A TRAVERS
Vers la fin de 1844, un écrivain, qui porte un nom estimé dans la littérature française, grand chasseur devant Dieu et assez véridique devant les hommes,........ pour un chasseur, venait de parcourir tout le continent du Nord- Amérique, à la poursuite des fauves nombreux, plus ou moins féroces, plus ou moins originaires du sol, ou descendants dégénérés des terribles fauves d'Asie et d'Afrique. Ces hôtes barbares des forêts sont le cuguar, le jaguar, le pouma, le chat sauvage et la panthère, sans compter le “grizzly bear” (ours gris) qui, lui, n’a pas d’ascendant connu dans les vieux continents, qui est l'habitant immémorial des montagnes Rocheuses, animal monstrueux, d’une force et d’une férocité effrayantes, la plus redoutable bête qu'un chasseur puisse rencontrer.
Le Nemrod lettré, que nous signalons au lecteur, s'était promené du Nord an Sud, la cara-
bine et le bowie-knife à la main, sur ces vastes territoires alors à peu près inhabités, et qui sont devenus de nos jours des Etats de la grande République Américaine. Et maintenant, fatigué d’aveutures, ‘1 arrivait à Québec, dans les premiers jours de 1844, sur l'invitation d’un capitaine d'artillerie anglais qui lui avait promis, dans une chasse, à l’orignal, un sport rempli d'émotions et de périls, comme les seuls vrais chasseurs les aiment.
Cette dernière campagne terminée, notre écrivain avait voulu l'ajouter à un récit fort intéressant, fort instructif, qu’il venait d'écrire de toutes ses courses, et voici comment il s’exprimait à cette occasion : |
4 Le Canada est le pays des grandes chasses ; les steppes ineultes qui s'étendent au nord de Québec et de Montréal sont peuplées de Peaux-Rouges à moitié civilisés, vivant du produit de leurs chasses et de leurs pêches ; aussi, pour un Européen amateur de sport, cette contrée est-elle la plus belle entre toutes, malgré sa rudesse et son aspect sauvage qui empécheront à tout jamais la civilisation d'y pénétrer et lu colonisation d'y faire des établissements durables. ........ My sors ns ose
‘ Le capitaine avait, à l'avance, pris avec quelques Indiens de l'établissement de Sainte-Anne un arrangement grâce auquel quatre des plus habiles chasseurs de leur tribu devaient nous joindre à quarante milles de Québec, à un rendez-vous désigné par eux, sur l'extrême limite des provinces habitées. Jack, le
guide de notre caravane, nous attendait de son côté à Lorette avec ses autres compagnons. ....
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‘“ Le chemin qui conduisait à Lorette était large et bien tenu. Nous arrivâmes au rendez-vous après un trajet qui dura une heure.....,...
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‘“ Nous parvinmes, à la tombée de la nuit, à :n misérable hameau qui s'élevait sur les bords d’un petit lac, à une dizaine de milles de l'endroit où nous devions chasser les élans. La cabane de planches qui s’énorgueillissait du titre pompeux ‘d'hôtel du Roi Georges,” était un misérable abri. Cette habitation fantastique se composait d’un immense hangar divisé en deux compartiments, l’un destiné au ‘‘ Bar-Room, ” le compartiment indispensable du débitant de liqueurs américain, et l’autre servant de chambre à coucher à la famille du landlord, qui, à vrai dire, était et devait être dans ce désert la seule consolation du tavernier, un Anglais fort bien élevé, qui, d’après ce que j'avais appris, avait été jadis dans une heureuse position. La seule distraction de cet exilé était de recevoir de temps à autre un numéro dépareillé du Journal de uélec, où il trouvait des nouvelles de son pays natal. Une particularité digne de remarque, c’est que cet honnête tavernier éprouvait un orgueil sans pareil à nous montrer, à travers les vitres gelées de l’unique croisée de son parloir, quelques centaines d’arpents de terre défrichés sur lesquels s’élevaient onze ou douze cabanes informes, auxquelles il donusit le nom de village Royal. ‘ Douze ans avant cette époque, nous disait-il, ma colonie n'existait pas ! ”
‘ Il était nuit noire lorsque nous quittâmes l'hôtel du Roi- Georges, et l'obscurité de la route vint encore ajouter aux difficultés du chemin.
‘ Nous avancions avec précaution, car les ténèbres paraissaient s’épaissir de plus en plus, et nous craignions fort de
nous être égarés, d'autant plus que notre guide paraissait luimême partager cette opinion. Au moment où nous nous y attendions le moins, Jack se mit à crier d’une voix de stentor ; et à notre grande joie, après dix minutes d’un exercice digne d’un ophicléide de Sax, nous aperçûmes devant nous, à quelques mètres de distance, éclairées comme par magie, les fenêtres d'une habitation que Jack nous annonça être l'étape où l’on nous attendait.
‘ Le maître de lu maison était un nommé M. Joussin, et certes sa demeure ne pouvait point passer pour un palais. Nous entrâmes dans une grande salle de trente pieds carrés, meublée à l’aide de deux lits placés dans le coin le plus éloigné, de six chaises dépareillées et d’un fauteuil à bascule. Au milieu de cet abri s'élevait un poële de fonte rempli de bois jusqu’à la gorge et rouge incandescent. Aussi l'atmosphère qui régnait autour de nous était-elle suffocante. |
‘ Nous trouvâmes prêts à nous recevoir, et se pressant autour du foyer, le maître de la maison, sa femme, trois grandes filles maigres et disgraciées de la nature, quatre garcons aussi peu favorisés que leurs sœurs, cinq Indiens et une demi-douzaine de chiens.
‘+ Avant de songer au repos, nous essayâmes de souper à l'aide d’une légère collation de thé et de gâteaux empruntée à notre provision. Nous cherchâmes ensuite deux coins isolés, afin d'y pouvoir étendre nos pelisses de bisons et achever tant bien que mal notre nuit.
