RÉCITS LE VOYAGES
et cette ombre était silencieuse, immobile et noire comme Ja nuit sur les tombeaux : les précipices, d’où parfois, quand les orages s'y engouffrent, s'élèvent comme des soupirs arrachés aux entrailles de la terre, étaient étouftés sous l'épaisse dépouille des feuilles mortes, que le vent d'automne leur avait jetées par tourbillons ; les lacs, arrondis et creusés au pied des montagnes, semblaient comme de grands réservoirs, pleins des larmes de la nature agonisante ; l’espace muet était déserté de tous ses hôtes, si ce n’est par le sinistre corbeau, dont l'aile noire passaitcomme uneraie, aussitôt effacée que découpée, sur la nue immobile ; les petites rivières, çà et là, tiraient péniblement leurs eaux déjà pesantes et engourdies ; partout le silence, une atmosphère regorgeant de tristesse, une sorte de saisissement de la nature entière, dans lequel toute vie s'était arrêtée soudain, et le crépuscule épaissi donnant à tous les objets d’alentour des formes de spectres et de fantômes, qui fuyaient épouvantés devant le souffle brûlant et le jet de feu sanglant de la locomotive.
Nous allons, nous avalons l’espace, aussi vite qu'on peut le faire dans un train de construction, là où le ballastage n’est pas encore assez ferme pour permettre à la locomotive de se lancer dans la plénitude de sa force, comme le discours d’un membre convaincu. 11 s’agit d'arriver pour le souper de six heures, au bout de l’île du lac Edouard, à la première traversée de la Batiscan, endroit décoré aujourd’hui du nom de station Beaudet, où s'élève un log-house aristocratique, le Winds :, quartier général et pension des entrepreneurs, des ingénieurs et âes arpenteurs.
Après une course de sept milles, nous passons devant une petite construction qui n’a l'air de rien du tout, que l’on croirait être une guérite de factionnaire abandonnée. Mais il faut faire attenton à soi en arrivant ici, car cette guérite est la propriété d’un employé du bureau de police, sorte de station minuscule, que M. Aimé Talbot, car c’est bien lui, a fait construire à ses frais et où il desceud chaque fois qu'il veut se rendre aux lacs qu'il a loués du gonver-
nement, dans la région avoisinante. Le domaine que M. Talbot tient sous sa main protectrice a vingt-cinq milles en superficie ; il s'étend sur la rive droite du chemin de fer et compte cinq milles en profondeur. En quittant la station Talbot, vous prenez un sentier de billots, ouvert à travers le bois sur un terrain très uni, et vous arrivez, vingt minutes après, au premier lac de la location, qui s'appelle le lac Padoue. Là vous trouverez des embarcations et un ‘“campe” en excellent état, muni de tous les ustensiles possibles de euisine et flanqué d’une glacière, qui sert à conserver le poisson frais, durant cette fugitive et éphémère saison que nous appelons, par métaphore, l'été du Canada. Du lac Padoue un chemin plaqué (1) vous conduit, trois quarts de mille plus loin, au lac Talbot, un lac très profond et très poissonneux, et si vous voulez vous aventurer dans la forêt, vous redécouvrirez, à peu de distance, six autres lacs, que M. Talbot a déjà découverts une première fois en faisant la chasse au caribou. C’est ainsi que se font la plupart des découvertes
(1) On entend par chemin plaqué, dans le bois, celui qui est indiqué par des entailles ou autres marques, faites aux arbres de distance en distance,
dans l’intérieur de notre pays, et nous devons bien plus, pour la connaissance géographique que nous en avons, aux chasseurs et aux trappeurs qu’à bon nombre des arpenteurs de la pro- . vince et à leurs beaux rapports dans lesquels on n'apprend rien. Pour vingt-cinq dollars, payés annuellement au trésor public, M. Talbot a le droit de parcourir en véritable seigneur de l'époque féodale s:s poissonneux domaines.
Si nous traversons maintenant sur la rive gauche de la ligne, de l’autre côté de la Batiscan, nous entrons sur le majestueux domaine du “ Club des Laurentides,” qui a une superficie de cinquante milles, arrosés par on ne sait combien de lacs, dont vingt, jusqu’à présent, ont été découverts. Vous descendez à la station du Cap,
qui est celle du Club, vous traversez la Batiscan dans un bac à traction et vous vous rendez par un chemin de charroyage au lac Travers, qui est le premier lac sur votre route, et où le Club a fait construire une maison pour le gardien de ses Etats et sa famille. C’est par là que passait autrefois le chemin célèbre, conzu seulement
des chasseurs et des missionnaires, qui menait de Québec au lac Saint-Jean. On suivait les lacs les uns après les autres, en faisant des portages entre chacun d'eux, jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'embouchure de la Métabetchouan, où les Jésuites avaient établi une ferme magnifique, et où la Compagnie de la baie d'Hudson érigé# plus tard un poste et dés magasins, pour fairé l& traite des pelleteries. Atjourd’hüi, lé Club dés Laurentides n'a pas dépensé moins de quatorze cents dollars en chemins de colonisation, dont se servent les arpenteurs et les chasseurs, en
mstructions et en améliorations de toute ure ; aussi, est-il parfaitémént justifiable de - anir demander au gouvernemént de l’aide däns son œuvre si utile à tous et si propre à faciliter d'avance l'établissement de cette région, où la, terre arable se trouve én plus grande quantité que dans toute le pays avoisinañt.
