CHAPITRE IV
Des moyens pour l'Afrique de s'améliorer et de progresser par elle-même. — L'influence arabe. — Le rôle de l'homme blanc. — La civilisation par le commerce. — L'Association internationale pour la conquête pacifique de l'Afrique centrale à la civilisation.
L'Afrique n'est pas absolument dépourvue de moyen de s'améliorer, de progresser par elle-même. Il n'est peut-être pas de partie du globe où se voient de plus grandes différences parmi les habitants qu'on n'en trouve là parmi les Nègres, et chaque voyageur a eu l'occasion d'y rencontrer des spécimens de l'humanité noire qui l'ont frappé d'une certaine admiration. Par suite de la guerre perpétuelle que, de temps immémorial, se font entre elles les peuplades africaines, la tendance des plus capables à dominer élèvera nécessairement le niveau moyen de la race nègre.
Déjà ceux qui semblent avoir été les aborigènes du pays, notamment les tribus naines dont parlent Schweinfurth et autres, et leurs congénères les Bojesmans, ont été refoulés par le Nègre. A son tour, le Nègre dans les temps historiques habitait le Sa-
hara du nord, d'où il a été chassé par le Touareg ; il habitait les territoires du sud, d'où il a été chassé par le Cafre ; et nous avons vu comment une souche galla avait obtenu le pouvoir suprême dans certaines parties nord-est de l'Afrique équatoriale.
Le Nègre peut lui-même disparaître devant des races étrangères, juste comme ses prédécesseurs ont disparu avant lui; ou bien les races nègres les meilleures peuvent prévaloir et former des nations en excluant le reste. Il semble certainement que les races qui acceptent l'Arabe ont plus de chance de réussir que les autres dans la lutte pour la suprématie et l'existence, et il s'ensuivrait que le mieux pour nous, Européens, serait de prêter à l'Arabe un appui judicieux.
Dans ces derniers temps, les représentants de l'influence arabe dans les possessions équatoriales du khédive d'Egypte ont été surtout trois Anglais. Au premier rang d'entre eux, par son habileté à ramener Tordre sans recourir aux moyens violents, il faut citer Gordon-Pacha, un véritable héros, l'incarnation de la droiture et du devoir, chargé du gouvernement général du Soudan, ou pays habité par les races nègres de l'Egypte. Le second est Burton., le voyageur bien connu qui a parcouru nombre de pays, trèsexpert dans tout ce qui concerne l'islamisme et qui a été nommé gouverneur du Darfour. Le troisième est sirFrederick Goldsmith, officier distingué de l'armée
de l'Inde, nommé gouverneur de Massouah sur la mer Rouge. L'influence de la race européenne, de la race britannique en particulier ne saurait être mise en œuvre d'une manière plus utile que celle-ci, c'està-dire par des hommes ayant à la fois la notion et la pratique du gouvernement, sachant quels sont les traditions, les instincts et les aptitudes des races sur lesquelles ils sontappelés à exercer l'autorité, exigeant de ces races ce qu'ils savent qu'elles peuvent donner et ne risquant pas les chances de l'entreprise en essayant plus.
llfaudraitque pareille méthode de gouvernement et d'administration s'étendît aux régions sur lesquelles le sultan de Zanzibar possède plus ou moins d'autorité souveraine. L'exportation étrangère des esclaves doit être absolument arrêtée, pour mettre fin aux ravages et aux horribles cruautés pratiqués dans l'intérieur, et un commerce arabe légitime doit être légalisé et favorisé.
C'est là ce que l'Angleterre surtout, par sa position sur de nombreux points du littoral africain dans la merdes Indes et par sa puissance navale prédominante, aura peut-être assez de force et d'influence pour effectuer ;mais le blanc ne pourra jamais devenir lui-même commerçant voyageur en Afrique. Le climat est contraire, les gains trop petits, la différence de race et de civilisation entre lui et le Nègre trop considérable. Les Arabes, comme intermédiaires intelli-
gents, nombreux, entreprenants, sont indispensables; ce sont les meilleurs qu'on puisse avoir pour le moment; on doit donc les accepter avec leurs défauts.