‘ Les chiens suivirent notre exemple, et comme la chaleur de nos fourrures leur paraissait préférable à l'humidité du sol, ils se glissèrent peu à peu à nos côtés, et malgré les menaces que nous leur adressâmes, ils se maintinrent près de nous sans vouloir écouter nos récriminations ; j'avais, pour ma part, un
énorme camarae de lit, au poil touffu et grisâtre, semblable, pour la forme et pour la mâchoire abondamment garnie, aux loups des pays boisés de la France.
‘ Pour comble de bonheur, j'avais établi mon lit au pied d’une horloge de campagne, nouvellement réparée, dont le balancier marquait la mesure d’une façon désespérante. Ce métronome assourdissant, l'odeur nauséabonde qui s’exhalait de toutes parts, et la chaleur suffocante de l’air raréfié me tinrent fort longtemps éveillé. Je finis pourtant par céder au sommeil, et je fis un rêve atroce, qui représentait à mes sens ubusés la chambre peuplée d’horloges, toutes fumant et crachant de leur mieux, tandis qu’un Peau-Rouge, d’une taille herculéenne, marquait la mesure du temps sur un timbre colossal.
‘“ Le capitaine Mac-Lean n'avait point fait ia petite maitresse comme moi ; il s'était endormi en vrai soldat et n'avait pas cessé de subir l’influence somnifère de la fatigue.
Dès que parurent les premiers rayons du jour, tout le monde fut sur pied, et les Indiens se hâtèrent de placer dans leurs tobogins nos bouilloireset nos effets de voyage. Le tobogin des Canadiens est un petit traîneau fait à l’aide de planches presque aussi minces que l’écorce des arbres, et façonné sur le devant comme la proue d’un navire. Les voyageurs chargent inodérément ces alléges terrestres, et, à l’aide d’une courroie passée à l'épaule, ils traînent ainsi sur la neige, sans trop se fatiguer, le véhicule et les paquets qu’il contient.”
Et bien ! nous voilà maintenant en 1890, quarante-six ans après ce récit d’une chasse à l’orignal dans les steppes incultes et sauvages qui s'étendent au nord de Québec, dans la direction de la rivière Sainte-Anne. La cabane enfumée et chassieuse de Joassin se trouvait à quelques milles plus loin que Saint-Raymond, et l'on allait alors faire la chasse à l’élan dans ces parages, à peu près comme onirait aujourd'hui faire la chasse à l'ours blanc dans les steppes septentrionales de la mer de Hudson. Que s’estil passé dans l'intervalle de ces quarante-six années qui nous séparent d’une époque devenue déjà presque légendaire, tant le contraste avec nos jours est étonnant, tant semblent Jrintains les souvenirs de l'enfance de beaucoup d’entre nous! Ah! “la civilisation ne devait jamais pénétrer dans ces steppes incultes ni la colonisation y faire d'établissements durables” ....eh bien! regardez maintenant. Des paroisses, pour ainsi dire éncore dans l’enfance, ont reçu-comme uue impulsion subite, depuis le jour où ont été
posés les premiers rails d'acier sur ce sol si voisin, et pourtant jusque là encore si éloigné de nous; et leur population réunie s'élève à près de vingt mille âmes, malgre la désertion de bien des foyers alors que ravageait, avec une fureur impossible à combattre, ce fléau de dépopulation qui a jeté tant de familles canadiennes dans les manufactures des Etats-Unis. Jusqu'à vingtcinq lieues dans l’intérieur, le long des rivières Jacques-Cartier, Sainte-Anne et Batiscan, sans compter leurs petits affluents, nombre de cantons nouveaux, qui hier encore avaient à peine un nom, s'étendent sous le regard dans tous les sens, et les fumées de vingt villagés naïssants s'élèvent dans le ciel éblouissant de l'hiver, pour attester qu'il y avait autre chose au nord de Québec que des steppes incultes ou des forêts impénétrables, que ne devaient jamais fouler d’autres pieds que ceux de l'élan, du caribou et de l’Indien s’élançant à leur poursuite. En maint endroit a cédé, sous les coups redoublés du colon, l’épaisse muraille, hérissée et flottante des forêts ; les solitudes farouches et ténébreuses ont reculé petit à petit à l'aspect de l’homme, armé de ;a terrible hache du défricheur : et ces mêmes bois, et ces montagnes, et
ces vallées, et ces gorges profondes, tortueuses et roulées autour des monts comme des écharpes d’abîmes, naguère encore refuges presque inviolés des vaillants quadrupèdes à panaches et des bêtes à chaude fourrure, retentissent aujourd’hui du roulement presque ininterrompu des trains, dont l'écho, vingt fois répété, roule, de inassif en massif et de chaîne en chaîne, comme un tonnerre cadencé, Là où la voix de l’homme s'était encore à peine fait entendre, éclate tout à coup, dans le silence profond des campagnes éparses et assoupies, le mugissement prolongé de la locomotive, cette bête de feu, altérée d'espace, qui le traverse comme un météore, en lui abandonnant sa flottante écharpe de fumée, qui pourrait broyer des armées sur son effroyable passage, et qui s'arrête en un instant, sous une simple pression de la main de l’homme, plus docile et plus passive qu’un cheval de cirque, plus immobile que l’eau d’un lac sur ses rives.
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Il y a quarante-six ans, le bassin du lac Saint-Jean était absolument inconnu; pas un
colon n'y avait encore planté sa tente ni semé
un seul grain de blé. Dans l’une seulement des nombreuses échancrures de la rivière Saguenay, à la baie des Ha! Ha ! s'était établie une colonie, qui se développait péniblement dans la misère et les privations de toute nature ; aujourd’hui chacune des baies du Sagenay contient des établissements et le bassin du lac Saint-Jean, ce futur grenier de la province, la plus fertile de toutes nos régions agricoles, renferme plus de ving-cinq mille habitants qui n'attendaient que l'ouverture de la voie ferrée pour inonder la capitale de leurs produits, et pour prendre cet essor merveilleux que la nature de leur pays, que son sol et son admirable situation géographique lui permettent de prévoir et de calculer à coup sûr.
