DES
TEMPS MEROVINGIENS
Histoire deMerowig, second fils du roi Hilperik. (575-578.)
Depuis le départ du roi Sigjjebert, Brunehilde, restée 57s. seule à Paris , avait vu chaque jour grandir ses espérances ambitieuses; elle se croyait reine de Neustrie et déjà maîtresse du sort de ses ennemis , lorsqu'elle apprit la mort de Sighebert , événement qui , de la plus haute fortune , la faisait tomber tout à coup dans un danger extrême et imminent. Hilperik, victorieux par un fratricide , s'avançait vers Paris pour s'emparer de la famille et des trésors de son frère. Non-seulement tous les Neustriens revenaient à lui sans exception , mais les principaux des Austrasiens commençaient à être gagnés, et , se rendant sur son passage , ils lui juraient fidélité, soit pour obtenir en retour des terres du fisc, soit pour s'assurer une protection dans le désordre qui menaçait leur pays. Un seigneur, nommé Godin ou Godewin , reçut , pour prix de sa défection , de grands
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r>?5. domaines dans le voisinage de Soissons; et le gardien de Panneau royal ou du grand sceau d'Austrasie , le référendaire Sig ou Sigoàld , donna le même exemple , qui fut suivi par beaucoup d'autres*.
Atterrée par son malheur et par ces tristes nouvelles , Brunehilde ne savait que résoudre et ne pouvait se fier à personne : le vieux palais impérial qu'elle oceupait au bord de la Seine était devenu une prison pour elle et pour ses trois enfants. Quoiqu'elle n'y fût pas gardée à vue, elle n'osait en sortir et reprendre le chemin de l'Austrasie , de peur d'être arrêtée ou trahie dans sa fuite , et d'aggraver encore une situation déjà si périlleuse a . Convaincue de l'impossibilité de fuir avec sa famille et ses bagages, elle conçut l'idée de sauver au moins sou fils qui, tout enfant qu'il était, faisait trop d'ombrage à l'ambition de Hilperik pour que sa vie fût épargnée. L'évasion du jeune Hildebert fut préparée dans le plus grand secret par le seul ami dévoué qui restât à sa mère; c'était le duc Gondobald,<le même qui , deux ans auparavant , avait si mal défendu le Poitou contre l'invasion des Neustriens. L'enfant , placé dans un grand panier qui servait aux provisions de la maison , fut descendu par une fenêtre et transporté de nuit hors de la ville. Gondobald , ou , selon d'autres récits, un homme moins capable que lui d'inspirer des soupçons , un
1 Godinua autem, qui a sorte Sigiberti se ad Chilpericum transtulerat , etmultis ab eo muneribus locuplelatus eat... Villas vero quas ei rexa flsco in territorio suessionico indulserat. (Greg. Turon. Hist. Franc, Hb. t, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 238.) — Siggo quoque rrferendarius, qui annulum régi à Sigiberti tenuerat, et ab Chilperioo r'ege provocatus erat... Multi autem et alii de his qui se de regno Sigiberti ad Chilpericum tradiderant. (Ibid., p. 234.) — Sig est un diminutif familier.
2 Igilur, interempto Sigiberlo rcge, Brunechildis rcgina cum flliis Pari si us residebat. Quod factum cùm ad eam perlatum fuisset, et, conturbata dolorc et luctu , quid agerel ignoraret. ( Ibid.)
simple serviteur, voyagea seul avec le fils du roi Sighebert, 57s. et le conduisit à Metz, au grand étonnement et à la grande joie des Austrasiens. Son arrivée inattendue changea la face du pays ; la défection cessa , et les Franks orientaux 9'empressèrent de relever leur royauté nationale. Il y eut à Metz une grande assemblée des seigneurs et des guerriers de l' Austrasie ; Hildebêrt II , à peine âgé de cinq ans, y fut proclamé roi, et un conseil choisi parmi les grands et les évéques prit le gouvernement en son nom '.
A cette nouvelle, qui lui enlevait toute espérance de réunir sans guerre à son royaume le royaume de son frère , Hiiperik, furieux de voir échouer le projet qui lui était le plus cher, fit diligence pour arriver à Paris et s'assurer m moins de la personne et des trésors de Brunehilde 2 . La veuve du roi Sighebert se trouva bientôt en présence de soit mortel ennemi , sans $utre protection que sa beauté , ses larmes et sa coquetterie féminine. Elle avait à peine vingthuit ans; et quelles que fussent à son égard les intentions haineuses du mari de Fredegonde , peut-être la grâce de ses manières , cette grâce que les contemporains ont vantée, eût-elle fait sur lui une certaine impression, si d'autres charmes , ceux du riche trésor dont la renommée parlait aussi , ne l'avaient d'avance préoccupé. Mais l'un des fils du roi de Neustrie, qui accompagnaient leur père , Mero-
1 Gondobaldus dux adprehensum Childebertum fillum ejus parmi uni furtim abstulit .- ereptumque ab imminenli morte , colleetisque gcntibua super quaft paler ejus regnum tenuerat, regem inslituit, vix luslro œlatis uno jam peracto. (Greg. Turon. Hist. Eranc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic., t.. II, p. 233.)— Sud factione Gondoaldi ducis, ChiN debertus in'pera poàitus, per fenestram a puero acceplus est, et ipse puer singulus eum Metlfo exhibuit. (Fredegarii Hist. Francor. Ëpilom., ibfd.,' p. 407.)
* Cliilpericus rex Parisius venit , adprehensamque Brunichildem.... thesaurosquc ejus quos Parisius detuierat , abslulit. (Greg. Turon., loc. aupr. cit.)
575.. wig, le plus âgé des deux, fut vivement touché à la vue de cette femme si attrayante et si malheureuse, et ses regards de pitié et d'admiration n'échappèrent pas à Brunehilde.
Soit que la sympathie du jeune homme fût pour la reine prisonnière une consolation, soit qu'avec le coup d'oeil d'une femme habile en intrigues elle y entrevît un moyen
576. de salut , elle employa tout ce qu'elle avait d'adresse à flatter cette passion naissante , qui devint presque aussitôt de l'amour le plus aveugle et le plus emporté. En s'y abandonnant, Merowig allait devenir l'ennemi de sa propre famille, l'instrument d'une haine implacable contre son père et contre tous les siens. Peut-être ne se rendait-il pas bien compte de ce qu'il y aurait de criminel et de dangereux pour lui dans cette situation violente ; peut-être, prévoyant tout, s'obstina-t-il, en dépit du danger et de sa conscience, à suivre sa volonté et son penchant. Quoi qu'il en soit , et quelle que fût l'assiduité de Merowig auprès de la veuve de son oncle , Hilperik ne s'aperçut de rien , tout occupé qu'il était à faire compter et inventorier les sacs d'or et d'argent, les coffres de joyaux et les ballots d'étoffes précieuses 1 . Il se trouva que leur nombre allait au delà de ses espérances , et cette heureuse découverte , influant tout à coup sur son humeur, le rendit plus doux et plus clément envers sa prisonnière. Au lieu de titer une vengeance cruelle du mal qu'elle avait voulu lui faire , il se contenta de la punir par un simple exil , et lui abandonna même , avec une sorte de courtoisie , une petite portion du trésor dont il venait de la dépouiller. Brunehilde , traitée plus humainement qu'elle-même n'eût osé l'espérer en consultant son propre cœur, partit sous escorte pour la ville de Rouen, qui lui était assignée comme lieu d'exil; la seule épreuve vrai-
1 Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic,
t. il, p. a*5.
ment douloureuse qu'elle eut à subir après tant de crainte, 570. fut de se voir séparée de ses deux filles, Ingonde et Gh1odoswinde, que le roi Hilperik, on ne sait pourquoi, fit conduire et garder à Meaux l .
Ce départ laissa le jeune Merowig tourmenté d'un chagrin d'autant plus vif qu'il n'osait le confier à personne ; il suivit son père au palais de Braine, séjour assez triste pour lui , et qui, maintenant surtout, devait lui paraître insupportable. Fredegonde nourrissait contre les enfant&de son mari une haine de belle-mère, qui , à défaut de tout autre exemple , aurait pu devenir proverbiale. Tout ce que leur père avait pour eux de tendresse et de complaisance excitait sa jalousie et son dépit. Elle désirait leur mort, et celle deTheodebert, tué l'année précédente, lui avait causé une grande joie 2 . Merowig, comme chef futur de la famille , était maintenant le principal objet de son aversion et des persécutions sans nombre qu'elle avait l'art de susciter contre ceux qu'elle haïssait. Le jeune prince aurait voulu quitter Braine et aller retrouver à Rouen celle dont les regards et peut-être les paroles lui avaient fait croire qu'elle l'aimait; mais il n'avait ni moyens ni prétexte pour tenter sûrement ce voyage. Son père lui-même , sans se douter de ce qu'il faisait , lui en fournit bientôt l'occasion.
Hilperik, tenace dans ses projets plutôt par lenteur d'esprit que par énergie de caractère, après avoir réglé de son mieux les affaires de la Neustrie, songea à faire une nouvelle tentative sur les villes qui avaient été le sujet d'une guerre de deux années entre son frère et lui. Ces villes , reprises par les généraux austrasiens un peu avant la mort
1 Brunfchildem apud Rotomagensem civilatem in exHium trusit... Filias vero ejus Meldis urbc teneri prœcepit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 233.)
3 £0 quod Gunlchrammis (dux) Fredegundis reginœ occultis amicitiis potirelur pro interfecLioneTheodoberti. ( Ibid., p. 246.)
570; de Sighebert , venaient toutes de reconnaître l'autorité de son fils, à l'exception de Tours, dont les habitants , plus précautionneux pour l'avenir , parce qu'ils étaient moins éloignés du centre de la Neustrie, prêtèrent serment au roi Hilperik. Il s'agissait donc d'entreprendre encore une fois cette campagne si souvent recommencée contre Poitiers , Limoges , Cahors et Bordeaux. Entre les deux fils qui lui restaient depuis la mort de Theodebert , Hilperik choisit , pour commander la nouvelle expédition, celui qui ne s'était pas encore fait battre; c'était Merowig. Son père lui confia une petite armée , et lui ordonna de prendre , à sa tête, le chemin du Poitou 1 .
Cette direction n'était pas celle que le jeune homme aurait suivie de préférence s'il eût été libre de marcher à sa fantaisie ; car il avait dans le cœur une toute autre passion que celle de la gloire et des combats. En cheminant à petites journées vers le cours de la Loire avec ses cavaliers et ses piétons , il pensait à Brunehilde , et regrettait de ne pas se trouver sur une route qui pùl au moins le rapprocher d'elle. Cette idée l'occupant sans cesse lui fit bientôt perdre de vue l'objet de son voyage et la mission dont il était chargé. Parvenu à Tours, au lieu d'une simple halte , il fij dans cette ville un séjour de plus d'une semaine, prétextant le désir de célébrer les fêtes de Pâques à la basilique de Saint-Martin •• Durant ce temps de repos , il s'occupait, non de préparer à loisir son plan de campagne, mais d'arranger des projets d'évasion , et de se composer , par tous les moyens possibles , avec des objets de grand
1 Chilpericus #ero fllium luum Merovechum cum exercilu Pictavis dùïgit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 833.)
3 At ttle, relicta ordinatione patris, Turonii venit, ibique et aies aanclos Pa&chae tenuit. ( Ibid.)
prix et d'un volume peu considérable , un trésor facile à 57e. transporter. Pendant que ses soldats couraient les environs de la ville, pillant et ravageant tout , il rançonna jusqu'au dernier écu un partisan dévoué de son père , Leudaste , comte de Tours, qui l'avait accueilli dans sa maison avec toutes sortes de respects ' . Après avoir dépouillé cette maison de ce qu'elle renfermait de plus précieux , se trouvant maître d'une somme suffisante pour l'exécution de ses desseins, il sortit de Tours, feignant d'aller voir sa mère qui était religieuse au Mans depuis que Hilperik l'avait répudiée pour épouser Fredegonde. Mais, au lieu d'accomplir ce devoir filial et de rejoindre ensuite son armée , il passa outre et prit la route de Rouen par Chartres et par Évreux
Soit que Brunehilde s'attendît à un pareil témoignage d'affection , soit que l'arrivée du fils de Hilperik fût pour elle une cause de surprise, elle en eut tant de joie, et l'amour entre eux alla si vite , qu'au bout de quelques jours la veuve de Sighebert avait entièrement oublié son mari et consentait à épouser Merowfg 8 . Le degré d'affinité rangeait ce mariage dans la classe des unions prohibées par les lois de l'Église; et bien que le scrupule religieux eût peu de prise sur la conscience des deux amants , ils risquaient de se voir contrarier dans leur désir, faute de trouver un prêtre qui voulût exercer son ministère en violation des règles canoniques. L'église métropolitaine de Rouen avait
1 Multum enim regionem illam exercitus ejus vastavit. (Greg. Turon. Blst. Franc, 11b. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 233.) — Adveniente autem Turonis Merovecho, omnes res eus (Merovechua) usquequaque diripuit. (Ibid., p, i64.;— Voyez ci-aprèa Cinquième récit.
* Ipse vero simulans ad matrem suam ire velle, Rothomagum petiit. (Greg. Turon., loc. supr. cit., p. 333.)
3 Et ibi Brunichildi reginœ conjungitur, eamque sibiin matrimonio sociavit. (Ibid.)
576. alors pour évoque Prsetextatus, Gaulois d'origine , qui, par une singulière rencontre , était le parrain de Merowig , et qui, en vertu de cette paternité spirituelle, conservait pour lui , depuis le jour de son baptême , une véritable tendresse de père *. Cet homme , d'un cœur facile et d'un esprit faible , ne put résister aux vives instances et peutêtre aux emportements fougueux du jeune prince qu'il appelait son fils, et , malgré les devoirs de son ordre , il se laissa entraîner à bénir le mariage du neveu avec la veuve de l'oncle.
Dans ce déclin de la Gaule vers la barbarie, l'impatience et l'oubli de toute règle étaient la maladie du siècle; et, pour tous les esprits , même les plus éclairés , la fantaisie individuelle ou l'inspiration du moment tendait à remplacer l'ordre et la loi. Les indigènes suivaient trop bien en cela l'exemple des conquérants germains, et la mollesse des uns concourait au même but que la brutalité des autres. Obéissant en aveugle à un mouvement de sympathie, Praetextatus célébra secrètement la messe du mariage pour Merowig et Brunehilde , et tenant, selon les rites de l'époque , la main des deux époux , il prononça les formules sacramentelles de la bénédiction conjugale, acte de condescendance qui devait un jour lui coûter la vie , et dont les suites ne furent pas moins fatales au jeune imprudent qui le lui avait arraché 2 .
Hilperik se trouvait à Paris , plein d'espérance pour le succès de l'expédition d'Aquitaine, lorsqu'il reçut l'étrange nouvelle de la fuite et du mariage de son fils. Au violent accès de colère qu'il éprouva se joignaient des soupçons
Proprium mihi esse videbatur, quod fllio meo Merovecho erat, quem de lavacro regenerationis excepi. (Greg. Turon. flist. Franc., lib. y, apud script, rer. gallic et francic, t. II , p. 245.) 2 Voyez ci-après Quatrième récit.
de trahison et la crainte d'un complot ourdi contre sa per- 576. sonne et son pouvoir. Afin de le déjouer , s'il en était temps encore , et de soustraire Merowig à l'influence et aux mauvais conseils de Brunehilde , il partit aussitôt pour Rouen , bien résolu de les séparer l'un de l'autre et de faire rompre leur union ' . Cependant les nouveaux époux , tout entiers aux premières joies du mariage, n'avaient encore songé qu'à leur amour, et malgré son esprit actif et plein de ressources, Brunehilde se vit prise au dépourvu par l'arrivée du roi de Neustrie. Pour ne pas tomber entre ses mains dans le premier feu de sa colère , et gagner du temps s'il était possible , elle imagina de se réfugier avec son mari dans une petite église de Saint-Martin, bâtie sur les remparts de la ville. C'était une de ces basiliques de bois , communes alors dans toute la Gaule , et dont la construction élancée, les pilastres formés de plusieurs troncs d'arbre liés ensemble, et les arcades nécessairement aiguës à cause de la difficulté de cintrer avec de pareils matériaux , ont fourni , selon toute apparence , le type originel du style à ogives, qui, plusieurs siècles après, fit invasion dans la grande architecture 2 .
Quoiqu'un pareil asile fût très-incommode à cause de la pauvreté des logements, qui, attenant aux murs de la pepetite église et participant à ses privilèges, servaient d'habitation aux réfugiés , Merowig et Brunehilde s'y établirent, décidés à ne point quitter ce lieu tant qu'ils se croiraient en péril. Ce fut vainement que le roi de Neustrie
1 Hœc audiens Chilpericus, quod scilicct contra fas legemque canonicam uxorem patrui accepisset, valde amarus, dicto cilius ad supra memoratum oppidum dirigit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, 1. II , p. 233 )
* At illi cùm hœc cognovisscnt, quod eosdem separare decerneret, ad basilicam sancti Martini, quœ super muros civitatis ligneis tabulis fabri-
cata est, confugium faciunt. ( lbid.)
&ro. mit en usage toutes sortes de ruses pour les attirer dehors; ils n'en furent point dupes : et comme Hilperik n'osait employer la violence , craignant d'appeler sur sa tête la redoutable vengeance de saint Martin, force lui fut d'entrer en capitulation avec son fils et sa belle-fille. Ils exigèrent, avant de se rendre, que le roi leur promît, sous le serment , de ne point user de son autorité pour les séparer l'un de l'autre, Hilperik fit cette promesse, mais d'une manière adroitement perfide, qui lui laissait toute liberté d'agir comme bon lui semblerait; il jura que, si telle était la volonté de Dieu, il ne les séparerait point 1 . Quelque ambigus que fussent les termes de ce serment , les réfugiés s'en contentèrent, et, moitié par lassitude, moitié par persuasion , ils sortirent de l'enceinte privilégiée à laquelle l'église de Saint-Martin de Rouen communiquait son droit d'asile. Hilperik , un peu rassuré par la contenance soumise de son fils, retint prudemment sa colère et ne laissa rien deviner de ses soupçons ; il embrassa même les deux époux et se mit à table avec eux , affectant à leur égard un air de bonhomie paternelle. Après avoir passé de la sorte deux ou trois jours dans une parfaite dissimulation , il emmena subitement Merowig, et prit avec lui le chemin de Soissons, laissant Brunehilde à Rouen sous une garde plus sévère 3 .
A quelques lieues en avant de Soissons, le roi de Neus* trie et son jeune compagnon de voyage furent arrêtés par
1 Rex vero adveniens, cùm in mullis ingeniis eos exinde auferre niteretur, el î 11 i dolose eum pu taules fucere, non crederent, juravit eis dicens .* «Si, inquit, voluntas Dei fuerit, ipse nos separare non conaretur.» (Greg. luron. Hisl. Franc. , lib. v, apud script, rer. galiic. et francic, t. II, p. 233.)
2 Hœc il 1 i sacra m enta audientes, de basilica egressi sunt, exosculatisqueet dignenler acceplis, epuluvitcum eis. Post dies vero pauco*, adsumto secum rex Merovecho, Suessionus rediit. (l!>id.)
les nouvelles les plus sinistres. La ville était assiégée par 570. une armée d'Àustrasiens ; Fredegonde, qui y séjournait en attendant le retour de son mari , avait à peine eu le temps de prendre la fuite avec son beau-flls Chlodowig et son propre fita encore au berceau. Des récits de plus en plus positifs ne laissèrent aucun doute sur les circonstances de cette attaque inattendue. C'étaient les transfuges d'Austrasie , et à leur tête Godewin et Sigoald , qui , abandonnant Hilperik pour le jeune roi Hildebert II , sur le point de rentrer dans leur pays, signalaient cet acte de résipiscence par un coup de main audacieux contre la capitale de la Neustrie. Leur armée peu nombreuse se composait surtout d'habitants de la campagne rémoise , gens turbulents qui , au premier bruit d'une guerre avec les Neustriens, passaient la frontière pour aller faire du butin sur le territoire ennemi '. Le roi Hilperik n'eut pas de peine à rassembler entre Paris et Soissons des forces plus considérables. Il marcha sur-le-champ au secours de la ville assiégée; mais, au lieu d'attaquer vivement les Austrasiens, il se contenta de leur montrer ses troupes et de leur envoyer un message , espérant qu'ils se retireraient sans combat. Godewin et ses compagnons répondirent qu'ils étaient là pour se battre. Mais ils se battirent mal ; et Hilperik , vainqueur pour la première fois, entra joyeux dans la capitale de son royaume '.
Cette joie fut pour lui de courte durée, et de graves ré-
1 Collecti allqui de Campania, Suessionas urbem adgrediuntur, fugataque ex ea Fredegonde regina, atque Chlodovecho fllto Chilperici, voletant sibi subdere civitatem..Godinusaulem caput belli istius fuit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. t, apud script, rer. galiic. et francic, t. Il , p. 233.) — Siggo quoque referandariua... ad Childebertum regem Siglberti fliium, reliclo Cliilpcrk-o, transivit (Ibid. t p. -234.)
