L'HISTOIRE DE FRANCE
Opinions traditionnelles sur nos origines nationales et sur la eonsiitation primitive de la monarchie française. — Elles sont diverses, an moyen âge, ehez les diffêrentes classes de là itatioh. — La science les modifie et les transforme. — Naissance des systèmes historiques. — Système de François Hotmah. — Sa popularité durant le xvi« siède. — Travail d'Adrien de Talois sur Thistoire de la dynastie inérovingienné. — Système de l'origine gauloise des Franks. — Causes de la vogue dont il jouit soQS le règne de Louis XIV. — Il est combattu en Allemagne par la science et par l'esprit de nationalité. — Opinion Ab Fréret. — La (inesiiett de l'origine des Franks est résolue par Itti d'une Inanière déûnttivfe.
L'histoire nationale est, pour tous les hommes du même pays, une sorte de propriété commune ; o*est une portion du patrimoine moral que chaque génération qui disparaît lègue à celle qui la remplace ; aucune ne doit la transmettre telle qu'elle l'a reçue, mais toutes ont pour devoir d'y ajouter quelque chose en certitude et en clarté. Ces progrès ne sont pas seulement une œuvre littéraire noble et glorieuse, ils donnent sous de certains rapports la mesure de la vie sociale chez un peuple civilisé ; car les sociétés humaines ne vivent pas uniquement dans le présent, et il leur importe de savoir d'où elles viennent pour qu'elles puissent voir où elles vont. D'où venons-nous, où allonsnous? Ces deux grandes questions, le passé et l'avenir politiquesy nous préoccupent maintenant; et, à ce qu'il semble, au même degré $ moins tourmentés que nous de la
i6 CHAPITRE PREMIER.
seconde , nos ancêtres du moyen âge Tétaient parfois de la première ; il y a bien des siècles qu'on tente incessamment de la résoudre y et les solutions bizarres , absurdes , opposées Tune à l'autre ^ n*ont pas manqué» Le premier coup d'œil de celui qui étudie sérieusement et sincèrement notre histoire doit plonger au fond de ce chaos de traditions et d'opinions discordantes, et chercher par quelles transformations successives , par quelles fluctuations du faux au vrai, de Thypothèse à la réalité, la notion des origines de la société française a passé , pour arriver jusqu'à nous.
Lorsque le mélange des différentes races d'hommes que les invasions du v* siècle avaient mises en présence sur le sol de la Gaule fut accompli et eut formé de nouveaux peuples et des idiomes nouveaux , lorsqu'il y eut un royaume de France et une nation française , quelle idée cette nation se fit-elle d'abord de son origine? Si l'on se place au xii** siècle et qu'on interroge la littérature de cette époque , on verra que toute tradition de la diversité des éléments nationaux , de la distinction primitive des conquérants et des vaincus , des Franks et des Gallo- Romains, avait alors disparu. Le peuple mixte issu des uns et des autres semblait se rattacher exclusivement aux premiers qu'il appelait comme lui Français, le moi franc, dans la langue vulgaire, n'ayant plus de sens ethnographique. Les circonstances et le caractère de la conquête, les ravages, l'oppression, la longue hostilité des races , étaient des souvenirs effacés; il n'en restait aucun vestige, ni dans les histoires en prose ou en vers , ni dans les récits romanesques, ni dans les contes du foyer. Le catholicisme des Franks avait lavé leur nom de toute souillure barbare. Les destructions de villes, les pillages, les massacres, les martyres, arrivés durant leurs incursions ou à
leur premier établissement, étaient mis sur le compte d'Attila y des Vandales ou des Sarrasins. Les légendes et les vies des saints ne présentaient aucune allusion à cet égard, si ce n'est dans leur rédaction la* plus ancienne, la plus savante, la plus éloignée de rintelligence du peuple et de la tradition orale.
Ainsi la croyance commune élait que la nation française descendait en masse des Franks ; mais les Franks , d'où les faisait-on venir? On les croyait issus des compagnons d'Ënée ou des autres fugitifs de Troie, opinion étrange, à laquelle le poème de Virgile avait donné sa forme, mais qui, dans le fond, provenait d'une autre source , et se rattachait à des souvenirs confus du temps où les tribus primitives de la race germanique firent leur émigration d'Asie en Europe, par les rives du Pont-Euxin. Du reste, il y avait, sur ce point, unanimité de sentiment ; les clercs et les moines les plus lettrés, ceux qui pouvaient lire Grégoire de Tours et les livres des anciens, partageaient la conviction populaire, et vénéraient, comme fondateur et premier roi de la nation française. Francien, fils d'Hector».