De la rive méridionale du grand Lac, de cette petite mer intérieure, qui, jadis, couvrait un espace trois à quatre fois plus grand qu'aujourd'hui, les établissements s‘échelonnent petit à petit le long de la rivière Ouiatchouane, jusqu’au lac des Commissaires, trente milles plus au sud. Il ne reste plus maintenant qu'un espace désert entre ce dernier lac et la rivière Batiscan, à 87 milles de nos murs, et encore ce désert est-il interrompu ça et là par des groupes
isolés de maisons, par des stations de pêche ou de chasse, par les établissements des clubs, par des chantiers et des cabanes de défricheurs, qui ne terderont pas à être converties en demeures permanentes ; et avant un quart de siècle, tout ce vaste territoire intérieur sera comme encerclé par une série non interrompue de colonies qui, partant de la capitale, longeront le fleuve jusqu’au lac Saint-Jean, et de là redescendront, en suivant la ligne du chemin de fer, jusqu'à ce qu'elles soient revenues à leur point de départ.
Ceux qui verront ce noble spectecle ne sauront peut-être pas à quels labeurs pénibles, à quels sacrifices, à quels efforts multipliés ils le devront. Qu'importe! Ils moissonneront ce que nous aurons semé, Ainsi les générations se succèdent les unes les autres, en recueillant le fruit des sueurs de celles qui les ont précédées. Faisons notre œuvre ; nos neveux et nos fils feront la leur. Nos pères nous ont légué un pays à peine défriché; nous léguerons à ceux qui nous suivront un pays agrandi, enrichi, sillonné par vingt chemins de fer là où il n’y avait jadis que de chétifs chemins de colonisation, bons tout au plus à casser le cou des téméraires qui s'y aventuraient; et nos descendants auront-
encore longtemps ur vaste champ d'activité à parcourir, car bien des générations passeront avant que chaque acre de terre de notre immense patrimoine ait été arraché au désert, aux savanes, aux landes sauvages et aux steppes incultes.
Il y a dix ans seulement, pour qui la vaste région comprise entre Saint-Raymond et le lac Saint-Jean n’était-elle pas un pays aussi inconnu que l’intérieur du Japon { Et aujourd’hui encore, combien y en a-t-il qui la connaissent ? Moi-même, qui écris en ce moment sur ce sujet, moi qui avais étudié la région du Saguenay et du lac Saint-Jean au point d’en faire un livre tiré à 3,000 exemplaires et vendu avec acharnement, je n'avais aucune notion sur l'espace intermédiaire entre Saint-Raymond, situé à 36 milles de Québec, et le lac Saint-Jean proprement dit. Et où en aurais-pris, de ces notions ? Il n'y a sur l'intérieur du pays compris entre les dernières paroisses du nord de Québec et le Lac, d'autre document public que ie rapport
d'une exploration ordonnée par l'Assemblée Lé-
gislative en 1828 et faite simultanément par trois arpenteurs, partis de trois points différents pour aboutir au même endroit sur le Lac, rapport tellement insignifiant, tellement nul, tellement dépourvu de toute notion scientifique ou agricole quelconque, que je n'ai pu en extraire, pour mon utilité, que cinq lignes, et cela sur une vingtaine de colonnes de l'énorme volume des Appendices de la Chambre. Chacun de ces trois rapports ne contient qu'une narration de voyage banale, toujours la mêmo, sans autre différence que celle des lieux; et dans cette marche monotone, on ne distingue aucun point de repère ; aucun jalon n’est posé, aucun fait géographique ou géologique mis en relief. Pour les trois arpenteurs, c'est la même chose, jour par jour. Aujourd’hui, ils campent à tel endroîit ; ils allument du feu, fument leur pipe, jasent avec leurs guides, se couchent, dorment et se réveillent le lendemain à 5 ou 6 heures (ils ont soin de nous le dire); si une corneille vient croasser près d'eux, il le notent ; un tel remarque que le vent souffle du côté est; le lendemain, il soufflera ouest, vite dans le rapport. S'ils mangent du jambon ou de la truite, ça y est ; et dans quel français, grands dieux! Les traducteurs de dépêches de nos journaux d'aujourd'hui, qui réussissent admi-
rablement à démolir ce qui nous reste de langue nationale, sont des puristes, comparés à ces arpenteurs-là! L'un d'eux vous racontera que le pilote de son canot, un indien qui s'appelle Karibabnifigounfaurich, a donné à tel endroit un fier coup d’aviron, un autre qu’il a remarqué sur sa route des sapins, des épinettes et des bouleaux ; le troisième, lui, se contente de vous raconter que le vent étant ouest, ou nord-ouest, ou quart de nord-ouest, il s'est promené autour de sa tente et a remarqué un amoncellement de cailloux étranges, à la décharge d’un lac dans une rivière quelconque. Hélas ! pourquoi l’abbé Laflamme n’était-il pas là pour leur expliquer la présence de ces cailloux par le dépôt silencieux et discret qu'en aurait fait quelque grand glacier, il ya 25,000,000 d'années! Mais à des arpenteurs provinciaux de 1828 c’eût été demander trop de science, et les rapports d'exploration de ce tempslà ne pouvaient guère être autre chose que des récits de piqueniques se prolongeant pendant plusieurs sémaïies, aux frais de cétte éternelle vüthe à lait qu'on appelle le public.
