CHAPITRE IÏI
Influence exercée jusqu'ici par les blancs en Afrique. — L'expérience de l'Etat de Libéria. — • Le Mahométisrne et le Christianisme.
Voyons maintenant l'influence qu'ont exercée les blancs en Afrique. Des Portugais, il n'y a rien de particulièrement bon à dire, et le moins qu'on en dira sera le mieux. Leur autorité en Afrique est frappée de stérilité ; nous n'en parlerons pas davantage. Mais que dire des résultats obtenus par les philanthropes anglais et américains, qui ont formé des stations et des colonies pour arracher le Nègre à sa barbarie native ?
La république de Libéria fut fondée sur le sol africain, avec plus de 800 kilomètres de côtes, pour servir de patrie en Afrique à ceux des nègres affranchis des États-Unis qui voudraient y émigrer et constituer une société nègre indépendante, d'où les influences civilisatrices pourraient se répandre dans l'intérieur. Libéria compte, comme colonie ou comme État libre, cinquante-sept années d'existence. Elle a reçu plus de 20,000 nègres émigranls, que le com-
missaire du bureau de l'émancipation aux États-Unis décrit, en termes métaphoriques qui ne sont pas absolument heureux, comme « la crème de la population noire du Sud ».
Depuis la guerre, les émigrants ont été en général pauvres ; mais on parle d'eux comme d'hommes intelligents, actifs, laborieux et entreprenants. Il y a, parait-il, beaucoup plus de postulants que les philanthropes qui soutiennent l'entreprise ne peuvent en recueillir pour leur faire traverser l'Atlantique. Ainsi, en 1872, il y avait plus de trois mille demandes ; mais, comme on ne peut guère envoyer par an que quatre cents individus, il est supposable qu'on fait un choix sérieux. C'est ce qui justifierait la phrase que nous avons rapportée. Néanmoins, on ne peut pas dire que Libéria soit un succès. Ses promoteurs assurément voient les choses en beau; mais les publications officielles de la colonie semblent s'appliquer à donner raison à l'opinion contraire, laquelle est celle qui prévaut de beaucoup. Ainsi le gouverneur dit en 1872 : « L'état présent de nos affaires nationales est aussi peu satisfaisant qu'il est inquiétant; » et il parle de « honteux péculats et d'emplois illicites des ressources ».
Ces termes durs paraissent justifiés par une transaction récente qui montre la corruption de la vie politique de Libéria. En 1871, un emprunt honteux fut négocié en Angleterre, sous le gouvernement du
Président d'alors, M. Roye. La somme nominalement empruntée était de 100,000 livres sterling, à 7 pour 100 d'intérêt ; mais l'emprunt fut émis à 30 pour 100 au-dessous du pair, et avec une déduction additionnelle de trois années d'intérêts (ou 21 livres). C'està-dire que M. Roye et quelques autres fonctionnaires étaient convenus de donner aux prêteurs 7,000 livres sterling par an pour une somme prêtée de 49,000 livres sterling seulement; en d'autres termes, ils empruntaient à plus de 14 pour 100; mais, grâce à leurs propres malversations, ils ne semblent pas avoir réalisé net beaucoup plus de la moitié même de cette somme réduite. Le président Roye fut arrêté, jugé et déclaré coupable. Il réussit toutefois à sortir de prison, à gagner la côte et, voyant un bâtiment à l'ancre, il se jeta à l'eau et le gagna à la nage. 11 n'y avait personne à bord ; il essayasans succès d'y monter et, après en avoir fait maintes fois le tour, il se noya, embarrassé dans ses efforts par le poids du sac d'argent qu'il portait en ceinture.
Cet épisode dans la vie politique de l'État est d'autant plus honteux, que les émigrants se posent comme des modèles de vertu. Ainsi, plus d'un tiers des émigrants adultes sont qualifiés « professeurs de rclijgion ».
L'expérience de Libéria ne montre que trop que
Nègre est peu apte à former un État organisé sur
m pied analogue aux États civilisés. Si une troupe
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de Nègres choisis ne réussissent pas, qu'attendre de la multitude?
