AUGUSTIN THIERRY
Jacques-JSicolas- Augustin Thierry, né à Blois en 1795, mort en 1856, fut aveugle dès l'âge de trente ans. La cécité ne l'empêcha pas d'écrire une œuvre considérable et dont chaque page résume de longues recherches : Histoire de la conciuête de F Angleterre par les Normands (1825); — Lettres sur l'Histoire de France (1827); — Dix ans d'Etudes historiques (1834); — Récits des îemps Méroving-iens (I8i0); — Essai sur rilis'tOire de la formaîion et des progrès du Tiers-Etat (1853). Le sens historique — > qui est proprement te ééns de la différence entre les hommes et les époques — fut éveiUé chez AngmMfn Thierry enfant par la lecture, dans Les Martyrs, de la bataille entre les Francs et les Romains. Toujours la marque de Chateaubriand restera sur son esprit. L'historien, pour lui, doit être un savant et à la fois un artiste et un hvnnête homme. Il étudie les textes avec conscience; il s'efforce de ressusciter les hommes et les temps; et il ne reste pas indifférent âevmt tes crimes ou les misères. Il se garde des déchmaiions iimUlesp mhùis la vérité, cherchée êprement, évoquée âûns sa vie frémissttnle et singMière, p&urquùi ne te troniblerait-elle pas des mêmes émotions qu'un spectacle contemporain? Est-il bon de ne pas se donner entier, cœur et esprit, au travail qu'on fait? L'homme est-il tellement riche et surabondant qu'il doive, pour réussir une œ.uvre, sacrifier une part de ses puissances? L'histoire, telle qu'il la comprenait, apportait à Augustin Thierry les consolations et la joie. « Il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle même, c'est le dévouement à la science. » Cet admirable aveugle, s'il était f.oujours aussi artiste qu'il le voulait, mériterait d'être appelé ? ^'Homère de l'Histoire. Il aura du moins la triple gloire d'avoir ]e premier « planté le drapeau de la réforme historique » ; d'avoir créé des œuvres qui, dans leur chancelant équilibre, boiteuses au noble visage, restent belles et émouvantes; d'avoir fait enfin un élève qui lui est supérieur, le grand Michelet.
Les Récits des Temp-s mérovingiens forment, sans contredit, le chef-d'œuvre d'Augustin Thierry. Ici, équilibre presque paV" fait : la couleur et la vie sont sur le point d'égaler la science et la conscience. Ici le rêve d'Augustin Thierry est presque réalisé : une harmonie rarement en défaut allie « au mouvement largement épique des historiens grecs et romains la naïveté de couleur des légendaires et la raison sévère des J-crivains rnûdërnes ». Ici la pitié pour les individus et pour les peuples reste frémissement du cœur, ne devient pas, comme aux moins heureuses constructions de notre auteur^ '^^Hosophie un peu puérile y et qui date, et qui fait sourire.
AN Ryner.
P.iKMIER RÉCIT
Les qmtre fils de Cfdother /'^^ — Leur earactère. Leurs mai-i/(gef>. — Histoire de Gale^winthe. ■ (5r>l-5G8)
A quelques lieues de Soissons, sur les bords d'an^ miiUs rivière, se trouve le village de Braine. C'étail, au yi^ si<ir?le, 0 de ces immenses fermes où les rois des FraxilvR l^îsaleftt ir cour, et qu'ils préféraient aux plus belles villes clo la (lie. L'haMtation royale n'avait rien de Faspeci înilitaii'.e châteaux du moyen âge, c'était un vaste buliraent, entouré de portiques d'architecture romaine, quelque^'ois • construit en bois poli avec soin, et orné de sculpturos qni manquaient pas d'élégance. Autour du principal corpi logis se trouvaient disposés par ordre les logements dr^r iloiers du palais, soit barbares, soit romains d'origine, ,c -IX des chefs de bande qui, selon la coutume germaiiiquo, 'aient mis avec leurs guerriers dans la truste du roi, ' U-à-dire, srTus un engagement spécial de vasselage et de • élité. D"n::i'-^' nmisons de moindre apparence étaient ■i'upéos \r..'.v KiMud noinbi^o de ramilles qui oxei-çaienf, inmes et femmes, toutes sortes de métiers,. depuis ForftV (^î'ie ci la fribrique des armes jusqu'à l'étol de tisseraûd
et de corroyeur, depuis la broderie en soie et en or jiisqu*' la plus grossière préparation de la laine et du lin. -
La plupart de ces familles étaient gauloises, nées sur 1 portion du sol que le roi s'était adjugée comme part d conquête, ou transportées violemment de quelques ville . voisines pour coloniser le domaine royal; mais, si Ton en juge par la physionomie des noms propres, il y avait aussi parmi elles des Germains et d'autres barbares dont les pères étaient venus en Gaule, comme ouvriers ou gens de service,, à la suite des bandes conquérantes. D'ailleurs, quelle que fût leur origine ou leur genre d'industrie, ces familles étaient placées au même rang et désignées par le même nom, par celui de lites en langue tudesque, et en langue latine par celui de fiscalins, c'est-à-dire attachés au fisc Des bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des étables, des bergeries et des granges, les masures des cultivateurs et les cabanes des serfs du domaine complétaieni le village royal, qui ressemblait parfaitement, quoique su^ une plus grande échelle, aux villages de l'ancienne Germa nie. Dans le site même de ces résidences il y avait quelque chose qui rappelait le souvenir des paysages d'outre Rhin; la plupart d'entre elles se trouvaient sur la lisière d quelques-unes au centre des grandes forêts mutilées depuipar la civilisation, et dont. nous admirons encore les restet^ Braine fut le séjour favori de Chlother, le dernier de^ fils de Chlodowig. même après que la mort de ses troi. frères Tu! eut donné la royauté dans toute l'étendue de 1 Gaule. C'était là qu'il faisait garder, au fond d'un appar tement secret, les grands coffres à triple serrure qui contenaient ses richesses en or monnayé, en vases et en bijoux précieux; là aussi qu'il accomplissait les principaux acte^^ de sa puissance royale. Il y convoquait en synode les évêques des villes gauloises, recevait les ambassadeurs dcr rois étrangers, et présidait les grandes assemblées de 1; nation franke, suivies de ces festins traditionniBls parmi L' race teu tonique, où des sangliers et des daims entiers étaient servis tout embrochés, et où des tonneaux défonceoccupaient les quatre coins de la salle. Tant au'il n'étaii pas appelé au loin par la guerre contre les Saxons, ler- Bretons ou les Goths de la Septimanie, Chlother employai; son femp3 à ?e promener d'un domnine à l'autre. Il allai! r ie Braine à Altigny, d'Attigny à Gompiègne, de Compicgnf: a Verbcrie, consommant à tour de rôle, dans ses fermor a'oyales, les provisions en nature qui s'y trouvaient ra?
PREMIER RÉGIT
semblées, se livi'unl, avec ses leudes de race franke, ans exercices de la chasse, de la pêche ou de la natation, eî /ecrutant ses nombreuses maîtresses parmi les filles des fiscalins. Souvent, du rang de concubines, ces femmes passaient à celui d'épouses et de reines, avec une singulière facilité.
Cliiother, dont il n'est pas facile de compter et de classer les mariages, épousa de cette manière une jeune fille de la plus bass'e naissance, appelée Ingonde, sans renoncer d'ailleurs k- ses habitudes déréglées, qu'elle tolérait, comme ronime et comme esclave, avec une extrême soumission. Il iiiiait beaucoup, et vivait avec elle en parfaite intelligence; un jour elle lui dit : « Le roi mon seigneur a fait « de sa servante ce qu'il lui a plu, et m*a appelée à son " lit; il mettrait le comble à ses bonnes grâces en accueillant la requêle de isa servante. J'ai une sœur nommée ^ vgonde et attachée à votre service; daignez lui pro- V, je vous prie, un mari qui soit vaillant et qui ai> iiti bien, afin que je n'éprouve pas d'humiliation à cajs'; « d'elle. » Cette demande, en piquant la curiosité du roi, évôilla son humeur libertine; il partit le jour môme pour le domaine sur lequel habitait Aregonde, et où elle exerçait quelques-uns des métiers alors. dévoJus aux femmes, comme le tissage et la teinture des étoffes. Ghlother, trouvant qu'elle était pour ICi moins aussi belle que sa sœur, la prit avec lui, l'installa dans la chambre royale et lui •lonna le titre d'épouse. Au bout de quelques jours, il revint auprès d'Ingonde, et lui dit, avec ce ton de bonhomie sournoise qui était l'un des traits de son caractère et du caractère germanique : " La grâce que ta douceur désirait « de moi, j'ai songé à te l'accorder; j'ai cherché pour ta « sœur un homme riche et sage, et n'ai rien trouvé de M mieux que moi-même. Apprends donc que j'ai fait d'elle o mon épouse, ce qui, je pense, ne te déplaira pas. — « Que mon seigneur », répondit Ingonde, sans paraître émue, et sans se départir aucunement de son esprit de patience et d'abnégation conjugale, « que mon seigneur « fasse ce qui lui semble à propos, pourvu seulement que « sa servante ne perde rien de ses bonnes grâces. »
En l'année 561, après une expédition contre l'un de ses fils, dont il punit la révolte en le faisant brûler avec sa femme et ses enfants, Ghlother, dans un calme parfait d'esprit et de conscience, revint à sa maison de Braine. Là, il fit ses préparatifs pour la grande chasse d'automne, qui
:^!ait chez les Franks une espèce r": solennité. Suivi d'une fouie dlioijimes. de chevaux et de chiens, le roi se renc -à la forêt de Cuise, dont celle de Gompiègne, dans son étut actuel, n'est qu'un mince et dernier débris. Au milieu de -cet exercice violent, qui ne convenait plus k son âge, il fut pris de la fièvre, et, s'étant fait transporter sur son domaine le plus voisin, il y mourut après cinquante ans dr règne. Ses quatre fils, Haribert, Gonthramn, Hilperik' ( Sighebert, suivirent son convoi jusqu'à Soissons, charr tant des psaumew et nortant à la main des flambeaux chi rire.
A peine les funérailles étaient-elles achevées, que le troisième des quatre frères, Hilperik, partit en grande hâte jiour Braine, et força les gardiens de ce domaine royal k lui remettre les clefs du trésor. Maître de toutes les richesses que son père avait accumulées, il commença par en distribuer une partie aux chefs de bande et aux guerriers qui avaient leurs logements, soit à Braine, soit da. le voisinage. Tous lui jurèrent fidélité en plaçant leui . mains entre les siennes, le saluèrent par acclamation du titre de Koning, et promirent de le !Suivre partout où il les conduirait. Alors, se mettant à leur tête, il marcha droit sur Paris, ancien séjour de Chlodowig P^, et plus tard ^mpitale du royaume de son fils aîné Hildebert. ^^luWIre Hilperik attachait-il quelque idée de préémi ..env.t3 à la possession d'une ville habitée jadis par le conquérant de la Gaule; peut-être n'avait-il d'autre envie que celle de s'approprier le palais impérial, dont les bâtiments et les jardins couvraient, sur une vaste étendue, la rive gauche de la Seine. Cette supposition n'a rien d'improbable, car les vues ambitieuses des rois franks n'allaient guère au delà de la perspective d'iîn gain immédiat et personnel; et d'ailleurs, tout en conservant une forte teini' de la barbarie germanique, des passions effrénées et u; âme impitoyable, Hilperik avait pris quelques-uns d goûts de la civilisation romaine. Il aimait à bâtir, se pi,: sait aux spectacles donnés dans des cirques de bois, et p^' dessus tout, avait la prétention d'être grammairien: Ihéi logien et poète. Ses vers latins, où les règles du mètre < de la prosodie étaient rarement observées, trouvaient dc; admirateurs parmi les nobles Gaulois qui applaudissaiei^: en tremblant, et s'écriaient que l'illustre fils des Sicambn : remportait en beau langage sur les enfrnts de RomuluV, et que "e fleuve Wah 1 en remontrait au Tibre.
PRl^lili'fl RÉCIT
llilperik entra à f>aris sans aucune opposition, et logea 'ses guerriers dans les tours qui défendaient les ponts de la ville, alorK environnée par la Seine. Mais, à la nouvelle de ce coup de main, las trois autres frères se réunirent contre celui C(ui voulait se faire à lui-même sa part de rhoritage paternel, et marchèrent sur Paris à grandes journées, avec des forces supérieures. Hilperik n'osa leur enir tete, et, renonçant à son entreprise, il se soumit aux chances d'un partage fait de gré à gré. Ce partage de la Gaule entière et d'une portion considérable de la permanie s'exécuta par un tirage au sort, comme celui qui avait eu ïieu, un demi-siècle auparavant, entre les fils de Ghlodowig. Il y eut quatre lots, correspondant, avec quelques variations, aux quatre parts de territoire désignées par les noms de royaume de Paris, royaume d'Orléans, Neustrie et Austrasie.
Flaribert obtint dans le tirage la part de son oncle Hilbert, c'est-à-dire le royaume auquel Paris donnait son iiu, et qui, s'étendant du nord au sud, tout en longueur, • ioprenait Sentis, Melun, Chartres, Tours, Poitiers, Sain-» tes, Bordeaux -et les villes des Pyrénées. Gonthramn eut pour lot, avec le royaume d'Orléans, part de son oncle Chlodomir, tout le territoire des Burgondes, depuis la Saône et les Vosges, jusqu'aux Alpes et à la mer de Provence. La part de Hilperik fut celle de son père, le royaume de Soissons, que les Franks appelaient Neoster-rike ou royaume d'Occident, et qui avait pour limites, au nord,
I Escaut, et au sud, le cours de la Loire. Enfm le royaume «rOrient, ou VOster-rike, échut à Sigiiebert, qui réunit dans ,^on partage l'Auvergne, tout le nord-est de la Gaule, et la Germanie jusqu'aux frontières des Saxons et des Slaves.
II semble, au reste, que les villes aient été comptées une à une, et que leur nombre seul ait servi de base pour la fixation de ces quatre lots; car, indépendamnient de la l>izarrerie d'une pareille division territoriale, on trouve encore une foule d^enclaves dont il est impossible de se rçn- (li'e compte. Rouen et Nantes sont du royaume de Hilperik,
Avranches du royaume de HariI)iM-l : ce dernier possède larseille, Arles est à Gonthramn et Avignon à Sighebert. /Mifm Soissons, capitale de la Neustrie, se trouve, pour ainsi dire, bloquée entre quatre villes, Sentis et Meni-- Laon et Reims, qui appartiennent aux deu* royaumo^ Paris et d'Austrasie. , Après que le sort eut assigné aux quatre frères
part de villes et de domaines, chacun d'eux jura, sur les reliques des saints, de se contenter de son propre lot, et de ne rien envahir au delà, soit par force, soit par ruse. Ce serment ne tarda pas à être violé; Hilperik, profitant de l'absence de son frère Sighebert, qui guerroyait en Germanie, attaqua Reims à l'improviste, et >s'empara de dette ville, ainsi que de plusieurs autres également à sa portée. Mais il ne jouit pas longtemps de cette conquetej; Sighebert revint victorieux de sa campagne d'outre-Rhin, reprit ses villes une à une, et, poursuivant son frère jusque isous les murs de Soissons, le défit dans une bataille, et entra de force dans la capitale de la Neustrie. Suivant le caractère des barbares, dont la fougue est violente, mais de peu de durée, ils se réconcilièrent en faisant de nouveau le serment de ne rien entreprendre l'un contre l'autre. Tous deux étaient d'un naturel turbulent, batailleur et vindicatif; Haribert et Gonthramn, moins jeunes et moins passionnés, avaient du goût pour la paix et le repos. Au lieu de l'air rude et guerrier de ses ancêtres, le roi Haribert affectait de prendre la contenance calme et un peu ^lourde des magistrats qui, dans les villes gauloises, rm ' daient la justice d'après les lois romaines. Il avait ni! muo la prétention d'être savant en jurisprudence, et aucun genre de flatterie ne lui était plus agréable que l'éloge de son habileté comme juge dans les causes embrouillées, et de la facilité avec laquelle, quoique Germain d'origine et de langage, il s'exprimait et discourait en latin. Chez le roi Gonthramn, par un singulier contraste, des .manières habituellement douces et presque sacerdotales s'alliaient à des accès de fureur subite, lignes des forêts de la Germanie. Une fois, pour un cor de chasse qu'il avait perdu, il fit mettre plusieurs hommes libres à la torture; une autre fois, il ordonna la mort d'un noble Frank, soupçonné d'avoir tué un buffle sur le domaine royal. Hans ses heures de sang-froid, il avait un certain sentiment de l'ordre et de la règle, qui se manifestait surtout par un zèle religieux et par sa soumission aux évêques, qui alors étaient la règle vivante.
. Au contraire, le roi Hilperik, sorte d'esprit fort à demi sauvage, n'écoutait que sa propre fantaisie, même lorsqu'il s'agissait du dogme et de la foi catholique. L'autorité du clergé lui semblait insupportable, et l'un de ses grands plaisirs était de casser les testaments faits au profit d'une église ou d'un monastère. Le caractère et la conduite des t^vêques étaient le principal texte de, ses plaisanteries et ch'
PREMIER RÉCIT
ses propos de table; il qualifiait l'un d'écervelé, l'autre d'insolent, celui-ci de bavard, cet autre de luxurieux. Le& grands biens dont jouissait l'église, et qui allaient toujours croissant, rinfluence des évêques dans les villes, où, depuis le règne des barbares, ils possédaient la plupart des prérogatives de l'ancienne magistrature municipale, toutes ces richesses et cette puissance qu'il enviait, sans apercevoir aucun moyen de les faire venir à lui, excitaient vivement sa jalousie. Les plaintes qu'il proférait dans son dépit ne manquaient pas de bon sens, et souvent on l'entendait répéter : <« Voilà que notre fisc est appauvri! voilà que nos « biens s'en vont aux églises ! Personne ne règne, en vé- « rite, si ce n'est les évêques des villes. »
Du reste, les fils de Chlother à l'exception de Sighebert qui était le plus jeune, avaient tous à un très haut degré le vice de l'incontinence, ne se contentant presque jamais d'une seule femme, quittant sans le moindre scrupule celle qu'ils venaient d'épouser, et la reprenant ensuite, selon le caprice du moment. Le pieux Gonthramn changea dï'pouse à peu près autant de fois que ses deux frères, et, comme eux, il eut des concubines, dont l'une, appelée Vénérande, était la fille d'un Gaulois attaché au fisc. Le rui llaribert prit en môme temps pour maîtresses deux sœurs d'une grande beauté, qui étaient au nombre des suivantes de sa femme Ingoberghe. L'une s'appelait Markowcfe et portait l'habit de religieuse, l'autre avait nom Meroflede; elles étaient filles d'un ouvrier en laine, barbare d'origine, et Ute du domaine royal. ^ liii'oberghe, jalouse de l'amour que son mari avait pour co- deux femmes, fit tout ce qu'elle put pour l'en détourner, et n'y réussit pas. N'osant cependant maltraiter se& rivales, ni les chasser, elle imagina une sorte de stratagème qu'elle croyait propre à dégoûter le roi d'une liaison indigne de lui. Elle fit venir le père des deux jeunes filles, et lui (Iniiîia des laines à carder dans la cour du palais. Pendant que ce.t homme était à l'ouvrage, travaillant de son 1 Mieux pour montrer du zèle, la reine, qui se tenait à une i'onrdre, appela son mari : « Venez, lui dit-elle, venez ici « voir quelque chose de nouveau. » Le roi vint, regarda de tous ses yeux, et ne voyant rien qu'un cardeur de laine, il se mit en colère, trouvant la plaisanterie fort mauvaise. L'explication qui suivit entre les deux époux fut violente, ' et produisit un effet tout contraire à celui qu'en attendait
10 RÉCITS Di b TLMPS MÉROVINGIENS
Ingoberghe; ce fut cjic que le roi répudia ]»our épouser MeroHede.
Bientôt, trouvant qu'une seule femrne légitime ne luî sufiisait pas, Haribert donna soiennellement le titre d'épouse et de reine à une fille nommée Theodehilde, don. le père était gardeur de troupeaux. Quelques années après, Meroflede mourut, et le roi se hâta 'd'épouser sa sœur Mar-^ kowefe. 11 se trouva ainsi, d'après les lois de l'église, cou-f pable d'un double sacrilège, comme bigame, et commd marû d'une femme qui avait reçu le voile d-e religieuseî Sommé de rompre son second mariage par saint Germainî évêque de Paris, il refusa obstinément, et fut excommul nié. Mais le temps n'était pas venu où l'église devait faire plier sous sa discipline l'orgueil brutal des héritiers de la conquête; Hciribert ne s'émut point d'une pareille sentene et garda près de lui ses deux femmes.
Entre tous les fils de Chlother, Hilperik est celui auque les récits contemporains attribuent le plus grand nombr| dé reines, c'est-à-dire de femmes épousées d'après la lo des Franks, par Panneau et par le denier. L'une de ce| reines, Audowere, avait à son service une jeune fille nor aiée Fredegonde, d'origine franke, et d'une beauté si rel marquabl-e que le roi, dès qu'il Teut vue, se prit d'amoul pour elle. Cet amour, quelque flatteur qu'il fût. n'était pa| sans danger pour une servante que sa situation mettait la merci de la jalousie et des vengeances de sa maîtressé Mais Fredegonde ne s'en effraya point ; aussi rusée qu'ac bilieuse, elle entreprit d'amener, sans se compromettre, de motifs légaux de séparatio-n entre le roi et la reine iVu dowere. Si l'on en croit une tradition qui avait cours moin d'un siècle ap éussit, grâ^e à la connivenc
4'un évoque e' . , ité de la reine. Hiîprrik venaS
de se joindre ;\ l e Sigbebert, pour marcher au delf
du }\hm contre iples de la Confédération Saxonne
il avait laissé Audowere enceinte de plusieurs mois. A van qu'il fùl do rei; !o\ reine accoucha d'une fille, et ne sa- •choot eile o faire baptiser en Tsibsence de m.
nip • • ^ p-nro'e. qm, p-arf ai tendent habil
à so.upçoa ni défiaiBce : « Ma
<• '.■puijùii ia Sun aille, lorsque le roi mon sei^neuc
4< : a victorieux., poiirraiMl voir sa fille avec plai-
r pas baptisée? » La rf^ine prit ce conseil en ' , -> Fredegonde se mit à préparer sourde-
PREMIER RÉCIT
ment, à force d'intrigues, le piège - voulait lui
dresser.
Quand le jour du. baptême fut venu, m i aeure ind'iquée pour la cérémonie, le baptistère était orné de tentures et de guirlandes; Pévêque, en habits pontificaux, était présent; mais la marraine, noble dam3 franke, n'arrivait pa&v 8t on l'attendit en vain. La reine, surprise de ce contretemps, ne savait que résoudre, quand Fredegonde, qui seanait près d'elle, lui dit : « Qu'y a-t-il besoin de s'inquié-- « ter d'une marraine? aucune dame ne vous vaut pour < tenir votre fille sur les fonds; si vous m'en croyez, te- - nez-la vous-même, » L'évêque, probablement gagné d'avance, accomplit les rites du baptême, et la roine se retira sans comprendre de quelle conséquei pour elle l'acte religieux qu'elle venait de faire.
Au retour du roi Hilperik, toutes les jeune; filles du domaine royal allèrent à sa rencontre. .portant des fleurs et chantant des vers à sa louange. Fredegonde, en labordant, lui dit : « Dieu soit loué de ce que le roi notre sei- « gneur a remporté la victoire sur ses ennemis, et de ce « qu'une fille lui est née! Mais avec qui mon seigneur cou- (( chera-t-il cette nuit; car la reine, ma maîtresse, est aujourd'hui ta commère, et marraine de ta fille Hildes- « winde? ~ Eh bien î répondit le roi d'un ton jovial, si « je ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi. » Sous le portique du palais, Hilperik arouva sa femme Audowere tenant entre ses bras son enfant, qu'elle vint^lui présenter avec une joie mêlée d'orgueil; mais le roi, affectant un air de regret, lui dit : «'Femme, dans ta simpli- « cité d'esprit, tu as fait une chose criminelle; désormais (. t^i ne peux plus être mon épouse. » En rigide observa- Ipur des lois ecclésiastiaues, le roi punit par l'exil l'évêque nui avait baotisé sa fille, et il engagea Audowere à se séparer de lui sur-le-champ, et à prendre, comme veuve, IP voi]e de religieuse. Pour la consoler il lui donna plu- .ierrs domaines d'une valeur considérable; elle se résigna ' hoix d'un monastère situé dans la ville du Mans. î;^.' .p r^oo'i^a Fredegonde, et ce fut au bruit des fêtes j " ' ■ ' ■ Tiie la reine répudiée partît pour sa retraite, ;,îus tord, elle fut mise ... morf par les ord'.' 'une servante. > . . . .
/ P3 trois fils aînés de Ghlotlier vivaient ainsi
, ' 0 et raariaient à des femmes de service,
SeberL îe^plu; jeune, loin de suivre leur exemple, em
conçut de la honte et du dégoût. Il résolut de n'avoir qu'une seule épouse, et d'en prendre une qui fût de race royale. A.thanagniid, roi des Goths établis en Espagne, avait d ^ûles en âge d'être mariées, et dont la cadette, non.; U'uneliiide, était fort admirée par sa beauté; ce fut 3lie que s'arrêta le choix de Sighebert. Une ambab.^ .lombreuse partit de Metz, avec de riches présents, poui aller à Tolède faire au roi des Goths la demande de ta main. Le chef de cette ambassade, Gog, ou plus correctement Godeghisel, maire du palais d'Austrasie, homme ha bile en toutes, sortes de négociations, eut un plein succès dans celle-ci, et amena d'i^^spagne la fiancée du roi Sighebert. Partout où passa Brunehilde, dans son long voyage vers le nord, elle se ht remarquer, selon le témoignage d'un €ontemporain, par la grâce de ses manières, les charmes de sa hgure, la prudence et l'agrément de ses discours. Sighebert l'aima, et, toute sa vie, conserva pour elle un attachement passionné.
Ce fut en l'année 5^o que la cérémonie des noces eut lieu, avec un grand appareil, dans la ville royale de Metz. Tous les seigneurs du royaume d'Austrasie étaient invités par le roi à prendre part aux fêtes de ce jour. On vit arriver à Metz, avec leur suite d'hommes et de chevaux, les comtes des villes et les gouverneurs des provinces septentrionales de la Gaule, les chefs patriarcaux des vieilles tribus frankes demeurées au delà du Rhin, et les ducs des Alamans, des Baïwares et des Thorings ou Thuringiens. Dans cette bizarre assemblée, la civilisation et la barbarie ^offraient côte à côte à différents degrés. Il y avait des aobles gaulois, polis et insinuants, des nobles franks, orgueilleux et brusques, et de vrais sauvages', tout habillés de fourrures, aussi rudes de manières que d'aspect. Le festin nuptial fut splendide et animé par la joie;' les tables étaient couvertes de plats d'or et d'argent ciselés, fruit des pillages de la conquête; le vin et la bière coulaient sans interruption dans des coupes ornées de pierreries, ou dans es cornes de buffle dont les Germains se servaient pour sntendait retentir, dans les vastes salles du pa- •ntés et les défis que se portaient les buveurs, drs <ns, des éclats de rire, tout le bruit de la p Aux plaisirs du banquet nuptial succéd riiverussement beaucoup plus raffiné, et d^ [ve goûté que du très petit nonibre des conv v. . Il y j.vait alors à la cour du roi d'Austrasie un Italien,
PREMIER RÉCIT
Venantius Honorius Clementianus Fortunaius, qui voyageait en Gaule, accueilli partout avec une grande distinction. C^était un homme d'un esprit superficiel mais agréable, et qui apportait de son pays quelques restes de cette
'^élégance romaine, déjà presque effacée au delà des Alpes.
■Recommandé au roi Sighebert par ceux des évêaues et des ^omtes d'Austrasie qui aimaient encore et qui regrettaieni l'ancienne politesse, Portunatus obtint, à la cour semi-barbare de Metz, une généreuse hospitalité. Les intendants du fisc royal avaient ordre de lui fournir un logement, dee vivres et des chevaux. Pour témoigner sa gratitude, il s'était fait le poète de la cour; il adressait au roi et aux seigneurs des pièces de vers latins, qui. si elles n'étaient pas toujours parfaitement comprises, étaient bien reçues €t bien payées. Les fêtes du mariage ne pouvaient se passer d'un épithalame, Venantius Fortunatus en composa un dans le goût classique, et il le récita devant l'étrange auditoire qui se pressait autour de lui, avec îe même sérieux que s'il eût fait une lecture publique à Rome sur la place de Trajan.