3 Quod ut Chilpericus rex corn périt, citm exercilu illuc direxit, mittens nuntios ne sibi injuriant facerent... 111 i autem liaec négligentes, prœparantur ad bel lu m, commissoque prœlio invaluil pars Chilperici... Fuga-
57G. flexions ne tardèrent pas à le rendre inquiet et soucieux. Il lui vint à l'esprit que la tentative des Austrasiens contre Soissons était le résultat d'un complot tramé par les intrigues de Brunehilde, que Merowig en avait eu connaissance, qu'il y avait trempé, et que son air de soumission et de bonne foi n'était qu'un masque d'hypocrisie 1 . Fredegonde saisit le moment pour envenimer par des insinuations perfides la conduite imprudente du jeune homme. Elle lui prêta de grands desseins dont il était incapable, l'ambition de détrôner son père et de régner sur toute la Gaule avec la femme qui venait de s'unir à lui par un mariage incestueux. Grâce à ces adroites manœuvres, les soupçons et la défiance du roi s'accrurent au point de devenir une sorte de terreur panique. S'imaginant que sa vie était en péril par la présence de son fils, il lui fit enlever ses armes, et ordonna qu'il fût gardé à vue jusqu'à ce qu'une résolution définitive eût été prise à son égard a .
Quelques jours après, une ambassade envoyée par les seigneurs qui gouvernaient l'Austrasie au nom du jeune roi Hildebert , et chargée de désavouer la tentative de Godewin comme un acte de guerre privée, se rendit auprès de Hilperik. Le roi de Neustrie affecta un si grand amour de la paix et tant d'amitié pour son neveu, que les envoyés ne craignirent pas de joindre à leurs excuses une demande dont le succès était fort douteux , celle de la mise en liberté de Brunehilde et de ses deux filles. Dans
lisque reliquis, Suessionas ingreditur. (Greg. Turon. Ilist. Franc, lib, y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 234.)
1 Quae postquam acla sunt, rex propter conjugationem Brunichildis, suspectum habere cœpit Merovechum fllium suum , dicens hoc praelium ejus nequitia surrexisse. (lbid.)
3 Spoliatumque ab armis, dalis custodibus, libère custodiri prœcepit, tractons quid deeo in poslerum ordinaret. (Ibid., p. 233.) — Adriani Valcsii Rcr. Francic, lib. x, p. 73.
toute autre circonstance, Hilperik se fût bien gardé de re- 576. lâcher, à la première requête , un ennemi tombé en son pouvoir ; mais, frappé de l'idée que l'épouse de Merowig bouleverserait son royaume, et saisissant l'occasion de faire avec bonne grâce un acte de prudence, il accorda sans peine ce qu'on lui demandait 4 .
A cette révocation inespérée des ordres qui la retenaient en exil, Brunehilde s'empressa de quitter Rouen et la Neustrie au plus vite , comme si la terre eût tremblé sous ses pieds. Dans la crainte du moindre retard , elle brusqua ses préparatifs de voyage , et résolut même de partir sans son bagage qui, malgré l'énorme diminution qu'il avait subie , était encore d'une grande valeur. Plusieurs milliers de pièces d'or et plusieurs ballots renfermant des bijoux et des tissus de prix furent confiés par son ordre à l'évêque Praetextatus, qui en acceptant ce riche dépôt se compromit une seconde fois, et encore plus gravement que la première, pour l'amour de son filleul Merowig a . Partie de Rouen , la mère de Hildebert II alla trouver à Meaux ses deux filles ; puis, évitant l'approche de Soissons, elle se dirigea vers l'Austrasie où elle arriva sans obstacle. Sa présence, vivement désirée dans . ce pays , ne tarda pas à y causer de grands troubles, en excitant la jalousie des chefs puissants et ambitieux qui voulaient rester seuls chargés de la tutelle du jeune roi.
i Tune quoque Cbilpcricus legationem suscepit Childeberti junioris , nepotis sui , petentis malrem suam sibi reddi Brunichildem. Cujus il le non aspernatus'preces, eam cum munere pacis poscenti remisit fllio. (Àimoini , de Gest. Franc, apud script, rer. gullic. et francic, t. III, p. 73.)
3 Duo vol u cl a speciebus et diversis ornamentis referta quœ adpreciabantur nmplius quara tria milliasolidorum. Sed et sacculum cum numismatis auri pondère tenenlem quasi milita duo... quia res ejus, id est quinque sarcinas, commendatas haberem. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic et francic, t. II , p. 245.)
are. Le départ de Brunehilde ne mit fin ni aux défiances du roi Hilperik ni à ses mesures de rigueur contre son fils aîné. Merowig, privé de ses armes et de son baudrier militaire, ce qui , selon les mœurs des Germains, était une sorte de dégradation civique , continua d'être tenu aux arrêts sous une garde sûre. Dès que le roi se fut remis de l'agitation que tant d'événements coup sur coup lui avaient causée, il revint à son éternel projet de conquête sur les cinq villes d'Aquitaine, dont une seule, celle de Tours, était en sa possession. N'ayant plus à choisir entre ses deux fils, il remit à Chlodowig, en dépit de son ancienne mésaventure, le commandement de cette nouvelle expédition. Le jeune prince eut ordre de se diriger sur Poitiers, et de rassembler autant d'hommes qu'il le pourrait dans la Touraine et dans l'Anjou 1 . Ayant levé une petite armée, il s'empara de Poitiers sans résistance, et y fit sa jonction avec des forces beaucoup plus-considérables que lui amenait du Midi un grand seigneur d'origine gauloise, appelé Desiderius.
C'était un homme de haute naissance, possesseur de grands biens aux environs d'Alby, turbulent et ambitieux sans aucun scrupule, comme on Tétait alors, mais ayant, de plus que ses concurrents d'origine barbare, quelque largeur dans les vues et d'assez grands talents militaires. Gouverneur d'un distriot voisin de la frontière des Goths, il s'était rendu redoutable à cette nation ennemie des Gallo-Franks, et avait acquis par ses actions d'éclat beaucoup de renom et d'influence parmi les Gaulois méridionaux 2 . Le grand nombre d'hommes bien équipés qui
1 Chilpericus rex Chlodovechum fllium suum Turonis Jrnnsmisit. Qui congregato exercilu, in terminum Turonicum et Andegavum... (Greg. Turon. Hisl. Franc, iib. y, apud scripl. rer. gallic. et francic, t. II, p. 839.)
3 Ibid. — Desiderius Francorum (lux, Gothis satis infestas, (fftron.
tinrent, sous ses ordres, se joindre aux troupes neus- gra, friennes, était dû à cette influence; et du moment que les 1 deux armées n'en firent plus qu'une, ce fut Desiderius qui en prit le commandement. Jugeant en homme de guerre et en politique l'idée mesquine d'aller surprendre une à une quatre villes séparées par des distances considérables, il substitua aux projets de Hilperik un plan de conquête de tout le pays compris entre la Loire, l'Océan , les Pyrénées et les Cevennes. Ce projet d'invasion territoriale n'admettant aucune distinction entre les villes qui dépendaient de ; l'Austrasie et celles qui appartenaient au royaume de Gonthramn, Desiderius n'épargna point ces dernières, et com«- 1 raença par s'emparer de Saintes qui lui ouvrait le chemin de Bordeaux 1 ,
A la nouvelle de cette agression qu'il n'avait nullement
prévue, le roi Gontbramn sortit pour la seconde fois de
1 son inaction habituelle ; il fit partir en grande hâte, avec
des forces suffisantes , le célèbre Eonius Mummolus, pa*
trice de Provence , qui avait alors dans toute la Gaule la
réputation d'être invincible. Mummolus , s'avançant à
grandes journées par la plaine d'Auvergne, entra sur le
> territoire de Limoges, et força Desiderius à abandonner
la contrée de l'ouest pour se porter à sa rencontre *. Les
deux armées, commandées par deux hommes de race
gauloise, furent bientôt en présence; il se livra entre elles
" une bataille rangée, une de ces batailles qu'on ne voyait
plus en Gaule depuis que la tactique romaine avait fait
Joannis Biclariensis, apud script, rer. gallic. et francic, tome II, p. 24.)
1 Usque Santonas transiil, eamque pervaalt. (Greg. Turon. Hlst. Franc , lib. y, apud script, rer. gallic. et francic , t. II, p. 239.) ) ' Mummolus vero, patrielu&GuntdiramnJ régis, cum ma^no ex er ci lu
usque Lemovicinura transit, et contra Desidenum, ducem CUilpeiioi régis, bellum gessil. ( lbid.)
576. place à la guerre d'escarmouche et de partisans, la seule que comprissent les barbares. La victoire fut vivement disputée ; mais elle resta , comme toujours, à Mummolus, qui contraignit son adversaire à la retraite, après un carnage effroyable. Les chroniques parlent de cinq mille hommes tués d'un côté et de vingt-quatre mille de l'autre; la chose est difficile à croire; mais cette exagération montre à quel point fut frappée l'imagination des contemporains.
Voyant l'armée neustrienne totalement détruite, Mummolus retourna en arrière, soit que telles fussent ses instructions, soit qu'il crût avoir assez fait 1 . Quoique victorieux, il conçut une grande estime pour l'habileté de l'homme qui venait de se mesurer avec lui ; et, plus tard , cette opinion servit à les réunir tous deux dans une entreprise qui ne tendait à rien moins qu'à fonder un nouveau royaume sur le territoire gaulois. Desiderius se retrouva en peu de temps à la tête d'une nombreuse armée, et, aidé par la sympathie de race et par son crédit personnel sur l'esprit des Gallo-Romains , il reprit ses opérations militaires avec un succès que rien ne vint plus interrompre. Cinq ans après, de Dax à Poitiers et d'Alby à Limoges , toutes les villes appartenaient au roi de Neustrie ; et le Romain auteur de cette conquête, installé dans Toulouse, l'ancienne capitale des Yisigoths, exerçait , avec le titre de duc, une sorte de vice-royauté 9 .
Merowig avait déjà passé plusieurs mois dans un état de demi-captivité , lorsque son arrêt fut prononcé par le
1 In quo praelio cecidere de exercitu ejus quinque millia; de Desiderii vero viginli quatuor millia. Ipse quoque Desiderius fugiens vix evasit. Mummolus vero patricius per Arvernum rediit. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. ▼, apud script, rer. gai lie. et francic, t. Il , p. 239.)
3 Ibid., p. 281, 282, 296, 303, etc.
tribunal domestique où la voix de sa belle-mère Frede- 576. gonde était la voix prépondérante. Cet arrêt sans appel le condamnait à perdre sa chevelure , c'est-à-dire à se voir retranché de la famille des Merowigs. En effet , d'après une coutume antique et probablement rattachée autrefois à quelque institution religieuse , l'attribut particulier de cette famille , et le symbole de son droit héréditaire à la dignité royale , étaient une longue chevelure , conservée intacte depuis l'instant de la naissance , et que les ciseaux ne devaient jamais toucher. Les descendants du vieux Merowig se distinguaient par là entre tous les Franks; sous le costume le plus vulgaire, on pouvait toujours les reconnaître à leurs cheveux qui , tantôt serrés en natte , tantôt flottant en liberté, couvraient les épaules et descendaient jusqu'au milieu des reins '. Retrancher la moindre partie de cet ornement , c'était profaner leur personne , lui enlever le privilège de la consécration, et suspendre ses droits à la souveraineté ; suspension que l'usage limitait, par tolérance , au temps nécessaire pour que les cheveux , croissant de nouveau , eussent atteint une certaine mesure.
Un prince mérovingien pouvait subir de deux façons cette déchéance temporaire ; ou ses cheveux étaient coupés à la manière des Franks, c'est-à-dire à la hauteur du col , ou bien on le tondait très-court , à la mode romaine , et ce genre de dégradation , plus humiliant que l'autre , était ordinairement accompagné de la tonsure ecclésiastique. Telle fut la décision sévère prise par le roi Hilperik à l'égard de son fils; le jeune homme perdit du même coup le
1 Solemme enim est Francorum regibus nunquam tonderi : sed a pueris intonsi manent : cœaaries toia decenter eis in numéros propend et: anterior coma e fronte discriminata in utrumque latus deflexa... Idque velut insigne quoddam cximiaque honoris praerogativa regio generi apud eos Iribuitur. Subditi enim orbiculatim tondentur. ( Agatbiœ histor., apud script, rer. gallic. et francic, t II, p. 49.)
876. droit de régner et le droit de porter les armes. 11 fut ordonné prêtre malgré lui, au mépris des canons de l'Église, contraint de rendre l'épée et le baudrier militaire qui lui avaient été donnés solennellement , selon la coutume germanique , de se dépouiller de toutes les pièces de son costume national et de revêtir l'habit romain , qui était le costume du clergé *. Merowig reçut Tordre de monter à cheval dans cet accoutrement si peu d'accord avec ses goûts, et de partir pour le monastère de Saint-Calais près du Mans, où il devait se former, dans une complète réclusion, aux règles de la discipline ecclésiastique. Escorté par des cavaliers armés , il se mit en route sans espoir de fuite ou de délivrance, mais consolé peut-être par ce dicton populaire fait pour les membres de sa famille victimes d'un sort pareil au sien : « Le bois est encore vert, les feuilles « repousseront a . »
Il y avait alors dans la basilique de Saint-Martin de Tours, le plus respecté des asiles religieux, un réfugié que le roi Hilperik cherchait à en faire sortir afin de mettre la main sur lui. C'était l'Àustrasien Gonthramn-Bose, accusé par le bruit public d'avoir tué de sa propre main le jeune Theodebert, ou tout au moins de l'avoir laissé massacrer par ses soldats , lorsqu'en ennemi généreux il pouvait lui accorder la vie 8 . Surpris au centre de l'Aquitaine par la
1 Post hope Merovechus, cùm in custodia a paire relineretur, tonsuratus est, mutataque veste qua clericis uti mos est, presbyter ordinatur. (Greg. Turon. flist. Franc, lib. v, apud script, rer. gai lie. el francic.
t. II , p. 239.)
2 Et ad monasierium Cenomannicum, quod vocatur Àninsula, Uirigitur, ut ibi sacerdotali erudiretur régula. (Ibid.) — In Yirîdi ligno hœ frondes BUCcisœsunt,neconininoarescunl, sed velociler émergent ut crescere queant. ( Ibid., lib. n, p. 185.) — V. Adriani Valesii Notit. Galliar., p. 22.
8 Ut scilicet Guntchramnum, qui tune de morte Theodoberti impetebatur,a basilica sancta deberemus extrahere. (Greg. Turon., lib. y,
terrible nouvelle du meurtre de Sighehert , et craignant , 576 . pon sans motif, de tomber entre les mains du rot de Neustrie, il était venu se mettre en sûreté sous la protection de saint Martin. A cette sauvegarde mystérieuse se joignait, pour assurer au duc Gonthramn une complète sécurité , l'intervention , plus visible , mais non moins efficace , de l'évéque de Tours, Georgius Florentius Gregorius, qui veillait avec fermeté au maintien des droits de son église et surtout du droit d'asile. Quelque péril qu'il y eût alors, au milieu de la société bouleversée , à défendre la cause des faibles et des proscrits contre la force brutale et la mauvaise foi des hommes puissants, Grégoire montrait , dans cette lutte sans cesse renouvelée, une constance que rien ne pouvait lasser, et une dignité prudente mais intrépide.
Depuis le jour où Gonthramn~Bose s'était installé avec ses deux filles dans l'une des maisons qui formaient le parvis de la basilique de Saint-Martin , l'évoque de Tours et son clergé n'avaient plus un seul moment de repos. H leur fallait tenir tête au roi Hilperik qui , altéré de vengeance contre le réfugié et n'osant le tirer par violence hors de son asile , voulait , pour s'épargner le crime et les dangers d'un sacrilège, contraindre les clercs eux-mêmes à le faire sortir de l'enceinte privilégiée. D'abord ce ftit de la part du roi une invitation amicale , puis des insinuations menaçantes, puis enfin, comme les messages et les paroles demeuraient sans effet , des mesures comminatoires , capables d'agir par la terreur non-seulement sur le clergé de Tours, mais sur la population entière.
Un duc neustrien appelé Rokkolen vint camper aux portes de la ville, avec une troupe d'hommes levés sur le
apud script rer. gallic. et francic, t. II. p. 934.) - Voyez plus haut Deuxième récit.
576. territoire du Mans. Il établit ses quartiers dans une maison qui appartenait à l'église métropolitaine de Tours , et de là fit partir ce message adressé à l'évoque : « Si vous ne « faites sortir le duc Gonthramn de la basilique , je brûlerai « la ville et ses faubourgs. » L'évêque répondit avec calme que la chose était impossible. Mais il reçut un second message encore plus menaçant : « Si vous n'expulsez aujour- « d'hui même l'ennemi du roi 7 je vais détruire tout ce « qu'il y a de verdoyant à une lieue autour de la ville , si « bien que la charrue pourra y passer '. » L'évêque Grégoire ne fut pas moins impassible que la première fois; et Rokkolen , qui , selon toute apparence, avait trop peu de monde avec lui pour tenter quelque chose de sérieux contre la population d'une grande ville, se contenta, après tant de jactance, de pilier et de démolir la maison qui lui servait de logement. Elle était construite en pièces de bois réunies et fixées par des chevilles de fer que les soldats manceaux emportèrent, avec le reste du butin , dans leurs havresacs de cuir 2 . Grégoire de Tours se félicitait de voir finir ainsi cette rude épreuve , lorsque de nouveaux embarras lui survinrent, amenés par une complication d'événements impossibles à prévoir.
Gonthramn-Bose présentait dans son caractère une singularité remarquable. Germain d'origine , il surpassait en
1 Quod si non faeeremus, et civitatem, et omnia suburbana ejus juberel incendio concremari. Quoaudito mittimus ad eum legationem, diccutes : hœc ab antiquo facta non fuisse, quœ hic fleri deposcebat.. Sed ( Roccolenus) mandata aspera remittit dicens : « Nisi hodie projeceritia « Guntchramnum duce m de basilica, ita cuncta virentia quœ sunt circa « urbem adteram, ut dignus fiât aratro locus ille. » (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 234-235.)
2 Cùm in domo ccclesiœ ultra Ligerim resideret, domum ipsam quœ clavis adflia crat, disfUit. Ipsos quoque clavos Cenomannici , qui tune cum eodem advenerant, implelis follibus portant , annonaa evertunt et cuncta dévastant, (lbid.)
habileté pratique, en talent de ressources, en instinct de 576. rouerie , si ce mot peut être employé ici , les hommes les plus déliés parmi la race gallo-romaine. Ce n'était pas la mauvaise foi tudesque, ce mensonge brutal accompagné d'un gros rire * ; c'était quelque chose de plus raffiné et de plus pervers en même temps, un esprit d'intrigue universel , et en quelque sorte nomade , car il allait s'exerçant d'un bout à l'autre de la Gaule. Personne ne savait mieux que cet Austrasien pousser les autres dans un pas dangereux et s'en tirer à propos. On disait de lui que jamais il n'avait fait de serment à un ami, sans le trahir aussitôt , et c'est de là probablement que lui venait son surnom germanique 2 . Dans l'asile de Saint-Martin de Tours , au lieu de mener la vie habituelle d'un réfugié de distinction, c'est-à-dire de passer le jour à boire et à manger sans s'occuper d'autre chose , le duc Gonthramn était à l'affût de toutes les nouvelles, et s'informait du moindre événement pour tâcher de le mettre à profit. Il apprit d'une manière aussi prompte qu'exacte les mésaventures de Merowig , son ordination forcée et son exil au monastère de Saint-Calais. L'idée lui vint de bâtir sur ce fondement un projet de délivrance pour lui-même , d'inviter le fils de Hilperik à venir le joindre pour partager son asile et s'entendre avec lui sur les moyens de passer tous deux en Austrasie. Gonthramn-Bose comptait par là augmenter ses propres chances d'évasion , de celles beaucoup plus nombreuses que pourrait trouver le jeune prince dans le prestige de son rang et le dévouement de ses amis. Il confia
1 Ipsis prodenlibus Francis, quibua familiare est ridendo fldem frangere. (Flav. Vopisc, apud script, rer. gallic. et francic, 1. 1, p. 544.)
3 £o«i, en allemand moderne Bœse, signifie malin, méchant. — Verumtamen nulli amicorum sacramentum dédit, quod non prolinus omisisset. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. H, p. 344.)
57 son plan et ses espérances à un sous-diacre d'origine franke, nommé Rikulf, qui se chargea , par amitié pour lui, d'aller à Saint-Calais, et d'avoir, si] était possible, une entrevue avec Merowig * .
Pendant que le sous-diacre Rikulf s'acheminait vers la ville du Mans , Gaïlen , jeune guerrier frank , attaché à Merowig par le lien du vasselage et par la fraternité d'armes, guettait aux environs de Saint-Calais l'arrivée de l'escorte qui devait remettre le nouveau reclus aux mains de ses supérieurs et de ses geôliers. Dès qu'elle parut, une troupe de gens postés en embuscade fondit sur elle avec l'avantage du nombre , et la contraignit à prendre la fuite en abandonnant le prisonnier confié à sa garde 2 . Merowig, rendu à la liberté, quitta avec joie l'habit clérical pour reprendre le costume tout militaire de sa nation, la chaussure attachée par de longues courroies croisant sur la jambe, la tunique à manches courtes , serrée , tombant à peine jusqu'aux genoux , et le justaucorps de fourrures, sur lequel passait le baudrier d'où pendait î'épée *. C'est dans cet équipage que le messager de Gonthramn-Bose le rencontra incertain de la direction qu'il devait suivre pour se mettre tout à fait en sûreté. La proposition de Rikulf
1 Haec audiens Guntchramnus Boso, qui tune in basilica gancti Martini, ut diximus, resi débat, misitRiculfum subdiaconum , ut ei consilium occulte prœber et expe tend i basilicam sancti Martini. (Greg. Turon. Hist. Franc, lih. v, apud script, rer. galiie. etfrancic, t. II, p. 336.)
