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CHAPITRE IX SUR LE LAC SUPERIEUR ï

Le 26 juillet, 1883, dès les premiers feux du Jour, le steamer Campana se détache du quai

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où le retiennent ses amarres ; il entre doucement, précieusement dans le canal Sainte-Marie, en sort vingt minutes après et glisse encore quelque temps entre deux rives rapprochées ; puis rapidement, en quelques minutes, ces deux rives s'écartent et forment comme une large baïe que le steamer franchit au pas de course. Nous atteignons le cap Gros, énorme rocher turriforme de mille pieds d’élévation, qui, avec le cap Iroquois, son vis-à-vis et son pendant sur la rive américaine, forme ce que le célèbre naturaliste Agassiz appelait les “ portiques du lac Supérieur.” En un instant, les deux caps sont derrière nous : les rives, de chaque côté, n’apparaissent plus que confusément ; au loin cependant, le promontoire “ White Fish,” quis’avance à.plusieurs milles au large, semble vouloir à son tour fermer l’accès du grand lac, mais lui aussi disparaît rapidement à nos yeux et nous voilà enfin glissant sur l’abime redoutable du lac géant, dont le cristal profond cache les plus terribles tempêtes.

Cet océan d’eau douce, qui remplit de son énorme masse un bassin profond de neuf cents pieds, a une superficie de trente deux mille milles et une longuour de côtes de mille trente

milles. Cependant, malgré cette profondeur de neuf cents pieds, le lac ne s'élève pas à plus de: six cents pieds au-dessus du niveau de la mer, c. à d. que le fond du lac est à trois cents pieds plus bas que ce même niveau. Certains phénomènes ressemblant à la marée ont fait croire à l'existence de communications souterraines avec l'océan ; mais cela est peu probable, car il serait difficile, pour ne pas dire impossible, que le mouvement pût se communiquer de la mer au lac contre l'énorme pression constante de trois cents pieds. D'ailleurs, le courant terrible qui se serait établi sous cette force eût frayé un passage suffisant pour abaisser le niveau du lac. D'une extrémité à l’autre, de la rivière Sainte-Marie à Duluth, le Supérieur mesure quatre cent vingt milles. Des rochers sauvages, des monts ferrugineux, des murs de granit encaissent ses flots parfois impatients comme ceux de la mer; quatre-vingts torrents ou rivières se mêlent à sa froide eau de cristal, mais ne l’empêchent pas de diminuer insensiblement ; 11 paraît en effet avoir baissé de trente à quarante pieds ; c’est: que l'apport de tant d’afluents suffit à peine à remplacer ce que le soleil ardent de juillet et d'août aspire de vapeurs sur cette immense sur-

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face, et voilà aussi pourquoi il est rare que le Superieur ne soit pas couvert de brouillards plus ou moins épais durant ces deux mois, les plus chauds de l’année.

Pour nous il fit un temps digne d’être chanté dans un concours de poëtes et de figurer parmi les pronostics encore vierges de Vennor. Un léger brouillard nous enveloppait, comme un voile de gaz ou de tulle fine LE regards perçaient aisément, du moins jusqu’à une quinzaine d’arpents tout autour de notre steamer. On eût dit un nombre infini de fils de la Vierge flottant et se balançant sous un battement d’ailes ; le soleil apparaissait au plus profond des cieux comme un gros disque rouge sanglant, mais privé de rayons, globe abandonné dans un espace muet, sans horizons et sans atmosphère. Pas d'autre brise que celle que faisait mesurément, par bouffées

égales, de chaque côté de nous, la proue du stea-

mer fendant l'abîme azuré ; toutes les deux ou rois minutes, le sifflet à vapeur faisait entendre an cri aigu, perçant, qui devait porter l’effroi dans les retraites inaccessibles où Eole s'était

réfugié, et faire frissoner le serpent de mer, dont on n’a pu voir encore que la tête, longue de 190 pieds, et dont la queue bat sans doute quelque rivage inhospitalier, dans un hémisphère différent . nôtre. La chaleur était vive, mais pas lourde, et l'atmosphère échauffée ne portait pas en elle cette pesanteur qui accable et énerve durant les jours caniculaires. Un bataillon de goëlands, qui nous avait suivis depuis notre départ du Sault, continuait à dessiner derrière nous les longs zigzags de son vol, tantôt se précipitant avec ensemble sur les rebuts des repas qu'on

leur jetait, en agitant leurs ailes sur les Hots assoupis, tantôt s ‘élevant dans l'air comme des

flèches rapides, pour 1 redescendre l'instant d’après,

ailes déployées et immobiles, jusqu’au ras du lac,

en lissant sur sa large croupe leurs longues et soyeuses fales hlanches.

