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I] était déjà tard dans la soirée quand nous passâmes vis-à-vis de la fameuse baie de Nepi- gon, où l’on ne pénètre que par des chenaux étroits et tortueux, laissés entre elles par les îles qui interceptent presque l’entrée de la baie et la protégent contre tous les vents. La plus grande de ces îles est celle de Saint-Ignace, dont les cimes s'élèvent jusqu'à mille cinq cents pieds: au-dessus du niveau du lac. A trente milles dans l’intérieur s'étend le magnifique lac Nepigon, qui déverse ses eaux dans la baie par une rivière qui porte son nom, rivière d’une admirable limpidité, comme l’indique son appellation indienne. Nepigon, en effet, veut dire, “ eau claire et profonde.” La baie est entourée par un cadre de montagnes, de douze à quinze cents pieds d’élévation;, qui se prolonge à droite sous la forme d’une longue presqu'ile, de l’autre côté de laquelle se trouve la baie Noire, profonde échancrure qui s’enfonce jusqu'à quarante-cinq milles dans l’intérieur de la côte.
Le lac Nepigon, élevé à trois cents pieds au-
dessus du niveau du lac Supérieur, est de forme elliptique ; il mesure environ quarante lieues de long sur quinze à seize de large; et dans certains endroits, sa profondeur dépasse six cents pieds. “Ilest tout parsemé d'îles et d’ilots boisés qui
‘ Jui donnent une grande beauté, ” dit M. de Lamothe. Tout cet ensemble harmonieusement groupé, splendidement éclairé, brillant de couleur, imposant dans sa majesté sauvage, constitue le plus admirable panorama qu'il soit possible de contempler.
A l'embouchure de la rivière Nepigon se voit le fameux “ Rocher Rouge,” (RED ROCK) tapissé d'innombrables inscriptions, marques et souvenirs des visites des Indiens qui, de temps immémorial, avaient consacré ce rocher au Manitou et y faisaient des pélerinages périodiques.
.—Tls en tiraient aussi le grain dont ils composaient l’auguste ‘“calumet de la paix,” qui se passait de bouche en bouche, dans les occasions solennelles. On peut voir encore des échantillons de la pierre singulière et unique qui constitue le rocher Rouge sur les bords du Mississipi et jusqu'au Mexique même, dans les Mounds, ou tertres où sont ensevelies les races éteintes de l'Amérique anté-colombienne.
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À la beauté physique viennent s'ajouter pour le lac Nepigon des qualités plus solides. Il est l’habität des plus belles et des plus savoureuses truites du monde entier. Le saumon le plus recherché de certaines de nos rivières, telles que la Bethsiamis, la Matane, la Godbout et la Restigouche n’ont pas un goût plus fin, ni une chair plus tenûre, plus succulente que celle des superbes truites du lac Nepigon; cette noble race est sans doute une colonie de saumons émigrés, qui, avec le temps, avec la différence des lieux et des eaux, et celle des conditions climatériques
peut-être, se sera modifiée au point de former
comme un trait d'union entre deux espèces que ; . # « .
peu de dissemblances séparent, et qui seraient
parfaitement disposées à se fusionner.
Comme nous n'avions plus que soixante à
soixante-dix milles à faire pour atteindre le
terme de notre traversée, je résolus de passer la
nuit debout, afin de pouvoir saisir çà et là
quelques aperçus de la côte, en autant que me
le permettraient les ténèbres. C’est ainsi que je
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vis défiler l’île Porphyre, située à l'entrée de la baie Noire et surmontée d’un phare à feux tournants ; puis la longue presqu'île de Sibly, dont le rivage oriental borde cette même baie, sur une longueur de quarante-cinq milles, et dont les falaises sombres et escarpées abritent l’îlot d’Argent (Silver Islet,) petit rocher qui a déjà produit, paraît-il, trois millions de dollars. Les mines d'argent de cet 1lôt ne se trouvent pas par veines et par filons, mais par “poches ” nombreuses, isolées les unes des autres. On voit là des établissements importants et une population considérable de mineurs, laquelle déserterait du jour au lendemain si les “ poches ” venaient à lui faire défaut. A notre gauche nous apercevons vaguement la grande et belle île Royale, que les Américains ont su englober tout entière dans leurs possessions. Cette île contient de magnifiques mines de cuivre natif, que les Indiens travaillaient eux-mêmes, il y a déjà un temps bien éloigné de nous; et c'est aussi des eaux qui baignent ses rivages que le délicieux poisson blanc s'échappe, aussitôt le printemps venu, pour gagner, en troupes serrées, les abords de la terre ferme.