8 Ab alla parte Gailenuspuer ejus advenif. Cùmque parvum solutium qui eum ducebant haberent, ab ipso Gaileno in itlnere excussus e8t. (lbid.)
3 Quorum pedes primî perone setoso ta! os ad usque vinciebantur ; genua, crura , suraeque sine tegmine. Prœter hoc vestis alla , stricla, versicolor, vix appropinquons poplitibus exertis : manioœ sola bracbiorum principia vêlantes... Penduli ex humero gladii balleis supercurréntibus striiixeranl clausa bullatis latera rhenonibus. ( Sidon. Apollinnr. episl., apud script, rer. gallic. et francic.,t. I, p. 793.) — V. Monadii Sangallensis de geslis Caroli magni, lib. i, ibid., t. V, p. 434, et Vllam Caroli magni per Eginhardum scriptam, ibid., p. 98.
fut accueillie sans beaucoup d'examen; et le fils de Hîl- *76. perik , escorté cette fois par ses amis , prit aussitôt la route de Tours. Un manteau de voyage , dont le capuchon se rabattait sur sa tête, lui servait de préservatif contre Tétonnenient et les risées qu'aurait excités la vue de cette tête de clerc sur les épaules d'un soldat. Arrivé sous les murs de Tours , il mit pied à terre ; et , la tête toujours enveloppée dans le capuchon de son manteau , il marcha vers la basilique de Saint-Martin dont, en ce moment, toutes les portes étaient ouvertes '•
C'était un jour de fête solennelle, et l'évêque de Tours, qni officiait pontificalement , venait de donner aux fidèles la communion sous les deux espèces. Les pains qui s'étaient trouvés de reste après la consécration de l'eucharistie couvraient l'autel , rangés sur des nappes à côté du grand calice à deux anses qui contenait le vin. L'usage voulait qu'à la fin de la messe ces pains , non consacrés ei simplement bénits par le prêtre , fussent coupés en mor-» ceaux et distribués entre les assistants; on appelait cela donner les eulogies. L'assemblée entière , à l'exception des personnes excommuniées, avait part à cette distribution faite par les diacres , comme celle de l'eucharistie était faite parle prêtre ou l'évêque officiant 2 . Après avoir parcouru la basilique , en donnant à chacun sa portion de
1 Opertoque capite, indutusque veste sœculari, beati Marlini lemplum expetil. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud scripl.rcr. gallic. et francic, t. II, p. 939.) — Ces mois : opertoque capite, se trouvent éclair» cis dans le sens que je leur attribue par le passage suivant du même auteur : Et tecto capite ne agnoscaris silvam pelé.,, et Me accepto consilio, dum obtecto capite fugere niterelur, extracto quidam gladio caput ejus cum cueullo decidit. ( Lib. vu, p. 310). — L'usage des manteaux à capuchon avait passé des Gaules à Rome. Voyez les satires de Juvénal, passiin, elle père Montfaucon, Antiquité expliquée.
2 Nobis autem misses celehranlibus in sanctam basilicam, a porta reperiens oslia, ingressus est. (Greg. Turon. , loc. supr. cit.)— Prœfatio D. Theod. Ruinart ad Greg. Turon. HisJU Franc, ibid., p. 95.
576. pain bénit, les diacres de Saint -Martin virent près des portes un homme qui leur était inconnu, et dont le visage à demi enveloppé semblait indiquer de sa part l'intention de ne pas se faire connaître; ils passèrent devant lui avec méfiance et sans lui rien offrir.
L'humeur du jeune Merowig, naturellement violente, s'était encore échauffée par les soucis et par la fatigue de la route. En se voyant privé d'une faveur que tous les assistants avaient obtenue , il tomba dans un accès de dépit furieux. Traversant la foule qui remplissait la nef de l'église , il pénétra jusque dans le chœur oh se trouvait Grégoire avec un autre évéque , Raghenemod , Frank d'origine, qui venait de succéder à saint Germain dans la métropole de Paris. Parvenu en face de l'estrade où siégeait Grégoire dans ses habits pontificaux , Merowig lui dit d'un ton brusque et impérieux : « Évéque , pourquoi « ne me donne-t-on pas des eulogies comme au reste des « fidèles? Dis-moi si je suis excommnnié 4 ?» A ces mots, il rejeta en arrière le capuchon de son manteau, et découvrit aux regards des assistants son visage rouge de colère, et l'étrange figure d'un soldat tonsuré.
L'évéque de Tours n'eut pas de peine à reconnaître l'aîné des fils du roi Hilperik, car il l'avait vu souvent et savait déjà toute son histoire. Le jeune fugitif paraissait devant lui chargé d'une double infraction aux lois ecclésiastiques, le mariage à l'un des degrés prohibés, et la renonciation au caractère sacré de la prêtrise , faute si grave, que les casuistes, rigides lui donnaient le nom d'a-
1 Petiit, ut ei eulogias dare deberemus. Erat autem tune nobiscum Ragnemodus Parisiacœ sedis episcopus, qui sanclo Germano successerat. (Greg. Turon. Ilist. Franc, lib. y, apud script, rer. gai lie. el francic, t. Il , p. 239.) — En rendant le discours direct, j'ai employé une formule d'allocution très-commune dans l'Histoire de Grégoire de Tours : Quid tibi visum est, o eplscope, etc. — Voyez ci-après, Quatrième récit.
postasie. Dans l'état de culpabilité flagrante où le pla- 57». çaient le costume séculier et les armes qu'il avait sur lui , Merowig ne pouvait, sans passer par répreuve d'un jugement canonique , être admis ni à la communion du pain et du vin consacrés, ni même à celle du pain simplement bénit , qui était comme une figure de l'autre. C'est ce que répondit révoque Grégoire avec son calme et sa dignité ordinaires. Mais sa parole à la fois grave et douce ne réussit qu'à augmenter l'emportement du jeune homme qui, perdant toute mesure et tout respect pour la sainteté du lieu, s'écpia : a Tu n'as pas le pouvoir de me suspendre de la a communion chrétienne, sans l'aveu de tes frères les évêa ques, et si, de ton autorité privée, tu me retranches a de ta communion, je me conduirai en excommunié, je a tuerai quelqu'un ici '.a Ces mots prononcés d'un ton farouche épouvantèrent l'auditoire , et firent sur Pévêque une impression de tristesse profonde. Craignant de pousser à bout la frénésie de ce jeune barbare , et d'amener ainsi de grands malheurs, il céda par nécessité; et après avoir, pour sauver au moins les formes légales, délibéré quelque temps avec son collègue de Paris , il fit donner à Merowig les eulogies qu'il réclamait *.
Dès que le fils de Hilperik, avec Gaïlen , son frère d'armes, ses jeunes compagnons et de nombreux serviteurs, eut pris un logement dans le parvis de la basilique de Saint-Martin , l'évéque de Tours se hâta de remplir cer-
1 Quodcùm refutaremus, ipse clamare cœpil et dicere, quod non recte eum a commun io ne aine fratrum connivenlia suspenderemus... Minabatur enim aliquos de populo nostro inlerflcere, si communionem nostram non meruisset. ( Greg. Turon. Hiat. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. clfrancic, t. II , p. S39.)
a Illo autem hœc dicente, cum consensu fralris qui prsesens erat, contestais causa canonica, euiogias a nobis accepil. Yeritus autern sum, ne dum unum a communione su&pendebam, in multos existerem homicida, ( Ibid.)
57e. taines formalités qu'exigeait la loi romaine , et dont la principale consistait pour lui à déclarer au magistrat compétent et à la partie civile l'arrivée de chaque nouveau ré* fugié 4 . Dans la cause présente, il n'y avait d'autre juge et d'autre partie intéressée que le roi Hilperik; c'était donc à lui que la déclaration devait être faite , quelle que fût d'ailleurs la nécessité d'adoucir par des actes de déférence l'aigreur de son ressentiment. Un diacre de ¥ église métropolitaine de Tours partit pour Soissons , ville royale de Neustrie , avec la mission de faire un récit exact de lotit ce qui venait d'avoir lieu. Il eut pour compagnon, dans cetie ambassade, un parent de l'évéque, appelé Nicetius, qui se rendait à la cour de Hilperik pour des affaires personnelles 2 .
Arrivés au palais de Soissons, et admis ensemble à Tau* dience royale , ils commençaient à exposer les motifs dé leur voyage, lorsque Fredegonde survint et dit : « Ce sont « des espions, ils viennent s'informer ici de ce que fait le a roi , afin d'aller ensuite le rapporter à Merowig. » Ces paroles suffirent pour mettre en émoi l'esprit soupçonneux de Hilperik; l'ordre fut donné aussitôt d'arrêter Nicetius et le diacre porteur du message. On les dépouilla de tout l'argent qu'ils avaient sur eux , et on les conduisit aux extrémités du royaume , d'où ils ne revinrent l'un et l'antre qu'après un exil de sept mois 1 . Pendant que le messager et le parent de Grégoire de Tours se voyaient traiter d'une
1 Loi de l'empereur Léon pour les asiles (466). — Voyez Histoire ecclésiastique de Fleury, t. VI , p. 562.
* Nicetius vir neptis meœ, propriam habens causam , ad Chilpericum regem abiit cum diacono nostro, qui régi fugam Merovechi narraret. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, a pud script, rer. gallic. et francic., t. II, p. 239.)
3 Quibus visls , Fredegundis regina ail : « Exploralores sunt , et ad « sciscitandum quid agal rex ad venerunt, ut sciant quid Merovecho re- « nuntienl. » Et slatim exspoliatos in exilium retrudi praecepit, de quo
si rude manière, lui-même reçut de la part du roi Hilperik aw. une dépêche conçue en ces termes : « Chassez l'apostat a hors de votre basilique, sinon j'irai brûler tout le pays.» L'évéque répondit simplement qu'une pareille chose n'avait jamais eu lieu, pas même au temps des rois goths qui étaient hérétiques, et qu'ainsi elle ne se ferait pas dans un temps de véritable foi chrétienne. Obligé par cette réponse de passer de la menace à l'effet , Hilperik se décida, mais avec mollesse ; et grâce à l'instigation de Fredegonde, qui n'avait aucune peur du sacrilège, il fut résolu que des troupes seraient rassemblées , et que le roi lui-môme se mettrait à leur tête pour aller châtier la ville de Tours et forcer l'asile de Saint-Martin * .
En apprenant la nouvelle de ces préparatifs, Merowig fut saisi d'une terreur dont l'expression se colorait d'un sentiment religieux, « A Dieu ne plaise , s'éeria-t-il , que « la sainte basilique de mon seigneur Martin subisse au- « cune violence, ou que son pays soit désolé à cause de a moi ! » U voulait partir sur-le-champ avec Gonthramn- Bose et tâcher de gagner l' Austrasie , où il se flattait de trouver auprès de Brunehilde un asile sûr, du repos, des richesses et toutes les jouissances du pouvoir; mais rien n'était prêt pour ce long voyage ; ils n'avaient encore ni assez d'hommes autour d'eux ni assez de relations au dehors. L'avis de Gonthramn fut qu'il fallait attendre et ne pas se jeter, par crainte du péril , dans un péril beaucoup
mense seplimo expleto relaxati sur» t. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, I. Il, p. 23$.)
1 Igitur Cbil péri eus nuntios ad nos direxit, dicens.* « Ejicite aposla- « tam iilum de basilica, gin au te m, totam regionem illam igni suooin- ■ dam » Cùmque nos recripsissemus impossibile esse quod temporibus hœreUcorum non fuerat christianorum nunc temporibus deri, ipse exercitum cofumovet. (Ibid.)
576. plus grand â . Incapable de rien tenter sans le concours de son nouvel ami, le jeune prince cherchait un remède à ses anxiétés dans des actes de dévotion fervente qui ne lui étaient pas ordinaires. Il résolut de passer toute une nuit en prières dans le sanctuaire de la basilique , et faisant apporter avec lui ses effets lés plus précieux, il les déposa comme offrande sur le tombeau de saint Martin ; puis , s'agenouillant près du sépulcre , il pria le saint de venir à son secours, de lui accorder ses bonnes grâces, de faire que la liberté lui fût promptement rendue; et qu'un jour il devînt roi 2 .
Ces deux souhaits , pour Merowig , n'allaient guère l'un sans l'autre, et le dernier, à ce qu'il semble, jouait un assez grand rôle dans ses conversations avec Gonthramn- Bose et dans les projets qu'ils faisaient en commun. Gonthramn, plein de confiance dans les ressources de son esprit, invoquait rarement l'appui des saints; mais, en revanche, il avait recours aux diseurs de bonne aventure, afin d'éprouver par leur science la justesse de ses combinaisons. Laissant donc Merowig prier seul, il dépécha l'un de ses serviteurs vers une femme , très-habile à ce qu'il disait , qui lui avait prédit , entre autres choses , Tannée , le jour et l'heure où devait mourir le roi Haribert 8 . Inter-
1 Cùm videret Merovechus patrem suum in hac deliberatione intentum, adsumto secum Guntchramno duce ad Brunichildem pergere cogitât, dicens .- • Absit ut propter meam personam basilica domini Martini « violentiam perferat, aut regio ejus per me captivitati subdatur. » (Greg. Turon. Hisl. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 240.)
3 Et ingressus basilicam , dum vigilias ageret, res quas secum taabebat, ad sepulchrum beati Martini exhibuit, orans ut sibi sanctus suceur - - reret, atque ei concederet gratiam suam , ut regnum accipere posset. (Ibid., p. 241 )
3 Tune direxit Guntcliramnus puerum ad mulierem quamdam, sibi jam cognitam a tempore Chariberti régis, habentem spiritum Pythonis,
rogée, au nom du duc Gonthramn , sur l'avenir qui lui 57e. était réservé à lui et au fils de Hilperik , la sorcière , qui probablement les connaissait bien tous deux, donna cette réponse adressée à Gonthramn lui-même : «Il arrivera que e le roi Hilperik trépassera dans Tannée, et que Merowig, « à l'exclusion de ses frères, obtiendra la royauté ; toi , a Gonthramn, tu seras pendant cinq ans duc de tout le « royaume; mais, à la sixième année, tu recevras par la « faveur du peuple, la dignité épiscopale dans une ville « située sur la rive gauche de la Loire ; et enfin tu sortiras a de ce monde vieux et plein de jours *. »
Gonthramn-Bose , qui passait sa vie à faire des dupes, était dupe lui-même de la friponnerie des sorciers et des devineresses. Il ressentit une grande joie de cette prophétie extravagante mais conforme , sans aucun doute , à ses rêves d'ambition et à ses désirs les plus intimes. Pensant que la ville indiquée si vaguement n'était autre que celle de Tours, et se voyant déjà en idée le successeur de Grégoire sur le trône pontifical , il eut soin de lui faire part, avec une satisfaction maligne, de sa bonne fortune à venir, car le titre d'évêque était fort envié des chefs barbares. Grégoire venait d'arriver à la basilique de Saint- Martin pour y célébrer l'office de la nuit , lorsque le duc austrasien lui fit son étrange confidence en homme convaincu du savoir infaillible de la prophétesse. L'évêque
ut ei quaeerant eventura narraret. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 240.)
1 Quae hœc ei per pueros mandata remisit .- « Futurum est enim ut « rex Chilpericus hoc anno deficiat, et Merovechus rex , excluais fratri- « bus, omne capiat regnum. Tu vero ducatum totius regni ejus annia « quinque tenebis. Sexto vero anno in una civilatum, quae super Ligeris « al v eu m si ta est in dexira ejus parte, favente populo, episcopntus gra- « tiam adipisceris...» (Ibid.) — Il faut entendre ici par les mots dexira parie la droite du fleuve en remontant son cours. V. Adriani Valesii Notitîam Galliarum.
nr*. répondit ; « C'est à Dieu qu'il faut demander de pareilles « choses, 9 et ne put s'empêcher de rire *. Mais cette vanité , aussi folie qu'insatiable , ramena douloureusement sa pensée sur les hommes et les misères de son temps. De triste* réflexions le préoccupèrent au milieu du chant des psaumes; et lorsque après l'office des vigiles , voulant prendre un peu de repos, il se fut mis au lit dans un appartement voisin de l'église, les crimes dont cette église semblait devoir être le théâtre dans la guerre contre nature allumée entre le père et le fils , tous les malheurs qu'il prévoyait sans pouvoir les conjurer, le poursuivirent en quelque sorte jusqu'au moment où il s'endormit. Durant le sommeil, les mêmes idées, traduites en images terribles, se présentèrent encore à son esprit. II vit un ange qui traversait les airs, planant au-dessus de la basilique et criant d'une voix lugubre : «Hélas ! hélas ! Dieu a frappé Htlperik « e{ tous ses fils ! pas un d'eux ne lui survivra et ne pos- « sédera son royaume a . » Ce songe parut à Grégoire une révélation de l'avenir bien autrement digne de foi que les réponses et tous les prestiges des devins.
Merowlg, léger et inconséquent par caractère, eut bientôt recours à des distractions plus d'accord avec ses habitudes turbulentes, que les veilles et les prières auprès des tombeaux des saints. La loi qui consacrait l'inviolabi-
1 Slatim ille vanitate elatus, tanquam si jam in cathedra Turonicœ eocleal» resideret, ad me h»c detulit verba. Cujus ego inridens stultitiam, dixi : « A Deo hœc poscenda sunt... » Mo quoque cum confusione diaeedente, valde inridebam hominem, qui talia credi putabat. (Greg. Turou. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et fraude, t. II , p. 240.)
» Vigiliis in basilica sancti antistHis celebralis, dum lectulo decubans obdormissem, vidi angelun per aéra volantem : cùmque super sanclam basilleara prœlerirct, voce magna ait: «Heu! heu! percussit Deus « Chilperieum, et omnes fllios ejus, nec superabit de his qui processe- « nuit ei lumbis ejus qui regat reguum illius in œternum. » ( Ibid )
lite des asiles religieux voulait que les réfugiés fussent we. pleinement libres de se procurer toute espèce de provi- I sions, afin qu'il fût impossible à ceux qui les poursuivaient de les prendre par la famine. Les prêtres de la basilique de Saint-Martin se chargeaient eux-mêmes de pourvoir des choses nécessaires à la vie leurs hôtes pauvres et sans domestiques. Le service des riches était fait tantôt par leurs gens qui allaient et venaient en toute liberté , tantôt par des hommes et par des femmes du dehors , dont la
* présence occasionnait souvent de l'embarras et du scandale. A toute heure, les cours du parvis et le péristyle de la basilique étaient remplis d'une foule affairée ou de promeneurs oisifs et curieux. A l'heure des repas, un bruit d'orgie, couvrant parfois le chant des offices , allait trou* bler les prêtres dans leurs stalles et les religieux au fond
* de leurs cellules. Quelquefois aussi les convives , pris de vin, se querellaient jusqu'à en venir aux coups, et des rixes sanglantes avaient lieu aux portes et même dans l'intérieur de l'église '.
Si de pareils désordres ne venaient point à la suite des
festins où Merowig cherchait à s'étourdir avec ses compa*
v gnons de refuge, la joie bruyante n'y manquait pas; des
* éclats de rire et de grossiers bons mots retentissaient dans la salle et accompagnaient surtout les noms de Hilperik et de Fredegonde. Merowig ne les ménageait pas plus l'un que l'autre. Il racontait les crimes de son père et les débauches de sa belle-mère, traitait Fredegonde d'infâme
» * Nam sœpe caedes infra ipsum atrium, quod ad pedes Beatl extat,
eiegit (Eborulfu9), exercens auidue ebrieiates ac van il a tes... Inlroeunte»
* puellœ, cum reliquis pueris ejus , suspiciebant picturaa parietum, rima* banturquc ornamenta beali iepulchri: quod val de facinoaorum religiosis erat.... hœc ille cùm port cœnam vino madidus advertissel... ...
Furibundus ingrediuir. ( Greg. Turon. Hiat. Franc, lib. vu, apud script, rer. galiic. et francic, t. II, p. 300.)
57«. prostituée, et Hilperik de mari imbécile, persécuteur de ses propres enfants, « Quoiqu'il y eût en cela beaucoup de « vrai, dit l'historien contemporain , je pense qu'il n'était a pas agréable à Dieu que de telles choses fussent divul- « guées par un fils f . » Cet historien , Grégoire de Tours lui-même, invité un jour à la table de Merowig, entendit de ses propres oreilles les scandaleux propos du jeune homme. A la fin du repas, Merowig, resté seul avec son pieux convive, se sentit en veine de dévotion et pria l'évoque de lui faire quelque lecture pour l'instruction de son âme. Grégoire prit le livre de Salomon , et l'ayant ouvert au hasard, il tomba sur le verset suivant : « L'œil « qu'un fils tourne contre son père lui sera arraché de la a tête par les corbeaux de la vallée. » Cette rencontre faite si à propos fut prise par l'évéque pour une seconde révélation de l'avenir, aussi menaçante que la première 2 .