Tout le nord, entre Saint-Raymond et le lac Saint-Jean était donc un pays inhabité, regardé comme inhabitable, réservé uniquement aux chasseurs du grand orignal, aux cornes longues comme des sapins et au muffle succulent, dont on peut faire un potage bien autrement exquis que celui que l’on fabrique avec la tortue verte des mer du Sud ; aux chasseurs du noble caribou, ce roi de nos forêts, ce dandy des montagnes, svelte, élégant, gracieux, courant dans les clairières des bois, le long des lacs et des précipices, comme on danse un galop, avec des jambes presque aussi minces et beaucoup plus fines que celles de bien des danseurs, qui ne se laisse jamais prendre qu'avec des précautions infinies et une astuce raffinée, qui se défend souvetit avec fureur lorsqu'il est blessé, et dont l’ouié est si délicate que les chasseurs sont obligés, pour arriver près de lui, d’ôter leurs raquettes et de marcher en quelque sorte à plat ventre dans la neige, en se dissimulant comme une motion de non-confiance ; aux chasseurs du castor, ce pré-
cieux quadrupède qui nous donne des vêtements inusables, qui est le modèle vivant de l’industrie et de la sagacité, qui apprendrait aux hommes à faire des barrages et des écluses, si l’homme n'était pas un être si parfait et d’une science si consommée sans rien apprendre! animal, enfin précieux par dessus tous pour les trappeurs indiens, dans leurs lengues courses d'hiver à travers les forêts, lorsqu'ils sont menacés de mourir d’inanition ; et, pour revenir à ce que je disais tout à l’heure de l’espace compris entre Saint-Raymond et le lac Saint-Jean, une contrée, en un mot, d’une physionomie si farouche, (croyait-on) et d’une charpente si osseuse, si rocailleuse et si montagneuse qu'elle excluait toute idée, non seulement de colonisation, mais même de campement tant soit peu prolongé! On savait bien qu’il y avait quelques postes, échelonnés le long d’un chemin imaginaire conduisant jusqu’au lac Saint-Jean ; ais on ne croyait pas à ce chemin, qui avait donné lieu à toute sorte d’histoires fabuleuses, ni aux postes, que l’on regardait comme des essais de leurre public.
Du reste, on avait raison ; ce prétendu chemin étaitabsolument impraticable, faute d'habitations sur son parcours et par suite d'hommes pour le
tenir en état, et quand on parla pour la première fois de construire un chemin de fer à travers un pays comme celui-là, un pays où les caribous, ses hôtes mêmes, ses familiers, avaient de la misère à courir, où les orignaux, les trois quarts du temps empêtrés dans la neige, ne pouvaient pas faire cent pas sans perdre haleine, où les pêcheurs à la truite, pourtant les plus hardis des hommes, n’osaient pas s'aventurer à une distance moins que respectueuse du dernier village connu, jugez un peu de la stupéfaction et de l’incrédulité qui accueillirent l’'énonciation de ce projet ! Et comme nos excellents semblables, je parle surtout de nous, Canadiens, sont toujours prêts à supposer à leurs semblables toute espèce de motifs, excepté les bons, à tout ce qu'ils essaient d'entreprendre, on supposa qu'il n’y avait là qu'une spéculation de capitalistes voulant exploiter aux dépens du public les bois qui s’étendaient au delà des paroisses habitées, et toute assistance, tout concours fut immédiatement refusé aux initiateurs de la ligne.
Ce n'était pas tout. Que d'obstacles n'at-on pas suscités ? Que de méfiances n’a-t-on pas répandues, que de notions absurdes, je l’avouerai cependant, quelquefois inconscientes, n'a-t-on pas fait circuler ! Que d’accusations pour flétrir et le projet et ses auteurs ! Que de démarches pour le faire avorter ! Quoi! L’histoire de la naissance et du développement de la voie ferrée de Québec au lac Saint-Jean serait une odyssée, je dirais presque douloureuse, s’il m'était permis d'employer une pareille épithète dans une matière de ce genre, et si je ne craignais d'attirer des larmes sur le sort de capitalistes, chose qui ne s’est jamais vue ! Et cependant ce pays était à nos portes ! Il était là, tout près, derrière nous, nous tendant des bras innocents, des campagnes immaculées, des lacs pleins de truites, des bois de corde qui entreraient aisément dans la maison du pauvre, des sites enchanteurs pour les touristes, des rivières au parcours infiniment pittoresque, des forêts regorgeant de gibier, des resorts nouveaux pour la belle saison, un climat bien moins exposé que celui de Québec à la violence des éléments, et enfin des maringouins et des brûlots à profusion ! Et pour faire valoï: une des plus grandes forces d'avenir de Québec, une force qui est là sous la
main, manifeste, saisissante, il a fallu combattre avant tout, quoi ? nos propres préjugés, des préjugés qu’une ignorance absolue de ce pays rendait intraitables, et dont le plus redoutable consistait à croire que la chaîne des Laurentides était absolument inaccessible.
Deux ans même après le commencement des travaux sur la ligne, j'avais entendu l’un des hommes les mieux renseignés de la province me formuler cette croyance comme une vérité indiscutable, et cela en présence du fait même que le chemin de fer du lac Saint-Jean avait déjà traversé ces mêmes Laurentides et en était arrivé presqu'’à la moitié de son parcours ! Quoi ! la chaîne des Laurentides inaccessible à une voie ferrée ! Mais qu'est-ce donc que cette chaîne, comparativement à la SierraNevada, que traverse l’Union Pacific, ou aux montagnes KRocheuses, que traverse le Pacifique canadien, ou même aux chaînons pourtant peu élevés, comparativement à tant d’autres, des cantons de l'Est, où les chemins de fer, qui conduisent au Maine, gravissent jusqu’à une altitude de deux mille pieds, tandis que le plus haut point atteint par la ligne du lac Saint-Jean n'est que de 1300 pieds au-dessus du niveau de la
mer, le lac Saint-Jean lui-même n'étant que de 300 pieds environ au-dessus de ce même niveau ? Il ne s'agissait pas d'aborder les montagnes de front et d'y creuser des tunnels, comme au Saint-Gothard, mais simplement de courir le long de leurs flancs et d’en suivre le cours, quelque sinueux et brusquement changeant, qu'il fût. Mais il fallait de l'argent ! oh ! de l'argent ! cela est bien plus difficile à obtenir que de traverser toutes les Laurentides du monde. Il n’y a pas de chaîne de montagnes qui résiste au vil métal, mais il n’y a pas de poitrine d'homme que vous puissiez ouvrir pour en extraire ce même métal, appelé vil par ceux qui n’en ont pas, si vous n'êtes armé de solides et indiscutables garanties. En outre, la province était alors si pauvre et Ottawa si sourd! Les commissions royales étaient si manifestement nécessaires, rapportaient tant pour ce qu'elies coûtaient, qu’il était impossible de ne pas songer à elles d’abord et de sacrifier à ce grand objet d'utilité publique au moins une vingtaine de milles de chemin de fer! La région des Laurentides n’en devenait que plus inaccessible et les montagnes grandissaient rapidement de cinq cents pieds sous le
regard.
