Allez à Saint-Golomban-des-Villards, vous la retrouverez.

Curieux de découvrir le mot de cette énigme, qu'avait formulée devant moi un chasseur érudit et artiste; tenté, d'ailleurs, par la montagne, je m'étais rendu à Saint- Jean-de-Maurienne, où j'avais passé la nuit.

Le matin de bonne heure, je quittais la petite ville enveloppée de montagnes toutes prochaines, souspréfecture qui compte un évêché parmi ses monuments, et dont la longueur des pluies et de l'ombre ont tant noirci les vieux hôtels. Le mulet, qui traînait

la carriole, galopait de la croupe et trottait des pieds de devant. Les deux allures combinées ne donnaient pas grande vitesse. Mais, qu'importe ? Nous descendions, mon guide savoyard et moi, le long du torrent, dans un défdé ravagé par les eaux, entre des parois formidables de roches. Sur les éboulis amoncelés à leurs pieds, des forêts de sapins tentaient de grimper, balafrées çà et là par le passage des avalanches d'hiver.

Bientôt nous traversons le torrent, puis quelques villages misérables, où les maisons n'ont de murs que jusqu'à moitié de l'étage, l'autre moitié étant formée avec des planches, et nous sortons du défilé, et nous entrons dans une vallée qui s'ouvre à gauche, ardue et lumineuse.

— Deux heures et demie de montée au pas, dit mon guide.

Qu'importe encore? Le paysage a changé. Il change à tout moment. C'est un gros bourg industriel, avec ses bâtisses rouges ; c'est une dernière région où le pampre peut vivre et les sarments pousser, — quant aux raisins, je l'ignore, — c'est la forêt plus libre, mieux plantée, en terre plus profonde et plus stable, la forêt de toutes les essences forestières couvrant des montagnes nouvelles. Déjà elle est touchée par l'automne. Les feuillages fragiles, et que les sapins étouffent d'ordinaire, sont ici par bouquets et par

gerbes, alisiers pareils à des flammes, peupliers, bou leaux, saules, mêlés aux espèces résistantes dont le vert n'est taché ni de rouille, ni de sang, ni d'or, les trois signes de la mort, chez eux. C'est encore une clairière lointaine, rase, ondulée où paissent une troupe de petits points roux, qu'on pourrait prendre pour des coccinelles, si on ne savait que ce sont des vaches. Malgré la distance et malgré le torrent, j'entends les sonnailles, les mêmes qu'on entend sur des Alpes plus célèbres et plus visitées. Les montagnes s'élèvent à chaque détour de la route. A mesure que nous montons, nous voyons de nouveaux sommets qui fuient ou qui s'étagent. Le chemin, taillé au flanc d'une pente que j'aimerais croire de granit, mais qui est, hélas ! rayée d'éboulis inquiétants, le chemin n'a ni parapets, ni bornes, ni barrière du côté du plein air, c'est-à-dire du gouffre qui devient de plus en plus profond. Et je songe que des garde-fous et des pare-accidents ne détruiraient pas la liberté d'aller, et augmenteraient la chance d'arriver. Mais qui s'inquiète de Saint- Colomban-des-Villards. au sommet d'un col de la Savoie ?

Mon guide, que la marche à pied, le long du brancard, a lentement dégourdi, me demande :

— Savez-vous, monsieur, ce qui s'est passé ici l'hiver dernier ?

— Je le devine,

— Il y a, au bord du torrent, tout au fond du creux, des ardoisières. Les ardoises sont montées par des câbles jusqu'au niveau du chemin... Peut-être avez- vous vu de nos ardoises?

— Oui, oui, sur les toits, dans les villages, je les ai remarquées : elles deviennent blanches en vieillissant, comme le chocolat.

— Eh bien ! un de mes amis, l'hiver dernier, conduisait un chargement à la gare delà Chambre. Il avait trois beaux mulets à sa charrette, et il était rendu, tenez, justement où nous sommes, quand une avalanche de neige et de pierres se détacha de làhaut. Il la vit venir, et courut en avant. Bien lui en prit. Car il n'avait pas dépassé de trois mètres son mulet de flèche, que les trois pauvres bêtes, la voiture et l'ardoise furent enveloppées, et roulèrent... Six cents mètres de chute, monsieur !