Cependant Fredegonde, plus acharnée dans sa haine et plus active que son mari , résolut de prendre les devants sur l'expédition qui se préparait, et de faire assassiner Merowig au moyen d'un guet-apens. Le comte de Tours , Leudaste , qui tenait à s'assurer les bonnes grâces de la reine, et qui d'ailleurs avait à se venger du pillage commis dans sa maison Tannée précédente , s'offrit avec empressement pour exécuter ce meurtre. Comptant sur l'imprévoyance de celui qu'il voulait tuer par surprise, il
1 Mcrovechus vero de pâtre atque noverca multa cri mina loquebatur : quœ cùm ex parte vera easent, credo acceptum non fuisse Deo , ut hœo per ûlium vulgarentur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer gallic et francic, t. II , p. 240.)
* Quadam enim die, ad convivium ejus adscitus, dum pariter sedereiuus suppliciter petiit aliqua ad instructionem animae legi. Ego vero reeerato Salomonis libro, versiculum qui p ri m us occurril arripui, qui hsec continebat : « Oculum qui adversus adspexeril patrem , eflbdianteum « corvi de convallibus. » Illo quoque non intelligente, consideravi hune versiculum a Domino préparai um. ( Ibid.)
essaya différents stratagèmes pour l'attirer hors des limites 576. où s'arrêtait le droit d'asile ; mais il n'y réussit pas. Soit par un dépit sauvage, soit pour exciter la colère du jeune prince, jusqu'au point de lui faire perdre tout sentiment de prudence, il fit attaquer à main armée ses serviteurs dans les mes de la ville *. La plupart furent massacrés; et Merowig , saisi de fureur à cette nouvelle , serait allé tète baissée dans le piège, si le prudent Gonthramn ne l'eût retenu. Comme il s'emportait outre mesure, disant qu'il n'aurait de repos qu'après avoir châtié d'une manière sanglante le complaisant de Fredegonde, Gonthramn lui conseilla de diriger ses représailles d'un côté où le danger fût nul et le profit considérable, et de faire payer le coup, non à Leudaste, qui était sur ses gardes, mais à un autre, n'importe lequel , des amis du roi Hilperik ou des familiers de sa maison a .
Marileïf , premier médecin du roi , homme très-riche et d'un naturel peu belliqueux , se trouvait alors à Tours , venant de Soissons et se rendant à Poitiers, sa ville natale. Il avait avec lui très-peu de gens et beaucoup de bagage; et pour les jeunes guerriers , compagnons de Merowig, rien n'était plus facile que de l'enlever dans son hôtellerie. Ils y entrèrent en effet à l'improviste, et battirent cruellement le pacifique médecin qui , heureusement pour lui , parvint à s'échapper, et se réfugia presque nu dans la cathédrale , laissant aux mains des assaillants son or, son argent et le reste de son bagage \ Tout cela fut regardé
1 Leodastes tune cornes, cùm militas ei in amore Fredegundis insidias lenderet, ad extremum pueros ejus, qui in pago egressi fuerant, circumventos dolis gladio trueidavit, ipsumque interimere cupiens si reperire loco opportune) potuisset. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il , p. 240.) 3 Sed ille consilio usus Gonlchramni, et se ulcisci desiderans.. ./(Ibid.) 3 Redeunte Marileifo archiatro de prœsentia régis (eum) comprehendi
S7e. comme de bonne prise par le fila de Hilperik qui , satisfait du tour qu'il venait de jouer h son père et se croyant assez vengé, voulut montrer de la clémence. Sur la prière de Pévêque, il fit annoncer au pauvre Marileïf, qui n'osait plus sortir de son asile, qu'il était libre de continuer sa route f . Mais, au moment où Merowig s'applaudissait d'avoir pour compagnon de fortune et pour ami de cœur un homme aussi avisé que Gonthramn-Bose, oelui-ci n'hésitait pas à vendre ses services à la mortelle ennemie du jeune homme inconsidéré qui plaçait en lui toute sa confiance,
Loin de partager la haine que le roi Hilperik vouait au duc Gonthramn à cause du meurtre de Theodebert, Fredegonde lui savait gré de ce meurtre qui l'avait débarrassée d'un de $es beaux-fils, comme elle souhaitait de l'être des deux autres. Son intérêt en faveur du duo austrasien était devenu encore plus vif, depuis qu'elle entrevoyait la possibilité de le faire servir d'instrument pour la perte de Merowig« Gonthramn-Bose se chargeait peu volontiers d'une commission périlleuse \ mais le mauvais succès des tentatives du comte Leudaste , homme plus violent qu'adroit , détermina la reine à tourner les yeux vers celui qui pourrait , non pas exécuter de sa propre main , mais rendre infaillible par son astuce l'assassinat qu'elle méditait. Elle envoya dono près de Gonthramn une personne affidée qui lui remit de sa part ce message : « Si tu parviens à faire g sortir Merowig de la basilique , afin qu'on le tue, je te
prsecepit, caesumque gravisaime, ablato auro argentoque ejus.et reliquis rébus quassecum cxhibebat, nudum rcllquit. El interfecisset utique, sinon, inter manus cœdenUum elapsua. eoclesiam expetisset. (Greg. Turou. HisU Franc, lib, y, apud script, rer. gallîc. et francic, t. II, p. 2i0.)
1 Quem nos poatça indutum vestimenlis, oblenta vita, Pictavum remihuius. (Jlbid.)
« ferai un magnifique présent • . » Gonthramn-Bose ac- s?6. cepta de grand cœur ia proposition. Persuadé que l'habile Fi edegonde avait déjà pris toutes ses mesures , et que des meurtriers apostés faisaient le guet au* environs de Tours, il alla trouver Merowig, et lui dit du ton le plus enjoué : a Pourquoi menons-nous iei une vie de lâches et de pa- I * resseux , et refetons-nous tapis comme des hébétés au- . « tour de cette basilique ? Faisons venir nos chevaux , pre- « nons avec nous des chiens et des faucons , et allons à la . a chasse nous donner de l'exercice, respirer le grand atf « et jouir d'une belle vue a . »
Le besoin d'espace et d'air libre que ressentent si vivex ment les emprisonnés parlait au cœur de Merowig , et sa , facilité de caractère lui faisait approuver sans examen tout , ce que proposait son ami. Il accueillit avec la vivacité de I, son âge cette invitation attrayante. Les chevaux furent amenés sur-le-champ dans la cour de la basilique , et les deux réfugiés sortirent en complet équipage de chasse, portant leurs oiseaux sur le poing, escortés par leurs Serviteurs et suivis de leurs chiens tenus en laisse. Ils prirent pour but de leur promenade un domaine appartenant à l'église de Tours et situé au village de Jocundiactim, aujourd'hui Jouay, à peu de distance de la ville. Us passèrent ainsi tout le jour, chassant et courant ensemble, sans que Gonthramn donnât le moindre signe de préoccupation et
1 Misit ad Guntchramnum Bosonem Fredegundis regina , quaeque ei jam pro morte îheodobertl patrocinabatur, occulté dicens •- Si Merovechum ejicere potuerisde basilica Ut inlerficialur, magnum de me m uni» aecipies (Greg. Turoti. Hret. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 240.)
* At ille praesto pu tan s esse interfectores, ait ad JUerovechum : «tJl quid « hic quasi segnes et timidi residemus, et uthebetes circa basilicam hanc « occulimur ? veniant enim equi nostri, et acceptis accipilribus, cum ca- « nibus exerceamur venatlone, spectaculisque patulis jocundemur. » Hoc enimagebat callide, ut eum a sancta basilica separaret. (Ibid.)
n; 6. parût songer à autre chose qu'à se divertir de son mieux. Ce qu'il attendait n'arriva point; ni durant les courses de la journée , ni dans le trajet du retour, aucune troupe armée ne se présenta pour fondre sur Merowig, soit que les émissaires de Fredegonde ne fussent pas encore arrivés à Tours , soit que ses instructions eussent été mal suivies. Merowig rentra donc paisiblement dans l'enceinte qui lui servait d'asile, joyeux de sa liberté de quelques heures, et ne se doutant nullement qu'il eût été en danger de périr par la plus insigne trahison *•
L'armée qui devait marcher sur Tours était prête, mais quand il s'agit de partir, Hilperik devint tout à coup indécis et timoré; il aurait voulu savoir jusqu'à quel point allait en ce moment la susceptibilité de saint Martin contre les infracteurs de ses privilèges , et si le saint confesseur était en veine d'indulgence ou de colère. Comme personne au monde ne pouvait donner là-dessus la moindre information, le roi conçut l'étrange idée de s'adresser par écrit au saint lui-même, en sollicitant de sa part une réponse nette et positive. Il rédigea donc une lettre qui énonçait en manière de plaidoirie ses griefs paternels contre le meurtrier de son fils Theodcbert et faisait contre ce grand coupable un appel à la justice du saint. La requête avait pour conclusion cette demande péremptoire : « M'est-il permis « ou non de tirer Gonthramn hors de la basilique 2 ? » Une chose encore plus bizarre, c'est qu'il y avait là-dessous un
1 Egrcssi i laque, ut diximus, de basilica ad Jocundiacensem domum civitali proximam progrcssi sunt : sed a nemine Merovecbus nocilus est. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic., t. II, p. 244.)
2 El quia impelebatur tune Guntcbramnus de interilu, ut diximus, Theodoberli, misit Ch il péri eu s rex mintios et epislolam scriptam ad seputchrum gancti Martini, quœ tiabebat inserlum , ut ei beatus Marti nus rescriberet, utrum liceret extrabi Guntchrumnum de basilica e jus, an non. (Ibid.)
stratagème, et que le roi Hilperik voulait ruser avec son 576, correspondant céleste , se promettant bien , si la permission lui était donnée pour Gonthramn , d'en user également pour s'emparer de Merowig, dont il taisait le nom de peur d'effaroucher le saint. Cette singulière missive fut portée à Tours par un clerc de race franke, nommé Baudeghisel, qui la déposa sur le tombeau de saint Martin et mit à côté une feuille de papier blanc pour que le saint pût écrire sa réponse. Au bout de trois jours, le messager revint, et trouvant sur la pierre du sépulcre la feuille blanche telle qu'il l'y avait mise , sans le moindre signe d'écriture , il jugea que saint Martin refusait de s'expliquer, et retourna vers le roi Hilperik '.
Ce que le roi craignait par-dessus tout, c'était que Merowig n'allât rejoindre Brunehilde en Austrasie, et qu'aidé de ses conseils et de son argent, il ne réussit à se créer un parti nombreux parmi les Franks neustriens. Cette crainte l'emportait même, dans l'esprit de Hilperik, sur sa haine contre Gonthramn-Bose, envers lequel il se sentait des velléités de pardon , pourvu qu'il ne favorisât en rien le départ de son compagnon d'asile. De là naquit .un nouveau plan , où Hilperik se montre encore avec le même caractère de finesse lourde et méticuleuse. Ce plan consistait à tirer de Gonthramn, sans lequel Merowig, faute de ressources et de décision, était incapable d'entre* prendre son voyage, la promesse sous le serment de ne point sortir de la basilique sans en donner avis au roi. Le roi Hilperik comptait de cette manière être averti assez à
1 Sed Baudegiselus diaconus , qui hanc epistolam exhibuit, chartura puram eu m eaJem quum delulerat, ad sanctuin tumulum misit. Cùmquo per triduum expectasset, et nihil rescripli reciperet, redivit adChilpcricuin. (Greg. Turon. llist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic.t. ll,p. 241.)
m. temps pour pouvoir .intercepter les communications entre Tours et la frontière d'Austrasie. IJ envoya des émissaires parler secrètement à Gonthramn ; et, dans cette lutte de fourbe contre fourbe , celui-ci ne recula pas. Se fiant peu au* paroles de réconciliation que lui envoyait fïilperik , mais trouvant qu'il y avait Là peut-être une dernière chance de salut, si toutes les autres venaient à lui manquer, il prêta le serment qu'on lui demandai!;, et jura dans te sanctuaire même de la basilique, une main sur la nappe de soie qui couvrait le maître-autel 1 . Cela fait, il ne mit pas moins d'activité qu'auparavant à tout préparer dans le plus grand mystère pour une évasion inopinée.
577a Depuis le coup de fortune qui avait fait tomber entre les mains des réfugiés l'argent du médecin Marileïf , ces préparatifs marchaient rapidement. Des braves de profession , classe d'hommes que la conquête avait créée , s'offraient en foule pour servir d'escorte jusqu'au terme du voyage ; leur nombre s'éleva bientôt à plus de cinq cents. Avec une pareille force, l'évasion était facile et l'arrivée en Austfasie extrêmement probable. Gonthramn-Bose jugea qui] n'y avait plus de motif pour différer davantage , et, se gardant bien, malgré son serment, de faire donner au roi le moindre avis, il dit à Merowig qu'il fallait songer au départ. Merowig, faible et irrésolu lorsque la passion ne le soulevait pas , sur le point de risquer cette grande aventure, fléchit et retomba de nouveau dans ses anxiétés. « Mais, lui dit Gontbramn, est-ce que nous n'avons pas « pour nous les prédictions de la devineresse? » Le jeune
1 lUe vero misit alios, qui a Guntchramno sacramenta exigèrent, ut sine ejus scienlia basilieam non relinqueret. Qui, ambienler jurans, pallam altaris fidejussorem dédit nunquam se ex i ride sinejussione regia egressurum. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. galiic et francic., t. Il , p. 244.)
prince né fat pas rassuré, et, pour faire diversion à ses *n. tristes pressentiments , il voulut chercher à «ne meilleure source des informations sur l'avenir 4 .
Il y avait alors ou procédé de divination religieuse prohibé par les coaciles, mais pratiqué en Gaule, malgré cette défense , par les hommes les plus sages et les plus éclairés; Merowig s'avisa d'y recourir. U se rendit à la chapelle où était le tombeau de saint Martin, et posa sur le sépulcre toois des livces sainte, celui des Rois, le Psautier, et les Évangiles. Durant toute une nuit, il pria Dieu et le saint confesseur de lui faire connaître ce qui allait arriver, et s'il devait espérer ou non d'obtenir le royaume de soa père *. Ensuite il jeftna trois jours entiers, et, le quatrième, , revenant près du tombeau, H ouvrit les trois volumes l'un après l'autre. D'abord , ce fut le livre des Bois qu'il avait surtout htte d'interroger : il tomba sur une page en tête de laquelle se trouvait le verset suivant : < Parce que vous « avez abandonné le Seigneur votre Dieu pour suivre des « dieux étrangers , le Seigneur vous a livrés aux mains de «vos ennemis. » En ouvrant le livre des Psaumes, ï rencontra ce passage : « Tu les as renversés au moment oà ) « ils s'élevaient. Oh ! comment sont-ils tombés dans la v « désolation ! » Enfin , dans le livre des Évangiles , il lut ce verset : « Vous savez que la pâque se fera dans deux « jours et que le Fils de l'homme sera livré pour étire cru- « cifié 3 . » Pour celui qui, dans chacune de ces paroles,
. * Meroveobus vero non cradens Pylhonissœ..... {Greg. Tupou. Bist Franc, 1U>. v, apud script rer. gallic. et fraude, t. II, p. 241.)
1 Très libres super Sancti sepulchrnm posait, id est, PsaHerii, ftegotn, Kvangeliorum : et vigilans tota nocte, petiit ut sibi beatus confesser qui* eveniret ostenderet, et utrum possit regnum accipere, au non ut Domino indicante eognosceret. ( Ibid.)
3 Post haec continuât© tridvo In jejuniia , vigilus atque orationibi», ad beatuoo tumulum ilerum accedeos, revolvit ILbrum, qui eraA, Jtegum .-
577. croyait voir une réponse de Dieu même , il était impossible de rien imaginer de plus sinistre ; il y avait là de quoi ébranler une âme plus forte que celle du fils de Hilperik. Sous le poids de cette triple menace de trahison , de ruine et de mort violente, il resta comme accablé, et pleura longtemps à chaudes larmes auprès du tombeau de saint Martin 1 .
Gonthramn-Bose , qui s'en tenait à son oracle, et qui d'ailleurs ne trouvait là aucun sujet de crainte pour lui— même, persista dans sa résolution. A l'aide de cette in* fluence que les esprits décidés exercent d'une manière qu'on pourrait dire magnétique sur les caractères faibles et impressionnables , il raffermit si bien le courage de son jeune compagnon, que le départ eut lieu sans le moindre délai , et que Merowig monta à cheval d'un air tranquille et assuré. Gonthramn , dans ce moment décisif, avait à se faire une autre espèce de violence ; il allait se séparer de ses deux filles, réfugiées avec lui dans la basilique de Saint-Martin, et qu'il n'osait emmener à cause des hasards d'un si long trajet. Malgré son égoïsme profond et son imperturbable fourberie, on ne pouvait pas dire qu'il fût absolument dépourvu de bonnes qualités, et, parmi tant de vices , il avait au moins une vertu , celle de l'amour paternel 2 . La compagnie de ses filles lui était chère au plus haut degré. Pour les rejoindre, quand il se trouvait loin d'elles, il n'hésitait pas à exposer sa personne 3 et,
versus autem primu3 paginée quam reseravit , hic erat... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 344.) — • Voy. Rois, liv. m, chap. ix, y. 9; Ps. lxxii, v. 48; Ev. selon saint Mathieu, chap.xxvi, y. 2.
1 In his responsionibus illc confusus flens diutissime ad sepulchrum beali antislilis... (Greg. Turon., loc. supr. cit.)
3 Gunlchramnus vero alias sane bonus. Nam ad perjuria nimium pr¶tus erat... ( Ibid.)
s'il s'agissait de les garantir de quelque danger, il devenait 577. balailleur et hardi jusqu'à la témérité. Contraint de les laisser dans un asile que le roi Hilperik, devenu furieux , pouvait cesser de respecter, il se promit de venir les chercher lui-même, et ce fut avec cette pensée, la seule bonne qui pût germer dans son âme, qu'il franchit les limites consacrées, galopant à côté de Merowig f .
Près de six cents cavaliers , recrutés, selon toute apparence , parmi les aventuriers et les vagabonds du pays , soit Franks , soit Gaulois d'origine , accompagnaient les deux fugitifs. Longeant, du sud au nord , la rive gauche de la Loire , ils firent route en bon ordre sur les terres du roi Gonthramn. Arrivés près d'Orléans , il tournèrent vers l'est, pour éviter de passer par le royaume de Hilperik, et parvinrent sans obstacle jusqu'aux environs de la ville d'Auxerre; mais là s'arrêta leur bonne fortune. Erp ou Erpoald , comte de cette ville, refusa le passage, soit qu'il eût reçu quelque dépêche du roi Hilperik réclamant son assistance amicale, soit qu'il agît de son propre mouvement, pour maintenir la paix entre les deux royaumes. Il paraît que ce refus donna lieu à un combat dans lequel la troupe des deux proscrits eut complètement le dessous. Merowig , que la colère avait sans doute poussé à quelque imprudence, tomba entre les mains du comte Erpoald; mais Gonthramn , toujours habile à s'esquiver, battit en retraite avec les débris de sa petite armée 2 .
N'osant plus s'aventurer du côté du nord, il prit le parti de retourner sur ses pas et de gagner l'une des villes d'A-
1 Adsumto secum Guntchramno duce, cum quingentis aut eo amplius viris discessit. Egressus autem basilicam sanctam... (Grog. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. U\.)
3 Cùm iter ageret per Autisiodorense territorium, ab Erpone duce Guntchramni régis comprehensus est. (Ibid.)
977. qnitaine qui appartenaient, au royaume d'Austrasie. Lés approches de Tours étaient pour lui extrêmement dangereuses; il devait craindre que le brait de sa fuite n'eût décidé Hilperik à faire marcher ses troupes , et que la ville ne fût remplie de soldats. Mais toute sa prudence ne pré* valut point contre l'affeetion paternelle; au lien de passer au large, avec sa bande de fuyards peu nombreuse et mal armée , il alla droit à la basilique de Saint-Martin. Elle était gardée; il y entra par force et en sortit aussitôt, emmenant ses filles qu'il voulait mettre en sûreté hors du royaume de Hilperik. Après ce coup de main audacieux, Gonthrajnn prit le chemin de Poitiers , ville qui était redevenue auslrasienne depuis la victoire de Mummolus. H y arriva sans aucun accident, installa ses deux compagnes de voyage dans la basilique de Saint-Hilaire , et les quitta pour aller voir ce qui se passait en Austrasie *. De crainte d'une seconde mésaventure , il fil cette fois un long détour, et se dirigea vers le nord, par le Limousin, l 7 Auvergne et la route de Lyon à Metz.
Avant que le comte Ërpoald eût pu avertir le roi Gonthramn et recevoir ses ordres relativement au prisonnier, Merowig parvint à s'échapper du lieu où il était retenu. Il se réfugia dans la principale église de la ville d'Auxerre, dédiée à saint Germain, l'apôtre des Bretons, et s'y établit en sûreté, comme à Tours, sous la protection du droit d'asile 9 . La nouvelle de sa fuite arriva au roi Gonthramn presque aussitôt que celle de son arrestation. C'était plus qu'il n'en fallait pour mécontenter m dernier point ce roi
1 Guntchramnus Doso Turonig eu m paucis armatis yeniens, fllias suas, quas in basilica sancta reliquerat, vi abstttlit, et eas uaqiro Pictavis civitatem, quœeral Childeberti régis, perdrait. (Greg. Turon. llist. Franc, ïib. v, apud script, rcr. gallic. et francic, t. II, p. 449.)
