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Lorque Champlain débarqua pour la première fois sur le farouche et menaçant rocher de Stadacona, qui semblait bien plutôt devoir l’éloigner que l'attirer, eût-il pu prévoir que ce même rocher serait un jour l'enjeu des deux nations civilisatrices du monde et que, de sa possession, dépendrait le sort de ces deux nations, sur le vaste continent qui est devenu l'héritage des jeunes peuples ?
Oui, pendant cent cinquante ans, la lutte a été non seulement pour la domination, mais pour l'expulsion complète du sol américain de l’une ou de l'autre puissance, de la France où de l’Angleterre. Québec resté aux mains des Français, c'était pour eux la possession assurée de la vallée du Mississippi, qu’ils avaient découverte
et qu’ils occupaient au moyen de forts détachés ; c'était de plus, dans un avenir prochain, la conquête de toutes les colonies étrangères qui bordaient l'Atlantique jusqu’à la Floride. Les Américains le sentaient bien, eux qui avaieut équipé à leurs propres frais plus d’une expédition, par mer et par terre, pour attaquer nos murs, eux qui représentaient sans cesse à l'Angleterre, dans leurs demandes d'hommes et d'argent, qu’il fallait supprimer la France en Amérique, et, pour cela, la frapper à la base même, lui enlever Québec, le pivot de son empire colonial, et que tout ce qui serait fait en dehors de cet objet ne serait que peine perdue, que sang inutilement versé.
Et certes, avouons qu'il fallait en finif, qu’un dénouement était aussi désirable qu'inévitable. Cette lutte horrible, qui mettait ainsi aux prises sans relâche deux peuples héroïques, pour chacun desquels il y avait certainement une large place sur ce vaste continent, était arrivée à un degré d'irritation, d’animosité et de sauvagerie qui menagçait de faire disparaître la civilisation dans le gouffre même de la barbarie qu’elle était venue combattre. Les Indiens, altérés de sang, ivres de pillage et de destruction, atteints
jusqu'aux-0s par tous les vices de la civilisation européenne, sans avoir pu acquérir une seule de ses vertus, ne connaissaient plus de frein, étaient devenus incontrôlables. Au milieu des ombres profondes de la nuit, quelquefois en pleine paix, des villages inoffensifs, avant-postes éloignés dès colonies anglaises, perdus dans les bois, étaient par eux mis à feu et à sac, les maisons incendiées, les femmes et les enfants traînés par les chemins et égorgés, des hommes, trop vieux pour se défendre, coupés par morceaux et la tête dépouillée, pour orner la ceinture de guerre de ces barbares féroces. De la terre imbibée de sang éclataient, sous les pas des soldats victorieux, des cris de vengeance et de malédiction ; pas un buisson, pas un taillis où ne passât le souffle des esprits errants de milliers de victimes. Sur un espace grand comme le tiers de l’Europe, vingt à trente mille hommes trouvaient le moyen de se traquer, de s'entredétruire avec orgueil, au nom de leur patrie respective, et ce sol vierge, demeure grandiose d’une nature épanouie dans, toute sa noblesse et dans toute sa force, resplendissant modèle des harmonies réunies de la création, ce sol, si riche des prodigalités du ciel, ne luienvoyait en échange que des concerts d'im- 10 2
précations, des cris étouffés dans la mort, et l'écho partout répété du bruit des canons qui tuaient les hommes.
Qui peut, én parcourant la sombre liste des martyrs, la douloureuse histoire de la guerre éoloniale, avec ses horreurs renouvelées sur tous les points, avec ses tueries insatiables, que rachetaient à peine l’héroisme multiplié de notre räce et des actions d'éclat, qui font l’étonnemenñt et présque la stupeur des historiens, qui peut échapper à un regret poignant, refouler en soi des au monde, même au sein de ces vastes et généreuses retraites, où deux peuples héroïques, comme les Français et les Anglais, pûssent vivré en paix l’un à côté de l’autre ? Toutes lès mêrs ét tous les rivages étaient teints de leur sang, l'un par l’autre versé; une ambition insatiable les faisait se rencontrer jusqu'aux extrémités du monde et se combattre partout où la traëé de leurs pas était empreinte ; ils se poursuivaïent ét se remplaçaient tour-h-tour dans tous les pays découverts; la terre entière n’était pas assez grande pour y arborer à la fois l'étéendard dé Saïnt-George et la fleur de Lys, et si Îés otéans eûssent disparu soudain, laissant À sec
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leurs abîmes sans fond, on n’eût pas tardé à y voir plonger la France et l'Angleterre pour se dispnter les écueils, les récifs et les cavernes encore humides des vagues en fuite.