On a chez nous l'habitude de croire que la supériorité des idées et de la civilisation occidentale est si irrécusable, si absolue, qu'il suffit d'élever le Nègre d'après nos principes et qu'il adoptera ces principes avec joie. Nous avons tellement de confiance dans nos idées sociales, que nous croyons volontiers qu'il suffit de quelques centaines d'intelligents Européens anglais, français ou autres, pour donner un exemple capable de se répandre parmi des millions d'Africains; que, par ce moyen, l'industrie prendra une extension gigantesque ; qu'un commerce pacifique rayonnera de toutes parts, et qu'on verra surgir une Arcadie nègre sur ce bienheureux continent de l'Afrique. L'expérience du passé n'amène pas à cette conclusion que l'influence immédiate de l'homme blanc soit si décisive sur le noir. Ce qu'elle montre ne saurait être plus clairement établi qu'il n'en a été dans le remarquable article publié dans le Fraser's Magazine de novembre 1875 par un nègre de pure extraction africaine, Me Blyden, alors principal de la haute École presbytérienne de Libéria et plus tard ministre de Libéria en Angleterre. Il est intitulé : le Mahomèthme et la Race nègre. Il fait voir d'un côté l'influence civilisatrice de l'Arabe sur le Nègre, et de l'autre, l'influence nuisible de l'homme blanc en tant que philanthrope.
« L'Afrique occidentale, dit M. Blyden,est en contact avec le christianisme depuis trois cents ans, et pas une seule tribu, « en tant que tribu », n'est devenue chrétienne. Aucun chef influent n'a encore adopté la religion apportée par les missionnaires européens. De la Gambie au Gabon, les chefs indigènes, en constants rapports avec les chrétiens et vivant dans le voisinage des établissements chrétiens, continuent cà gouverner leurs peuplades d'après les coutumes de leurs ancêtres, là où ces coutumes n'ont pas été changées ou modifiées par l'influence musulmane. Le chef de Port-Loko et le chef de Bullom, à l'ombre de Sierra-Leone, sont quasi mahométans. Les chefs indigènes de la côte du Cap et du Lagos sont idolâtres. De même, sur le territoire de Libéria, les chefs indigènes de quatre comtés — Mesurado, Bassa, Sinou et Cape-Palmas — sont idolâtres. Il n'y a pas un seul point le long de la côte, à l'exception peut-être de la petite île de Corisco, où le christianisme ait pris quelque racine parmi les nombreuses tribus indigènes. »
Le christianisme — un christianisme souvent bien corrompu — s'est implanté profondément dans la population noire des états du sud de l'Amérique ; mais il n'a pas plus développé là qu'ailleurs l'énergie et la dignité de la race. Au contraire, comme le montre M. Blyden., il a été enseigné par dus hommes qui, au point de vue social ou autrem
ont toujours fait comprendre aux nègres qu'ils étaient une race fatalement inférieure et soumise. Ceux-ci, en conséquence, ont accepté le christianisme comme une religion appropriée à des hommes vivant dans une condition servile, puisque, au lieu de les pousser à affirmer leur valeur, il ne leur apprenait qu'à accepter leur joug et à supporter leur abjection présente avec douceur, dans l'espoir d'une vie future meilleure.
« Partout où le Nègre se rencontre sur une terre chrétienne, remarque M. Blyden, le trait caractéristique de sa nature n'est pas la docilité, comme on l'a souvent prétendu, mais la servilité. Il est lent, et incapable de progrès. On peut trouver çà et là des individus d'une intelligence extraordinaire, entreprenants, énergiques ; mais il n'existe nulle part de société nègre indépendante et comptant sur ellemême. Haïti et Libéria, qu'on appelle des oc républiques nègres » luttent simplement pour vivre et ne se maintiennent que par la tolérance des puissances civilisées. »
Le Nègre, lorsqu'il est élevé par des blancs, en conformité des idées adoptées sur toutes choses par les blancs, est élevé contrairement à sa nature; et cette éducation fausse qu'il reçoit ne peut arriver qu'à un insuccès.
D'un autre côté, l'influence arabe dans les parties septentrionales de l'Afrique équatoriale, quelque mal
qu'elle ait pu y faire, et plus encore dans le sud, a eu une remarquable influence pour relever le Nègre.
« Le mahomélisme en Afrique, dit M. Blyden, compte dans ses rangs les tribus les plus énergiques et les plus entreprenantes. Il a, parmi ses adhérents, les seuls peuples qui possèdent une forme quelconque de gouvernement civil ou une organisation sociale. Il a bâli et il occupe les plus grandes villes au cœur du continent. Ses lois gouvernent les royaumes les plus puissants — le Foutah, le Massena, le Haoussa, le Bornou, l'Ouadai, le Darfour, le Kordofan, le Senaar, etc. Il produit et dirige le commerce le plus important entre l'Afrique et les pays étrangers; il fait chaque jour des conversions dans les rangs de l'idolâtrie, et il commande le respect chez tous les Africains, partout où il est connu, là même où les populations ne sont pas soumises à la doctrine du Koran.