Soixante personnés séulemént, au plus, petvéñt faire partié de cetté associätion d’élité, en payant une sominie de cent dollars pour leur iniscription parmi les membres du elub, ét ensttite wne scuseription annuélle, qui est de dix déllärs, mais qui peut êtte portée jusqu’à virigt: si dés amiéhiorätions où des travaux urgents l'exil
gent. Le Club a fait bâtir, sur une éminence qui domine le lac Travers, une habitation complète pour ses membres, et une autre, dans le voisinage immédiat, porir les dames qui aimeront à aller faire deux ou trois jours de cette villégiature sauvage, d’un attrait tellement irrésistible, lorsqu'on y a goûté une fois, que toutes les autres paraissent, en comparaison, fades et insipides.
Le Club des Laurentides paie au trésor public une redevance annuelle de cent dollars.
Sur la route, nous traversons la rivière Mc- Quig, ou est installée la boulangerie générale, capable de fournir près de 400 pains par jour aux douze cents hommes de la ligne. Nous voyons à et là des tentes abandonnées, dont les voiles, noircies par la fumée, déchirées, loqueteuses, claquent au vent: elles ont été laissées telles qu’elles par les travailleurs, qui sont allés . en planter d’autres, 20, 25, 30 milles plus loin, toujours en suivant le chemin de fer au fur et à mesure qu'il se construit. Nous passons à la
course devant le lac Comfort, sorte de trou qui n’a pas plus de deux arpents de long sur un de large, mais qui a 85 pieds de profondeur, véritable baignoire pour les hommes antédiliviens. A droite, sur une hauteur, appar-ît ce qui fut le “ Hill Side Cottage,” une hutte cachée dans un site ravissant, où le vieux Jerry, le “Joe Beef” des Laurentides, pensionnait une vingtaine d'hommes et servait aux voyageurs, én quête de notes, un café fait aussi primitivement qu'on peut le rêver, mais bien supérieur aux tisanes infectes qu'on nous sert sous ce nom, dans les hôtels et les restaurants de la ville. Mais hélas! le vieux Jerry n'était plus là. Il avait suffi de quelques semaines d'abandon pour donner au ‘“ Hill Side Cottage,” naguère un bruyant rendez-vous, mais maintenant isolé de toutes parts, ouvert de tous côtés, béant, sinistre et lugubre, l'aspect repoussant d’une vieille ruine dédaignée. Nous passons de même la “ North Pole House,” ainsi dénommée du séjour qu'y firent en 1885-86 une vingtaine d’'Italiéns, engagés par aventure sur la ligne, ét qui passèrent l'hiver à geler à 80 centins par . jour. La “North Pole flouse,” construction multiple, renfermait ce qu’on appelle un “ campè” pour les hommes, un “office” pour le règlément
dés comptes, et un “ store,” c’est-à-dire un magasin de provisions. Il y a de cela à peine un an, ét déjà tout a disparu, campe, Gffice, store, Italiens, punaises, et l'œil n’y contemple plus guère que la noire image de la désolation répandue sur les troncs d'arbres moiïsissants. Eacore un an, et l’on ne pourra même plus retrouver l’emplacement où était la “ North Pole House”... C’est ainsi que vont et que s’envont les choses dans notre pays si arriéré.
Nous voilà maintenant engouffrés dans les derniers contreforts des Laurentides, sur le versant septentrional de la chaîne. Partout, à droite, à gauche, devant, derrière nous, des | gorges profondés, des ravins, des précipices, d'énormes entasséments de granit, des massifs qu'on ne voyait pas l'instant d'auparavant et qui surgissent tout à coup devant le regard, comme s'ils nous attendaient pour fondre sur nous, grondant et mugissant à chaque appel du sifflet de la locomotive, comme si les échos, subi-
tement éveillés dans leurs antres formidables, se menaçaient et se choquaient fois.
Dans ce désordre inexprimable et magnitique de la nature, le chemin de fer accomplit toute sorte d’évolutions, comme les contorsions d’un géant, et la belle rivière Batiscan, qu'on vient d’apercevoir, rayant dans sa course le pied des massifs, semblable à une couleuvre effrayée, précipite ses eaux qui, profondément pénétrées des sombres reflets des bois, semblent d’un noir lustré. Elle court, se retourne, échappe, glisse, s'enfuit, revient, agitant, frémissante, sa robe moirée, couverte d'étincelles de jais, et, après cent méandres, haletante ou rassurée, elle s'étale dans toute la force et l'ampleur de son cours.
Voici le Windsor, bâti sur un escarpement qui domine la rivière et escorté, comme d'autant de satellites, d’une douzaine de huttes qui ont déjà un petit air de civilisation, et qui, juchées ça et là, un peu au hasard, sur les nombreux reliefs du terrain, forment, aux abords de la Batiscan, ua groupement des plus pittoresques et des plus
ingénieux. Le Windsor restera célèbre dans les annales du chemin dé fer du lac Saint-Jean. C'est une hutte comme toutes les autres, mais beau coup plus spacieuse ét bien mieux faité, bourrelée et capitonnée daris lés intervalles des troncs d'arbres, aÿant des divisons à l’intérieur, un rez-de-chaussée où se trouve ane grande salle à manger, plusieurs chambres privées et un premier étage qui, converti eh doftoir, peut logé comimodément uné trentaine d'hommes.
C'ést à que fut donné dans l'automne de 1886 un grand bâl, auquel assistèrent une soitañtaine de gentleren, de dames et de demoiselles de la villé, Vénus dans un convoi spécial. Le inêmé soir les travailleurs de l& liyrie offraient aux quatre entrepreneurs de sections un festimonial, sous forme de service en argent, en témoignage du bon accord, de la cordialité et de l’excellent esprit qui régnaient entre tons ceux, à quelque condition qu'ils appartinssent, qui travaillaient à l’'éxécution de cette entreprise, jugéé cômme impossible à son début, et menée si rondemént, si merveilleusement vite par le plus entréprenant des entrepreneurs, M. Beemer.
