‹ Récits des temps mérovingiens (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · Ces choses se passèrent dans les derniers mois de l'an · texte numérisé non relu

Ces choses se passèrent dans les derniers mois de l'an

1 Quos cultroft duobut clericifl cum his mandatis tradidtt , dioens : « Accipite hosgladios, et quantocius pergite ad Childebertum regem, « adsimulantes vos esse mendicos... ul tandem Brunichildis, quae ab illo « adrogantiam sumit, eo cadente cooruat, mihique subdatur. Quod si « lanta est custodia circa puerum, ut accedere nequeatis, vel ipsam inle- « rimite inimicam. » ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ▼m. apud script, rer. gallic. et francic, t. H , p. 324.)

2 Cùmque hœc mulier loqueretur, clerici Iremere cœperunt, difficile pillantes hœc jussa posse eomplere. At fila dubios cernens, medifleatos potione direxit quo ire prœcepit; statimque robur animorum aderevit. (Ibid.,p. 325.)

3 Nihilorainus vasculum hac potione repletum ipsos levarc jubet, dicens : « In die illa cùm hœc quœ precipio facitis , mane priusquam opus « incipialis, hune potum sumile... » ( lbid.)

? née 585 5 vers le commencement de Tannée suivante , il 58&

arriva que Fredegonde, ennuyée peut-être de sa solitude, t quitta le Val de Reuil, pour aller passer quelques jours à p Rouen; Elle se trouva ainsi , plus d'une fois , dans les jj réunions et les cérémonies publiques, en présence de b. l'évoque dont le retour était une sorte de démenti donné s à sa puissance; D'après ce qu'elle savait par expérience r du caractère de cet homme, elle s'attendait au moins à y lui voir devant elle une contenance humble et mal asè surée , des manières craintives , comme celles d'un prosf crit amnistié de fait seulement et par simple tolérance ; s mais, au lieu de lui témoigner cette déférence obséquieuse i dont elle était encore plus jalouse depuis qu'elle se sentait »i déchue de son ancien rang* Praetextatus, à ce qu 'il semble, se montra fier et dédaigneux ; son âme , autrefois si molle . et si peu virile, s'était retrempée en quelque sorte par la ■ souffrance et le malheur • .

Dans une des rencontres que les solennités civiles* ou religieuses amenèrent alors entre l'évêque et la reine, celle-ei, laissant déborder sa haine et son dépit, dit assez haut pour être entendue de toutes les personnes présentes : « Cet homme devrait savoir que le temps peut a revenir pour lui de reprendre le chemin de l'exil a . » Prœtextus ne laissa pas tomber ce propos , et affrontant le courroux de sa terrible ennemie , il lui répondit en face : « Dans l'exil comme hors de l'exil , je n'ai point cessé « d'être évoque , je le suis et je le serai toujours; mais « toi , peux-tu dire que tu jouiras toujours de la puissance

1 Du m hœc agerentur, et Fredegundis apud Hothomagensem urbem commoraretttr... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vm, apud script, rer. gallic. et franc, t. II, p. 326.)

2 Verba amariludinis cnm Praetexiato pontiflce habuit, dicens venturum esse tempus, quaiido exil ta in quibus delentus (tarât, reviseret. ( lbid.)

586. «royale? Du fond de mon exil, si j'y retourne, Dieu a m'appellera au royaume du ciel ; et toi , de ton royaume « en ce monde , tu seras précipitée dans les gouffres de « l'enfer. Il serait temps désormais de laisser là tes folies « et tes méchancetés, de renoncer à cette jactance qui « te gonfle sans cesse, et de suivre une meilleure route , « afin que tu puisses mériter la vie éternelle et conduire « à l'âge d'homme l'enfant que tu as mis au monde '. » Ces paroles , où l'ironie la plus acerbe se mêlait à la gravité hautaine d'une admonition sacerdotale , soulevèrent tout ce qu'il y avait de passion dans l'âme de Fredegonde; mais loin de s'emporter en discours furieux, et de donnée en spectacle sa honte et sa colère , elle sortit sans proférer un seul mot, et alla dans le secret de sa maison dévorer l'injure et préparer la vengeance 2 .

Meiantius qui , pendant sept années , avait occupé indûment le siège épiscopal, ancien protégé et client de la reine, s'était rendu auprès d'elle à son arrivée au domaine de Reuil, et, depuis ce teirçps, il ne la quittait plus 3 . Ce fut lui qui reçut la première confidence de ses sinistres desseins. Cet homme, que le regret de n'être plus évéque tourmentait jusqu'à le rendre capable de tout oser pour le redevenir, n'hésita pas à se faire le complice d'un projet qui pouvait le conduire au but de son ambition. Ses sept années d'épiscopat n'avaient pas été sans

1 Et ille : « Ego semper et in exsilio et extra exsilium episcopus fui , « su m et ero . num tu non semper rcgali potentia perfrueris. Nos ab « exsilio provehimur, tribuente Deo , in regnum ; tu vero ab hoc regno « demergeris in abyssum. » ( Greg. Turon. Uist. Franc, lib. vin, apud script, rer. gallic. et franc ie., t. II, p. 326.)

3 Haec effalus, cùm verba illius millier graviter acciperet, seaconspectu ejus felle fervens abslraxit. (Ibid.)

3 Ubique rclinquentes eam (Frecbgundem) cum Melantio episcopo, qui de Rolbomago submotus fuerat... (Ibid., lib. vu, p. 299.) — Adriani Yalesii Rer. francic, lib. un, p. 303.

influence sur le personnel du clergé de l'église métropo- 586 litaine. Plusieurs des dignitaires promus durant cette époque se regardaient comme ses créatures, et voyaient avec déplaisir Pévêque restauré, à qui ils ne devaient rien , et dont ils attendaient peu de faveurs. Praetextatus , simple et confiant par caractère, ne s'était pas inquiété, à son retour, des nouveaux visages qu'il rencontra dans le palais épiscopal; il n'avait point songé aux existences qu'un pareil changement ne pouvait manquer d'alarmer, et comme il était bienveillant pour tous, il ne se croyait haï de personne. Pourtant, malgré l'affection vive et profonde que le peuple de Rouen lui portait , la plupart des membres du clergé avaient pour lui peu de zèle et d'attachement.

Chez quelques-uns, surtout dans les rangs supérieurs, l'aversion était complète; l'un des archidiacres ou vicaires métropolitains la poussait jusqu'à la fureur, soit par dévouement à lacausedeMelantius, soit parce qu'il aspirait lui-même à la dignité épiscopale. Quels que fussent les motifs de cette haine mortelle qu'il nourrissait contre son évêque, Fredegonde et Melantius crurent ne pouvoir se passer de lui, et l'admirent en tiers dans le complot. L'archidiacre eut avec eux des conférences où se discutèrent les moyens d'exécution. Il fut décidé qu'on chercherait, parmi les serfs attachés au domaine de l'église de Rouen , un homme capable de se laisser séduire par la promesse d'être affranchi avec sa femme et ses enfants. Il s'en trouva un que cette espérance de liberté, quelque douteuse qu'elle fût, enivra au point de le rendre prêt à commettre le double crime de meurtre et de sacrilège. Ce malheureux reçut comme encouragement deux cents pièces d'or, cent de la part de Fredegonde, cinquante données par Melantius, et le reste par l'archidiacre; toutes les mesures

5M. furent prises, et le coup arrêté pour le dimanche suivant, qui était le 24 février '.

Ce jour-là, l'évêque de Rouen, dont le meurtrier guettait la sortie depuis le lever du soleil, se rendit de bonne heure à l'église. Il alla s'asseoir à sa place accoutumée, à quelques pas du maître-autel , sur un siège isolé au-devant duquel se trouvait un prie-dieu. Le reste du clergé occupa les stalles qui garnissaient le chœur, et l'évêque entonna, suivant l'usage , le premier verset de l'office du matin 2 . Pendant que la psalmodie, reprise par les chantres , continuait en chœur, Praetextatus s'agenouilla en appuyant les mains et en inclinant la tête sur le prie-Dieu placé devant lui. Cette posture , dans laquelle il resta longtemps , fournit à l'assassin, qui s'était glissé par derrière, l'occasion qu'il épiait depuis le commencement du jour. Profitant de ce que l'évêque, prosterné en prières, ne voyait rien de ce qui se passait à l'entour, il s'approcha de lui insensiblement jusqu'à la portée du bras , et , tirant le couteau suspendu à sa ceinture , il l'en frappa sous l'aisselle. Praetextatus, se sentant blessé, poussa un cri; mais soit malveillance, soit lâcheté, aucun des clercs présents n'accourut à son aide , et l'assassin eut le temps de s'esquiver 3 . Ainsi abandonné, le vieillard se releva seul, et appuyant les deux mains contre sa blessure , il se dirigea vers l'autel , dont il eut encore la force de monter les

1 Greg. Turon. Hist. Franc, lit), vin, apud script, rer. gallie. et francic, t. II , p. 331. — Adriaui Valesii Rer. francic, lib. xm , p. 303.

* Cùm sacerdos ad implenda ecclesiastica oflicia , ad ecclesiara malurius properasset, antiphonas Juxta consuetudinem incipere per ordinem cœpit. (Greg. Turon. H^. Franc, lib. vm, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 326.)

3 Cùmqueinter psallendum formulée decumberet, crudelisadfuit homicida qui episcopum super formulam quiescentem , extracto balthei cultro, sub ascella percutit. Ille vero voce m emiltcns, ut clerici qui aderant adjuvarent, nullius auxilio de tanlis adslantibus est adjutufl. (Ibid.)