Quant à l'opinion relative aux institutions sociales, à leurs commencements, à leur nature, à leurs conditions nécessaires, elle était loin d'être, à ce degré, simple et universelle. Chacune des classes de la population, forte* ment distincte des autres, avait ses traditions politiques et, pour ainsi dire , son système à part , système confus, incomplet, en grande partie erroné, mais ayant une sorte de vie , à cause des passions dont il était empreint et des sentiments de rivalité ou de haine mutuelle qui s'y ralliaient. La noblesse conservait la notion vague et mal
I Chroniques de Saint-Denis, dans le Recueil des Historiens de Ja France et des Gaules, t. III ,' p. 155.
formulée d'une conquête territoriale faite jadis, à profit conomun^ par les rois et par ses aîeux^ et d'un grand partage de domaines acquis par le droit de l'épée. Ce souvenir d'un événement réel était rendu fabuleux par la fàiisse couleur et la fausse date prêtées à l'événement. Ce n'était plus rintrusion d'un peuple barbare au sein d'un pays civilisé, mais une conquête douée de tous les caractères de grandeur et de légitimité que concevait le moyen âge, faite, non sur des chrétiens par une nation païenne, mais sur des mécréants par une armée de Bdèles, suite et tîouronnement des victoires de Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne sur les Sarrasins et d'autres peuples ennemis delà foi^ Au xii** siècle et plusieurs siècles après, les barons et les gentilshommes plaçaient là rorigine des fiefs et des privilèges seigneuriaux. Ils croyaient , selon une vieille formule de leur opinion traditionnelle, qu'après avoir purgé la France des nations barbares qui l'habitaient, Charlemagne donna toutes les terres du pays à ses compagnons d'armes, à Tun mille arpents, à l'autre deux mille, et au reste plus ou moins, à charge de foi et d'hommage *.
A cette tradition de conquête et de partage, se Joignait une tradition de jalousie haineuse ôoutre le clergé , qui, disait-on, s'était glissé d'une manière fiirtive parmi les conquérants^ et avait ainsi usurpé une part de possessions et d'honneurs. La rivalité du baronnage et de l'ordre ecclésiastique pouvait se présenter comme remontant de siècle en siècle jusqu'au cinquième , jusqu'à la grande querelle qui , dès la conversion des guerriers ft*anks au christianisme , s'était élevée entre eux et le clergé gallo-
1 Histoire générale des rois de France, par Bernard de Girard, seigneur du Huillan, édition de 1576, 1. 1, p. S39. 3 Ibid.
roniâin. L'objet de cette vieille lutte était toujours ie même , et sa forme avait peu changé. Il en reste un ou'>^ rieux monument dans les chroniques du xui^ siècle $ c'est |l'acte d'une confédération jurée ^ en iUl , pal* les hauts barons de France, pour la ruine des justices cléricales en matière civile et criminelle* Le duc de Bourgogne et les comtes de Bretagne, d'Angouléme et de Saint-Pol, étaient les chefs de cette ligue , dont le manifeste , portant leurs sceaux, fut rédigé en leur nom^ On y trouve le droit de justice revendiqué exclusivement comme- le privilège des Ifiis de ceux qui jadis conquirent le royaume , et ^ chose plus bizarre, un sentiment d'aversion dédaigneuse contre le droit écrit, qui semble rappeler que ce droit fut la loi originelle des vaincus du v" siècle. Tout cela est inexact , absurde même quant aux allégations historiques, mais articulé avec une singulière franchise et une rude hauteur de langage :
fi Les clercs, avec leur momerie, ne songent pas que « c'est par la guerre et par le sang de plusieurs que , sous « Charlemagne et d'autres rois, le royaume de France a . « été converti de l'erreur des païens à la foi catholique; « d'abord, ils nous ont séduits par une certaine humilité, <( et maintenant ils s'attaquent à nous , comme des re- « nards tapis sous les restes des châteaux que nous avions «fondés; ils absorbent dans leur juridiction la justice « séculière , de sorte cjue des fils de serfs jugent , d'après 8 leurs propres lois, les hommes libres et les fils des hom- K mes libres, tandis que , selon les lois de J'ancien temps « et le droit des vainqueurs , c'est par nous qu'ils de- ^« vraient être jugés^>. A ces causes, nous tous, grands