Ce fut un spectacle inouï, invraisemblable, que celui de ce bal donné en plein cœur de la
forêt, précédé d’un souper auquel prirent part pas moins de deux cents convives, dans un encadrement de verdure, en présence de mets exquis et de desserts savoureux, le tout emporté de la ville, avec les élégants et les élégantes du convoi. Les vins et les discours débordèrent, mais sans amener la moindre inondation dans les cerveaux ni le moindre écart dans l'allure générale, . Aussitôt le souper des invités et des principaux employés terminé, vinrent réveillonner à leur tour cent cinquante à deux cents travailleurs, de tous grades, qui firent table rase des mets encore fumants et vidèrent jusqu’à la dernière bouteille, sans ressentir d'autre ivresse que celle de la joie et du plaisir de la fête.
Le bal dura jusqu’au petit jour, et, à un signal donné, le Windsor se vida comme par magie; deux convois partirent simultanément, l’un ramenant à la ville les invités, l’autre ramenant les employés et les travailleurs à l'extrémité de la ligne, vingt et un mille plus loin, où l’un des entrepreneurs de section, M. Aldough, ayant sous ses ordres environ 400 hommes, tenait alors son quartier-général provisoire.
Il était un peu plus de cinq heures du matin quand nous laissâmes le Windsor pour continuer notre route, Mais avant d'aller plus loin, il est absolument nécessaire d’avoir une notion exacte de la topographie des lieux que nous parcourons. La rivière Batiscan, que le chemin de fer traverse pour la première fois, en face du Windsor, prend sa source sous le 47°, 46 de latitude, à la ligne de faîte qui sépare les caux courant vers le lac Saint-Jean, de celles qui tombent dans notre grand fleuve.
Après une course de quelques milles, la Batiscan entre dans le lac Edouard, en resort quatre à cinq milles plus bas 2t descend tout le long de l’île du lac Edouard, jusqu'à ce qu’elle reçoive les eaux de la rivière Jeannotte, qui a longé la rive opposée de l’île, à partir de la décharge du lac. C’est donc, à proprement parler, le cours de ces deux rivières qui forme l’île du lac Edouard, en y ajoutant cette partie du lac qui s'étend depuis la sortie de la Batiscan jusqu’à la décharge du lac, dans la rivière Jeannotte.
L'île, comme nous venons de le voir, a une longueur de vingt-six milles ; sa largeur extrême est de huit milles. Quant au lac, il n'a que quinze milles de long sur deux milles et demi, dans sa plus grande largeur.
Au milieu du lac se trouve l’île Belisle, d'une longueur de deux milles environ, ainsi que d'autres petits îlots; mais si le lac lui-même contient des îles, ea revanche l’île du Jac renferme à son tour d’autres lacs, tels que le lac Rognon, le lac Long, le lac du Centre... tous renommés pour l’abondence et la taille de leurs truites.
Des lacs, des lacs! Il y en a partout, à profusion, à foison, sur toute la surface de l'Amérique septentrionale, et particulièrement dans le nord de notre province. On en compte jusqu'à vingteinq en arrière des paroisses de Saint-Raymond et de Saint-Gabriel, dans un petit espace de cent milles carrés à peine. Lorsqu’à la suite de la période glaciaire, qui couvrit la plus grande partie du globe et qui dura des centaines de
siècles, d’après les géologues, le continent nordaméricain émergea petit à petit de son linceul de glace, il se montra avec de terribles blessures, les côtés enfoncées, le dos troué en maints endroits, son épuisse croûte entamée et lacérée dans les parties les plus vulnérables. C’est dans ces blessures, restées béantes, que la glace s'arrêta, s’engouffra, se fondit et forma les lacs que nous trouvons aujourd'hui presque à chaque pas, et que nous sillonnons dans de frêles canots d’écorce, en chantant ‘“ Vive la Canadienne,” sans nous douter que vingt-cinq mille siècles nous contemplent !
Nous en savons assez long maintenant pour continuer notre route. La station Beaudet, que nous venons de laisser, est à une distance de 86 milles de Québec et se trouve juste en face du lac du Centre, dans l’île du lac Edouard. Le site qu'elle occupe est un des plus pittoresques et des plus séduisants qu’il y ait dans notre pays, pourtant si fécond en beautés naturelles ; j'ose prédire au’avant longtemps, il y aura là invasion de touristes, de pêcheurs et de familles dé-
sireuses de passer un mois ou deux au sein dela véritable nature, loin des exigences, de l'ennui bruyant, des plaisirs forcés et de toute cette gêne sci-disant sans façon, qui ont rendu nos stations d'eau à peu près insupportables. Mais on n’y verra pas de chasseurs. Chose étrange ! Dans cette région, qui s'étend jusqu'au lac Bouchette, quinze milles en deça du lac Saint-Jean, il ya en quantité des fauves, des caribous, des martes, des visons....; mais on n’y voit jamais un seul gibier à plumes, on n’y trouve ni une fleur ni un fruit sauvages ; en revanche, les corbeaux, les pique-bois, les moineaux et les “ meat-birds ” y sont nombreux, surtout ceux-ci, espèce d’oiseaux gros comme des grives, engeance gloutonne, qui se tient toujours dans le voisinage des chantiers, pour dévorer les rebuts de viande qu’on y jette.