” C'est cette pauvreté, c'est cette pénurie de nos gouvernements qui est en grande partie la cause de nos préjugés. Une longue suîte d'années d'économie nous eût rendu très souples à l’endroit des Laurentides, et notre œil facilement adouci n'aurait vu que des mamelons à la place des massifs impraticables, et que des vallées dans les collines ; mais heureusement qu'aujourd’hui, grâce à une politique tout à fait sans précédent, à la vigilance du premier ministre qui a l'œil à ce que les montagnes ne prennent nulle part de fantaisies comme dans l’Ecriture, nous pouvons espérer que les préjugés disparaîtront en même temps que les dépenses inutiles, et que nous deviendrons les gens les mieux renseignés du monde à force de surplus budgétaires.
Les Jacs forment les étapes successives de ce pays si sauvage et si magnifique, et voyez par quel étrange effet d’une destinée sans doute préconçue, presque tous ces lacs se trouvent sur de parcours même de la ligne, je parle des prineipaux d’entre eux, de ceux qui ont un nom, ear.le nombre des lacs minuscules, éparpillés ça et là à
une distance plus ou moins grande de la voie, est presque incalculable. Au demeurant, le Canada tout entier, depuis le littoral du Nouveau-Brunswick jusqu’à celui de la Colombie Anglaise, est le pays des lacs par excellence ; ce sont les restes du vaste glacier qui couvrait un jour (il y a de cela 200,000 siècles environ, et dire qu’on appelle le Canada un jeune pays!) les parties septentrionales de l'Amérique, et qui, en se fondant, laissa une partie de ses eaux dans toutes les dépressions du terrain qu'il recouvrait. Ce sont ces dépressions ou lacs qui ont pris, dans la suite des temps, avec l'apparition des Canadiens sur le sol qu’ils habitent, les noms divers et intiuiment nombreux que l’on voit sur les cartes.
Voici d’abord le lac Saint-Joseph, le premier sur la liste, à 24 milles de Québec. Cet endroit était absolument désert avant le passage de la voie ferrée, et aujourd’hui l’on y voit tout un village, groupé autour d’une scierie importante et présentant je plus riant aspect, avec ses maisonnettes toutes neuves, pittoresquement distri-
t56 RÉCITS DE VOYAGES
buées, suivant les complaisances d'un terrain rempli d'aimables accidents.
C'était autrefois tout une affaire que d'aller pêcher la truite au lac Saint-Joseph, et l'on en parlait comme d’une expédition lointaine qui pouvait permettre une foule de récits à moitié fabuleux, mais toujours piquants, comme savent en faire les grands ‘“sportsmen.” Aujourd’hui, il n'y a plus moyen d’avoir l'air de venir de la mer de Hudson quand on ne vient que du lac Saint-Joseph. Il faut continuer son chemin et se rattraper sur d’autres lacs; heureusement qu'il y en a de quoi fournir à des légendes de pêcheurs pendant au moins encore un quart de siècle.
Voici le petit lac Batiscan, le lac Pauvre, le Bon Lac, le lac Long, le lac Belle Vue, le lac des Iles, le lac Vert, le lac Vermillon, le lac J'air, le lac au Lard, le lac du Centre, encore un lac Long, le lac à la Belle Truite, le lac aux Rognons, le lac des Passes, et enfin le grand et superbe lac Edouard, qui a 18 milles de longueur et se trouve à peu près à mi-chemin sur le parcours de la ligne.
Je voudrais bien connaître l’origine des noms
de tous ces lacs, atin de régaler mes lecteurs d’un plat d'érudition sauvage; mais cela est impossible. Ces noms ont été donnés par le premier venu, tantôt par un simple chasseur ou par un pêcheur encore plus simple, tantôt par un arpenteur fatigué, qui étire ses muscles sur le bord de l’un d'eux, et qui l'appelle par conséquent lac Long, ou bien qui s’est endormien rond de chat et qui l’appellera lac Rond (il y a à peu près une vingtaine de lacs Long et de lacs Rond dans toute la province, mais je crois tout de même qu'il y a plus de lacs Rond.)
Pendant longtemps j'avais cru que le nom d'Edouard, donné au grand lac que nous venons de mentionner, avait été comme une sorte d’hommage fait au prince de Galles, et quoique cette opinion fût assez accréditée, je n'étais pas bien sûr du fait, et mon imagination est si facile à troubler que j'en éprouvais une perturbation véritable dans mon for intérieur. Enfin, en parcourant le rapport insipide de l'exploration de 1878, je trouvai ce même nom d’Edouard donné au lac, et de plus son origine, attribuée à un simple chasseur sauvage de Batiscan, qui avait insigne honneur de s'appeler Edouard, ‘lui aussi, tout comme le prince de Galles. -Dès lors,
je fus heureux. Savoir que le lac Edouard tire son nom d'un chasseur sauvage de Batiscan, quel bonheur ! O beauté des découvertes ! O volupté de l'érudition.
Ce qu'il y a de singulier, dans ces lacs, c’est que chacun d'eux a son poisson propre, qui se distingue de celui des autres lacs par une nuance de la couleur du ventre, Ainsi, dans l’un la truite a le ventre blanc, dans l’autre elle l'a rouge ; dans un troisième la truite sera toute verte (il n’y en a nulle part de bleue); dans un quatrième il n'y aura que du poisson blanc; ailleurs ce sera du bar, du touradis...... ; tout cela a été arrangé exprès pour les différents goûts des gens et suivant les couleurs qu'ils préfèrent ; la Compagnie n'y est pour rien ; espérons que les pêcheurs sauront respecter cette distribution de la nature, et ne s’amuseront pas à jeter une coufusion inutile parmi les poissons des lacs, peut-être plus soucieux que les hommes de garder leurs éouleurs.