— A-t-on retrouvé autre chose que des miettes ?

— Oh I que oui ! Quand les gens de Saint-Étiennede-Cuines ont entendu dire qu'il y avait trois beaux mulets dans le ravin, ils sont descendus, ils ont dépecé les bêtes, et je vous jure qu'on a mangé du saucisson jusqu'au printemps.

Je me penchai. Le frais de l'abîme me monta au visage, et je vis, dans un peu de brume, au bas de l'immense talus pierreux qu'avait suivi l'ava-

lanche, une ligne blanche et sinueuse, qui était le torrent. La distance supprimait le relief et le mouvement de ses eaux. De l'autre côté, et formant un angle très aigu, se relevait une montagne schisteuse, sans un brin d'herbe, sans un arbrisseau, lavée par les orages et d'un violet profond.

L'ampleur de cette draperie basse et la richesse de sa nuance m'émerveillaient, et, reportant les yeux vers une couronne de sommets qui venaient de se découvrir au tournant du chemin, j'eus un autre élonnement : les cimes étaient d'une couleur orangée très vive, et enveloppaient deux villages et leurs vergers. Saint- Alban et Saint-Colomban, dont les clochers pointaient parmi les arbres.

Des souvenirs me revinrent, de Tolède, enserrée de montagnes rousses, et de quelques coins de Tunisie, ^lais les ressemblances étaient faibles, et je découvris qu'elles étaient, d'ailleurs, tout à fait accidentelles. Ce velours fauve des hauteurs, la gelée des dernières nuits l'avait produit, en frappant les feuilles des airelles et des myrtilles. Demain, il serait remplacé par de la neige. Le voyageur qui m'avait conseillé de venir jusque-là ne songeait assurément pas à cette beauté éphémère des champs d'airelles, lorsqu'il me disait : « Vous retrouverez l'Afrique. »

Où était donc la note africaine dans ce paysage de Savoie? Je la cherchais encore, lorsque j'arrivai dans

ces prairies, mêlées d'arbres fruitiers, d'où émergent les maisons du premier village. Et soudain je compris. C'était le jour, sans doute, où Saint-Alban gaule ses noix. Sous les noyers, presque toutes les femmes et tous les enfants étaient rassemblés, debout, courbés au-dessus des paniers, ou courant après les fruits qui roulaient sur la pente. Ils ne me voyaient pas. Et la scène était pittoresque à cause du naturel et de la variété des gestes, mais bien plus par la beauté des costumes. Je reconnaissais ce bleu pâle qu'on pourrait appeler le bleu fellah, et qui est la couleur plébéienne, dans le Delta du Nil ; je recevais l'éclat rapide et violent des étoffes rouges, des étoffes jaunes, des bijoux énormes, — oui, des bijoux, un jour ouvrable et dans le travail des champs 1

Je m'approchai. Je demandai ma route, bien qu'elle fût non douteuse. Plus loin je trouvai des laveuses, dont plusieurs étaient d'un type charmant, fin et rose, avec des cheveux blonds et des yeux d'Orient, allongés et aigus ; plus loin encore, j'eus l'occasion d'entrer dans les maisons de Saint-Alban et de Saint- Colomban, et d'étudier de près ce costume dont je venais d'entrevoir l'étonnante richesse.

Il est exclusivement porté par les femmes de ces deux villages, et ne se retrouve nulle part ailleurs, dans la Maurienne. Les cheveux sont tressés, serrés dans des bandes de toile, et roulés en chignon plat

derrière la tête. Là-dessus, une capote de toile, souvent ajourée et posée sur un transparent ; puis, encadrant le visage, s'élevant droit en l'air, au-dessus des bandeaux, une auréole, un éventail de dentelle tuyautée, large au moins d'une main. Le corsage, qui tient à la jupe, est rouge d'ordinaire, et bleu pour les femmes en deuil ; il se lace en avant, et des boutons dorés en ornent les manches aux poignets, tandis qu'un galon d'argent dessine le bord du vêtement et suit le mouvement de la poitrine. Une ceinture rouge recouvre en partie le corsage. Enfin, la jupe courte et noire, en gros drap plissé, rappelant les soufflets des accordéons, est barrée, en bas, d'une série de bandes de drap de toutes les couleurs et de tous les dessins.