Nous allons parcourir assez prestement, à travers l’île, les dix à douze milles qui nous séparentde l'extrémité inférieure du lac Edouard, puis nous côtoirons le lac lui-même jusqu’au bout de la ligne, tout en le perdant souvent de
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vue, mais en y revenant aussitôt, tant les courbes, nombreuses et brusques, le dérobent et le laissent apercevoir tour à tour par échappées, et multiplient en quelques instants les aspects indéfiniwent variés du paysage. Nous ailons traverser encore trois fois la. Batiscan : elle est sortie toute petite du lac comme un ruisseau timide, fuyant à travers les arbrisseaux uains, les gros cailloux, les troncs d'arbres renversés et les débris de la forêt, qui forment des barrières sur son passage, mais bientôt elle’s’est élargie, a pris son essor et a formé des baies charmantes, que le chemin de fer contourne comme en les caressant.
Après avoir parcouru près de neuf milles, à partir de la station Beaudet, nous arrivons à la station du club Stadacona, lequel a été fondé par le plus artiste des photographes, par notre concitoyen M. Livernois. Le club Stadacona a loué du gouvernement, sur l’île du lac Edouard, un domaine, d'environ quarante milles en superficie, semé de lacs, au nombre de cinq, qui se suivent comme un collier détaché et se déchargent, par la rivière aux Rognons, dans la rivière Jeannotte ; celle-ci porte les eaux accumulées de ces cinq lacs à la rivière Batiscan. . La voie ferrée passe au cœur même de ce groupe lacustre,
en sorte qu'on pourrait pêcher chemin faisant, si le train ralentissait convenablement sa marche. Le nombre des membres du club est limité strictement à douze ; ils paient au trésor public cent dollars par année, mais il n’y a pas de limite à leur contribution annuelle personnelle. Plis fortunés que les douze apôtres, ils ont déjà versé d'ossez fortes sommes pour l'amélioration et l'embellissément de leur domaine.
Le long de la voie, nous apércevons ériéôre quelques “ campes ” abandonnés, dont lés Hnrbéaux de voiles, retenus aux montants enfumés, s'agitent avec fracas dans l'air qué nôûs réfolons ; on voit qu'ils ont été laissés, commé ils ont été dressés, à la hâte, l'ouvrage $é faisant Si vite que lés travailleurs n’ont guëré éu qüé lé témps dé monter à la coufse dés 4bris provisoires ; on lés voit par groupes, ici bâllästäné 1à voie, là exträyant des carrières là piérré dés ponts et des poncenux, une piérre magnifique, lé véritable granit lauréntien, aux Srains sérrés, séinéillants, durs ét fermés, cépable dé réérster
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au choc de tous les tremblements de terre dont nous sommes prochainement menacés.
Voici le log-house du père Buchanan, une des maisons de pension échelonnées sur la ligne ; on y prend un bon repas pour vingt centins ; le prix est le mênie pour tout le monde, car l'ordinaire ne peut être que le même pour tous ; du reste, ce prix est invariable, dans toutes les pensions qui s'établissent, au fur et à mesure que les hommes séjournent quelque peu dans un endroit. Le père Buchanan à une belle grande fille, une blonde anglo-saxonne, aux membres d’athlète, qui vous débite en trois coups de hache une énorme buche, et, l'instant d’après, vous servira gracieusement, avec sa main redoutable, une assiettée de soupe ou un rosbif taillé comme dans un billot. jci, le sol est superbe pour lu culture des grains et des légumes ; on le voit bien aux couches jaunes, argileuses, pâteuses, que la pelle tranche et qu’elle rejette symétrique ment de côté, pour former les terrassements ; mais cette région est aussi parfois tant soit peu marécageuse, comme il arrive partout où l’on approche de l’arête de séparation des eaux; les savanes toutefois ont peu de profondeur et un égouttement bien entendu en aurait facilement raison. |
Mais qu'on me permette de remarquer combien on peut tirer d'enseignements, même d’un tout petit voyage, quand on observe bien. Une foule de choses différentes se présentent à la fois dans un cadre étroit. Tout est intéressant dans un pays neuf ; on y voit les hommes dans leur nature même, anx prises avec tout ce qui les entoure. Le moindre petit fait y prend un intérêt qui nous touche de près, et c’est ainsi que nous apprenons à connaître par le détail intime comment se sont formées les sociétés qui, plus tard, vivent en pleine civilation. L’histoire du monde n’est pas autre chose, et c’est depuis qu’on a commencé l'étude de cette vie intime qu'a été apporté, dans les recherches historiques, un élément nouveau, absolument indispensable pour connaître l’origine, la formation et les développements successifs des sociétés, élément bien autrement considérable et important que le récit fastueux des grands événements, des actions éclatantes, des batailles, des conquêtes et des règnes de princes la moitié du temps ineptes, ignares, . réfractaires à tout progrès et incapables de faire quoi que ce soit, pas même des log-houses !
Parfois on traverse des espaces ravagés par le feu. Quel spectacle grandiose et mystérieux, en apparence, que le feu dans le3 bois! Vous le voyez s'allumer subitement, à droite, à gauche, devant vous, sur vingt points à la fois, poussé par une force inconnue, dévorant :ans merci les arbres les plus robustes, tandis que les broussailles ranipantes lui échappent. L'air est plein d’une poussière ardente, coupée de longues flammèches qui, en s’envolant dans toutes les directions, vont porter l'incendie dans des endroits. jusqu'alors épargnés, pendant que d’autres, tout voisins du fléau, restent intacts. Là où le feu a pour ainsi dire sauté par dessus le dôme de la forêt, pour aller au loin distribuer ses colères, apparaissent de grands arbres, secs et dénudés, solennels, impassibles comme des rangées de squelettes, sans une branche jusqu’à la mi-hauteur du tronc, et laissant tomber de leur moitié supérieure leurs feuilles mortes, une à une, lentement, par intervalles, comme les pleurs silencieux qu'on verse dans l'abandon.