Dans cette pièce qui n'a d'autre mérite que celuivd'êlre un des derniers et pâles reflets du bel esprit romain, les deux personnages obligés de tout épithalame, Vénus et l'Amour, paraissaient avec leur attirail de flèches, de flambeaux et de roses. L'Amour tire une flèche droit au cœur du ro'i Sighebert, et va conter à sa mère ce grand triomj)he : « Ma mère, dit-il, j'ai terminé le combat! » Alors la Jéesse et son flls volent à travers les airs jusqu'à la cité de lotz, entrent dans le palais, et vont orner de fleurs la hambre nuptiale. Là, une dispute s'engage entre eux sur ' mérite d'es deux époux; l'Amour tient pour Sighebert, ^ii'il appelle un nouvel Achille; mais Vénus préfère Bruiohilde, dont elle fait ainsi le portrait : « 0 vierge que j'admire et qu'adorera ton époux, Brunehilde, plus brillante, plus radieuse que la lam.pe éthérée, le feu des pierreries cède à l'é-^^lat de ton visage; tu > es une autre Vénus, et ta dot est l'empire de la beauté I .< Parmi les Néréides, qui nagent dans les mers d'Hibérîe, aux sources de l'Océan, aucune ne peut se dire ton égale; i aucune Napée n'est plus belle, et les nymphes des fleu- -< ves s'inclinent devant toi! La blancheur du lait et le ronge ; le plus vif sont les couleurs de ton teint; les lis
< mêlés aux roses, la pourpre tfesue avec For, n'offrent
< rien qui lui soit comparable, et se retirent du combat.
« saphir, le diamanl, ie cristal, l'émeraiide el le laspe .sont vaincus; l'Espagne a mis au monde uns perle^nou- ■u Y elle. »
Ces lieux commun» naythologiques et ce cliquetis de mots sonores, mais à peu près vides de sens, plurent au oi Sighebert et à ceux des seigneurs franks qui, comme m, comprenaient quelque peu la poésie latine. A vrai dire, 1 ny avait, ciiez les principaux chefs barbares, aucuB ^arti pris contre la civilisation; tout ce quMls étaient capables d'en recevoir, il le laissaient volontiers venir à exix; mais ce vernis de politesse rencontrait un tel fond d'habitudes sauvages, des mœurs si violentes, et des caractères m indisciplinables, qu'il ne pouvait pénétrer bien avant. D'ailleurs, après ces hauts personnages, les seuls à qui la vanité ou l'instinct aristocratique fît rechercher la compa* gnie et copier les manières des anciens nobles du pays, venait la foule des guerriers franks, pour lesquels tout homme sachant lire, à moins qu'il n'eût fait ses preuves devant eux, était suspect de lâcheté. Sur le moindre prétexte de guerre, ils recommençaient à piller i ^ Gaule comme au temps de la première invasion; ils en^vaient, pour les faire fondre, les vases précieux des églises, et oherchaient de l'or jusque dans les tombeaux. En temps de paix, leur principale occupation était de machiner des rages pour exproprier leurs voisins de race gauloise, et el*ailer sur los grands chemins attaquer, à coups de lance ou d'épée, ceux dont ils voulaient se venger. Les plus pacifiques passaient le jour à fourbir leurs armes, à chasser ou à s'enivrer. En leur donnant h boire, on obtenait tout d'eux, jusqu'à la promesse de protéger de leur crédit, auprès du roi, tel ou tel candidat p^'^^^ . - pvêché devenu
Harcelés continuellement par de pnreus notes, toujours Inquiets pour leurs biens ou pour leur personne, les memj^res des riches familles indigènes perdaient le repos d'esprit sans lequel l'étude et les arts périssent; ou bien, entraînés eux-mêmes par l'exemple, par un certain instinct, rrindépendance brutale que la civilisation ne peut effacer du cœur de l'homme, ils se jetaient dans la vie barbare, méprisaient tout, hors la force physique, et devenaient querelleurs et turbulents. Comme les guerriers franks, ils. ùlaient la nuit assaillir leurs ennemis dans leurs maisons ou sur les routes, et ils ne sortaient jamais sans porter sur eux le poignard germanique appelé skramasax, couteau de
PREMIER RÉGIT I5
Sûreté. Voiià comment, daiLs l'espace d'un -.i toute culture intellectuelle, loifte élégance -,sparut de la Gaule, par la seule force des r I^p ^e déplorable changement tùi l'ouvrage cTun- > faisante et d'une hostilité systématique conir-' . ô
^''■•n romaine.
^^e marioge de Sigheberl, ..es oomoes, ei rrrir,>if iVcm ^V^Q lui preiait le rang de ic^ nouvelle épuiir^' ^iro,,î .^^q^-^ les .chroniques du tenaps, une vive impvp^..ir,n <,^^ r<^^ n-it du roi liilperik. Au milieu de ses concubines e^ de- reiumeg qu'il avaii épousées à la manière des ancie-s' ('ii^fs ' "nnams, vsans b^aueo^up de cérémonie, il lui'sembin qi]'!!
nait une vie moins noble, moins royale que rel^e <]-- -du j' une frère. Il résolut de prendre, comme lui une i'r,n^''^e de haut^ naissance; et, pour limiter en tout poini 'if' lit partir une ambassa-de, chargée d^aller den^ar- t.q; des Goths la main de Galeswiuthe, sa fille aîn^'. m' demande rencontra des obstacles qui ne s'/iai -ij) , oentés pour les envoyé^ de Sighebert. Le brri:!; il- s . cl>es du roi de Neusirie avait pénétré jusqu'en Espagne; . ]es Goths, plus civilisés que les Franks, et surtout plus ^ Bouinis à la discipline de l'Evangile, disaient Jiautemcnt ' que le roi Hilperik menait- la v'e d'un païen. De son côté, la fille aînée d'Athanaghild, naturellement timide et d'un caractère doux et triste, tremblait à l'idée d'aller si loin, et d'appartenir à un pareil homme. Sa mère Go'isvvinthe. qui Taimait tendrement, partageait sa répugnance, ses crsintes €t ses pressentiments de malheur; le roi était inclé^ns et ^ dilïérajt de jour en jour sa réponse définitive. Enfin, pressé par les ambassadeurs, il refusa de rien conclure avee eux, si leur roi ne s'engageait par serment ù congédier toutes ses femmes, et à vivre selon la loi de Dieu avec sa nouvelle épouse. Des couiTiers partirent po;ur la Ga]i''\ n revinrent apportant de la part du roi Hilperik ur oresse fornieiie d'abandonner tout ce qu'il avait de ' '!e concubines, pourvu ciu'il obtînt une femme dii.!V de et fllîe d'un roi.
ne double alhance lavec les rois des Franks, ses voi-sins -es ennemis naturels, offrait tant d'avantages politiques liu roi Alhanagliild, qu'il n'hésita plus, et, sur cette mmrance, passa aux articles du traité de mariage. De ce moment, toute la discussion roula, d'un côté, sur Ir ' ' porterait la future épouse, de l'autre, sur le doii le recevrait de son mari, comme présent du lendcm(.-:r'. En
effet, suivant une coutume observée chez tous les peuples d origine germaine, il fallait qu'au réveil de la mariée, I 1 époux lui fît tm don quelconque, pour prix de sa virginité. Ge^présent variait beaucoup de nature -^et de valeur : tantôt c'était une somme d'argent ou quelque meuble précieux, tantôt des attelages de bœufs ou de chevaux, du bétail, des maisons ou des terres; mais quel Gue fût l'objet de cette donation, il avait qu'un seul mot pour la désigner, on rappelait don du matin, morghengabe ou mor- ^ane-ghîba, selon les différents dialectes de l'idiome germa- ^ nique. Leii négociations relatives au mariage du roi Hilperik avec la riœur de Brunehilde, ralenties par l'envoi des courriers, se prolongèrent ainsi jusqu'en l'année 567; elles n'étaient pas encore terminées, lorsqu'un événement '^urvenu dans la Gaule en rendit la conclusion plus facile. ^
L'aîné des quatre rois frants, Haribert, avait quitté le& environs de Paris, sa résidence habituelle, pour aller près de Bordeaux, dans un de ses domaines, jouir du climat et des productions de la Gaule méridionale. Il y mourut près-, que subitement, et sa mort amena, dans l'empire des Franks, une nouvelle révolution territoriale. Dès qu'il eut fermé les yeux, l'une de ses femmes, Theodehilde qui était la filîe d'un berger, mit la main sur le trésor royal; et, afin de conserver le titre de reine, elle envoya proposer à Gonthramn de la prendre pour épouse. Le roi accueillit très bien ce message, et répondit avec un air de parfaite sincérité : a Dites-lui qu'elle se hâte de venir avec son <( trésor; oar je veux l'épouser et la rendre grande aux <« yeux des peuples; je veux même qu'auprès de moi elle « jouisse de plus d'honneurs qu'avec mon frère qui vient « de mourir. » Ravie de cette réponse, Theodehilde fit charger sur plusieurs voitures les richesses de son mari, et partit pour Châlon-sur-Saône, résidence du roi Gonthramn. Mais, à son arrivée^ le roi, sans s'occuper d'elle, examina le bagage, compta les chariots et fit peser les coffres; puis l dit aux gens qui l'entouraient : « Ne vaut-il pas mieux
que ce trésor m'appartienne plutôt qu'à cette femme, qui <?< ne méritait pas l'honneur que mon frère lui a fait en la « recevant dans son lit? » Tous furent de cet avis, le trésor de Haribert fut mis en lieu de sûreté, et le roi fil conduire sous escorte, au monastère d'Arles, celle qui, bien à regret, venait de lui faire un si beau présent.
x\ucun des deux frères de Gonthramn ne lui disputa la pos.session de l'argent et des effets précieux qu'il venait de
PREMIER RÉCIT
approprier par cette ruse; ils avaient à débattre, soi; ec lui, soit entre eux, des intérêts d'une bien autre iml'urtance. Il s'agissait de réduire à trois parts, au lieu d' * quatre, la division du territoire gaulois, et de faire, d'un :ominun accord, le partage des villes et des provinces q\û
a-maient le royaume de Haribert. Cette nouvelle distribu- Liun se fit d'une façon encore plus étrange et plus désordonnée que la première. La ville de Paris fut divisée en trois, et chacun des frères en reçut une portion égale. Pour éviter le danger cliuie invasion par surprise, aucun ne devait entrer dans la ville sans le consentement des deux autres, sous peine de perdre non-seulement sa part de Paris, mais sa part entière du royaume de Haribert. Cett( clause fut ratifiée par un serment solennel, sur les reliques de trois saints vénérés, Hilaire, Martin et Polyeucte, don! l'inimitié dans ce monde et dans l'autre fut appelée sur la tete de celui qui manquerait à sa parole.
De même que Paris, la ville de Sentis fut divisée, mais en deux parties seulement; des autres villes on forma trois lots, d'après le calcul des impôts qu'on y percevait, et sans aucun égard à leur position respective. La confusion géographique devint encore plus grande, les enclaves se multiplièrent, les royaumes furent, pour ainsi dire, enchevêtrés l'un dans l'autre. Le roi Gonthramn obtint, par le tirage au sort, Melun, Saintes, Angoulême, Agen et Périgueux. Meaux, Vendôme, Avranches, Tours, Poitiers, Albi, Conserans et les cantons des Basses-Pyrénées, échurent à Sighebert. Enfin, dans la part de Hilperik, se trouvaient, avec plusieurs villes que les historiens ne désignent pas, Limoges, Cahors, Dax et Bordeaux, les cités aujourd'hui détruites de Bigore et de Béarn, et plusieurs cantons des rîautes-Pyrénées.
Les Pyrénées orientales se trouvaient, à cette époque, en dehors du territoire soumis aux Franks; elles appartenaient aux Goths d'Espagne qui, par ce passage, communiouaient avec le territoire qu'ils possédaient en Gaule depuis cours de l'Aude juqu'au Rhône. Ainsi, le roi de Neustrie.
li n'avait pas eu jusque-là une seule ville au midi de la Loire, devint le plus proche voisin du roi des Goths, son fiîtiu' beau-père. Cette situation réciproque fournit au traité <;e mariage une nouvelle base, et en amena presque aussitôt la conclusion. Parmi les villes que Hilperik venait «l'acquérir, quelques-unes confinaient à la frontière du royaume d'Athanaghild; les autres étaient disséminées
I\o 203. — RÉCITS DES TEMPS MKROVINGIENS . T. I. 2
éans rAquitaine, province autrefois enlevée aux Goths par îes victoires de Ghlodowig-Ie-Grand. Stipuler que plusieurs é6 ces villes, perdues par ses ancêtres, seraient données . en douaire à sa fille, c'était faire un coup d'adroit politique; et le roi des Goths n'y manqua pas. Soit défaut d^in- "^elligence pour des combinaisons supérieures à celles de l'intérêt du moment, soit désir de conclure à tout prix sol mariage avec Galeswinthe, le roi Hilperik n'hésita point à fromettre, pour douaire et pour don du matin, les cités de Limoges, Cahors, Bordeaux, Béarn et Bigore, avec leur territoire. La confusion qui régnait dans les idées des nalions germaniques, entre le droit de possession territoriaK et le droit du gouvernement, pouvait quelque jour mettrb ees villes hors de la domination franke, mais le roi de N'^- fi^-^ ne prévoyait pas de si loin. Tout entier à une
sftée, il ne songea qu'à stipuler, en retour de ce ( Il donnerait, la remise entre ses mains d'une dot
' le en argent et en objets de grand prix : ce p..';:i. ^jvenu, il n'y eut plus aucun obstacle, et le mariage fut décidé.
A travers l'u^^ i^o incidents de cette longue négociation, Galeswinthe n'avait cessé d'éprouver une grande répugnance pour rhomme auquel on la destinait, et de vagues inquiétudes sur l'avenir. Les promesses faites au nom du roi Hilperik par les ambassadeurs franks, n'avalent pu ia rassurer. Dès qu'elle apprit que son sort venait d'être €xé d'une manière irrévocable, saisie d'un mouvement de lerreur, elle courut vers sa mère, et jetant ses bras autour d'elle, comme une enfant qui cherche du secours, elle la Uni embrassée plus d'une heure en pleurant cl sons dire. un mot. Les amJoassadeurs frank: ' ; pour
saluer Ig fiancée de leur roi, et pr or-r lo
départ; mais, à la vue de ces deux r-?; *Ie sein l'une de Fautre et se serrant si . ,
l^araissaient liées ensemble, tout rudes o; râ, hij
furent émus et n'osèrent parler de voyagv, lésèrent passer deux jours, et le Irolsiônie, ils vinrent de nouveau se présenter devant la reine, en lui annonçant cette fois qu'ils, avaient hâte de partir, lui pariant de rimpatrence de leur roi et de la longueur du chemin. La reine pleura, et demanda pour sa fille encore un jour de délai. Mais le lendemain, quand on vint lui dire que Jout était prêt pour le départ : « Un seul jour encore, répondit-elTe, et je ne de- V msinâfrâX nlnc rxn-n . savez-vous que là où vous emms-
PHEMÎER KÉCIT |^
im^^^''-'' r"^^'^^ '''' à quelque i'tance dM^
V lle^, mais a reine ne put se résoudre à retourner si vile et voulut aller au delà. Quittant son propre ehai elle s a.: sit auprès de Galeswinthe, et, d'étanp en éLpe de ïurn^ en journée, elle se laissa entraîner à plus de' cen/ mme* de distance. Chaque jour, elle disait : C'est jusque-irau^ le yeu. allei et, par venue à ce terme, elle Sa t oi^^^^^^ %L^Zl"^' montagnes, les chemins devinrent dif elles; elle ne s'en aperçut pas, et voulut encore aller plus om. Mais comme les gens qui la suivaient, gros 'issant beaucoup le cortège, augmentaient les embarras et les a!"» gers du voyage,, les seigneurs Ooths résolurent de ne papermettre que leur reine fit un mille de plus. Il fallut s4 résigner a une séparation inévitable, et de nouvelles scènes de tendresse, mais plus calmes, eurent heu entre la mère et la fille. La reine exprima, en paroles douces sa tristesse et ses craintes maternelles : « Sois heureuse dit- <• elle; mais j'ai peur pour toi; prends garde, ma 'fille '< prends bien garde.., » A ces mots, qui s'accordaient trop bien avec ses propres pressentiments, Galeswinthe pleura et répondit : « Dieu le veut, U faut |ue je me soumette; ^> et la triste séparation s'accomplit.
Un partage se fit dans ce nombreux corti'ge; cavaliers et chariots se divisèrent, les uns continuant à marcher en -ivant, les autres retoarnant vers Tolède. Avant de monter ^ur le cliar rriii devnU la raincnor en arrière "lo vo'ne des Jollîs )rd de la v(m\o. e; vomx
/ers le - nUe, eVo ro pp^fi ^ïp : . r.'
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EÉCÎTS DES TEMPS MÉROVINGIENS j
uar la route de Poitiers et de Tours, vers la cité de Rouer où devait avoir lieu la célébration du mariage. Aux portes de chaque grande ville, le cortège faisait halte, et tout disposait pour une entrée solennelle; les cavaliers jeuent bas leurs manteaux de route, découvraient les har- ■ais de leurs chevaux, et s'armaient de leurs boucliers sus- ] pendus à l'arçon de la selle. La fiancée du roi de Neus- j ne quittait son lourd chariot de voyage pour un char de -arade, élevé en forme de tour, et Tout couvert de plaques Targent. Le poète contemporain à qui sont empruntés ces détails; la vit entrer ainsi à Poitiers, où elle se reposa quelques jours; il dit qu'on admirait la pompe de son équipage, mais il ne parle point de sa beauté.
Cependant Hilperik, fidèle à sa promesse, avait répudié ses femmes et congédié ses maîtresses. Fredegonde ellemême, la plus belle de toutes, la favorite entre celles qu'il avait décorées du nom de reines, ne put échapper à cette )roscripti(ip générale; elle s'y soum^it avec une résignaîïon apparu te, avec une bonne grâce qui aurait trompé un jomme beaucoup plus fin qu'e le roi Hilperik. Il semblait qu'elle reconnût sincèrement que ce divorce était nécessaire, que le mariage d'une femme comme elle avec un roi ne pouvait être sérieux, et que son devoir était de céder la place à une reine vraiment digne de ce titre. Seulement, elle demanda, pour dernière faveur, de .ne pas être éloignée du palais, et de rentrer, comme autrefois, parmi les femmes qu'employait le service royal. Sous ce masque d'humilité il y avait une profondeur d'astuce et d'ambition féminine, contre laquelle le roi de Neustrie ne se tint nullement en garde. Depuis le jour où il s'était ëpris de l'idée d'épouser une fille de race royale, il croyait ne plus aimer Fredegonde, et ne remarquait plus sa beauté; car l'esprit du fils de Chlother, comme en général l'esprit des barbares, était peu capable de retenir à la fois des impressions de nature diverse. Ce fut donc sans arrière-pensée, non par faiblesse de cœur, mais par simple défaut de jugement, qu'il permit à son ancienne favorite de i-^" ler près de 'ui, dans la maison que" devait habiter sa noiivplle épouse.
Les noces de Galeswinthe furent célébrées avec d'appareil et de^i^magnidcer: ^ ' ''^ h i I d 0 : il j eut 'm ê m e , c e i i
nou:- ' ' ^'^ire^; et tous h:^- .."l'onks de ]:• N-nisir'
seigi. iies guerriers, lui jurèrent fidélité comiiiC
PREMIER RÉGIT
à un roi. Rangés en demi-cercle, ils iirùrent tous à ia fois leurs épées, et les brandirent en Tair en prononçant une vieille formule païenne, qui dévouait au tranclianl; du glaive celui qui violerait son serment. Ensuite le roi laiméme renouvela solennellement sa promesse de constance et de foi conjugale; posant sa main sur une châsse qui contenait des reliques, il jura de ne jamais répudier ^ia i-o du roi des Goths, et tant qu'elle vivrait, de ne prendre •une autre femme.
Galeswinthe se fit remarquer, durant les fêtes de son mariage, par la bonté gracieuse qu'elle témoignait aux ri vives; elle les accueillait comme si elle les eût déjà mus; aux uns elle offrait des présents, aux autres elle adressait des paroles douces et bienveillantes; tous l'assuraient de leur dévouement, et lui souhaitaient une longue et heureuse vie. Ces vœux, qui ne devaient point se réaliser pour elle, l'accompagnèrent jusqu'à la chambre nuptiale; et le lendemain, à son lever, elle reçut le présent du matin, avec le cérémonial prescrit par lés coutum.es germaniques. En présence de témoins choisis, le roi Hilperik prit dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse, et de l'autre il jeta sur elle un brin de paille, en prononçant à haute voix les nonls des cinq villes qui devaient, à l'avenir, être la propriété de la reine. L'acte de cette donation perpétuelle et irrévocable fut aussitôt dressé en langue latine; il ne s'ost point conservé jusqu'à nous; maù on peut aisément s'en figurer la teneur, d'après les formules consacrées et le style usité dans les autres monuments de l'époque mérovingienne :
<( Puisque Dieu a commandé que l'homme abandonne père et mère pour s'attacher à sa femme, qu'ils soient « deux en une même chair, et qu'on ne sépare point ceux « que le Seigneur a unis, moi, Hilperik roi des Franks, • homme illustre, à . toi Galeswinthe, ma femme bienaimée, que j'ai épousée suivant la loi salique, par le sou et le denier, je donne aujourd'hui par tendresse d'amour, sous le nom de dot et de morgamghiba, les cités (le Bordeaux, Cahors, Limoges, Béarn et Bigorre, avec leur territoire et toute leur population. Je veux qu'à comnler de ce jour, tu les tiennes et possèdes en propriété perpétuelle, et je te les livre, transfère et confirme par ia présente charte, comme je l'ai fait par ic brin de paille et par le handelang. »
Les premiers mois de mariage furent, sinon heureux, da
iiluiDs paisibles pour la nouvelle reine; ôi-vce et patiente, elle supportait avec résignation tout ce qu'il y avait brusquerie sauvage dans le caractère de son mari. D'aiK leurs, Hilperlk eut quelque temps pour elle une véritable affection: il l'aima d'abord par vanité, joyeux d'avoir en elle une épouse aussi noble que celle de son frère; puis, lorsqu'il fut un peu blasé sur ce contentement d'amourpropre, il l'aima par avarice, à cause des grandes sommes '^\)rgent et du grand nombre d'objets précieux qu'elle r /ait apportés. Mais après s'être complu quelque temps (.ans le calcul de toutes ces richesses, il cessa d'y trouver du plaisir, et dès lors aucun attrait ne l'attacha plus à Galeswinthe. Ce qu'il y avait en elle de beauté morale, son peu d'orgueil, sa charité envers les pauvres, n'étaient pas de nature à le charmer; car il n'avait de sens et d'âme que pour la beauté corporelle. Ainsi le moment arriva bientôt où, en dépit de ses propres résolutions, Hilperik ne ressentit auprès de sa femme que de la froideur et de ] "ennui.
Ce moment, épié par Fredegonde, fut mis à profit, par elle avec son adresse ordinaire. Il lui suffit de se montrer comme par hasard sur le passage du roi, pour que la comparaison de sa figure avec celle de Galeswinthe fît revivre, dans le cœur de cet homme sensuel, une passion mal éteinte par quelques bouffées de vanité. Fredegonde fut reprise pour concubine, et fit éclat de son nouveau triomphe; elle affecta même envers l'épouse dédaignée des airs hautains et méprisants. Doublement blessée comme femme et comme reine, Galeswinthe pleura d'abord en silence; puis elle osa se plaindre, et dire au roi qu'il n'y avait plus dans sa maison aucun honneur pour elle, mais des injures et des affronts qu'elle ne pouvait supporter. Elle demanda comme une grâce d'être répudiée, et offrit d'abandonner tout ce qu'elle avait apporté avec elle, pourvu spuleraent niril lui fût permis de retourner dans son pays.
î /abandon volontaire d'un riche trésor, le désintéresse- 'MfMit par fierté d'âme, étaient des choses incompréhensi- 'les pour le roi Hilperik; et. n'en ayant pas la moindre Jée, il ne pouvait y croire. Aussi, malgré leur sincérité, ii'S* paroles de la triste Galesvvinthe ne lui inspirèrent d'autre sentiment qu'une défiance sombre, et la crainte de perdre, par une rupture ouverte, des richesses qu'il s'èstimait heureux d'avoir en sa possession. Maîtrisant ses émotions et dissimulant sa pensée avec la ruse du sauvage, il
RKCH'
o ■^'^it^ d"un coup de manières, prit une voix douce el cai'essâiile, fit des protestations de repentir et d\^.rûour qui trompèrent la fille d'Alhanagliild. Elle ne parlait plus de séparation, et se ïlaîlait d'un retour sincère," Ior.qir!:iiP nuir. Tinr l'ordre da roi, un serviteur ainde fut lïibre, el Tétrangla pendant qu'elle doi^ • ' laorie dans son lit, Hilperik joua li ci: l aftliction; ii fit même semblant \le verser et, quelques jours après, ii rendit U Fredegona.: i ; ; droits d'épouse et de reine.
Ainsi périt cette jeune femme qu une sorte de rcv*' r intérieure semblait avertir d'avance du sort qui lii, ■ . i. réservé, figure mélancolique et douce qvii traversa lu ;v;rbaric mérovingienne, comme une apparition d'un aiUre siècle. xMalgré l'affaiblissement da sens moral au milieu de crimes et de malheurs sans nombre, il y eut des âmes profondément émues d'une infortune si peu ^n - - '■ leurs sympathies prirent, selon l'esprit du tenu leur superstitieuse. On disait qu'une lampe de i ■ ^. pendue près du tombeau de Galeswinthe, le jour de ses funérailles.0-^'oi,ait détachée subitement sans que persomv* y portât la uiain, et qu'elle était tombée sur le pavé marbre sans se briser et saris s'éteindre. On assurait, pour compléter le miracle, que les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière Aile, et la lampe s'y enfoncer à demi. De semblables récits peuvent nous faire sourire, nous qui les lisons dans de vieux livres écrits pour des hommes d'un autre cVge; mais, au Vî'^ siècle, quand ces légendes passaient de bouche en bouche, comme Texpression vivante et poétique des senlimenis et de la foî populaires, on devenait pensif et l'on pleurait en les entendant raconter.
RÉCITS DES 11::MPS MÉROVIXGÏENS
DEUXIÈME RÉCIT
StMes du meurtre de GaZeswinthe, — Guerre ûivile. Mort de Sighebert, (568-575)
Chez îes Franks, et en général chez les peuples de race germanique, dès qu'un meurtre avait été viommis, le plus proche parent du mort assignait un rendez-vous à tous ses parents ou aUiés, les sommant sur leur honneur d'y venir en armes, car l'état de guerre existait dès lors entre l( meurtrieiÉlt quiconque tenait à sa victime par le moindre hen de parenté. Comme époux de la sœur de Galeswinthe, Sighebert se trouva chargé d'accomplir ce devoir de vengeance. Il envoya des messagers' au roi Gonthramn, et celui-ci, sans hésiter un moment entre ses deux frères devenus ennemis, se rangea du côLé de l'o'Yensé, soit que les mœurs nationales lui en fissent une loi, soit que le crime odieux et lâche du roi Hilperik l'eût, pour ainsi dir% mis au ban de sa propre famille. La guerre fut aussitôt déclarée, et les hostilités commencèrent, mais avec unç ardeur inégale de la part des deux frères armés contre le troisième. Excité par les cris de' vengeance de sa femme Brunehilde, qui avait sur lui un empire absolu, et dont 1( caractère violemment passionné venait de se révéler toa< à coup, Sigheburt voulait pousser le combat à outrance; ii ne reculait pas devant la pensée du fratricide; mais Gonthramn, soit par une inspiration chrétienne, soit par la mollesse de volonté qui lui était naturelle, ne tarda pas à quitter son rôle de co-assaiilant pour celui de médiateur. A l'aide des prières men^re. il détermina Sighebert
DEUXIÈME UÊCiï
^■^.lA .-u i.iU'j justice, mais à la demander paciilqueiU au peuple assemblé selon la loi.
En effet, d'après la loi des Franks, ou pour mieux dire d'après leurs coutumes nationales, tout homme ovi croyait offensé avait le choix libre entre la guerre p' iviie €t le jugement pubhc; mais, le jugement une fuis rcDdu la guerre cessait d^ôtre légitime. L'assemblée de justice s oppelait mal, c'est-à-dire conseil, et, pour y exercer les fonctions d'arbitre, il fallait appartenir à la classe des posses- --jeurs de terres, ou, selon l'expression germanique, à la classe des hommes d'honneur anmans. Plus ou moins nombreux, selon la nature et l'imporlance des causes qulls avaient à débattre, les juges se rendaient en armes è l'assemblée, et siégeaient tout armés sur des bancs disposés en cercle. Avant que les Franks eussent passé le Rhir et conquis la Gaule, ils tenaient leurs cours de justice e plein air, sur des collines consacrées par d'anciens rits reih gieux. Après la conquête, devenus chrétiens, ils abandonnèrent cet usage, et le mât fut convoqué, par les rois oi par les comtes, sous des halles de pierre ou de bois; mais en dépit de ce changement, le heu des séances garda le
.om qu'il avait reçu autrefois dans la Germanie païenne, on continua de l'appeler, en langue tudesque, Màl-berg,
" Monl^igne du Conseil.