QUÀÎKIÈMK ttÉCÎT. 91

degrés. Arrivé là, il étendit ses mains pleines de sang sse. pour atteindre; au-dessus de J'autel , le vase d'or suspendu par des chaînes, où Ton gardait l'Eucharistie réservée pour la communion des mourants. Il prit une parcelle du pain consacré et communia } puis rendant grâces à Dieit de ce qu'il avait eu le temps de se munir du saint viatique, il tomba en défaillance entre les bras de ses fidèles serviteurs, et fut transporté par eux dans son appartement '. Instruite de ce qui venait d'avoir lieu , soit par la rumeur publique , soit par le meurtrier lui-môme , Fredegonde voulut se donner l'affreux plaisir devoir son ennemi agonisant. Elle se rendit en hâte à la maison de l'évéque, accompagnée des ducs Ansowald et Beppolen , qui ne savaient ni l'un ni l'autre quelle part elle avait prise à ce crime , et de quelle étrange scène ils allaient être témoins. Praetextatus était dans son lit , ayant sur le visage tous les signes d'une mort prochaine , mais conservant encore le sentiment et la connaissance. La reine dissimula ce qu'elle ressentait de joie > et , prenant , avec un air de sympathie, un ton de dignité royale , elle dit au mourant : « Il est « triste pour nous, ô saint évêque , aussi bien que pour le « reste de ton peuple, qu'un pareil mal soit arrivé à ta « personne vénérable. Plût à Dieu qu'on nous indiquât * celui qui a osé commettre cette horrible action , afin a qu'il fût puni d'un supplice proportionné à son crime 2 . »

1 Ex quo lethali ietu erumpente cruore... propius ad aram accessit divinaque humiliter expetiit sacramenta. Factus igitur arœ et mensae dominicae ex voto particeps... (Bollandi Acia Sanetor., t. III, p. 465. ) — At Hle plenas sanguine manus super altarium extendeus , oralionem fundens et Deo gratins agens , in cubiculum Boum in ter manus fidelium deportatus.... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. yiii, apud script, rer. gallic. et rrancic, t. II, p. 326) — Y. Ducange, Giossar. ad Script, med. et inflm. latinit., v» Columba.

* Statimque Fredegundis cum Beppoleno duce et Ansovaldo adfuit dicens : « Non oportuerat haec nobis ac rcliquœ plebi tuœ, o sancte sa-

586. Le vieillard , dont tous les soupçons étaient confirmés par cette visite même, se souleva sur son lit de douleur, et attachant ses yeux sur Fredegonde, il répondit : « Et « qui a frappé ce coup, si ce n'est la main qui a tué des « rois, qui a si souvent répandu le sang innocent et fait « tant de maux dans le royaume * ? » Aucun signe de trouble ne parut sur le visage de la reine, et comme si ces paroles eussent été pour elle vides de sens et le simple effet d'un dérangement fébrile, elle reprit du ton le plus calme et le plus affectueux : a II y a auprès de nous de « très-habiles médecins qui sont capables de guérir cette « blessure ; perniets qu'ils viennent te visiter 2 . » La patience de l'évêque ne put tenir contre tant d'effronterie , et, dans un transport d'indignation qui épuisa le reste de ses forces, il dit : c< Je sens que Dieu veut me rappeler de « ce monde ; mais toi qui t'es rencontrée pour concevoir et « diriger l'attentat qui m'ôte la vie , tu seras dans tous les « siècles un objet d'exécration , et la justice divine ven- « géra mon sang sur ta tête. » Fredegonde se retira sans dire un mot, et, après quelques instants, Praetextatus rendit le dernier soupir 3 .

A cette nouvelle , toute la ville de Rouen fut dans la consternation 3 les citoyens sans distinction de race , Romains ou Franks, s'unirent dans le même sentiment de

« cerdos, ut ista tuo cultui evenirent. Sed utinam indicaretur qui talia « ausus est per pet rare, utdigna pro hoc scelere supplicia sustineret. » (Greg.Turon. Htst. Franc, lib. vin, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 327.) '

1 Sciens autnm eam sacerdos hœc dolose proferre , ait : « Et quia hœc « fecit, nisi is qui reges interemit, qui sœpius sanguinem innocentent a effudit...» (Ibid.)

2 Bespondit millier : « Sunt apud nos perilissimi medici, qui huicvul- « neri mederi possunt; permitte ut accédant ad te. » ( Ibid.)

3 Et ille : « Jam, inquit , me De us prœcipit de hoc mundo vocari. « Namtu qufp hissceleribus princeps inventa es, eris maledicla in sœ- « culo, et erit Deus ullor sanguinis mei de capite tuo. » (Ibid.)

tristesse mêlée d'horreur. Les premiers, n'ayant hors des 586. limites de leur cité aucune existence politique, ne savaient exprimer qu'une douleur impuissante à la vue du crime dont une reine était le principal auteur; mais, parmi les autres , un certain nombre au moins , ceux à qui leur fortune ou leur noblesse héréditaire faisait donner le litre de seigneurs , pouvaient , selon le vieux privilège de la liberté germanique, parler haut à qui que ce fût, et atteindre en justice tous les coupables ". Il y avait aux environs de Rouen plusieurs de ces chefs de famille , propriétaires indépendants , qui siégeaient comme juges dans les causes les. plus importantes , et se montraient aussi fiers de leurs droits personnels que jaloux du maintien des anciennes coutumes et des institutions nationales. Parmi eux se trouvait un homme de cœur et d'entraînement , doué au plus haut degré de cette sincérité courageuse que les conquérants de la Gaule regardaient comme la vertu de leur race, opinion qui, devenue populaire, donna naissance par la suite à un mot nouveau, celui de franchise. Cet homme réunit quelques-uns de ses amis et de ses voisins , et leur persuada de faire avec lui une démarche éclatante, et d'aller porter à Fredegonde l'annonce d'une citation judiciaire.

Ils montèrent tous à cheval et partirent d'un domaine situé à quelque distance de Rouen pour se rendre au logement de la reine dans l'intérieur de la ville. A leur arrivée, un seul d'entre eux, celui qui avait conseillé la visite, fut admis en présence de Fredegonde qui , redoublant de précautions depuis son nouveau crime , se tenait soigneusement sur ses gardes; tous les autres restèrent dans le

1 Magnus lune omnes Rothomagcnses cives, et praeserlim seniores loci illius Francos, mœror obsedit. (Greg. Turon. Hist. Franc-, lib. vin, apud script." rer. galiie. et francic, t. Il , p. 327.)

586. vestibule ou sous le portique de la maison. Interrogé par la reine sur ce qu'il voulait d'elle, te chef de la députation lui dit avec l'accent d'un homme profondément indigné x a Tu as cornmis dans ta vie bien des forfaits, mais le plus « énorme de tous est ce que tu viens de faire en ordonnant « le meurtre d'un prêtre de Dieu. Dieu veuille se déclarer « bientôt le vengeur du sang innocent! Mais nous tous, « en attendant, nous rechercherons le crime et nous pourri suivrons le coupable, afin qu'il te devienne impossible a d'exercer de pareilles cruautés. » Après avoir proféré cette menace , le Frank sortit, laissant la reine troublée jusqu'au fond de l'âme d'une déclaration dont les suites probables n'étaient pas sans danger pour elle, dans son état de veuvage et d'isolement '.

Fredegonde eut bientôt retrouvé son audace et pris ua parti décisif; elle envoya l'un de ses serviteurs courir après le seigneur Frank, et lui dire que la reine l'invitait à dîner. Cette invitation fut accueillie par le Frank, qui venait de rejoindre ses compagnons, comme elle devait l'être par un homme d'honneur ; il refusa 2 . Le serviteur ayant porté sa réponse , accourut de nouveau le prier, s'il ne voulait point rester pour le repas, d'accepter au moins quelque chose à boire, et de ne pas faire à une demeure royale l'injure d'en sortir à jeun. Il était d'usage qu'une pareille requête fût toujours agréée ; l'habitude et lé savoirvivre tel qu'on le pratiquait alors, l'emportèrent cette fois

1 Ex quibua unus senior ad Fredegundem veniens ait : « Milita* enim * mala in hoc sœculo perpetraeli, eed adhuc pejus non fecerag, quara ut « sacerdolem Dei juberes in ter fi ci. Sit Deus ullor sanguinis innocenlis « vélo ci ter. Nam et omnes erimus inquisilores mali hujus, uttibi diutius « non iiccattam crudelia exercere. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vm, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 327.)

3 Cùm autem hœc ci i cens discederet a conspectu reginae , misit illa qui eum ad convivium provocaret. Quo renucnte... ( Ibid.)

sur le sentiment de l'indignation, et le Frank, qui était w*. près de monter à cheval , attendit sous le vestibule avec ses amis 4 .

Un moment après, les serviteurs descendirent, portant de larges coupes remplies de la boisson que les hommes de race barbare prenaient le plus volontiers hors des repas ; c'était du vin mélangé de miel et d'absinthe. Celui des Franks à qui venait de s'adresser le message de la reine fut servi le premier. Il vida, sans réflexion et tout d'un trait, la coupe de liqueur aromatisée; mais à peine eut-il bu la • dernière goutte qu'une souffrance atroce et comme un déchirement intérieur lui apprit qu'il venait d'avaler le poison le plus violent 3 . Un instant muet, sous l'empire de cette sensation foudroyante, quand il vit ses compagnons se disposer à suivre son exemple et à faire honneur au vin d'absinthe, il leur cria : « Ne touchez pas à ce breuvage; «sauvez-vous, malheureux, sauvez-vou6, pour ne pas « périr avec moi ! » Ces paroles frappèrent les Franks d'une sorte de terreur panique; l'idée d'empoisonnement, dont celle de sortilège et de maléfice était alors inséparable, la présence d'un danger mystérieux qu'il était impossible de repousser avec l'épée, fit prendre la fuite à ces hommes de guerre, qui n'eussent point reculé dans un combat. Ils coururent tous à leurs chevaux ; celui qui avait bu le poison fit de même, et parvint à se placer sur le sien, mais sa vue se troublait , ses mains perdaient la force de soutenir la bride. Mené par son cheval qu'il ne pouvait plus diriger

1 Rogat ut si convivio ejus uti non velit, saltem poculum vel hauriat, ne jejunus a regali domo discedat. Quo expectante... ( Greg.Turon. Hist. Franc, lib. vin, apud script, rer. gallic. etfraticic, t. II, p. 327.)