Et tout cela c'est du nouveau, et grâce à la construction du chemin de fer du lac Saint-Jean
une immense région, absolument différente par son caractère sauvage de toutes celles où nous pénétrons en chemin de fer, va être offerte à la villégiature canadienne, lasse de fréquenter éternellement les mêmes rivages du Saint-Laurent, et d'y attendre tous les jours l'heure bienfaisante de la marée pour prendre des bains. Les familles canadiennes et les Américains vont affluer sur le parcours de cette ligne étrange, construite en pleine forêt et bordée à profusion de lacs qui, tous, regorgent de poisson. Les amateurs de vraie campagne vont pouvoir s'en douner ‘là à cœur-joie, avec abandon, avec volupté, affrañchis qu’ils seront de toutes ces contraintes, de toutes ces petites tyrannies sociales auxquelles les assujétissent les stations d'eau fashionables, et, pour goûter ce parfait bonheur d’une villégiature sans mélange, complète, absolue, partout ailleurs irréalisable, ils n'auront qu’à faire deux ou trois heures de chemin de fer, le temps à peine de lire les journaux du jour.
J'ai dit que les Ircs qui bordent le parcours de la ligne regorgent de poisson. ‘En effet, ces lacs fournissent chsque semaine à nos matchés plusieurs centaines de livres de ‘truite er-pléin hiver, et c'est au point que bon nombre de
families de Saint-Sauveur vont camper sur leurs bords durant les mois d'hiver, et qu'elles y trouvent dans la pêche seule leur subsistance. Mais, d'un autre côté, il se fait là un véritable ravage et une dépopulation des lacs auxquels il est temps que le gouvernement avise, en s'emparant de chacun d’eux et en les affermant à des particuliers ou à des compagnies, s'il veut prévenir l’anéantissement complet de la truite. Le gouvernement se ferait certainement par ce moyen un revenu de 15 à 20,000 dollars, dont une partie pourrait être consacrée à augmenter le salaire des fonctionnaires irréprochables, et dont l’autre partie paierait les frais d’imprimeur des écrivains canadier::, qui font des conférences ou des crochures utiles à leur pays.
Un soir de fin d'octobre 1887, je descendais à la “rivière à Pierre ”, station de la ligne du lac Saint-Jean située à cinquante-huit milles de Québec.
La rivière à Pierre n'existait ahsolument que de nom, il y a trois ans; c'était une rivière baptisée par un Pierre quelconque, et coulant dans
la forêt, voilà tout. Aujourd’hui on y voit les usines que la Compagnie a fait construire et deux maisons de pension où se retirent les employés Ge la ligne et les quelques rares voyageurs qui vont jusque là l'hiver. Dans le canton Bois, que cette rivière traverse, une centaine de lots ont été concédés à des colons, et une quinzaine de défrichements entrepis à grand'peine sur un sol peu propre à l’agriculture. On voit çà et là, tristement, misérablement, percer à travers la forêt quelques cabanes de défricheurs, faites de troncs d'arbres empilés les uns sur les autres, et recouvertes d’un toit bas, écrasé, s’élevant très légèrement en pointe, et troué au plafond afin de donner passage au tuyau de poële intérieur, lequel ne ressemble en rien aux fournaises à vapeur de nos maisons de ville.
Aussitôt arrivé, je me rendais chez M. St.
Onge, colon, marchand, devenu depuis maître de poste de l'endroit, le premier qui y ait construit ce qu’on appelle un chantier, en anglais log-house, sorte de hutte en troncs d’arbres bruts, de six à huit pouces de diamètre,dans les intervalles desquels on met des bourrelets de paille pour se garantir de la pluie, du vent ou du froid.
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Quand St. Onge arriva dans la région de la rivière à Pierre, il y a bientôt trois ans, il n'y avait absolument qu’une seule hutte dans tout le pays, et cette hutte était la propriété d’un nommé Perrault, qui pensionnait chez lui trente à quarante travailleurs des chantiers de bois, probablement empilés les uns sur les autres comme les troncs d'arbres eux-mêmes. Dans ce temps-là l'existence future du chemin de fer du lac Saint-Jean était un problème extrêmement incertain ; personne n'y croyait, tandis qu'à peu près tout le monde n’y voyait qu'une entreprise de spéculateurs pour exploiter le bois de sciage etde chauffage, qui s’y trouvait en abondance. Il n'y avait de fait que le tracé dela ligne , les chevaux n'allaient pas plus loin qu’à la rivière Noire, six milles en deça de la rivière à Pierre, et les bœufs, faute de chemin pour se diriger, se perdaient dans les bois. Le log-house: de Perrault n'avait pas même de plancher; il avait été dressé sur la terre brute et couvert grossièrement de larges feuilles d’écorce. C'est dans cette hutte, déjà habitée, comme je viens de le dire, par 30 à 40 hommes de chantier, que monsieur et madame St. Onge s'étaient rendus à pied, de la Rivière à travers bois, et qu'ils ont passé tout l'hiver de 1884. Quand le matin,
Mme St. Onge se levait, elle avait les cheveux. littéralement pris dans une masse de frimas, et il lui était impossible de les démêler avant que, le feu du poële eût attiédi le froid de ce misérable intérieur. Pour gagner sa pension, elle lavait les effets de tous les hôtes de la hutte, et souvent, m'a t'elle raconté, “ j'ai cru que j'allais, mourir sur place; le docteur était convaincu que je ne verrais pas la fin de l'hiver ; comment j'ai pu résister, c'est pour moi un miracle ; je n'en suis pas morte, mais j'ai contracté des rhumatismes dont je ne guérirai jamais” Telle est, vingt fois sur trente, la vie des défricheurs qui s’aventurent les premiers dans la forêt,
Pendant ce temps, St. Onge construisait seul, à deux milles plus loin, sur le bord même de la rivière à Pierre, le log-house qu'il habitait en 1887, mais depuis lors considérablement agrandi et amélioré, Quand il s’y rendit au printemps avec sa femine, ils n'avaient à eux deux pour toute fortune qu’un dollar, et personne, pas une âme auprès d'eux pour les aider, les secourir, leur prêter le moindre appui. Mais le chemin de fer se construisait toujours, malgré les pré: dictions des incrédules, et la foule des travailleurs était arrivée à la rivière à Pierre. C’est
alors que St-Onge eut l’idée et trouva les moyens de commencer un petit commerce de provisions, de tabac et de tous les objets de première nécessité pour ce noyau d'hommes isolés de toute communication exterieure. Il prit des pensionnaires, commença un défrichement autour de son habitation, sema dix acres en orge et en patates, quelques autres en blé et en légumes ; ces deux derniers produits rendirent au delà de ses espérances, et même le foin qu'il avait essayé sans croire au moindre succès ; et, développant son commerce avec ses nouvelles ressources, il s'était procuré régulièrement de la viande fraîche d’un endroit appelé Notre-Dame des Anges, où conduit un chemin de colonisation de dix milles de longueur, aujourd’hui à peu près terminé et dans un état très passable.