— Monsieur, me dit une femme que j'interrogeais, nous n'avons pas changé nos modes depuis des temps que personne ne saurait compter. On dit qu'en ces temps-là, les Arabes remontaient le long du torrent, et que nous sommes de leur parenté. Excepté pour nos bijoux, cependant !

Elle avait le type sémite assez prononcé. Elle riait. Elle touchait du doigt le cœur d'argent et le grand crucifix d'argent qui pendaient à son cou, et j'observais, l'instant d'après, les verroteries et les chaînettes qui formaient, autour de l'agrafe de sa ceinture, un dessin complètement arabe.

— Qui est-ce qui brode cela ?

— Nous autres. Autrefois, toutes les jeunes filles commençaient leur costume de noces vers quatorze ans... Cela se fait moins; on trouve des étofïes toutes brodées à Saint-Jean-de-Maurienne.

— Mais toutes les femmes restent fidèles au costume local, à ce qu'il me semble?

— Presque toutes. Elles n'osent pas le quitter, bien qu'il soit cher, et qu'il nous fasse trop remarquer, quand nous sortons de la Maurienne... Il n'y a que les femmes de rien, qui laissent le costume.

Celle qui me parlait était une personne riche. J'appris, dans la suite, que le type arabe était reconnaissable en plusieurs points de la 3Iaurienne ; que les gens de Saint-Colomban chantaient, aux veillées, des mélopées d'un mode très lent et très étrange ; qu'ils usaient de beaucoup de mots arabes dans leur patois; qu'ils avaient une manière de s'appeler, d'une montagne à l'autre...

Et, comme je n'attachais pas un prix égal à toutes ces preuves :

— Si cela ne vous suffit pas, dit vivement mon interlocuteur, je vais vous convaincre ! Vous saurez donc que les paysans des deux villages ont de petits ânes gris ; qu'ils montent dessus pour se rendre au marché ou même au travail ; qu'ils laissent femmes et enfants trotter dans la poussière, et que,

tout le long du chemin, en mesure, ils donnent du talon dans les flancs de la bourrique. Est-ce arabe, ou ne l'est-ce pas ?

Je m'avouai vaincu, et je goûtai, dans la plénitude de leur sens, les mots qui m'avaient fait monter làhaut: « Vous retrouverez l'Afrique ».

La dernière foire à laquelle j'ai assisté était celle de Saint-Michel-de-Maurienne, fameuse dans toute la Savoie. Elle se tient le 26 septembre. Et l'époque est heureusement choisie, au commencement de l'automne, à la veille des premières neiges, pour se défaire des bêtes nourries tout l'été dans la montagne, des bêtes « inalpées », comme ils disent joliment, et pour réaliser quelque argent, afin de payer le fermage et les provisions d'hiver.

Dans la vallée étroite, traversée d'un torrent, dominée de toutes parts par de hautes montagnes, l'ancienne petite ville forte, noire, encore munie de ses portes et de plusieurs tours, n'était guère plus animée que d'ordinaire, et restait comme indifïérenle à

