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une immense région, absolument différente par son caractère sauvage de toutes celles où nous pénétrons en chemin de fer, va être offerte à la villégiature canadienne, lasse de fréquenter éternellement les mêmes rivages du Saint-Laurent, et d’y attendre tous les jours l'heure bienfaisante de la marée pour prendre des bains. Les familles canadiennes et les Américains vont affluer sur le parcours de cette ligne étrange, construite en pleine forêt et bordée à profusion de lacs qui, tous, regorgent de poisson. Les amateurs de vraie campagne vont pouvoir s'en donner là à cœur-joie, avec abandon, avec volupté, affranchis qu’ils seront de toutes ces contraintes, de toutes ces petites tyrannies sociales auxquelles les assujétissent les stations d’eau fashionables, et, pour goûter ce parfait bonheur d’une villégiature sans mélange, complète, absolue, partout ailleurs irréalisable, ils n'auront qu’à faire deux ou trois heures de chemin de fer, le temps à peine de lire les journaux du jour.
J'ai dit que les lacs qui bordent le parcours de la ligne regorgent de poisson. En effet, ces lacs fournissent chaque semaine à nos marchés plusieurs centaines de livres de truite en plein hiver, et c'est au point que bon nombre de
familles de Saint-Sauveur vont camper sur icurs bords durant les mois d'hiver, et qu'elles ÿ trouvent dans la pêche seule leur subsistance. Mais, d'un autre côté, il se fait là un véritable ravage et une dépopulation des lacs auxquels 1l est temps que le gouvernement avise, en s'emparant de chacun d’eux et en les affermant à des particuliers ou à des compagnies, s’il veut prévenir f’anéantissement complet de la truite. Le gouvernement se ferait certainement par ce moyen un revenu de 15 à 20,000 dollars, dont une partie pourrait être consacrée à augmenter le salaire des fonctionnaires irréprochables, et dont l’autre partie paierait les frais d’imprimeur des écrivains canadiens qui font des conférences ou des brochures utiles à leur pays.
Un soir de fin d'octobre 1887, je descendais à la “rivière à Pierre”, station de la ligne du lae Saint-Jean ‘située à cinquante-huit milles de
Québec.
La rivière à Pierre n'existait ahsolument que de nom, il y a trois ans; c'était une rivière baptisée par un Pierre quelconque, et coulant dans
la forêt, voilà tout. Aujourd’hui on y voit les usines que la Compagnie a fait construire et deux maisons de pension où se retirent les employés de la ligne et les quelques rares voyageurs qui vont jusque là l’hiver. Dans le canton Bois, que cette rivière traverse, une centaine de lots ont été concédés à des colons, et une quinzaine de défrichements entrepis à grand'peine sur un sol peu propre à l’agriculture. On voit çà et là, tristement, misérablement, percer à travers la forêt quelques cabanes de défricheurs, faites de troncs d'arbres empilés les uns sur les autres, et recouvertes d'un toit bas, écrasé, s'élevant très légèrement en pointe, et troué au plafond afin de donner passage au tuyau de poële intérieur, lequel ne ressemble en rien aux fournaises à vapeur de nos maisons
de ville.
Aussitôt arrivé, je me rendais chez M. St.
Onge, colon, marchand, devenu depuis maître de poste de l'endroit, le premier qui y ait construit ce qu’on appelle un chantier, en anglais log-house, sorte de hutte en troncs d'arbres bruts, de six à huit pouces de diamètre,dans les intervalles desquels on met des bourrelets de paille pour se garantir de la pluie, du vent ou du froid.
Quand St. Onge arriva dans la région de la rivière à Pierre, il y a bientôt trois ans, il ny avait absolument qu'une seule hutte dans tout le pays, et cette hutte était la propriété d’un nommé Perrault, qui pensionnaït chez lui trente à quarante travailleurs des chantiers de bois, probablement empilés les uns sur les autres comme les troncs d'arbres eux-mêmes. Dans ce temps-là l'existence future du chemin de fer du lac Saint-Jean était un problème extrêmement incerbain ; personne n'y croyait, tandis qu'à peu près tout le monde n’y voyait qu’une entreprise de spéeulateurs pour exploiter le bois de sciage et de chauffage, qui s’y trouvait en abondance. Il n'y avait de fait que le tracé de la ligne ; les chevaux n'allaient pas plus loin qu'à la rivière Noire, six milles en deça de la rivière à Pierre, et les bœufs, faute de chemin pour se diriger, se perdaient dans les bois. Le log-house de Perrault n'avait pas même de plancher; il avait été dressé sur là terre brute et couvert grossièrement de larges feuilles d’écorce. C’est dans cette hutte, déjà habitée, comme je viens de le dire, par 30 à 40 hommes de chantier, que monsieur et madame St. Onge s’étaient rendus à pied, de la Rivière à travers bois, et qu'ils ont
passé tout l'hiver de 1884. Quand le matin,
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Mme St. Onge se levait, elle avait les cheveux littéralement pris dans une masse de frimas, et il lui était impossible de les démêler avant que le feu du poële eût attiédi le froid de ce misérable intérieur. Pour gagner sa pension, elle lavait les effets de tous les hôtes de la hutte, et souvent, m'a t'elle raconté, “j'ai cru que j'allais mourir sur place; le docteur était convaincu que je ne verrais pas la fin de l’hiver; comment j'ai pu résister, c'est pour moi un miracle; je n’en suis pas morte, mais j'ai contracté des rhumatismes dont je ne guérirai jamais” Telle est, vingt fois sur trente, la vie des défricheurs qui s'aventurent les premiers dans la forêt.