Dans l'intervalle, de nouvelles huttes, dressées ça et là aux environs, si grossièrement et si chétivement façonnées que le cœur vous serre à leur aspect, allaient néanmoins abriter quelques colons et les travailleurs, qui avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, pendant que d’autres cabanes s’échelonnaient à divers intervalles, le long de deux routes ouvertes dans Je bois pour communiquer avec les cantons voisins :
lu Compagnie du chemin de fer avait construit ses usines,ébauché les pilesd’un pontsur larivière à Pierre, et le sifilet de la locomotive, le roulement saccadé des trains de construction, la gymnastique retentissante des machines sans cesse en mouvement et les battements répétés des lourds marteaux sur l’enclume allaient réveilier les profonds échos, endormis jusque là dans la noire et muette solitude.
Il y a de cela deux ans à peine, et déjà l'on trouve assez d'enfants dans ce village de cabanes, habité uniquement par des Canadiensfrançais, pour que l’on songe à ouvrir une école, dès ce printemps, et pour qu'on ait commencé à ÿ bâtir une chapelle provisoire En attendant, tous les dimanches un missionnaire se rend sur les lieux et dit la messe dans un “camp”, le long de la route. Il se retire chez St. Onge où a été dite la première messe à la rivière à Pierre, et où a été célébré le premier mariage par le Père Meilleur, qui voulut ensuite assister à la noce et voir ses braves colons se désarticuler
dans des zigs et des reels qui durèrent toute la journée, aux grincements d’un violon construit d’après les mêmes règles que les cabanes des alentours.
Mais la maison de St. Onge ne pouvait plus suffire à loger les employés du chemin de fer, les nombreux travailleurs et les voyageurs même qui commençaient à populariser la ligne. Il s'établit donc en face de la sienne une autre maison, mais celle-ci beaucoup plus spacieuse, comprenaucdegrandes pièces, deux outrois chambrettes privées pour les dames de passage, et un véritable dortoir, contenant une demi-dougaine de lits, sur lesquels on ne pouvait s’allonger sans pendre de toutes ses jambes en dehors, ni se retourner sans dégringoler de son long sur le plancher, dont les madriers laissaient entre eux des intervalles d'un demi-pouce, par lesquels on pouvait voir ou être vu à discrétion. Une cloison, absolument sembiable au plancher, séparait le dortoir des autres parties de le iaison, de sorte que les gens quelque peu :gênés préféraient s'étendre tant bien que mal dansla grande pièce du bas, qui était tout ce que l’on veut, un vestibule, une cuisine, une salle d'attte et de réunion pour les passants et les jour-
naliers, et dont on aurait pu faire au besoin une salle de conférence. Cette maison, construite par un homme de Saint-Raymond, était dirigée par ses deux sœurs, deux vieilles filles pointues, serrées, pincées, escarpées, emboîtées comme des mortaises, effilées et tranchantes, qui ne connaissaient que deux ou trois mouvements automatiques, toujours les mêmes, se tournant, quand elles se tournaient, comme la faulx qui abat la tige au ras du sol, ayant toutes les formes géométriques, triangulaires, quadrangulaires, rectangulaires ; avec cela une ossature, des reliefs si tranchants qu'on n'aurait pu les toucher sans se couper, acerbes, acides, suintant le vinaigre, sans jamais un sourire ni une bonne parole, maussades et désigréables pour le plaisir de l'être, vous apportant du thé quand vous leur demandiez des patates, vous répondant, quand elles succombaient à cet excès de complaisance, par un oui ou un non si sec que la bouche leur en claquait ; mais actives, âpres à la besogne, toujours sur pied, glissant d’un bout à l'autre de la maison dans une allure fantômatique, et remplissant assez strictement leurs fonctions d’h6tesses pour réussir à garder leurs pensionnaires, pauvres gens qui n'avaient pas le choix entre la terre dure et le toit de ces deux haridelles.
J'ai appris dernièrement que leur maison avait passé au feu et était entièrement détruite ; mais les deux vieilles filles, inaccessibles aux flammes, sont restées intactes.
Ainsi vient de s'engloutir dans les abîmes du temps une page des premiers établissements de la rivière à Pierre; et pour dire un dernier mot au sujet de cet endroit intéressant, ajoutons que la Compagnie du chemin de fer y a fait construire une très jolie et très coquette petite station, à la place de la hutte qui en tenait lieu. Cette station, la première construite sur la ligne, servira de type à celles qui le seront plus tard. St. Onge est devenu maître de poste, et sa femme, une bonne grosse canadienne, encore alerte malgré ses rhumatismes, vous donnera un bon souper à votre arrivée chez elle, et ensuite un bon lit, dans une chambre à vous seul, où vous dormirez comme le juste, ce qui vaut bien la peine, pour un bon nombre d’entre vous, d'aller à la rivière à Pierre.