Les bouleaux surtout sont. démesurément longs et maigres. Le bouleau est le yankee des forêts du nord, avec une écorce beaucoup plus
souple que la peau de nos chers voisins; sa
qualité supérieure-est de pouvoir pousser dans n’importe quelle espèce de terre, surtout dans la mauvaise ; c'est pourquoi il n’y a pas un poace de terrain inutile dans notre pays, si ce n'est peut-être celui de l’ancienne caserne des Jésuites, où les bouleaux vont bientôt sans doute faire leur apparition, à moins qu’on ne les prévienne par quelque nouvelle construction monumentale, surchargée “ d’extras” et sillonnée d’avance de lézardes, comme les murs de notre palais législatif.
Nous habitons le pays par excellence des lacs, des rivièrés et des pouvoirs hydrauliques. Il n’y en a pas d’autre au monde où l’eau utilisable, pour fins industrielles, soit en plus grande abondance. Sur le parcours du chemin de fer du lac - Saint-Jean on pourrait construire aisément, en quelques années, peut-être une cinquantaine de scieries, et il faudrait alors deux à trois mille wagons pour transporter tout le bois abattu, et celà durerait une dizaine d'années, et la valeur nouvelle donnée à cette région jusqu'ici iniproduetive et inculte ne s'élèverait à rien moins
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qu'à une cinquantaine de millions: Eh quoi!
l'on commence à peine à exploiter la lisière de pays qui borde la voie, et déjà la valeur du bois livré à l’industrie, dans, les douze ‘derniers mois seulement, par quatre scieries peu considérables, s'élève à près d’un demi-million de
dollars. (1)
(1) On compte généralement environ trois mille acres de bois par mille de longueur, sur une largeur de cinq milles, de chaque côté de la voie ; le rendement de chaque acre est . estimé à 25 cordes, et chaque corde en bois debout à 50 centins, disons en tout $12,00 par acre ; voyez un peu à combien cela se monte, sur un parcours de 150 milles !
Le chiffre d’un demi-million de dollars, donné ci-dessus, représente approximativement le commerce de bois pour l’année 1885. <
En 1886, la production du bois, sur le parcours de la ligne, n’atteignait encore que huit millions, deux cent mille pieds de madriers et planches, et moins de deux cent mille pieds de
bois carré ; c'était là l'ouvrage de denx scieries seulement, établies l’une au lac Saint-Joseph, l’autre à la rivière Noire.
En 1888, deux ans après. ce commerce avait pris uue telle £ extension que le nombre de wagons, chargés de bois de toute nature et expédiés à Québec, s'élevait à 7890. On comptait 29,610 cordes de bois de chauffage, dix-huit millions, cent fe mille (18,100,009) pieds de madrieres, planches, ete., deux # cent-dix mille (210,000) pieds de boiscarré, et trente-six 4 mille, six cents tonnes (36, 600) de bois divers. cg ‘ ‘Dans l'automne de 1889, on calculait d'extraire environ
Nous. avons, tous, tant que nous sommes, le publie en général, plus ou moins de notions sur la valeur forestière de la région parcourue par le chemin de fe: du lac Saint-Jean ; mais eë que nous ne pouvons guère calculér, ce sont les étonnants résultats, directs ou indirects, qui suivront l'ouverture de cette ligne. Grâce à dés conditions exceptionnellement favorables, l'industrie du bois y est en quelque sorte placée au-dessus de toute concurrence. Dans tout autre partie de la province, en effet, les commetçants de bois ont dé nombréux frais à subir, avant de voir leur cargaison embarquéé sûr 168 navires d'outre-mer. (1)
quarante millions de pieds de bois, l'hiver suivant, des chantiers en travail dans le voisinage de la line.
Il s'était établi trois nouvelles scieries, dont une à Roberval et deux au lac Bouchette, une manufacture de fuseaux et bobines, et un moulin à pulpe.
(1) La confection d’un billot livrable au commerce revient à environ trente-cinq dollars, généralement. Sur le chemin de fer du lac Saint-Jean, grâce à l'absence de frais dive elle ne s’élèvera qu'à vingt dollars environ ; c’est un déjë « acquis ; et les défricheurs, ces braves pionniers si pauvit : si délaissés, si misérables, qui ne vivent guère, pendant 1 première et même les deux premières années de leur établisge-
Le
ment, que de patates et de galette de sarrasin, vont pouvoir
Il leur faut faire chantier sur des concessions de bois (vuigairement appelées limites) souvent très éloignées, faire parvenir les billots sur les rivières jusqu'aux moulins, là, les faire équarrir, scier et cuber èn madriers, état dans lequel le bois reste parfois longtemps, avantde pouvoir être expédié, enfin le faire transporter dans des barges ou des goëlettes jusqu'au port d'embarquement, quand on ne l'envoie pas, sous forme de trains de bois, qui mettent un temps infini à descendre le fleuve, toutes opérations qui prennent énormément de temps et d'argent, et dont le coût diminue d'autant les profits. Ici, rien de tout cela. Le chemin de fer passe au milieu de la forêt même ; il n'y a pour ainsi dire pas de chantiers à faire, pas de flottages sur les rivières, pas de pilage. Le bois abattu, scié, mis en madriers sur les lieux, est transporté immédiatement dans les wagons de la ligne ; en quelques heures il arrire sur la jetée Louise, et, quatre jours après, il est tout chargé à bord des navires qui le transportent en Europe ou dans l'Amérique du Sud,
vivre ici immédiatement du bois qu'ils auront droit de couper sur leurs lots, sans contrevenir aux règlements du département des Terres, règlements qui sont comme une camisole de force euroulée au corps et aux bras de nos pauvres défricheura. :
et c'est ainsi que cette fameuse jetée Louise, que l'on à tant stigmatisée comme étant une dépense inutile, faite uniquement pour favoriser ce fossile dédaigné qu'on appelle “la vieille cité de Champlain,” va devenir d'une nécessité indispensable, non seulement pour Québec, mais encore pour la province entière.