« Personne ne peut voyager dans l'intérieur de l'Afrique occidentale, sans être frappé de l'aspect différent de la société dans les diverses localités, selon que la population est idolâtre ou mahométane. Nonseulement il existe une différence dans les méthodes de gouvernement, mais dans l'organisation générale de la société et même dans les amusements des gens. »
Il ajoute :
« En traversant, en 1873, la région située entre Sierra-Leone et le Foutah-Djallo, nous passâmes par des villes idolâtres populeuses ; mais la transition de
ces villes aux districts mahométans était frappante. Quand nous quittions une société païenne pour entrer dans une société mahométane, nous remarquions immédiatement que nous étions entrés dans une atmosphère morale profondément séparée de celle que nous laissions derrière nous et infiniment plus épurée. Nous découvrions un changement radical et un progrès tranché dans le caractère, les sentiments et la condition des gens. »
Les Arabes se mêlent aux indigènes ; les uns et les autres se marient réciproquement entre eux sur une grande échelle, et un converti nègre n'est point regardé comme un inférieur. Ils sont de zélés propagateurs de leur foi, ainsi que le fait remarquer M. Hennessy dans un de ses intéressants rapports ; ils établissent avec beaucoup de succès de nombreuses écoles pour l'instruction élémentaire.
« A Sierra-Leone, dit encore M. Blyden, les mahométans, sans assistance aucune du gouvernement — de la mère patrie ou de la colonie — sans souscriptions de la Mecque ou de Gonstantinople, bâtissent des mosquées, font les irais de leur culte, dirigent leurs écoles' et contribuent à l'enlretien des missionnaires de l'Arabie, du Maroc ou du Foutah quand ceux-ci les visitent. On ne saurait adresser le môme compliment aux chrétiens nègres de cette colonie. »
On comprend du reste que nous ne parlons pas ici du mahométisme et du christianisme au point de vue
de leurs doctrines essentielles ; mais, en tant que doctrines enseignées au Nègre pratiquement par l'exemple et le précepte, la première de ces religions a l'avantage de la simplicité. Elle a des rites obligatoires qui remplissent la vie de chaque jour, des prières fréquentes, des ablutions, l'abstinence, le respect dû à un nom révéré, la visite au lieu saint, tandis que les instincts batailleurs du nègre trouvent libre carrière dans la guerre au paganisme et à l'idolâtrie qu'il a appris à maudire et à haïr. L'ensemble de ce code est d'une intelligence facile et manifestement conséquent avec lui-même.
L'influence des Anglais en Afrique se fait à peine sentir au delà des frontières de leurs colonies. Il y a deux générations que les Anglais détiennent Sierra- Leone et plusieurs autres points sur la côte occidentale de l'Afrique ; philantrophes et marchands s'y sont trouvés en rapports immédiats avec le Nègre. Mais qu'en est-il résulté ? c'est que derrière les comptoirs anglais le paganisme commence et l'influence anglaise cesse. Les Anglais ne peuvent pas même conserver libres les voies de communication avec leurs voisins de l'intérieur. Ces voies sont fermées par la force, par des obstacles passifs ou par des droits prohibitifs. Le poids de la barbarie est beaucoup trop lourd pour pouvoir céder aux efforts du petit nombre de voyageurs qui s'y attellent. Nous pourrions multiplier les exemples, deux ou trois suffiront.
Tout d'abord en ce qui est des voyages par terre, il n'y a pas dix ans aujourd'hui qu'un anglais, M. Windwood Pieade, a réussi à pénétrer à 400 kilomètres dans l'intérieur en partant de Sierra- Leone et à atteindre les sources du Niger *. Un autre
1. Rappelons ici la récente exploration couronnée de succès de notre compatriote M. Faul Soleillet. Chargé par la Société des Etudes coloniales et maritimes de rechercher une route commerciale entre le Sénégal et l'Algérie par Tombouctou, M. Soleillet, parti de Saint-Louis du Sénégal, le 17 avril lb78, est parvenu sans encombre le 1er octobre suivant à Ségou-Sikoro, ville située sur les bords du Niger, à une soixantaine de myriamètres de Tombouctou. C'est dans cette même localité que le lieutenant de vaisseau Mage et le médecin Quentin, envoyés, en 1860, par le général Faidherbe, gouverneur du Sénégal, furent retenus neuf mois sous de spécieux prétextes et positivement empêchés d'aller plus loin. A l'époque où MM. Mage et Quentin étaient à Ségou,les eaux du Niger étaient trop basses pour qu'on pût pour descendre le fleuve jusqu'à Tombouctou; mais ils furent informés par les indigènes qu'au moment des crues elles s'élevaient de 3 à 4 mètres.