cette foule qui bruissaitet tournait sur elle-même, au pied de la pente où saint Michel est posé. Cette foule était éclatante, à cause des costumes des femmes. Bien qu'on ne mette point, pour se rendre aux foires, les vêtements de fêtes, il suffit, dans la Savoie, que les femmes portent le costume ordinaire de leur village pour que les corsages rouges, les robes bleu clair, ou noires avec des bandes de couleur violente, les ceintures vertes, les galons d'or et d'argent dont le corsage est garni, la croix d'argent qui pend sur la poitrine, la coiffe de dentelle enfin, fassent d'une assemblée de cette sorte un spectacle d'un pittoresque et d'une splendeur vraiment rares. Les hommes n'ont d'autre originalité de costume que la veste blanche, en grosse laine, et qui n'est point encore abandonnée. Ils sont nombreux. Autour des bœufs et des vaches de race tarine, petits, nerveux, et où le pelage roux prédomine, l'animation est grande. Les moutons se sont vendus hier et les derniers troupeaux quittent le champ de foire. Il y en a des centaines sur les routes. Quelques marchands de la Villette, rapides, bourrus, le verbe haut, comme des généraux habitués à ne pas rencontrer de résistance, parcourent les groupes et traitent les gens, les bêtes et les gros chiffres eux-mêmes avec désinvolture. « Quarante pisloles?... Ça va... Emmenez-le... A un autre ! » Le long :1e la rue qui monte de la gare.

vers la droite, de nombreuses boutiques de draperie, de mercerie, de quincaillerie et de vivres ont été dressées. Trois jeunes gars stationnent autour d'un marchand de chansons. Plus loin, voici une façade de toile peinte, derrière laquelle la voiture de mademoiselle Anila, nécromancienne, ouvre sa porte dorée. Sur la toile, un boniment de haut goût est peint en lettres d'un demi-pied, et sert d'alphabet à une nombreuse troupe de curieux : « Mademoiselle Anita, somnambule, nécromancienne égyptienne de premier ordre, la seule diplômée et médaillée aux expositions de Paris, 1878, 1889, et qui obtint la médaille d'or à la fête des Tuileries, à Paris, devant un jury compétent, et la seule qui a obtenu son brevet de capacité de nécromancienne, prévient les personnes qui désireraient l'honorer de leur confiance qu'elle aborde n'importe quelle question, conseille pour deuil, procès, mariage, héritage, renseigne en aflaires d'amitié, d'intérêt, cas de maladie... Première consultation, cinquante centimes. »

Le prix était sans doute un peu élevé. On se contentait de regarder l'affiche. Et la Savoie passait. Et je voyais s'éloigner le sourire des jeunes paysannes au visage plein et calme, qui s'en allaient par bandes et dont le costume barrait de rouge et de bleu l'unique rue qui monte vers l'antique forteresse.

Le soir hâtif des pays de montagnes commence à venir. J'entre à l'hôtel. Dans la grande salle, les princes de la foire, les marchands de bestiaux des principales villes de France, ayant achevé leurs opérations, fait leurs achats, compté leurs bêtes et versé l'argent, se font servir à manger, avant de reprendre le train qui vient d'Italie à travers le mont Cenis. Tous ont encore la longue blouse bleue. Ils sont las, à l'exception d'un seul, un colosse, coiffé d'un chapeau mou à larges bords, le visage empâté, le nez ciré, les yeux brillants, la moustache noire tombante, et dont les lèvres oratoires, le masque tragique et le geste comique, disent l'origine ultraméridionale. L'accent, d'ailleurs, que jamais, dans les quarante années de sa vie^ il n'a eu même l'idée de modérer, rendrait le doute impossible. Quand j'arrivai, l'homme criait, brandissant un couteau de table, et roulant des yeux terribles:

— Tous voleurs, je vous le dis, bandits, estafiers, saccageurs et le reste 1 Oui, retenez bien ma parole, mes amis : si je les rencontre, je les saigne comme des poulets I

Il s'agissait de paysans ou d'intermédiaires, qu'il accusait de quelque fraude. Les fraudeurs étaient loin, sans doute. Le boucher de Marseille allait prendre le train dans un quart d'heure. La menace ne valait donc que par la beauté de sa formule. Et

il le savait lui-même. Il continua de s'animer et de discourir en mangeant. Il avait le don de l'image, un esprit créateur et drôle. L'instant d'après, il se mit à raconter devant les autres marchands, Parisiens ou Lyonnais, qui l'écoutaient gravement, des traits de sa vie aventureuse à travers les foires françaises. Et je crus deviner qu'il parlait pour moi, prétexte qui m'offrait à sa parole aisée.

Maintenant, il parlait de ces pickpockets qui suivent les foires.