Debout sur le pont supérieur du steamer, étage aérien interdit aux passagers, mais que les passagers peu scrupuleux escaladent sans remords, je | soir toute cette scène muette eb vivante

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plongeant par la pensée dans l'infini, à la recherche probablement de quelque nouvelle planète pour remplacer celles qu'on nous annonce et qui ne se montrent pas, lorsque je sentis une main se poser doucement sur mon épaule; en même temps, une voix, aussi féminine que peut l'être celle d’un homme, me disait : “ Excuse me, sir, if 1 interrupt your meditation ; you seem to be very deep in your thoughts; may Î have a little bit of a conversation with you?” Je me retournai vivement et je regardai mon interlocuteur, dont les yeux étaient dans les miens, et qui attendait sans doute de ma bouche l’expression de quelque pensée profonde comme le firmament, attendrissante et persuasive comme une demande de subsides.

Nous filons à raison de neuf milles à l'heure seulement, le brouillard se faisant fort de nous accompagner jusqu'au terme du voyage. Nous passons au large de la baie de Michipicoten, dans laquelle débouche la rivière de ce nom, bien connue, depuis près de deux siècles, par les “ voyageurs ” et les employés de la Compagnie

hudsonienne, comme ouvrant la voie de communication la plus courte et la plus directe entre le lac Supérieur et la baie de James, ce vaste prolongement de la mer de Hudson. On accomplissait jadis ce voyage en faisant un court

portage entre la rivière Michipicoten et la rivière

à l’'Orignal, (Moose River) que l’on suivait ensuite sans obstacles jusqu'à Moose Factory, sur la baie de James. Là, on échangeait les fourrures que l’on avait apportées pour le compte de la Compagnie, dans des barges de cinq tonneaux de jauge, et l’on en rapportait les provisions déposées à Moose Factory par les navires venus d'Angleterre. Michipicoten était devenu ainsi l’un des centres principaux du commerce que la Compagnie de la baie d'Hudson faisait seule dans les immenses parages du nord. Le voyage ne prenait guère plus de cinq jours, pour un trajet de deux cents milles environ.

Quelques heures après nous arrivons à “ Otter Cove” (Anse à la Loutre). Nous y entrons ; nous pénétrons dans cette brèche profonde faite aux masses de granit qui étagent leurs lourds

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et formidables entassements sur toute la côte nord du grand lac. Depuis que cette terrible blessure a été pratiquée dans ses flancs, la muraille de sombres rochers qui surplombe le lac a eu le temps de se couvrir d’une nouvelle couronne de pins, d'épinettes et de mélèzes qui

glissent, comme une cascade de sourcils, jusqu’au

bas des pentes, le long des arêtes et des parois des rocs, et vont s’éparpiller en petits groupes perdus dans les mille anfractuosités et déchirures de la côte. Cette côte est toujours frémissante d’échos. Tantôt c’est le tonnerre qui promène ses roulements, comme un galop de chevaux aériens, dans les gorges et sur les cimes retentissantes ; tantôt c'est la tempête qui précipite les flots du lac sur ce rivage d’airain, où ils se brisent en jetant dans l'air une écume furieuse ; et tantôt le vent apaisé balance les têtes des arbres, dont la longue ondulation rappelle le bruit sourd d’une houle profonde et lointaine.

En sortant de l’Anse,on aperçoit un rocher isolé en arrière de ceux qui s’are-boutent le long du rivage. Ce rocher est celui de la “ Loutre,” baptisé ainsi à cause de sa forme qui lui donne une ressemblance lointaine avec cet animal aquatique.

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