' Quia clericonim superelitio, non atlendens quod beills etquorumclain languine, sub Carolo Magno et aliU, regnum Franeite deerrore genUlium adfldeni cathoiieam sitconversum, primo quadum humUitale nos seduxit, quasi vulpcs ie nobis oppoueBles ei ipsorum castrorum reliquiis, qu«e a
a du royaume, considérant que ce royaume a été acquis a non par le droit écrit et par l'arrogance des clercs, mais « à force de fatigues et de combats , en vertu du présent a acte et de notre commun serment, nous statuons et orc( donnons que , désormais , nul clerc ou laïque n'appelle a en cause qui que ce soit devant le juge ecclésiastique a ordinaire ou délégué , si ce n'est pour hérésie , mariage « ou usure, sous peine de perte de tous ses biens et de a mutilation d'un membre '.En outre, nous députons cer- « taines personnes chargées de l'exécution de celte ord donnance, afm que notre juridiction , près de périr , se «t relève, et que ceux, qui, jusqu'à ce jour, sont devenus a riches de notre appauvrissement , soient ramenés à l'é- (( tat de la primitive Église , et que , vivant dans la cona templalion, pendant que nous, comme il convient, nous « mènerons la vie active , ils nous fassent voir les mira- « des qui, depuis longtemps, se sont retirés du siècle^. » Outre la maxime du droit de justice inhérent au domaine féodal , une autre maxime qui se perpétuait parmi la noblesse, était celle de la royauté primitivement élective et du droit de consentement des pairs et des grands du royaume, à chaque nouvelle succession. C'est ce
nobis htibuerant fundamentiim : jurisdictionem secularium sic absor^ bcnt, ut fllii sorvorum secundum leges suas judiccRt liberos et niios liberorum , quamvis, secundum legcs priorum et leges triumpbatorum , deberent a nobis poiius judicari... ( Matlei WestmonaRtrriensis Flores historiarum, éd. 4601, p. 333.) — Matiei Parisicnsis, Historia Anglise major, t. II» p. 720, éd. London. — Il y a quelques yarianles entre les deux textes.
> Nos omnes regni majores, attente animo percipientes quod regnum non per jus scriptum nec per clrricorum arrogantiam» sed per sudores bcllicos fucTît adquiâitum, prœsenU decreto, omnium juramcnto, statuimus et sancimus... (Mattei Paris. Ilist.- Angliae major, p. 333.)
> et sic jurisdictio nostra ressuscitata respiret, et ipsi hactenus ex nostra depauperalione ditati... reducanlur ad statum ecclesiœ primitivœ et, in contemplatione viventes, nobis, sicut decet, activara viiam ducentibus ostendant miracula quse dudum a seeculo recesserunt. (Ibîd.)
qu'exprimaient, au xii« et au xm** siècle , les formules du sacre , par le cri : Nous le voulons , not^ (approuvons , que cela soit * ! et quand ces formules eurent disparu, l'esprit en demeura empreint dans les idées et les mœurs des gentilshommes. Tout en professant pour le roi un dévouement sans bornes, ils se plaisaient à rappeler en principe le vieux droit d'élection et la souveraineté nationale. Dans le discours de l'un d*eux aux États Généraux de 1484, on trouve les paroles suivantes : a Gomme Thistoire le (( raconte et comme je Tai appris de mes pères, le peuple, van commencement; créa des rois par son suffrage^. » Aux mêmes souvenirs, transmis de la même manière , se rattachait encore le principe fondamental de l'obligation, pour le roi, de ne rien décider d'important sans l'avis de ses barons, sans le concours d'une assemblée délibérante, et cet autre principe , que l'homme franc n'est justiciable que de ses pairs, et ne peut être taxé que de son propre consentement , par octroi libre, non par contrainte. Il y avait là un fond d'esprit de liberté politique, qui n'existait ni dans le clergé ni dans la bourgeoisie; il y avait aussi un sentiment d'affection pour le royaume de France, pour le pays natal dans toute son étendue, que n'avaient, au même degré, ni l'une ni l'autre de ces deux classes. Mais c'était un amour de propriétaire plutôt que de citoyen.