Quoi ! il faudra avant longtemps la border de quais, sur toute sa longueur, rien que pour recevoir le bois qui y arrivera de tous les côtés, soit par le chemin de fer du lac Saint- Jean, soit par celui de Sainte-Anne, soit par celui du Pacifique, lorsqu’aura été construit l'embranchement de ce dernier qui, partant de Saint-Augustin, touchera au Cap Rouge, longera le Foulon, s'arrêtera au besoin pour charger les steamers Allan, et, parcourant toute la rue Dalhousie, viendra également, à son tour, s'arrêter sur la jetée Louise et y déposer dans les navires transatlantiques les dépouilles de nos forêts. Voyez-vous d'ici quel brillant avenir pour cette vieille cité de Champlain, enserrée, embrassée jusqu'aujourd’hui par un cercle de fer, et retentissant maintenant des mille échos de l’activité humaine! C’est alors qu'il faudra répandre la lumière électrique à profu-
sion, pour jouir de ce grandiose spectacle, et qué la chute Montmorency, qui, jusqu’à présent, n’a donné que de l’eau, se mettra à donner du feu, avec une égale énergie et une égale abondance intarissable, Du haut de la terrasse Frontenac, nous, citoyens invariablement archi-paisibles, et confus de nous voir si attardés dans la course vertigineuse du siècle, nous nous exalterons dans les triomphes de notre esprit d'entreprise et de notre prodigieux goaheadisme ; nous nous sentirons grandir en même temps que notre ville, nous nous regarderons les uns les autres avec un étonnement mêlé d’admiration, et quand les Montréalais viendront pour nous contempler, on les reconnaîtra de suite à leur air inquiet, troublé, à leur effarement de se voir dans eette ville gigantesque, aussi admirablement éclairée, aussi admirablement entourée, et surtout aussi admirablement peuplée. .
Au point où nous sommes parvenus de notre course, nous avons atteint le lac Edouard et descendu le versant septentrional de la chaîne des Laurentides. Nous n'avons pas à aller plus
loin; mais arrêtons ici nos regards et contemplons l'étendue illimitée qui se déroule devant nous, et qui tressaille encore de son enfantement d'hier à la colonisation, à la vie active et aux rudiments de la civilisation.
Qui ne se rappelle combien cet enfantement a été douloureux et longtemps empêché. La lutte contre les éléments et contre la nature n'est rien aujourd’hui, avec les moyens que l’homme possède, avec ceux qu’il découvre tous les jours, et avec sa certitude du triomphe définitif, C'est lui, lui-même, qui est son plus terrible adversaire, son plus cruel ennemi. La nature, au moins, est inerte; mais l’homme opposé à l'homme, voilà le danger, voilà ce qui arrête et paralyse les plus nobles inspirations, les plus fécondes entreprises. Le Nord ! le Nord ! Quels cris sauvages, on dirait en quelque sorte de haine et de fanatisme incrédule, ce seul nom ne faisait-il pas éclater, il n’y pas encore un quart de siècle! Qui ne se rappelle cette entreprise du Chemin de fer du Nord, si souvent amenée sur le tapis, si souvent et si longtemps écartée par l'ignorance, le préjugé, et cette mesquinerie envieuse et taquine qui nous fait mettre en travers de toutes les conceptions qui ont
le malheur d’être celles de nos compatriotes ? Qui ne se rappelle combien il a fallu livrer de combats pour en assurer l'exécution ?
Il y a à peine quelques années de cela, et déjà le chemin de fer du lac Saint-Jean est construit et complété sur un parcours de cent quatrevingt-dix miiles. Maîtresse aujourd’hui de la position, forte de son œuvre accomplie, la Compagnie, comme il arrive toujours après les difficultés vaineues, trouve que cette œuvre ne peut lui suffire et qu’il faut aller plus loin.
Mais pour avoir une idée nette de ses nouveaux projets, remarquables par la grandeur et la hardiesse, il faut se rendre un compte au moins soramaire de la vaste région du Saint- Maurice, et c'est ce que nous allons faire dans un tableau rapide qui complètera nôtre course à travers les Laurentides.
Le Saint-Maurice, un des plus beaux éowis d'éi dû Cännda, débouche à Trois-Rivières, après avoir paréouru trois cent soixante Milles dé püÿs, à päftir dés lacs où il prérid é4 sédtrée,
entre le 48e et le 49e degré de latitude nord, à seize milles seulement des sources de Ja Gatineau et à cinquante milles de celles de l'Outaouais. La descente du Saint-Maurice, de ses sources au fleuve Saint-Laurent, est marquée par un certain nombre de ravides et par des chutes, entre autres celle de la Tuque, qui se trouve à cent milles de son embouchure. Des affluents assez considérables apportent leurs eaux à cette rivière et arrosent des étendues de terrain très variables, au point de vue agricole. Ceux qui débouchent sur la rive gauche du Saint-Maurice sont la rivière Mékiaac, la petite et la grande Pierriche, la grande et Ha petite Bostonnais, la Croche, la Trenche et enfin la Windigo.
La Trenche est li plus longue de toutes ces rivières ; elle a un parcours de cent deux milles, tandis que celui de la petite Picrriche ne dépasse pas vingt-deux milles.