Lorsqu'une proclamation publiée dans les trois royaumes franks eut annoncé que, dans le délai de quarante nuits (c'était l'expression légale), un grand conseil serait tenu par le roi Gonthramn, pour le rétablissement de la paix entre les rois Hilperik et Sighebert, lê^ principaux chefs et les grands propriétaires, accompagnés de leurs vassaux, se rendirent au lieu indiqué. Il y eut un jugement solennel que l'histoire du temps mentionne sans aucun détail, et dont il est possible de retrouver les circonstance? probables à l'aide de différents textes de lois, d'actes et de formules judiciaires. L'induction appliquée à ces texter donne les faits suivants qui ne sont, il est vrai, que d: simples conjectures, mais qui peuvent jusqu'à un certaii. point combler le vide que laissent ici les témoignages historiques.
L'r-.ssemblée s'étant réunie, le roi Gonthramn prit place sur wn siège élevé, et le reste des juges sur de simples ban- t quetl3s, chacun d'eux ayant l'épée au côté et, derrière lui un serviteur qui portait son bouclier et sa framée. Cité comme appelant, le roi Sighebert se présenta le premier;
et, au nom ûe sa femme, la reine Brunehilde, il accusa Hilperik d'avoir sciemment pris part au meurtre de G;>]r; winthe, sœur de Brunehilde. Un délai de quatorze fut donné à l'accusé pour comparaître à son tour justifier par serment.
Le î^oi des Franks exigeait que ce serment ae justrn tion fût confirmé par celui d'un certain nombre d'holibres, six dans les moindres causes, et jusqu'à soi> douze dans les causes d'une grande importance soit ] gravité des faits, soit par le haut rang des parties, i: i lait que l'accusé se présentât dans l'enceinte formée par its bancs des juges, accompagné de tous les hommes qui devaient jurer avec lui. Trente-six se rangeaient à sa droite 6t trente-six à sa gauche; puis, sur l'interpellation du juge principal, il tirait son épée et jurait par les armes qu'il était innocent; alors les co-jurants, tirant tous à la fois leurs épées, prêtaient sur elles le même serment.' Aucun passage, soit des chroniques, soit des actes contemporains, ne donne à penser que le roi Hilperik ait essayé de se disculper ainsi du crime qu'on lui imputait; selon toutes les probabilités, il se présenta seul devant l'assemblée des Franks et s'assit gardant le silence. Sighebert c-.leva, et, s'adressant aux juges, il dit à trois reprises différentes : « Dites-nous la loi salique. » Puis, il reprit une quatrième fois, en montrant Hilperik : « Je vous somm '.< de nous dire à lui et à moi ce qu'ordonne la, loi salique. »
Telle était la formule consacrée pour dem inder jugement contre un adversaire convaincu par srn i^ropre aveu, mais, dans lé cas présent, la réponse à cet e sommation no pouvait avoir lieu qu'après de longs débats, car il s'agissait, d'une cause à laquelle la loi commune des Franks n'était applicable que par analogie. Dans la vue de prévenir, oïl lout au moins, d'abréger les guerres privées, cette loi établissait qu'en cas de meurtre le coupable payerait aux héritiers du mort une somme d'argent proportionnée à la condition de celui-ci. Pour la vie d'un esclave domestique, on donnait de quinze à trente-cinq sous d'or, pour celle d'un lite d'origine barbare ou d'un tributaire gallo-romain quorante-cinq sous, pour un Romain propriétaire cent sous, • . fe double pour un Frank ou tout autre Barbare vivant sou^' là loi salique. A chacun de ces degrés, l'amende devenait triple si l'homme assassipé/soit esclave ou serf de la glèbe, soii Romain ou Barbare de naissance, dépendait immédi; tement du roi comme serviteur, comme vassal ou comme
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.u.i.ijunnaire public. Ain^A, pour un colon du fisc, on payait quatre-vingt-dix sous d'or, trois cents sous pour un Romain admis à la table royale et six cents pour un Barbare décoré d'un titre d'honneur, ou simplement an-lnisti, ' "'^st-à-dire affidé du roi.
Cette amende qui, une fois payée, devait gfirantir le cou [iable de poursuites ultérieures et de tout acte de vengeance, s'appelait, en lan^iie germanique, wer-ghekl, taxe de sauvegarde, et en latin compoaitio, parce qu'elle terminait la guerre entre l'oiïenseur et Toffensé. Il n'y avait point de wer-gkeld pour le meurtre des personnes royales, et, dans ce tarif de la vie liumaine, elles étaient placées en dehors et au-dessus de toute estimation légale. D'un autre côté, les mœui's barbares donnaient, en quelque sorte, au prince le privilège de l'homicide; et voilà pourquni. sajis étendre par interprétation les termes de la loi sali» { ne, il était impossible de dire ce qu'elle ordonnait dans le procès intenté au roi îïilperlk, et d'énoncer le taux de la composition qui devait être payée aux parents de Galeswinthe. Ne pouvant juger strictement d'après la loi, l'assemblée procéda par arbitrage^ et rendit la sentence suivante, autlientique pour le fond et seulement restituée quant à la forme- : « Voici le jugement du très-glorieux roi Gonthramn et ' des Franks siégeant dans le Màl-Berg. Les cités de Bor- << deaux, Limoges, Cahors, Béarn et Bigorre, que Gales- <« winthe, sœur de la très-excellente dame Brunehilde, à ' son arrivée dans le pays de France, reçut, comme chacun sait, à titre de douaire ef d€ présent du matin, de- ' viendront, k partir de ce jour, la propriété de la reine " Brunehilde et de ses héritiers, afin que, moyennant cette « composition, la paix et la charité soient rétablies entre « les très-glorieux seigneurs Hilperik et Sighebert. »
Les deux njis s'avancèrent Tun vers Tautre, Tenant à la aain de petites branches d'arbre qu'ils échangèrent comme signe de la parole qu'ils se donnaient mutuellement, l'un de ne jamais tenter de reprendre ce qu'il venait de perdre par le décret du peuple assemblé, Fautre de ne réclamer sous aucun prétexte une composition plus forte. « Moi frère, dit alors le roi d'Austrasie, je te donne à l'avenir paix 'et sécurité sur la mort de Galeswinthe. sœur de Brunehilde. Dorénavant tu n'as plus à craindre de moi ni plaintes ni poursuites, et si, ce qu'à Dieu ne plaise, il arrivait que. de ma part, ou de celle de mes héritiers, ou ■ de toute autre perc^'""^. en leur nom, tu fusses inquiété
<' OU cité de nouveau par-devant le Mal pour Thomicide « dont iî s'agit, et pour la composition que j'ai reçue de toi. « cette composition te sera restituée au double. » L'assemblée se sépara, et les deux rois, naguère ennemis mortels, sortirent réconciliés en apparence.
La pensée d'accepter, comme une expiation, le jugement rendu contre lui n'était pas de celles que le roi Hilperil. pouvait concevoir : au contraire, il se promit bien de reprendre un jour ses villes, ou d'en saisir l'équivalent cur les domaines de Sighebert. Ce projet, mûri et dîGrjiinulé pendant près de cinq ans, se révéla tout à coup en Tannée 573. Sans se rendre un compte bien exact de la situation et de l'importance respective des cités dont il regrettait la possession, Hilperik savait que celles de Béarn et de Bigorre étaient à la fois les moins considérables et les plu:éloignées du centre de ses domaines. En songeant au moyen de recouvrer par force ce qu'il avait abandonné malgré lui, il trouva que son plan de conquête serait à la fois plus pratique et plus avantageux, si, aux deux petites villes du pied des Pyrénées, il substituait celles de Tours et de Poitiers, grandes, riches, et tout à fait à sa convenance. D'après cette idée, il assembla dans la ville d'Angers, qui lu^ appartenait, des troupes, dont il donna le commandemen' à Ghlodowig, le plus jeune des trois fils qu'il avait eu^ d'Audowere, sa première femme.
Avant qu'aucune déclaration de guerre eût été faite. Ghlodowig marcha sur Tours. Malgré le force de cette ancienne cité, il y entra sans résistance; car le roi Sighebert, aussi bien que les deux autres rois, n'avaient de garnison permanente que dans les villes où ils résidaient, et les citoyens, tous ou presque tous Gaulois d'origine, se souciaient fort peu d'appartenir à l'un des rois franks plutôt qu'à l'autre. Maître de Tours, le fds de Hilperik se dirigea vers Poitiers, qui lui ouvrit ses portes avec la même facilité, et où il établit ses quartiers, comme dans un point central, entre ki ville de Tours et celles de Limoges, de Cahors et de Bordeaux, qui lui restaient à conquérir^
A la nouvelle de cette agression inattendue, le roi Si^^iebert envoya des messagers à son frère Gonthramn, pour lui demander aide et conseil. Le rôle que Gonthramn avait joué six ans auparavant dans la pacification des deux rois semblait l'investir à leur égard d'une sorte de magistrature, du droit de sévir contre celui des deux qui violerait sa parole, et onfrcindrnil le jugement du peuple. Dans cette
DEUXIÈMi: RÉGIT
pensée, conforme d'aiileurs à Tinslinct d: j us lice qui était une des faces de son caractère, il pril -.ui- lai le soin de réprimer la tentative hostile du roi Hi!peii::, ot de rorjiijïer à se soumettre 'de nouveau aux conditions du traite de partage et à la sentence des Francks. Sans adresser à Tinfracteui' de la paix jurée ni remontrances, ni sommation préali^ . i-ramn fit marcher contre Ghlodowig des trou-
P 'es par le meilleur de ses généraux, Eonius
^- ■ homme d'origine gauloise, qui égalait en intré-
I' ' i'ius braves d'entre les Franks, et les surpassait
I ' i. Lii laient nhlitaire.
:Wi mmolus, dont le nom, célèbre alors, reparaîtra plus «r j : j fois Uans ces récits, venait de vaincre dans plusieurs
; ii o.is, et de refouler au delà des Alpes la nauon des Lards qui, maîtresse du nord de Tltahe, tentait de d: j.ïui'Jer sur la Gaule, et menaçait d'une conquête les piovinces voisines du Rhône. Avec la rapidité du mouvearjni qui lui avait procuré ses victoires, il partit de Ghdlon-sur- Saône, capitale du royaume de Gonthramn, et se dirigée V'jrs la viue de Tours par la route de Nevers et de Bourges A son approciie, le jeune Ghlodowig, qui était revenu L To!i?s d.ins rinlentior> d'y soutenir un siège, prit le parti d ' -a retraite, et alla sur la route de Poitiers, à peu
di: e de cette ville, occuper une position favorable
et y laicudre des renforts. Quant aux citoyens de Tours, iis accueillirent pacifiquement le général gallo-romain, qui prit possession de la place au nom du roi Sighebert. Aiin de les rendre à l'avenir moins indifférents en politique, Mummolus leur fit prêter, en masse, un serment de fidélité. Si, comme il est probable, sa proclamation adressée au comte et à i'évôque de Tours, fut conforme pour le styîG aux actes du même genre, tous les hommes de la cité et de la banlieue, soit Romains^ soit Franks, soit de nation quelroïhqne, reçurent l'ordre de s'assembler dans f église épir;: ( ujiiile, et dy jurer sur les choses saintes qu'ils gardu ■ r;iii lit en toute sincérité, et comme de véritables leudes, la fi'i due à leur seigneur le très-glorieux roi Sighebert.
Cependant les renforts qu'attendait Ghlodovvig arrivèrent •i son camp près de Poitiers. G'était une fro::;p.' do gens !;^v;'s dans le voisinage, et conduits par Sigij-r !>Msilius, r'rank, l'autre Romain d'origine, tous d: ' ;<;'nts
, ; iirs richesses et zélés partisans du roi li ;ette iri,:;i).\ nombreuse mais sans discipline, cu.ii.;rj.;de en gi\' iV;,> partie de colons et de paysans, forma l'avant-garde
de Parmée neustrienne, et ce fut elle qui d'abord en vint aux mains avec les soldats-de Mummolus. Malgré beaucoup de bravoure et même d'acharnement au combat, Sigher et Basilius ne purent arrêter dans sa marche sur Poitiers le plus grandj ou pour mieux dire le seul tacticien de Tépoque. Attaqués à la fois en tête et par le flanc, ils furent, après une perte énorme, culbutés sur les Franks de Chlodowig, qui IVhèrent pied et se débandèrent presque aussitôt. Les . deux chefs de volontaires furent tués dans cette déroute, et •^e fils de Hilperik, n'ayant plus autour de lui assez de Tionde pour défendre Poitiers, s'enfuit par la route de Saintes. Devenu maître de la ville par cette victoire, Mun^ mo^':s regarda sa mission comme terminée, et après avoir comme à Tours, fait prêter par les <îitoyens le serment de fidélité au roi Sighebert, il repartit pour le royaume de Gonthramn, sans daigner poursuive o les Neustriens qu fuyaient en petit nombre avec le de leur roi.
Chlodowig ne fit aucune tenlaiiv 3 pour rallier ses troupes et revenir sur Poitiers; mais, soit par crainte de se voir couper la route du nord, soit par une bravade de jeune liomme, au lieu de t^endre vers Angers, il continua de Taivre une direction eonlraîre. et* marcha sur Bordeaux. .'un| des cinq villes dont il avait ordre de s'emparer. Il >rriva aux portes de cette grande cité avec une poignée i'hommes en mauvais équipage, et, à la première som- \iiation qu'il fit au nom de son père, les porter lui furent ouvertes, fait bizarre où. se révèle d'une manière frappante l'impuissance administrative de la royauté mérovingienne. Il ne se trouvait pas dans cette grande ville assez de forces militaires pour défendre le droit de possession de la reine Brunehilde et le droit de souveraineté du roi Sighebert contre une bande de fuyards harassés et dépaysés. Le fils de Hilperik put librement s'y installer en maître, et occuper avec^ ses gens les hôtels qui appartenaient au fisc, propriété jadis impériale, recueillie par les rois germains avec l'héritage des Césars.
Il y avait déjà près d un mois que le jeune Chlodowig résidait à Bordeaux, prenant des airs de conquérant et affectant l'autorité d'un vice-roi, lorsque le duc Sigulf, gardien de la frontière ou marche des Pyrénées, s'avisa de lui courir sus. Cette frontière qu'il fallait défendre contre les Goths et contre les Basques appartenait alors tout ^n-Wr^- -.il roi rr.\-;«lrnf':ie.. nu nom duquel le ban de guerre f;j ^ de TAdour. Quelques indices
DEUXIÈME RÉGIT
fournis par des faits postérieurs d.iinent ..oU ae croire que, pour ne pas dégarnir ses places fortes, ie duc ou, comme on disait en langue germanique, le mark-graf, ordonna une levée en masse des habitants du pays; population de ctiasseurs, de pâtres et de bûcherons presque; aussi sauvages que les Basques, leurs voisins, et qui souvent s'entendaient avec eux pour piller les convois de marchandises, rançonner les petites villes et résister aux gouverneurs franks. Ceux des montagnards qui obéirent à l'appel du chef austrasien vinrent au rendez-vous, les uns à pied, les autres à cheval, avec leur armement hahitueL c'est-à-dire, en équipage de chasse, Tépieu a la main et la trompe ou le cornet en bandoulière. Conduits par le markgraf Sigulf, ils entrèrent à Bordeaux, pressant leur marche comme pour une surprise, et se dirigeant vers le quartier de la ville où les Neustriens étaient cantonnés.
Ceux-ci, attaqués à Timproviste par un eux.,:..! supérieur en nombre, n'eurent que le temps de monter à cheval et d'y faire monter leur prince qu'ils entourèrent, fuyan; avec lui dans la direction du nord. Les gens de Sigulf se mirent à les poursuivre avec acharnement, animés, soit par l'espérance de prendre à merci et de rançonner , un fils de roi, soit par instinct de haine nationale contre les hommes de race franke. Afin de s'exciter mutuellement à la course ou pour accroître la terreur des fugitifs, ou simplement par une fantaisie de gaieté méridionale, ils sonnaient, en courant, de leurs trompes et de leurs cornets de chasse Durant tout le jour, penché sur les rênes de son cheval qu'i pressait de l'éperon, Chlodowig entendit derrière lui le sor du cor et les cris des chasseurs qui le suivaient à la piste comme un cerf lancé dans le bois. Mais ie soir, à mesun que l'obscurité devint plus épaisse, la poursuite se ralenti^ par degrés, et bientôt les Neustriens furent libres de continuer leur route au pas de voyage. C'est ainsi que le jeuiM^. Chlodowig regagna les rives de la I jire et les muraille? d'Angers, d'où il était sorti naguère à la tête d'une armée nombreuse.
Cette fin ridicule d'une expédition entreprise avec insolence produisit dans l'âme du roi Hilperik un sentiment de dépit sombre et furieux. Ce n'était plus seulement la passion du gain, mais encore celle de l'orgueil blessé, qui l'excitait à tout risquer pour reprendre ses conquêtes, el répondre au défi qu'on semblait lui porter. Décidé à venger son honneur d'une manière éclatante, il rassembla sur le?
ords de la Loire une armée beaucoup plus nombreuse que i première, et il en donna le commandement à TheodebeK, aîné de ses fils. Le prudent Gonthramn réfléchit cette fils 'ju'une nouvelle intervention de sa part serait probable- 7:.ent inutile pour la paix, et certainement très-coûteuse ' iir lui. Renonçant au rôle d'arbitre, il adopta un genn • ! iédiation qui, en cas de non-succès, lui permettait de S( nir h l'écart et de ne prendre aucun parti dans la que elle. 11 remit à un synode ecclésiastique le soin de réconilier les deux rois; et, d'après ses ordres, tous les évêques le son royaume, neutres par position, s'assemblèrent en -ncile aans une ville neutre, Paris, où, suivant l'acte de Martage. aucun des fils de Chlother ne pouvait mettre le ,pled sans le consentement des deux autres. Le concile adressa au roi de Neustrie les exhortations les plus pressantes pour qu'il gardât la j^slIx jurée et n'envahît plus les droits de son frère. Mais tous les discours et tous les messages furent inutiles. Hilperik, n'écoutant rien, continua ses préparatifs militaires, et les membres du synode retournèrent auprès du roi Gonthramn, apportant, pour unique fruit de leur mission, l'annonce d'une guerre inévitable.
Cependant Theodebert passa la Loire, et, par un mouveoent qui semble offrir quelque apparence de combinaison ratégiaue, aù lieu de marcher d'abord sur Tours, comme ; ;ait fait son jeune frère, il se dirigea vers Poitiers, où les fiiefs 8 ustrasiens qui commandaient en Aquitaine venaient .le concentrer leurs forces. Gondebald, le principal d'entre 3UX, eut l'imprudence de hasarder le combat en plaine contre les Neustriens. beaucoup plus nombreux, et surtout plus animés à cette guerre que les troupes qu'il conduisait;^ il fut complètement défait, et perdit tout dans une seule bataille. Les vainqueurs entrèrent à Poitiers: et Theodebert, maître de cette place au centre de l'Aquitaine Austras'' 3nne, put se porter librement vers l'une o,u vers l'autre d )s villes dont il avait mission de s'emparer. Il choisit la direction du nord, et entra sur cette part'e du territoire de Tours qui occupe la rive gauche de la Loire.' Soit par les l ordres de feon père, soit d'après sa propre inspiration, il fi' au pays une guerre de sauvage, portant la dévastation et U massacre dans tous les lieux où il passait. Les citoyens de fours virent avec effroi du liant de leurs murailles les louages de fumée qui, s'élevant de tous c<Més autour d'eux, nnonçaient l'incendie des campagnes voisines. Quoique liés ivers le roi Sighebert par un serment prêté sur les choses
DEUXIÈME RÉCIT
r.niiUes, ils firent taire leurs scrupules religieux et se ren dirent à discrétion en implorant la clémence du' vainqueur. Après la soumission de Poitiers et de Tours Tar-^é/ •isir^enne alla mettre le siège devant LimngPs Qui"îu> •<:ivrit ses portes,^et, de Limoges, elle marcha sur Gahors Dans cette longue route, son passage fut marqué par dcvastation des campagnes, le pillage des maisons et la profanation des lieux saints. Les églises étaient dépouillées et incendiées, les prêtres mis à mort, les religieuses violées et les couvents détruits de fond en comble. Au bruit de ces ravpges, une terreur universelle se répandit d'un bout à 1 autre de l'ancienne province d'Aquitaine, depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées. Ce vaste et beau pavs où les Franks étaient entrés, soixante ans auparavant, non comme ennemis de la population indigène, mais 'comme adversaires des Goths ses premiers dominateurs, et comme soldats de la foi orthodoxe contre une puissance hérétique, -ays privilégié, où la conquête avait passé deux fois sans . hisser de traces, où les mœurs romaines se propageaient presque intactes, et où les princes germains d'outre Loire n'étaient guère connus que par leur réputation de parfaits catholiques, fut subitement arraché au repos dont i^ jouissait "uis un demi-siècle.
'.0 spectacle de tant de cruautés et de sacrilèges frappait los esprits d'étonnement et de tristesse. On con^parait la campagne de Theodebert, en Aquitaine, à la persécution de Dioctétien; on opposait, avec une surprise naïve, les crimes et les brigandages commis par l'armée de Hilperik aux actes de piété de Ghlodowig-le-Grand, qui avait fondé et enrichi un si grand nombre d'églises. Des invectives et Jes malédictions en style biblique sortaient de la bouche des évoques et des sénateurs aquitains, dont la foi chrétienne était tout le patriotisme, ou bien ils se racontaient l'un à l'autre, avec un sourire d'espérance, les miracles qui. selon le bruit public, s'opéraient en différents lieux pour punir les excès des barbares. C'était le iiom airoD donnait aux Franks; mais ce mot n'avait p; Mne aucune signification injurieuse; il servait en G lésiner ]:\ race conquérante, comme celui des Romo la race
;-:ouvent l'accident le pUis simple faisait le fond de ces i-r.cits j^opulaires que des imaginations frappées coloraient d'une teinte superstitieuse. A quelques lieues de Tours, sur la rive droite de la Loire, se trouvait un couvent célèbre
Pso 203. — RKCITS DES TEMPS MÉROVINGIENS. T. I. 3
^ i- en haut et appuyant Taulre ' ■ hi
■"■ voyant appr^c- ' - ■ -
i^ndre sur Iv^;':; vj, ,[
LiX, L i icci: cricror i • ; ^ " ,
vous de descend: ; ;, ,
bienheureux Maïuni. » Alaiis ieri rrani^ n.'<jn ■ y;ijrem moins; ils battirent les religieux, .brisèrent les nieubies au couvent, enlevèrent tout ce qui s'y. trouvait de précieux et- en firent des ballots qu'ils euipilèrent sur leur embarcation. Le bateau, mal conduit et chargé outre mesure, alla danner dans un de ces bas-fonds qui .encombrent le lit de la Lôlre, et y resta engravé. A ,1a ^secousse produite par ce tçmps d'arrêt, plusieurs de ceux qui imanoouvraient, en poussant de t^^ies leurs forceç, pour iaire marcher la lourde barque, .. ébuchèrent, et tombèrent ^en avant, chacun sur le fer de sa lance qui lui rentra dans la poitrine; les autres, saisis : à da fois de terreur et de componction, se mirent à crier et à appeler du secours. Quelques-uns des religieux qu'ils avalent maltraités, accourant alors, montèrent dans une 'barque, et virent, non sans étonnement, ce qui était arrivé. Pressés, par les pillards eux-mêmes, de reprendre tout le butin -enlevé dans leur maison, ils regagnèrent la rive en chantant l'office des .morts pour l'âme de ceux "<iiii venaient de /périr d'une manière si imprévue.
Pendant que ces choses se passaient en Aquitaine, le roi* Sighebert •rassemblait toutes des forces de son royaume, pour miarcher contre Theodebert. ou contraindre Hilperik à ie rappeler et à rentrer dans- les limit<3« que lui assignait le traité de partage. 11 >a;pp'ela'iaux armes, non seulem.ent les Franks des bords de f ia" Misu-se, de la Moselle et du Rhin, mais encore toutes l'es tPibus' igermaines, qui, au delà de ce dernier fleuve, recoiinaiissaient l'autorité ou le patronage l - ' is de iSierowig. Tels étaient les Sweves ou Svv^abes et imans, dern:^n^s débris de deux confédérations autrelissanies; les Ti^orlngs et les Baïwares, qi.. conserleur nationaliié saus;-.des ducs héréditaires; enfin, ... enrs iKnplades de la Basae-Germanie, détachées soif ■' gré, soh de forcée, -de;. la /redoutable ligue des Saxons, ennemie et rivale de l'empire .frank. Ces nations trans-
DEUXIÈME RÉGIT
rhénanes, comme on les appelait alors, étaient entièrement paienni?s, ou, sples-pte^ rapprochées de la frontière gauloise avaient reçu quelques -semences de chistiani&me-. elles y môlaiént, d'une- manière bizarre, les pratiques de leur ancien culte, sacrifiant des aninraiix, et jusqu'à des hommes dans des. circonstances solennelles, A ces dispositions féro^ ces se joigiiait une /soit; dei > pillage et- un i in-Mâ-nct- de ^on quête qui les poins soient) vens rOccident, et: lés stimulàieuv à passer le gm^d-^flewe :ppuTî allep;; commie leS'.Franii!? prendre leur paa?l du- l>ii tin: 'fît des terres de la Gaule;
Ceux-ci le savaient, ;et' ils observaient a\?eo défiance le? moîn(Jres ■ mouvements ide'- leurs frères • d'origine,; toujourr pms'à émigrer Sun lewfî tra^cesi; et? à tenter sur eux une l conquête. Ce fut pow écarten ce danger que Chlodowig-ie- Grand livra aux. Swabes et auxiAlamans réunis la fameuse bataille de Tolbiac- D'autres -vteitoires, remportée»; par lessuiccesseurs • de;' Chlod^vsrrgv-: surfirent, la défaiite de cette avant-gar-de- des populatixDîia d'outre Rhin. Theoderik. soumit la nation ttaringienne et' plusieiurs' tribtis des Saxons?, et Sighebert lui-même signaila;. contre ces derniers- son activité et son courage. Gomme roi* ;de- la Finance; oneïitsa-ie, .et^ gardien de la frontière conumiune, il avait maintenu) les peuples germaniques dans la crainte et le respect de la royauté franke; mals^ en les- enrôlant dans son; ar,mée et en les menant sows ses rdrajieam Jusqu'au centre de la Gaule» il devait réveiller en eidx cette vieille- passion de jalousie et de conquête, et so>uteve.i> un ioragp,, menaçant à la fois pou? les Gauilors et pour» lesr-Fmnks.