2 Accepta poculo, bibit nbsinthium eu m vino et. melle mixtum. ulmos barbarorum habel ; sed hic potus veneno imbulus eral. Slalim autem ut bibil, sensit peclori buo dolorem validum imminere : et quasi si iacideretur intrinsecus... (Ibid.)

5*6. et qui remportait au galop à la suite des autres, il fit quelques centaines de pas et tomba mort*. Le bruit de cette aventure causa au loin un effroi superstitieux; parmi les possesseurs de domaines du diocèse de Rouen, personne ne parla plus de citer Fredegonde à comparaître devant la grande assemblée de justice qui , sous le nom de mal, se réunissait au moins deux fois chaque année.

C'était Tévêque de Bayeux, Leudowald, qui, à titre de premier suffragant de l'archevêché de Rouen, devait prendre le gouvernement de l'église métropolitaine durant la vacance du siège. Il se rendit dans la métropole, et de là il adressa officiellement à tous les évéques de la province une relation de la mort violente de Praetextatus; puis, ayant réuni le clergé de la ville en synode municipal, il ordonna, d'après l'avis de cette assemblée, que toutes les églises de Rouen fussent fermées, et qu'on n'y célébrât aucun office jusqu'à ce qu'une enquête publique eût mis sur la trace des auteurs et des complices du crime 2 . Quelques hommes de race gauloise et d'un rang inférieur furent arrêtés comme suspects, et soumis à la question; la plupart avaient eu connaissance du complot contre la vie de l'archevêque et reçu même à cet égard des ouvertures et des offres; leurs révélations vinrent à l'appui du soupçon général qui pesait sur Fredegonde; mais ils ne nommèrent aucun de ses deux complices, Melantius et l'archidiacre. La reine, sentant qu'elle aurait bon marché

1 Exclamât suis dicens : «Fugile, o miseri, fugite malum hoc, ne me- « cum pariler periamini. » Mis quoque non bibentibus, sed feslinantibus abire, ille p rôti nus excœca tus, ascensoque equo in tertio ab hoc loco sladio cecidit, et morluus est. ( Grcg. Turon. Hist. Franc, LU), viif, apud script, rer. gai lie. et francic., t. II, p. 327.)

2 Post hœc, Leudovaldus episcopus epistolas per omnes sacerdotes direxit, etaccepto consilio, ecclesias rothomagenses clausil, ut in bis populus golemnia divinanon spectaret, douée indagatione commuai reperirelur hujus auctor sceleris. (Ibid.)

de cette procédure ecclésiastique, prit sous son patronage 586. tous les accusés , et leur procura ouvertement les moyens de se dérober à l'information judiciaire, soit par la fuite , soit en opposant la résistance à main année f .

Loin de se laisser décourager par les obstacles de tout genre qu'il rencontrait , l'évêque Leudowald , homme consciencieux et attaché à ses devoirs sacerdotaux, re-

' doubla de zèle et de soins pour découvrir l'auteur du meurtre et s'enquérir à fond des mystères de cette horrible trame. Alors Fredegonde mit en usage les ressources qu'elle réservait pour les occasions extrêmes : on vit des assassins rôder autour de la maison de l'évêque et tenter

t de s'y introduire ; il fallut que Leudowald se fît garder jour et nuit par ses domestiques et par ses clercs 2 . Sa constance ne tint pas contre de pareilles alarmes -, les pro-

k cédures , commencées d'abord avec un certain éclat , se ralentirent , et l'enquête selon la loi romaine fut bien-

' tôt abandonnée , comme l'avaient été les poursuites de-

, vant les juges de race franke, assemblés selon la loi salique 3 .

Le bruit de ces événements, qui de proche en proche

} se répandait par toute la Gaule, arriva au roi Gonthramn dans sa résidence de Chalon-sur-Saône. L'émotion qu'il en ressentit fut assez vive pour le tirer un moment de

| l'espèce de nonchalance politique où il se complaisait. Son caractère était, comme on l'a déjà vu, formé des plus

1 Sed et aiiquos adprehendit, quibus suppiicio subditis, veritatem exlorsit, quuliter per consilium Fredegundis hœc acta fuerant; sed ea defensante, ulcisci non potuit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vin, apud script, rer. galiic et francic, t. Il, p. S27.)

2 Ferehant etinm ad ipsum perçusse ies venisse, pro eo quod hœc inquirere sagaciter destinaret ; sed custodia vallalo suorum, nihil ei nocere potuerunt. ( Ibid.)

3 In mallo , hoc est ante Theada, vel Tunginum. (Lexsalica, apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. t5t.)

su étranges contrastes, d'un fonds de piété douce et d'équité rigide, au travers duquel bouillonnaient, pour ainsi dire, et se faisaient jour par intervalles les restes mal éteints d'une nature sauvage et sanguinaire. Ce vieux levain de férocité germanique révélait sa présence dans l'âme du plus débonnaire des rois mérovingiens, tantôt par de$ fougues de fureur brutale, tantôt par des cruautés de sang-froid. La seconde femme de Gonthramn , Austrehilde, atteinte <eq Tannée 580 d'une maladie qu'elle sentait devoir être mortelle, eut la fantaisie barbare de ne vouloir pas mourir seule, et de demander que ses deux médecins fussent 4écapités le jour de ses funérailles. Le roi le promit comme la chose la plus signple , et fit couper la tête aux médecins 4 . Après cet acte dp complaisance conjugale, digne du tyran le plus atroce, Gonthramn était revenu , avec une facilité inexplicable , à ses habitudes de royauté paternelle et à sa bonhomie accoutumée. En apprenant le double crime de meurtre et de sacrilège dont la clameur générale accusait la veuve de son frère, il éprouva une véritable indignation , et , comme chef de la famille mérovingienne , il se crut appelé à un grand acte de justice patriarcale. Il fit partir en ambassade, auprès des seigneurs qui exerçaient la régence au nom du fils de Hilperik , trois évéques , Artémius de Sens , Agrœcius de Troyes, et Yeranus de Cavailion dans la province d'Arles. Ces envoyés reçurent l'ordre de se faire autoriser par les seigneurs de Neustrie à rechercher, au moyen d'une enquête solennelle, la personne coupable du crime, et à l'amener de gré ou de force en présence du roi Gonthramn 2 .

1 Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic et fraucic, I. Il, p. 254.

3 Itaquecùm hœc ad Guntcliramnum regem perlata fuissent, t-t cri-

Les trois évéques se rendirent à Paris, où était élevé 5d6 . l'enfant, au nom duquel, depuis deux ans, se gouvernait le royaume de Neustrie. Admis devant le conseil de régence, ils exposèrent leur message en insistant sur Ténormité du crime dont le roi Gonthramn demandait la punition. Lorsqu'ils eurent cessé de parler, celui des chefs neustriens qui avait le premier rang parmi les tuteurs du jeune roi, et qu'on appelait son nourricier, se leva et dit : a De tels méfaits nous déplaisent aussi au dernier point, a et de plus en plus nous désirons qu'ils soient punis; a mais s'il se trouve parmi nous quelqu'un qui en soit « coupable, ce n'est pas en présence de votre roi qu'il doit « être conduit , car nous avons le moyen de réprimer, « avec la sanction royale , tous les crimes commis chez « nous l . »

Ce langage, ferme et digne en apparence , couvrait une réponse évasive, et les régents de Neustrie avaient moins de souci de l'indépendance du royaume que de ménagements pour Fredegonde. Les ambassadeurs ne s'y méprirent pas, et l'un d'eux répliqua vivement : « Sachez que « si la personne qui a commis le crime n'est pas découverte « et amenée au grand jour, notre roi viendra avec une « armée ravager tout ce pays par le glaive et par l'incena die ; car il est manifeste que celle qui a fait mourir le « Frank par des maléfices est la même qui a tué l'évêque « paH'épée 1 . » Les Neustriens s'émurent peu d'une pa-

men super mulierem jacerctur , misit très episcopos ad flilurrt , qui esse dicitur Chilperici... ut scilicet cumhis qui parvulum nutriebant perquirerent hujus sceleris personam , et in coni«pectu ejus exhibèrent. (Grog. Turori. Hist. Franc, lib. vin, npud script, rer. gallic. et francic., t. II, p. 327.)

1 Quod cùm sacerdotcs loculi fuissent, responderunt seniores : « Nôbis « prorsus ha*c facta displiccnt, et magis ae mugis ea cupimus liicieci. « Nam non potcst fleri ut si qui s inter nos culpabilis intenitur, in eons- « pectum régis vestri deducatur. » ( lbid.)

586. reille menace; ils savaient que le roi Gonthramn manquait toujours de volonté lorsque venait le moment d'agir. Ils renouvelèrent leurs précédentes réponses , et les évoques mirent fin à cette inutile entrevue en protestant d'avance contre la réintégration de Melantius dans le siège épiscopal de Rouen 2 . Mais à peine étaient-ils de retour auprès du roi Gonthramn, que Melantius fut rétabli, grâce à la protection de la reine et à l'ascendant qu'elle venait de reprendre par l'intrigue et par la terreur. Cet homme, digne créature de Fredegonde , alla chaque jour, pendant plus de quinze ans, s'asseoir et prier à la même place où le sang de Prsetextatus avait coulé 3 .