— A force de les rencontrer, ici et là, surles places, dans les hôtels, nous les connaissons, vous pensez, et ils nous connaissent. Quand ils nous demandent, à la fin d'une journée : « Les affaires ont-elles bien été ? » moi, je réponds : « Et les vôtres » ? Il faut être poli, quand on est dans le métier que nous avoias. Et puis, il faut être sur ses gardes. Avec ces gaillards-là, si on faisait mine de les vendre, un coup de couteau est vite attrapé, la nuit, dans un chemin de retour, ou bien un coup de sac de sable, ici...

D'un geste du bras étendu et replié, il montrait le haut de son large thorax. Les autres convives approuvèrent d'un clignement d'yeux ou d'un signe de itêite. Évidemment, le Marseillais disait vrai. Il reprit :

— Une nuit, je me souviens, que je passais le mont Cenis par la route un peu abandonnée aujourd'hui.

je fus rejoinit par des voleurs piémontais qui me demandèreaat si j'avais fait une bonne journée. Je répondis: « Ni bonne, ni mauvaise», et je leur retournai bonnèlement la même question.

» — Nous n'avons pas fait la moindre affaire, répondit l'un d'eux, pas pris un porte-monnaie ou un portefeuille, et nous en serions pour nos frais de voyage, sans un sac de chapeaux, qu'un de nos camarades a pu prélever sur la provision d'un chapelier. Vous serez enchanté, n'est-oe pas, de nous acheter quelques chapeaux ?

» La proposition m'était adressée dans un endroit fort sauvage, par un clair de lune qui faisait valoir l'ombre des précipices. Qu'auriez- vous fait, mes anais? Vous auriez accepté. Je vous imitai donc. J'achetai six chapeaux, mous et pointus, dont ces messieurs m'assurèrent que j'avais besoin. Et j'eus même l'air gai en les payant. J'en mis deux sur ma tête ; un dans chacune de mes mains, pour me servir de gants, car il gelait ; quant aux deux autres, comme je n'aime pas le bien volé, je les donnai, a Marseille, à mon employé qui me trouva généreux.

» — Tiens, lui dis-je, Constant, je pense souvent à toi quand je travaille au loin.

L'aventure était à peine racontée, que les princes de la foire de Saint-Michel se levèrent de table, et se dirigèrent vers la gare.

Deux heures plus tard, dans la nuit fraîche et calme, la route qui conduit de Saint-Michel à Saint- Jean-de-Maurienne était couverte de gens et de troupeaux qui revenaient de la foire. La lune éclairait un peu à travers les nuages. Et, pour plus de sécurité, chaque famille avait allumé la grosse lanterne de toile tendue sur des cerceaux, et qui se balançait tantôt au brancard d'un chariot, tantôt au bout des doigts prudents d'une jeune fille ou d'une femme, ombres droites sur la route. L'homme allait d'un pas incertain, à la tête de son cheval, ou derrière les vaches dont les sonnailles s'accordaient d'un bout à l'autre du long chemin. Et c'était un concert, une marée de sons joyeux et doux, comme dans la veillée de Noël où les cloches ne s'arrêtent pas de sonner. On eût dit qu'elles tintaient dans une brume qui brisait les sons et les mêlait, A chaque pont sur le torrent, à chaque piste qui s'écartait de la route, des groupes quittaient la multitude en marche et partaient pour quelque haute vallée. A travers la Maurienne, les gens de la foire de Saint-Michel regagnaient les fermes abandonnées depuis la veille. La poussière humaine, un instant rassemblée, se dispersait de nouveau et fondait dans l'espace.

— A quatre feuilles, il est assez commun, et j'ajoute, monsieur, que la rencontre n'a pas grande signification. Vos compatriotes, qui deviennent un peu comme nous superstitieuses, le considèrent bien à tort comme un porte-bonheur. Jamais le trèfle à quatre feuilles n'a porté bonheur à personne. Vous pouvez en croire une Italienne.

— Et le trèfle à cinq feuilles, contessina ?

— Ah ! celui-là !