Vussîv à la nouve'l'îe'de'ice grand '^rrt^ meut de ;i Austrasie, un sentiment d'inquiétude se répandit, non seulement parmi les sujets de Hilperikj maiS' encore parmi.cewx de G^nthramn qui, lui-même, partagea leurs» craintes. Malgré son peu de penchant à chercher querelle sans avoir; été longuer ment' et vivement provoqué, il n'hésita pas iàiConsi<àéx?er ïa levée en masse des nations païennes d'outîe Rhin comme un acte d'hostilité co-ntre tout ce qu'il y avait de chrétien? en Gaule, et il rép^dit favorablement ;V la, demande de secours que^ lui adressa iHiïpeirikj <(■ Les- deux rois. ern\ent une entrevue, dit U narra te i^r/ conte miî>9 rai n, et ' ^^iit alliance, se 'jurant l'un, à l'autre ^qulamcuiii d'eux ne i' dorait périr son frère; » Prèvoyant 'que le-plan de Si.'^ - rî serait de marcher vers* le sud-ouest; et de gagner un int quelconque de lâ route entre Paris et ! Tours,. Hii iMTik transporta ses forces sur la partie orientale du cours de la
RÉCITS DES TEMPS MÉliOVINGlKMS
Seine, afin d'en défendre le passage. Gonihramn, de son côté, garnit de troupes sa frontière du nord; qui n'était protégée par aucune défense naturelle, et vint lui-même à Troyes où il s'établit en observation,
G? iut en Tannée 574 que les troupes du roi d'Austrasie, après plusieurs jours de marche, arrivèrent près dWrcissur-Aube. Sighebert ût halte en cet endroit, et attenlii avant d'aller plus loin, le rapport de ses éclaireurs. Peur entrer dans le royaume de Hilperik sans changer de direction, il devait passer la Seine un peu au-dessus de son confluent avec l'Aube, dans un heu nommé alors les Douze Ponts, et aujourd'hui Pont-sur-Selne; mais tous les ponts avaient été rompus, tous les bateaux enlevés, et le roi de Neustrie se tenait campé non loin de- là, prêt à livrer bataille si Ton tentait le passage à gué. A moins de di'x lieues vers le sud, la Seine avec ses deux rives faisait partie des états, ou, comme on s'exprimait alors, du lot de Gonthramn. Sighebert ne balança pas à le sommer de lui livrer passage sur ses terres. Le message qu'il lui envoya était bref et significatif : « Si tu ne me permets de pass^er ce fleuve à travers ton lot, je marcherai sur toi avec tout» mon armée. »
La présence de cette redoutable armée agit de la manière la plus forte sur l'imagination du roi Gonthramn, et les mêmes motifs de crainte qui l'avaient déterminé à se cocliser avec Hilperik le portèrent à rompre cette aUiance et à violer son serment. Tous les détails qu'il recevait de sets espions et des gens du pays sur le nombre et l'aspect des troupes austrasiennes, lui présentaient sous des couleuio effrayantes le danger auquel un refus devait l'exposer. En effet, si les armées des rois mérovingiens étaient d'ordinaire sans discipline, celle-là passait en turbulence farou che tout ce qu'on avait vu depuis l'époque des grandes invasions. Les bataillons d'élite se composaient de la popu lation franke la moins civilisée et la moins chrétienne, celle qui habitait vers le Rhin; et le gros des troupes était une horde de barbares dans toute la force du terme. C'étaient de ces figures étranges qui avaient parcouru la Gaule au temps d*x\ttila et de Chlodowig, et qu'on ne retrouvait plus que dans les récits populaire3; de ces guerriers aux moustaches pendantes et aux cheveux relevés en aigrette sur lo sommet de la tête, qui lançaient leur hache d'armes au visage de l'ennenrfi, ou le harponnaient de loin avec leur javelot à crochets. Une pareille armée ne pouvait se passer
DEUXIÈME RÉCIT
>d€ brigandage, môme en pays ami; mais Gonihramn aima mieux s'exposer à quelques déprédations de courte durée que d'encourir les chances d'une inyasion et d'une conquête. Ll céda le passage, probablement par le pont de Troyes; et dans cette ville même, il eut une entrevue avec son frère Sighebert, auquel il promit par serment une paix inviolable el une sincère amitié.
A I :iouvel]e de cette trahison, Hilperik se hâta d'abandonner ses positions sur la rive gauche de la Seine et de gagner, par une retraite précipitée, rintérieur de 'soi royaume. Il marcha sans s'arrêter jusqu'aux environs d. Chartres, et campa sur les bords du Loir, près du bourg d'Avallocium qui maintenant se nomme Alluye. Duran( cette longue route, il fut constamment suivi et serré de •près par les troupes ennemies. Plusieurs fois, Sighebert, vroyant qu'il allait faire halte, le fit sommer, selon 1^ coutume germanique, de prendre jour pour le combat; mais, .au lieu de répondre, le roi de Neustrie forçait de vitesse et continuait sa marche. A peine fut-il établi dans ses nouvelles positions, qu'un héraut de l'armée austrasienne lui apporta le message suivant : « Si tu n'es pas un homme « de rien, prépare un champ de bataille et accepte le « combat. » Jamais un pareil défi porté à un homme de race franlvc ne restait sans réponse; mais Hilperik avait perdu toute sa fierté originelle. Après d'inutiles efforts pour échapper à son ennemi, poussé à bout, et ne se sentant pas le courage du sanglier aux abois, il eut recours à l;i prière, et demanda la paix en promettant satisfaction.
Sighebert. malgré son naturel violent, ne manquait p;is de générosité; il consentit à oublier tout, pourvu seulement que les villes de Tours, Poitiers, Limoges et Cahors^ kii fussent rendues sans délai, et que l'armée de Theodebert repassât la Loire. Vaincu de son propre aveu, et pour la seconde fois déchu de ses espérances de conquête, Fîilperik, comme un animal pris au piège, se montra tout à îolt radouci; il eut même un de ces accès de bonhomie qui. dans le caractère germanique, semblait faire intermittence avec la férocité la plus brutale et l'égoïsme le plus rusé. li s'inquiéta de ce que deviendraient les habitants des quatro Tilles qui s'étaient soumises à lui : « Pardonne-leur, dit-il « à son frère, et ne mets pas la faute sur eux, car s'ils ont « manqué à la foi qu'ils te devaient, c'est que je les y ai « contraints par le fer et par le feu. » Sighebert fut assez humain pour .'^"outer cette recommandation.
Les deux rois paraissaient très satifsfaits Vun de Fatitre, .nais un grand mécontentement régnait dans l'armée austrasienne. Les hommes enrôlés dans les contrées d'outre Rhin murmuraient de ce qu'une paix inattendue venait les frustrer du butin qu'ils s'étaient promis d'amassp" en Gaule. Ils s'indignaient d'avoir été emmenés si loi.a de chez eux pour ne pas se battre et pour ne rien gagner, ils accusaient le roi Sighebert de s'être retiré du jeu dès qu'il avait fallu combattre. Tout le camp était en rumeur, et une émeute violente se préparait. Le roi, sans témoigner aucune émotion, monta à cheval, et galopant vers les troupes où vociféraient les plus mutins : « Qu'avez-vous? « leur dit-il, et que demandez-vous? — La bataille l t< criait-on de toutes parts. Donne-nous Toccasion de nous « battre et de gagner des richesses, autrement nous ne « retournerons pas dans notre pays. » Cette menace pouvait amener une nouvelle conquête territoriale au sein de la Gaule, et le démembrement de la domination franke ; mais Sighebert n'en fut nullement troublé; et joignant à une contenance ferme des paroles de douceur et des promesses, il parvint, sans trop de peine, à calmer cette colère de sauvages.
Le camp fut levé, et Tarmée se mit en marche pour regagner les bords du Rhin. Elle prit le chemin de Paris, mais ne passa point par cette ville, dont Sighebert, fidèle à ses engagements, respectait la neutralité. Sur toute leur route les colonnes austrasiennes ravagèrent les lieux qu'elles traversaient, et les environs de Paris se ressentirent longtemps de leur passage. La plupart des bourgs et des villages furent incendiés, les maisons pillées, et beaucoup 'd'hommes emmenés en servitude, sans qu'il fût possible au roi de prévenir ou d'empêcher de tels excès. « Il « parlait et conjurait, dit l'ancien narrateur, pour que ces « choses n'eussent pas lieu, mais il ne pouvait prévaloir a contre la fureur des gens venus de l'autr^l côté du
Rhin. »
Ces païens n'entraient dans les églises que pour y commettre des vols. Dans la riche basihque de Saint-Denis, l'un des capitaines de l'armée prit une pièce d'étoffe de soie" brochée d'or et semée de pierres précieuses qui couvrait le tombeau du martyr; un autre ne craignit pas de monter sur le tombeau môme pour atteindre de là, et abattre avec 3a lance une colombe en or, figure du Saint-Esprit, suspendue aux lambris de la chapelle. Ces pillages et ces profa-
DEUXIÈME RÉCIT
naiwfis indignaient SigheÎ3ert comme roi et comme- chrétien; mais, sentant qirll ne pouvait rien sur resnrU de ses soldats, iî agit envers enx romme son Pïeu] Chlodowig envers celui qui avait brisé ]e vase de Rpinis. Tant me Tarmée fut en marclie, iî laissn faire, eî r];s;.imuîa son dépit; mais au retour, quand ces ;;ommes indisriplinables, regagnant chacun sa tribu et sa maison, se farenr dispersés en différents lieux, il fit saisir un à un et meih^e à mort ceux qui s'étaient le plus signalés par des actes de mutinerie et de brig€indage.
Il paraît . que de semblables dévasîations eurenl lieu au passage des Austrasiens sur la frontière sepientrioiiaie du royaume de Gonthramn, et que ce . grief quïl ressentit vivement, amena de la mésintelligence entre ^lui pt Sighebert. D'un autre côté, les dispositions pacifiques du roi de Neustrie ne furent pas de longue durée ; dès qu'il se vit aors de danger, il revint h son idée fixe, et tourna de nouveau un regard de convoitise vers les villes d'Aquitaine qu'il avait un moment possédées. La brouillerie qui venait d'éclater entre ses deux frères lui parut une circonstance favorable pour la reprise de son projet de conquête; il s'empressa de saisir l'occasion, et, moins d'un an après la conclusion de la paix, il envoya dire à Gonthramn : « Que « mon frère vienne avec moi. voyons-nous, et. d'un com- « mnn accord, poursuivons notre ennemi Sighebert. » Cette proposition fut très bien accueillie; les deux rois eurent ensemble une entrevue, se firent des présents d'amitié, et cotrclurent une alliance offensive contre leur frère d'Austrasie. Hilperik, plein de confiance, fit marcher de nouvelles troupes vers la Loire, sous le commandement de son fils Theodebert, qui passa ce fleuve pour la seconde fois en 575; lui-même entra avec une armée sur le territoire de ReinriiS, frontière occidentale du royaume d'Austrasie. Son invasion fut accompagnée des mêmes ravages que la campagne de Theodebert en Aquitaine; il incendia les villages, détruisit les récoltes, et pilla tout ce qui pouvait s'emporter.
La nouYe..3 de ces brigandages parvint à Sighebert en mêîTie temps aue celle de la coalition formée contre lui. Il avait pardonné à Hilperilî. et résisté aux sollicitations de sa femme, qui ne voulait ni paix ni irève avec le naeurtrier de Galeswinthe; son indignation fut celle d'un hom.m.e simple de cœur et fougueux de caractère, qui découvre qu'on s'est joué de sa bonne foi. Il éclata en invectives et
en imprécations; mais celle colère bouillante, espèce de ilèvre dont Paccès pouvait se calmer de nouveau par la soumission de Tennemi, était trop peu sûre pour contenter Brunehilde. EUle déploya tout ce qu'elle avait d'influence sur son mari pour lui insinuer dans l'âme un désir de vengeance plus réfléchi, et diriger tous ses ressentiments vers un but unique, le fratricide. En flnir avec l'assassin, tel était le cri de la sœur de Galeswinthe, et Sighebert récoula cette fois. Ce fut avec la pensée d'un duel à mort qu'il proclama de nouveau son ban de guerre contre Hilperik, parmi les Franks orientaux et les peuples d'outre Rhin.
Pour exciter ces gens si peu traitables à se battre en Jéterminés, le roi d'Austrasie leur promit tout : de l'argent^ le pillage, et jusqu'à des terres et des villes dans la Gaule. Il marcha directement vers l'ouest au secours de la province rémoise; ce qui le dispensa de s'inquiéter de la manière dont il passerait la Seine. A son approche, Hilperik, évitant le combat comme dans la campagne précédente, fit sa retraite en longeant le cours de la Marne, et alla vers la Seine inférieure chercher une position favorable. Sighebert le poursuivit jusque sous les murs de Paris; mais il s'arrêta là, tenté par l'idée d'occuper cette ville, qu'on regardait alors comme très-forte, d'en faire sa place d'armes, et au besoin une place de refuge. Quelque prudente que fût cette idée, le roi d'AusFrasie, en y obéissant, fit un acte de témérité devant lequel il eût reculé sans r]r»n!e. si sa passion de vengeance n'avait fait taire en lui t !:i scrupule et toute crainte.
Kn vertu du traité de partage, conclu huit ans auparav .ijL Paris, divisé en trois lots, était cependant une ville ivj'utre, interdite à chacun des trois fils de Ghlother par le serment le plus sacré et par toutes les terreurs de la religion. Nul d'entre eux, jusque-là, n'avait osé enfreindre ce serment et braver les malédictions prononcées contre celui qui le violerait. Sighebert en eut le courage, aimant mieux risquer son âme que de négliger un seul moyen de succès dans la poursuite de ses desseins. Paris, en effet, lui était nt^rossaire comme point d'appui, et, pour employer une h>c\i',ion toute moderne, comme base de ses opérations ulté-
^s, soit, qu'il eût voulu agir contre Hilperik à l'ouesl,
i sud contre Theodebert. Il somma donc la ville de le L \oir, en dépit du traité, et il y entra sans a'^cune résis- [nii: o. c '^tl'" îi" '! ii! gardée contre lui que pL la protectiun de ,>aint Polyciicle, de saint Hilaire et de saint Martin.
DEUXIÈME RKCIT
Après avoir cîabli ses quartiers k ?;;;■].;, le i Tt s'occupa premièremenl d'envoyer des îi-niiprs i . . - \ô nis de Hilperik qui, parcourant en Aquiî.iiiip^ ]3 w^^ae route que Tannée précédente, venait d'arriver à Liuio£>v>:. Entre la ville de Tours et celle de Chartres, une ijande de terre comprenant les pays de Ghàteaudun et de Vendôme, appartenait au royaume d^Austrasie; Sighebert résolut d'y lever une armée, afin de ménager les forces qu'il avait amenées avec lui. Ses messagers allèrent de bourgade en bourgade, publiant une proclamation qui enjoignait à tout homme libre de se trouver au rendez-vous de guerre, équipé de .son mieux d^armes quelconques, depuis la cuirasse et la lance jusqu'au bâton ferré et au simple couteau. Mais, ni dans les villes ni hors des villes, personne ne répondit à rappel; et, malgré l'amende de soixante sols d'or pro- % noncée contre celui qui résistait aux ordonnances royales, les habitants de Châteaudun, de Vendôme et des environs de Tours ne s'armèrent point, et ne quittèrent point leurs malsons. Ces gens savaient que leur pays était compris dans le partage de Sighebert, et que les impôts levés chez eux se rendaient au fisc d'Austrasie, mais c'était tout, et eomme le roi dont ils dépendaient ne leur faisait sentir par aucun acte son autorité administrative, comme cet ordre était le premier qu'ils eussent jamais reçu de lui, ils y firent peu d'attention.
Cette résistance passive devait, si elle se prolongeait, contraindre le roi d'Austrasie à diviser ses forces. Pour la faire cesser promptement et sans violence, il envoya sur les lieux ses deux plus habiles négociateurs, Godeghisel, maire du palais, et Gonthramn, surnommé Bose, c'est-àdire le malin, homme d'intrigue et de savoir-faire, doué, malgré son origine tudesque, d'une souplesse d'esprit qui n'appartenait guère qu'à la race gallo-romaine. Les deux Austrasiens réussirent dans leur mission, et passèrent bientôt la Loire à la tête d'une armée indigène, mal équipée, mais assez nombreuse pour ne pas craindre d'en venir aux mains avec les Franks de Tlieodebert.
Ceux-ci, déjà fort alariiiés par la nouvelle de l'invasion austrasienne, le furent encore plus lorsqu'ils apprirent que des troupes s'avançaient contre eux, et que la retraite leur -était coupée. Mais, quel que fût le découragement de ses soldats, Theodebert, en véritable chef germain, résolut de marclier à l'ennemi. H sortit de Limoges, et alla prendre positinn srr les bords de la Cliarcnte, à huit ou dix milles
42 RÉCITS i)i:s Ti::Mi.'r5 M:'.Hi.;viX:.,i;:v:^
(l'Angouléiiie ; dura)u ce IrajeL beancuur.) de sertèrenL de smlc qu'au liiumeiit de livrer baiaiiie, il i-r^^io. presque aband-aniit: ; il n'en combattu pas moins avec u negrande bravoure, et fut tué dans la mêlée. Les pov^ans gaulois dont se composait Tarmée de Godeghlsel et de U^nthramn Bose n'avaient point, comme les Pr:^nks. uïjp s"-' de culte pour les descendants de Mevowlg: sans eu : * pour la longue chevelure qui distinguait le fils du roi Hiiperik, ils le dépouillèrent comme le reste des morts, et le laissèrent nu sur le champ de bataille. Mais un chef ausîrasien, nonmié Arnulf, eut horreur de cette profanation; quoique ennemi de Theodebert, il enleva avec respect le corps du jeune prince; puis, l'ayant lavé selon la coutume, et habillé de riches vêtements, il le fU ensevelir à ses frais dans la ville d'Angoulême.
Cependant le roi Gonthramn, cédant encore une fois à son goût pour le repos ou à l'impression de la crainte, venait de se réconcilier avec Sighebert. Hilperik apprit,-., cette nouvelle trahison en même temps que la mort do son fds, et la perte de son armée d'Aquitaine. Réduit par ce double malheur à un état complet de désespoir, et ne son géant plus qu'à sauver sa vie, il quitta les bords de la Seine, traversa rapidement tout son royaume, et alla se réfugier dans les murs de Tôurnai avec sa femme, sei enfants, et ses guerriers les plus fidèles. La force de cette ville, première capitale de l'empire frank, l'avait déterminé à la prendre pour asile. Dans l'attente d'un siège, il s'occupait d'y rassembler des hommes et des munitions de guerrependant que Sighebert, libre de ses mouvements dans toute rétendue de la Neustrie, s'emparait des villes de ce royaume.
Ayant occupé celles qui se trouvaient au noru et à l'est de Paris, il se porta vers l'occident, résolu de livrer ce qu'il venait de conquérir, cités et territoires, en solde à ses guerriers d'outre Rhin. Ce projet fut pour tous les Franks, même pour ceux du royaume d'Austrasie, une cause de vives inquiétudes. Les Àustrasiens étaient peu désireux d'avoir pour voisins en Gaule des gens qu'ils regardaient comme leurs ennemis naturels; et de leur côté les Neustriens se voyaient menacés de l'expropriation, de l'asservissement politique, de tous les maux qu'entraîne une con-quête territoriale. Les premiers firent entendre au roi des remontrances et des murmures; les seconds transigèrent a\ec lui. Après avoir délibéré sur ce qu'il convenait
DEUXIÈME RÉGIT
fâîre dans une conjoncture aussi périlleuse, les seigneurs et les arimans de la Neustrie adressèrent à Sighebert un message conçu en ces termes : « Les Franks qui autrefois « regardaient du côté du roi Hildebert, et qui depuis sont « devenus hommes-liges du roi Hilperik, veulent mainte- « nant se tourner vers toi, et se proposent, si tu viens les "î< trouver, de t'établir roi sur eux. »
Tel était le langage tant soit peu bizarre de la politique germxaine, et c'est de cette manière que les Franks exerçaient leur droit de quitter le prince qui les gouvernait, et de passer sous l'obéissance d'un autre descendant de Merowig. La puissance royale, pour chacun des fils de Chlother, consistait bien moins dans l'étendue et la richesse des territoires qui formaient son royaume, que dans le nombre des hommes de guerre qui s'étaient rangés sous son patronage, et qui, selon l'expression germanique, obéissaient à sa, bouche. Il n'y avait rien de fixe ni de stable dans la répartition de la population franke entre les rois dont elle faisait la force; elle ne répondait pas exactement aux circorj-criptions territoriales, et l'un des princes pouvait avoir desft.assaux'dans le royaume d'un autre. Parmi ces vassaux ou leudes, les plus dévoués, les plus utiles, comme on s'exprimait alors, étaient ceux qui, habitant près du roi, et formant autour de sa personne une garde permanente, avaient pour salaire la vie commune à sa table ou sur les fruits de son domaine. Il y avait moins à compter sur la foi de ceux qui, domicihés au loin, et vivant dans leurs propres maisons, jouissaient, par concession royale, du feod ou de la solde en terres. C'est cette dernière classe l'hommes qui, pour sauver ses propriétés, déserta la cause de Hilperik. et offrit la royauté à Sighebert; l'autre, plus fidèle mais moins nombreuse avait suivi le roi fugitif dans les murs de Tournai. Sigbe^^ert reçut avec joie le message et i'olîre des Neustriens;" leur garantit par serment de se rendi-e a rassemblée - 1 devait être inauguré selon la coutume de ses ancêtres -nite, il alla jusqu'à Rouen faire mie sorte de reconnais - "e militaire, et revint à Paris après s'être assuré qu'-^ ■ e ville forte de l'ouest n'était disposte a tenir contr ' ,
Afm de mir son mari contre un retour dafiC' non n^'^ternelie -^Her par elle-même à raccomplissement
de si ven: . nmeWlde quitta la ville de Melz^pour ÏÏi^dre a. . de Sighebert. Elle ^vaU vme teUe con^^^ dans la cerur^de de son triomphe, quelle voulut faire ce
RÉCITS DES TEMPS MÉROVINGIt
voyage accompagnée de ses deux filles, Ingonde et Ghlodeswmde, et de son lils Hildebert, enfant de quatre ans. Ses chariots de bagage contenaient de grandes richesseset ce qu'elle avait de'plus précieux^ en ornements d'or et en bijoux. Il semble que, par une vanité de femm.e, elle voulût éblouir les yeux, et se montrer magnifique dans sa parure, en même temps que terrible pour ses ennemis. Cette princesse, jeune encore, et d'une beauté remarquable, répondait mieux que les autres "épouses mérovingiennes à ridéa -jue la population gauloise se faisait d'une rein^ d'après les "traditions de l'empire romain. Fille de roi, et née dans un pays où la royauté, quoique d'origine barbare, avait des allures tout impériales, elle commandait le respect par la dignité de ses manières et par la noblesse de sa naissance. Le jour de son entrée à Paris, les habitants se portèrent en foule à sa rencontre, le clergé des églises et les gens de famille sénatoriale s'empressèrent *?'ie venir la saluer; mais l'homme que sa dignité à la fois ecclésiastique et municipale plaçait à la tête de la ville, l'évêque Germariup, aujourd'hui honoré comme saint, ne se présenta pas.
(vêtait un homme de civilisation autant que.de foi chrétienne, une de ces organisations délicates à qui la vue du monde romain gouverné par des barbares causait d'incroyables dégoûts, et qui s'épuisaient dans une lutte inutile contre la force brutale et contre les passions des rois. Dès le commencement de la guerre civile, saint Germain avait essayé de s'interposer comme médiateur entre Hilperik et Sighebert, el à l'arrivée de ce dernier, il avait renouvelé en vain ses sollicitations et ses remontrances. La fatigue^ et le découragement altérèrent sa santé;, il tomba malade, et au milieu de ses souffrances corporelles, le présent et l'avenir de la Gaule s'offraient à lui sous des couleurs encore plus sombres. « Pourquoi, s'écriait-il, n'avons-nous « pas un moment de repos? pourquoi ne pouvons-nous « pas dire, comme les apôtres dans ^l'intervalle de deux « persécutions : Voici enfin des jours supportables? » Retenu par la maladie et ne pouvant faire entendre à Brunehilde ses exhortations en faveur de la paix, il les lui adressa par écrit. Cette lettre qui fut remise par un clerc d'origine franke, nommé Gonduîf, et qui s'est conservée jusqu'à nous, commence par des excuses respectueuses et des protestations d'attachement; puis ell? continue de la manière suivante :
« Répélerai-je les bruits qui courent dans le public? IIïj
conseils et votre ^tl/aSi Z^'l'^ .^Sr^^ 7ol Sigheberfc s'acharne si obstinément à la ruine de ce pa'^ Si je rapporte de semblables propos, ce n'est pL a/e v ajoute fo, c est afin de vous supplier de ne fournit .ucun prétexte à de si graves imputations. Quoique dél^^ depuis longtemps, ce pays soit loin d'être heureux nous ne desespérons pas encore de la miséricorde divhie qui peut arrêter le bras de la vengeance, pourvu que ceax qui gouvernent ne se laissent pas dominer par des pen^ sées de nrieurtre, par la cupidité, source de tout mal et par la colère qui fait perdre le sens « Dieu le sait, et cela me suffit; j'ai souhaité de mourir pour que leur vie soit prolongée, j'ai souhaité de mourir ayan eux, afin de point voir de mes yeux leur ruine et celle de ce pays. Mais ils ne se lassent point d'être en querelle et en guerre, chacun rejetant la faute sur 1 autre, n'ayant nul souci du jugement de Dieu et ne voulant rien laisser à la décision de la toute-puissance divine. Puisque aucun d'eux ne daigne m'écouter, c'est à vous que j'adresse mes instances; car si. grâce à leurs discordes, le royaume tombe à sa perte, il n'y aura pas là un grand triomphe pour vous ni -pour vos enfants. Que ce pays ait à se féliciter de vous avoir reçue; montrez que vous y venez pour le sauver et non pour le Sp'erdre; en cahuant la colère du roi, en lui persuadant d'attendre avec patience le jugement de Dieu, vous ferez tomber à néant les mauvais propos du peuplé. « C'est avec tristesse que je vous écris ces choses; car je sais comment se précipitent rois et nations à force d'offenser Dieu. Quiconque espère en la puissance de son propre bras, sera confondu et n'obtiendra point la victoire; quiconque se repose avec confiance sur la multitude de ses gens, loin d'être à l'abri du danger, tombera " en péril de mort; quiconque s'enorgueillit de ses richesses en or et en argent, subira l'opprobre et la désolation - avant que son avarice soit satisfaite. Voilà ce que nous <' lisons dans les Ecritures...
« C'est une victoire sans honneur que de vaincre son « frère, que de faire tomber dans l'humiliation une famille^ « de parents, et de ruiner la propriété fondée par nos an- « côtres. En se battant l'un contre l'autre, c'est contre eux- « mêmes qu'ils combattent; chacun d'eux travaille à dé-
^. Iruire sôiï propre bonheur, et rennemi.: q<ai ksfaw^aF-Je <r et. qul^ approche se réjouit en voyanti^u'Ms se •î>er.ëent... « NOUS' lisons que la reinè Esther fut ria^^rua^ent-de Dieu
paurf^e Mut de tout un peuple; .faites éçUlev vo.tirQ-pFu- ^< d'epœ- iet^la 'Sincérité de votre foi, en -détoiurnant. le seiri^go?iieur*roi 'Sî»ghebert d'uno entreprise .oonda^anée , par la «nlaji divine, et en faisant que le, p.euplç jouisse du bien de .< ia ^paix, Jusqu'à' ùe que le ju^é éterriel., prononce, dans '< sa justice. L'hommé qui mettrait dô côté l 'affection fra- :< terneile, qui ; mépriserait les paroJ.es • d'.une épouse,, qui A refuserait^de se rehdrç à la vérité, çet. homme, tous les
prophètes- élèvent la voix coiitrç J.ui|,. tous- i^es pipotres> le « maudissent, et Diçu ],ui-même'Ië, Jugera, dansr . «ai toute- «< puissance. » y \\ - ^ . . - -
Le sentiment de tHstë^se, efl[)^î^int» piîftquefi phrase de cette lettre,- la gravité uurpeu Mutalne'-^u istylev'etojusqu'à 'C^tte manière, dédaigneuse de parler ; des rojSi sans ies nommer, tout cela avait quelque çhosa d'ipfipo^nt; mais tout cela fut inutile. Bruneh-ilde! possédait au; -plus haut degré ce ' caractère vindicatif et; implacable •d'Ont/Iai /ivieille poésie germanique a. personnifié.. le l,ypQ, îdaps, rune : femme qitl porte le môme nom. -Elle ne ivnt- .coinpte nlid^s.^iïienace^ de là religion, .ni.' de , ces vieux - av^r^tisp^ement^i \ de Texpériencé humaine sur ,LMnstabUi,té rde^ Iç^r fôî?tii«ie.< Loin de t-ëfléchir à là situation vraiment critique ^)ù>«lle'Se ^tT0^uvera•it plcteée si son m^vi Bssuyaitr (Quelque, pevers,i relîe v se montra plus ifnpâtfènt^, que jamais^ :de le ,=voirr^par4ir ipour tller, à Tournai, porter, les derniers ,cqup&^^i eoipapléter >sa victoire p'àr 'uri 'fratricide. . -^^ . • >
;Hghebej?,t envoya ;d'abord;une; par,ifia .dcnses . tr^ invëstir la place de^Tourçiai et eii cômin8Tacer'vl.e siège;: luitnême fir'i^iés. préparatlfsi pour.,s€/.ren^çe-:>aii: li^u oir. k der.vaii être, inauguré comme roi. d^s, Kranîts-.i^MJ^âdentaiïixi Pa- * rîs'^ nj ■ tôu te \ autre; vil-le,. ne i pîôUfVaj^t :fm^ymiv epo$iirt ; ce>tte 'ecï éiiî.onie: , q^i? ideyait . s-dccomplir . en \ .p-leînr, yaips 'au nmilieu a an camp., Ou choisit 'pquF.'lieu^d-'ass^ïnbliée^K^^^^ domaines fiscaux -du , royaume de.N^u^trie, ,celufcîde iViti?y sur ià Scarpe, soit parce qu'il était^peu .^él^4gDé'^iie^ soit parce que sa position septentrionale jCiv faisait" va r en- , le^-vous commode pour la^ population. fFank a, iiioins clairsemée en Gatile à misufe qu'on, remontait; vers: le; nord. Au^ ndment du départ; îor«qûe le, roi se .mit ;eri .r-oute ;e^çorté^ : Je ,s#6. cavaliers dj'élite,' tous \ i^égùlièrement,^^més.,d^,^ ^ cliers peih'té' et 'de'latice's â'bUrideroîes, un hoinme pâle, en
DEUXIÈME RÉCIT
liabits sacerdotaux, parut au-devant de lui; c'était revêtue Cçnp.ain, qui- venait de s'arracher à son lit de souffrance pour faire un© dernière et solennelle tentative : (' IWi Sighebert, dit-il, si tu- pars sans intention de mettre à.n)ort'ton frère, tu reviendras vivant et victorieux; mais si tu as une autre pensée, tu m.ourras-; car le Seigneur a dit par la bouche de Salomon : La fosse que tu prépares afin que ton frère y tomhev te fera tomber toi-même. » Le roi- ne fut nullement troublé de^ cette' allocution inatlonduje; son parti était pris et il se croyait sûr de^ la victoire. Sans répondre un seul mot, il passa outre, et bientôt il perdit de vue les portes de la ville où sa femme et ses- IroiS; enfauts restaient pour attendre soîi retour.