Fière de tant de succès , la reine couronna son œuvre par un dernier trait d'insolence, signe du plus incroyable mépris pour tout ce qui avait osé s'attaquer à elle. Elle fit saisir publiquement et amener en sa présence le serf de la glèbe qu'elle-même avait payé pour commettre le crime , et que jusque-là elle avait aidé à se soustraire à toutes les recherches. « C'est donc toi, lui dit-elle, feignant la plus « vive indignation , toi qui as poignardé Praetextatus , l'é- « vêque de Rouen , et qui es cause des calomnies répan- « dues contre moi? » Puis elle le fit battre sous ses yeux , et le livra aux parents de l'évéque, sans plus s'inquiéter de

1 Tune sacerdotes dixerunt : « Noverilis enim, quia si persona quœ hœc perpetravit in medio posila non fuerit, rex noster cum exercitu hue veniens, omnem hanc régi on em gladio incendioque vastabit ; quia manifeatum est hanc interfecisse gladio episcopum, quœ maleficiis Francum j usait interfici. ) Greg. Turou. Hist. Franc, lib. viii, apud script, rer. gal- 11c. et francic. t. Il , p. 327.

3 El his dictis discesserunt, nullum rationabiie responsum accipientes, ob lestant es omnino ut nunquam in ecclesia illa Melantius , qui prius in loco Prœtexlali subrogutus fucrat, sacerdolis fungereiur offleio. ( Ibid., p. 328.)

3 Fredegundis vero Melanlium, quem prius episcopum posuerat, ecclcsiœ insliluit. (Ibid., p. 331.)

ce qui s'ensuivrait que si cet homme n'eût rien connu du 586. complot dont il avait été l'instrument 1 . Le neveu de Praetextatus, l'un de ces Gaulois à l'humeur violente qui, prenant exemple des mœurs germaniques, ne respiraient que vengeance privée et marchaient toujours armés comme les Franks, s'empara de ce malheureux et le fit appliquer à la torture dans sa propre maison. L'assassin ne fit pas attendre ses réponses et ses aveux : « J'ai fait le coup, a dit-il, et pour le faire, j'ai reçu cent sous d'or de la reine « Fredegonde , cinquante de l'évêque Melantius , et cin- « quante de l'archidiacre de la ville; on m'a promis, en « outre, la liberté pour moi et pour ma femme 2 . »

Quelque positives que fussent ces informations, il était clair désormais qu'elles ne pouvaient amener aucun résultat. Tous les pouvoirs sociaux de l'époque avaient tenté vainement d'exercer leur action dans cette épouvantable affaire; l'aristocratie, le sacerdoce, la royauté elle-même, étaient demeurés impuissants pour atteindre les vrais coupables. Persuadé qu'il n'y aurait pas pour lui de justice hors de la portée de son bras , le neveu de Praetextatus termina tout par un acte digne d'un sauvage , mais dans lequel la part du désespoir était peut-être aussi grande que celle de la férocité ; il tira son épée, et coupa en morceaux l'esclave qu'on lui avait jeté comme une proie 3 . Ainsi

1 Illa quoque quo facilius delergcretur a crimine,adprphensum puerum cœdi jussit vehementer, dicens : « Tu hoc blasphemium super me intu- « listi, ut Prœtextatum episcopum gladio adpeteres. » Et Iradidit eum nepoli i psi us sacerdotis. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vin, apud script. rcT. gallic, et francic, t H, p. 331.) — Grégoire de Tours me semble s'être mépris sur les molifs de cette étrange action.

3 Qui cùm eum in supplicio posuisset, omnem rem evidenter aperuit

dixitque : « A regina enim Fredegunde centum solidos accepi, ut hoc fa.

« corem ; a Melantio vero episcopo quinqunginta; it ab archidiacono

■ civitalis alios quinquaginla; insuper et promissum habui ut ingenuu g

> flerem, sicutet uxor mea. » ( U>id.)

3 In hue voce illius, evaginalo homo ille gladio prœdictum reum in II. ••

586. qu'il arrivait presque toujours dans ce temps de désordre, un meurtre brutalement commis fut Tunique réparation du meurtre. Le peuple senl ne manqua pas à l'a cause de son évêque assassiné ; il le décora du titre de martyr, et ,

pendant que l'église officielle intronisait l'un des assassins et que les évoques l'appelaient frère* j les citoyens de Rouen invoquaient dans leurs prières le nom de la victime, et s'agenouillaient sur son tombeau. C'est avec cette auréole de vénération populaire * que le souvenir de saint Prétextât , objet de pieux hoiiimages pour les fidèles qui ne savaient guère de lui que son nom , a traversé les siècles. Si les détails d'une vie tout humaine par ses malheurs et par ses faiblesses peuvent diminuer la gloire du saint , ils attireront du moins sur l'homme un sentiment de sympathie; car n'y a-t-il pas quelque chose de touchant dans le caractère de ce vieillard, qui mourut pour avoir trop aimé celui qu'il avait tenu sur les fonts de baptême, réalisant ainsi l'idéal de la paternité spirituelle instituée J>at» le christianisme?

frusta concidit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vin, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 331.)

* V. Gregorii Magni jpàpaB I Epist. xxre, apud script, rer. gallic. et fraocic, t. IV, p. 39.

Histoire de Leudaste, comte de Tours. — Le poêle Venantius Fortunatns. — Le monastère de Radegonde , à Poitiers.

L'île de Rfaé, à trois lieues de la côte de Saintonge, formait, sous le règne de Chlother I er , l'un des domaines du fisc royal. Ses vignes, maigre produit d'un sol incessamment battu par les vents de mer, étaient alors sous la surveillance d'un Gaulois nommé Leocadius. Cet homme eut un fils qu'il appela Leudaste, nom tudesque qui probablement était celui de quelque riche seigneur frank , célèbre dans la contrée, et que le vigneron gaulois choisit de préférence à tout autre, soit pour obtenir au nouveau-né un patronage utile , soit pour placer en quelque sorte sur sa tête l'augure d'une haute fortune, et s'entretenir ainsi luimôme dans les illusions et les espérances de l'ambition paternelle ' . Né serf de la maison royale, le fils de Leocadius fut compris, au sortir de l'enfance, dans une réquisition de jeunes gens, faite pour le service des cuisines par l'intendant en chef des domaines du roi Haribert*. Dans une

1 Cracina Pictavensis insula vocitatur, in qua a ûscalis vinitoris Bervo, Leoeadio Domine, nascitur. (Greg. Turon. Hist. Franc-, Jib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 961.) — V. Adriani Valesii Notit. Galliar., p. 463.

3 Exinde ad servitium arcessilus, culinse régira deputatur. ( Greg* Turon., loc. supr. cit.)

foule d'occasions, cette sorte de presse était exercée par l'ordre des rois franks sur les familles qui peuplaient leurs vastes domaines; et des personnes de tout âge, de toute profession , et même d'une naissance distinguée , se voyaient contraintes de la subir*.

Transporté ainsi loin de la petite lie où il était né , le jeune Leudaste se signala d'abord entre tous ses compagnons de servitude par son défaut de zèle pour le travail et son esprit d'indiscipline. Il avait, les yeux malades, et l'âcreté de la fumée l'incommodait beaucoup, circonstance dont il se prévalait, avec plus ou moins de raison, dans ses négligences ou ses refus d'obéir. Après des tentatives inutiles pour le dresser au service qu'on exigeait de lui , force fut ou de le laisser aller ou de lui donner un autre emploi. On prit ce dernier parti, et le fils du vigneron passa des cuisines à la boulangerie, ou, comme s'exprime son biographe original, du pilon au pétrin 2 . Privé des prétextes qu'il pouvait alléguer contre son ancien travail , Leudaste s'étudia dès lors à dissimuler, et parut se plaire extrêmement à ses nouvelles fonctions. Il les remplit durant quelque temps avec une ardeur grâce à laquelle il réussit à endormir la vigilance de ses chefs et de ses gardiens; puis, saisissant la première occasion favorable, il prit la fuite 3 . On courut après lui, on le ramena, et il s'enfuit de nouveau jusqu'à trois fois. Les peines discipli-

1 lpse vero ( Chilpericus ) jam regressus Parisius, familias multas de

domibus fiscal ibus auferri prœcipit et in piaustris componi mulli

vero meliores nutu, qui vi compellebanlur abire, teàtamentacondideruiit. ( tireg. Turon. Hisl. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et fruncic, t. II , p. 289.)

2 Sed quia lippis erat in adolescentia oculis, quibus fumi acerbilas non congruebat, amotus a pislillo promovetur ad cophinum. (lL>id., lib. v, p. 261.)

3 Sed dum inlcr fermentatas massas se delectari consimulat, servitium fugum inieiis dereiiquil. (Ibid.)

CINQUIÈME RÉCIT. i05

naires du fouet et du cachot, auxquelles il fut soumis successivement comme serf fugitif, étant jugées insuffisantes contre une telle opiniâtreté , on lui infligea la dernière et la plus efficace de toutes, celle de la marque par incision pratiquée sur Tune des oreilles 1 .

Quoique cette mutilation lui rendît désormais la fuite plus difficile et moins sûre, il s'échappa encore, au risque de ne savoir o\\ trouver un refuge. Après avoir erré de différents côtés, toujours tremblant d'être découvert, parce qu'il portait visible à tous les yeux le signe de sa condition servile, fatigué de cette vie d'alarmes et de misères, il prit une résolution pleine de hardiesse 2 . C'était le temps où le roi Haribert venait d'épouser Markowefe, servante du palais, fille d'un cardeur de laine. Peut-être Leudaste avait -il eu quelques relations avec la famille de cette femme ; peut-être se fia-t-il simplement à la bonté de son cœur et à sa sympathie pour un ancien compagnon d'esclavage. Quoi qu'il en soit, au lieu de marcher en avant pour s'éloigner le plus possible de la résidence royale , il revint sur ses pas, et, caché dans quelque forêt voisine, il épia le moment où il pourrait se présenter devant la nouvelle reine , sans crainte d'être vu et arrêté par quelqu'un des serviteurs de la maison 3 . Il réussit, et Markowefe ,| vivement intéressée par ses supplications , le prit sous son patronage. Elle lui confia la garde de ses meilleurs chevaux , et lui donna parmi ses domestiques le

1 Cùmque bis aut tertio reductus a fugœ lapsu teneri non posset, aurfs unius incisione multatur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. etfrancic, t. II , p. 261.)