3 Cùmque ab eo Erpotrc detinerelur, casu nescio quo dilapsus, batrlicam sancti Germani iogrcssuâ C4t. ( Ibid., p. SU.)
timide et pacifique dont le soin principal était de se tenir en. en dehors de toutes lès querelles qui pouvaient naître atntour de lui. Il craignait que le séjour de Merowig dans son royaume ne lui suscitât une foule d'embarras, et aurait voulu de deux choses l'une, on qu'on laissât passer tranquillement le fils de Hilperik, ou qu'on le retint sons bonne garde. Accusant à la fois Erpoald d'excès de zèle et de maladresse, il le manda sur-le-champ auprès de toi; et lorsque le comte voulut répondre et justifier sa conduite , le roi l'interrompit en disant ? a Tu as arrêté celui a que mon frère appelle son ennemi; mais si ton mten- « tion était sérieuse , il fallait m'amener le prisonnier sans « perdre dé temps , sinon, tu ne devais pas toucher à un a homme que tu ne voulais pas garder •. »
L'expression ambiguë de ces reproches prouvait, de la part du roi Gonthramn, autant de répugnance à prendre parti contre le fils que de crainte de se brouiller avec le père. Il fit tomber sur le eomte Erpoald le poids de sa mauvaise humeur , et, non content de le destituer de son office, il le condamna de plus à une amende de sept cents pièces d'or 3 . Il paraît qu'en dépit des messages et des instances de Hilperik , Gonthramn ne prit aucune mesure pour inquiéter le réfugié dans son nouvel asile, et que, bien loin de là , sans se compromettre et en sauvant les apparences , il agit de façon que Merowig trouvât promptement l'occasion de s'évader et de continuer son voyage. En effet, après deux mois de séjour dans la basilique d'Auxerre, le jeune prince partit accompagné de son fidèle
1 « Retinuisti, ut ait frater meus, inimicum saura .» quod si hoc fecere . « cogitibas, ad me eum debuisti prius adducere : gin autem atiud , nec
« tangere debueras quem tenere dissimuiabaa. » ( Greg. Turon. Hist. Franc, lit», y, apud script, rer. galiic. et francic., t. II, p. *4I.)
2 Gunlchramnus rex in ira com motus Erponem septingentis aurefe damnât, et ab honore rcmovet. (Ibid.)
577. Gaïlen , et, cette fois, les routes lui furent ouvertes. II mit enfin le pied sur la terre d'Austrasie % où il espérait trouver le repos, des amis, les joies du mariage et tous les honneurs attachés au titre d'époux d'une reine, mais où l'attendaient seulement de nouvelles traverses et des malheurs qui ne devaient finir qu'avec sa vie '..
Le royaume d'Austrasie, gouverné au nom d'un enfant par un conseil de seigneurs et d'évêques , était alors le théâtre de troubles continuels et de dissensions violentes. L'absence de tout frein légal et le déchaînement des volontés individuelles s'y faisaient sentir plus fortement que dans aucune autre portion de la Gaule. Il n'y avait à cet égard aucune distinction de race ni d'État ; Barbares ou Romains, prélats ou chefs militaires, tous les hommes qui se croyaient forts par le pouvoir ou la richesse luttaient à qui mieux mieux de turbulence et d'ambition. Divisés en factions rivales, ils ne s'accordaient qu'en une seule chose, leur haine acharnée contre Brunehilde à qui ils voulaient enlever toute influence sur le gouvernement de son fils. Cette aristocratie redoutable avait pour principaux chefs Tévêque de Reims jEgidius, notoirement vendu au roi de Neustrie, et le duc Raukhing, le plus riche des Austrasiens, caractère typique, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui faisait le mal par goût, comme les autres Barbares le faisaient par passion ou par intérêt 2 . On racontait de lui des traits d'une cruauté vraiment fabuleuse, comme ceux que la tradition populaire impute à quelques châtelains des
1 MeroYCchuft pr ope duos menses ad antedicfam basilicam rcsidens, fugam iniit, et ad Drunichildem reginam usquc pervenit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 244.)
2 Rauchingus vir omni vanitate repletus , superbia tumidus, elatione prolervus : qui se ita cum subjectisagebat, ut non cognosceret in se aliquid humanitatis habere, sod ultra modum humanœ maliciœ atque slulliliae in suos dc&œ viens ncf.mda mala gerebat. (Ibid., p. 233.)
temps féodaux et dont le souvenir resle attaché aux ruines 577< de leurs donjons. Lorsqu'il soupait, éclairé par un esclave qui tenait à la main une torche de cire , un de ses jeux favoris était de forcer le pauvre esclave à éteindre son flambeau contre ses jambes nues, puis à le rallumer et à l'éteindre encore plusieurs fois de la môme manière. Plus la brûlure était profonde , plus le duc Raukhing s'amusait et riait des contorsions du malheureux soumis à cette espèce de torture '. Il fit enterrer vifs, dans la même fosse, deux de ses colons, un jeune homme et une jeune fille, coupables de s'être mariés sans son aveu, et qu'à la prière d'un prêtre il avait juré de ne point séparer, a J'ai tenu « mon serment , disait-il avec un ricanement féroce ; ifs « sont ensemble pour l'éternité *• »
Cet homme terrible, dont l'insolence envers la reine Brunehilde passait toute mesure, et dont la conduite était une rébellion permanente , avait pour acolytes ordinaires Bertefred et Ursio, l'un, Germain d'origine, l'autre fils d'un Gallo-Romain , mais imbu à fond de la rudesse et de fa violence des mœurs germaniques. Dans leur opposition sauvage , ils s'attaquaient non-seulement à la reine , mais à quiconque tâchait de s'entendre avec elle pour le maintien de l'ordre et de la paix publique. Ils en voulaient surtout au Romain Lupus , duc de Champagne ou de la campagne rémoise, administrateur sévère et vigilant, nourri
1 Nam si ante eum, ut adsolet, convivio urentem puer cereum tenuisset, nudari ejus tibias faciebat, alquc lamdiu in bis cereum comprimi , donec lumine privaretur : iterurn cùm i ni u mina tus fuisset, simili ter faciebat , usque dum totae tibiœ famuli tenenlis exurerentur ; fiebatque ut boc fiente, iste magna lœtitia cYultaret. (Greg. Turon. Hist. Franc, apud script, rer. gallic. et francict. II, p. 334.)
3 Sepelevitque eos vi ventes dicens : « Quia non frustravi juramentum « meum, ut non separarentur hi in sempiternum... » In talibus enim operibus valde nequiqsimus erat, nullam aliam habens potius ulilitatem, nisi in cacbinnis ac dolis. ( Ibid )
577. des vieilles traditions du gouvernement impérial * . Presque chaque jour, les domaines de Lupus étaient dévastés , ses maisons pillées et sa vie menacée par la faction du duc Raukbing. Une fois, Ursio et Bertefred, suivis d'une troupe de cavaliers , fondirent sur lui et sur ses gens, aux portes mêmes du palais où le jeune roi logeait avec sa mère. Attirée par le tumulte , Brunehilde accourut , et , se jetant avec courage au milieu des cavaliers armés , elle cria aux chefs des assaillants : « Pourquoi attaquer ainsi un homme ce innocent? Ne faites point ce mal, n'engagez pas un « combat qui serait la ruine du pays. — Femme , lui a répondit Ursio avec un accent de fierté brutale , retire- « toi ; qu'il te suffise d'avoir gouverné du vivant de ton « mari ; c'est ton fils qui règne maintenant , et c'est notre « tutelle et non la tienne qui fait la sûreté du royaume. « Rètire-toi donc, ou nous allons t'écraser sous les pieds « de nos chevaux 2 . »
Cette situation des choses en Austrasie répondait mal aux espérances dont s'était bercé Merowig; son illusion ne fut pas de longue durée. A peine arrivé à Metz , capitale du royaume , il reçut du conseil de régence Tordre de repartir sqr-le-champ , si toutefois même il lui fut permis d'entrer dans la ville. Les chefs ambitieux qui traitaient
1 Mis eonsulibus romana potentia Allait ;
Tu duce sed nobis hic modo Borna redit.
Justitia florente, favent, te judice, leges , Causarumque aequo pondère libra manet...
( Fortuoati carmen de Lupo duce, apud script, rer, gallic. et francic, t II, p. 544.)
2 Hseç il la loquente, respondit Ursio . « Recède a nobis, o mulfer, « Bufficiat tibi sub viro tenuisse regnum. Hune autem filius tuus régnât: « regnumque ejus non tua, sed nostra tuitione salvatur. Tu vero recède a « nobis, ne te un gui se equorum noslrorum cum terra confodiant.» (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 267 )
Brunehilde comme une étrangère sans droits et sans pou- 577. voir , n'étaient pas gens à supporter la présence d'un mari de cette reine qu'ils craignaient en feignant de la mépriser. Plus elle fit d'instances et de prières pour que Merowig fût accueilli avec hospitalité et pût vivre en paix auprès d'elle, plus ceux qui gouvernaient au nom du jeune roi se montrèrent durs et intraitables. Ils avaient pour prétexte le danger d'une rupture avec le roi de Neustrie ; ils ne manquèrent pas de s'en prévaloir, et leur condescendance pour les affections de la reine se borna à congédier simplement le fils de Hilperik , sans lui faire de violence ou le livrer à son père- 1 .
Privé de son dernier espoir de refuge, Merowig reprit le chemin qu'il venait de suivre; mais, avant de passer la frontière du royaume de Gonthramn, il s'écarta de la grande route et se mit à errer de village en village à travers la campagne rémoise. Il allait à l'aventure, marchant de nuit et se cachant le jour, évitant surtout de se montrer aux gens de haute condition qui auraient pu le reconnaître , craignant la trahison , exposé à toutes sortes de misères , et n'ayant pour l'avenir d'autre perspective que celle de regagner, sous un déguisement, l'asile de Saipt- Martin de Tours. Dès qu'on eut perdu sa trace , on pensa qu'il avait pris ce dernier parti , et le bruit en courut jusqu'en Neustrie 2 .
Sur ce bruit, le roi Hilperik fit aussitôt marcher son armée , pour occuper la ville de Tours et garder l'abbaye
1 Sed ab Austrasiis non est collectas. (Greg. Turon. Hist. Franc., )ib. y, apud script, rcr. gallic. et fruncic, t. II , p. 344.) — Adriani Valesii fier, francic., lib. x, p. 83.
* Merovechus vero du m in Rcmensi campania latilarel, nec palam se Austrasiis crederet. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ▼, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 246.) — Post bseesonuit, quod Merovechus iterum basilicam sancli Martini conaretur expetere. (Ibid.)
577. de Saint-Martin. L'armée parvenue en Touraine se mît à piller, à dévaster et même à incendier la contrée , sans épargner le bien des églises. Toutes sortes de rapines furent commises dans les bâtiments de l'abbaye , où une garnison était cantonnée ; des postes de soldats bivouaquaient à toutes les issues de la basilique. De jour comme de nuit , les portes en restaient closes, à l'exception d'une seule par laquelle un petit nombre de clercs avaient la permission d'entrer pour chanter les offices : le peuple était exclu de l'église et privé du service divin '. En même temps que ces dispositions s'exécutaient pour couper la retraite au fugitif, le roi Hilperik, probablement avec l'aveu des seigneurs d'Austrasie, passa la frontière en armes , et fouilla tout le territoire où il était possible que Merowig se tînt caché. Traqué comme une bête fauve que des chasseurs poursuivent, le jeune homme réussit pourtant à échapper aux recherches de son père, grâce à la commisération des gens de bas étage Franks ou Romains d'origine, à qui seuls il pouvait se confier. Après avoir inutilement battu le pays et fait une promenade militaire le long de la forêt des Ardennes , Hilperik rentra dans son royaume, sans que la troupe qu'il conduisait à cette expédition de maréchaussée eût commis contre les habitants aucun acte d'hostilité 2 .
Pendant que Merowig se voyait réduit à mener la vie de
1 Exercitus aulem Chilperici régis usque Turonis accedens , regionem illam in prœdus mittit, succendit atque dévastât .- nec rébus sancti Martini pepercit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 244.)— Chilpericus vero custodiri basHicam jubet, et omnes claudi adilus. Custodes au te m unum oslium, per quod pauci clerici ad officium ingrederentur, rclinquentcs, reliqua ostia clausa lenebant, quod non sine taedio populis fuit. ( Ibid., p. 246.)
2 Pater vero ejus exercitum contra Campanenses commovit, putans cum ibidem occultari : sed nihii nocuit, nec eum poluit reperire. ( Ibid., p. 241).
proscrit et de vagabond , son ancien compagnon de for- 577. tune , Gonthramn-Bose , revenant de Poitiers , arriva en Austrasie. Il était, dans ce royaume, le seul homme de quelque importance dont le fils de Hilperik pût réclamer le secours ; et , sans doute , il ne tarda pas à connaître la retraite et tous les secrets du malheureux fugitif. Une fortune si complètement désespérée n'offrait à Gonthramn que deux perspectives entre lesquelles il n'avait pas coutume d'hésiter, un dévouement onéreux et les profits d'une trahison; ce fut pour la trahison qu'il se décida. Telle fut du moins l'opinion générale ; car, selon son habitude , il évita de se compromettre ouvertement , travaillant sous main , et jouant un rôle assez équivoque pour qu'il lui fût possible de nier avec assurance , si le complot ne réussissait pas. La reine Fredegonde, qui ne manquait jamais d'agir pour son compte , dès qu'il arrivait , ce qui n'était pas rare, que l'habileté de son mari fut en défaut, voyant le peu de succès de la chasse donnée à Merowig, résolut de recourir à d'autres moyens moins bruyants, mais plus infaillibles. Elle communiqua son projet à iEgidius, évêque de Reims, qui était avec elle en relation d'amitié et d'intrigues politiques; et, par l'entremise de ce dernier, Gonthramn-Bose reçut encore une fois de brillantes promesses et les instructions de la reine. Du concours de ces deux hommes avec l'implacable ennemie du fils de Hilperik, résulta contre lui une machination artistement combinée pour l'entraîner à sa perte , en le prenant par son plus grand faible , sa folle ambition de jeune homme et son impatience de régner '.
1 Loquebantur etiam tune homines , in hac circumvenlione Egidium episcopum et Guntchramnum Bosonem fuisse maximum caput, co quod Guntchramnus Fredegundis reginae occultis amiciliis potirelurpro inlerfeclione Theodoberti ; Bgidius vero, quod ei jam longo tempore esset
877. Pas hommes du pays de Thérouanne, le pays du dé— vouement à Fredegoqde , se rendirent eu Austrasie d'une manière mystérieuse pour avoir une entrevue avec te fils de Hilperik. Parvenus jusqu'à lui dans la retraite où il se cachait , ils lui remirent le message suivant au nom de leurs compatriotes : « Puisque ta chevelure a grandi, nous « voulons vous soumettre à toi , et nous sommes prêts à « abandonner ton père si tu viens au milieu de nous * . » Merowig saisit avidement cette espérance ; sur la foi de gens inconnus , mandataires suspects d'un simple canton de la Neustrie , il se crut assuré de détrôner son père. Il partit sur-le-champ pour Thérouanne , accompagné de quelques hommes dévoués en aveugles' à sa fortune , Gaïlen , son ami inséparable dans les bons et dans les mauvais jours , Gaukil , comte du palais d' Austrasie sous le roi Sighebert et maintenant tombé en disgrâce , enfin Grind et plusieurs autres que le chroniqueur ne nomme pas, mais qu'il qualifie du titre de braves 2 .
Ils s'aventurèrent sur le territoire neustrien, sans songer que , plus ils avançaient , plus la retraite devenait difficile. Aux confins du district sauvage qui s'étendait au nord d'Arras vers les côtes de l'Océan , ils trouvèrent ce qu'on leur avait promis , des troupes d'hommes qui les accueillirent en saluant de leurs cris le roi Merowig. Invités à se reposer dans une de ces fermes qu'habitait la population
carus... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib.Y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 246.)
1 Merovechus vero, aTarrabennensibus circumventusest, dicentibus, quod, relicto pâtre ejus Chilperico, ei se subjugarent, si ad eos accederet. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 246.) — Danihelem quondam clericum, caesarie capitis crescente, regem Franci constituuut. ( Erchanberti fragmentum, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 690.)
3 Qui velociter, adsumtis secum vîris fortissimis, ad eos venit. (Greg. Turon., loc supr. cil.)
ii:
franke, ils y entrèrent sans défiance: mais aussitôt les m. portes furent fermées sur eux, des gardes occupèrent toutes les issues, et des postes armés s'établirent autour de la maison comme autour d'une ville assiégée. En même temps, des courriers montèrent à cheval et firent diligence vers Soissons, pour annoncer au roi HUpearik que, ses ennemis ayant donné daqs le piège > il pouvait venir et dis-» poser d'eijx 1 .
Au bruit des portes barricadées et à la vue des dispositions militaires qui rendaient la sortie impossible, Merowig, saisi par le sentiment du danger, demeura pensif et abattu. Cette imagination d'homme du Nord, triste et rêveuse , qui formait le trait le plus saillant de son caractère , s'exalta pey à peu jusqu'au délire; il fut obsédé par des pensées de mort violente et d'horribles images de tortures et de supplices. Une profonde terreur du sort qui lui était réservé s'empara de lui avec de telles angoisses , que, désespérant de lout, il ne vit de recours que dans le suicide 2 . Mais le courage lui manquait pour se frapper lui-même , il eut besoin d'un autre bras que le sien, et, s'adressant à son frère d'armes : a Gaîlen, dit-il , jusqu'à « présent nous n'avons eu qu'une âme et qu'une pensée; « ne me laisse pas, je t'en conjure, à la merci de mes « ennemis; prends une épée et tue-moi.» Gaîlen, avec l'obéissance d'un vassal, tira le couteau qu'il portait à la ceinture , et frappa le jeune prince d'un coup mortel. Le roi Hilperik, qui arrivait en grande hâte pour s'empa-
1 Hi praparatos detegentes dolos, in villam eum quamdam eoncludunt, et circumseptum eum armalis, nuntios patri dirigunt Quod ilie audiena, il lue properare destinât. (Greg. Turon. Hist. Franc, Hb. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 246.)
2 Sed hic cùm in hospitiolo quodam retinerelur, timens ne ad vindictam inimicorum multaa lueret pœnas... (Ibid.)
577. rer de son fils, ne trouva de lui qu'un cadavre f . Gaïlen fut pris avec les autres compagnons de Merowig; il avait tenu à la vie par un reste d'espérance ou par une faiblesse inexplicable. Il y eut des personnes qui mirent en doute la vérité de quelques-uns de ces faits, et crurent que Fredegonde, allant droit au but, avait fait poignarder son beau-fils , et supposé un suicide pour ménager les scrupules paternels du roi. Au reste , les traitements affreux que subirent les compagnons de Merowig semblèrent justifier ses pressentiments pour lui-même et ses terreurs anticipées. Gaïlen périt mutilé de la manière la plus barbare ; on lui coupa les pieds, les mains, le nez et les oreilles; Grind eut les membres brisés sur une roue qui fut élevée en l'air et où il expira; Gaukil , le plus âgé des trois, fut le moins malheureux; on se contenta de lui trancher la tête 2 .
Ainsi Merowig porta la peine de sa déplorable intimité avec le meurtrier de son frère, et Gontbram-Bose devint pour la seconde fois l'instrument de cette destinée de mort qui pesait sur les fils de Hilperik. Il ne sentit pas sa conscience plus chargée qu'auparavant, et, comme l'oiseau de proie qui revient au nid après avoir terminé sa chasse, il s'inquiéta de ses deux filles qu'il avait laissées à Poitiers.
1 Vocato ad se Gaileno familiari suo, ait : > Una nobis usque nu ne et « anima et consilium fuit : rogo ne paliaris me manibus inimicorum « tradi .- sed accepta gladio in ruas in me. » Quod illenec dubitans, eu m cullro confodil. Adveniente aulem rege, mortuus est reperlus. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. galiie. et francic., t. II, p. 246.)
2 Extilerunt tune qui adsererent verba Merovechi , quae super i us diximùs , a régi n a fuisse conficla ; Merovechum vero ejus fuisse jussu clam inleremplum. Gailenum vero adprehensum, abscissis manibus et pedibus, auribus et narium summitalibus, et aliis muitis cruciatibus adfectum infeliciter necaverunt. Grindionem quoque, intextum rotae , in sublime sustulerunt. Gucilionem , qui quondam cornes palatii Sigiberli régis fuerat, abscisso capite interfecerunt. ( Ibid.)
En effet , celte ville venait de retomber au pouvoir du roi 577. de Neustrie ; le projet de conquête suspendu par la victoire de Mummolus avait été repris après un an d'interruption, 578. et Desiderius, à la tête d'une armée nombreuse, menaçait de nouveau toute l'Aquitaine. Ceux qui s'étaient le plus signalés par leur fidélité au roi Hildebert , ou contre lesquels le roi Hilperik avait quelques griefs particuliers, étaient arrêtés dans leurs maisons, et dirigés sous escorte vers le palais de Braine. On avait vu passer ainsi, sur la route de Tours à Soissons, le Romain Ennodius, comte de Poitiers , coupable d'avoir voulu défendre la ville, et le Frank Dak , fils de Dagarik, qui avait essayé de tenir la campagne comme chef de partisans *. En de pareilles circonstances , un retour à Poitiers était pour Gonthramn- Bose une entreprise singulièrement périlleuse; mais il ne calcula pas cette fois , et résolut de mettre à tout prix ses filles hors du danger d'être enlevées de leur asile. Accompagné de quelques amis , car il en trouvait toujours malgré ses trahisons multipliées, il prit le chemin du Midi par la route la plus sûre, parvint à Poitiers sans accident, et réussit avec non moins de bonheur à faire sortir ses deux filles de la basilique de Saint-Hilaire. Ce n'était pas tout , il fallait s'éloigner au plus vite et gagner promptement un lieu où nulle poursuite ne fût plus à craindre : Gonlhramn et ses amis, sans perdre de temps, remontèrent à cheval , et sortirent de Poitiers par la porte qui s'ouvrait sur le chemin de Tours a .