> Post, milites et populi, tam majores qunm minons, uuo ore consentienles, laudaverunt ter proclumantes : Laudamm, votumus, fiai. (Coronalio Pliilippi primi, apud Script, rcr. gailic. et franc, 1. XI, p. 33.) — Ipseautcm episcopus affalur populum si tali principi ac rcclori se sut)jicerc ... velint, tune crgo a circumsiantc clcro et populo unanimltcr dicatur : Fiat, fiat^ amen, (D. Martenne, Amplissima coUectio, t. Il, col. 6tl, 612. )
> Historiœ predicant, cl id a majoribus mois accepi: initio, domini reruro populi suffragio , reges fuisse creatos. (Discours de Pliilippe Pot, seigneur de La Roclie, grand sénéchal de Bourgogne , Journal des États Généraux, par Maaselin, p. 146.)
n. CHAPITIIB PREMIER.
qui nV^nibrassait la destifiée, les droits, les intérêts, que d'un petit nombfe de familles, un esprit de conservation aveugle dans ses entêtements, qui s'opiniftlrait pour )e maintien de toute vieille coutume , contre la raison et le bien général; qui^ par exemple, déplorait, comme la ruine de toute franchise et une honte pour le pays, la tentative de substituer au combat judiciaire la procédure par témoins ] « Voua n'êtes plus francs , vous êtes jugés par conquête, dit une chanson du un* siècle. La douce a France , qu'on ne l'appelle plus ûnsi, qu'elle ait nom « pays de sujets, ten*e d'esclavage M... »
La plus nette et la moins altérée des traditions historié ques appartenait à la bourgeoisie, et se conservait isolément dans les grandes villes, jadis capitales de province ou cités de la Gaule impériale. Les habitants de Reims se souvenaient , au xu* siècle , do l'origine romaine de leur constitution municipale; ils disaient avec orgueil que la loi de leur ville, sa magistrature et sa juridiction remontaient jusqu'au temps de saint Remy, l'apôtre des Franks*. Les bourgeois de Metz se vantaient d'avoir usé de droits civils avant qu'il existât un pays de Lorraine , et parmi eux courait ce dicton populaire ? Lorraine est jeune et
* Gent de France, mult estes ébahis!
Je di à touz ceus qui sont nez des fiez :
Se m'aU Dex, franc n'estes vos mes mie, Mult vous a l'en de franchise esloigniez ; Car vous estes par enqueste jugiez.
Douce France, n'apiaut l'en plus ensi , Ançois ait nom le païs aus sougiez , Une terre acuverlie.
(Rec. de chants hist. franc, par Leroux de Lincy. !'« série, p. 2|8. )
* Dummodo eos jure traclaret et legibus vivere paferctur quibus civitas continuo usa est a tempore sancti Remigii Francorum apostoli. (Joannis Sarisberiensis epiatola ad Joannem Piclavensem episcopum, apud Script, rer. gallic. et franc, t. XVI, p. 368.)
MeUaucienmK A Lyon, à Boui^s, à Boulogne, on soutenait qu'il y avail eu , pour la oité , droit de justice et d'administration libre, avant que la France fût en royaume ^. Arles, Marseille , Périgueux , Angoulême, et de moindres villes du Midi , simples châteaux sous Tempire romain y croyaient leur organisation semi-républicaine antérieure à la conquête franke et à toutes les seigneuries du moyen ige. Toulouse , jouant sur le nom appliqué par elle à son corps de magistrature^ se donnait un capitolc, à l'exemple deRome^. Cette conviction de l'ancienneté immémoriale d'un droit urbain de liberté civile et de liberté politique fut le pli^s grand des appuis moraux que trouva la bour* geoisie daqs sa lutte contre Tenvahissement féodal et contre l'orgueil de la noblesse. Partout où elle exista, elle fit naître un vif sentinoent de patriotisme local, sentiment énergique , mais trop borné , qui s'enfermait trop volontiers dans l'enceinte d'un mur de ville , sans souci du pays, et regardait les autres villes comme des États à part^ amis ou ennemis au gré de la ciroonstance et de l'intérêt, Voilà quels étaient, à l'époque du grand mouvement de la révolution communale, Topinion et l'esprit public dans les vieilles cités gauloises , oii , après rétablissement des dominations germaniques, s'était concentrée la vie civile, héritage du monde romain. Cet esprit se répandait, de proche en proche, dans les villes d'une date plus nouvelle,
* Metz usoit jà de droit civile
Avant qu'en Lohereigne y eut bonne ville ; Lohereigne est jeune et Metz ancienne.