Le passage de Sighebert à travers le royaume qui allait lui appartenir par électron fut comme un triomphe anticipé. Les habitants gaulois et le clergé des villes venaient pronessionneileraent à sa rencontre; les-Franks montaient à cheval pour se joindre à son cortège. Partout les acclamations retentissaient en- langue tudesque et en langue romaine. Des bords de la Seine à- ceux de. la Somme, lef Gallo-Romains étaient, quant au nombre, la populatiof dominante; mais; à partir de ce dernier fleuve vers 1( nord, une teinte germanique de plus en plus forte commençait à se montrer. Plus on avançait, plus leS' hommes d( race franke devenaient nombreux parmi les maBses indigènes; ils ne formaient pas simplement, comme dans les provinces centrales de la Gaule, de petites bandes- de guerriers oisifs, cantonnés de loin en loin : ils vivaient à l'état (le Iribu et' en colonies- agricoles, au bord des marécages et dos forêts de la province belgique. VitJT. pr^^'s de Douai, >o trouvait, pour ainsi dire, sur la limite de ces deux régions; les Franks du nord, cultivateurs et fermiers; et les Franks du sud, vassaux militaires^ purent aisément s'y nir -paur Linai^g^uratian. du nouveau roi. Parmi les grands V-ropriétaires et les chefs du royaume de Neustrie. un seul, nomroé Ansowald, ne. se trouva pas au re'idez-vou.s: son ;d)sence fut remarquée, et lui fit dans la -:uite un grand renom de fidélité au malheur.
La cérémonie eut lieu dans une plaine bordée par les !ontes--et les baraques de ceux qui, n'ayant pu se loger dans lo^avllimenis^ ^In domaine' de Vitry, étaient contramts de bivouaquer en plein champ. Les- Franks, en arnri^s;. formèrent un vaste cercle au milieu duquel se-plaça le roi Sighebert ontonr^> de ses officiers et des -seigneurs 'de haut
rang. Quatre soluats robustes s'avancèrent, tenant un bouclier sur lequel ils firent asseoir le roi, et qu'ils soulevèrent ensuite à la hauteur de leurs. épaules. Sur cette espèce de trône ambulant, Sighebert fit trois fois le tour du cercle, escorté par les seigneurs et salué par la multitude qui, pour rendre les acclamations plus bruyantes, applaudissait en frappant du plat de l'épée sur les boucliers garnis de îer. Après le troisième tour, selon les anciens rites germaniques, rinauguration royale était complète, et de ce moment Sighebert eut le droit de s'intituler roi des Frank? tant de VOster que du Neoster-Rike. Le reste du jour e plusieurs des jours suivants se passèrent en réjouissances, en combats simulés et en festins somptueux, dans lesc|uels le roi, épuisant les provisions de la ferme de Vitry, faisait à tout venant les honneurs de son nouveau domaine.
 quelques milles de là, Tournai, bloqué par les troupes austrasiennes, était le théâtre de scènes bien différentes. Autant que sa grossière organisation le rendait capable de souffrance morale, Hilperik ressentait les chagrins d'un roi trahi et dépossédé; Fredegonde, dans ses accès de terreur et de désespoir, avait des emportements de bête sauvage. A son arrivée dans les murs de Tournai, elle se trouvait enceinte et presque à terme; bientôt elle accoucha d'un fiU -u milieu du tumulte d'un siège et de la crainte de la mort qui l'obsédait jour et nuit. Son premier mouvement fut d'abandonner et de laisser périr, faute de soins et de nourriture, l'enfant qu'elle regardait comme une nouvelle cause de danger; mais ce ne fut^ qu'une mauvaise pensée, et l'instinct maternel reprit le dessus. Le nouveau-né, présenté au baptême et tenu sur les fonts par l'évêque de Tournai, reçut, contre la coutume des Franks, un nom étranger à la langue germanique, celui de Samson, que ses parents, dans leur détresse, choisirent comme un présage de délivrance.
Jugeant sa position presque désespérée, le roi attendait l'événement dans une sorte d'impassibilité; mais la reine, moins lente d'esprit, s'ingéniait de mille manières, faisait des projets d'évasion et observait autour d'elle pour épier la moindre lueur d'espérance. Parmi les hommes qui étaient venus à Tournai partager la fortune de leur prince, elle en remarqua deux dont le visage ou les discours indiquaient un sentiment profond de sympathie et de dévouement : c'étaient deux jeunes gens nés au pays de Térouanne, Franks d'origiae» disposés par caractère à ce fanatisme
-DEUXIÈME RÉCIT
de loyauté qui fut le point dlionneur des vassaux du moyen ôge. Fredegonde mit en usage, pour gagner l'esprit de ces hommes, toute son adresse et tous les prestiges de ^on rang : elle les iil venir auprès d'elle, leur paria de ses malheui's et de son peu d'espoir, leur monta la tele avec des boi.-^sons enivrantes; et, quand elle crut les avoir -en quelque ^orLe fasdn-'s;, eiie leur parla d'aller à Vilrv assassiner le roi SiglieberL Les jeunes soldats promirent 'k faire tout ce que la reine leur commanderait; et alors eiJi donna de sa propre main à cliacun d'eux un long couteau à gaîne, ou, comme disaient les Franks, un skmmasax, dont elle avait, par surcroît de précautions, em.poisonné la lame. « Allez, leur dit-elle, et si vous revenez vivants, je « vous comblerai d'honneurs, vous et votre postérité; si « vous succombez, je distribuerai pour vous des aum<3nes « à tous les lieux saints. »
Les deux jeunes gens sortirent de Tournai, et, se donnant pour des déserteurs, ils traversèrent les lignes des Austrasiens et prirent la route qui conduisait au domaine royal de Vitry. Quand ils y arrivèrent, toutes les salles retentissaient encore de la joie des fêtes et des banquets. Ils dirent qu'ils étaient du royaume de Neustrie, qu'ils venaient pour saluer le roi Sighebert et pour lui parler. Dans ces jours de royauté nouvelle, Sighebert était tenu de se montrer affable et de donner audience à quiconque venait .'éclamer de lui protection ou justice. Les Neustriens sollicitèrent un moment d'entretien à l'écart, ce qui leur fut acnrdé sans peine; le couteau que chacun d'eux portait à la ceinture n'excita pas le moindre soupçon, c'était une partie du costume germanique. Pendant que le roi les écoutait avec bienveillance, ayant Fun à sa droite et l'autre à •sa gauche, ils tirèrent à la fois leurs skramasax, et lui en por'tcrent en même temps deux coups à travers les côtes. Sigliebert poussa un cri et tomba mort. A ce cri le camérier du roi, Hareghisel, et un Goth nommé Sighila, accoururent Fépée à la main; le premier fut tué et le second blessé par les assassins qui se défendirent avec une sorte de rage extatique. Mais d'autres hommes armés survinrent aussitôt, la chambre se remplit de monde, et les deux Neustriens assaiUis de toutes parts succombèrent dans une lutte inégale.
A la nouvelle de ces événements, les Austrasiens qui faisaient le siège de Tournai se liâtèrent de plier bagage et de repr^ndr'" le chemin de leur pays. Chacun d'eux était
pressé d'aller voir ce qui se passait chez lui; car la morl imprévue du roi devait être en Austrasie le signal d'ane foule de désordres, de violences et de brigandages. Cette nombreuse et redoutable armée s'écoula ainsi vers le Rhin, laissant Hilperik sans ennemi et libre de se transporter où il voudrait. Echappé à une mort presque infaillible, il quitta les murs de Tournai pour aller reprendre possession de son royaume. Le domaine de Vitry, témoin de tant d'événements, fut le lieu où il se rendit d'abord. Il n'y retrouva plus la brillante assemblée des Neustriens, tous étaient retournés à leurs affaires, mais seulement quelques serviteurs austrasiens qui gardaient le corps de Sighebert. Hil~ perik vit ce cadavre sans remords et sans haine, et il voulut que son frère eût des funérailles dignes d'un roi. Par son ordre, Sighebert fut revêtu, selon la coutume germanique, d'habits et d'armes d'un grand prix, et enseveli avec pompe dans le village de Lambres sur la Scarpe.
Telle fut la fin de ce long drame qui s'ouvre par un meurtre et qui se dénoue par un meurtre; véritable tragé* die où rien ne manque, ni les passions, ni les caractères, ni cette sombre fatalité qui était l'âme de la tragédie antique, et qui donne aux accidents de la vie réelle tout le grandiose de la poésie. Le sceau d'une destinée irrésistible n'est, dans aucune histoire, plus fortement empreint que dans celle des rois de la dynastie mérovingienne. Ces fils de conquérants à demi sauvages, nés avec les idées de leur pères au milieu des jouissances du luxe et des tentations du pouvoir, n'avaient dans leurs passions et leurs désirs nî règle ni mesure. Vainement des hommes plus éclairés qu'eux sur les affaires dé ce monde et sur la conduite de la vie élevaient la voix pour leur conseiller la modération et la prudence, ils n'écoutaient rien : ils se perdaient faute de comprendre; et l'on disait : Le doigt de Dieu est là. C'était la formule chrétienne; mais, à les voir suivre en aveugles, et comme des barques emmenées à la dérive, le courant de leurs instincts brutaux et de leurs passions désordonnées, on pouvait, sans être un prophète, deviner et- prédire la fin qui les attendait presque tous.
Un jour que la famille de Hilperik, rétablie dans ses grandeurs, résidait au palais de Braine, deux évêques gaulois, Salvius d'Alby et Grégoire de Tours, après avoir reçu audience, se promenaient ensemble autour du palais. Au miheu de la conversation, Salvius, comme frappé d'une idée, s'interrompit tout à" coup et dit à Grégoire : « Est-ce
ÏBOISÎÊME RÉCIT
« que tu ne vois pas quelque chose au-dessus du toit de
« Ce bâtiment? — Je vois, répondit l'évèque de Tours, le Qouveau. belvédère que le roi vient d'y faire élever. — Ét tu n'çiperçois rien de plus? — Rien du tout, repartit
' Grégoire; Si tu vois autre chose, dis-moi ce que c'est. »
L'évoque Salvius, fit un grand soupir et reprit : « Je vois le
^:laive de la colère de Dieu suspendu sur cette maison. »
Ouatre ans. après, le roi de Neustrie avait péri de mort
violente.
TROISIÈME RÉGIT
ilisMre (Je Mcrowig, s>^eond fils du roi Hilpenk. (515---5T8)
Depuis le -..départ .du roi Sigheberi, Brunehilde, restée seule à Paris; avait' ivu chrf(,fiae jour grandir, ses^esperances . aiïibilieuses ; elle- se croi-ai f reine de Neustrie ^et déjà maitresse du sdrt:de ses ennemis, lorsqu'elle. ai>prit la' mort de Sisbebert 'événement qui, de -la plus liaute . fortune, la St tomber tout à -coup dans un danger extrême et imrmnent Hilperlk, victorieux par un fratricide, s'avançait vers Paris-^ Jour 's-eu*parer de la famille et des trésors de Ln fSe. Non.seule.Lnt tous les Neustrim^ revenaiein^^^
lui sans exception, mais les ^'««'^'^"^^^,,,^,^'^'^11"! commençaient à être gagnés, et, se rendant sm ^oi. pas <a"P ils lui juraient fidélité, soit pour obtenir en retour i^s terres du fisc soit pour s'assurer une protectirfn dans >d sordre q.S menaçait leur. pays. Un seig~ nommé
Godfn ou Oodesvin, reçut, pour ^P^'-'^/ti^'ons et le 'gar- „-ands domaines dans^ le v^sin^^e^de So s.^^^^^^^
'fut t^uivi par 'beaucoup d'autres.
de la Seine était devenu une prison pour elle et poar ses trois enfants. Quoiqu'elle n'y fût pas gardée à vue, elle n'osait en sortir et reprendre le chemin de l'Austrasie, de peur d'être arrêtée ou trahie dans sa fuite, et d'aggraver encore une situation déjà si périlleuse. Convaincue de l'inripossibilité de fuir avec sa, famille et ses bagages, elle conçut l'idée de sauver au moins son fils qui, tout enfant qu'il était, faisait trop d'ombrage à l'ambition de Hilperik pour que sa vie fût épargnée. L'évasion du jeune Hildebert fut préparée dans le plus grand secret par le seul ami dévoué qui restât à sa mère; c'était le duc Gondobald, Le îiiôme qui, deux ans auparavant, avait si mal défendu le Poitou contre l'invasion des Neustriens. L'enfant, placé dans un grand panier qui servait aux provisions de la maison, fut descendu par une fenêtre et transporté de nuit hors de la ville. Gondobald, ou, selon d'autres récits, ui^ homme moins capable que lui d'inspirer des soupçons, un simple serviteur, voyagea seul avec le "1s du roi Sigheberj, et le conduisit à Metz, au grand etonnement et à la grande joie des Austrasiens. Son arrivée inattendue changea la face du pays, la défection cessa, et les Franks orientaux s'empressèrent de relever leur royauté nationale. Il y eut h Metz une grande assemblée de seigneurs et des guerriers de l'Austrasie; Hildebert II, à peine âgé de cinq ans, y fut proclamé roi, et un conseil choisi parmi les grands et les évêques prit le gouvernement en son nom.
A cette nouvelle, qui lui enlevait toute espérance de réunir sans guerre à son royaume le royaume de son frère, Hilperik, furieux de voir échouer le projet qui lui était le plus cher, fit diligence pour arriver à Paris et s'assurer au moins de la personne et des trésors de Brunehilde. La veuve du roi Sighebert se trouva bientôt en présence de son mortel ennemi, sans autre protection que sa beauté, ses larmes et sa coquetterie féminine. Elle avait à peine vingthuit ans; et quelles que fussent à son égard les intentioi/ô haineuses du mari de Fredegonde, peut-être la grâce de ses manières, cette grâce que les contemporains ont vantée, eût-elle fait sur lui une certaine impression, si d'autres charmes, ceux du riche trésor dont la renommée parlait aussi, ne l'avaient d'avance préoccupé. Mais l'un dps fils du roi de Neuslrie, qui accompagnaient leur père, Xicrowlg, le plus âgé des deux, fut vivement touché à la vue de celle femme si attrayante et si malheureuse, et ses
TROISIÈME RÉCIT 53=-
regards de pitié et d'adaiiration n'échappèrent pas à Bru* nehilde.
Soit que la sympathie du jeune homme fût pjur la reine prisonnière une consolation, soit qu'avec le coup d'œil d'une femme habile en intrigues elle y entrevît un moyen de salut, elle employa tout ce qu elle avait d'adresse à flatter cette passion naissante, qui devint presque aussitôt de l'amour le plus aveugle et le plus emporté. En s'y abandonnant, Merowig allait devenir l'ennemi de sa propre faiiille, l'instrument d'une haine jmplacable contre son père et contre tous les siens. Peut-être ne se rendait-il pas bien compte de ce qu'il y aurait de criminel et de dangereux pour lui dans cette situation violente; peut-être, prévoyant tout, s'obstina-t-il, en dépit du danger et de sa conscience, à suivre sa volonté et son penchant. Quoi i u'il en soit, et quelle que fût l'assiduité de Merowig auprfî de la veuve de son oncle, liiiperik ne s'aperçut de rien tout occupé qu'il était à faire compter et inventorier les .sacs d'or et d'argent, les coffres de Joyaux et les ballots d'étoffes précieuses 'Il se trouva que leur nombre allait au delà de ses espérances, et cette heureuse découverte, inlluant tout à coup sur son humeur, le rendit plus doux et plus clément envers sa prisonnière. Au heu de tirer une vengeance cruelle du mal qu'elle avait voulu lui faire, il se contenta de la punir par un simple exil, et lui abandonna même, avec une sorte de courtoisie, une petite portion du trésor dont il venait de la dépouiller. Brunehilde, traitée plus humainement qu elle-même n'eût osé l'espérer en consultant son propre cœur, partit sous escorte pour la ville de Rouen, qui ui était assignée comme lieu d'exil; la seule épreuve vraiment douloureuse qu'elle eut à subir après tant de cmin e, fut de se voir séparée de ses deux filles, Ingonde et Chlodoswinde, que le roi Hilperik, on ne sait pourquoi, fit conduire et garder à Meaux.
Ce départ laissa le jeune Merowig tourmente a un chagrin d'autant plus vif qu'il n'osait le confier à personne; 1 suivit son père au palais de Braine, séjour assez triste our lui, et qui maintenant surtout, devait lui paraitre^n ^imnortable Fredegonde nourrissait contre les enfants de sonCaîune S de belle-mère, qui, à défaut de tout au^re exemple aurait pu devenir proverbiale. Tout ce que feur Dère^vaît pour eux de tendresse ou de complaisance tait alou^^^^ et son dépit. Elle désirait leur niort, eu SeTlM^tin^ l'année précédente, lui avait causé
excit celle
iiECITS DES TEMPS MÉROVINGIENS
une gi..xide joie. :^lerowig, comme chef futur de la faiiilie, était maintenant le principal objet de son aversion et des persécutions sans nombre qu'elle avait Tart de susciter contre ceux qu'elle haïssait. Le jeune prince aurait voulu quitter Braine et aller retrouver à Rouen celle dont les regards et peut-être les paroles lui avaient fait croire qu'elle l'aimait; mais il n'avait ni moyens ni prétexte pour tenter sûrement ce voyage. Son père lui-même, sans se douter de ce qu'il faisait, lui en fournit bientôt l'occasion.
Hilperik, tenace dans ses projets plutôt par l&nteur d'esprit que par énergie de caractère, après avoir réglé de son mieux "les affaires de la Neustrie, songea à faire une nouvelle tentative sur les villes qui avaient été le sujet d'une guerre de deux années entre son frère et lui. Ces villes, reprises paroles généraux austrasiens un peu avant la mor(
^ de Sighebert, venaient toutes de reconnaître l'autorité de son fils, à l'exception de Tours, dont les habitants, plus précautionneux pour l'avenir, parce qu'ils étaient moins •éloignés du centre de la Neustrie, prêtèrent serment au roi Hilperik. 11 s'agissait donc d'entreprendre encore une fois cette campagne si souvent recommencée contre Poitiers, Limoges, Gahors et Bordeaux. Entre les deux fils qui lui restaient depuis la mort de Théodebert, Hilperik choisit, pour commander la nouvelle expédition, celui qui ne s'était pas encore fait battre; c'était Merowig. Son père lui confia une petite armée, et lui ordonna de prendre, à sa tête, 1q chemin du Poitou.
Cette direction n'était pas celle que le jeune homme aurait suivie de préférence sMl eût été libre de marcher à sa fantaisie ; car il avait dans le cœur une tout autre passion que celle de la gloire et des combats. En cheminant à petites journées vers le cours de la Loire avec ses cavaliers et ses piétons, il pensait à Brunehilde, et regrettait de ne pas se trouver sur une route qui pût au moins le rapprocher d'elle. Cette idée l'occupant sans cesse lui fit bientôt perdre de vue l'objet de son voyage et la mission dont il élP' t chargé. Parvenu à Tours, au heu d'une simple- halte, il if^) dans cette ville un séjour de plus d'une semaine, prétex'tant le désir de célébrer les fêtes de Pâques à la basilique de Saint-Martin. Durant ce temps de repos, il s'occupait, hon de prépsirer à loisir son plan de campagne, mais d'arranger des projets d'évasion, et de se composer,
^-p^r tous les moyens possibles, avec des objets de grand prix et d'un volume peu considérable, un trésor facile à
TROISJÈME. RÉCIT
transporter. PeDclaiit que ses, soldais couraient les environs de la ville, pillant efe ravageant tout, il rançonna iiisqu\au dernier écu un partisan dévoué de son père. Lendaste, comte de Tours, qui l'avai^t accv dans sa maiso;; . .-o tontes sortes de respects; Après- avoir dépouillé cei; • ^ i- 3on âe ce qu'elle renfernaait de plus précieux, se Ir. ;; vant maître d'une somme suffisante pour Fexècution de ses desseins, il sortit de Tours, feignant d'aller voir sa rnrr^ qui était religieuse au Mans depuis que Hilperi:. 1 "avait répudiée pour épouser Fredegonde. Mais, au lieu d'accom-^ plir ce voyage fdial et de rejoindre ensuite son armée, il passa outre et prit la route de Rouen par Chartres et par Evreux.
Soit que Brunehilde s'attendît à un pareil témoignage d'affection, soit que l'arrivée du fds de Hilperik fût pour elle une cause de surprise, elle en eut tant de joie, et l'amour entre eux alla si vite, qu'au bout de quelques jours la veuve de Sighebert avait entièrement oublié son mari et consentait à épouser Merowig. Le degré d'affmilé rangeait ce mariage dans la classe des unions prohibées par les lois de l'église; et bien que le scrupule religieux eût peu de prise sur la conscience des deux amants, ils risquaient di se voir contrarier dans leur désir, faute d^^ trouver ur. prêtre qui voulût exercer son ministère- en violation des règles canoniques. L'église métropolitaine de Rouen avait alors pour évêque Prœtextatus, Gaulois d'origine, qui. par une singulière rencontre, était le parrain de Merowig. et qui, en vertu de cette paternité spirituelle, conservait pour lui, depuis le jour de son baptême, une véritable tendresse de père. Cet homme, d'un cœur facile et d'un esprit faible, ne put résister aux vives instances et peut-être aux emportements fougueux du jeune prince qu'il appelait son fils, et, malgré les- devoirs de son ordre, il se laissa entraîner à bénir le mariage du neveu avec la veuve de l'oncle.
Dans ce déclin de la Gaule vers la barbarie, l'impatience et l'oubli de toute règle étaient la maladie du siècle: et, pour tous les esprits, môme les plus éclairés, la fantaisie individuelle ou l'inspiration du moment tendait à remplacer l'ordre et la loi. Les indigènes suivaient trop bien en cela l'exemple des conquérants germains, et la mollesse des uns concourait au même but que la brutalité des autres. Obéissant en aveugle à un mouvement de sympaiîiie. Pîtotextatus célébra secrètement la messe du mariage pour
Merovvig Bnmehilde, et tenant, selon les rites de l'époque, la main des deux époux, il prononça les formules sacramentelles de la bénédiction conjugale, acte de condescendance qui devait un jour lui coûter la vie, et dont les suites ne furent pas moins fatales au jeune impriidci^L (]ui le lui avait arraché.
Hilperik se trouvait à Paris, plein d'espérance poiir Je succès de l'expédition d'Aquitaine, lorsqu'il reçut l'étrange nouvelle de la fuite et du mariage, de son fils. Au violenf accès de colère qu'il éprouva se joignaient des soupçons de trahison et la crainte d'un complot ourdi contre sa per-sonne et son pouvoir. Afin de le déjouer, s'il' en était temps encore, et de soustraire Merowig à l'influence et aux mauvais conseils de Brunehilde, il partit aussitôt pour Rouen, bien résolu de les séparer l'un de l'autre et de faire rompre leur union. Cependant les nouveaux époux, tout entiers aux premières joies du mariage, n'avaient encore songé qu'à leur amour, et malgré son esprit actif et plein de ressources, Brunehilde se vit prise au dépourvu par l'arrivée du roi de Neustrie.. Pour ne pas tomber entre ses mains dans le premier feu de sa colère, et gagner du temps s'il était possible, elle imagina de se réfugier àvec son mari dans une petite église de Saint-Martin, bâtie sur les remparts de la ville. C'était une de ces basiliques de bois, communes alors dans toute la Gaule, et dont la construction élancée, les pilastres formés de plusieurs troncs d'arbre liés ensemble, et les arcades nécessairem.ent aiguës à cause de la difficulté de cintrer avec de pareil motérianx, ont fourni, selon toute apparence, le type originel <^'! ^!yle à ogives, qui, plusieurs siècles après, fit invasion dans la grande architecture.
Quoiqu'un pareil asile fût très incommode à cause do la pauvreté des logements, qui. attenant alix murs de la petite église et participant à ses privilège^, servaient dliabitation aux réfugiés, Mero^A•ig et Brunei lik^e s'y établirent, décidés à ne point quitter ce lieu î;i;îi (\\\'Ur^ se croiraient en péril. Ce fut vainement que le r^ii de X' -^U'ie mit en usage toutes sortes de ruses pour les attirer dehors; ils n'en furent point dupes : et comme llilperik n'osait empltîver la violence, craignant d'appeler sur sn lee ^ redoulaj'le vengeance de saint Martin, force lui li '-er en
cnpih'' '" "vee son fils et sa iDelle-fiHe. M- :;-Tr>rent, avaiU . :n(]re, que le roi leur proinii. so';- ie ser-
rai pm. (i,^ II-? liOint user de son autorisé pour les séparer
TROISIÈME RÉC
l'un de l'autre. Ililpcnk m a^llr- momp^^^o o nière adroitement S^enlde, qui^^
d'agir comme bon lîu sembleraU " S^ue ^tlle ? a volonté ce Dieu, il ne les séparerait JoLt oielaie a,^' bigus que fussent les terme, de ce serment les réfu'?s s en contentèrent, et. moitié par lassitude moi fe^ar p^^^^^ suasion lis sortirent de l'enceinte privilégiée à telle ^^^t !:'}!l ^e'Rouen coLmun^uait^^^^^S
' •asile. H iperik, un peu ras^i^^aMrcoS de son fils, retmt prudemment sa colère et ne ais'a ri^n devmer de ses soupçons; il embrassa même le. deuxlpou^ t^^^'^J^^^' eux^ atrectant à leur ég. d un
.>onhomie paternelle. Après avoir passé de sorte deux ou trois jours dans une parfaite dissimulatic il emmena subitement Merowig, et prit avec lui le che iin de ^oissons, laissant Brunehilde à Rouen sous une garde rjius
sévère.
A quelques lieues en avant de Soissons, le roi de Neusle et son jeune compagnon de voyage furent arrêtés par s nouvelles les plus sinistres. La ville était assiégée par .ne armée d'Austrasiens ; Fredegonde, qui y séjournait en attendant le retour de son mari, avait à peine eu le^temps de prendre la fuite avec son beau-fils Ct-ilodowig et son propre fils encore au berceau. Des récits de plus en plus positifs ne laissèrent aucun doute sur les circonstances de cette attaque inattendue. C'étaient les transfuges d'Austrasie, et à leur tête Godewin et Sigoald, qui, abandonnant - Ililperik pour le jeune roi Hildebert II, sur le point de rentrer dans leur pays, signalaient cet acte de résipiscence ')ar un coup de main audacieux contre la capitale de la seustrie. Leur armée peu nombreuse se composait surtout d'habitants de la campagne rémoise, gens turbulents qui, -au premier bruit d'une guerre avec les Neustriens, pas- , salent la frontière pour aller faire du butin sur le territoire ennemi. Le roi Ililperik n^eut pas de peine à rassembler entre Paris et Soissons des forces plus considérables.. II marcha sur-le-champ au secours de la ville assiégée; mais, au lieu d'attaquer vivement les Austrasiens, il se contenta de leur montrer ses troupes et de leur envoyer un message, espérant qu'ils se retireraient san^si .^mbat. (lodewin et ses compagnons répondirent qu'ils étaient là pour combattre. Mais ils se battirent mal; et Hilperik, vainqueur pour la première fois, entra joyeux dans la capitale do son rovriume.