Elle se mit à rire, de ce rire souverain, dont le charme était fait de la beauté sculpturale des lèvres qui s'ouvraient, de l'harmonie de la voix, de l'éclat du teint, et du contraste entre les traits de ce visage tout modelé par la joie et l'expression des yeux, qui

devenaient humides comme pour pleurer et où transparaissait une âme mélancolique, dédaigneuse et lointaine.

— Celui-là, qui l'a trouvé, peut se dire heureux. Le premier bien qu'il cherche, entendez-vous, il l'aura. Mais que c'est donc rare de trouver la plante ! Elle n'a été rencontrée qu'en deux ou trois petits coins du monde, sur le Monte-Gargano, en Italie, dans une vallée du Tyrol. et à la lisière d'un bois qui n'est pas loin d'ici.

— Vous l'appelez ?

— Il n'a pas de nom, que je sache, mais la montagne s'appelle la montagne de Colère. Si je me décide à faire l'ascension', je vous préviendrai, et vous- m'aiderez dans ma recherche. M'ais surtout n'en dites rien à Giuseppe Butti. Je le hais !

L'ami qui- me rapporkii't ce fragment d'une conversation tenue dans le salon d'un hôtel de Chambéry, ajouta :

— Vous ne sauriez imaginer une créature plus brillante et plus séduisante que cette jeune fille. Elle était grande, mince, évidemment habituée depuis l'enfance à la facile conquête des regards dfes passants, car on se détournait pour la suivre des yeux^ et elle n'en paraissait ni gênée, ni fl'attée. Elle avait vmgt-cinq ans. Sa sœur, un peu plus jeune, plus

petite, jolie également, mais dont la beauté manquait d'éclat, semblait être une suivante de son ainée. On ne la remarquait pas plus que l'ombre d'une belle chose. Ces deux jeunes filles avec leur mère, venaient chaque année en Savoie. Elles parlaient admirablement le français. Elles aimaient les montagnes d'Aix et de Chambéry, de cet amour mêlé de regret, de colère secrète contre l'histoire, de fierté ombrageuse, qu'elles tenaient de leur race militaire piémontaise, alliée à beaucoup de familles de la Savoie, et maintenant séparée de l'ancienne province et de l'ancienne parenté par une frontière. En ce mois de septembre, comme elles le faisaient d'habitude, elles étaient venues à Annecy, puis à Aix, puis à Chambéry. Elles vivaient très, peu à l'hôtel, et j'avais observé le soin avec lequel la contessina Laura évitait tout spécialement de se laisser aborder ou saluer par un de ses compatriotes, de très bonne souche florentine, le comte Giiiseppe Butti, homme d'au moins quarante ans, un peu sourd, maladif, et qui laissait trop voir la soufirance que lui causait le dédain de la jeune fille. Cette souffrance, parfois, s'exaspérait et se traduisait par un geste de la main qui se retirait comme blessée, ou qui se tendait, au contraire, tous les doigts allongés et serrés en faisceau, comme si de chacun d'eux un rayon avait dû s'échapper pour

blesser l'ennemie. Ses mains parlaient pour lui, et elles étaient savantes, et souples, et dangereuses, sans doute, pour celle qui comprenait leur langage, car la contessina Laura, si hautaine, si parfaitement mondaine et si maîtresse d'elle-même, avait peur de les voir, comme elle avait peur de rencontrer les yeux du comte Giuseppe Butti. On racontait que celui-ci, violemment épris de la jeune fille et refusé par elle, insolemment, se vengeait en la poursuivant de son hommage et de son reproche inutile.