(Chronique en vers des antiquités de Metz; Uist. de Lorraine, par D.
Calmet, t. II, preuves, col. cxxiy.)
'Loyseau, Traité des Seigneuries, édition de 4678, p. 401. — Dubos, Histoire critique de rétabliseemcnt de la monarchie française, t. IV, p. 300.
^ Ibid., p. 809. -^ Raynouard, Hisloire du droH municipal, t. II. p. 112, ^9, 359. — Savi^wy* Histoire du droit romaiB au moy«n ftge.
2i CHAPITRE PHEMIEP.
dans'les communes récemment fondées et dans les bourgades affranchies ; il donnait aux classes roturières occupées de commerce et d'industrie ce qui fait la force dans les luttes politiques, des souvenirs , de la fierté et de l'espérance. Quant à la classe des laboureurs, des vilains comme on disait alors , elle n'avait ni droits ^ ni traditions héréditaires; elle ne suivait point dans le passé et ne marquait à aucun événement l'origine de sa condition et de ses misères; elle l'aurait tenté en vain. Le servage de la glèbe 9 de quelque nom qu'on l'appelât , était antérieur sur le sol gaulois à la conquéle des Barbares ; cette conquête avait pu l'aggraver, mais il s'enfonçait dans la nuit des siècles et avait sa racine à une époque insaisissable, même pour l'érudition de nos jours. Toutefois, si aucune opinion sur les causes de la servitude n'avait cours au moyen âge, cette grande injustice des siècles écoulés ^ œuvre dos invasions d'une race sur l'autre et des usurpations graduelles de l'homme sur l'homme , était ressentie par ceux qui la subissaient avec une profonde amertume. Déjà s*élevait, contre les oppressions du régime féodal , le cri de haine qui s'est prolongé , grandissant toujours , jusqu'à la destruction des derniers restes de ce régime. La philosophie moderne n'a rien trouvé de plus ferme et de plus net sur les droits de l'homme, sur la liberté naturelle et Ja libre jouissance des biens communs, que ce qu'entendaient dire aux paysans du xu* siècle, les trouvères, fidèles échos de la société contemporaine :
(( Les seigneurs ne nous font que du mal , nous ne pouce vous avoir d'eux raison ni justice ; ils ont tout, prennent c( tout, mangent tout, et nous font vivre en pauvreté et « en douleur. Chaque jour est, pour nous, jour de peines; c( nous n'avons pas une heure de paix , tant il y a de ser- « vices et de redevances, de tailles et de corvées, de pré-
« v6ts et de baillis *... Pourquoi nous laisser traiter ainsi? a Mettons-nous hors de leur pouvoir, nous sommes des a hommes comme eux , nous avons les mêmes membres, a la même taille , la même force pour souffrir, et nous a sommes cent contre un... Défendons-nous contre les a chevaliers, tenons-tous tous ensemble, et nul homme a n'aura seigneurie sur nous, et nous pourrons couper a des arbres, prendre le gibier dans les forêts et le pois- « son dans les viviers, et nous ferons notre volonté, aux a bois, dans les prés et sur Teau ^. î>
Quoique, dès les premiers temps qui suivirent la conquête des hommes de Tune et de l'autre race , les Franks comme les Galio*Romains , fussent entrés dans les rangs du clergé , lés traditions de cet ordre étaient demeurées purement romaines ; le droit romain revivait dans les canons des conciles et réglait toute la procédure des tribunaux ecclésiastiques. Quant à la nature primitive du gouvernement et à sa constitution essentielle, le clergé supérieur ou inférieur, sauf de rares et passagères exceptions, n'avait qu'une doctrine , celle de rautorilé royale universelle et absolue, de la protection de tous par le roi et par la loi , de l'égalité civile dérivant de la fraternité chrétienne. Il avait conservé sous des formes religieuses, ridée impériale de l'unité de puissance publique, et il la maintenait contre l'idée de la souveraineté domaniale et de la seigneurie indépendante , produit des mœurs germaniques et de l'esprit d'orgueil des conquérants. D'ailleurs, tout souvenir d'un temps où la monarchie gallo-franke avait été une pour tout le pays, où les ducs et les comtes n'étaient que des officiers du prince, n'avait
* Wac(\ Roman de Rou, édiUon de Pluquet, t.'II, p. 303 cl suiv.— Benoit de Saiute-Muure, édiUoD de M. Francisque Michel, t. II, p. 390 et suiv*
* Ibid. —Benoît de Sainte-Maure, loc. cit.