Pendant ce temps, St. Onge construisait seul, à deux milles plus loin, sur le bord même de la rivière à Pierre, le los-house qu'il habitait en 1887, mais depuis lors considérablement agrandi et amélioré. Quand il s’y rendit au printemps avec sa femrne, ils n'avaient à eux deux pour toute fortune qu’un dollar, et personne, pas une âme auprès d'eux pour les aider, les secourir, leur prêter le moindre appui. Mais le chemin de fer se construisait toujours, malgré les prédictions des incrédules, et la foule des travailleurs était arrivée à la rivière à Pierre. C’est
alors que St-Onge eut l’idée et trouva les moyens de commencer un petit commerce de provisions, de tabac et de tous les objets de première nécessité pour ce noyau d'hommes isolés de toute communication exterieure. Il prit des pensionnaires commença un défrichement autour de son habitation, sema dix acres en orge et en patates, quelques autres en blé et en légumes : ces deux derniers produits rendirent au delà de ses espérances, et même le foin qu'il avait essayé sans croire au moindre succès ; et, développant son commerce avec ses nouvelles ressources, il s'était procuré régulièrement de la viande fraiche d’un endroit appelé Notre-Dame des Anges, où conduit un chemin de colonisation de dix milles de longueur, aujourd’hui à peu près terminé et dans un état très passable.
Dans l'intervalle, de nouvelles huttes, dressées ça et là aux environs, si grossièrement et si chétivement façonnées que le cœur vous serre à leur aspect, allaient néanmoins abriter quelques colons et les travailleurs, qui avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, pendant. que d’autres cabanes s’échelonnaient à divers intervalles, le long de deux routes ouvertes dans le bois pour communiquer avec les cantons voisins :
la Compagnie du chemin de fer avait construit ses usines,ébauché les pilesd’an pontsur larivière à Pierre, et le sifflet de la locomotive, le roulement saccadé des trains de construction, la gymnastique retentissante des machines sans cesse en mouvement et les battements répétés des lourds marteaux sur l’enclume allaient réveiller les profonds échos, endormis jusque là dans la noire et muette solitude.
Il y a de cela deux ans à peine, et déjà l'on trouve assez d'enfants dans ce village de cabanes, habité uniquement par des Canadiensfrançais, pour que l’on songe à ouvrir une école, dès ce printemps, et pour qu’on ait commencé à y bâtir une chapelle provisoire En attendant, tous les dimanches un missionnaire se rend sur les lieux ét dit la messe dans un “camp”, le long de la route. Il se retire chez St. Onge ôù a été dite la première messe à la rivière à Pierre, et où a été célébré le premier mariage par le Père Meilleur, qui voulut ensuite assister à la moce et voir ses braves colons se désarticuler
dans des gigs et des reels qui durèrent toute la journée, aux grincements d’un violon construit d'après les mêmes règles que les cabanes des alentours.
Mais la maison de St. Onge ne pouvait plus suffire à loger les employés du chemin de fer, les nombreux travailleurs et les voyageurs même
qui commençaient à populariser la ligne. Il
s'établit donc en face de la sienne une autre maison, mais celle-ci beaucoup plus spacieuse, comprenantdegrandes pièces, deux outrois chambrettes privées pour les-dames de passage, et un véritable dortoir, contenant une demi-douzaine de lits, sur lesquels on ne pouvait s’allon- DeTsans pendre de toutes ses jambes en dehors, ni se retourner sans dégringoler de son long sur le plancher, dont les madriers laissaient entre eux des intervalles d’un demi-pouce, par lesquels on pouvait voir ou être vu à diserétion. Une cloison, absolument semblable au plancher, séparait le dortoir des autres parties de la maison, de sorte que les gens quelque peu gênés préféraient s'étendre tant bien que mal dans la grande pièce du bas, qui était tout ce que l’on veut, un vestibule, une cuisine, une salle d’attente et de réunion pour les passants et les jour-