À Trois-Rivières on trouve une couche profonde de sable mobile, large de deux à trois milles, qui s'avance jusqu'à douze milles au nord, de chaque côté du Saint-Maurice ; mais au delà, l’aspect géographique du pays change soudainement et l'on voit prédominer des plans élevés, couverts de riches forêts. Le long des rivières,
autour des lacs, près des marais et jusqüe dans les bas-fonds se voient des bandes de sol d’alluvion, de la meilleure qualité, et l'on peut dire d’une manière générale que les deux tiers de la vallée du Saint-Maurice sont susceptibles d’une culture profitable. L'espace compris entre le Saint-Laurent et la rivière Mékinac, dans lés seigneuries de Champlain et de Batiscan, est depuis longtemps colonisé, cela va sans dire, mais au delà, en remontant toujours le Saint- Maurice, on trouve le canton Boucher, puis le canton Carignan, puis le canton Malhiot, qu’arrosent la petite et la grande Bostonnas. Le chemin de fer des Piles traverse vingt-cinq milles de cette région, entre le fleuve et la chute de Shawenegan. A partir de celle-ci le Saint-Maurice devient navigable, pour des bateaux d’un faible tirant d’eau, jusqu’à la Tuque, soixantequinze milles plus loin.
Les cantons que nous venons d’énumérer sont tous échelonnés les uns à la suite des autres le long du Saint-Manrice, et se terminent par le canton Langelier, le dernier de la série sur la rive gauche de cette rivière. Les terrains situés dans l’intérieur, c’est-à-dire entre les cantons qui bordent le Saint-Maurice et la rivière Batis-
can, offrent cette particularité remarquable que la chaîne des Laurentides s'y est en quelque sorte comme affaissée ; les plus hautes élévations n'y atteignent pas six cents pieds au-dessus du lac Saint-Jean ; la descente vers le fleuve est à peu près insensible et la magnifique vallée de la Batiscan s'épanouit largement, librement sous le regard. Tout l’espuce compris entre cette dernière rivière et le Saint-Maurice, de lest à l’ouest, et du nord au sud, entre la Tuque et les Piles, comprend environ cinq cent cinquante milles carrés, dont quatre-cent mille, dit M. J. C. Langelier, se composent d’un sol capable de faire vivre dans l’aisance une population de trente mille âmes.
Au nord de cette région s'étendent les vallées de la grande Bostonnais et de la Croche, séparées par une chaîne de hauteurs. La grande Bostonnaiïs à un parcours de cinquante milles et la contrée qu’elle arrose une superficie de deux cent trente mille acres, dont cent soixantequinze mille au moins se composent d’une terre facilement cultivable.
Mais voici la vallée de la rivière Croche, encaissée entre deux chaînes de hauteur, et qui n'a pas pius d'un demi mille à deux milles de largeur, sur environ quatre-vingt-dix milles de long. L'étendue de cette vallée est par conséquent très restreinte, ne dépassant guère une soixantaine de milles en superficie, mais elle est d'une fertilité proverbiale, formée en maints endroits par des pointes d’alluvion qui produisent en abondance le foin et tous les grains que l'on récolte dans la vallée du Saint-Laurent. “ C’est à peine si l'on pourrait trouver dans toute la province un sol plus fertile et plus productif que celui de cette vallée,” dit un ancien rapport du commissaire des Terres Publiques ; et pour mettre le sceau à la réputation de cet Eden national, citons le passage suivant du rapport d’un arpenteur en veine de poésie dythirambique :
“ La Croche est certainement une belle rivière ; semblable au serpent qui déploie mollement ses anneaux sur la plaine verdoyane, elle décrit ses longs détours, qui reviennent et retournent nécessairement vers sa source, dessinant dans la vallée unie et richement boisée qu'elle fertilise les contours sinueux de son paisible et capri-
cieux Cours. ...
Il est inutile d’aller plus loin dans la direction du nord, et d'aborder les vallées de la Trenche et de la Windigo. Ce qui nous importe, c'est surtout la région complètement inhabitée aujourd’hui, qui s'étend entre la Batiscan, à l’est, et le Saint-Maurice, à l’ouest, depuis la rivière Croche au nord, et au sud, les Piles, qui sont le point d’aboutissement actuel du chemin de fer des Basses-Laurentides ; cette région contient une superficie d'environ huit cent cinquante mille acres, sur lesquels peut s'établir à l’aise une population agricole de cinquante à soixante mille âmes. Notons cependant qu'entre la vallée de la Croche et celle de la Windigo, du sud au nord, et, à l’est, jusqu’à la ligne de partage des eaux qui tombent dans le Saint-Maurice, d'avec celles qui tombent dans le lac Saiut-Jean, il y a encore une vaste étendue de pays d'environ deux millions d’acres, depuis longtemps exploitée par les concessionnaires de bois, et qui contient certainement un bon million d’acres de terre arable.
__ La Tuque est le grand centre de l’industrie forestière du vaste territoire qu’arrose le Saint-
Maurice, industrie, dont les produits se sont élevés jusqu’à deux millions de dollars, dans les années prosperes ; mais, depuis quelques années, elle a subi une diminution considérable, et les intérêts manufacturiers et agricoles s'en sont cruellement sentis. Naguère on ne faisait pas moins de six cent mille billots dans le territoire du Saint-Maurice ; maintenant on en fait à peine cent cinquante mille. Il faut chercher la raison de cette décadence, en partie dans le prix excessif du transport des provisions à la Tuque, par terre ou sur des chalands, en partie encore dans les frais qu'entraine la descente des billots, depuis ce dernier endroit jusqu'à Trois-Rivières, dépenses qui diminuent énormément les profits de l'industrie forestière, maintenant que tout le pin de qualité supérieure a été abattu.