.::gits des temps mérovingiens
Cette Jl e lat pour lui de courte durée, et de graves réflexions ne tardèrent pas à le rendre inquiet et soucieux, il iui vint à Fesprit que la tentative des Austrasiens contre -Soissons était le résultat d'un complot tramé par les intrigues de Brunehilde, que Merowig en avait ,eu connaissance, qull y avait trempé, et' que son air de soumission et de bonne foi n'était qu'un masque d'hypocrisie. Fredegonde saisit le moment pour envenimer par des insinualions perfides la conduite imprudente du jeune homme. Elle lui prêta de grands desseins dont il était incapable, l'alibi tion de détrôner son père et de régner sur toute la Gauie avec la femme qui venait de s'unir à lui par un mariage incestueux. Grâce à ces adroites manœuvres, les soupçon? !. 'fiance du roi s'accrurent au point de devenir une ie terreur panique. S'imaginant que sa vie était en ptirii par la présence de son fils, il lui fit enlever ses armes, 8t ordonna qu'il fût gardé à vue jusqu'à ce qu'une r -solution définitive eût été prise à 'Son^égard. .."Quelques jours .après, U'ne ambassade, envoyée par les seigneurs qui gouvernaient TAustrasie au nom du jeune roi Hildebert, et chargée de d-ésavouer la tentative de Godewin ■comme un acte de guerre privée, se rendit auprès de Hilperik. Le roi de Neustrie affecta un si grand amour de la paix et tant d'amitié pour son neveu, que les envoyés ne craignirent pas de joindre à leurs excuses une demande dont le succès était fort douteux, celle de la mise en liberté de Brunehilde et <re s^s deux filles. Dans toute autre circonstance, llilperik se fût bien gardé de relâcher, à la première requête, un .ennemi tombé en son pouvoir; mais, frappé de l'idée que l'épouse de Merowig bouleverserait son royaume, et saisissant l'occasion de faire avec bonne grâce un acte de prudence, il accorda sans peine ce qu'on lui demandait.
A cette révocation inespérée des ordres qui la retenaient en exil, Brunehilde s'empressa de quitter Rouen et la Neiistrie au plus vite, comme si la terre eût tremblé sous ses pieds. Dans la crainte du moindre retard, elle brusqua ses préparatifs de voyage, et résolut même de partir sans son bagage qui, malgré l'énorme diminution qu'il avait subie. iMaït encore d'une grande valeur. Plusieurs milliers de pièces d'or et plusieurs' ballots renfermant des bijoux et des tissus de prix furent confiés par son ordre à l'évôque Prœtextatus qui, en acceptant ce riche dépôt, se compromit une seconde fois, et encore plus gravement* que la pre-
,.V.>^<^UD1SIÈME RÉCIT
mière, pour l'amour de son filleul Merowig. Partie de Rouen, la mère de Hildebert II alla trouver à Meaux ses deux ïilles; puis, évitant rapproche de Soissons, elle se dirigea vers l'Austrasie où elle arriva sans obstacle. Sa orc sence, vivement désirée dans ce pays, ne tarda pos à y causer de grands troubles, en excitant la jalousie des chefs puissants et ambitieux qui voulaient rester seuls chargés de la tutelle du jeune roi.
Le départ de Brunehilde ne mit fm ni aux défiances du roi Hilperrk ni à ses mesures de rigueur contre son m& aîné. Merowig, privé de ses armes et de son baudrier militaire, ce qui, selon les mœurs des Germains, éi de dégradation civique, continua d'être tenu sous une garde stàre. Dès que le roi se fut remis de i agi tion que tant d'événements coup sur coup lui avaient ca, sée, il revint son son éternel projet de conquête sur les cinq villes d'Aquitaine, dont une seule, celle de Tours, était en sa possession. N'ayant plus à choisir entre ses deux fiis^ il remit à Giilodowig, en dépit de son ancienne mésaventure, le commandement de cette nouvelle expédition. Le jeune prince eut ordre de se diriger sur Poitiers, et de rassembler autant d'hommes qu'il le pourrait dans la Touraine et dans l'Anjou. Ayant levé une petite armée, il s'empara de Poitiers sans résistance, et y fit sa jonction avec des forces beaucoup plus considérables que lui amenait du Midi un grand seigneur d'origine gauloise, appelé Desiderius.
(rélait un homme de haute naissance, possesseur de grands biens aux environs d'Alby, turbulent et ambitieux sans aucun scrupule, comme on l'était alors, mais ayant, de plus que ses concurrents d'origine barbare, quelque largeur dans les vues et d'assez grands talents militaires. Gouverneur d'un district voisin de la frontière des Goths, il s'était rendu redout:\l3le à cette nation ennemie des Gallo- Franks, et avait acquis par ses actions d'éclat beaucoup de renom et d'influence parmi les Gaulois méridionaux. Le grïind nombre d'hommes bien équipés qui vinrent, sous, ses ordres, se joindre aux troupes neustriennes, était dû à cette influence; et du moment que les d'eux armées n'en firent plus qu'une, ce fut Desiderius qui en prit le commandement. Jugeant en homme de guerre et en politiqua ridée mesquine d'aller surprendre une à une quatre ville^ séparées nar des distances considérables, il substitua aux j)rojets de Hilperik un plan de conquête de tout le pay.^
compris entre la Loire, l"uc-'..u, ' - reven-
ues. Ce projet d'invasion lerri! u.cune distinction entre les villes qui iépeiiU.uUiJL uo : jr-i. asie et celles qui appartenaient au royaume de Gonthr inin, Desiderius n'épargna point ces dernières, et commença par s'emparv de Saintes qui lui ouvrait le chemin de Bordeaux.
A la nouvelle de cette agression qu'il n'avait nullement prévue, le roi Gonthramn sortit pour la seconde fois d son inaction habituelle; il fit partir en grande iiàte, avei. des forces suffisantes, le célèbre Eonius Mummoius, patrice de Provence, qui avait alors dans toute la Gaule la réputation d'être invincible. Mummolus, s'avançant à grandes journées par la plaine d'Auvergne, entra sur le territoire ûe Limoges, et força Desiderius à abandonner la contrée de l'ouest pour se porter à sa rencontre. Les deux armées, commandées par deux hommes de race gauloise, furent ^ bientôt en présence; il se livra entre elles une bataille & rangée, une de ces batailles qu'on ne voyait plus en Gaule depuis que la tactique romaine avait fait place à la guerre d'escarmouche et de partisans, la seule que comprissent les l)arbares. La victoire fut vivement disputée; mais elle resta, comme toujours à Mummolus, qui contraignit son adversaire à la retraite, après un carnage effroyable. Les chroniques parlent de cinq mille hommes tués d'un côté et de vingt-quatre mille de l'autre; la chose est difficile h croire; mais cette exagération montre à quel point fut .frappée l'^'^agination des contemporains.
Voyant i armée neustrienne totalement détruite, Mummolus retourna en arrière, soit que telles fussent instructions, soit qu'il crût avoir assez fait. Quoique viclurieux, il conçut une grande estime pour l'habileté de l'homme qui venait de se mesurer avec lui; et, plus tard, cette opinion servit à les réunir tous deux dans une entrevue qui ne tendait à rien moins qu'à fonder un nouveau ro;^'^ume sur le territoire gaulois. Desiderius se retrouva en peu de temps à la tête d'une nombreuse armée, et, aidé par la sympathie de race et par son crédit personnel sur l'esprit des Gallo-Romains, il reprit ses opérations militaires avec un succès que rien ne vint plus interrompre^ Cinq ans ap-ès, de Dax à Poitiers et d^Alby à Limoges, toutes le. /iiles appartenaient au roi de Neustrie; et le Romain auteur de cette conquête, installé à Toulouse, l'ancienne capitale des Visigoths, exerçait, avec le titre de duc, une sorte de vice-royauté.
TUÙLSIÈME RÉCIT
Merowig avait déjà passé plusieurs mois a-i..... un état de deuii-captivité, lorsque son arrêt fut pronuii.o par le 'ribunal domestique où la voix de sa belie-mbie Fredegronde était la voix prépondérante. Cet arrêt ssm.^ appel le .•ondaninait à perdre sa chevelure, c'est-à-dire a se voir retranché de la famille des Merowings. En eaei d'après une coutume antique et jprobablement ratlacu^e aalrefois à quelque institution religieuse, l'attribut parL.^aiier de '■ette familL^et le symbole de son droit hereau.uro à ]a dignité royale, étaient une longue chevelure, . o intacte depuis Tinstant de la naissance, et que ii : ne dévoilent jamais toucher. Les descendanls Merowig se distinguaient par là entre tuas le. sous le costume le plus vulgaire, on pouvait tutijua.,- ju.-. reconnaître à leurs cheveux qui, tantôt serrés en nalte, umlût flottant en liberté, couvraient les épaules et descendaient jusqu'au milieu des reins. Retrancher la moindre partie de cet ornement, c'était profaner leur personne, lui enlever le privilège de la consécration, et suspendre ses droits à la souveraineté; suspension que l'usage limitait, par tolérance, au temps nécessaire pour que les cheveux, croissant de nouveau, eussent atteint une certaine micsure.
Un prince mérovingien pouvait subir de deux façons v^ette déchéance temporaire; ou ses cheveux étaient coupés à ia r^^anière des Franks, c'est-à-dire à la hauteur du col, ou bien on le tondait très court, à la mode romaine, et ce genre de dégradation, plus humihant que l'autre, était ordinairement accompagné de la tonsure e^lésiastique. Telle fut la décision sévère prise par le roi Hilperik à l'égard de son lils; le jeune homme perdit du même coup le droit de régner et le droit de porter les armes. Il fut ordonné prêtre malgré lui, au mépris des canons de l'Eglise, contraint de rendre l'épée et le baudrier mihtaire qui lui avaient été donnés solennellement, selon ia coutume trermanique, de se dépouiller de toutes les pièces de son (■ostume national et de revêtir l'habit romain qui était le /•ostume du clergé. Merowig reçut l'ordre de monter à rheval dans cet accoutrement si peu d'accord i.avec ses i'-oûts, et de partir pour le monastère de Saint-Galais près *(hi Y'^ns, où il devait se former, dans une complète réclusion, fax règles de la disciphne ecclésiastique. Escorté par dos cavaliers armés, il se nîil en route sans espoir de fuite •(.u de délivrance, mais cnîisolé peut-être par ce dicton i>opulairO fait pour les ni^iii]:r.'s f^uiiille vlclnnes d nn
sort pareil au sien : « Le bois est encore vert, les feuilles « repousseront. »
Il y avait alors dans la basilique de Saint-Martin de?* Tours, le pliîs respecté des asiles religieux, un réfugié que le roi Hilperik cherchait à en faire sortir afin de mettre la nnain sur lui. C'était TAustrasien Gonthramn-Bose, accusé par le bruit public d'avoir tué de sa propre main le jeune Théodebert, ou tout au moins de l'avoir laissé massacrer par ses soldats, lorsqu'en ennemi généreux il pouvait lui accorder la vie. Surpris au centre de l'Aquitaine par la terrible nouvelle du meurtre de Sighebert, et craignant non sans motif, de tomber entre les mains du roi de Neustrie, il était venu se mettre en sûreté sous la protection de »saint Martin. A cette sauvegarde mystérieuse se joignait, pour assurer au duc Gonthramn une complète sécurité, l'intervention, plus visible, mais non moins efficace, de l'évôque de Tours, Georgius Florentius Gregorius, qui veillait avec fermeté au maintien des droits de son église et surtout au droit d'asile. Quelque péril qu'il y eût alors, au milieu de la société bouleversée, à défendre la cause des faibles et des proscrits contre la force brutale et la mauvaise foi des, hommes puissants, Grégoire montrait, dans cette lutte sans cesse renouvelée, unê- constance que rien ne pouvait lasser et une dignité pi^^udente, mais intrépide.
Depuis le jour ou Gonthramn-Bose s'était installé avec SCS deux filles dans Tune des maisons qui formaient le parvis dé' la basilique de Saint-Martin, l'évêque de Tours et son clergé n'avaient plus un seul moment de repos. Il leur fallait tenir tête au roi Hilperik qui, altéré de vengeance contre le réfugié et n'osant le tirer par violence hors de son asile, voulait, pour s'épargner le crime et les dangers d'un sacrilège, contraindre les clercs eux-mêmes à le faire sortir de l'enceinte privilégiée. D'abord ce fut de ]a part du roi une invitation am^icale, puis des insinuations menaçantes, pus enfin, comme les, messages et les paroles rlPineuraient sans effet, des mesures comminatoires, capah]f^^ d'cigir par la terreur non seulement sur le clergé de Tniirs. mais sur la population entière.
Tn duc neustrien appelé Rokkolen vint camper aux portes de la ville, avec une troupe d'hommes levés sur le territoire du Mans. Il établit ses quartiers dans une maison aui appartenait h l'église métropolitaine de Tours, et de là fit partir ce message adressé à l'évêque : « Si vous ne
* iàlL^ oortir le duc Gonlhranin de ki I/asili-iaie, jt brû- « lerai la ville et ses faubourgs. » L'L^Oque répondit avec calme que la chose était iiiipObSible. Mais il reçut un second message encore plus menaçant : o Si vous n"expulo rj.ez aujourd'hui môme l'ennemi du roi. je vais détruire <' tout ce qu'il y a de verdoyant à une lieue autour de ia " ville, si bien que la charrue pourra y pa.--er. » ' ,'.'\ .' me Grégoire ne fut pas moins impassible ^lu^ h:, iirei. : et Rokkolen, qui, selon toute appareriêe uv.uï []:■ ; e monde avec Jui pour tenter quelque cliose d<j . ri"vi.>: contre la population d'une grande ville, se eoutenta, aurés tant de jactance, de piller et de démolir la maison qui' lui servait de logement. Elle était construite en pièces de liois réunies et fixées par des chevilles de fer que les soldats manceaux emportèrent, avec le reste du bulin. dans leurs iuivresacs en cuir. Grégoire de Tours se f>'i ici tait de voir :nir ainsi cette rude-épreuve, lorsque de neuveoux enilar- -^as lui survinrent, amenés par une compii' iulon d'évén-:-- 'ients impossibles à prévoir.
Gonthramn-Bose présentait dans son caractère une singulaiité remarquable. Germain d'origine, il surpassait en habileté pratique, en talent de ressources, en instincts de rouerie, si ce mot peut être employé ici, les hommes les plus déliés parmi la race gallo-romaine. Ce n'était pas la mauvaise loi tudesque, ce mensonge brutal accompagné d'un gros rire; c'était quelque chose de plus raffiné et de plus pïervers en même temps, un esprit d'intrigue universel, et en quelque sorte nomade, car il allait s'exerçant d'un bout à l'autre de la Gaule. Personne ne savait mieux que cet Austrasien pousser les autres dans un pas dangereux et s'en tirer h propos. On disait de lui que jamais il n'avait fait de serment à un ami, sans le trahir aussitôt; et c'est de là probablemeTit que lui venait son surnom germanique. Dans l'asiie de Saint-Martin de Tours, au lieu de mer-er ia vie habituelle d'un réfugié de distinction, c'est-à-dire 1e passer le jour à boire et à manger sans s'occuper i'autre chose, le duc Gonthramn était à l'affût de toutes ;rs nouvelles,' et s'informait du moindre événement poui f cher de le mettre à. profit. Il apprit d'une manière aussi \ .'ompte qu'exacte les mésaventures de :Merowig, ^son oirdination forcée et son exil au monastère de Saint-Galais. L'idée lui vint de bâtir sur ce fondement un projet de déhvrance pour lui-même, d'inviter le fils de Hilperik à venir ie, joindre pour partager son asile et s'enteudre avec lui
STiF les moyens de passer tous deux en Austrasie. Gon- thramn-Bose comptait par là augmenler ses propres cîian- ^ ces d'évasion, de celles beaucoup plus nombreuses cjue pourrait trouver le jeune prince dans le prestige de son rang et le dévouement de ses amis. Il confia son plan et ses espérances à un sous-diacre d'origine franl^e, nom.mé • li'isiilf. (Tui se chargea, par amitié pour lui, d'aller à Saint- ' ''t d'avoir, s'il était possible, une entrevue avec
Pondant que le sous-diacre Rikuif s'acheminait ^^I's îa vinc du Mans, Gaïlen, jeune guerrier frank, atta :: ' ?^:; ^o^vig par le hen du vasselage et par la fra! il armes, guettait aux environs de Saint-Calais l'arrivio <1> j e corte qui devait remettre le nouveau reclus aux mains de ses supérieurs et de ses geôliers. Dès qu'elle parut, une troiîpe de gens postés en embuscade fondit sur elle avec l'avantage du nombre, et la contraignit à prendre la fuite en abandonnant le prisonnier confié à sa garde. Merowig, rendu à la liberté, quitta avec joie l'habit clérical pour ]"'^prendre le costume tout militaire de sa nation, la "haussure attachée par de longues courroies croisant "sur la jambe, la tunique à manches courtes, serrée, tombant à peine jusqu'aux genoux, et le justaucorps de fourrures, sur lequel passait le baudrier d'où pendait Tépée. C'est dans cet équipage que le messager de Gonthramn-Bose le renconlra incertain de la direction qujl devait suivre pour se iiîoiire tout à fait en sûreté. La proposition de Rikulf fut iH' 'iieillie sans beaucoup d'examen; et le fils de Hilperik, e-corté cette fois par ses amis, prit aussitôt la route de Tniu^s. t'n manteau de voyage, dont le capuchon se rabat- -ur sa tête, lui servait de préservatif contre l'étonnéet les risées qu'aurait excités la vue de cette tête de ( ierc sur les épaules d'un soldat. Arrivé sous les murs de Tours, il mit pied à terre; et, la tête toujours enveloppée d ma i'^ rapuclion de son manteau, il marcha vers la basili r:o a- ^aint-Martin dont, en ce moment, toutes les portes
ail yyur de fête solennelle, et Téveque de Tours, •it pontificalement, venait de donner aux fidèles ■ inion sous les deux espèces. ' Les pains qui irouvés de reste après la consécration de Teu- ( ; couvraient l'autel, rangés sur des nappes à côté
du grand calice à deux anses qui contenait le vin. L'usage voulait qu'à la fin de la messe ces pains, non consacrés et
\ simplement bénits par ic pruire, iïissenl coupes en morceaux et distribués entre les assistants; on appelait cela
l donner les eulogies. L'assemblée entière, à Texception des
I personnes excommuniées, avait part à cette distribution faite par les diacres, comme celle de l'eucharistie étai' faite par le prêtre ou l'évêque officiant. Après avoir par couru la basilique, en donnant à chacun sa portion de pain bénit, les diacres de Saint-Martin virent près des portes un îiomme qui leur était inconnu, et dont le visage à demi
>ônveloppé, semblait indiquer de sa part Tintention de ne pas se faire connaître; ils passèrent devant lui avec mé- Qance et sans rien lui offrir.
L'humeur du jeune Merowig, naturellement violente, /était encore échauffée par les soucis et par la fatigue de la route; En se voyant privé d'une faveur que tous les assistants avaient obtenue, il tomba dans un accès de dépit furieux. Traversant la foule qui remphssait la nef de l'église, il pénétra jusque dans le chœur où se trouvait Grégoire avec un autre évêque, Raghenernod, Frank d'origine, qui venait de succéder à saint Germain dans la métropole de Paris. Parvenu en face de l'estrade où siégeait Grégoire dans ses habits pontificaux, Merowig lui dit d'un ton brusque et impérieux : « EvC-que, pourquoi ne me donne-t-on « pas des eulogies comme au reste des fidèles? Dis-moi si
^« je suis excommunié? » A ces mots, il rejeta en arrière le capuchon de son manteau, et découvrit aux regards des assistants son visage rouge de colère, et l'étrange figure d'un soldat tonsuré.
L'évoque de Tours n'eut pas de peine à reconnaître l'aîné des fils du roi Hilperik, car il l'avait vu souvent et savait déjà toute son histoire. Le jeune fugitif paraissait devant lui chargé d'une double infraction aux lois ecclésiastiques, le mariage à l'un des degrés prohibés, et 1^. renonciation au caractère sacré de prêtrise, faute si grave, •que les casuistes rigides lui donnaient le nom d'apostasie, Dans l'état de culpabilité flagrante où le plaçaient le costume séculier et les armes qu'il avait sur lui, Merowig ne -pouvait, sans passer par l'épreuve d'un jugement canonique, être admis ni a la communion du pain et du vin consacrés, ni même à celle du pain simplement bénit, qui €tait ^comme une figure de l'autre. C'est ce que répondit l'évêque Grégoire avec son calme et dignité ordm.aires. Mais sa parole à la fois grave réussit qu'à
iigmonler romnortement du jev: ^le qui, perdant
C6 EÉGITS DES TEMPS MF VOVI.v-ienS
toute mesure et tout respect po- T sainteté du lieu, s'écria : « Tu n'as pas le pouvoir de aie suspendre de la « communion chrétienne, sa-ns Pavcîi de tes frères les « évêques, et si, de ton autorité privée, tu me retranchas « de ta communion, je me conduirai en excommunié, je « tuerai quelqu'un ici. » Ces mots prononcés d'un ton farouche épouvantèrent l'auditoire, et firent sur î'évêque une impression de tristesse profonde. Craignant de pousser à bout la frénésie de ce jeune barbare, et d'amener ainsi de grands malheurs, il céda par nécessité; et après avoir, Dour sauver au moins les formes légales, délibéré quelque temps avec son collègue de Paris, il fit donner à MerovWg les eulogies qu'il réclamait.
Dès que le fils de Hilperik, avec Gaïlen, son frère d'armes, ses jeunes compagnons et de nf»TYihrpux serviteurs, eut pris un logement dans le parvis ae la basilique de Saint-Martin, I'évêque de Tours se hâta de remplir certaines formalités qu'exigeait la loi romaine, et dont la principale consistait pour lui à déclarer au magistrat compétent et' à la partie civile l'arrivée de chaque nouveau réfugié. Dans la cause présente, il n'y avait pas d'autre juge et d'autre partie intéressée que le roi Hilperik; c'était donc à lui que la déclaration devait être faite, quelle que fût d'ailleurs la nécessité d'adoucir par des actes de déférence l'aigreur de son ressentiment, l-n diacre de l'église métropolitaine de Tours partit pour Soissons, ville royale de Neustrie, ave^ la mission de faire un récit exact de tout ce qui venait d'avoir lieu. H eut po'-r compagnon, dans cette ambassade, un parent de l'évr ^ue, appelé Nicetius, qui se rendait à la cour de Hilperik pour de;^ .-iffaires personnelles.
Arrivés au palais de Soissfjns, et admis ensemDie h l'audience royale, ils commençaient à exposer les niotifs de leur voyage, lorsque Fredegonde survint ^it : « Ce sont « des espions, ils viennent s'informer ici uo et; que fait le « roi, afin d'aller ensuite le rapporter à Merowig. » Ces paroles suffirent pour mettre en émoi l'esprit soupçonneux de Hilperik; l'ordre fut donné aussitôt d'arrêter Nicetius et le diacre porteur du message. On les dépouilla de ■oui l'argent qu'ils avaient sur eux, et on les conduisit aux axtrémi^és du royaume, d'où ils ne revinrent l'un et l'autre qu'après un exil de sept mois. Pendant que le messager et le parent de Grégoire de Tours sf* voyaient traiter d'une si rude manière, lui-même reçut de la part du roi Hilperik
TROiSIÈMi: RÉGIT
une dépôche conçue en ces termes : . Ghosscz raoosfit hors de votre basilique, sinon j'irai brûier touf L pays » L eveque répondit simplement qu^une pareilh^ .ose n avait jamais eu lieu, pas môme au temps des rois goths qui étaient heretiqiies, et qu'ainsi elle ne se ferait pas dans un temps de véritable foi chrétienne. Obhi-é par ce4tG réponse de passer de la menace à Teffet, Hilperik se décida mais avec mollesse; et grâce à l'instigation de Fredegnnde qui n'avait aucune peur du sacrilège, il fut résolu que d-^< troupes seraient rassemblées, et que le roi lui-même mettrait à leur tête pour aller ^hâtier la ville de Tours '^i forcer l'asile de Saint-Martin.
En apprenant la nouvelle d. ces préparatifs, Merowig fut saisi d'une terreur dont i expression se colorait d'un sentiment religieux. « A Dieu ne plaise, s'écria-t-ii, que « la sainte basilique de mon seigneur Martin subisse ^< aucune violence, ou que son pays soit désolé à cause de « moi! » Il voulait partir sur-le-champ avec Gonihramn-Bose et tâcher de gagner l'Austrasie, où il se flattait de trouver auprès de Brunehilde un asile sûr, du repos, des richesses et toutes les jouissances 4u pouvoir; mais rien n'était prêt pour ce long voyage; ils n'avaient encore ni assez d'hommes autour d'eux ni assez de relations au dehors. L'avis de Gonthramn fut qu'il fallait attendre et ne pas se jeter, par crainte du péril, dans un péril beaucoup tjlus grand. Incapable de rien tenter sans le concours de ^on nouvel ami, le jeune prince cherchait un remède à ses mxiétés dans des actes de dévotion fervente qui né lui Jtaient pas ordinaires. Il résolut de passer toute une nuit en prières dans le sanctuaire de la basilique, et faisant apporter avec lui ses effets les plus précieux, il les déposa comme offrande sur le tombeau de saint Martin; puis, s'agenouillant près du sépulcre, il pria le saint de venir à son secours, de lui accorder ses bonnes grâces, de faire que la liberté lui fût rendue promptement et qu'un jour il devînt roi
Ces deux souhaits, pour Merowig, n'allaient guère l'un sans l'autre, et le dernier, à ce qu'il semble, jouait un assez grand rôle dans ses conversations avec Gonlhramn- Bose et dans les projets qu'ils faisaient en commun. Gcuthramn, plein de confiance dans les ressources de son esprit, invoquait rarement l'appui des saints; mais, en revanche, il avait recours aux diseurs de bonne aventure, afln d'éprouver par leur science la justesse de ses combi-
naisons. Laissant donc Merowig prier seul, il dépêcha l'un de ses serviteurs vers une femme, très-liabile à ce qu'il disait, qui lui avait prédit, entre autres choses, Tannée, le jour et rheure où devait mourir le roi Ilaribert. Interroau nom du duc Gonthramm, sur l'avenir qui lui ét:.'.. c\ô à lui et au fils de Hilperik, la sorcière, qui prS^ r .:;ieiTient les connaissait bien tous deux, donna cette répunse adressée à Gonthramn lui-même : « Il arrivera que « le roi Hilperik trépassera dans l'année, et que Merowig, (( à Tcxclusion de ses irères, obtiendra la" royauté; toi, « Gonihramn, tu seras pendant cinq ans duc de tout le « royaume; mais, à la sixième année, tu recevras par la « faveur du peuple, la dignité épiscopale dans une ville « située sur la rive gauche de la Loire; et enfin tu sortiras (' de ce monde vieux et plein de jours. »
Gonthramn-Bose, qui passait sa vie à faire des dupes^ était dupe lui-même de la friponnerie des sorciers et des devineresses. Il ressentit une grande joie de cette prophétie extravagante mais conforme, sans aucun doute à ses rêves d'ambition et à ses désirs les plus intimes. Pensant que la ville indiquée si vaguement n'était autre que celle de Tours, et se voyant déjà en idée le successeur de Grégoire sur le trône pontifical, il eut soin de lui faire part avec une satisfaction maligne, de sa bonne fortune à venir, car le titre d'évôque était fort envié des chefs barbares. Grégoire venait d'arriver à la basilique de Saint-Martin pour y célébrer l'office de la nuit, lorsque le duc austrasien lui fit son étrange confidence en homme convaincu du savoir infaillible de la prophétesse. L'évôque répondit : « C'est à Dieu qu'il faut demander de pareilles cli'-^pos », et ne put s'empêcher de rire. Mais cette vanité. Ile c|u'insatiable, ramena douloureusement sa pensci :-; r les hommes et les misères de son temps. De tristes réflexions le préoccupèrent au miheu du chant des psaumes; et lorsque après l'office des vigiles, voulant prendre un peu de repos, il se fut mis au lit dans un appartement voi^m^ -i r église, les crimes dont cette église semblait devoii- IhéAtre dans la guerre contre nature allumée entre k- ^ et le lils, tous les malheurs qu'il prévoyait sans pouvoir Jes conjurer, le poursuivirent en quelque sorte jusqu'au moment où il s'endormit. Durant le sommeil, les mêmes idées, traduites en images terribles, se présentèrent encore à son esprit. Il vit un' ange qui traversait les airs, planant audessus de la basihque et criant d'une voix lugubre: «Hélas!
TROISIEME RÉCIT
« hélas î Dieu a frappé Hîlperik et tous ses fils! pas un « d'eux ne lui survivra et ne possédera son royaume. » Ce ^onge parut à Grégoire une révélation de l'avenir bien autrement digne de foi que les réponses et tous les prestiges des devins.
,Merowig, léger et inconséquent par caractère, eut bientôt recours à des distractions plus d'accord avec ses habitudcs turbulentes, que les veilles et les prières auprès des tombeaux des saints. La loi qui consacrait l'inviolabilité des asiles religieux voulait que les réfugiés fussent pleinement libres de se procurer toute espèce de provisions, afin qu'il fût impossible à ceux qui les poursuivaient de les prendre par la famine. Les prêtres de la basilique de Saint- Martin se chargeaient eux-mêmes de pourvoir des choses nécessaires à la vie leurs hôtes pauvres et sans domestiques. Le service des riches était fait tantôt par leurs gens qui allaient et venaient en toute liberté, tantôt par des hommes et par des femmes- du dehors, dont la présence occasionnait souvent de l'embarras et du scandale. A toute heure, les cours du parvis et le péristyle de la basihque étaient remplis d'une foule affairée ou de promeneurs oisifs et <:*urieux. A l'heure des repas, un bruit d'orgie, courant parfois le chant des offices, allait troubler les prêtres .i;ms leurs stalles et les religieux au fond de leurs cellules, (jp.elquefois aussi les convives, pris de vin, se querellaient fiisqu'à en venir aux coups, et des rixes sanglantes avaient lieu aux portes et même dans Tintérieur de l'éghse.
