COBOURG
À peine le jour avait-il commencé à poindre que nous vimes se dessiner à quelques milles devant nous la petite ville de Cobourg, où nous devions arrêter trois quarts d’heure plus tard. Les dernières traces de la nuit, les dernières ombres avaient complètement disparu, et nous débarquions sur les quais d’une des plus jolies et des plus charmantes petites villes qu'il soit possible d'imaginer. Combien de nos compatriotes connaissent ces villes de deuxième et de troisième ordre du haut Canada qui, comme Cobourg et Port Hope, sa voisine, sont de véritables bijoux enchâssés dans les rivages de l'Ontario! Nous n’allons guère de ce côté ; nous nous dirigeons avec une persévérance touchante, mais risible, toujours vers les mêmes endroits, appelés par habitude et par routine des stations
d'eau, mais où il est impossible de prendre des bains. Nous allons, par exemple, invariablement à la Malbaie, où l’on vit emprisonné, sans pouvoir faire de promenades dans les endroits voisins ; où, de l'aurore au couchant, on ne peut que contempler le même beau spectacle et répéter les phrases de la veille; où l'on vit dans un désœuvrement lamentable, n'ayant autre chose à faire qu'à s’abreuver de cocktails et à prêter l'oreille aux cancans qui se débitent sur celui-ci ou sur celle-là; d’où enfin on ne repart pour revenir à la ville, le plus souvent qu'avec une santé compromise et des habitudes funestes. De voyager pour étudier, pour apprendre, pour connaître notre pays, qu'il s'appelle Bas-Canada, Haut-Canada ou Manitoba, nous n'avons nul souci; aussi, nous ne savons que répondre aux étrangers qui nous questionnent. Toutes les provinces du Dominion, à part la nôtre, nous sont comme autant de pays étrangers qui semblent placés dans un autre hémisphère, et pourtant, à ne parier qu’au point de vue de l'agrément seul, je ne connais pas de voyage préférable à celui du haut Saint-Laurent et des lacs, depuis Brockville jusqu’au sault Sainte-Marie, pour ceux qui craignent d'affronter les vagues traïtresses du
‘lac Supérieur, et jusqu'à la baie du Tonnerre, pour ceux qui ne redoutent pas les colères souvent inoffensives du géant des grands lacs !
Cobourg est une ville de six mille âmes seulement ; mais à voir ses belles et larges rues, dont quelques unes sont très longues, ombragées d’arbres à profusion, bordées de-constructions élégantes, élevées et spacieuses comme celles des grandes cités,et dont d’antiques résidences noyées dans le feuillage des jardins et des parcs, interrompent pittoresquement la symétrie rectangulaire, on se croirait dans une ville d'au moins vingt mille âmes. C’est l'impression que j'en ai ressentie et que j'allais coucher imprudemment
sur mon cahier de notes, lorsque plus tard, en ouvrant le volume du recensement de 1881, je constatai avec amertume que Cobourg ne contenait en réalité que six mille âmes. Il n’est pas possible que ce chiffre n’ait pas doublé depuis 1883, lors de mon voyage. Tout en protestant, en me récriant eb en vouant à un châtiment éternel les commissaires du recensement, force m'a été de me soumettre au fait implacable et
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j'ai tout sacrifié à l'exactitude, pour rester irré-" prochable aux yeux du lecteur.
Cobourg ressemble en tous points à une ancienne petite ville du midi de l'Angleterre, mais avec une population alerte, éveillée, très' com-. mercante et amoureuse du plaisir. On y voit un mélange aimable des traditions d'autrefois ét de cette activité moderne qui fait utiliser chaque “minute, pendant les heurés d’äffaires. Avec cela une société très enjouée, et qui compte des femmes presque aussi jolies que les nôtres.
Le soir, la:société élégante: se réunit «dans -le grand salon de l'hôtel Arlington, un bijou-d’hô-- Æel construit sur le bord du lac, entouré d’une vaste galérie couverte, ‘ayant d’un eôté un petit parcoù se. dressent de superbes grands arbres, sur une grasse et molle pelouse, sans cesse tenue én ‘fraîcheur par les gérbes cristallines des jets d'eau; et de l'autre côté, un jardin dont les fleurs, toujours revivifiées par la pure atmosphère du Jac, répandent des parfums intenses, dans des-
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quels se baigne l’odorat. A côté du grand salon, au rez-de-chaussée, se trouve une salle, uniquement consacrée à la danse, où les couples s’enlacent, une fois les conversations épuisées, et tournent en cadence au son du violon, de la harpe, de la fûte ou du fidèle piano, cet indispensable complice de tous les ébats chorégraphiques.
Joignez à cela les brises suaves et les senteurs pénétrantes qui, durant les beaux temps, arrivent du lac par bouffées, et vous aurez une idée du charme qu'on éprouve à passer quelques jours à l'hôtel Arlington, à se promener dans les rues inondées d’ombrage de Cobourg.
Je restai peu de temps à Cobourg et à Port Hope, ville voisine, qui n’est qu'à six milles de distance, merveille de pittoresque que je n’oserai pas décrire, puis je repris le bateau pour Toronto, la ville-empire du haut Canada, la première des villes, selon les Ontariens, l’unique, l’étonnante Toronto, le foyer de toutes les lumières, le phare de la province, le centre des lettres et des arts, enfin le pivot sur lequel devrait tourner tout le Dominion et peut-être
l’anivers, s’il y avait moyen de faire résigner en
è É É & *“ sa faveur Paris, Londres, Vienne, Berlin, New- York ou Boston.