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CHAPITRE II

Le Nègre, son tempérament et ses aptitudes.

Quel rang occupe le Nègre comme travailleur? L'Afrique offre, sous ce rapport, des exemples trèsdivers, — partie question de race, partie tournure d'esprit national qui, à un moment, peut incliner vers les occupations pacifiques; à un autre, passer aux sentiments belliqueux, et qui aussi peut subir les allernatives de l'espoir du succès dans la vie, ou du découragement. Toutefois, pour répondre à la question aussi loyalement que possible, il est bon d'examiner les opinions entretenues du Nègre quand il travaille côte à côte avec des hommes d'une autre race.

On a sur ce point de très-utiles renseignements dans le rapport sur le traitement des immigrants dans la Guyane anglaise, où l'on trouve comme coulies ou travailleurs des Africains, des Indiens asiatiques et des Chinois, et où les traits caractéristiques nationaux respectifs de ces hommes ont été le sujet d'une enquête directe. Ils travaillent par

troupes; la troupe nègre a presque toujours un Nègre pour chef ou conducteur des travaux, bien que parfois ce conducteur soit un Portugais ; le coolie de l'Inde a d'ordinaire un conducteur nègre, et le Chinois a toujours un Chinois. L'Africain est celui qui, aux champs, peut faire la plus grande somme de travail dans sa journée ; il méprise l'Indien pour son manque de force. L'Indien ne peut gagner, dans le même nombre d'heures, que la moitié de ce que gagne l'Africain. Mais, à son tour, l'Indien méprise celui-ci pour son défaut de civilisation. Le Chinois est le plus intelligent des trois ; il est plus indépendant que l'Indien, mais il est toujours prêt à quitter le travail des champs pour n'importe quelle autre occupation. S'il n'était pas contraint de travailler, le Nègre paresserait plus que les deux autres, sa somme de travail tomberait probablement au-dessous de celle des deux autres et il serait réduit à l'indigence. Telle est en général la condition du Nègre libre en Afrique.

L'Africain est inférieur de beaucoup à l'Européen, et surtout à l'Indien asiatique dans son métier ; le seul travail manuel où les Nègres se montrent suffisamment habiles dans leur pays natal, c'est celui du forgeron. Leur forge et leurs outils sont singulièrement primitifs, mais leur fer est pur, en raison de l'emploi du charbon de bois, et comme ils prennent grand plaisir à le travailler, les résultats sont trèsacceplabies. Leurs têtes de lance sont souvent d'un

dessin très-élégant, elles sont à la fois légères et résistantes; à vrai dire, elles sont ce que pourrait faire de mieux en Angleterre ou en France un forgeron de campagne de second ordre.

Le Nègre, pris en général, est paresseux et maladroit, mais nous ne devons pas nous laisser aller à parler de lui en termes de mépris universel. Il est positif que si sa moyenne de plaisir au travail et sa moyenne d'adresse manuelle sont à un niveau inférieur comparé au niveau européen, elles ne sont cependant pas d'une infériorité telle, qu'il ne soit exceptionnellement impossible à un petit nombre d'individus, et même de sociétés, de s'élever au niveau de la moyenne européenne. En choisissant les meilleures individualités dans un certain nombre de Nègres, on pourrait recruter un corps très—convenable de cultivateurs et d'artisans, mais en prenant le même nombre d'individus à mesure qu'ils se présentent et sans choix préalable, leur puissance productrice, considérée soit au point de vue de la somme de travail fatigant, soit à celui de l'habileté manuelle, serait très-faible.

L'indolence de l'Africain est en partie constitutionnelle, en partie le résultat de l'exiguïté de ses besoins. Ceux-ci, dans son pays natal, peuvent trouver à se satisfaire si aisément, que le stimulus de l'effort fait défaut. laissons de côté , pour le; moment, les instincts batailleurs, maraudeurs,

cruels et supertitieux de sa nature, et tout ce qui se rapporte à la satisfaction de ses besoins matériels les plus grossiers : son suprême bonheur consiste à passer paresseusement son temps en caquetages, en flâneries, en marchandages. Il n'a point d'aspirations élevées. Rien de ce que le produit de son travail peut lui procurer en dehors des nécessités indispensables, n'égale dans son estime les plaisirs de flânerie auxquels il se laisse aller même en travaillant.