Mais admirons un étrange retour de la destinée. Cette inimitié séculaire, cette soif de représailles, attisée sans cesse par de nouvelles in-
jures à: venger, ont fait place subitement à une amitié que rien n’altère et qui dure déjà depuis
plus de soixante ans. [1 semble que les grandes guerres du premier empire aient épuisé ce qui restait de haïne dans le cœur des deux peuples ;
Ja garde impériale, tombant à Waterloo sur un
lit de mitraille, a fermé l'épopée militaire qui comptait huit siècles de combats ; sur le terrain
-sanglant de la dernière grande lutte, l'Angleterre
et la France se sont tendu une main qui ne s’est pas desserrée depuis lors, et le monde soulagé a vu ces deux géants s'embrasser dans une étreinte
qui semble désormais éternelle. Pour nous, cette
paix remonte plus loin encore ; elle a aujourd’hui
cent trente ans d'existence, depuis la deuxième
Vataille des plaines d'Abraham, livrée par le chevalier de Lévis, et voilà maintenant au juste cent quinze ans, depuis l'invasion de 1775, que Québec n’a plus vu un seul ennemi sous ses murs.
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Québec, c'est un grand nom dans l’histoire; © "est le premier de toute l'Amérique; Québec est la seule ville qui ait un passé un peu long sur éette terre si jeune; elle n’a pour ainsi dire rién du nouveau monde que la liberté de sès citoyens ét un ‘avenir sans limites ; elle à la saveur antique et un cachet de noblesse, que récouvre ‘déjà. % poussière des âges; on y sent les générations diparues et comme des mânes qui percënt de toutes parts lé suaire du temps; céraétère 7 physionomie uiqnes sur une terre où l'éuvréde l'homme ne dure qu'un joe, où la veille #'apporte rien au lendemain, où le passé et Favekir semblent également étrangers, parce qi'aÿaiat fort peu emprunté à l’un, on ne se soueie guère de rien transmettre à l’autre. Québec a des renuments, chose étonnante en Amériqüé, ‘et äl des ruines, chose unique ! Près de trois siècles y ent laissé leur image et leur eïnpreinte, sur lesel
et dans l'air; l'imagination peut s'y promener à Vaise autour d’un panorama admirable, en évoquant à.chaque pas des souvenirs aussi magnifiques que la nature qu’elle contemple. ... oh! malheur à celui d’entre nous qui ne connait pas Yhistoire de la ville de Champlain, foyer modeste des plus beaux dévouements, du plus noble héroïsme, celui qui ne cherche pas la gloire et qui renferme toutes les grandeurs.
Avec un passé comme le nôtre, on prend rang de suite parmi les peuples qui ont grandi dans la mémoire des hommes: les vertus difficiles, c’est-à-dire les vertus humbles, nous étaient familières, et le courage des vrais héros, celui qui est sans ressources et sans espoir, inconnu, ignoré souvent, presqu'aussitôt oublié, était âme même de nos aïeux, et quand je dis nos aïeux, je parle des habitants de Québec seul, parce que cette ville a été pendant cent emquante ans le Canada tout entier. C’estelle qui maintenait, qui résistait, qui résumait tout ; c'était la seule ville militaire du continent, la seule où pût se jouer définitivement le sort des deux nations
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qui l'avaient colonisé ; c'était la seule au monde qui eût, à cent cinquante lieues de l’océan, un port de mer capable de contenir les plus, grandes flottes, la seule aussi peut-être où l’on vit un aussi merveilleux ensemble de beautés naturelles, servant de cadre aux plus éclatantes tra- ditions dont puisse s’'énorgueillir un peuple. Aussi, dès que l’heure de l’histoire eût sonné pour Québec, tous les yeux se sont-ils tournés vers elle en y restant longtemps rivés par le respect et l'admiration; pas un écrivain américain qui n'y ait consacré des pages éloquentes et émues, pas un seul qui ne soit venu remuer cette poussière féconde, pour y chercher les grandes leçons à transmettre aux générations futures; pas un seul qui n’aît étudié ses fondations déjà séculaires, pures œuvres de sacrifice et de dévouement inépuisable ; pas un qui ne se soit incliné devant le nom immortel, quoique bien humble, de la duchesse d’Aigullon, de Mme de la Peltrie, dé Marquette et dé Brébeuf, aussi bien que devant les noms retentissants de Mont- | calm et de Wolfe. Ces fondateurs et ces martyrs #4 n'ont pas gagné de batailles, mais ils voulaient gagner un monde à la foi chrétienne ; ils soignaient les blessés et combattaient la mort que FR les guerriers semaiïent partout, et si nous devons
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