Si de pareils désordres ne venaient point à la suitt des festins où Merowig cherchait à s'étourdir avec ses compagnons de refuge, la joie bruyante n'y manquait pas; des > éclats de rire et de grossiers bons mots retentissaient dans la salle et accompagnaient surtout les noms de Hilperik et ; de Fredegonde. Merowig ne les ménageait pas plus l'un . que l'autre. Il racontait les crimes de son père et les débauches de sa belle-mère, traitait Fredegonde d'mfame ' prostituée, et Hilperik.de mari imbécile, persécuteur d( SOS propres enfants. « Quoiqu'il y eût en cela beaucoup de « vrai, dit l'historien contemporain, je pense qu il n était « pas agréable à Dieu que de telles choses fussent divuî- . ^uées par un fils. » Cet historien, Grégoire de Tours lui-même, invité un jour à la table de Merowig, entendit de se^ propres oreilles les scandaleux propos du jeune homme A a fin du repas, Merowig, res!<^ sonl avec son ^^^^^^ ^PP.ii! on veine de dévotloii ei. i»ria l eveque.de lui faire
Quelque lecture pour rinstruction de sol âme. Grégoire prit le livre de Salomon, et r^n-'iit ouvert au hasard, il tomba sur le verset suivant : qu'un fils tourne cdli-
« tre son père lui sera arraci; ui tête par les corbeaux « de la vallée. » Cette rencontre faite si à propos fut pi-ise par révèque pour une sernnrlo r-'v.'iation de l'avenir, auss menaçanie que la
CepfMi<''::M' ^^edegondc. ^ ...... u.wnée dans sa haine el
plus son mari, résolut de prendre les devanls
sur r«'\: ;-.i:j.)r! qui se préparait, et de faire assassiner Merowig au moyen d'un guet-apens. Le comte de Tours, Leudaste, qui tenait à s'assurer les bonnes grâces de la reine, et qui d'ailleurs avait à se venger du pillage commis dans sa maison l'année précédente, s'offrit avec empressement pour exécuter ce meurtre. Comptant sur l'imprévoyance de celui qu'il voulait tuer par surprise, il essaya différents stratagèmes pour l'attirer hors des limites où s'arrêtait le droit d'asile; mais il n'y réussit pas. Soit par un dépit sauvage, soit pour exciter la colère dû jeune prince, jusqu'au point de lui faire perdre tout sentiment de prudence, il fit attaquer à main armée ses serviteurs dans le-" "ues de la ville. La plupart furent massacrés; rt M^.^ywig, saisi de fureur à cette nouvelle, serait allé \a'\ ' baissée dans le piège, si le prudent Gonthramn ne l'eù! retenu. Comme il s'emportait outre mesure, disant qu'il n'aurait de repos qu'après avoir châtié d'une manière san glante le complaisant de Fredegonde. Gonthramn lu-i conseilla de diriger ses représailles d'un côté où le danger fût nul et le profit considérable, et de faire payer le coup, non à Leudaste, qui était sur ses gardes, mais à un autre, n'importe lequel, des amis du roi Hilnerik ou des familiers do sa maison.
Marile'if, premier médecin mio très rich*^ et
d'un naturel peu belliqueux, se, trouv:;^ venant de Soissons et se rendant à Poitiei- Il avait avec lui ti'ès-peu de gens eî beaucoup de bag\^ge : et pour les jeunes guerriers, compagnons de Merow'g ricH n'était plus facile que de l'enlever dans son hôtellerie Ils y entrèrent en effet à l'improviste, et battirent cruellement le pacifique médecin qui, heureusement pour lui, parvint à s'échapper, et se réfugia presque nu dans la caUiédrale, laissant aux mains des assaillants son or, son argent et lo reste de son bagage. Tout cela fut regardé comme 4Îe bonne prise par le fils de ÎTilperik qui, satisfait du tour
troisîèjie récit
qu'il venait de jouer à son père et se croyant assez ven-o vuu ut montrer de la clémence. Sur la prière de révêcRic' li Ht annoncer au pauvre Marlleïf, qui n'osait plus sortir de son asile, qu il était libre de continuer sa route Mais •^u moment où Merowig s'applaudissait d'avoir pour conma^ gnon de fortune et pour ami de cœur un hon- ne aussi av^sé que Gonthrainn-Bose, celui-ci n'hésitait pat à vendre ses services à la mortelle ennemie du jeune homme inconsidéré qui plaçait en lui toute sa confiant
Loin de partager la haine que le 'roi Hilperik vouait au duc Gonthramn a cause du meurtre de Théodebert BYedegonde lui savait gré de ce meutre qui l'avait débarras^^ée d'un de ses beaux-fils, comme elle souhaitait de Pêtre des deux autres. Son intérêt en faveur du duc austrasien était devenu encore plus vif, depuis qu'elle entrevoyait la possibilité de le faire servir d'instrument pour la perte de Merowig. Gonthramn-Bose se chargeait * peu volontiers d'une mission périlleuse; mais le mauvais, succès des tentatives du comte Leudaste, homme plus violent qu'adroit, détermina la reine à tourner les yeux vers celui qui pourrait, non pas exécuter de sa propre main, mais rendre infaillible par son astuce l'assassinat qu'elle méditait.^ Elle envoya donc près de Gonthramn une personne affidée qui lui remit de sa part ce message : « Si tu parviens à faire « sortir Merowig de la basilique, ^afm qu'on le tue, je te « ferai un magnifique présent. » Gonthramn-Bose accepta de grand cœur la proposition. Persuadé que l'habile Fredegonde avait déjà pris toutes ses mesures, et que des meurtriers apostés faisaient le guet aux environs de Tours, il. alla trouver Merowig, et lui dit du ton le plus enjoué : (' Pourquoi menons-nous ici une vie de lâches et de pares- <' seux, et restons-nous tapis comme des hébétés autour '< de cette basilique? Faisons venir nos chevaux, prenons « avec nous des chiens et des faucons, et allons à la chasse « nous donner de l'exercice, respirer le o-T>o.nri air et jouir « d'une belle vue. »
Le besoin d'espace et d'air libre que ressentent si vivement les emprisonnés parlait au cœur de Merowig, et sa facilité de caractère lui faisait approtiver sans examen tout ce que proposait son ami. Il accueillit" avec la vivacité de son âge cette invitation bruyante. Les chevaux furent amenés sur-le-champ dans la cour de la basilique, et les d' riv réfugiés sortirent en complet équipage do leurs oiseaux sur le poing, escortés par ■
RÉCITS Di:S TEMPS MÉÎlOViNGIENS
suivis de leurs chiens tenus en laisse. Ils prirent pour L. ■ de leur promenade un domaine appartenant à l'église de Tours et situé au village de Jocundiacum, aujourd'hui Jouay, à peu de distance de la ville. Ils passèrent ainsi tout le jour, chassant et courant ensemble, sans que Gonthramn donnât le moindre signe de préoccupation et parût songer à autre chose qu'à se divertir de son mieux. Ce qu'il attendait n'arriva point; ni durant les courses de la journée, ni dans le trajet du retour, aucune troupe armée jie se présenta pour fondre sur Merowig, soit que les émissaires de Fredegonde ne fussent pas encore arrivés à Tours, soit que ses instructions eussent été mal suivies. Merowig rentra donc paisiblement dans Tenceinte qui lui servait d'asile, joyeux de sa liberté de quelques heures, et ne se doutant nullement qu'il eût été en danger de périr par la plus insigne trahison.
L'armée qui devait marcher sur Tours était prête, mais quand il s'agit de partir, Hilperik devint tout à coup indécis et timoré; il aurait voulu savoir jusqu'à quel point allait en ce moment la susceptibilité de saint Martin contre les infracteurs de ses privilèges, et si le saint confesseur était en veine d'indulgence ou de colère. Comme personne au monde ne pouvait donner là-dessus la moindre Inforifiation, le roi conçut l'étrange idée de s'adresser par ecrîC au saint, lui-même, en sollicitant de sa part une réponse •îette et positive. Il rédigea donc une lettre, qui énonçait en vianière de plaidoirie ses griefs paternels contre le meurtrier de son fils Théodebert et faisait contre ce grand coupable un appel à la justice du saint. La requête avait paur conclusipn celte demande péremptoire : « M'est-il permis o ou non de tirer Gonthramn hors de la basihque? »^Une chose encore plus bizarre, c'est qu'il y avait là-dessous un stratagème, et que le roi Hilperik voulait ruser avec soii correspondant céleste, se promettant bien, si la permission lui était donnée pour Gonthramn, d'en user également pour s'emparer de Merowig, dont il taisait le nom de peur d'effaroucher le saint. Cette singuhère missive fut portée à Tours par un clerc de race franke, nommé Baudeghiseî, qui la déposa sur le tombeau de saint Martin et mit à côté lins feuille de papier blanc pour que le saint pût écrire Ti-nonse. Au bout de trois jours, le messager revint, rl int sur la pierre du sépulcre la feuille blanche telle l'y a^^alt mise, sans le moindre signe d'écriture, il
TROISIÈME RÉCIT
jugea que saint Martin refusait de s'expliquer, et retourna vers le roi Hiiperik.
Ce que le roi craignait par-dessus tout, c'ëtaii que Merowig n'allât rejoindre Brunehiide en Austrasie, e't qu'aidé de ses conseils et de son argent, ii ne réussit à se créer un parti nombreux parmi les i^Yanks neustriens. Cette crainte remportait même, dans Fesprit de Hiiperik, sur sa haine contre Gontliramn-Bose, envers lequel il se sentait des velléités de pardon, pourvu qu'il ne favorisât en rien le départ de son compagnon d'asile. De là naquit un nouveau plan, où Hiiperik se montre encore avec le même caractère de fmesse lourde et méticuleuse. Ce plan consistait à tirer de Gonthramn, sans lequel Merowig, faute des ressources et de décision, était incapable d'entreprendre son voyage, la promesse sous le serment de ne point sortir de la basilique sans en donner avis au roi. Le roi Hiiperik comptait de cette manière être averti assez à temps pour pouvoir intercepter les communications entre Tours et la frontièr( ^ d'Austrasie. Il envoya des émissaires parler secrètement t. Gonthramn; et, dans cette lutte de fourbe contre fourbe, celui-ci ne recula pas. Se fiant peu aux paroîes de réconciliation que lui envoyait Hiiperik, mais trouvant qu'il y avait là peut-être une dernière chance de salut, si toutes
• les autres venaient à lui m.anquer, il prêta le serment qu'on lui demandait, et jura dans le sanctuaire même de la basilique, une main sur la nappe de soie qui couvrait le maîtreautel. Cela fait, il ne mit pas moins d'activité qu'auparavant à tout préparer dans le plus grand mystère pour une évasion inopinée.
Depuis le coup de fortune qui avait fait tombei^ e^re les mains des réfugiés l'argent du médecin Marileïf, ces pré-
i ,paratifs marchaient rapidement. Des braves de profession, ?lasso d'hommes que la conquête avait créée, s'offraient ?n foule pour servir d'escorte jusqu'au terme du voyage; leur nombre s'éleva bientôt à plus de cinq cents. Avec une pareille force, l'évasion était facile et l'arrivée en Austrasie extrêmement probable. Gonthramn-Bose jugea qu'il n'y avait plus de motif pour différer davantage, et, se
' gardant bien, malgré son serment, de faire donner au roi
* le moindre avis, il dit à Merowig qu'il fallait songer au départ. Merowig, faible et irrésolu lorsque la passion le soulevait pas, sur le point de risquer cette
(are, fléchit et retomba de nouveau dans
« Mais, lui dit Gonthramn, est-ce que nous nu
RÉCITS l:
' ^ ^ ■ - 'e? Ls jeune diversion h ses .alâ, il voulut clicrLiicr à une meilleiiro : nHoïis sur l' avenir.
cdé de divination reli;: ' pratiqué en Gaule, n:
<j.j:; es les plus sages et les plus er;
Mer l'ocourir. Il se rendit à la cfiap^
ctaU l-j ioinbe;;iu de saint Martin, et posa sur le sépulcre trois des livres saints, celui des Rois, le Psautier, et les ^Evangîles. Durant toute une nuit, il pria Dieu et le saint <-onf'^":;seur de lui faire connaître ce qui allait arriver, et s'il .■-v-' rspérer ou non d'obtenir la royauté de son père. En,- • -jeûna trois jours entiers, et, le quatrième, revenar> ;u tombeau, il ouvrit les trois volumes l'un
aprô- . r3'abord, ce fut le livre des Rois qu'il avait
surtout: hâte d'interroger : il tomba sur une page en tête ûe loauellc se trouvait le verset suivant : « Parce que vous 4i avez abandonné le Seigneur votre Dieu pour suivre des <i dieux étrangers, le Seigneur vous a livrés aux mains de vos ennemis. » En ouvrant le livre des Psaumes, il ren- ^ )ntra ce passage : « Tu les as renversés au moment ou ils M s'élevaient. Oh! comment sont-ils tombés dans la di'su «< icitioni » Enfin, dans le livre des Evangiles, il lut c^' verset : « Vous savez que la pâque se fera dans deux jours « et que le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié. » Pour celui qui, dans chacune de ces paroles, croyait voir une réponse de Dieu même, il était impossible de rien imajyiiifede plus sinistre; il y avait là de quoi ébrani^'r unèfll^PplUs forte que celle du fils de Hilperik. Sous le poids de cette triple menace de trahison, de ruine et do mort violente, il ^ - "^nirne accablé, et pleura longteiPp; à chaudes larme du tombeau de saint Martin.
Oonthramn-BosG, aui s'en ' -^^ a son oracle, et (\d^ailleurs ne trouvait là aucr de crainte P^ur lu •
lïicniP. persista dans sa rcsoiuliuu. A .Taide cV' influence que les esprits décidés, exercent d^me qu'on pourrait dire magnétlqu - ■ ' ' ;
impressionnables, il rafferitu '^^^^
>1 d'un air trtiïiauiU
TROISIÈME HÉCIT
Sailli-Martin, et quMl n'osait emmener à cause des hasards si long trajet. Malgré son égoïsine profond et son ertiirbable fourberie, on ne pouvait pas dire qu ii fût ^Uunent dépourvu de bonnes qualités, et, parmi tant vices, il avait au moins une vertu, celle de l'amour ; . [;>rnel. La compagnie de ses filles iai était chère au plus haut degré. Pour les rejoindre, quand il se trouvait loin d'elles, il n'hésitait pas à exposer sa personne; et, s'il s'agissait de les garantir de quelque danger, il devenait batailleur et hardi jusqu'à la témérité. Contraint de les laisser dans un asile que le roi Hilperik, devenu furieux pouvait cesser de respecter, il se promit de venir les chercher lui-même, et ce fut avec cette pensée, la seule bonne qui piit, germer dans son âme, qu'il franchi^ ies limites consacrée's, galopant à côté de Merowig.
Près de six cents cavaliers, recrutés, selon toute apparence, parmi les aventuriers et les vagabonds du pays, ?oit Franks, soit Gaulois d'origine, accompagnaient les deux fugirïfs. Longeant, du sud au nord, la rive gauche de la ..îiire, ils firent route en bon ordre sur les terres du roi Oonthramn. Arrivés près d'Orléans, ils tournèrent vers ^'••st, pour éviter de passer par le royaume de Hilperik, parvinrent sans obstacle jusqu'aux environs de la ville < Auxerre; mais là s'arrêta leur bonne fortune. Erp ou lr4)oald, comte de cette ville, refusa le passage, soit qu'il f'ùi reçu quelque, dépêche du roi Hilperik réclamant son distance am.icaîe, -soit qu'il agît de son propre mouvent, pour maintenir la paix entre les deux royaumes. Il -raît que ce refus donna lieu à un combat dans lequel la ii'oupe des deux proscrits eut complètement le dessous. Merowig, que la colère avait sans doute poussé à quelque imprudence, tomba entre les mains du conilo Erpoald; mais Gonthramn, toujours habile à s esquîvoi'. ' nJ'it en retraite avec les débris de sa petite armée.
N'osant plus s'aventurer du côté du nord, il, prit le parti de retourner sur ses pas et de gagner l'une des villes d'Aquitaine qui appartenaient au royaume d'Austrasie. Les approches de Tours étaient pour lui extrêm.ement dangereuses; il devait craindre que le bruit de sa fuite n'eut 'ircidé Hilperik h faire marcher ses \v'.-r--- n -^^r- v ville v:- fût remplie de soldats. Mais iciilo valut point contre l'affection pateriK ' au large, avec sa bande de fuyard
nrméé, il alla droit à la basilique -, , . ' l'Wi
gardée ; il y entra par force ci en sorti l aji-r-, , emn-jcnant ses filles qu'il voulait mettre en sûreté hor?> chi roy:^irme de Hilperik. Après ce coup de main audacieux. Gontîirariiu prit le chemin de Poitiers, ville qui était redevenue austrasienne depuis la victoire de Mummolus. Il y arriva sans aucun accident, installa ses deux compagnes de voyage dans la basilique de Saint-Hilaire, et les quitta pour aller #70ir ce qui se passait en Austrasie. De crainte d"ime L^econde mésaventure, il fit cette fois un long détour, rt se dirigea vers le nord, par le Limousin, rAuvergïie et la route de Lyon à Metz.
Avant que le comte Erpoald eût pu avertir le roi Gonthramn et recevoir ses ordres relativement au prisonnier, Merowig parvint à s'échapper du lieu où il était retenu. Il se réfugia dans la principale église de la ville d'Auxerre. dédiée à saint Germain, ra.pôtre des Bretons, et s'y établit en sûreté, comme -à Tours, sous la protection du droit d'asile. La nouvelle de sa fuite arriva au roi Gonthramn presque aussitôt que celle de son arrestation. C'était plus qu'il n'en fallait pour mécontenter au dernier point ce roi timide et pacifique dont le soin principal était de sr en dehors de toutes les querelles qui pouvaient autour de lui. Il craignait que le séjour de Merf-w'son royaume ne lui susdtât une foule d'emlKUmrait voulu de deux choses l'une, ou qu'on laissât ; tranquillement le fils de Hilperik, ou qu'on le retin: bonne garde. Accusant à la fois Erpoald d'excès de zdt- ei, de maladresse, il le manda sur-le-champ auprès de lui: et lorsque le comte voulut répondre et justifier sa conduite, le roi l'interrompit en disant : « Tu as arrêté celui que « mon frère appelle son ennemi; mais, si ton, intention ^< était sérieuse, il fallait m'amener le prisonner sans per-' <( dre de temps, sinon, tu ne devais pas toucher à un' « homme que tu ne voulais pas garder. »
L'expression ambiguë de ces reproches prouvait, de la part du rôi Gonthramn, autant de répugnance à prendre parti contre la fils que de crainte de se brouiller avec le père. IL fit tomber sur le comte Erpoald le poids de sa mauvaise humeur, et, non content de le destituer d'office, il le condamna de plus à une amende de sept cents pièces d'or. Il paraît qu'en dépit des messages et des instances ri.- Hilperik, Gonthramn ne prit aucune mesure pour inquiéter le réfugié dans son nouvel asile, et que, bien loin de là, sans se compromettre et en sauvant les apparences, il agit
TROISIÈME RÉCIT
de façon que Mefowig trouvât promptement l'occasion de s'évader et de continuer son voyage. En effet, après deux mois de séjour dans la basilique d'Auxerre, le jeune prince ijartit accompagné de son fidèle Gaïlen, et, cette fois, les routes lui furent ouvertes. Il mit enfin le pied sur la terre d'Austrasie où il espérait trouver le repos, des amis, les joies du mariage et tous les honneurs attachés au tilre d'époux d'une reine, mais où Patlendaient seulement de nouvelles traverses et des malheurs qui ne devaient fmir qu'avec sa vie. i Le royaume d'Austrasie, gouverné au nom d'un enfant V par un conseil de seigneurs et d'évêques, était alors le théâtre de troubles continuels et de dissensions violentes. L'absence de tout frein légal et le déchaînement des volontés individuelles s'y faisaient sentir plus fortement que dans aucune autre portion de la Gaule. Il n'y avait à cet égard aucune distinction de race ni d'état; Barbares ou Romains, prélats ou chefs militaires, tous les hommes qui se croyaient forts par le pouvoir ou la richesse luttaient à qui mieux mieux de turbulence et d'ambition. Divisés en factions rivales, ils ne s'accordaient qu'en une seule chose, leur haine acharnée contre Bruneliilde à qui ils voulaient . enlever toute influence sur le gouvernement de son fils. Cette aristocratie redoutable avait pour principaux chefs l'évôque de Reims /Egidius, notoirement vendu au roi de Neustrie, et le duc Raukhing, le plus riche des Austrasiens, caractère typique, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui faisait le mal par goût, comme les autres Barbares le faisaient par passion ou par intérêt. On racontait de lui des traits d'une cruauté vraiment fabuleuse, comme ceux que la tradition populaire impute à quelques châtelains des temps féodaux et dont le souvenir reste attaché aux ruines de leurs donjons. Lorsqu'il soupait, écUiré par un esclave qui tenait à la main une torche de cire, de ses jeux favoris était de forcet le pauvre esclave à éteindre son flambeau contre os jambes nues, puis à le rallumer et à l'éteindre encore -îusieurs fois de la môme manière. Plus la brûlure était profonde, plus le duc de Raukhing s'amusait et riait des contorsions du malheureux soumis â cette espèce de torture. Il flt enterrer vifs, dans la même fosse, deux de ses colons un jeune homme et une jeune fille, coupables de 3'être mariés sans son aveu, et qu'à la prière d'un prêtre il uvait juré de ne point séparer. « J'ai tenu mon serment,
« disait-ii aven u!i r\c:\uQii\eïii féroce; its '-i'^' ciisemble ■ pour réternUé. »
Cet homme terrible, dont rinsolence en . veine Bru-
hilde passait toute mesure, et dont la conduite était une rcbeliion permanente, avait pour acoly'tes ordinaires Bertefred et Ursio, l'un, Germain d'origine, l'autre fils d'un Gallo-Romain, mais imbu à fond de la rudesse et de la violence des mœurs germaniques. Dans leur opposition sau- , vage, ils s'attaquaient non seulement à la reine, mais à quiconque tâchait de s'entendre avec elle pour le maintien ie l'ordre et de la paix publique. Ils en voulaient surtout au Romain Lupus, duc de Champagne ou de la campagne rémoise, administrateur s-évère et vigilant, nourri des vieilles traditions du gouvernement impérial. Presque chaque ^'■ur, les domaines de Lupus étaient dévastés,» S£6 maisons
liées et sa vie menacée par la faction du duc Raukhing. ; ne fois, Ursio et Bertefred, suivis d'une troupe de cavalier-, fondirent sur lui et sur ses gens, aux portes mêmes ^ ]n palais où le jeune roi logeait avec sa mère. Attirée par
' tumulte, Brunehilde accourut, et, se jetant avec coui*age au milieu des cavaliers armés, elle cria aux chefs des assaillants : « Pourquoi attaquer ainsi un 4iomme « innocent ? Ne faites point ce mal, n'engagez pas un « combat qui serait la ruine du pays. » — Femme, lui « répondit Ursio avec un accent de fierté brutale, retire- « toi; qu'il te surffise d'avoir gouverné du vivant de ton « mari; c'est ton fils qui règne maintenant, et c'est notre « tutelle et non la tienne qui fait 'la sûreté du royaume. « Retire-toi donc, ou nous allons t'écraser so^^s les pieds « de nos chevaux. »,
Cette situation des choses en Au^itrasie répondait mai aux espérances dont s'était bei'cé Merowig; son illusion ne fut pas de longue durée. A peine arrivé à Metz, capitale du royaume, îl reçut du conseil de régence l'ordre de repartir 3ur-le-champ» si toutefois même il lui fut permis d'entrer dans la ville. Les chefs ambitieux qui traitaient Brunehilde comme une étrangère sans droits et sans pouvoir, n'étaient pas gens à supporter la présence d'un mari de cette reine qu'ils craignaient en feignant de la mépriser. Plus elle fit d'instances et de prières pour que Merowig fût accueilli avec hospitalité €t pût vivre en paix auprès d'elle, plus ceux qui gouvernaient au nom du jeune roi se montrèrent durs et intraitables. Ils avaient pour prétexte le danger d'une rupiur^. avec ie roi de Ncu-frlc: ils ne manquèrent
TKOISIÈME-TttGIT
pas de s'en prévaloir, et leur condescendance pour les affections de la reine se borna à congédier simplement le fils de liilperik, sans lui faire de violence ou le livrer à son père.
Privé ae son ù<.iD dv espoir de refuge, Merowig reprit le chemin qu'il venai. de suivre; mais, avant de passer la frontière du royaume de Gonthramn, il s'écarta de la grande route et se mit à errer de village en village à travers la campagne rémoise. Il allait à l'aventure, marchant de nuit et se cachant le jour, évitant surtout' de se montrer aux gens de haute condition qui auraient pu le reconnaître, craignant la trahison, exposé à toutes sortes de misères, et n'ayant pour l'avenir d'autre perspective que celle de regagner, sous un déguisement, l'asile de Saint- Martin de Tours. Dès qu'on eut perdu sa trace, on pensa qu'il avait pris ce dernier parti, et le bruit en courut jusqu'en Neustrie.
Sur ce bruit, le roi Hilpi.... x.t aussitôt marcher son armée, pour occuper la ville de Tours et garder Tabbaye de Saint-Martin. L'arm.ée parvenue en Touraine se mit à pilier, à dévaster et même à incendier la contrée, f^ans épargner le bien des églises. Toutes sortes de rapines furent commises dans les bâtiments de l'abbaye, où. une garnison était cantonnée ; des postes de soldats bivouaquaient à toutes les issues de la basilique. De jour comme de nuit, les portes en restaient closes, à l'exception d'une seule par laquelle un petit nombre de clercs avalent la permission d'entrer pour chanter les offices : le peuple était exclu de l'église et privé du service divin. Ea même temps que ces dispositions s'exécutaient pour couper la oiraite au fugitif, le roi Hilperik, probablement avec aveu des seigneurs d'Austrasie, passa la frontière en armes, et fouilla tout le territoire oi:i il était possible que Merowig se tînt caché. Traqué comme une bête fauve que des chasseurs poursuivent, le jeune hommie réussit, pourtant à échapper aux recherches de son père, grâce à la ommisération des gens de bas étage Franks ou Romains l'origine, à qui seuls il pouvait se confier. Après nvor inutilement battu le pays et fait une promenade militaire ^ le long de la foret des Ardennes, Hilperik renJra dans son royaume, sans que la troupe qu'il conduisait à cette expédition de maréchaussée eût commis contre îes habitants auGim acte d'hostilité; Pendant que Merowig se voyait réduii b meiier la vie
de proscrit et de vagabond, son ancien compagnon de fortune, Gonthramn-Bose, revenant de Poitiers, arriva Austrasie. Il était, dans ce royaume, le seul homme ' ( quelque importance dont le fils de Hilperik pût réclamei u secours; et, sans doute, il ne tarda pas à connaître le etraite et tous les secrets du malheureux fugitif. Une forane si complètement désespérée n'offrait à Gonthramn que deux perspectives entre lesquelles il n'avait pas coutume d'hésiter, un dévouement onéreux et les profits d'une trahison; ce fut pour la trahison qu'il se décida. Telle fut du moins l'opinion générale; car, selon son habitude, il évita de se compromettre ouvertement, travaillant sous main, et jouant un rôle assez équivoque pour qu'il lui fût possible de nier avec assurance, si le complot ne réussis* sait ,pas. La reine Fredegonde, qui ne manquait jamais d'agir pour son compte, dès qu'il arrivait, ce qui n'était pas rare, que l'habileté de son mari fût en défaut, voyan^ le peu de succès de la chasse donnée à Merowig, résolut de recourir à d'autres moyens moins bruyants, mais plus infaillibles. Elle communiqua son projet à iEgidius, évêque rie Reims, qui était avec elle en relation d'amitié et d'intri- Tues politiques; et, par l'entremise de ce dernier, Gonhramn-Bose reçut encore une fois de brillantes promesses •t les instructions de la reine. Du concours de ces deux jiommes avec l'implacable ennemie" du fils de Hilperik, résulta contre lui une machination artistement combinée pour l'entraîner à sa perte, en le prenant par son plus ^rand faible, sa folle ambition de jeune homme et son impatience de régner.