Le Jendemain, je m'éveillai à l’heure où les eoqs-ont depuis longtemps cessé de chanter. Une
légère dentelle blanche, comme un voile de gazé qu'aucun souffle n'agite, couvrait le sol dure. Je sortis, je marchai d’abord quelque temps au hasard, puis j'entrai dans l'usine pour voir travailler les machines qui réparent le matériel roulant ; je fis semblant d’y comprendre quelque chose, et resortant, je me dirigeai successivement vers plusieurs log-houses où je fis parler lescolons, et surtout leurs tendres épouses qui, jusqu'au fond des bois, ont la langue plus déliée que le sexe qu'on appelle laid par pure antithèse.
Partout j'entendis les mêmes plaintes contre le gouvernement ; pourquoi se plaignait-on de lui à ce point ? Je n’ai pas bien réussi à le comprendre, et ne le sais pas encore au juste, mais ce que je sais bien, c'est que nous sommes malheureusement plus d’une fois tombés sous des ministres qui ne comprénaient pas les dépenses utiles et profitables, qui ne savaient pas que dans un pays à peine habité comme le nôtre, l'affaire la plus importante, la dominante, celle à laquelle on doit sacrifier largement le plus de revenus possible, et surtout bien veiller à leur distribution, c’est la colonisation, article premier et qui devra être longtemps encore à l’ordre du jour de tous les programmes ministériels à venir.
J'entendis encore plus d’une bouche demander avec instance l'établissement d’une scierie à la rivière à Pierre, car les pauvres colons de l’endroit sont obligés de faire venir leurs planches et leurs madriers de la rivière Noire, ce qui leur coûte 7.00 par wagon, pour un trajet seulement de six milles.
Après avoir beaucoup fait parler, je repris ma marche, j'errai dans toutes les directions, je pénétrai partout où je vis une ouverture devant moi, jusqu'à ce qu'enfin fatigué, rêveur, l’âme remplie du sombre infini qui m'enveloppait, je in’assis sur un tronc d'arbre renversé, couvert d’une mousse parasite qui l’étreignait comme un suaire. L'air s’amollissait, et quelques bouffées tièdes, comme des souffles d’esprits invisibles,
couraient au travers des chantiers jonchés de débris. .
Déjà, depuis un assez long temps, j'étais là assis, ne pensant à rien et pensant à tout, me laissant aller au courant des réflexions et des souvenirs ; ainsi je songeais.... à l’avenir des
peuples, aux Chevaliers da Travail, à la destruction de Sodôme, en ayant bien soin de ne pas regarder derrière moi, au ereusement du bassin Louise, et je supputais combien il faudrait encoré de siècles pour que ce travail fût complété... je pensais aux amusements délirants auxquels se livrent les factionnaires de nuit du Palais Législatif, aux comptes supplémentaires, vulgairemént appelés.extras, des entrepreneurs publics, lorsque mon attention fut soudainement éveillée par un bruit mystérieux, persistant, acharné, seinblable à l'attaque furieuse et continté d’une soùris sur ürié inincé feuille de bois qui la sépärétæit d'un bon morceau dè fromage. Jécoutai et jé réconaus la saperdé, vet à bois qui logé at cœur dés plus gros arbres, les ronge jour ét nuit, finit par lés percer de part en part, et je iié mis à faire dés réflexions extrémeinent profondés sur lé trävail invisible dé cé petit être solitaire, actornplissatit sans relâché gori ümique fonction, emprisonné toute s& vie dühg un tronc Epats et dur qui lui cède néanmoins, et cherchant à parvenir à la lumière, comme tout ce qui vit, comme tout ce qui respire ; je songeai à la toute-puissance de la persévérance, à la vertu magique contenue dans un travail à peine appréciable, à peine per-. ceptible, mais dirigé incéssamment vers lé même
but. Partout, dans la nature, Dieu a placé les infiniment petits au sein de l’infiniment grand, les uns pour détruire, les autres pour édifier. Il y a des infiniment petits qui dévorent les forêts ; d'autres, comme les thermites, qui font leur pâture des plus orgueilleuses constructions navales; d’autres, comme les polypes et les z00- . phites, qui élèvent, depuis des millions d'années, an plus profond des mers, à 25 ou 30,000 pieds au-dessous de leur surface, des montagnes gigantesques qui, plus tard, dressent leur tête dans les cieux, quand les océans bouleversés se déplacent ; et je ne sais trop comment, par quelle filiation inconsciente d'idées, ma pensée se porta sur l’infime minorité libérale, dévoraut lentement, pendant des années, le coiosse conservateur, et finissant, à un moment donné, par lui passer à travers le corps, victorieuse et triomphante, mais consternée, éperdue, béante, en arrivant au grand jour, de se trouver sur un amas de ruines, c’està-dire sur le budget provincial.
Les sons d’une cloche retentirent dans le voisinage ; c'était le signal du dîner pour les
employés de la Compagnie. Je me rendis chez St. Onge ; je dinai, puis je causai longuement, puis je pris des notes, puis je lus, en attendant le train qui devait me conduire au bout de la ligne, cinquante milles plus loin, “au bout du fer” comme on dit sur les lieux. Il était environ quatre heures et quart quand je montai dans le seul et unique wagon que l’on attache aux trains de construction, pour l'usage des ingénieurs du chemin, des arpenteurs, des entrepreneurs de sections, de leurs femmes et de quelques rares voyageurs. C'était l'heure où, à cette époque de l’année, les premières voiles du crépuscule, encore indécises, descendent sur la terre, l'une après l’autre, toujours de plus en plus épaisses, comme pour l’endormir doucement et graduellement. Un ciel d'automne, sans couleur et sans chaleur, jetait sur la terre dénudée des torrents de mélancolie et l’inondait de reilets ternes et mats, comme l'atmosphère d'un astre mourant. Les bois dépouillés n'avaient plus ni voix ui ombrages, ni asiles pour les oiseaux depuis longtemps envolés sous des cieux plus riants ; seuls, les sapins et les épinettes dressaient leurs silhouettes raides et droites, comme des flèches que le sol eût lancées vers la nue ; seuls ils donnaient à la forêt ce qui lui restait d'ombre