Si l’on construisait un embranchement de chemin de fer du lac Edouard à la Tuque, non seulement le prix des billots, à leur arrivée à Trois-Rivières, serait considérablement réduit, mais encore cet embranchement nécessiterait à la Tuque même, où se trouve un des plus grands pouvoirs hydrauliques de la province, la construction de scieries et autres établissements propres à developper l'industrie forestière. On
pourrait y travailler économiquement, sur place, tous les bois de qualité secondaire, y compris l'épinette, et les transporter à bon marché, soit à Québec, soit à Trois-Rivières, par le chemin de fer des Basses-Laurentides.
Tout le monde sait, en effet, que le meilleur moyen de rendre l'exploitation du bois profitable est de construire des scieries sur les lieux mêmes ou le bois est abattu. C’est ainsi que l'exploitation des vastes forêts d’épinette de cette région deviendrait une source de revenus pour la province, de travail pour le peuple, et un puissant moyen de colonisation pour les excellentes terres qui se trouvent dans les bassins dès affluents du Saint-Maurice.
De la Tuque aux grandes Piles le Saïnt- Maurice est navigable sur un pareours d'environ soixante-dix milles, pour des bateaux à vapeur d’un faible tirant d'eau. Tout le long de la fi- vière on aperçoit, çà et là, un bon nombre de petites colonies, qui sont entièrement privées de toute communication extérieure, quoiqu'on leur ait fait la promesse d’un batenu depuis bien dés
années, quoiqu'il y ait même dans les statuts une disposition à cet égard depuis bientôt trente ans. Eh bien! Afin de donner une grande impulsion à la colonisation du Saint-Maurice, réduire le prix du transport des provisions pour les chantiers et apporter au commerce de bois un élan et un développement nouveaux, la Compagnie du chemin de fer du lac Saint-Jean est prête à établir un service de bateaux à vapeur sur la rivière Saint-Maurice et à le relier avec l’'embranchement qu’elle se propose de construire à la Tuque.
Mais ce n’est pas tout.
Après avoir relié entre elles, par le chemin de fer de la Tuque, les vallées du Saguenay et du Saint-Maurice, la Compagnie du lac Saint-Jean se propose de compléter son œuvre en rattachant à ces deux vallées celle de l'Outaouais et en poursuivant jusqu'à la hauteur du lac Abbitibi, d’où elle enverra deux branches, l’une dans la direction du sud, vers le chemin de fer du Pacifique, l’autre dans la direction du nord, vers la mer de Hudson.
Si l’on construisait un chemin de fer jusqu'au sud de la baie James, et qu'un bateau à vapeur, partant de ce point, fit des voyages réguliers le long de la côte orientale, il y aurait affluence de
de voyageurs du Canada et des Etats-Unis vers ces rives pittoresques et grandioses à la fois, qui jouissent, pendant deux ou trois mois de l’année, d’une température agréable, et qui possèdent encore tout l'attrait et le prestige de l'inconnu.
De sa source à la tête du Témiscamingue, l'Outaouais coule de l'est à l’ouest, et ne s'éloigne qu'à de courts intervalles de la “hauteur des terres.” Il offre done une’ route naturelle à la colonisation, qui se trouverait comme transportée, du jour au lendemain, dans cette région favorisée, sans avoir à traverser lentement, pas à pas, étape par étape et d’un canton à l’autre, le vaste pays d'intérieur que l'Outaouais enserre dans son cours semi-circulaire,
” La création de cette route, dans la pensée des auteurs du projet, aurait les résultats suivants : ouvrir la vallée du Saint-Maurice, la partie septentrionale des comtés d'Ottawa et de Pontiac, le pays de Témiscamingue, les portions colonisables de l'Abbitibi, et plus tard, la région entre les lacs Abbitibi et la mer de Hudson; diriger directement et rapidement sur le port de Québec J'immense production forestière de l'Outaouais supérieur,
Ce dessein, quelque vaste qu'il soit, rentre dans l’ordre des choses dont l'avenir nous réserve l’accomplissement. Le corollaire nécessaire de l'établissement du Nord-Ouest et du nord des provinces d'Ontario et de Québec, c'est la construction d'une ligne directe entre les centres de l'Ouest et un port de l'Est, situé à peu près sous la même latitude, que se soit sur le fleuve, ou dans le golfe, en deça du détroit, de Belle-Isle, ou enfin sur la côte du Labrador terreneuvien. La Compagnie du chemin de fer du lac Saint-Jean est en mesure d'offrir au commerce un port à Tadoussac, par la continuation de sa ligne actuelle jusqu'à cet endroit. Plus tard, quand on aura construit, comme le veut la force des choses, une ligne reliant le Manitoba à un port de l'Est, par le nord du lac Nepigon et gle la province d’Ontario, la voie projetée pourra eu former la section orientale. *
C’est ce que l'on peut constater aisément en jetant un coup d'œil sur la carte. Une ligne droite, tirée de Winnipeg à Halifax, passe par la ville de Québec et est plus courte de trois cents milles que la route suivie par le chemin de fer du Pacifique, outre qu'elle passe entièrement sur le territoire canadien. Voeïià pourquoi
212 RÉCITS DPF VOYAGES
la construction d’une ligne directe entre les deux villes s'imposera un jour comme une nécessité nationale : et, ce jour-là, si la voie projetée entre la Tuque et l’Abbitibi est construite, elle formera, comme nous le disons ci-dessus, la partie orientale de la ligne.