— Il lui fait beaucoup de mal, me dit un matin la mère, en m'atlirant dans un angle du salon, et j'ai peur de ce qui arrivera. Belle comme elle est, monsieur, elle repousse tous les partis qui s'offrent pour elle, non seulement les plus riches, mais les plus jeunes et les plus enthousiastes, ceux qu'on ne retrouve pas quand on vieillit. Et elle va vieillir. Elle est, malgré son apparente indifférence, infiniment impressionnable. Elle se croit sous l'influence mauvaise de cet homme ; elle est persuadée qu'un sort lamentable la frapperait, elle et le mari qu'elle aurait choisi, si elle se mariait avant d'avoir rompu le cercle de cet enchantement. Nous sommes superstitieux, plus ou moins, nous autres... Ne riez pas de ce que je vais vous dire... Elle cherche le trèfle à cinq feuilles, comme un talisman d'une puissance souveraine. Si elle le trouve, elle est sauvée. Je la

connais, elle n'aura plus cette peur qui l'obsède à présent et qui peut la conduire... En vérité, monsieur, j'en viens à penser parfois qu'elle pourrait, tout en le haïssant, céder à l'obsession, à la force mystérieuse de cet homme, que nous ne nommons jamais entre nous, et l'épouser, et accepter, comme une fatalité, son propre malheur et le nôtre... Nous monterons après-demain sur cette montagne... Rappelez-moi le nom ?

— Colère.

— Oui ; accompagnez-nous, et puissions-nous découvrir la plante rarissime que nous avons vainement demandée à toutes les pentes et à tous les rochers du Garganol...

Le surlendemain, nous prenions le chemin de fer de Chambéry à Culoz. Mademoiselle Laura était aussi belle et plus gaie que d'ordinaire. A la gare d'Aix, encombrée de voyageurs, de touristes et d'interprètes douteux, elle avait mis la tête à la portière du vagon, et s'amusait à me décrire des costumes d'hommes ou de femmes. Son rire, que je ne voyais pas, attirait et retenait un moment le regard des passants et l'éclairait d'une joie brève, comme tout à l'heure ces vallées vertes, inaccessibles, aperçues entre deux tunnels et à jamais inconnues.

— Si tu te montres, dit la sœur jeune, le compartiment sera bientôt plein.

Mais, saos répondre, Laura se retira vivement. Elle était toute pâle.

— Regardez là-ba,s, fit-elle, c'est encore lui ! Je vous assure que c'est lui !

Je me penchai. Je ne vis pas la silhouette agile et voûtée, ni la moustache pâle que je cherchais.

— Non, vous vous êtes trompée, mademoiselle. Nous serons seuls, dans une demi-heure, sur la route qui mène à ce bois sacré.

Elle me crut et redevint joyeuse. Et personne, en eflet, lorsque nous descendîmes à Culoz, ne prit en même temps que nous le chemin de la montagne de Colère. Notre voiture allait vite; les villages dormaient, sur les premières marches des monts, du coté droit, et, dans la plaine de gauche, les faucheurs avec leurs faux, leurs cris et leurs charrettes, effrayaient les couvées de cailles qui se levaient, et fuyaient en rasant l'herbe mûre.

A deux heures de l'après-midi, nous étions en pleine montagne, dans la partie du bois qui ne mérite pas encore le nom de forêt, étant formée de toutes sortes d'arbres et d'arbustes, et buissonneuse encore et non aménagée. Mais déjà des sapins, isolés ou par groupes, pointaient au-dessus des noisetiers et des maigres chênes. J'allais en avant, avec la contessina Laura ; la sœur cadette et la mère nous suivaient à quelques pas en arrière. Il n'y avait plus

de chemm. Nous prenions tantôt des sentiers tracés parles bûcherons, tantôt le lit desséché d'un de ces torrents qui n'ont qu'une courte saison de vie. Nous montions lentement, et plus nous avancions, plus je sentais ces trois femmes dominées et angoissées par la même idée. Laura seule avouait ce trouble grandissant. Les autres se baissaient en marchant,, écartaient une branche, étudiaient une seconde la mousse où fleurissaient encore d'innombrables fleurs alpestres, et se redressaient en essayant de sourire. Elles n'avaient rien trouvé. Je pensais à l'insuccès probable de ce voyage; à la superstition de ces trois âmes véhémentes ; à la blessure secrète et grave que pourrait cependant guérir une petite feuille verte.

— Nous ne la cueillerons qu'à la limite des neiges de printemps, disait Laura, et dans la région des sapins. Elle est si fine que le moindre vent la brise, et si peureuse du soleil qu'un rayon la tue. Montons encore.