1 Chilpericus quoque rex Pictavum pervasit, atque nepotis sui homïnes ab ejus sunt hominibus effugati. Ennodium ex comitatu ad régis prœsentiam perduxerunt... Cùm Dacco, Dagarici quondam fllius, relicto rege Chilperico, hue illucque vagaretur, a Dracoleno duce, qui dicebatur industrie, fraudulenter adprehensus est , quem vinclum ad Chilpcricum regem Brennacum deduxit... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. H, p. 246.)
3 His diebus Guntchramnus Bosofilias suas a Pictavo au ferre conabatur. ( lbid M p. «9.)
Histoire de Praelextatas, évêqae de Rouen.
677. Pendant que le fils du roi Hilperik , sans asile dans le royaume de son père et dans le royaume de son épouse , errait à travers les bruyères et les forêts de la Champagne, il n'y avait guère en Neustrie qu'un seul homme qui eût le courage de se dire hautement son ami. C'était l'évoque de Rouen Praetextatus qui, depuis le jour où il avait tenu le jeune prince sur les fonts de baptême, s'était lié à lui d'un de ces attachements dévoués, absolus, irréfléchis, dont une mère ou une nourrice semble seule capable. L'entraînement de sympathie aveugle qui l'avait conduit à favoriser, en dépit des lois de l'Église, la passion de Merowig pour la veuve de son oncle ne fit que s'accroître avec les malheurs qui furent la suite de cette passion inconsidérée. Ce fut au zèle de Praetextatus que selon, toute probabilité , le mari de Brunehilde dut les secours d'argent au moyen desquels il parvint à s'échapper de la basilique de Saint-Martin de Tours et à gagner la frontière d'Austrasie.
A la nouvelle du mauvais succès de cette évasion , l'évoque ne se découragea point; au contraire, il redoubla d'efforts pour procurer des amis et un asile au fugitif dont il était le père selon la religion , et que son propre père
persécutait. Il prenait peu de soin de dissimuler ses senti- 577. menls , et des démarches qui lui semblaient un devoir. Pas un homme tant soit peu considérable parmi les Franks qui habitaient son diocèse ne venait lui rendre visite sans qu'il entretint longuement le visiteur des infortunes de Merowig, sollicitant avec instance pour son filleul, pour son cher fils, comme il disait lui-même, de l'affection et un appui. Ces paroles étaient une sorte de refrain que , dans sa simplicité de cœur, il répétait sans cesse et mêlait à tous ses discours. S'il arrivait qu'il reçût un présent de quelque homme puissant ou riche , il s'empressait de le lui rendre au double, en lui faisant promettre de venir en aide à Merowig et de lui rester fidèle dans sa 'détresse '. Comme Pévêque de Rouen gardait peu de mesure dans ses propos et se confiait sans précaution à toutes sortes de gens, le roi Hilperik ne tarda pas à être informé de tout, soit par le bruit public, soit par d'officieux amis, et à recevoir des dénonciations mensongères ou du moins exagérées. On accusait Praetextatus de répandre des présents parmi le peuple pour l'exciter à la trahison', et d'our- . dir un complot contre le pouvoir et contre la personne du roi. Hilperik ressentit à cette nouvelle une de ces colères mêlées de crainte, durant lesquelles, incertain lui-même du parti qu'il fallait prendre, il s'abandonnait aux conseils et à la direction de Fredegonde. Depuis le jour où il était parvenu à séparer l'un de l'autre Merowig et Brunehilde , il avait presque pardonné à l'évêque Praetextatus la celébration de leur mariage ; mais Fredegonde , moins oublieuse que lui, et moins bornée dans ses passions à l'intérêt du moment, s'était prise contre l'évêque d'une haine profonde, d'une de ces haines qui, pour elle, ne
1 Greg. Turon. Hist Franc, lib. r, apud script, rer. gallic. cl francic, t 11 , p. SU et 245. - Adriani Vale&ii Rer. francic, lib. x , p. 89 et seq.
877. finissaient qu'avec la vie de celui qui avait eu le malheur de les exciter. Saisissant donc l'occasion , eUe persuada *ti roi de traduire Prsetextatus devant un concile d'évéques comme coupable 4e lèse-majesté selon la loi romaine , et de requérir, tout au moins , le châtinaeat de sou infraction aux canons de l'Église, si l'on ne parvenait pas $ lui trouver d'autre crime ' .
Praetextatus fut arrêté dans sa maison et conduit à la résidence royale , pour y sufcir un interrogatoire sur tes faits qui lui étaient imputés, et sur ses relations avec la reine Brunebilde depuis lie jour où elle était partie de Rouen pour retourner en Austrasie. I^es réponses 4e l'evêque apprirent qu'il n'avait pas entièrement vendu à cette reine les effets précieux quelle M avait confiés 4 son départ ; qu'il lui restait encore deux ballots remplis d'étoffes et de bijoux , qu'on évaluait à trois mille sous d'or, et, de plus , un sac de pièces d'or au nombre d'environ deux mille *. Joyeux d'une pareille découverte plus que de toute autre information, Hilperik .s'empressa de faire saisir ce dépôt et de le confisquer à son profit; puis il relégua Prœtextatus loin de son diocèse et soçs bonne garde jusqu'à la réunion du synode qui devait s'assembler pour le juger 8 .
1 Audiens Chilpericus quod PraelextatuS , ftothomagensis episcopus , contra utilitatem suam populis munera daret, èum ad se arcessiri praeccpit. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II , p. 348.)
2 Quo discusso, reperit cum eodem res Brunîchildis regtoœ commendala. ( lbid.) - Duo volucla speciebus et diversis ornameatis referla : quae adpreciabantur amplius quam tria millia solidorum. Sed et sacculum cura nomismatis auri pondère tenentem quasi millia duo. (lbid., p. 245.) — D'après l'évaluation donnée par M. Guérard , trois mille sols d'or équivalent à 27,840 fr., valeur intrinsèque , et à 298,590 fr., valeur relative.
3 Ipsisque (rébus) ablatis, eum in exsilio usque ad sacerdotalem audienliam retineri prœcepit. (Greg. Turon. flist. Franc., Itb. y, apud script, rer. gallic. et fraucic, 1. 11, p. 243.)
quatrième: récit. m
Des lettres de convocation adressées à tons les évoques 577. du royaume de Hilperik , leur enjoignirent de se rendre à
I Paris daps les derniers jours du printemps de l'année 577.
' Depuis kt mort de Sighebert, le roi de Neustrie regardait cette ville comme sa propriété , et ne tenait plus aucun
1 compte du serment qui lui en interdisait l'entrée. Soit que réeUeraemt U craignît quelque entreprise de la part des partisans secrets de Brunehilde et de Merowig , «oit pour faire plus d'impression sur l'esprit des juges de Prœtexta.tos, il fit te voyage de Soissons à Paris, accompagné d'une suite tellement nombreuse qu'elle pouvait passer pour une
i muée. Cette troupe établit son bivouac aux portes du logeaient du coi; c'était, selon toute apparence , l'ancien palais impérial dont les bâtiments s'élevaient au sud de ta cité de Paris sur la rive de la Seine. Sa façade orientale bordait la voie romaine qui , partant du petit pont de la Cité, se dirigeait vers le midi. Devant la principale entrée,
* une autre voie romaine tracée vers l'orient, mais tournant ensuite au sud-est , conduisait , à travers des champs de vigne 9 sur jle plateau le {dus élevé de la colline méridionale. Là se trouvait une église dédiée sous l'invocation des apôtres saint Pierre et saint Paul, et qui fut choisie pour salle d'audience synodale , probablement à cause de sa proximité de l'habitation royale et du cantonnement des troupes '.
Cette église, bâtie depuis un demi-siècle, renfermait les tombeaux du roi Chlodowig, de la* reine Chlothilde et de sainte Genovefe ou Geneviève. Chlodowig en avait ordonné la construction , à la prière de Chlothilde , au moment de son départ pour la guerre contre les Yisigoths ;
1 Voyez l'Histoire de Paris par Dulaure , t. I , aux articles Palais des Thermes, rue Saint-Jacques, rueGalande et rue de la Montagne-Sainte- Geneviève.
577. arrivé sur le terrain désigné , il avait lancé sa hache droit devant lui , afin qu'un jour on pût mesurer la force et la portée de son bras par la longueur de l'édifice 4 . C'était une deces basiliques du v e et du vi* siècle, plus remarquables par la richesse de leur décoration que par la grandeur de leurs proportions architectoniques , ornées à l'intérieur de colonnes de marbre , de mosaïques et de lambris peints et dorés, et à l'extérieur d'un toit de cuivre et d'un portique 2 . Le portique de l'église de Saint-Pierre consistait en trois galeries appliquées , Tune à la face antérieure du bâtiment, les deux autres à ses faces latérales. Ces galeries , dans toute leur longueur, étaient décorées de peintures à fresque , représentant les quatre phalanges des saints de l'ancienne et de la nouvelle loi , les patriarches , les prophètes , les martyrs et les confesseurs \
Tels sont les détails que fournissent les documents originaux sur le lieu où s'assembla ce concile , le cinquième de ceux qui furent tenus à Paris. Au jour fixé par les lettres de convocation, quarante-cinq évêques se réunirent dans la basilique de Saint-Pierre. Le roi vint, de son côté, à l'église ; il y entra accompagné de quelques-uns de ses leudes armés seulement de leurs épées ; et la foule des Franks, en complet équipage de guerre, s'arrêta sous le
1 Tune rcx projecit a se in directum bipennem suam, quod est francisca; et dixit : Fialur ecclesia bealorum aposiolorum , dum aucciliante Deo rêver Umur. (Gest. reg. Franc, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 554.)
a V. D. Theod. Ruinart, prœfat. ad Greg. Turon., p» 95 et 96. — Greg. Turon. Hist. Franc., lib. u, cap. xiy et tvi. — Fortunati carmiua , apud script, rer. gallic et francic, t. II , p. 479..— Ibid., t. III, p. 437.
3 Cui est porticus appiicata triplex; neenon et patriarcharum et prophetarum, et martyrum alque confessorum , veram vetusti temporis fidem, quœ sunt Iradita libris et historiarum paginis, piclura refert. (Script, rer. gallic et francic, t. 111, p. 370.) - V. Dulaure, Hist. de Paris, 1. 1, p. 277.
portique, dont elle occupa toutes les avenues. Le chœur 577. de la basilique formait, selon toute probabilité, l'enceinte réservée pour les juges , le plaignant et l'accusé ; on y voyait figurer, comme pièces de conviction, les deux ballots et le sac de pièces d'or saisis dans la maison de Praetextatus. Le roi, à son arrivée, les fit remarquer aux évêques en leur annonçant que ces objets devaient jouer un grand rôle dans la cause qui allait se débattre '. Les membres du synode, venus soit des villes qui formaient primitivement le partage du roi Hilperik, soit de celles qu'il avait conquises depuis la mort de son frère , étaient en partie Gaulois et en partie Franks d'origine. Parmi les premiers, de beaucoup les plus nombreux, se trouvaient Grégoire , évêque de Tours, Félix de Nantes, Domnolus du Mans, Honoratus d'Amiens, iEtherius de Lisieux et Pappolus de Chartres. Parmi les autres on voyait Raghenemod , évêque de Paris , Leudowald de Bayeux , Romahaire de Coutances, Marowig de Poitiers, Malulf deSenlis et Berthramn de Bordeaux; ce dernier fut, à ce qu'il semble, honoré par ses collègues de la dignité et des fonctions de président a .
C'était un homme de haute naissance , proche parent
1 Ostenderat autem nobis an te diem tertiam rex duo volucla... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 245.)
2 Conjuncto autem consilio, exhibilus est. Erant aulem episcopi qui advenerant apud Parisios, in basilica sancti Pétri apostoli. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic., t. II , p. 243.; - Ibid.,lib. vu, cap. xvi et passim. — On a objecté contre cette double énuméralion qu'au vi« siècle la physionomie , romaine ou tudesque, des noms propres n'est pas toujours un signe certain de l'origine des personnes; que déjà quelques noms germaniques se montrent dans des familles gallo-romaines. Je le sais parfaitement; mais ce sont là de rares exceptions qui ne détruisent point la règle. S'il n'est pas permis do prendre pour Franks , jusqu'à preuve du contraire , les personnages des temps mérovingiens qui portent des noms germaniques, et pour Gaulois ceux qui portent des noms romains, il n'y a plus d'histoire possible.
57?r - des rois par sa mère Ingheltrude, et devant à cette parenté un immense crédit et de grandes richesses. Il affectait la politesse et l'élégance des moeurs romaines; il aimait à se montrer en public dans un char à quatre chevaux, escorté par les jeunes clercs de son église , comme un patron en* touré de ses clients '.Ace goût de luxe et de pompe sénatoriale, Tévéque Berthramn joignait le goût de la poésie et composait des épigrammes latines qu'il offrait avec assurance à l'admiration des connaisseurs, quoiqu'elles fussent pleines de vers pillés et de fautes contre la mesure 2 . Pkis insinuant et plus adroit que ne l'étaient d'ordinaire les gens de race germanique , il avait conservé de leur caractère le penchant à la débauche sans pudeur et sans retenue. A l'exemple des rois ses parents , 11 prenait des servantes pour concubines, et, non content de cela, il cherchait des maîtresses parmi les femmes mariées \ Il passait pour entretenir un commerce adultère avec la reine Fredegonde , et soit pour cette raison , soit pour une autre cause , il avait épousé , de la manière la plus yive 4 les ressentiments de cette reine contre Tévéque de Rouen. En général , les prélats d'origine franke, peut-
1 Hue ego tftim famulans comitatu jungor eodem
Et mea membra cito dum veherentur equo...
( Fortunati carmen ad Bcrtechramnum Burdigal. episc , apud script, rer. gallic. et francic, t. Il , p. 487.)
2 Sed tamefl in vestro quœdam sermone notavi ,
Carminé de veteri furta novella loqui.
Ex quibus in paucis superaddita syliaba f régit, fit, pede laesa fluo , mu&ica clauda jacet.
(Ibid.)
3 Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vm, apnd script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 316. — Abstulisti uxorem meam cum famulisejus, et cece, quod sacerdotem non decet, tu cum ancillis meis, et illa cum famulis tuis dedecus adullerii perpetratis. (Greg. Turon., lib. ix, ibid., p. 352.) — Tum Berlhechramnus Burdigalensis civitatis episcopus cui hoc cum regina crimen impactum fuerat... ( Ibid., lib. y, p. 263.)
QUATRIÈME RÉCIT. 6a
être par Fhabitude du vasselage , inclinaient à donner gain m. de cause au roi en sacrifiant leur collègue. Les évèqaes romains avaient plus de sympathie pour l'accusé, plus de sentiment de la justice et plus de respect pour la dignité de leur ordre \ mais ils étaient effrayés par l'appareil militaire dont le roi Hilperik s'entourait , et surtout par la présence de Fredegonde, qui, se défiant, comme toujours ,* de l'habileté de son mari , était venue travailler elle-même à l'accomplissement de sa vengeance.
Lorsque l'accusé eut été introduit, et que l'audience fut ouverte , le roi se leva , et , au lieu de s'adresser aux juges , apostrophant brusquement son adversaire : «Évêg que , lut dit-il , comment t'es-tu avisé de marier mon a ennemi Merowig , lequel aurait dû n'être que mon fils , « avec sa tante , je veux dire avec la femme de son oncle ? a Est-ce que lu ignorais ce que les décrets des canons « ordonnent k cet égard? Et non-seulement tu es con- « vaincu d'avoir failli en ceta, mais encore tu as comploté a avec celui dont je parle , et distribué des présents pour a me faire assassiner. Tu as fait du fils un ennemi de son a père; tu as séduit le peuple par de l'argent, afin que nul a ne me gardât la fidélité qui m'est due; tu as voulu livrer « mon royaume entre les mains d'un autre *... » Ces derniers mots, prononcés avec force au milieu du silence général, parvinrent Jusqu'aux oreilles des guerriers franks qui , en station hors de l'église, se pressaient paç curiosité le long des portes qu'on avait fermées dès l'ouverture de la séance. A la voix du roi qui se disait trahi, eette mul-
1 Cui rex ait ; « Quid tibi visum est , o episcope , ut inimicum meum « Merovechum, qui fitiua esse débiterai, eum amita sua, id est patraisui ■ uxore, conjungeres ? An ignarus eras, quœ pro hae causa canonum sta- « tula sanxissent? » (Greg. Turon. Hist. Frante., lib. v, apurt script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 343.)
«77. titude armée répondit aussitôt par un murmure d'indignation et par des cris de mort contre le traître ; puis , s'exaltant jusqu'à la fureur, elle se mit en devoir d'enfoncer les portes pour faire irruption dans l'église et en arracher Tévêque afin de le lapider. Les membres du concile, épouvantés par ce tumulte inattendu, quittèrent leurs places , el il fallut que le roi lui-même se portât au-devant des assaillants pour les apaiser et les faire rentrer dans Tordre *.
L'assemblée ayant repris assez de calme pour que l'audience continuât, la parole fut donnée à l'évêque de Rouen pour sa justification. Il ne lui fut pas possible de se disculper d'avoir enfreint les lois canoniques dans la célébration du mariage; mais il nia formellement les faits de complot et de trahison que le roi venait de lui imputer. Alors Hilperik annonça qu'il avait des témoins à faire entendre, et ordonna qu'ils fussent introduits. Plusieurs hommes d'origine franke comparurent, tenant à la main différents objets de prix qu'ils mirent sous les yeux de l'accusé en lui disant : « Reconnais-tu ceci? voilà ce que « tu nous as donné pour que nous promissions fidélité à « Merowig 2 . » L'évêque , sans se déconcerter , répliqua : a Vous dites vrai, je vous ai fait plus d'une fois des pré- « sents, mais ce n'était pas afin que le roi fût chassé de a son royaume. Quand vous veniez m'offrir un beau che- « val ou quelque autre chose , pouvais-je me dispenser de
t Hœc eo dicente, infremuil mulliludo Francorum, voluitque ostia basilicae rumpere, quasi ut extract u m sacerdotem lapidibus urgeret: sed rex prohibuit fieri. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v , apud script, rer. gullic. et francic, t. II, p. 243.)
2 Cùmque Prœtextatus episcopus ea quœ rex dixerat facta negaret, advenerunt falsi testes, qui oslendebant species aliquas, dicentes : « Hœc « et hœc nobis dedisti, ut Merovecho fldem promittere deberemus. » (Ibid.)
« me montrer aussi généreux que vous-mêmes, et de vous sn. a rendre don pour don *? » Il y avait bien sous cette réponse un peu de réticence, quelque sincèse qu'elle Tût d'ailleurs ; mais la réalité d'une proposition de complot ne put être établie par des témoignages valables. La suite des débats n'amena aucune preuve à la charge de l'accusé ; et le roi , mécontent du peu de succès de cette première tentative, fit lever la séance et sortit de l'église pour retourner à son logement. Ses leudes le suivirent, et les évoques allèrent tous ensemble se reposer dans la sacristie a .
Pendant qu'ils étaient assis par groupes, causant familièrement , mais avec une certaine réserve , car ils se défiaient les uns des autres, un homme que la plupart d'entre eux ne connaissaient que de nom, se présenta sans être attendu. C'était Aëtius, Gaulois de naissance et archidiacre de l'Église de Paris. Après avoir salué les évéques , abordant avec une extrême précipitation le sujet d'entretien le plus épineux , il leur dit : a Écoutez-moi , prêtres du a Seigneur qui êtes ici réunis , l'occasion actuelle est a grande et importante pour vous. Ou vous allez vous ho- « norer de l'éclat d'une bonne renommée , ou bien vous a allez perdre dans l'opinion de tout le monde le titre de a ministres de Dieu. 11 s'agit de choisir; montrez-vous (s donc judicieux et fermes, et ne laissez pas périr votre a frère 3 . » Cette allocution fut suivie d'un profond silence;
1 Ad hœc ille dlcebat : « Vcrum enim dicilis vos a me saepius mune- « ralos» sed non hsec causa exstitit, ut rex ejiceretur a regno... » (Greg. Turon. Hist. Franc, lib.-v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 143.)
