LE LAC HURON
Le steamer qui doit nous transporter à la baie du Tonnerre fume le long de son quai ; l'heure du départ est venue, nous faisons nos malles, nous nous embarquons et nous voilà déjà fendant les eaux de la baie Georgienne, en nous dirigeant du côté de la presqu'île de Saugeen.
Il est cinq heures et deinie, du soir. A dix heures nous nous arrêtons à Owen Sound, autre port de la baie Georgienne, d’où une deuxième ligne de steamers fait également un service régulier jusqu’à la baie du Tonnerre. Parmi ces steamers, nous retrouvons l’antique Magnet qui, jadis, dans les temps les plus reculés, promenait les touristes entre Québec et la Malbaie et le Saguenay et Cacouna et la Rivière-du-Loup.
Mise à la retraite, cette vénérable coquille s’est réfugiée parmi les Compagnies de navigation
lacustre, asile toujours ouvert aux rebuts de la navigation océanique et fluviale,
Il en était ainsi autrefois. Maïs, depuis six ans, que de progrès ! Le service des lacs s'est non seulement amélioré, mais encore transformé. De son côté, la Compagnie du Pacifique canadien a inauguré une ligne de paquebots de premier ordre, dont le point de départ est Owen Sound, et d'autre part, il s'est formé à Collingwood une compagnie nouvelle pour un double service de bateaux, l’un le ‘“ Collingwood and Lake Superior Line,” allant jusqu’au fond du lac Supérieur, l’autre le “ Great Northern Transit Company, qui dessert les ports du lac Huron, de la baie Georgienne, des îles Manitouline, et dont le point d'aboutissement est le sault Sainte- Marie.
Le lendemain matin, de bonne heure, nous avions dépassé la presqu'île de Saugeen, nous étions entrés dans le large chenal qui sépare cette presqu'île de la grande Manitouline, et nous voguions enfin dans les eaux poissonneuses
du lac Huron, le plus grand de nos lacs aprés | le Supérieur qui, lui, ne souffre de comparaison qu’ avec les océans.
Le lac Huron tire son nom du sobriquet de “hure” donné parles Français aux sauvages Wyandottes. Il a deux cent soixante-dix (270) milles de longueur et une largeur moyenne de soixante-dix ; celle-ci s'étend parfois jusqu’à cent cinq. Sa plus grande profondeur atteint neuf cents pieds ; en moyenne elle est de quatre cent cinquante. La superficie totale du lac Huron, baie Georgienne comprise, est de 23,000 milles carrés, et son élévation au dessus du niveau de la mer de 577 pieds. Quant à la baie Georgienne, elle a cent trente milles de long, et cinquante-cinq dans sa plus grande largeur. Sa profondeur et son altitude sont les mêmes que celles du lac Huron, dont, au reste, elle fait virtuellement partie,
Le lac Huron est célèbre par la quantité et le goût exquis des poissons qui l’habitent ; le bar, la perche et la môle ou poisson-lune (en anglais sun-fish) y fourmillent. Mais ce sont surtout ses énormes truites et ses esturgeons géants ji lui ont valu sa renommée sous ce ropport ; :
pêche au large de la baie Georgienne des dites
qui pèsent Jusqu'à 75 livres ; j'en ai vu une moimême de plus de trente livres sur un quai de Collingwood, et, la veille, on avait pris, à vingtcinq milles du rivage, un esturgeon d’une dimension fabuleuse, dont le poids était tout simplement de cent quarante-sept livres.
Pendant une bonne partie de la inatinée qui suivit notre départ de Collingwood, nous 16%geâmes là grande île Manitouline, cette île cônnue des Français dès les commenééments dé leur colonisation en Amér'jue, et restée célèbre dèpuis lors à des titres nombreux. C’est qu'en effét elle a un cachet particulier au milieu dé là näture qui l'environne.
C'était la demeure du grand Manitou, le dieu des Indiens, à qui les tribus aborigènes l'avaient jadis consacrée. Elles avaient choisi pour lui cette demeure à cause de son élimat rendu exceptioñnnellement déux par le voisinage du lac Huron, pàr la disposition de ses collines rocheuses
et de ses plateaux, qui présentent aux vents du nord un rempart protecteur et s'inclinent ensuite en pente douce vers le sud, offrant ainsi des étendues considérables de pâturages et de terres cultivables. Le Manitou venait s’ébattre dans les nombreuses baies et criques qui échancrent les bords de l’île, ou bien le long des lacs et des étangs poissouneux de l’intérieur, où il se Hivrait à des orgies de truites et de poisson blanc telles que les dieux seuls savent en faire, Ou bien encore il pouvait poursuivre de ses flèches redoutables les ours, les caribous et les castors qui püllulaient dans Îles bois et les étangs: aujour- .d'hui il ne reste plus guère de ces nobles animaux .que l'ours, qui sera le dernier à quitter les forêts de l'Amérique.
Manitouline, dont la superticie est de 1600 milles carrés, était restée jusqu’en 1870 cu environ une réserve exclusivement indienne; mais “un arrangement étant survenu qui permettait ‘d'ouvrir une certaine partie de l’île à la colonisation, des townships furent immédiatement
arpentés et de nombreux colons, venus surtout des comtés d'Ontario, s’y portèrent dans le büt à la fois de cultiver et de spéculer sur les produits minéraux de ce nouveau champ d’exploitation. Les premiers établissements s’accrurent avec rapidité, tellement que de nos jours la population de l’île a atteint le chiffre de dix à douze mille âmes, sur lesquelles il y a environ deux mille Indiens. Ceux-ci sont des Saulteux, descendants de la nation des Chippewas ; ils ont reçu leur nom actuel des Canadiens-français, qui les rencontrèrent pour la première fois près du sault Sainte-Marie. Fraction démembrée de la grande famille des Algonquins on les retrouve partout, depuis le lac Huron jusqu'aux limites du Manitoba et dans les Etats du Michigan, du Minnesota et du Wisconsin. Ils sont peut-être aussi nombreux que les Sioux, quarante mille environ d’après les caleuls les mieux établis— mais ils n’ont ni l'audace, ni l'esprit remuant, ni les goûts belliqueux de ces derniers.