Ce qu'il reste à faire à l'homme blanc, — dit, sous forme de conclusion, l'écrivain de la Revue d'Edimbourg, que nous avons en quelque sorte suivi pas à pas dans cette étude sur l'avenir de l'Afrique centrale, — -ce qui reste à faire à l'homme blanc c'est d'explorer le pays, de faire connaître quels produits dignes d'exportation il peut procurer, et de trouver les meilleures routes par lesquelles ces produits peuvent être transportés à la côte. Que le blanc crée, qu'il dirige le plus grand commerce de la côte; qu'il anéantisse le commerce extérieur des esclaves et qu'il prenne dans les affaires politiques du continent tel ascendant qu'il peut raisonnablement espérer. Mais qu'il abandonne, s'il est possible, toute idée d'annexer de grands territoires dans l'Afrique orientale ; annexions qui, d'après l'expérience de l'Ouest, n'exerceraient aucune influence proportionnée à la somme d'existences et d'argent qu'il en coûterait pour les conserver, tandis qu'elles imposeraient à la puissance annexante la triste obligation de se lancer dans de misérables guerres, comme celle que les Anglais ont dû faire contre les Achantis, puis contre les Zoulous, et dans de petites expéditions comme celles dont il est continuellement question contre les pirates
des embouchures des rivières de l'Afrique occidentale. Que les missionnaires aillent où ils veulent et lassent le bien qu'ils peuvent faire ; mais qu'ils prennent les risques à leur charge et qu'ils respectent les bons côtés des préceptes et des exemples mahométans; que surtout ils n'engagent pas leur patrie dans un système d'intervention nationale. L'Afrique équatoriale ne semble pas appelée à devenir jamais un pays de colonisation pour un grand nombre de blancs et non pas certainement pour des hommes de race européenne, même de cette vigoureuse race anglo-saxonne qui s'est implantée déjà sur tant de points du globe. Comme nation ou comme individus, comme philanthropes cosmopolites ou comme commerçants, que les Anglais, — que tant de conseilleurs officieux,et M. Stanley lui-même,poussent à s'emparer sans délai des grandes routes commerciales de l'Afrique équatoriale (ce qui implique de grandes annexions territoriales), — que les Anglais, disons-nous bornent leurs efforts à la tâche la plus facile à accomplir, celle de contrôler et d'aider une race intelligente qui déjà pénètre cette partie de l'Afrique, par leur action sur la côte et par leur influence politique dans les régions qui sont le quartier général des Arabes, l'Egypte et le Zanzibar. L'opinion que l'intérieur de l'Afrique a été ouvertdésormaisàlacivilisationetau commercepar l'audacieuse descenteduCongo opérée par M. Stanley a besoin, pour être adoptée,
d'être étayée depreuves beaucoup plusconcluantesque cellesque nous possédons en ce moment, et ces preuves le temps seul et l'expérience pourront les donner.
Ceci ne veut pas dire toutefois que les nations civilisées, et en tête la France et l'Angleterre, doivent abandonner l'idée de s'ouvrir dès à présent des débouchés commerciaux au cœur même de l'Afrique, et ne pas travailler à changer, au profit de la civilisation et de l'humanité, l'état de barbarie où sont encore plongés tant de millions d'êtres sur ce vaste continent cependant si voisin de l'Europe. Les réflexions que publiait naguère à ce propos, M. A. Clapier \ ont leur valeur et méritent qu'on s'y arrête.
« Le théâtre commercial de l'Ancien monde, écrit l'ancien député de Marseille, ne suffît plus à la fiévreuse activité des temps modernes ; grâce à la diffusion de l'industrie, résultat du perfectionnement des machines, et des facilités données aux communications, toutes les nations tendent à se suffire à ellesmêmes et à pourvoir à leurs besoins. C'est cette tendance, jointe à la nécessité de demander à la législation douanière de nouvelles ressources, qui a pro-# voqué cette recrudescence du système protectioniste dont la réapparition se produit en tout pays; c'est celte fièvre industrielle qui explique ce malaise dont on se plaint de toutes parts. Le remède à cette