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Mais voici un autre phare, dont l’éclat rouge de feu commence à pâlir au milieu des nappes #ottantes du brouillard ; ces nappes se déploïent, au matin, sur la surface du lac, ou s’étagent en cercles plus ou moins resserrés, de la base au
sommet des montagnes lointaines. C’est le phare du cap Tonnerre, cap légendaire et redoutable dont la forme simule une tête, des jambes et des bras croisés sur une vaste poitrine. Aussi les Indiens croient-ils que c’est le grand Manitou qui est là, étendu sur le lac, dormant d’un sommeil séculaire, sous l'aspect d’un rocher géant, et ne manquent-ils pas, lorsqu'ils glissent près de lui, dans leurs rapides et fragiles canots, de lui jeter des torquettes de tabac, pour se le rendre favorable. Ce tabac, paraît-il, est un narcotique puissant, même pour les dieux, puisque le cap Tonnerre ne s'est pas réveillé de temps immémorial.
Nous tournons ce Manitou de pierre que les Indiens croient entendre ronfler, lorsqu'il retentit des éclats de ba foudre, et nous entrons
dans la grandiose baie du Tonnerre, longue de vingt-six milles et large de dix-huit, au fond de laquelle se dessine, dans les vapeurs de l'aube, Prince Arthur’s Landing, communément appelé aujourd’hui Port Arthur, pour parler un langage plus démocratique.
Au sifflet de la locomotive, les hauteurs, qui enserrent la baie dans leur sauvage et puissante étreinte, les promontoires et les rochers géants rendent un mugissement formidable qui éclate, d’échos en échos, sur tout le parcours de la baie. L'air en est ébranlé et les caps, où se rassemblent les tempêtes, frémissent sur leur base. C'est la voix du Grand Esprit, de Nana-Bijoo, qui se fait entendre pour annoncer notre arrivée et pour avertir tous les petits Nana-Bij0os de venir nous saluer sur notre passage.
Moins de deux heures après, nous mettons le pied sur l’une des longues jetées en bois qui s’avancent du port dans le lac, et nous touchons enfin le sol du grand Nord-Ouest canadien, après une navigation de six cent cinquante milles, depuis notre départ de la baie Georgienne.
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Avant d'aller plus loin tournons nos regards seulementquelques instants en arrière, et donnons un petit espace dans notre récit à des considérations qui forment l'accompagnement obligé de notre voyage, et que nous avons dû laisser de côté pour ne pas en ralentir le cours ou le charger de trop de matière.
Le tour des lacs était autrefois la promenade fashionnable et traditionnelle des dames d’Ontario et des Etats riverains du lac, tels que ceux de New-York, de l'Ohio et du Michigan. Mais depuis que le Nord-Ouest à été ouvert aux
communications extérieures, tout cela a bien
changé de caractère et d'aspect. Une armée de travailleurs de toute catégorie et de chercheurs de fortune, avec leurs femmes et leurs enfants, ont envahi toutes les lignes de stéamers. Ce qui était jadis un voyage de santé et de plaisir, pour les élégantes et les touristes à la recherche de la nature primitive et de fraîches impressions, n'est plus guère aujourd’hui qu'un moyen de transport pour une multitude qui émigre et n'a
d'autre souci que d'arriver à sa destination, par la voie la moins dispendieuse et la plus commode, Aussi la tenue générale, la déférence et la politesse envers les passagers, le cachet primitif de distinction ont-ils disparu dans la pratique vulgaire des plus strictes obligations et dans l'unique souei de tirer le plus de bénéfice possible du fret humain et des marchandises expé-
diéés.
Les compagnies de steamers des Lacs ont depuis longtemps compris que la construction da “ Pacifique ” leur porterait un coup mortel, et que les grands paquebots du Syndicat les réduiraient à l’état de simples agences locales pour le trafic restreint d’un port à l’autre des lacs. Aussi, en présence d’une telle perspective et pendant qu’elles possèdent encore les seuls moyens de transport entre l'Est et l'Ouest, veulent-elles faire flèche de tout bois et écartent- “elles toute autre considération devant la nécessité absolue de réaliser le plus de profits possibles, Les passagers sont pour ces compagnies chose
secondaire ; ils sont des colis vivants, voilà tout : il n’y a pas grand bénéfice à tirer d'eux, à cause de la concurrence qui a réduit les passages à des prix fort modestes ; mais ce qui importe, c’est le fret, non pas le fret local, mais celui qu'expédient vers l'Ouest les Provinces Maritimes, l’Angleterre ct même jusqu'à un certain point les Etats- Unis. De là ce débraillé, ce sans-gêne, ce manque d'égards et de convenance qui ont remplacé le “eomme il faut” et les façons honnêtes d’autrefois, |