“ La plupart des Indiens, dit M. de Lamothe dans le livre cité par nous plus haut, sont catholiques romains ; quelques-uns ont embrassé le méthodisme ; une centaine à peine adorent officiellement le Manitou ; mais il n’est pas bien sûr
Sd RÉCITS DE VOYAGES
que leurs compatriotes prétendus chrétiens ne rendent point en secret les mêmes hommages qu'autrefois aux divinités des lacs et des bois. En 1871, un clergyman, qui accompagnait comme secrétaire la commission du chemin de fer du Pacifique dans son voyage à travers le continent, le révérehd George W. Grant, recevait d'un de ses confrères, missionnaire méthodiste à Manitouline, l’aveu loyal du peu de succès obtenu dans le champ du prosélytisme, et l'enrégistrait non moins loyalement dans son journal.
“ Il n'existe, lui disait ce missionnaire, que peu où pas de lifférence, au point de vue moral, entre les Ir liens christianisés qui "n’entourent et ceux qu sont restés païens En fait, ces derniers se considèrent come étant tout à fait supérieurs aux autres, et font de l’immoralité notoire de leurs compatriotes baptisés leur plus solide argument contre l'abandon de leur vieilles croyances. ”
Les terres de la Manitouliie sont concédées par ie gouvernement fédéral au prix de cinquante centins l’acre: elles deviennent alors partie intégrante de la province d'Ontario, dont elles reçoivent la même aide et les mêmes octrois, pour les chemins et les améliorations locales, que les autres nouveaux établissements,
Cette grande île forme partie du district politique d’Algoma, lequel embrasse pratiquement les deux grandes îles voisines, Cockburn et Saint-Joseph, et tout le nord des lacs Huron et Supérieur jusqu’à la lite occidentale d’Ontario, immense région de 43,132 milles carrés (27,605,802 acres en superficie), comprenant 33 sous-districts et une population de 30,000 habitants, parmi lesquels 4,678 Indiens et 1,562 Français. Cette région est la plupart du temps inculte et d’un aspect décourageant ; on n'y voit partout que rochers, lacs et marais.
Quelquefois, le long des rivières et des lacs, on trouvera d’étroites lisières de terre cultivable, mais à cela se borne le chétif domaine du colon dans sette contrée stérile et farouche. Néanmoins ses richesses minérales, ses vastes forêts de pin et ses abondantes pêcheries donnent au territoire d’Algoma une valeur incontestable,
Parvenus à l'extrémité occidentale de la grande Manitouline, nous entrons dens le détroit de Mississagua qui la sépare de l’île Cockburn
et nous voguons désormais entre deux rives, dont l’une, celle du nord, est formée par le district d'Algoma et l’autre, celle du sud, par une série d'îles qui se succèdent sur une même ligne, comme les anneaux d’une même cl ne, et semblent être la continuation de la presqu'île de Saugeen. Un jour viendra sans doute où le retrait successif des eaux Îles réunira toutes entre elles, comme ïl a mis à découvert les assises de la grande presqu'île, dont le caractère géologique est le même. Ces îles sont celles de Cockburn, de Drummond, (celle-ci appartient tout entiere aux Etats-Unis) de Saint-Joseph, de Neebish, du Sucre et une multitude d’autres plus petites, qui se succèdent presque sans interruption jusqu'au sault Sainte-Marie.
Le côté nord se voit imparfaitement, parce qu'il n’a ni proéminences ni saillies élevées qui arrêtent le regard. Au loin cependant, dans la poussière dorée des rayons du soleil, s'estompe comme un embryon de chaînes montagneuses ranpant à fleur de sol ; puis ce sont des étendues désolées, dénudées, où le feu à promené d’implacables ravages ; les arbres dépouillés de leurs branches, noircis, inaïs restés debout, pourvissent lentement dans une atmosphère écla-
tante, et répandent un masque d'horreur sur la nature agonisant à leurs pieds. : Cette forêt décharnée, grelottante, qui plonge dans ses propres cendres ses racines encore vivaces, semble crépiter et eraquer encore, comme si l’ardente flamme, réfugiée dans ses troncs, la dévorait mystérieusement ; on dirait de loin une armée confuse de squelettes, restés debout dans la mort et brandissant sans relâche toute espèce de troncons d'armes et de hanpes de drapeaux déchiquetés.
Le côté sud, formé par les îles et qu'on longe de très près, se voit distinctement, L'ile Saint- Joseph, par exemple, longue de quinze milles et large d’à peu près autant, présente des contours harmonieux et semble former un arc parfait.
On y remarque un certain nombre de petits défrichements, des ‘“ loghouses ” ça et là disséminées, et d’épais rideaux d'arbres, dont le vert tendre caresse le regard et fait un contraste heureux avec l'aspect sévère, rugueux et réfractaire de la côte nord. L'ile Saint-Joseph, grâce à sa grande largeur, oblige le lac Huron à un rétrécissement subit, et nous allons maintenant continuer notre route dans un chenal extrême-
-mént varié et sinueux, dont les rives se rap-
prochent et s’éloignent tour à tour avec une égale fantaisie.