Ses instincts naturels sont tels, que l'habitude d'un rude travail quotidien est pour lui de mauvaise économie politique. Son travail lui fait perdre plus de ce qu'il apprécie réellement qu'il ne lui procure de satisfaction d'autre sorte. Il n'a cure de ces objets de luxe, ou de cette vie esthétique que les hommes d'une race mieux douée visent à se procurer par un dur labeur. Son humeur indolente, ses plaisirs grossiers, son physique vigoureux, comparés à ceux des Européens, ont une certaine analogie avec les qualités correspondantes du buffle africain, depuis longtemps acclimaté en Italie, comparées à celles du bœuf d'Europe. Tous les voyageurs ont observé, dans la campagne de Rome, les allures de cette brute féroce, puissante et cependant indolente. On a pu voir le buffle plongé immobile des heures entières dans l'eau boueuse d'un marais sous un soleil ardent, satisfait du plaisir matériel de ce bien-être relatif.

23 'l NÈGRES ET PAPOUS.

Dans d'autres moments, il sort de sa torpeur pour se livrer à quelque accès subit de stupide férocité. Puis on le rencontre la tête courbée sous le joug,, solidement attaché à de grossiers chariots et accomplissant le plus rude travail sous l'aiguillon sans cesse en activité de son conducteur. Le buffle est un animal précieux pour un travail grossier exigeant de la force et qui se fait irrégulièrement, doué qu'il est de muscles robustes et vivant des herbages les moins délicats. Autrement on ne continuerait pas à l'élever en Italie. Mais il faut qu'il soit traité avec une certaine énergie par des bouviers qui comprennent son caractère, autrement il n'y aurait pas de travail à en tirer; en outre, il est féroce et suffisamment fort pour faire beaucoup de mal.

L'aptitude du Nègre à former des royaumes est un facteur important dans notre appréciation du développement futur de l'Afrique, les nombreuses tribus qui occupent aujourd'hui une portion considérable du continent africain étant un grand obstacle à l'entretien de communications sûres et au transit à bas prix des produits. Un fait positif, c'est qu'il existe des royaumes importants dans l'Afrique équaloriale, bien qu'une notable proportion d'entre eux soient gouvernés par des souverains qui ne sont pas de pur sang nègre. Il n'est pas inutile d'examiner ici ce que divers voyageurs ont écrit de la vie sociale et politique des plus typiques de ces royaumes. Les

extraits suivants, relatifs à Kano et à l'Ouganda^ montrent, le premier, les effets de la culture arabe et d'une race haoussa; le second, le degré très-inférieur de civilisation sous l'influence de souverains gallas, civilisation moins barbare cependant que celle du Dahomey ou du Cazembé.

L'extrait qu'on va lire est tiré du docteur Barth. Il donne un intéressant tableau de la vie de chaque jour à Kano, le grand centre commercial de l'Afrique équatoriale du Nord :

« Celait la peinture la plus animée qu'on pût voir d'un petit monde, bien différent par la forme externe de tout ce qui se voit dans les villes d'Europe, mais très-analogue cependant dans ses principes intérieurs. Ici une rangée de boutiques pleines d'articles de provenance indigène et étrangère, avec acheteurs et vendeurs de tous les types, de toutes les couleurs, de tous les costumes, tous néanmoins préoccupés de leurs petits bénéfices, essayant de se tromper les uns les autres ; là un grand hangar,, une sorte de parc de claies, plein d'esclaves des deux sexes, demi-nus, à moitié morts de faim, arrachés à leurs huttes natales, à leurs femmes ou à leurs maris, à leurs enfants ou à leurs parents, rangés en ligne comme des bestiaux et promenant des regards désespérés sur les acheteurs, guettant anxieusement dans quelles mains le destin allait les faire tomber. Dans un autre endroit se voyaient toutes les nécessités de l'existence ;