Des hommes du pays de Thérouanne, le pays du ûévouernent à Fredegonde, se rendirent en Austrasie d'une manière mystérieuse pour avoir une entrevue avec le fils ' • 'liiperik. Parvenus jusqu'à lui dans la retraite où il se .ait, ils lui remirent le message suivant au nom de . jnrs compatriotes : .« Puisque ta chevelure a grandi, nous « voulons nous soumettre à toi, et nous sommes prêts à I « abandonner ton père si tu viens au milieu de nous. » i Merowig saisit avidement cette espérance; sur la foi de gens inconnus, mandataires suspects d'un simple canton de la Neustrie, il se crut assuré de détrôner son père. Il partit sur-le-champ pour Thérouanne, accompagné de quelques hommes dévoués en aveugles à sa fortune, Gaïlen, son ami inséparable dans les bons et dans les mauvais jours, Gaukil, comte du palais d'Austrasie sous le roi
TROlSlÈ^iE RÉCIT
Sigiiebert et maintenant tombé en disgrâce, enfin Grinà ei plusieurs autres que le ciironiqueur ne nomme pas, i'\ais rju'il qualifie du titre de braves. <
Ils s'aventurèrent sur le territoire neustrien, sans ..-^onger que, plus ils avançaient, plus la retraite devenait difïlciie. Aux confins du district sauvage qui s'O tendait au nord d'Arras vers les côtes de Tocéan, ils trouvèrent ce qu'on leur avait promis, des troupes d'hommes qui les accueillirent en saluant de leurs cris le roi Merowig. Invités a se reposer dans une de ces fermes qu'habitait la population franke, ils y entrèrent sans défiance; mais aussitôt lefe portes furent fermées sur eux, des gardes occupèrent toutes les issues, et des postes armés s'établirent autour de la maison comme autour d'une ville assiégée. En même temps, des courriers montèrent à cheval et firent diligence vers Soissons, pour annoncer au roi Hilperik que, ses ennemis ayant donné dans le piège, il pouvait venir et disposer d'eux.
Au bruit des portes barricadées et à la vue des dlb^.^silions militaires qui rendaient la sortie impossible, Merowig, saisi par le sentiment du danger, demeura pensif e abattu. Cette imagination d'homme du Nord, triste e rêveuse, qui formait le trait le plus saillant de son carac tère, s'exalta peu à peu jusqu'au délire; il fut obsédé par des pensées de mort violente et d'horribles images de tortures et de supplices. Une profonde terreur du sort qui lui était réservé s'empara de lui avec de telles angoisses, que, désespérant de tout, il ne vit de recours que dans h suicide. Mais le courage lui ^manquait pour se frappe lui-môme, il eut besoin d'un autre bras que le sien, ei, s adressant à son frère d'armes : « Gaïlen, dit-il, jusquV^
présent nous n'avons eu qu'une âme et qu'une penser « ne me laisse pas, je t'en conjure, à la merci de m< « ennemis; prends une épée et tue-moi. » Gaïlen, av. l'obéissance d'un vassal, tira le couteau qu-'il portait à l ceinture, et frappa le jeune prince d'un coup mortel. Lu roi Hilperik, qui arrivait en grande hâte pour s'emparer de son fils, ne trouva de lui qu'un cadavre. Gailen fe pris avec les autres compagnons de Merowig; il avait ten à la vie par un reste d'espérance ou par une faiblesse mex^ plicable. Il y eut des personnes qui mirent en doute la vérité de quelques-uns de ces faits, et crurent que Fredegonde, allant droit au but, avait fait poignarder son beau^ fils, et supposé un suicide pour ménager les scrupults
paternels du roi. Au reste, les traiteiiients affreux que subirent les compagnons de Merowig semblèrent justifier ses pressentiments pour hii-môme et ses terreurs anticir pées. Gaïien périt mutilé ae la manière la plus barbare; on lui coupa les pieds, les mains, le nez et les oreilles; Grind eût les memibres brisés sur une roue qui fut élevée en Fair ^t où 11 expira; Gaukil le plus âgé des trois, fui moins malheureux; on se contenta de lui trancher la i-;..
Mnsi Merowig porta la peine de sa déplorable intimité ttv^ec le meurtrier de son frère, et Gonthramn-Bose devint pour la seconde fois Finstrument de cette destinée de mnVi 'qui pesait sur les fils de Hilperik. Il ne sentit pas sa conscience plus chargée q^u'auparavant, et, comme l'oiseau de proie qui revient a;U nid après avoir terminé sa chasse, il s'inquiéta de ses deux filles qu'il avait laissées à Poitiers. En effet, cette ville venait de retomber an pouvoir •du roi de Neustrie; ie projet ée conquête suspendu par la victoire de Mummolus avait été repris après un an d'interruption, et Desiderius, à la tête d'une armée nomb)^cris(\ menaçait de nouveau toufe l'Aquitaine. Ceux qui s'étaienl le plus signalés par leur fidélité au roi Hildebert, ou contre l^-^quels le roi Hilperik avait quelques griefs particuliers, ( -lient arrêtés dans leurs maisons, et dirigés sous escorte vars le palais de Braine. On avait vu passer ainsi, sur la route de Tours à Soissons, ie Romain Ennodius, comte de Poitiers, coupable d'avoir voulu défendre la ville, et le Frank Dak, fils de Dagai^ik, qui avait essayé de tenir la campagne comme chef de partisans. En de pareilles circonstances, un retour à Poiitiers était pour Gonthramn- Bose une entreprise singulièrem.ent périlleuse; mais il ne calcula pas cette fois, et résolut de mettre à tout prix ses filles hors du danger d'être enlevées de leur asile. Accompagné de quelcîues amis, car il en trouvait toujours malgré ses trahisons multipliées, il prit le chemin du Midi par la route la plus sûre, parvint à Poitiers sans accident, et réussit avec non moins de li)onheur à faire sortir ses deux filles de la basilique de Baint^Hilaire. Ce n'était pas tout, il fallait s'éloigner au plus vite et gagner promptement un heu où nulle poursuite ne fût plus à craindre; Gonthramn fit ses amis, sans perdre de temps. remont>èrent à cheval, Bt sortirent de Poitierr^ par la porte qui s'ouvrait su¥ le i^hemin de Tours.
Ils marchaient près du chariot couvert qui portait les deux jeunes filles, armés de poi^mards et de courtes lan-
TROISIEME RÉCIT
3es, équipage ordinaire des voyageurs Içs piuF pacifiques^ A peine avaient-ils fait quelque^ centaines dr pas sur la route, qu'ils aperçurent doj cavaliers qui venaient audevant d'eux. Les deux truii-eb firent Jialle, afln de se reconnaître, et celie de Gontliia.na-Bose se mit en défense, car les gens qu'elle voyait en face d^elle étaient des ennemis. Ces gens avaient p • un certain Drakolen, partie san très actif du roi ù. .e, et qui justement revenait du palais de Braioe, oa U avait conduit le fils de Dagarik et d'autres captifs les mains liées derrière le dos, Gonthramn sentit qu^i fallait se battre; mais, avant d'en venir aux mains, essaya de parlementer. Il détaciia vers Drakolen un de ses aiv i donnant les instructions suivantes : « Va, et u : Oxi mon nom : Tu sais « qu'autrefois il y a eu la» -;ie entre nous, je te prie « donc de me laisser le pass -e Lore; prends ce que tu « voudras de mes effets, je t abandonne tout, îusqu'à res- « ter nu; mais que je puiohe me rendr3 a^^eo mes filles « où j'ai l'intention d'aller. » *
En entendant ces paroles, Drakolen, qui se croyait le plus fort, fit un éclat de rire, et, montra^^t un paquet de cordes suspendu à Tarçon de sa selle, il dit au messager : Voici la corde avec laquelle j ai lié les autres coupables que je viens de mener au l'ui, elle servira pour lui. » • Aussitôt, donnant de l'éperon à son cheval, il courut sur (îonthramn-Bose, et lui porta un coup de lance; mais ce ('()up fut mal dirigé, et le fer de la lance, se détachant du hois, tomba à terre. Gonthramn saisit le m.oment avec résolution, et, frappant Drakolen au visage, il le fit chanceler sur les arçons; un autre le renversa et l'acheva d'un coup de lance à travers 'les cules. i^es Neustriens, voyant leur ••hef mort, tournèrent bride, H Gonthramn-Bose se remit
n route, non sans avoir soigneusemp^^ ^^'^rjjllé le cada-
re de son ennemi.
Après cette aventure, le duc Gonthraum cuemina tranjuillement vers l'Austrasie. Arrivé à Metz, il reprit la vie le grand seigneur frank, vie d'indépendance farouche lésordonnée, qui n'avait rien de la dignité du patrici-i;- .)main, rien des mœurs chevaleresques des cours féodales, (/histoire dit peu de choses de lui durant un intervalle do trois années; puis, tout d'un coup, on le voit à Gonstanlinople, où il paraît avoir été conduit par son humeurinquiète et vagabonde. C'est dans ce voyage que, par son entremise, fut nouée la grande intrigue du siècle, une
itrigue qui remua -îa Gaule entière, et dans laquelle refont de rivalité des Franks-Austrasiens contre leurs frères de Fouest flt alliance avec la haine nationale des Gaulois méridionaux, pour la destruction des deux royaumes dont Soîss v^s et Chalon-sur-Saône étaient les capitales.
QUATRIEME RECIT
Histoire de Prœtextatus, évêque de Rouen * (577-586)
Pendant que le fi'ls du roi Hilperik, sans asile dans le royaume de son père et dans le royaume de son épouse, «.-rrait à travers les bruyères et les forêts de la Gham- %a^ne il n'y avait guère en Neustrie quMn seul homme quî eût le courage de se dire hautement son ami. C'était révêque de Rouen Prœtextatus qui, depuis le jour ou il avait tenu le jeune prince sur les fonts de baptême, s'était lié à lui d'un de ces attachements dévoués, absolus, irréfléchis, dont une mère ou une nourrice semble seule capable. L'entraînement de sympathie aveugle qui lavait conduit à favoriser, en dépit des lois de Téghse, la passion de Merowig pour la veuve de son oncle ne fit que s'accroître avec les malheurs aui furent la suite de cette passion inconsidérée. Ce fut au zèle de P^^f.^^tatus que selon toute probabilité, le m ri de Brunehi de dut le. secours d'argent au moyen de nels il parvmt a s echapper de la basilique de Sa^M-Marli • de Tours et à gagner la frontière d'Austrasie. , . . .
A la nouvelle du mauvais si ces de cette évasion levo^ que ne se (.écouragea point: .u f ^^^^^^^5^.'^. ISf d'efforts pour procurer des r s et un asile au fugi il ôoni ïl éteit le père selon la ngioii, et que son propre 'ère persécutait. Il prenait pc Je soin dissimuler ses Sentiments, et des démarches - lui semblaien .n de^ o . iS m homme tant soit peu co. .idérable parmi les Fran.s
QUATRIÈME RÉCIT
qui habitaient soi; vn.v.ii •
:u'i2 entretînt lor,,., ï/:^^ , f'^'^-
:iei-owig, soUicitaut ^v-r^ inVtJ "Uoriunes de
p appui. Ces paroles étaient une S t rlT'°'' Jans sa simplicité de cœur .i po, ii -v, refram que,.
> tous ses discours S ir^ 'piv. ,^ ' "'^''"'''^ 'n"^ ^i'
laelqae homme oui^s^m ou ne e*'' il .''^"^^ P''*"^''"' •endre au double en 1 f.i^lt; «"'Pi-e«sail de le lu,
^ideàMerowin'de li r/.'e^^^^ '^^ » e«
7,^ ie.s.er iideie aans sa détresse
Comme l'évêquè de Rouen sàrdm no,, h ''^''^^^s^-
u 11 fallait prendre, il s'abandonnait aux conseils e -i la direction de Fredegonde. Depuis le jour oH !ff.î parvenu à séparer l'un de l autre Alerowig erBrunel ide avait presque pardonné à Pévêque Prœteltatus™Sk- !ion de leui, mariage; mais Fredegonde, moins oubSse
moment tL^r' ^'"^ P^^^^^"^ ^ rintfrêt du i ni '"^"^'^ ^^'^^'^""^ ^'^"^ haine profonde,
d une de ces naines qui, pour elle, ne finissaient qu'avec la vie de celui qui avait eu le malheur de les exciter Sai- ' sissant donc 1 occasion, elle persuada au roi de traduire Prœtextatus devant un concile d evêques comme coupable de lese-majesté selon la loi romaine, et de requérir tout au moins, le châtiment d3 son infraction aux canons de J église, si l'on ne parvenait pas à lui trouver d'autre line.
Proitextatus fut arrêté dans sa maison et conduit à la -idence royale, pour y subir un interrogatoire sur les unis qui lui étaient imputes, et sur ses relations avec la reine Brunehilde depuis le joi;r où elle était partie de Rouen pour retourner en Austrasie. Les réponses de l'éveque apprirent qu'il n'avait pas entièrement rendu h cette reme les effets précieux queiîe lui avait confiés h son départ; qu'il lui restait encore deux ballots remplis d'étoffes et de bijoux, qu'on évaluait à trois mille sous d'or, et,
RÉCITS DES TEMPS MÉilOVÎNGIExNS
de plus, un sac de pièces d'or au nombre d'environ deux mille. Joyeux d'une pareille découverte plus que de toutô autre information, Hilperik s'empressa de faire saisir ce dépôt et de le confisquer à son profit; puis il relégua Preetextatus loin de son diocèse et sous bonne garde jusqu'à la réunion du synode qui devait s'^sgïi.iiolêr pour le juger.
Des lettres de convocation, adressées à tous les évêques lu royaume de Hilperik, leur enjoignirent de se rendre à Paris dans les derniers jours du printemps de Tannée 577. Depuis la mort de Sigliebert, le roi de Neustrie regardait Dette ville comme sa propriété, et ï]^ tenait plus aucun compte du serment qui lui en interdisait l'entrée. Soit que réellement il craignît quelque entreprise de la part des partisans secrefs de Bruneiulde et de Merowig, soit pour faire plus d'impression sur l'esprit des juges de Preetextatus, il fit le voyage de Soissons à Paris, accompagné d'une suite tellement nombreuse qu'elle pouvait passer pour une armée. Cette troupe établit son bivou?'^ aux portes du logement du roi; c'était, selon touta apparence, l'ancien palais impérial dont les bâtiments s'élevaient au sud de la cité de Paris sur la rive de la S ^ine. Sa façade orientale bordait la voie romaine qui, partan : du petit pont de la Cité, se dirigeait vers le midi. Devant la principale entrée, une autre voie romaine tracée vers l'orient, mais tournant ensuite au sud-est, conduisait, à travers des champs de vigne, sur le plateau le plus élevé de la colline méridionale. Là se trouvait une église dédiée sous riDYOcation des apôtres saint Pierre et saint Paul, et qui fut choisie pour salle d'audience synodale, probablement h cause de sa proximité de l'habitation rûr:^b du can-
: : rient des troupes.
église, bâtie depuis un demi-siècle, renfermait les
. li^edux du roi Chlodowig, de la reine Ghlothilde et de ;airite Genovefe ou Geneviève. Chlodowig en avait ordonné a construction, à la prière de Ghlothilde, au moment de son départ pour la guerre contre les Visigoths; arrivé sur. ' '^-in désigné, il avait lancé sa hache droit devant lui, un jour on pût mesurer la force et la portée de son ]-ia6 par îa îongiieur de l'édifice. C'était une de ces basiii crues du v« et du vi^' siècle, plus remarquables par la richesse de leur décoration que par la grandeur de leurs proportions architectoniques, ornées à l'intérieur de colon- " ' le mosaïques et de lambris peints et dorés,
et ^ rextériear d'un toit de cuivre et d^in portiane le portique de l'église de Saint-Pierre consistait er^ ro s Ilenés appliquées, Tune à la face antérieure du Mi^^Tent les deux autres à ses faces latérales. Ces galeries Trtoute leur longueur, étaient décorées de peintures à fre aue représentant les quatre phalanges des saints de rancfennp et de la nauvelle loi. les patr^rches, les prophète, les martyrs et les confesseurs. ^pucies. jes
^Zf. /f ,.<iétails que foiu-nissent les documents originaux sur le heu ou s'assembla ce concile, le cinquième de ceux qui furent tenus à Paris. Au jour fixé ?ar les lettres de convocation, quarante-cinq évêques se réunirent dans a basilique de Saint-Pierre. Le roi vint, de son coté a leghse; il - entra accompagné de quelques-uns de ses Jeudes armés seulement de leurs épées; et la foule des Franks, en complet <^qmpage de guerre, s'arrêta sous Je portique, dont elle occupa toutes les avenues. Le chœur de la basilique formait, selon toute probabilité, l'enceinto réservée pour les juges, le plaignant et Paccusé: on v voyait figurer, comnie pièces de conviction, les deux balots et le sac de pièces d'or saisis dans la maison de Prœ- :extatus. Le roi, à son arrivée, les fit remarquer aux évéjues en leur annonçant que ces objets devaient jouer un ^/•and rôle -dans la cause qui allait se débattre. Les membres du synode, venus soit ^es villes qui formaient primitivement le partage du roi Hilperik, soit de celles qu'il avait conquises depuis la mort de son frère, étaient en partie Gaulois et en partie Franks d'origine. Parmi les premiers, de beaucoup les plus nombreux, se trouvaient •'^.régoire. évéque de Tours, Félix de Nantes. Domnolus du Mans, Honoratus d'Amiens, ^]therius de Lisieux et Pappolus de Chartres. Parmi les autres on voyait Raghenemod. évéque de Paris, Leudowald de Bayeux. Romahalre de Coutances, Marowig de Poitiers. Malalf de Senhs et Berthramn de Bordeaux; ce dernier fut. à ce qu'il semble, honoré par ses collègues de la dignité et des fonc lions de président.
C'était un homme dv. liaule naissance, proche paren( des rois par sa mère Ingheltrude, et devrai! à cette parenté un immense crédit et de grandes richesses, il alïectciit la politesse et l'élégance- des mœyrs romain . irnait à se
montrer eu public dans un char à quatr v. escorté
par les jeunes clercs de son église, comr..^.; i i.airon enouré de ses clients. A ce goût de luxe el rie pompe sé<
^latoi'Iaîe, l'évêque Berthramn joignait le goût de la poésie ôt composait des épigrammes latines qiril offrait avec assurance à l'admiration des connaisseurs, quoiqu'elles fus* sent pleines de vers pillés et de fautes contre la mesure. ?lus insinuant et. plus adroit que ne l'étaient d'ordinaire^ "es gens de race germanique, il avait conservé de leur i'aractrre le penchant à la débauche sans pudeur et sans relenue. A l'exemple des rois ses parents, il prenait des servantes' pour concubines, et, non content de cela, il cherchait des maîtresses parmi les femmes mariées. Il passait pour entretenir un commerce adultère avec la reine Fredegonde, et soit pour cette raison, soit pour une autre cause, il avait épousé, de la manière la plus vive, les ressentiments de cette reine contre l'évêque de Rouen. Engénéral, les prélats d'origine franke, peut-être par l'habitude du vasselage, inclinaient à donner gain de "cause au roi en sacrifiant leur collègue. Les évêques romainsavaient plus de sympathie pour l'accusé, plus de sentim-^nt de la justice et plus de respect pour la dignité de leur ordre; mais ils étaient effrayés par l'appareil mihtaire dont le roi Hilperik s'entourait, et surtout p'ar la présence de Fredegonde, qui, se défiant, comme toujours, de Vliabileté de son mari, était venue travailler elle-mêm.e h l'accomplissement de sa vengeance.
Lorsque l'accusé eut été introduit, et^que l'audience fut ouverte, le roi se leva, et, au lieu de s'adresser aux juges, apostrophant brusquement son adversaire : « Evêque, lui « dit-il, comment t'es-tu avisé de marier mon ennemi « Merowjg, lequel aurait dû n'être que mon fds, avec sa (■ tante, je veux dire avec la femme de 'son oncle? Est-ce « que tu ignorais ce que les décrets des canons ordonnent
à cet ég'^d? Et non seulement tu es convaincu d'avoir ■ failli en .ela, mais encore tu as comploté avec celui dont < je parl^, et distribué des présents pour me faire assassi» « ner. Tu as fait du fils un ennemi de son père; tu 9h '< séduit le peuple par de l'argent, afin que nul ne me ga^^- <■ dât la fidélité qui m'est due; tu as voulu livrer iî « royaume entre les mains d'un autre... » Ces derniers mots, prononcés avec force au milieu du silence généi )1, parvinrent jusqu'aux oreilles des guerriers franks qui, on station hors de l'église, se pressaient par curiosité le long^ des portes qu'on avait fermées dès l'ouverture de la séance. A la voix du roi qui se disait trahi, cette multitude armée répondit aussitôt par un murmure d'indignation et par des
QUATRIÈME RÉCIT
.Tis de mort contre le traître; puis, s'exaltant jusqu à la fureur, elle se mit en devoir d'enfoncer les portes pour faire irruption dans Péglise et en arracher l'évêque afin de le lapider. Les membres du concile, épouvajités par ce tumulte inattendu, quittèrent leurs places, et il fallut mie le roi lui-même se portât au-devant des assaillants pour les apaiser et les faire rentrer dans l'ordre.
L'assen-bT^e ayant repris assez de calme pour que l'audience continuât, la parole fut donnée à l'évêque de Rouen pour sa justification. Il ne lui fut pas nossible de se disculper d'avoir enfreint les lois canonique^ dans la célébration du mariage; mais il nia formellement les faits de complot . et de trahison que le roi venait de lui imputer. Alors Hilperik annonça qu'il avait des témoins à faire entendre et •ordonna qu'ils fussent introduits. Plusieurs hommes d'origine franka comparurent, tenant à la main différents objets de prix qu'ils mirent sous les yeux de l'accusé en lui disant : « Reconnais-tu ceci? voilà ce que tu nous as donné Ci p'^r que nous promissions fidélité à Merowig. » L'évêque, •a-ans se déconcerter, répliqua : « Vous dites vrai, « je vous ai fait plus d'une fois des présents, mais ce ".n'était pas afin que le roi fût chassé de son royaume.
Quand vous veniez m'offrir un beau cheval ou quelque t autre chose, pouvais-je me dispenser de me montrer « aussi généreux que vous-mêmes, et de vous rendre don « pour don? » Il y avait bien sous cette réponse un peu de réticence, quelque sincère qu'elle fût d'ailleurs; mais la réalité d'une proposition de complot ne put être établie par des témoignages valables. La suite des débats n^mena aucune preuve à la charge de l'accusé; et le roi, mécontent du peû de succès de cette première tentative, fit lever la séance et sortit de l'église pour retourner à son logement. Ses leudes le suivirent, et les évêques allèrent ous ensemble se reposer dans la sacristie. ^ Pendant qu'ils étaient assis par groupes, causant famiîièrement, mais avec une certaine réserve, car ils se défiaient les uns des autres, un homme que la plupart d'entre eux ne connaissaient que de nom, se présenta sans être attendu. C'était Aëtius, Gaulois de naissance et archidiacre 'le l'église de Paris. Après avoir salué les évêques, abordant avec une extrême précipitation le sujet d'entretien ]e plus épineux, il leur dit : « Ecoutez-moi, prêtres du i- « gneur qui êtes ici réunis, l'occasion actuelle est grande < et importante pour vous. Ou vous allez vous honorer de
« r éclat fWiv. •. .: renommée, ou bien vous allez perdre « dan^ ropinioTi de [ont le monde le titre de ministres de 0 Dieu. Il s'agit de choisir; montrez-vous donc judicieux « et fermes, et ne laissez pas périr votre frère. » Cette alIooutiOD fut suivie dam profond silence; les évêques, ne sachant s'ils avaient devant eux un provocateur envoyé par P'r'pdegonde. ne répondirent c{u'en posant le doigt sur leurs s en signe de discrétion. Ils se rappelaient avec ter-' j , ]es cris féroces des guerriers franks, et les coups de leurs haches d'armes retentissant contre les portes de ré,2'];-''\ Presque tous, et les Gaulois en particulier, trémie se voir signalés comme suspects à la loyauté ii^i-' de ces fougueux vassaux du roi; ils -^estèrent imm ' comme stupéfaits sur leurs sièges.
M;.i- ^ ; .;uire de Tours, plus fort de conscience que les autres, et indigné de cette pusillanimité, reprit pour son compte la harangue et les exhortations de Farehidiacre Aëfiuc. < Je vous en prie, dit-il, faites attention à mes pa- « rôles, très saints prêtres de Dieu, et surtout vous qui « êtes admis d'une manière intime dans la familiarité du <i roi. Donnez-lui un conseil pieux et digne du caractère « sacerdotal; car il est à craindre que son acharnement « contre un ministre du Seigneur n'attire sur lui la colèi r « divine, et ne lui fasse perdre son royaume et sa gloire. » Les" évoques franks, auxquels ce discours s'adressait d'une manière spéciale, restèrent silencieux comme les autres et Grégoire ajouta d'un ton' ferme : « Souvenez-vous, me.- « seigneurs et conîrères, des paroles du prophète, qui dit : « Si la sentinelle, voyant venir l'épée, ne -m. - v ' i! v < la trompette, et que l'épée vienne et oie « qu'un, je redemanderai le sang de cet hou^uic a ia ; « tinelle. Ne gardez donc point le silence, mais par; « haui, et mettez devant les yeux du roi son Injustice, t' « peur qu'il ne lui arrive malheur, et que vous n'en soye:--: « responsables. •> L'évêque s'arrêta pour attend?' • ■ réponse, mais aucun des assistants ne répondit ri s'empressèrent de quitter la place, les uns pour ùcnl r toute part d^^ complicité dans de semblables propos, ei mettre h de l'orage qu'ils croyaient déjà vrv- -
dre sur ^e leur collègue, les autres, cornu
thramn et 1> ' lOd, pour aller faire leur cour au i..]
et lui porter rv elles.
Hilperik ne tarda pas à être informé en détail de tout ce qui venait d'avoir lieu. Ses flatteurs lui dirent qu'il n'avait
QUATRIÈME RÉCIT
pas dans cette affaire, ce furent leurs propres paroles, ae plus grand ennemi que révoque de Tours. Aussitôt le roi saisi de colère, dépêcha un de ses courtisans pour aller i^i toute diligence chercher i'évêque et le lui amener. Grégc-ir'. obéit et suivit son conducteur d'un air tranquille et assuré 11 trouvr^^ ■"^i hors du palais, sous une huUe construite en brancnu s, au milieu des tentes et des baraques de ses soldats. Hiloerik se tenait debout, ayant à sa droite Bertln^amn, l'évéque de Bordeaux, et à sa gauche Raghenemod, révôque de Paris, qui, tous les deux, venaient de jouer contre leur collègue le rôle de délateurs. Devant eux était un large banc couvert de pains, de viandes cuites et de différents mets destinés à être offerts à chaque nouvel arrivant; car l'usage et une sorte d'étiquette voulaient que personne ne quittât le roi, après une visite, sans prendre quelque chose à sa table.
A la vue de l'homme qu'.x avciri mandé dans sa colère, et dont il connaissait le caractère inflexible devant la menace, Hilperik se composa pour mieux arriver à ses fms, et affectant, au lieu d'aigreur, un ton doux et facétieux : « 0 évôque, dit-il, ton devoir est de dispenser la justice à tous, et voilà que je ne puis l'obtenir de toi; au lieu de « cela, je le vois bien, tu es de connivence avec l'iniquité, u et tu donnes raison au proverbe : Le corbeau n'arrache M point l'œil au corbeau. » L'évôque ne jugea pas convenable de se prêter à la plaisanterie; mais avec ce respect traditionnel des anciens sujets de l'empire romain pour Ir puissance souveraine, respect qui, du moins chez lui, n'excluait ni la dignité personnelle, ni le sentirneuî do l'indépendance, il répondit gravement : « Si quelqu'un <irnous, ô roi, s'écarte du sentier de la justice, il peul cU'e . corrigé par toi; mais si c'est toi qui es en faute, qui esl- « ce qui te reprendra? Nous te parlons, et si tu le veux, •« tu nous écoutes; mais si tu ne le veux pas, qui te condamnera? celui-là seul qui a prononcé qu'il éîait la iustice même. » Le roi l'interrompit et répliqua : • f.: in:^fi''o ie l'ai trouvée auprès de tous, et ne puis la trouvr-r niiprès de toi; mais je sais bien ce que je ferai pom nue tu sois noté parmi le peuple, et que tous sacnenr nue lu es un homme injuste. J'assemblerai les habitants . de Tours, et je leur dirai : Elevez la voix contre Grégoire, et criez qu'il est injuste et ne fait justice a per- ' >.s]r " et pendant qu'ils crieront ainsi, j'ajouterai : Moi r c:uis roL \^^. \e puis obtenir justice de lui, comment,