M. Soleillet voyageait sans armes et sans escorte avec une mule et un seul domestique. Vêtu comme les indigènes, vivant comme eux et empressé à rendre service, il avait su s'acquérir la sympathie des populations qu'il traversait et il a reçu du sultan du pays et de ses sujets un excellent accueil.
Dans une intéressante conférence faite par lui à Paris, à la fin de mai I87t>, dans la salle de la Société d'Encouragement, l'heureux explorateur,— qui se propose aujourd'hui de reprendre la route du Sénégal pour passer de là, par la voie de l'intérieur, en Algérie, — a rendu compte de ses derniers voyages. Le résumé de ses études et de ses appréciations c'est qu'on pourrait établir du Sénégal à l'Algérie, par Tombouctou et le Sahara, un réseau ininterrompu de centres commerciaux très-productifs. Le grand désert du Sahara n'est point aussi désolé qu'on le suppose, et les expériences acquises montrent qu'il peut être, en beaucoup de points, rendu l'erLilisable. Il n'y a pas à songer, naturellement, à y installer de colonies de blancs, mais le trop plein de la population noire de certaines tribus de l'Afrique centrale serait un excellent élément de colonisation en vue des séries de centres commerciaux à former,
fait, c'est le caractère sauvage des peuplades autour des bouches de ce même fleuve, malgré les efforts persistants et coûteux qui ont été tentés pour faire de son cours une voie fréquentée et commerciale. Un troisième fait à l'appui de l'état florissant de barbarie autour de la colonie anglaise, c'est l'existence d'un royaume comme l'Achanti.
Les échecs de l'influence européenne pour ouvrir des lignes sûres de commerce avec l'intérieur sont dus à trois causes. En premier lieu, les Européens ne voyagent pas en nombre suffisant ou assez fréquemment pour entretenir des communications ; ils ne le feront probablement jamais, parce que les bénéfices commerciaux ne promettent pas d'être grand'chose, le pays est malsain et le nombre des hommes qui risquent volontiers les fatigues et les dépenses de tels voyages est restreint. En second lieu, le libre commerce du rhum et des fusils démoralise les populations. Troisièmement enfin, une large part des produits encombrants, embarqués de la côte pour l'Europe par des Nègres, sont recueillis dans le voisinage immédiat par des esclaves appartenant au chef qui vend ces mêmes produits; c'est donc pour celui-ci un avantage de posséder beaucoup d'esclaves, lesquels le mettent à même d'acheter des fusils et des munitions pour faire des incursions chez ses voisins, dans le but d'augmenter le nombre des esclaves qu'il possède déjà. La conséquence est que, contigusà ses
frontières, sont des territoires dont les habitants, en hostilité avec lui, rendent le commerce impossible.
Les Arabes, d'autre part, prohibent l'alcool sous toutes les formes ; facilement acclimatés, ils s'établissent et voyagent en troupes nombreuses ; ils ont ouvert un grand nombre de routes, poussés non-seulement par le stimulant du commerce, mais aussi par lestimulant religieux du pèlerinage de la Mecque. Des routes ont été ainsi établies par eux à travers la portion la plus large du continent africain. Au sud, les Arabes ont pénétré à Nyangoué, des deux côtes, plus tôt que les explorateurs européens. Nous avons déjà montré qu'au cœur de l'Afrique dans cette partie du cours du Livingstone la plus éloignée de Nyangoué à l'est et les chutes d'Yellala à l'ouest, qui avaient été les postes avancés des explorations exécutées par des blancs, M. Stanley semble avoir touché un point du parcours de cette même rivière que visitait ii y a quelque trente ans l'Arabe lettré ami de Barth, avec ses traductions arabes de Platon dans une poche et d'Aristote dans l'autre.
Les trafiquants arabes de Zanzibar sont incontestablement les apôtres d'une civilisation d'un niveau moins élevé que celle de leurs frères de l'Afrique septentrionale, plus démoralisés qu'ils sont, selon toute apparence, par le plus grand commerce d'esclaves qui se fait de leur côté. Néanmoins, il y a parmi eux nombre d'individus capables de meilleures
choses, et leur race est probablement destinée à jouer un rôle de plus en plus important dansl'ensemble de l'Afrique équatoriale. L'idéal de l'Arabe est inférieur de beaucoup à celui de l'homme blanc ; mais, de ce qu'il est en plus complète sympathie avec le Nègre, il a réussi là où les Européens ont échoué et où ils n'ont pu arriver à élever matériellement ce dernier en dignité personnelle et en civilisation générale.