2 Dehinc cùm notam inflictam corpori occulere nulla aucloritate valeret... ( Ibid.)

3 Ad M arcovefam reginam, quam Charibertus rex nimium diligens, in loco sororis thoro adsciverat, fugit. ( Ibid.)

titre de mariskalk, comme on disait en langue tudèsque 4 . Leudaste , encouragé par ce succès et cette faveur inattendue; cessa bientôt de borner ses désirs à sa position présente, et, aspirant plus haut, il ambitionna la suprême intendance des haras de sa patronne et le titre de comte de l'écurie, dignité que les rois barbares avaient empruntée à la cour impériale 8 . Il y parvint en peu de temps, servi par son heureuse étoile, car il avait plus d'audace et de forfanterie que de finesse d'esprit et de véritable habileté. Dans ce poste, qui le plaçait au niveau non-seulement des hommes libres, mais des nobles de race franke, il oublia complètement son origine et ses anciens jours de servitude et de détresse. Il devint dur et méprisant pour tous ceux qui étaient au-dessous de lui , arrogant avec ses égaux , avide d'argent et de toutes les choses de luxe , ambitieux sans frein et sans mesure 3 . Élevé par l'affection de la reine à une sorte de favoritisme , il s'entremettait dans toutes ses affaires et en tirait d'immenses profits , abusant sans aucune retenue de sa facilité et de sa confiance 4 . Lorsqu'elle mourut au bout de quelques années, il était déjà assez riche de ses rapines pour pouvoir briguer, à force de présents, auprès du roi Haribert , l'emploi qu'il avait

1 Quœlibenler eum colligens , provocat, equorumque tneliorum députât esse custodem. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 261.) — Si mariscalcus, qui super ni caballos est, occiditur... (Let Alemannor., tit. uni, g iv.) — Lex salica, tit. h ,

g vi.

3 Hincjam obsessus, vanituti, ac superbiœ 'deditus, comitatum ambit stabulorum. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. etfrancic, t. II, p. 264.)— V. Ducange, Glossar. ad Script, med. et Infim. lalinit., voce Cornes.

3 Quo acceplo, cunclos de*p citac postponit : inflatur vanitatc, luxuria dissolvitur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallicet francic, t. Il, p. 264.)

4 Cupiditate succenditur, et in causis patron» alumnuS proprius hue iilucque defertur. (Ibid.)

exercé dans la maison de la reine. Il l'emporta sur tous ses compétiteurs, devint comte des écuries royales; et, loin d'être ruiné par la mort de sa protectrice , il y trouva le commencement d'une nouvelle carrière d'honneurs. Après avoir joui un an ou deux du haut rang qu'il occupait dans la domesticité du palais, l'heureux fils du serf de l'Ile de Rhé fut promu à une dignité politique , et fait comte de Tours, l'une des villes les plus considérables du royaume deHaribert 1 .

L'office de comte, tel qu'il existait dans la Gaule depuis la conquête des Franks, répondait, selon leurs idées politiques, à celui du magistrat qu'ils appelaient graf dans leur langue, et qui, dans chaque canton de la Germanie, rendait la justice criminelle, assisté des chefs de famille ou des hommes notables du canton. Les relations naturellement hostiles des conquérants avec la population des villes conquises avaient fait joindre à ces fonctionsde juge des attributions militaires, et un pouvoir dictatorial dont abusaient presque toujours, soit par violence de caractère, soit par calcul personnel, les hommes qui l'exerçaient au nom des rois franks. C'était comme une sorte de proconsulat barbare, superposé, dans chaque ville importante, aux anciennes institutions municipales, sans qu'on eût pris aucun soin de le régler de manière à ce qu'il pût s'accorder avec elles. Malgré leur isolement, ces institutions suffisaient encore au maintien du bon ordre et de la paix intérieure ; et les habitants des cités gauloises éprouvaient plus de terreur que de joie quand une lettre royale venait leur notifier la venue d'un comte envoyé pour les régir

Cujus post obitum refertus prœdis, locum ipsum cum regc Chariberto oblatis rnuneribus tcnerc cœpit. Post base, pecealis populi ingruen- Ubus, cornes Turonis destinatur. (Grejf. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et fraacic, t. Il, p. 261.)

selon leurs coutumes, et faire à chacun bonne justice. Telle fut sans doute l'impression produite à Tours par l'arrivée de Leudaste; et la répugnance des citoyens contre leur nouveau juge ne pouvait qu'augmenter de jour en jour. Il était sans lettres , sans aucune connaissance des lois qu'il avait mission d'appliquer, et même sans cet esprit de droiture et d'équité naturelle qui se rencontrait du moins, sous une écorce grossière, chez les grafs des cantons d'outre Rhin.

Formé d'abord aux mœurs de l'esclavage et ensuite aux habitudes turbulentes des vassaux de la maison royale, il n'avait rien de cette vieille civilisation romaine avec laquelle il allait se trouver en contact, si ce n'est l'amour du luxe, de la pompe et des jouissances matérielles. Il se comporta dans son nouvel emploi comme s'il ne l'avait reçu que pour lui-même et pour la satisfaction de ses instincts désordonnés. Au lieu de faire régner Tordre dans la ville de Tours, il y sema le trouble par ses emportements et ses débauches; son mariage avec la fille d'un des riches habitants du pays ne le rendit ni plus modéré ni plus retenu dans sa conduite. Il se montrait violent et hautain envers les hommes, d'un libertinage qui ne respectait aucune femme, d'une rapacité qui passait de bien loin ce qu'on avait vu de lui jusque-là*. Il mettait en œuvre tout ce qu'il avait de ruse dans l'esprit pour susciter aux personnes opulentes des procès injustes dont il devenait l'arbitre, ou leur intenter de fausses accusations et se faire un profit des amendes qu'il partageait avec le fisc. A force d'exactions et de pillage , il accrut rapidement ses richesses, et accumula dans sa maison beaucoup d'or et d'objets

1 Ubique se amplius honoris gloriosi supercilio jaclat : ibi se e&hibet rapacem prœdis, turgidum rixis, udulleriis lutulenlum. (Greg. Turon* Hist. Franc, lib. v, apud script, rer» gai lie. et francic, t. II , p. 264.)

précieux 1 . Son bonheur et son impunité durèrent jusqu'à la mort du roi Haribert, qui eut lieu en 567. Sighebert, c«r. dans le partage duquel fut alors comprise la ville de Tours, n'avait point pour le ci-devant esclave la même affection que son frère aine. Loin de là, sa malveillance était telle que Leudaste, pour s'y soustraire, quitta la ville en grande hâte, abandonnant ses propriétés et la plus grande partie de ses trésors, qui furent saisis ou pillés par les gens du roi d'Austrasie. Il chercha un asile .dans le royaume de Hilperik, et jura fidélité à ce roi, qui le reçut au nombre de ses leudes 2 . Durant ses années de mauvaise fortune, l'ex-comte de Tours vécut en Neustrie de l'hospitalité du palais, suivant la cour de domaine en domaine, et prenant place à l'immense table où s'asseyaient , par rang d'âge ou de dignité , les vassaux et les convives du roi.

Cinq ans après cette fuite du comte Leudaste, Georgius <&& Florentius , qui prit le nom de Grégoire à son avènement r fut nommé évêque de Tours par le roi Sighebert , sur la demande des citoyens dont il avait gagné l'affection et Tes* time dans un voyage de dévotion qu'il avait fait , de l'Auvergne, sa patrie, au tombeau de saint Martin. Cet homme, dont les récits précédents ont déjà fait connaître le caractère, était, par sa ferveur religieuse, son goût pour les lettres sacrées et la gravité de ses mœurs , l'un des types les plus complets de la haute aristocratie chrétienne des Gaules, parmi laquelle avaient brillé ses ancêtres. Dès son installation dans le siège métropolitain de Tours, Grégoire, en vertu des prérogatives politiques attachées alors à la di-

1 Ubi seminando discordias, et inferendo calumnias, non modicos Ihesauros adgregavit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallie. et francic, t. lï, p. 261.)

3 Po»t obilum vero Ghariherti, cùm in Sigibrrli sortem civitas illa venisset, transeunte eo ad Chi!pericum, omnia quœ inique adgregaveral, a fldelibua nominaU régis direpta suut. ( Ibid.)

il 7

572. gnité épiscopale, et à cause de la considération personnelle qui Fentourait , se vit investi d'une suprême influence sur les affaires de la ville et sur .les délibérations du sénat qui la gouvernait. L'éclat de cette haute position devait être largement compensé par des fatigues, des soucis et des périls sans nombre ; Grégoire ne tarda pas à en faire l'expé-

573. rience. bans la première année de son épiscopat, la ville de Tours fut envahie par les troupes du roi Hilperik , et

574. reprise coup sur coup par celles de Sighebert. L'année suivante , Theodebert, fils aîné de Hilperik , fît sur les bords de la Loire une campagne de dévastation, qui, frappant de terreur les citoyens de Tours, les contraignit pour la seconde fois à se soumettre au roi de Neustrie ' . Il paraît que Leudaste, pour essayer de refaire sa fortune , s'était engagé dans cette expédition, soit comme chef de bande, soit parmi les vassaux d'élite qui entouraient le jeune fils du roi.