n CHAPITRE PREMIER.
pas entièrement péri pour les hommes lettrés , laïques ou clercs, instruits quelque peu des faits de l'histoire authentique. Au XII® siècle, l'étude scientifique du droit romain vint donner à ces traditions une force nouvelle et fit naître, pour les propager, une classe d'hommes toute spéciale, sortie de ce qu'il y avait de plus romain sur le sol de la Gaule y les grandes villes.
Les légistes, dès qu'ils purent former un corps, travaillèrent, avec une hardiesse d'esprit et un concert admirables , à replacer la monarchie sur ses anciennes bases sociales , à faire une royauté française à l'image de celle des Césars, symbole de TÉtat, protectrice pour tous, souveraine à l'égard de tous , sans partage et sans limites. Ils fondèrent une école théorique et pratique de gouvernement, dont le premier axiome était Tunité et llndivisit bilité du pouvoir souverain , qui, en droit , traitait dHisnrpations les seigneuries et les justices féodales , et qui, en fait, tendait à les détruire au profit du roi et du peuple. Remontant par la logique , sinon par des souvenirs clairs et précis, jusqu'au delà du v^ siècle et du démembrement de l'empire romain , ils regardaient comme nulle l'œuvre du temps écoulé depuis cette époque; ils ne voyaient de loi digne de porter ce nom que dans le texte des codes impériaux, et qualifiaient de droit Ojdieux, droit haineux j la coutume contraire ou nom conforme au droit écrit ; ils donnaient au roi de France le titre d'empereur et appelaient crime de sacrilège toute infraction à ses ordon-i nances ^ «Sachez, dit un vieux jurisconsulte, qu'il est
1 Droit haineux est le droit qui , par le moyen de la cou lu me du pays , est contraire au droit écrit... Droit commun est, comme les sages disent, un droit qui s'accorde au droit écrit et à coutume du pays, et que les deux sont corisonnanls ensemble, si que droit écrit soit conforme avec la coutume locale, à tout le moins ne lui déroge, au contraire, car lors estce droit commun et coutume tolérable. (Somme rurale ou Grand Coutu-
8 empereur en son royaume , et qu'il y peut faire tout et « autant qu'à droit impérial appartient *. » Cette maxime, développée dans toutes ses conséquences , et s' alliant à la vieille doctrine bourgeoise des libertés municipales, devint la voix du tiers État dans les grandes assemblées politiques du XV'' et du ^vi* siècle >
Tel était l'assemblage confus de croyances traditionnelles et d'opinions dogmatiques , de notions incertaines et de convictions passionnées , au milieu duquel éclata , dans le xvi' siècle , la renaissance des études historiques^ Après que les livres de l'antiquité grecque et latine eurent tous été mis au jour par l'impression, les esprits avides de savoir se tournèrent avec ardeur vers les manuscrits du moyen âge et la recherche des antiquités nationales. On tira du fond des bibliothèques et des archives , et Ton se mit à imprimer et à commenter pour le public, les monuments presque oubliés de la vraie histoire de France. Grégoire de Tours et Frédégaire , la vie de Charlemagne et les annales de son règne écrites par un contemporain , d'autres chroniques originales , les lois des Franks et un certain nombre de diplômes de la première et de la seconde race furent publiés» Une science nouvelle , fondée sur l'étude des documents authentiques et des sources de notre histoire, se forma dès lors, et entra en lutte avec les opinions propagées par des traditions vagues et par Ifi lecture de chroniques fabuleuses ou complètement inexactes. La plus générale de ces opinions et en même temps la moins solide , celle de l'origine troyenne des Franks, fut la première attaquée , et elle ne put se soutenir, quoiqu'il
mier général île praUque civile, par Jean Bouteiller, édiUon de 1603, p. 3. ) — Grime de sacrilège si esl de faire dire ou venir contre rétablissement du roi ou de son prince, car de venir contre, c'est encourir peine rapilale dcsacriU^e. (Ibid., p. 171.) — * Ibid., p. 64eet 195.