2 Recedente vero rege ad mclatum suum , nos collecll in unum sedebamus in secret ario basilicse Pétri, (lbid.)
3 Confabulantibnsque nobis, subito advenit Aëlius, archidiaconus parislacœ eeclesiœ , salulatlsque nobis, ait : « Auditc me, o sacerdotes Do- « mini, qui in unum collccti estis... » (lbid.)
m, les évéques, né sachant s'ils avaient dotant eux un provocateur envoyé par Fredegonde , ne répondirent qu'en posant le doigt sur leurs lèvres en signe de discrétion. Us se rappelaient avec terreur les cris féroces des guerriers franks , et les coups de leurs haches d'armes retentissant centre les portes de l'église. Presque tous , et les Gaulois en particulier, tremblaient de se voir signalés comme suspects à la loyauté ombrageuse de ces fougueux vassaux du roi; ils restèrent imiùobiles et comme stupéfaits sur leurs sièges 1 *
Mais Grégoire de Tours , plus fort de conscience que les autres , et indigné de cette pusillanimité , reprit pour son compte la harangue et les exhortations de l'archidiacre Àëtius. « Je vous en prie y dit-il , faites attention à mes « paroles, très-saints prêtres de Dieu, et surtout vous qui « êtes admis d'une manière intime dans la familiarité du « roi. Donnez-lui un conseil pieux et digne du caractère « sacerdotal; car il est à craindre que son acharnement « contre un ministre du Seigneur n'attire sur lui la colère « divine, et ne lui fasse perdre son royaume et sa gloire 2 . « Les évéques franks, auxquels ce discours s'adressait d'une manière spéciale, restèrent silencieux comme les autres, et Grégoire ajouta d'un ton ferme : a Souvenez-vous, mes c seigneurs et confrères , des paroles du prophète , qui « dit : Si la sentinelle, voyant venir l'épée, ne sonne point « de la trompette , et que l'épée vienne et ôte la vie à « quelqu'un , je redemanderai le sang de cet homme à la
1 Haec eo dicente, nullus sacerdotum ei quicquam respondrt. Timebant enim reginse furorem, cujus inslinctu haec agcbantur. Quibus intentîs, et ora digllo compri menti bus... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 343.)
3 Ego aio : « Adtenti estote , quœso, sermonibus meis, o sanetissimi « sacerdotes Dei, et prœsertim vos, qui familiariores esse régi videmini: « adhibete ei consilium sanctum et sacerdotale... » (Ibid.)
« sentinelle. » Ne gardez donc point le silence, mais par- m+ « lez haut, el mettez devant les yeux du roi son injustice,
^ « de peu* qu'il ne lui arrive malheur, et que vous n'en
f c soyez responsables *. » L'évéque s'arrêta pour attendre une réponse, mais aucun des assistants ne répondit mol*
t Ils s'empressèrent de quitter la place , les uns pour décliner toute part de complicité dans de semblables propos , et se mettre h couvert de l'orage qu'ils croyaient déjà voir fondre sur la tête de leur collègue , les autres , comme Berthramn et Raghenemod, pour aller faire leur cour au roi et lui porter des nouvelles 2 .
\ Hilperik ne tarda pas à être informé en détail de tout ce qui venait d'avoir lieu. Ses flatteurs lui dirent qu'il n'avait pas dans cette affaire, ce furent leurs propres paroles , de plus grand ennemi que l'évéque de Tours. Aussitôt le roi , saisi de colère, dépêcha un de ses courtisans pour aller en toute diligence chercher l'évéque et le
* lui amener. Grégoire obéit et suivit son conducteur d'un air tranquille et assuré s . Il trouva le roi hors du palais, sous une hutte construite en branchages, au milieu des tentes et des baraques de ses soldats. Hilperik se tenait debout ,
> ayant à sa droite Berthramn , l'évéque de Bordeaux , et à sa gauche Raghenemod, l'évéque de Paris, qui, tons les deux, venaient de jouer contre leur collègue le rôle
» de délateurs. Devant eux était un large banc couvert de
1 lUisvero silentibus adjeci : « Mementote, do mi ni mei sacerdotea, « verbi prophétie* quod ait: Si vider it speculator... » (Greg. Turon. Hi«t. Franc, )ib. v, apud script., rer. galiie. et francjc, 1. 11 , p. 313.)' — Ézéchiel, cap. xxxm , ?. 6.
2 Hœc me dicenle, non respondit ullus quicquam , sed erant omnea inlenti et stu pentes. Duo tamen adulalores ex ipsis, quod de episcopis
• dici dolendum est, nuntiaverunt régi... (Ibid., p. 244.)
3 Dicentes : « Quia nullum majorera inimicum in suis eausis quam me « haberet. » Illico unus ex aulicis cursu rapido ad ;mo repraesentantura dirigilur. ( Ibid.)
S77. pains, de viandes cuites et de différents mets destinés à être offerts à chaque nouvel arrivant; car l'usage et une sorte d'étiquette voulaient que personne ne quittât le roi , après une visite , sans prendre quelque chose à sa table '.
A la vue de l'homme qu'il avait mandé dans sa colère , et dont il connaissait le caractère inflexible devant la menace, Hilperik se composa pour mieux arriver à ses fins, et affectant, au lieu d'aigreur, un ton doux et facétieux : « évêque, dit-il, ton devoir est de dispenser la justice à « tous, et voilà que je ne puis l'obtenir de toi ; au lieu de « cela, je le vois bien, tu es de connivence avec l'ini- « quité , et tu donnes raison au proverbe : Le corbeau « n'arrache point l'œil au corbeau 2 » L'évêque ne jugea pas convenable de se prêter à la plaisanterie; mais avec ce respect traditionnel des anciens sujets de l'empire romain pour la puissance souveraine , respect qui , du moins chez lui , n'excluait ni la dignité personnelle , ni le sentiment de l'indépendance, il répondit gravement : « Si quelqu'un « de nous, ô roi , s'écarte du sentier de la justice , il peut a être corrigé par toi ; mais si c'est toi qui es en faute, qui « est-ce qui te reprendra? Nous te parlons, et si tu le « veux , tu nous écoutes ; mais si tu ne le veux pas, qui te a condamnera? celui-là seul qui a prononcé qu'il était la a justice même 3 . » Le roi l'interrompit et répliqua : « La
1 Cùmque venissem , stabat rex juxta tabernaculum ex ramis factura et ad dexteram ejus Berlecbramnus episcopus, ad lœvam vero Ragnemodus stabat , et erat ante eos scamnum pane desuper plénum cum diversis ferculis. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. 11, p. SU.)
' Visoque me rex ait : «0 episcope, justilîam cunclis lnrgiri debes, « et ecce ego justitiam a te non accipio ; sed, ut video, consentis iniqui- « tali, et implelur in teproverbium iliud, quod corvus oculum corvi non a eruil. » (Ibid.)
3 Ad hœc ego : « Si qute de nobis, o rex, justiliœ Iramilem transcen-
«justice, je l'ai trouvée auprès de tous, et ne puis la src. « trouver auprès de toi; mais je sais bien ce que je ferai a pour que tu sois noté parmi le peuple, et que tous saa chent que tu es un homme injuste. J'assemblerai les ha- « bitants de Tours, et je leur dirai : Élevez la voix contre « Grégoire , et criez qu'il est injuste et ne fait justice à «personne;* et pendant qu'ils crieront ainsi, j'ajouterai : « Moi qui suis roi, je ne puis obtenir justice de lui; com- « ment , vous autres qui êtes au-dessous de moi , l'ob- « tiendriez-vous ' ? »
Cette espèce d'hypocrisie pateline, par laquelle l'homme qui pouvait tout essayait de se faire passer pour opprimé, souleva dans le cœur de Grégoire un mépris qu'il eut peine à contenir, et qui fit prendre à sa parole une expression plus sèche et plus hautaine. «Si je suis injuste, reprit-il, « ce n'est pas toi qui le sais, c'est celui qui connaît ma « conscience et qui voit au fond des cœurs ; et quant aux « clameurs du peuple que tu auras ameuté, elles ne feront «rien, car chacun saura qu'elles viennent de toi. Mais « c'est assez là-dessus : tu as les lois et les canons, con- « sulte-les avec soin , et si tu n'observes pas ce qu'ils « ordonnent, sache que le jugement de Dieu est sur ta !« tête 2 .»
i Le roi sentit l'effet de ces paroles sévères; et comme
« (1ère volult, a te corrigi polest ; si vero tu excesseris, quis te corripiel ? « Loquimur enim tibi, sed si volueris audis, si autem nolucris, quis te « condemnabit? ... » (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 244.)
1 Ad hœc iiie, ut erat ab adulatoribus contra me accensus, ait : « Ctim « omnibus enim inveni justitiam, et tecum invenire non possum. Sed « scio quid faciam, ut noteris in populis... » ( Ibid.)
' Art hœc ego : « Quod sim injustus, tu nescis. Scït enim illo conscien- « liam meam, cui occulta cordis sunt manifesta. Quod vero falso clamore « populus te insultante vociferatur, nihii est, quia sciunt omnes a te hœc « emissa... » ( Ibid.)
fin. pour effacer de l'esprit de Grégoire l'impression fâcheuse qui les lui avait attirées, il prit un air de cajolerie, et montrant du doigt un vase rempli de bouillon qui se trouvait là parmi les pains, les plats de viandes et les coupes à boire, il dit : « Voici un potage que j'ai fait préparer à « ton intention , Ton n'y a mis autre chose que de la voce taille et quelque peu de pois chiches 4 . » Ces derniers mots étaient calculés pour flatter r amour-propre de révoque; car les saints personnages de ce temps , et en général ceux qui aspiraient à la perfection chrétienne, s'abstenaient de la grosse viande comme trop substantielle, et ne vivaient que de légumes , de poisson et de volaille. Grégoire ne fut point dupe de ce nouvel artifice ; et faisant de la tète un signe de refus , il répondit : a Notre nourrice ture doit être de faire la volonté de Dieu, et non de a prendre plaisir à une chère délicate. Toi qui taxes les « autres d'injustice , commence par promettre que tu ne « laisseras pas de côté la loi et les canons, et nous croirons « que c'est la justice que tu poursuis 2 . » Le roi, qui tenait à ne point rompre avec l'évéque de Tours , et qui au besoin ne se faisait pas faute de serments , sauf à trouver plus tard quelque moyen de les éhider, leva la main et jura, par le Dieu tout-puissant, de ne transgresser en aucune manière la loi et les canons. Alors Grégoire prit du pain et but un peu de vin, espèce de communion de l'hospitalité, à laquelle on ne pouvait se refuser sous le toit d' autrui, sans pécher d'une manière grave contre les
1 Ât ille quasi me demulcens, quod dolose faciens potabat me non intelligere, convenus ad juscellum quod coram erat positum ait : « Prop- « ter te hœc juscella paravi, in quibus nihil aliod prœter volatilia, et pa- « rumper ciceris continetur. » ( Greg. Turon. Bist. Franc, lib. v, apud script, rer. galiie. et francic, t. Il, p. 344.)
' Ad hœc ego, eognoscens adulationes ejus, dixi •• « Noster cibus esse « débet facere voluntatem Dei , et non his deliciis delectari... » [ Ibid.)
égards et la politesse. Réconcilié en apparence avec te «sr« roi, H le quitta pour se rendre à son logement dans la basilique de Suint -Julien, voisine du palais impérial * .
La nuit suivante, pendaat que l'évéqjue de Tours, après avoir chanté l'office des nocturnes , reposait dans son appartenaient, il Bnjtendit frapper à coups redoublés à la porto de la maison. Étonné de ce bruit , il fit descendue un de ses serviteurs , qui lui rapporta que des messagers de la reke Fredegonde demandaient à le voir '. Ces gens ay&ft été introduits , saluèrent Grégoire au nom de la reine , et lui dirent qu'ils venaient le prier de ne point se montrer contraire à ce qu'elle désirait , dans l'affaire soumise au concile. Ils ajoutèrent en confidence qu'ils avaient mission de lui promettre deux cents livres d'argent, s'il faisait succomber Praetextatus en se déclarant contre lui '. L'évèque de Tours, avec sa prudence et son sang-froid habituels, objecta d'une manière calme qu'il n'était pas seul juge de la cause, et que sa voix, de quelque côté qu'elle fikt, ne saurait rien décider. «Si vraiment, répli- ( quèrent les envoyés, car nous avons déjà la parole de tous « les autres ; ce qu'il nous faut , c'est que tu n'ailles pas à « rencontre. » L'évéque reprit sans changer de ton : Quand
t « vous me donneriez mille lèvres d'or et d'argent , il me.
i « serait impossible de faire autre chose que ce que le Sei-
^ * IUe vero, porrecla dextra, juravit per omnipotentem Deutt, quod ea | Quae lcx et canonea edocebant, nullo prsetermitteret pacto. Post hœc, accepta pane, hausto etiam vino, discessi. (Grcg. Turon. Hist. Franc, j lib. v. apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 244.)
2 Ostium mansionis nostrae g ravi bus audio cogi verberibus : misao-
quepuero, nuntios Fredegundis reginœ adstare cognosco. ( Ibid.)
3 Deinde precanlur pueri , ut in ejus causis contrarius non existam,
' sinmlque ducentas argenti promiltunt libras, si Prœlexlatus me irapu-
I Knante opprimerctur. (Ibid.) — Deux cents livres d'argent équivalent À
• ^3.954 fr., valeur réelle, et à 149,300 ft\, valeur relative. (Évaluation de
M. Guérard.)
577. a gneur commande ; tout ce que je puis promettre , c'est a de me réunir aux autres évoques en ce qu'ils auront défit cidé conformément à la loi canonique *. » Les envoyés se trompèrent sur le sens de ces paroles , soit parce qu'ils n'avaient pas la moindre idée de ce qu'étaient les canons de l'Église , soit parce qu'ils s'imaginèrent que le mot seigneur s'appliquait au roi , que , dans le langage usuel , on désignait souvent par ce simple titre, et, faisant beaucoup de remerciements , ils sortirent , joyeux de pouvoir porter à la reine la bonne réponse qu'ils croyaient avoir reçue 2 . Leur méprise délivra Pévêque Grégoire de nouvelles importunités, et lui permit de prendre du repos jusqu'au lendemain matin.
Les membres du concile s'assemblèrent de bonne heure pour la seconde séance , et le roi, déjà tout remis de ses désappointements, s'y rendit avec une grande ponctualité 8 . Pour trouver un moyen d'accorder son serment de la veille avec le projet de vengeance que la reine s'obstinait à poursuivre , il avait mis en œuvre tout son savoir littéraire et théologique ; il avait feuilleté la collection des canons, et s'était arrêté au premier article décernant contre un évêque la peine la plus grave, celle de la déposition. Il ne s'agissait plus pour lui que de charger sur nouveaux frais l'évêque de Rouen d'un crime prévu par cet article, et c'est ce qui ne l'embarrassait guère ; assuré, comme il croyait l'être, de toutes les voix du synode , il
1 Dicebant enim : « Jam omnium episcoporum .promisslonem habe- « mus : tantum tu adversus nos incedas. » Quibus ego respondi : « Si « mihi mille libras auri argen tique donelis, numquid aliud facere poste sum nisi quod Dominus agere prsecipit?... » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. v, apud script, rer. gallie. et francie., t. II , p. 244.)
* At illi non intelligentes quae dicebam , gratias agenles discesserunt. (Ibid.)
8 Convenienlibus autem nobis in basilica sancli Pétri , mane rex adfuit. (Ibid.)
se donnai! libre carrière en fait d'imputations et de meit- «*. songes. Lorsque les juges et l'accusé eurent pris place comme à l'audience précédente, Hilperik prit la parole, et dit avec la gravité d'un docteur commentant le droit ecclésiastique : « L'évêque convaincu de vol doit être des- « titué des fonctions épiscopales ; ainsi en a décidé l'auto- « rite des canons ' . » Les membres du synode , étonnés de ce début , auquel ils ne comprenaient rien , demandèrent tous à la fois quel était cet évéquë à qui l'on imputait le crime de vol. «C'est lui , répondit le roi en se tournant « vers Prœtexlatus avec une singulière impudence , luio même, et n'avez-vous pas vu ce qu'il nous a dérobé"? n Ils se rappelèrent en effet les deux ballots d'étoffes et le sac d'argent que le roi leur avait montrés sans expliquer d'où provenaient ces objets, et quels rapports ils avaient dans sa pensée aux charges de l'accusation. Quelque outrageante que fut pour lui cette nouvelle attaque, Prœtextntus répondit patiemment à son adversaire : «Je crois «que vous devez vous souvenir qu'après que la reine a Brunehilde eut quitté la ville de Rouen , je me rendis « près de vous, Bt vous informai que j'avais en dépôt chez a moi les effets de cette reine, c'est-à-dire cinq ballots « d'un volume et d'un poids considérables; que ses sera vitcurs venaient souvent me demander de les rendre , n mais que je ne voulais pas le faire sans votre aveu. « Vous me dites alors : Défais-toi de ces choses, et « retournent à la femme à qui elles appartiens « crainte qu'il n'en résulte de l'inimitié entre moi
' Diiilijiie : » EpiMnpus fiiim in furtis deprehensus , ab i ofdclo ut erellatur cniiomiui auclorltos saimil. » ( Urcg, Tu] Franc, lib. v, »puil script, ht. siillic tt francic , t. Il , p. 21*.)
' Niibis ifiioqim respoïi'leutilius, quis tile eacenlos i«set cul men tnrogàretur, mpondll rex; « Vidisli cnlin spedts quas n « ahslulit. " ( IbW., p. W5-)
57V. neveu Hildebert. De retour dans ma métropole, je remis a aux serviteurs un des ballots, car ils n'en pouvaient « porter davantage '. Ils revinrent plus tard me demander les autres , et j'allai de nouveau consulter votre magnificence. L'ordre que je reçus le vous fut le même que # la première fois : Mets dehors , mets dehors toutes ces « choses , ô évéque , de peur qu'elles ne fassent naître des « querelles. Je leur ai donc remis encore deux ballots, et les deux autres sont restés chez moi. Maintenant, pouru quoi me calomniez-vous et m'accusez- vous de larcin, » puisqu'il ne s'agit point ici d'objets volés, mais d'objets « confiés à ma garde 2 ? »
— « Si ce dépôt t'avait été remis en garde, » répliqua le roi, donnant, sans se déconcerter, un autre tour à l'accusation , et quittant le rôle de plaignant pour celui de partie publique, «situ étais dépositaire, pourquoi as-tu ouvert l'un des ballots , et eu as-tu tiré une bordure de « robe tissue de fils d'or, que tu as coupée par morceaux, afin de la distribuer à des hommes conjurés pour me chasser de mon royaume 8 ? »
L'accusé reprit avec le même calme : « Je t'ai déjà dit une fois que ces hommes m'avaient fait des présents.
1 Haec enim dicebat rex , sibi ab episcopo fuisse furata. Qui respondit : « Recolere vos credo , discedenle a Rothomagensi urbe Brunichilde « regina, quod venerim ad vos, dixique vobis, quia res ejus, id est quin- « que sarcinas, commendatas haberem... » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 245.)
3 Reversi itcrum requirebant alia : iterum consului magnificenliam vestram. Tu autem prsecepisti dicens .- « Ejice, ejice hœc a te, o saceru dos, ne faciat scandai um hœc causa...» Tu autem quid nunc calumniaris et me furti arguis , cùm hœc causa non ad furtum, scd ad custodiam debeat deputari? ( Ibid.)
3 Ad hœc rex : « Si hoc depositum pcnes te habebatur ad cuslodien- » dum, cur solvisli unum ex lus, et limbum aureis contextum filis in « partes dissecasti , et dedisti per viros , qui me a regno dejicerent ? » (Ibid.)
a N'ayant à moi , pour le momeut , rien que je pusse leur an. « donner en «retour, j'ai puisé là, et je n 7 ai pas cru mal « faire ; je regardais comme mon propre bien ce qui ap- « partenait à mon fils Merowig, que j'ai tenu sur les fonts v de baptême ". » Le roi ne sut que répondre à ces paroles , où se peignait avec tant de naïveté le sentiment paternel qui était pour le vieil évêque une passion de tous les instants, et comme une sorte d'idée fixe* HilperiL se sentait à bout de ressources; à l'assurance qu'il avait montrée d'abord , succéda un air d'embarras -et presque de confusion ; il fit lever brusquement la séance , et se retira encore plus déconcerté et {dus mécontent que la veille 2 .
Ce qui le préoccupait surtout , c'était l'accueil qu'après une semblable déconvenue il allait infailliblement recevoir de l'impérieuse Fredegonde , et il semble qu'en effet son retour au palais fut suivi d'un orage domestique dont la violence le consterna. Ne sachant plus que faire pour
> écraser, au gré de sa femme , le vieux prêtre inoffensif dont elle avait juré la perte , il appela auprès de lui ceux des membres du concile qui lui étaient le plus dévoués ,
► entre autres Berthramn et Raghenemod. «Je l'avoue, I « leur dit-il, je suis vaincu par les paroles de l'évéque,
« et je sais que ce qu'il dit est vrai. Que ferai-je donc pour * a que la volonté de la reine s'accomplisse à son égard 3 ? »
v ( i Jam dixi tibi superius, quia munera eorum acceperam; ideoque
cùm non haberem de praesenti quod darem, bine prasumpsi et ei& vicissitudinem munerum tribui. Proprium mibi esse videbatur, quod filio ineo Merovecho erat, quem de lavacro régénérât i on i s excepi. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II, p. 345.)
I 2 Vidons autem rex Chilpericue, quod eum bis caluoiniis superare ne-
quirct, adlonitus valde, a conscientia confusus, discessit a nobis. ( Ibid.)
3 Vocavilque quosdam de adulatoribus suis, et ait : « Victum me ver-
^ « bis episcopi fateor, et vera esse quœ dicit scio ; quid nunc faciam , ut « reginae de eo voluntas adimpleatur ? » ( Ibid.)