A son entrée dans la ville qu'il venait de réduire sous l'obéissance de son père, Theodebert présenta le ci-devant comte à l'évêque et au sénat municipal, en disant qu'il serait bien que la cité de Tours rentrât sous le gouvernement de celui qui l'avait régie avec sagesse et fermeté au temps de l'ancien partage 2 . Indépendamment des souvenirs que Leudaste avait laissés à Tours, et qui étaient bien faits pour révolter l'âme honnête et pieuse de Grégoire, ce descendant des plus illustres familles sénatoriales duBerry et de l'Auvergne ne pouvait voir, sans répugnance, s'élever à un poste aussi rapproché du sien , un homme de néant , qui portait sur son corps la marque ineffaçable de

1 Perva dénie igilur Chilperico rege per Theodobertum Ûlium urbem Turonicam, cùm jam ego Turonis advenissem. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 261.)— -Voyez t. I , deuxième Récit.

2 Mini aTbeodoberto strenue commendatur, ut scilicetcomitatuquem priu8 habuerat polirelur. (Greg. Turon., loc. cit.)

CINQUIÈME RÉCIT. Mi

son extraction servile. Mais les recommandations du jeune 574 chef de l'armée neustrienne, de quelque déférence qu'elles parussent entourées, étaient des ordres; il fallait, dans l'intérêt présent de la ville, menacée de pillage et â'incendie, répondre de bonne grâce aux fantaisies du vainqueur, et c'est ce que fit l'évêque de Tours avec cette prudence dont toute sa vie offre le continuel exemple. Le vœu des principaux citoyens sembla ainsi d'accord avec les projets de Theodebert pour le rétablissement de Leudaste dans ses fonctions et ses honneurs. Ce rétablissement ne se fit pas attendre , et, peu de jours après, le fils de Leocadius reçut du palais de Neustrie sa lettre d'institution, diplôme dont la teneur, 'telle que nous la montrent les formules officielles de l'époque, jurait d'une manière assez étrange avec son caractère et sa conduite :

a S'il est des occasions où la clémence royale fasse « éclater plus particulièrement sa perfection, c'est surtout a dans le choix qu'elle sait faire, entre tout le peuple, de « personnes probes et vigilantes, tl ne conviendrait pas en « effet que la dignité de juge fût confiée à quelqu'un dont a l'intégrité et la fermeté n'auraient pas été éprouvées « d'avance. Or, nous trouvant bien informé de ta fidélité « et de ton mérité, nous t'avons commis l'office de comte « dans le canton de tours, pour le posséder et en exercer « toutes les prérogatives * ; de telle sorte que tû gardes « envers notre gouvernement une foi entière et inviolable; « que les hommes habitant dans les limites de ta juridic- « tion , soit Franks, soit Romains , soit de toute autre na^ « tion quelconque, vivent dans la paix et le bon ordre sous

1 Ergo du m et fldem et utililatem tuam videmur habere compertam, ideotibi actionem comitatus in pago illo... tibi ad agendum regendumque commisimus. (Charta de ducalu vel comitaiu; lllarculfi Fortnul., lib. i , apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 472.)

i;3 CINQUIÈME RÉCIT.

574. « ton autorité et ton pouvoir ; que tu les diriges dans le « droit chemin selon leur loi et leur coutume; que tu te a montres le défenseur spécial des veuves et des orphe- « lins ; que les crimes des larrons et des autres malfaiteurs « soient sévèrement réprimés par toi; enfin, que le peuple, c< trouvant la vie bonne sous ton gouvernement, s'en ré- « jouisse et se tienne en repos , et que ce qui revient au « fisc des produits de ta charge soit, chaque année, par « tes soins, exactement versé dans notre trésor 4 . »

Le nouveau comte de Tours, qui ne sentait pas encore le terrain bien sûr sous ses pieds , et qui craignait que la fortune des armes ne fit rentrer la ville sous le pouvoir du roi d'Austrasie , s'étudia à vivre en parfaite intelligence avec les sénateurs municipaux et surtout avec Tévêque , dont la puissante protection pouvait lui devenir nécessaire 2 . En présence de Grégoire, il se montrait modeste et même humble de manières et de propos , observant la distance qui le séparait d'un homme de si haute noblesse, et caressant avec soin la vanité aristocratique dont un léger levain se mêlait aux qualités solides de cet esprit ferme et sérieux. Il assurait à l'évêque que son plus grand désir était de lui complaire et de suivre en tout ses avis. Il promettait de se garder de tout excès de pouvoir et de prendre pour règles de conduite la justice et la raison. Enfin, pour rendre ses promesses et ses protestations plus dignes de foi, il les accompagnait de nombreux serments par le tombeau de

1 Viduis etpupillis maximus defensor appareas ; latronum et malefactorum scelera a le eeverissime reprimantur ; ut populi benevi ventes sub tuo regimine gaudentes debeant consistere quieli : et quîdquid de ipsa actione in fisci ditionibus speratur, per vosmetipsos annis singulis nostris œrariis inferatur. ( Marculfl Formut., lib. i, apud Bcript. rer. gallic. et francic, t. IV, p. 472.)

2 Timebat enim, quod postea evenit, ne urbem illam ilerum rex Sigibertus in suum dominium revocaret. (Greg. Turon. Hist. Franc , lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, 1. Il, p. 261.)

saint Martin. Souvent il jurait à Grégoire, comme un client 574. à son patron, de lui demeurer fidèle en toute circonstance, de ne jamais lui manquer en rien, soit dans les affaires qui l'intéresseraient personnellement, soit dans* celles où il s'agirait des intérêts de l'Église '•

Les choses en étaient là, et la ville de Tours jouissait 575. d'un calme que personne n'eût espéré d'abord , Iqrsque l'armée de Theodebert fut détruite près d'Angoulême, et que Hilperik, croyant sa cause désespérée, se réfugia dans les murs de Tournai , événements racontés en détail dans un des précédents Récits 2 . Les citoyens de Tours, qui n'obéissaient que par force au roi de Neustrie , reconnurent l'autorité de Sighebert , et Leudaste prit de nouveau la fuite, comme il avait fait sept ans auparavant ; mais, grâce peut-être à l'intervention de l'évêque Grégoire, ses biens furent respectés cette fois, et il sortit de la ville sans essuyer aucun dommage. Il se retira en Basse-Bretagne, pays qui jouissait alors d'une complète indépendance à l'égard des royaumes franks, et qui souvent servait d'asile aux proscrits et aux mécontents de ces royaumes 3 .

Le meurtre qui, en l'année 575, mit fin d'une manière si subite à la. vie de Sighebert, amena une double restauration , celle de Hilperik comme roi de Neustrie , et celle de Leudaste comme comte de Tours. Il revint après un an d'exil, et se réinstalla de lui-même dans son office 4 . Désor-

1 Mullum se nobis humilem subditumque reddebat, jurans sspius super sepulchrum sancti Antistitis, nunquam se contra ration isordinem esse venturum, seque mini, tam in causis propriis, quam in ecclesiœ necessitatibus, in omnibus esse Ûdelein. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gai lie. et francic. , t. II , p. 361 .)

2 Voyez t. I, deuxième Récit.

3 Sed dum Sigibertus duos annos Turon is tenuit, hic in Brilanniis latuit. ( Greg. Turon. , loc. cit.)

4 Quo defuncto, succedenle iterum Chilperico in regnum , iste in co-

575. mais sûr de Ta venir, il ne prit plus la peine de se contraindre ; il jeta le masque , et se remit à suivre les errements de sa première administration. S'abandonnant à la fois à toutes les mauvaises passions qui peuvent tenter un homme en pouvoir, il donna le spectacle des fraudes les plus insignes et des plus révoltantes brutalités. Lorsqu'il tenait ses audiences publiques, ayant pour assesseurs les principaux tle la ville, seigneurs d'origine franke, Romains de naissance sénatoriale et dignitaires de l'église métropolitaine , si quelque plaideur qu'il voulait ruiner, ou quelque accusé qu'il voulait perdre , se présentait devant lui avec assurance, soutenant son droit et demandant justice, le comte lui coupait la parole et s'agitait comme un furieux sur son banc de juge '. Si, alors, la foule qui faisait cercle autour du tribunal venait à témoigner par ses gestes ou ses murmures , de la sympathie pour l'opprimé , c'était contre elle que se tournait la colère de Leudaste, et il apostrophait les citoyens d'injures et de paroles grossières 2 . Impartial dans ses violences comme il aurait dû l'être dans sa justice, il ne tenait compte ni des droits, ni du rang, ni de l'état de personne; il faisait amener devant lui des prêtres avec les menottes aux mains, et frapper de coups de bâton des guerriers d'origine franke. On eût dit que cet esclave parvenu trouvait du plaisir à confondre toutes les distinctions, à braver toutes les convenances de l'ordre social de son époque , en dehors duquel le hasard

mitatum accedit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. etfraneic, t. H, p. 261.)

1 Jara si in judicio eu m senioribus, vel laicis, vel clericis resedisse}, et vidisset hominem justitiam prosequentem, protinus agebatur in furiaç. ( Ibid.)

2 Ructabat convicia in cives. ( Ibid.)

de la naissance Pavail placé d'abord, et où d'autres hasards 575. l'avaient ensuite élevé si haut 1 .

Quelles que fussent les manies despotiques du comte Leudaste, et sa volonté de- tout niveler devant son intérêt et son caprice, il y avait dans la ville une puissance rivale de la sienne , et un homme contre lequel il lui était interdit de tout oser, sous peine de se perdre lui-même. II le sentait, et ce fut l'astuce et non la violence ouverte qu'il mit en œuvre pour contraindre Pévêque à plier, ou du moins à se taire devant lui. La réputation de Grégoire, répandue dans toute la Gaule, était grande à la cour du roi de Neustrie ; mais son affection bien connue pour la famille de Sighebert alarmait quelquefois Hilperik, toujours inquiet sur la possession de la ville de Tours , sa conquête et la clef du pays qu'il voulait conquérir au sud de la Loire. Ce fut sur ces dispositions ombrageuses du roi que Leudaste fonda ses espérances d'anéantir le crédit de l'évêque , en le rendant de plus en plus suspect , et en se faisant regarder lui-même comme l'homme nécessaire à la conservation de la ville , comme une sentinelle avancée toujours sur le qui-vive , et en butte , à cause de sa vigilance, à des préventions haineuses, et à des inimitiés sourdes ou déclarées. C'était pour lui le plus sûr moyen de s'assurer une impunité absolue , et de trouver des occasions de molester à plaisir, sans paraître sortir de son droit, l'évéque, son plus redoutable antagoniste.