Nous arrivâmes bientôt dans une sapinière ancienne, et les colonnes dorées s'alignèrent sous les voûtes noires. La lumière venait de côté, rasant les pentes, et jetait dans celte cathédrale ses étoiles voyageuses. Nous nous étions séparés les uns des autres, sous prétexte de multiplier nos chances de découverte, en réalité parce que la déception nous était cruelle à tous. Les trèfles étaient rares, et aucun

n'avait cinq feuilles, ni même quatre. En revanche, il y avait des merveilles dans cette forêt.

— Venez voir ! dis-je à Laura.

Elle vint. Devant nous, sur la pente, la racine monstrueuse d'un sapin s'ouvrait en deux piliers tordus, qui formaient comme une arche et s'enfonçaient dans le sol. L'arbre avait été abattu depuis longtemps, car la pluie et la neige avaient pénétré jusqu'au cœur même du bois, et cette architecture puissante était faite de fibres mortes, dissociées, à moitié réduites en poussière, et que maintenaient seulement quelques vaisseaux plus durs et des restes d'écorce. Mais ce morceau d'arbre en ruine portait et nourrissait tout un monde de végétations plus humbles : des lichens, des mousses, des champignons couleur de réglisse et entrés dans le bois comme des coins ; d'autres, gris de souris, à dessous blancs, fixés au bout de longues tiges qui se coudaient vers le jour ; des lis jaunes et défleuris en bas, des géraniums sauvages à l'entrée de la caverne; enfin, sur la section plane du sapin, à l'endroit où jadis avait passé la hache, toutes les graines et tous les germes semés par le vent avaient poussé, gerbe de champignons, de colchiques, de fraisiers, de framboisiers, de graminées, de fougères, oîi toutes les nuances se mêlaient et tous les styles.

— Est-ce exquis? lui demandai-je.

Mais elle poussa un cri, se jeta sur la corbeille en fleur qu'avait faite pour elle l'immense forêt, étendit la main, et me montra, entre ses deux doigts, une tige toute menue, couronnée de cinq folioles plates.

— C'est lui, je l'ai trouvé ! Maman?

Je comptai, une seconde fois, craignant de m'être trompé. C'était bien le trèfle à cinq feuilles, le talisman qui rendrait vains les maléfices des hommes.

J'assistai à une scène de larmes, puis à la chanson de la joie qui s'échappait de trois âmes.

Le retour fut plein de rêves, que chacun faisait pour la même créature souveraine et aimée.

Au moment où nous quittions le lieu où Laura avait découvert son trésor, j'avais cru apercevoir l'ombre d'un homme, dans la futaie, au-dessus de nous. Mais il s'était caché ou éloigné aussitôt, et je n'avais pas même parlé à mes trois compagnes d'excursion de ce menu incident.

— Ce qui me ravit, disait la jeune fille, tandis que nous descendions, c'est que toutes les conditions sont réunies pour que la vertu de cette plante soit entière et invincible : c'est moi qui ai vu le trèfle à cinq feuilles, moi qui l'ai cueilli, et personne, avant nous, dans ce coin écarté de la forêt, n'a certainement passé avec le « mauvais œil », qui est chose rare, heureusement.

Elle avait enfermé le brin de trèfle dans un médaillon de cristal, qui pendait à son cou, au bout d'une chaîne d'or.

Tout le temps que nous mîmes à revenir, je songeai : « Elle est guérie ».

Je revois dans mon souvenir, à présent, la salle à manger de l'hôtel, où nous arrivâmes en retard, le soir. La contessina Laura se trouva placée presque en face du comte Butti. Pour la première fois, elle ne chercha pas à fuir son regard et parut même le défier. Je revois l'insolente physionomie de cet Italien aux moustaches pâles et aux yeux fixes. Je revois ses lèvres qui s'ouvrirent pour dire doucement : « Contessina Laura, j'étais là quand vous avez cueilli ce porte-bonheur. » Je revois toute la salle debout, et la jeune fille qu'on emportait dans sa chambre, évanouie.

Page 1