les riches achetant pour leurs tables les articles les meilleurs, les pauvres s'arrêtant et regardant d'un œil d'envie une poignée de grains. Ici un opulent • gouverneur, vêtu de soie éclatante, monté sur un cheval fringant, richement caparaçonné, précède un cortège d'esclaves insolents et paresseux ; là un pauvre aveugle s'avance à grand'peine en tâtonnant son chemin dans la foule et craignant à chaque instant d'être écrasé. A quelque pas de là une cour proprement entourée de palissades de canne et pourvue de tout le confort que peut procurer le pays donne accès à une tranquille et proprette maisonnette aux murs d'argile nettement crépis. Un store de natte est tendu contre la porte basse cintrée pour empêcher les regards indiscrets, frais abri pour les travaux quotidiens du ménage. Un bel alléluba aux branches épanouies, donne un agréable ombrage pendant les heures les plus chaudes du jour, ou bien c'est un beau gonda ou papayer qui en occupe la place, étalant ses larges feuilles palmées au sommet d'un tronc frêle et lisse, ou encore un grand datier qui se balance audessus de cet ensemble. La matrone, drapée dans une robe de cotonnade noire, les cheveux artistement arrangés en « chokoli », ou en « bejaji », est occupée à préparer le repas de l'époux absent, ou bien elle file du coton, tout en surveillant les esclaves femelles qui écrasent le blé ; les enfants nus jouent gaiement dans le sable à 1' « urgi-n-dawaki » ou au « da-n-

chacha », ou donnent la chasse à un chevreau têtu ; des ustensiles de terre et de bois, tous proprement lavés, sont rangés en ordre. Plus loin une Vénus effrontée, sans logis, misérable et sans enfants, mais affectant la gaieté ou forçant le rire, traverse la place le cou brillamment orné de colliers et de verroteries, la chevelure extravagante retenue par un diadème, une robe multicolore flottant sur une luxuriante poitrine et traînant par derrière sur le sable ; près d'elle s'approche en mendiant un malheureux invalide couvert d'ulcères ou d'éléphantiasis. »

Speke a décrit sous de vives couleurs la vie à la cour d'Ouganda, où il a résidé plusieurs mois. Ici les hommes de la caste gouvernante appartiennent aux Gallas ou à quelque tribu parente et diffèrent totalement, comme race, du peuple qu'ils gouvernent. Dès le premier moment où il se trouva en présence de personnes de cette caste, il dit qu'il comprit et reconnut qu'il était en la compagnie d'hommes aussi différents que possible du commun des indigènes des districts environnants. Ces individus avaient de belles figures ovales, de grands yeux, des nez droits et, par leur extérieur et leur intelligence, ils se montraient incomparablement supérieurs aux Nègres. Sous le gouvernement d'un homme de cette caste nommé Kiméra, qui s'était établi dans le pays, le royaume d'Ouganda fut formé d'une portion détachée d'un État nègre beaucoup plus grand. Kiméra

l'organisa à sa manière en commençant par constituer autour de lui un clan compacte, probablement d'émigrants, ses compatriotes, qu'il choisit pour ses officiers immédiats. Il récompensait largement, punissait avec sévérité et devint bientôt magnifique.

« Rien d'inférieur à ce qui se voyait dans les plus grands palais ne lui manquait : un trône pour sa personne, un vaste harem ; autour de lui des officiers alertes, des gens bien habillés, et même une ménagerie pour son agrément; de fait, en toutes choses il lui fallait ce qu'il y avait de mieux... Le système de gouvernement, d'après les idées barbares, était parfait. Des routes furent construites d'une extrémité du pays à l'autre, et toutes les rivières reçurent des ponts. Aucune habitation ne put être bâtie sans qu'elle eût ses appendices nécessaires pour la propreté; défense fut faite d'aller nu, si pauvre qu'on fût; et la désobéissance à ces lois entraînait la mort *. »

Il est bien entendu toutefois que le grand palais en question n'est qu'une construction de palissades et de chaume, et que le costume des gens les mieux mis se compose d'un simple morceau d'étoffe d'é— corce.

Les coutumes de l'Ouganda, telles que les a établies leur fondateur, étaient encore en pleine vigueur

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