Dans cette guerre d'intrigues et de petites machinations, il avait parfois recours aux expédients les plus fantasques. Quand une affaire exigeait sa présence ^ la maison épjscppale, il s'y rendait $rmé de toutes pièces, le casque

1 Presbyteros manicis jubebat extrahi, milites fustibufc verberarl ; tanlaque ulebalur crudelitale, ut^vix referri possit.s ( Grcg. Turon. Ilïst. Franc, lib. ▼, apud script* rer. gaIJic. et francic, t. II, p. 361.)

446 CINQUIÈME HÉCIT.

575. en tête, la cuirasse au dos, le carquois en bandoulière, et une longue pique à la main> soit pour se donner des airs terribles, soit pour faire croire qu'il y avait péril d'embûches et de guet-apens dans cette maison de paix et de 57e. prière 1 . En l'année 576, lorsque Merowig, passant par Tours, lui enleva tout ce qu'il possédait en argent et en meubles précieux, il prétendit que le jeune prince ne s'était livré à ce pillage que d'après le conseil et à l'instigation de Grégoire a . Puis, tout à coup, par inconséquence de caractère ou à cause du mauvais succès de cette imputation sans preuves, il essaya de se réconcilier avec l'évêque et lui jura, par le serment le plus sacré , en tenant à poignée le tapis de soie qui couvrait le tombeau de saint Martin, que, de sa vie, il ne ferait plus aucun acte d'inimitié contre lui 3 . Mais l'envie démesurée qu'avait Leudaste de réparer le plus promptement possible les pertes énormes qu'il venait de faire , l'excitait à multiplier ses Ht exactions et ses rapines. Parmi les citoyens riches auxquejs * il s'attaquait de préférence, plusieurs étaient amis intimes de Grégoire , et ceux-là ne furent pas plus ménagés que les autres. Ainsi, malgré ses dernières promesses et ses résolutions de prudence , le comte de Tours se trouva de nouveau en hostilité indirecte avec son rival de pouvoir. Bientôt entraîné de plus en plus par le désir d'accumuler des richesses, il se mit à envahir le bien des églises, et le

1 In tali levitate elatus est , ut in domo ecclesiœ cum Ihoracibus atque loricis, prœcinclus pharetra, el contum manu gérons, capite galeato ingrederetur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et franc! c, t. II, p. 26).)

3 Discedenle autem Merovecho, qui res ejus diripucrat, nobis calumnialor exsistit, adscrens fallarilcr Merovechum noslro usum consilio, ut res ejus aufcrret. (Ibid.) — Voyez plus haut, troisième Récit, p. 4.

3 Sed posl inlatii damna, itérât iterum sacramenta, pallamque sepulcri beali Martini fldejtissorcm donat, se nobis nunquam adversalurum. (Ibid., p. 262.)

différend devint personnel entre les deux adversaires 1 . 576 Grégoire, avec une longanimité qui tenait à la fois de la W9# patience sacerdotale et de la politique circonspecte des hommes de l'aristocratie, n'opposa d'abord, dans cette lutte, qu'une résistance morale à des actes de violence matérielle. Il reçut les coups sans en porter lui-même , jusqu'au moment précis où il lui sembla que l'occasion d'agir était venue, et, alors, après deux ans d'une attente calme et qu'on aurait crue résignée, il prit énergiquement l'offensive.

Vers la fin de l'année 579, une députation envoyée se- 579. crètement au roi Hilperik lui dénonça , fur des preuves irrécusables, les prévarications du comte Leudaste et les maux sans nombre qu'il faisait souffrir aux églises et à tout le peuple de Tours *. On ne sait dans quelles circonstances cette députation se rendit au palais de Neustrie, ni quelles causes diverses contribuèrent à la réussite de ses démarches; mais elles eurent un plein succès, et, malgré la faveur dont Leudaste jouissait dépuis si longtemps auprès du roi, malgré les nombreux amis qu'il comptait parmi les vassaux et les affidés du palais , sa destitution fut résolue. En congédiant les envoyés, Hilperik fit partir avec eux Ansowald, son conseiller le plus intime, pour prendre les mesures et opérer le changement de personne que sollicitait leur requête. Ansowald arriva àTours au mois de novembre, et, non content de déclarer Leudaste déchu de son office, il remit au choix dePévêque et de tout le corps des citoyens la nomination d'un nou-

1 Igilur post multa mala quae in me meosque intulit, post mutins di-

reptiones rerum ecclesiasticarum (Greg. Turon. llisl. Franc, lib. y,

apud script, rer. gallic. et francic, t. Il , p. 262.)

3 Aitâtens autem Cbilpericus omnia mala quae faciebat I.cudastea ecctosiis Turoiiicis et omni populo... (Ibid., p. 260.) — Adriuni Valesii Rer» fra ic, lib. x , p. m.

579. veau comte. Les suffrages se réunirent sur un homnie de race gauloise, appelé Eunomius, qui fut installé dans sa charge au milieu des acclamations et des espérances populaires 1 .

Frappé de ce coup inattendu, Leudaste qui, dans sa présomption imperturbable, n'avait jamais songé un seul instant à la possibilité d'un tel revers, s'irrita jusqu'à la •fureur, et s'en prit à ses amis du palais, qui, selon lui, auraient dû le soutenir. Il accusait surtout avec amertume la reine Fredegonde, au service de laquelle il s'était dévoué pour le mal comme pour le bien , et qui, toute-puissante à ce qu'il croyait pour le sauver de ce péril, le payait d'ingratitude en lui retirant son patronage 2 . Ces griefs, qu'ils fussent fondés ou non, s'emparèrent si fortement de l'esprit du comte destitué, qu'il voua dès lors à son ancienne patronne une haine égale à celle qu'il portait au provocateur de sa destitution , Pévêque de Tours. Il ne les sépara plus l'un de l'autre dans ses désirs de vengeance, et, la tête échauffée par le dépit , il se mit à former les projets les plus aventureux , à combiner des plans de nouvelle fortune et d'élévation à venir dans lesquels il faisait entrer, comme l'un de ses vœux les plus ardents , la ruine de Pévêque , et , chose plus étonnante , la ruine même de Fredegonde , sa répudiation par son mari et sa déchéance de l'état de reine.

Il y avait alors à Tours un prêtre appelé Rikulf , peutêtre Gaulois d'origine malgré son nom germanique, comme Leudaste dont il tenait d'ailleurs beaucoup pour le caraç-

1 Ansovaldum il lue dirigit : qui venions ad festivitatem sancti Martini, data nobis et populo optione, Eunomius in comitatum erigilur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, reï. gallic. e( francic, t. II, p. 364.)

3 Voyez plus haut, troisième Récit* p* 1*

tère * . Né dans la ville, de parents pauvres, il s'était avancé 579. dans les ordres sous le patronage de révoque Euphronius, prédécesseur de Grégoire. Sa suffisance et son ambition étaient démesurées ; il se croyait hors de sa vraie place tant qu'il n'aurait pas obtenu la dignité épiscopale a .Pour y parvenir plus sûrement quelque jour, il s'était mis depuis plusieurs années dans la clientèle de Chlodowig , le dernier fils du roi Hilperik et de la reine Audowere 3 . Quoique -répudiée et bannie, cette reine, femme d'origine libre et probablement distinguée , avait conservé dans son malheur de nombreux partisans, qui espéraient pour elle un retour de faveur et croyaient à la fortune de ses fils , déjà hommes faits , plus qu'à celle des jeunes enfants de sa rivale. Fredegonde , malgré l'éclat de ses succès et de sa puissance, n'avait pu réussir entièrement à faire oublier autour d'elle la bassesse de sa première condition , et à inspirer une pleine confiance dans la solidité du bonheur dont elle jouissait. II y avait des doutes sur la durée de l'espèce de fascination qu'elle exerçait sur l'esprit du roi ; beaucoup de gens ne lui rendaient qu'à regret les honneurs de reine ; sa propre fille Righonte , l'aînée de sps quatre enfants, rougissait d'elle, et, par un instinct précoce de vanité féminine, ressentait vivement la honte d'avoir pour mère une ancienne servante du palais 4 . Ainsi les tourments d'esprit ne manquaient pas à l'épouse bien-

1 Adjuncto slbi Riculfo presbytero, simili malitia perverse (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. r, apud script, rer. galiie. et irancic, t. \\, p. 262.)

3 Nam hic sub Eufronio episcopo de pauperibus provocatus, archidiaconus ordinalus est. Exinde ad presbylerium ad mot us... Semper elatus inflatus, praesumptuosu». ( lbid., p. 264.)

3 Riculfus vero pr< sby 1er, qui jam a te m pore beati Euphronii episcopi, amicuserat Cblodovcchi.... ( lbid.)

4 Riguntjùs autem lllia Chilpeiici, cura sœpius matri calumnias inferrel, diceretque se esse dominait], genitricemque suam servilio redhibeti, ci multis eara et ciebro conviens laccssirel... ( lbid., lib. ix, p. &52.)

579. aimée du roi Hilperik , et le plus grand de tous était pour elle, avec cette tache de sa naissance que rien ne pouvait effacer, l'appréhension que lui causait la concurrence, pour la royauté de leur père , entre ses enfants et ceux du premier lit.

