LE LAC ONTARIO
Le lac Ontario est le plus petit des cinq grands lacs, vastes mers d’eau douce, qui baignent sur tout leur parcours, d’un côté le rivage canadien, de l’autre le rivage américain ; nous en avons à peu près une moitié, les Etats-Unis l'autre.
Mais pour être le plus petit des lacs, lOntario n’en est pas moins de beaucoup le plus important pour le commerce canadien. “C'est-sur ses bords, en effet, que sont situées les plus ‘grandes villes du haut Canada et quelques unes des-villes les plus commerçantes des Etats-Unis. * Le‘plus petit des grands lacs ! oui; il atteint à peine le cinquième du lac Supérieur, ce qui ne l'empêche pas d’avoir une étendue de six mille sept: cents milles, une longueur de cent quatre-vingt, une largeur de cinquante-deux, une ligne de côtes de quatre cent dix milles et une profondeur moyenne de quatre cents pieds. Il s'élève à deux cent quarante pieds au-dessus du niveau de la mer et reçoit les eaux du lac Erié, son voisin, qui est à trois cent vingt-six pieds au-dessus de Jui,
Il y a donc là une chute énorme, et cette chute se fait par la rivière Niagara; mais on a réussi à la graduer par les vingt-sept écluses du canal Welland, et voilà comment, grâce à l’industrie et au génie de l’homme, la navigation des grands lacs reste ininterrompue.
Ces admirables lacs, hélas ! sont le séjour de
tempêtes fréquentes, subites et terribles; et cepen-,
dant autrefois les Indiens, “les coureurs de bois les explorateurs illustres et combien d’autres, hommes ignorés, ne craignaient pas de les parcourir sur de frêles canots d’écorce,que le moindre
vent pouvait faire chavirer ! Aujourd’hui énicore,
ne voit-on pas de toutes petites embarcations s'aventurer jusqu'à perte de vue du rivage, pour aller faire la pêche du poisson blanc, qui fait les délices de toutes les tables du haut Canada ? Si le péril devait arrêter l’homme dans l’exécution de ses audacieux desseins, dans la poursuite de ses vues ambitieuses et dans sa détermination d’être le maître souverain, malgré la fureur des éléments, de la petite planète qui lui est échue en partage, il y a longtemps que l’homme ne
serait plus; il n'aurait pas mérité de vivre sur ce globe dont il n'aurait pas su faire la conquête ; les grands lacs auraient eu des orages inutiles, des révoltes en pure perte, et ils serment restés, au sein d'une nature indomptée, vierges des steamers, des barges chargées de grains, de cette foule innombrable de bateaux, de toute nature et de toute dimension, qui, jour et nuit, les sillonnent et les assujétissent aux desseins de leurs maîtres.
Chose étrange ! Les cinq grands lacs canadiens, tout vastes qu'ils soient ne baignent qu’une région comparativement petite ; ils sont comme enserrés dans le bassin profond, creusé entre les plateaux . d’où les rivières du Nord-Ouest coulent vers le nord, et celles des Etats-Unis coulent vers le sud. Quant aux rivières qui se déchargent dans les lacs, il n'y en a pas une qui vaille la peine d’être nommée.
Après avoir dépassé l’île d’Amherst, nous nous trouvâmes en plein dans le lac Ontârio, désormais libre de tous les obstacles qui pouvaient
diminuer sa large expansion. Au-dessus de nos têtes s’amoncelaient de gros nuages noirs, et il semblait que nous allions nous précipiter tête baïssée dans un formidable orage. Les éclairs se succédaient sans interruption, mais aussi sans accompagnement de tonnerre ; à mesure que nous avancions, ils continuaient d'éclairer notre route par jets soudains, mais en s’éloignant de plus en plus et en gagnant la rive américaine ; c'étaient ce qu'on appelle communément des éclairs de chaleur, ces nausées du ciel que ne suit aucun vomissement. La lune “qui était due”, nous jouait le même tour qu’elle joue souvent aux compagnies de gaz de nos villes ; elle refusait de paraître. Enfin, vers onze heures, nous aperçumes à l'horizon son disque encore hésitant qui émergeait des vastes profondeurs ; elle était cachée
aux trois quarts par le cercle des ténèbres qui
l’entouraient. Longtemps nous la vimes com-
battre sur la cime des nuages pour refouler leurs
cohortes entassées et opaques. Enfin elle apparut
victorieuse, dans le ciel délivré et conquis par
elle, et son vaste globe, éclatant dans son plein, : sembla comme un gros lustre retenu dans l'infini
par une main invisible.
Sous la splendeur douce.et comme maternelle
de cet astre qui veille au sein des nuits sur la nature en sommeil, les cieux perdirent rapidement de leur aspect farouche, et l'Ontario, qui avait eu des velléités de colère, s'apaisa soudain et se laissa caresser jusqu’à l'aurore par le long rayon d'argent qui flottait sur son dos.