577. Les prélats, embarrassés, ne surent que répondre; ils restaient mornes et silencieux, quand tout à «coup le roi, stimulé et comme inspiré par ce mélange d'amour et de crainte qui formait sa passion conjugale, reprit avec feu : « Allez le trouver, et, faisant semblant de lui donner con- « seil de vous-mêmes , dites-lui : «Tu sais que le roi Hil- « perik est bon et facile à émouvoir, qu'il se laisse aisé- « ment gagner à la miséricorde ; humilie-toi devant lui , a et dis pour lui complaire que tu as fait les choses dont « il t'accuse; alors nous nous jetterons tous à ses pieds, «et nous obtiendrons ta grâce *. »
Soit que les évoques eussent persuadé à leur crédule et faible collègue que le roi , se repentant de ses poursuites, voulait seulement n'en pas avoir le démenti , soit qu'ils l'eussent effrayé en lui représentant que son innocence devant le concile ne le sauverait pas de la vengeance royale s'il s'obstinait à la braver, Prsetextatus , intimidé d'ailleurs par ce qu'il savait des dispositions servîtes ou vénales de la plupart de ses juges , ne repoussa point de si étranges conseils. Il réserva dans sa pensée , comme une dernière chance de salut , la ressource ignominieuse qui lui était offerte , donnant ainsi un triste exemple du relâchement moral qui gagnait alors jusqu'aux hommes chargés de maintenir, au milieu de cette société à demi dissoute , la règle du devoir et les scrupules de l'honneur. Remerciés comme d'un bon office par celui qu'ils trahissaient , les évéques allèrent porter au roi Hilperik la nouvelle du succès de leur message. Ils promirent que l'ac-
1 Et «ait : « Ite, et accedenles ad eum dicite , quaai consilium ex vobis « metipsis dantes : Nosti quod ait rex Gbilpericus pius atque compunc- « tus, et cito flectalur ad misericordiam : humiliare sub eo, el dicito ab « co objecta a te perpelrata fuisse... » (Greg. Turon. Bist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 245.)
cusé, donnant à plein dans le piège, avouerait tout à la 577. première interpellation; et Hilperik , délivré par cette assurance du souci d'inventer quelque nouvel expédient pour raviver la procédure, résolut de l'abandonner à son cours ordinaire *. Les choses furent donc remises pour la troisième audience précisément au point où elles se trouvaient à la fin de la première, et les témoins qui avaient déjà comparu furent assignés de nouveau , pour confirmer leurs précédentes allégations.
Le lendemain, à l'ouverture de la séance, le roi, comme s'il eût repris simplement son dernier propos de Pavantveille, dit à l'accusé en lui montrant les témoins qui se tenaient debout : «Si tu ne voulais que rendre à ces « hommes présent pour présent, pourquoi leur as-tu dea mandé le serment de garder leur foi à Merowig 2 ?» Quelque énervée que fût sa conscience depuis son entrevue avec les évèques, Praetextatus, par un instinct de pudeur plus fort que toutes ses appréhensions, recula devant le mensonge qu'il devait proférer contre lui-même. «Je a l'avoue , répondit-il , je leur ai demandé d'avoir de l'ace mitié pour lui, et j'aurais appelé à son aide non-seule- « ment les hommes , mais les anges du ciel , si j'en avais a eu la puissance, car il était, comme je l'ai déjà dit, a mon fils spirituel parle baptême 8 .
1 Hig seductus Prœtexlatus episcopus, pollicitus est se Ha facturum. (Greg. Turon. Hiat. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 245.)
2 Maue autem facto, conveni mus ad consuetum locum : adveniensque et rcx, ait ad episcopum : « Si mimera pro muncribus his hominibus es « largitus , cur sacramenta postulasli ut fldem Merovecho servarent ? »
(Ibid.)
3 Respondit episcopus : « Petii, falcor, amicitias eorum haberi cum « eo ; et non solum hominem, sed, si fas fuisset , angelum de cœlo evo- « cassem , qui esset adjutor ejus : filius enim mihi erat, utsœpe dixi, « spiritalis ex lavacro. » (Ibid.)
577. A ces mots qui semblaient indiquer de la part du prévenu la volonté de continuer à se défendre , le roi , outré de voir son attente trompée , éclata d'une manière terrible. Sa colère, aussi brutale en ce moment que ses ruses avaient été patientes, frappa le débile vieillard d'une commotion nerveuse qui anéantit sur-le-champ ce qui lui restait de force morale. Il tomba à genoux , et se prosternant la face contre terre , il dit : « roi très-miséricordieux , « j'ai péché contre le ciel et contre toi, je suis un détes- « table homicide, j'ai voulu te tuer et faire monter ton « fils sur le trône 1 ...» Aussitôt que le roi vit son adversaire à ses pieds , sa colère se calma , et l'hypocrisie reprit le dessus. Feignant d'être emporté par l'excès de son émotion, il se mit lui-même à genoux devant l'assemblée* et s'écria : «En tendez- vous, très-pieux évoques, entente dez-vousle criminel faire l'aveu de son exécrable atten- « tat? » Les membres du concile s'élancèrent tous hors de leurs sièges et coururent relever le roi qu'ils entourèrent, les uns attendris jusqu'aux larmes, et les autres riant peut-être en eux-mêmes de la scène bizarre que leur trahison de la veille avait contribué à préparer 2 . Dès que Hilperik fut debout , comme s'il lui eût été impossible de supporter plus longtemps la vue d'un si grand coupable , il ordonna que Praetextatus sortît de la basilique. Luimême se retira presque aussitôt, afin de laisser le concile délibérer selon l'usage avant de rendre son jugement 3 .
1 Cùmque hœc altercatio altius toi leretur, Praetextatus episeopua pro- Btratus soio, ait : «Peccavi in cœlum et coram te, o rex misericordissime, ego sum homicida nefandus; ego te interflcere volui , et fllium tu uni in solio tuo erigm-e. » (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 245.)
2 Hseeeo die.ente, prosternitur rex coram pedibus sacerdotum, dicens.- « Audite, o piissimi sacerdotes , reum crimen exsecrabile confltentem. » Cùmque nos fientes regem elevassemus a solo... ( Ibid.)
3 Jussit eum basilicam egredi. Ipse vero ad metalum discessit..
De retour au palais, le roi, sans perdre un instant, en- 577. voya porter aux évéques assemblés un exemplaire de la collection des canons pris parmi les livres de sa bibliothèque. Outre le code entier des lois canoniques admises sans contestation par l'église gallicane , ce volume contenait, en supplément, un nouveau cahier de canons attribués aux apôtres , mais peu répandus alors en Gaule, peu étudiés et mal connus des théologiens les plus instruits. Là se trouvait l'article disciplinaire cité par le roi avec tant d'emphase à la seconde séance , lorsqu'il s'avisa de , transformer l'imputation de complot en celle de vol. Cet article, qui décernait là peine de la déposition, lui plaisait fort à cause de cela; mais comme son texte ne cadrait plus avec les aveux de l'accusé, Hilperik, poussant à bout la duplicité et l'effronterie , n'hésita pas à le falsifier, soit de sa propre main , soit par la main d'un de ses secrétaires. On lisait dans l'exemplaire ainsi retouché : a L'évéque convaincu d'homicide , d'adultère ou de par- « jure, sera destitué de l'épiscopat. » Le mot vol avait disparu remplacé par le mot homicide, et, chose encore plus étrange , aucun des membres du concile , pas même l'évéque de Tours, ne se douta de la supercherie. Seulement, à ce qu'il paraît, l'intègre et consciencieux Grégoire , l'homme de la justice et de la loi , fit , mais inutilement , des efforts pour engager ses collègues à s'en tenir au code ordinaire , et à décliner l'autorité des prétendus canons apostoliques *.
La délibération terminée, les parties furent appelées de
( Greg. Turon. Hist. Franc , lib. v, apud script, rer. gallic. et fran cic t. H , p. 245 )
1 Transmillens librum canonum, in quo erat quatcrnio novus adnexus, habens canones quasi apostolicos, continentes hœc.- « Episcopus in homicidio, adulterio/et perjurio deprehensus, a saccrdotio divellatur. » (Ibid.) — Adriani Valesii Rer. francic, lib. x, p. 94.— D. Thcod. Ruinart pra'fut. ad Greg. Turon., p. 86.
577. nouveau pour entendre prononcer la sentence. L'article fatal , l'un de ceux du vingt-unième canon des apôtres , ayant été lu à haute voix , l'évêque de Bordeaux , comme président du concile, s'adressant à l'accusé, lui dit : «Écoute, frère et co-évêque, tu ne peux plus demeurer a en communion avec nous et jouir de notre charité jus— « qu'au jour où le roi , auprès de qui tu n'es pas en grâce, <a t'aura accordé son pardon '. » A cet arrêt prononcé par la bouche d'un homme qui la veille s'était joué si indignement de sa simplicité, Praetextatus resta silencieux et comme frappé de stupeur. Quant au roi, une victoire si complète ne lui suffisait déjà plus , et il s'ingéniait encore pour trouver quelque moyen accessoire d'aggraver la condamnation. Prenant aussitôt la parole , il demanda qu'avant de laisser sortir le condamné, on lui déchirât sa tunique sur le dos, ou bien qu'on récitât sur sa tête le psaume cvm e , qui contient les malédictions appliquées par les Actes des apôtres à Judas Iscariote : « Que ses « jours soient en petit nombre; que ses fils deviennent « orphelins et sa femme veuve. Que l'usurier dévore son « bien , et que des étrangers enlèvent le fruit de ses trace vaux; qu'il n'y ait pour lui ni aide ni pitié; que ses ena fants meurent et que son nom périsse en une seule a génération 2 . »
La première de ces cérémonies était un symbole de dégradation infamante, l'autre s'appliquait seulement dans les cas de sacrilège. Grégoire de Tours, avec sa fermeté
1 His Ha leclis, cùm Prœteitatus staret sfupens , Bertechramnus episcopus ait : « Audi, o f râler et coepiscope, quia régis gratiam non hnbes, « idcoque nec nostra caritate uli pnleris, priusquam régis indulgentiam « merearis. »(Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, ver. gallicet francic , t. Il , p. 345.)
3 His ita geslis, peiiit rex, ut aut tunica ejus scinderetur, aut centesimus octavus psalmus , qui maledictiones Ischariotichas continet, super capulejua recitaretur. (lbid.,p. 346.)
tranquille et modérée, éleva la voix pour qu'une sem- 577. blable aggravation de peine ne fût point admise , et le concile ne l'admit point. Alors Hilperik, toujours en veine de chicanes, voulut que le jugement qui suspendait son adversaire des fonctions épiscopales fût rédigé par écrit , avec une clause portant que la déposition serait perpétuelle. Grégoire s'opposa encore à cette demande, en rappelant au roi sa promesse formelle de renfermer l'action dans les bornes marquées par la teneur des lois canoniques '. Ce débat, qui prolongeait la séance, fut interrompu tout à coup par un dénouement où l'on pouvait reconnaître la main et la décision de Fredegonde, ennuyée des lenteurs de la procédure et des subtilités de son mari. Des gens armés entrèrent dans l'église et enlevèrent Praetextatus sous les yeux de l'assemblée, qui n'eut plus qu'à se séparer. L'évêque fut conduit en prison au dedans des murs de Paris, dans une geôle dont les restes subsistèrent longtemps sur la rive gauche du grand bras de la Seine. La nuit suivante , il tenta de s'évader et fut cruellement battu par les soldats qui le gardaient. Après un jour ou deux de captivité , il partit pour aller en exil aux extrémités du royaume dans une île voisine des rivages du Cotentin; c'est probablement celle de Jersey, colonisée depuis un siècle, ainsi que la côte elle-même, jusqu'à Bayeux, par des pirates de race saxonne 2 .
L'évêque de Rouen devait, selon toute apparence , pas-
* Aut certe judicium contra eum scriberelur, ne in perpetuum communicaret. Quibus conditionibus ego restiti, juxta promissum régis, ut nihil exlracanones gererelur. (Greg. Turon. Hisl. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 246.)
9 Tune Praetextalus a noslris raptus oculis, in custodiam positus est. De qua fugere lenlans nocte, gravissime caesus, in insulam maris, quod adjacet civitali Constantin©, in exsilium est detrusus. (Ibid.) — V. Dulaure, Hist. de Paris, t. I. — V. Hisl. de la conquGie de l'Angleterre , liv. i et ii.
s?7« ser le reste de sa vie au milieu de cette population de pêcheurs et des forbans; mais, après sept ans d'exil $ uii grand événement le rendit tout à coup à la liberté et à son église. En l'année 584 , le roi Hilperik fut assassiné avec
5M. des circonstances qui seront racontées ailleurs, et sa mort, que la voix publique imputait à Fredegonde» devint, par tout le royaume de Neustrie, le signal d'une espèce de révolution. Tous les mécontents du dernier règne , tous ceux qui avaient à se plaindre de vexations ou de dommages , se faisaient justice eux-mêmes. On courait sus aux officiers royaux qui avaient abusé de legr pouvoir, ou qui l'avaient exercé avec rigueur et sans ménagement pour personne; leurs biens étaient envahis, leurs maisons pillées et incendiées ; chacun profitait de l'occasion pour se livrer à des représailles contre ses oppresseurs ou ses ennemis. Les haines héréditaires de famille à famille, de ville à ville et de canton à canton, se réveillaient et produisaient des guerres privées, des meurtres et des brigandages*. Les condamnés sortaient des prisons et les proscrits rentraient comme si leur ban se fût rompu de luimême par la mort du prince au nom duquel il avait été prononcé. C'est ainsi que Prsetextatus revint d'exil, rappelé par une députation que lui envoyèrent les citoyens de Rouen. Il fit son entrée dans la ville, escorté d'une foule immense, au milieu des acclamations du peuple, qui , de sa propre autorité, le rétablit sur le siège métropolitain,
1 Qui (Audo judex) post raortem régis ab ipsis (Francis) spolialus ac denudatus est, ut nihil ei praeter quod super se auferre potuit remaneret. Domos enim ejus incendio subdideruut, abslulissent utique et ipsam vitam, ni cum regina ecclesiam expetisset. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vu, apud script, rer. gallic. el {francic, t. II, p. 299.)— Defuncto
igilur Chilperico Aurelianenses cum Blesensibus juncli super Du-
nenses inruunt, eosque inôpinanter proterunt, domos annouasque, vel qua?. movere facile non poterant, incendio tradunt , pecora diripiunt. (Ibid.)
et en chassa comme intrus le Gaulois Melantius que le roi 5*4. avait mis à sa place 1 .
Cependant la reine Fredegonde, chargée de tout le mal qui s'était fait sous le règne de son mari , avait été contrainte de se réfugier dans la principale église de Paris , laissant son fils unique, âgé de quatre mois 2 , aux mains des seigneurs franks , qui le proclamèrent roi et prirent le gouvernement en son nom. Sortie de cet asile quand le désordre fut devenu moins violent , il fallut qu'elle allât se faire oublier au fond d'une retraite éloignée de la résidence du jeune roi. Renonçant avec un extrême chagrin à ses habitudes de faste et de domination, elle se rendit au domaine de Rotoïalum, aujourd'hui le Val de Reuil, près du confluent de l'Eure et de la Seine. Ainsi les circonstances l'amenèrent à quelques lieues de cette ville de Rouen où l'évoque qu'elle avait fait déposer et bannir venait d'être rétabli en dépit d'elle. Quoiqu'il n'y eût dans son cœur ni pardon ni oubli , et que sept ans d'exil sur la tête d'un vieillard ne l'eussent pas rendu pour elle moins odieux qu'au premier jour, elle n'eut pas d'abord le loisir de songer à lui ; sa pensée et toute sa haine étaient ailleurs 3 .
Triste de se voir réduite à une condition presque privée, elle avait sans cesse devant les yeux le bonheur et la puissance de Brunehilde, maintenant tutrice , sans contrôle, d'un fils âgé de quinze ans. Elle disait avec amertume : « Cette femme va se croire au-dessus dé moi. »
1 Quem cives rothomagenses post excessum régis de exsilio expetentt s cum grandi lœtitia et gaudio civitali suae restituer unt. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vu, apud script, rer. gallic et francic, t. II, p. 299.)
3 Chlolher, né en 584, après la mort de tous les autres fils de Hiiperik et de Fredegonde.
3 Greg. Turon. Hist. Franc., lib. vu , apud script, rer. gallic. et francic , t. II, p. 294. — Ibid., p. 299. — Adriani Valesii Rer. francic, lib. xu. p. 214.
m*- Une pareille idée pour Fredegoride était une idée de meurtre ; dès que son esprit s'y fut arrêté , elle n'eut plus d'autre occupation que d'atroces et sombres études sur les moyens de perfectionner les instruments d'assassinat, et de dresser au crime et à l'intrépidité des hommes d'un caractère enthousiaste*. Les sujets qui paraissaient le mieux répondre à ses desseins étaient de jeunes clercs de race barbare, mal disciplinés à l'esprit de leur nouvel état, et conservant encore les habitudes et les mœurs du vasselage. Il y en avait plusieurs parmi les commensaux de sa maison ; elle entretenait leur dévouement par des largesses et une sorte de familiarité; de temps en temps elle faisait sur eux l'essai de liqueurs enivrantes et de cordiaux dont la composition mystérieuse était l'un de ses secrets. Le premier de ces jeunes gens qui lui parut suffisamment préparé reçut, de sa bouche, l'ordre d'aller en Austrasie, de se présenter comme transfuge à la reine Brunehilde, de gagner sa confiance , et de la tuer dès qu'il en trouverait l'occasion 2 . Il partit et réussit en effet à s'introduire auprès de la reine; il entra même à son service, mais, après quelques jours , on se défia de lui ; on le mit à la question, et quand i! eut tout avoué, on le renvoya sans lui faire d'autre mal , en lui disant : « Retourne à ta pa- « tronne. » Fredegonde, outrée jusqu'à la fureur de cette clémence, qui lui semblait une insulte et un défi, s'en vengea sur son maladroit émissaire en lui faissant couper les pieds et les mains 3 .
1 Postquam autem Fredegundis regina ad^upradictam villam (Rotoïalensem) abiil, cùm esset valde mœsta , quid ei poteslas ex parte fuisset anlutn, meliorem se exislimans BrunichiMem... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vu, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 299.)
8 Misit occulte clericum sibi familiarem, qui eam circumventam doli interimere possel, videlicet ut cùm se subtiiiter in cjus subderet famulatum...(Ibid., p. 300.)
3 Redire p erra issus est ad patronam : rescransque quœ act i fuerant,
Après quelques mois , quand elle crut le moment venu m». de faire une seconde tentative , recueillant tout ce qu'il y avait en elle de génie pour le mal , elle fit fabriquer, sur ses indications, des poignards d'une nouvelle espèce. C'étaient de longs couteaux à gaine, semblables pour la forme à ceux que d'ordinaire les Franks portaient à la ceinture, mais dont la lame, ciselée dans toute sa longueur, était couverte de figures en creux. Innocent en apparence , cet ornement avait une destination véritablement diabolique : il devait servir à ce que le fer pût être empoisonné plus à fond, et de telle sorte que la substance vénéneuse, au lieu de glisser sur le poli , s'incrustât dans les ciselures '. Deux de ces armes, frottées d'un poison subtil, furent remises par la reine à deux jeunes clercs , dont le triste sort de leur compagnon n'avait pas refroidi le dévouement. Ils reçurent l'ordre de se rendre, accoutrés en pauvres gens, à la résidence du roi Hildebert , de le guetter dans ses promenades, et, quand l'occasion serait propice, de s'approcher de lui tous les deux, en demandant l'aumône, et de le frapper ensemble de leurs couteaux, a Prenez ces poi- « gnards, leur dit Fredegonde, et parlez vite, pour qu'en- « fin je voie Brunehilde, dont l'arrogance vient de cet a enfant , perdre tout pouvoir par sa mort, et devenir mon « inférieure. Si l'enfant est trop bien gardé pour que vous a puissiez l'approcher, vous tuerez mon ennemie ; si vous a périssez dans l'entreprise , je comblerai de bien vos paa rents, je les enrichirai de mes dons , et les ferai monter
effatus quod jussa pat rare non potuisset, rnanuum ac pedumjabscissione muilalur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. tu, a pud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 300.)
1 Fredegundis duos cultros ferreosfieri prœcepit : quos eliam caraxari profundius, et veneno inflci jusserat, scilicel si morlalis adsuitus vitales non dissolveret ûbras, vel ipsa veneni infectio vilam posset velocius extorquere. ( IbiU., p. 324.)
86 QUATRIÈME KÉC1T.
M5. « au premier rang dans le royaume. Soyez donc sans « crainte, et n'ayez aucun souci de la mort '. »
A ce discours dont la netteté ne laissait voir d'autre perspective que celle d'un danger sans issue, quelques signes de trouble et d'hésitation parurent sur le visage des deux jeunes clercs. Fredegonde s'en aperçut, et aussitôt elle fit apporter une boisson composée, avec tout l'art possible , pour exalter les esprits en flattant le goût. Les jeunes gens vidèrent chacun une coupe de ce breuvage, dont l'effet ne tarda pas à se montrer dans leurs regards et dans leur contenance 3 . Satisfaite de l'épreuve, la reine reprit alors : « Quand le jour sera venu d'exécuter mes a ordres , je veux qu'avant de vous mettre à l'œuvre, vous « buviez un coup de cette liqueur, afin d'être fermes et « dispos. » Les deux clercs partirent pour l'Austrasie , munis de leurs couteaux empoisonnés et d'un flacon renfermant le précieux cordial; mais on faisait bonne garde autour du jeune roi et de sa mère. A leur arrivée, les émissaires de Fredegonde furent saisis comme suspects , et cette fois f on ne leur fit aucune grâce ; tous deux périrent dans les supplices 3 .