Délivrée par une mort violente des deux fils aînés d'Audowere, elle voyait encc re le troisième, Chlodowig, tenir en échec la fortune de ses deux fils, Chlodobert et Dagobert, dont le plus âgé n'avait pas quinze ans *. Les opinions, les désirs, les espérances ambitieuses se partageaient dans le palais de Neustrie entre l'avenir de l'un et celui des autres; il y avait deux factions opposées qui se ramifiaient au dehors , et se retrouvaient dans toutes les parties du royaume. Toutes les deux comptaient parmi elles des hommes anciennement et solidement dévoués, et des récrues de passage qui s'attachaient ou se détachaient au gré de l'impulsion du moment. C'est ainsi que Rikulf et Leudaste, l'un vieux partisan de la fortune de Chlodowig, l'autre récemment ennemi de ce jeune prince, comme il l'avait été de son frère Merowig , se rencontrèrent tout d'un coup dans une parfaite conformité de sentiments politiques; Ils devinrent bientôt amis intimes, se confièrent tous leurs secrets , et mirent en commun leurs projets et

579 leurs espérances. Durant les derniers mois de l'année 579 * et les premiers de l'année suivante, ces deux hommes également rompus aux intrigues eurent ensemble de fréquentes conférences auxquelles fut admis en tiers un sousdiacre, nommé Rikulf ainsi que le prêtre, le même qu'on a vu figurer comme émissaire du plus habile intrigant de l'époque , l'Austrasien Gonthram-Bose 2 . Le premier point convenu entre les trois associés fut de

1 Samson, né à Tournai durant le siège de cette ville, était mort en 577. 3 Voyez plus haut, troisième Récit, p. 4.

CINQUIÈME RÉGIT. m

mettre en œuvre, en les faisant parvenir jusqu'aux oreilles. 579 du roi Hilperik, les bruits généralement répandus sur Tin- K80> fidélité conjugale et les désordres de Fredegonde.Ils pen-. sèrent que plus l'amour du roi était confiant et aveugle en présence d'indices clairs pour tout le monde , plus sa colère , au moment où il serait désabusé, devait être terrible. Fredegonde expulsée du royaume , ses enfants pris en haine par le roi, bannis avec elle et déshérités, Chlodowig succédant à la royauté de son père sans contestation et sans partage , tels étaient les résultats , certains selon eux, qu'ils se promettaient de leurs informations officieuses. Par un tour d'adresse assez subtil, pour se décharger de la responsabilité d'une dénonciation formelle contre la reine , et compromettre en même temps leur second ennemi, l'évêque de Tours , ils résolurent de l'accuser d'avoir tenu devant témoins les propos scandaleux qui alors couraient de bouche en bouche, et qu'eux-mêmes n'osaient répéter pour leur propre compte *.

Dans cette intrigue il y avait double chance pour la déposition de l'évêque, soit immédiatement, par un coup de fureur du roi Hilperik , soit un peu plus tard , lorsque Chlodowig prendrait possession de la royauté ; et le prêtre Rikulf se portait d'avance comme son remplaçant sur le siège épiscopal. Leudaste, qui garantissait à son nouvel ami l'infaillibilité de cette promotion , marquait sa place auprès du roi Chlodowig, comme la seconde personne du royaume dont il aurait, avec le titre de duc, la suprême administration. Pour que Rikulf le sous-diacre trouvât de même un poste à sa convenance, il fut décidé que Platon, archidiacre de l'église de Tours et ami intime de l'évêque

1 Ad hocerupilut diceret me crimen in Fredegundem reginam dixisse. (Greg. Turon. Hisl. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 362.)

m CINQUIEME RÉCIT.

879 Grégoire, serait compromis avec lui et enveloppé dans la

50o. même ruine 1 .

Il paraît qu'après avoir dans leurs conciliabules , réglé les choses de cette manière , les trois conspirateurs envoyèrent des messages à Chlodowig pour lui annoncer l'entreprise -formée dans son intérêt, lui communiquer leurs plans, et faire leurs conditions avec lui. Le jeune prince , léger de caractère et ambitieux sans prudence , promit, en cas de réussite, tout ce qu'on demandait et bien au delà. Le moment d'agir étant venu, on se distribua les rôles. Celui du prêtre Rikulf fut de préparer les voies à la déposition future de Grégoire en ameutant contre lui, dans la ville, les fauteurs de troubles, et ceux qui, par esprit de patriotisme provincial , ne l'aimaient pas comme étranger, et souhaitaient à sa place un évêque indigène. Rikulf le sous-diacre, naguère l'un des plus humbles commensaux de la maison épiscopale, et qui s'était à dessein brouillé avec son patron, pour être plus libre de voir assidûment Leudaste , revint faire auprès de l'évêque des soumissions et des semblants de repentir ; il tâcha, en regagnant sa confiance, de l'entraîner à quelque acte suspect qui pût servir de preuve contre lui 2 . Enfin l'ex-comte de Tours prit pour lui, sans balancer, la mission vraiment périlleuse, celle de se rendre au palais de Soissons et de parler au roi Hilperik.

1 Hoc reginœ crimen objectum , ut, ejecla de regno, interfectis fratribus, a pâtre Chiodovechus regnum acciperel; Leudastes ducatum, Riculfus vero presbyter... episcopatum Turoitfçum ambiret, huic fticulfo clerico archidiaconatu promisso. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 262.)

* Hic vero Ricalfus subdiaconus, simili levitate perfactlis, ante hune annum consilio cum Leudaste de bac causa habile , causas offensionis requirit, quibus scilicet me offenso, ad Leudastem transiret : naclusquo tandem ipsum adivit, ac per menses quatuor dolis omnibus ac musci-

puiîs praeparatis, ad me revertitur, deprœcans ut eum debeam reci-

pere excusai um. ( lbid.)

Il partit de Tours vers le mois d'avril j$80, et dès son mo. arrivée, admis par le roi à un entretien seul à seul, il lui dit d'un ton qu'il tâchait de rendre à la fois grave et persuasif : « Jusqu'à présent, très-pieux roi, j'avais gardé ta a ville de Tours; mais maintenant que me voilà écarté de « mon office , songe à voir comment on te la gardera ; car « il faut que tu saches que l'évêque Grégoire a dessein de « la livrer au fils de Sighebert '. » Comme un homme qui se révolte contre une information désagréable et fait Tincrédule pour ne pas paraître effrayé, Hilperik répondit brusquement : « Cela n'est pas vrai. » Puis épiant dans les traits de Leudaste la moindre apparence de trouble et d'hésitation, il ajouta : « C'est parce qu'on t'a destitué que « tu viens faire de pareils rapports 2 . » Mais l'ex-comte de Tours, sans rien perdre de son assurance , reprit : « L'é- « vêque fait bien autre chose, il tient des propos injurieux « pour toi ; il dit que ta reine est en liaison d'adultère « avec l'évêque Bertramn 3 . » Frappé dans ce qu'il y avait en lui de plus sensible et de plus irritable, Hilperik fut saisi d'un tel accès de fureur , que , perdant le sentiment de sa dignité royale, il tomba de toutes ses forces, à coups de poing et à coups de pied, sur le malencontreux auteur de cette révélation inattendue 4 .

Quand il eut ainsi déchargé sa colère sans proférer un seul mot, revenu quelque peu à lui-même , il retrouva la parole et dit à Leudaste : « Quoi ! tu affirrpes que l'évêque

1 Usque nunc, o piissime rex, custodivi civitaiem Turonicam.- nunc autem, me ab actione remoto, vide qualiter cuatodiatur ... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 261.)

2 Quod audiens rex ait : « Nequaquam, sed quia remotus es, ideo haec « adponis. ■ (Ibid.)

3 El ille : « Majora, inquit, de le ait episcopus : dicit enim reginam <c tuam in adulte ri o cum cpiscopo Bcrtchramuo misoeri. » ( Ibid.)

4 Tune iratua rex, caesum pugnis et calcibus... ( Ibid.)

580. « a dit de pareilles choses de la reine Fredegonde? » — « Je l'affirme, répondit celui-ci, nullement déconcerté par « le brutal accueil que venait de recevoir sa confidence , a et si tu voulais qu'on mît à la torture Gallienus , ami de « l'évéque, et Platon, son archidiacre, ils le convaincraient cr devant toi d'avoir dit cela*. » — « Mais, demanda le «roi avec une vive anxiété, toi-même te présentes-tu « comme témoin? » Leudaste répondit qu'il avait à produire un témoin auriculaire , clerc de l'église de Tours , sur la foi duquel il se fondait pour faire sa dénonciation, et il nomma le sous-diacre Rikulf , sans parler de torture pour lui, cpmme il avait fait un moment auparavant pour les deux amis de l'évéque Grégoire *. Mais la distinction qu'il tâchait d'établir en faveur de son complice n'entra point dans l'esprit du roi qui, furieux à la fois contre tous ceux qui avaient eu part au scandale dont son honneur était blessé , fit mettre aux fers Leudaste lui-même, et envoya sur-le-champ à Tours l'ordre d'arrêter Rikulf 3 .

Cet homme d'une fourberie consommée avait , depuis un mois , complètement réussi à rentrer en grâce auprès de l'évéque Grégoire, et il était de nouveau reçu, comme un fidèle client, dans sa maison et à sa table 4 . Après le départ de Leudaste, lorsqu'il jugea, sur le nombre de jours écoulés, que la dénonciation devait avoir été faite et son nom prononcé devant le roi , il se mit en devoir d'attirer l'évéque à une démarche suspecte , en le prenant par sa bonté d'âme et sa pitié pour le malheur. Il se présenta

1 Adserens si archidiaconus meus Plato, aut Gallienus amicus n osier subdurentur pœtiue, convincerenl me ulique hœc locutum. (Greg. Turon. Bist. Franc, lib. v, apud script, rer. pallie, et franc ic, 1. 11, p. 262.)

2 Nuui Riculfum clericum se habere dicebat, per quem hœc locutus. fuisàel. ( Ibid.)

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