y eût en sa faveur une sorte de résistance populaire '. Les personnes lettrées y renoncèrent promptement et mirent à sa place deux opinions entre lesquelles la science se partagea , l'une qui rangeait les Francs, ou comme on disait, les Français, parmi les peuples de race germanique, l'autre qui les faisait descendre de colonies gauloises émigrées au delà du Rhin et ramenées plus tard dans leur ancienne patrie ^. Mais ce ne fut pas sans de grands efforts de logique, sans de grandes précautions oratoires que les érudits parvinrent à donner cours à ces nouveautés malsonnantes , et le gros du public tint longtemps encore à sa chère descendance troyenne. Cette bizarre prétention de vanité nationale , poursuivie par le ridicule dès la fin du xvV siècle, ne disparut entièrement des livres d'histoire qu'après le milieu du dix-septième.
Quant aux diverses traditions sociales et aux questions qu'elles soulevaient, elles ne pouvaient être aussi aisément tranchées par la science. Non-seulement elles avaient de profondes racines dans les mœurs et les passions des classes d'hommes pour qui elles formaient, chacune à part , un symbole de foi politique , mais encore elles s'appuyaient toutes , plus ou moins , sur un fondement réel et historique. Il était vrai qu'il y avait eu conquête du sol de la Gaule et partage des terres conquises, que la monarchie avait été d'abord élective et la royauté soumise au contrôle d'assemblées délibérantes ^ il était vrai que les cités
» « Voilà Topinion de nos Français sur l'étymologie de leur nom, laquelle, pi quelqu'un voulait leur ôter, il commetirait ( selon leur jugemenl) un grand crime, ou pour le moins il serait en danger de perdre trmps. » Du Haillan, Histoire générale des rois de France, Discours préliminaire)
> Celte dernière opinion fui soutenue par Jean Bodin, dans le livre intitulé Melhodus ad facilem historiarum cognitionem (1566), et par Etienne Forcadel, dans son traité de Gallorum imperio et philosophia (1669).
gallo-romaines avaient conservé leur régime municipal sous la domination des Barbares ; il était vrai enfin que la royauté franke avait essayé de continuer en Gaule Fautorilé impériale, et cette tentative, reprise d'époque en époque, après des siècles d'intervalle, ne fut jamais abandonnée. Ainsi la noblesse, la bourgeoisie, le clergé , les légistes, avaient raison d'attester le passé en faveur de leurs doctrines contraires ou divergentes sur la nature de la société , le principe du pouvoir, la loi fondamentale de l'État ; il se trouvait , sous chacune de ces croyances , un fond de réalité vivace que le progrès scientifique pouvait modifier, compléter, transformer, mais non détruire.
C'est de l'application de la science moderne aux opinions traditionnelles que naquirent les systèmes historiques dont la lutte a duré jusqu'à nos jours. Ce genre d'ouvrages, moitié histoire, moitié pamphlet, où l'érudition est mise, en quelque sorte, au service d'une passion politique, et où l'esprit de recherche est animé par l'esprit de parti, eut en France une origine plus lointaine, y commença plus tôt, s'y produisit avec plus de suite et plus d'éclat que dans aucun autre pays de l'Europe. Chez nous, par des causes qui tiennent à la fois au génie particulier de la nation et à la diversité des éléments nationaux, rhistoire abstraite et spéculative, dans des vues de polémique sociale, a eu, depuis le réveil des études, une extrême importance ; elle a été l'arme des passions et des intérêts politiques; elle a dominé, d'un côté, sur les recherches désintéressées, et, de l'autre, sur l'histoire narrative. Soulevées tour à tour par les divers courants de l'opinion publique, les vieilles traditions des classes rivales servirent de fondement à des théories nouvelles, plus ou moins savantes, plus ou moins ingénieuses, mais ayant toutes cela de commun qu'elles ne remuaient le passé
ao CHAPITRE PREMIER.
dans ses profondeurs que pour en faire sortir, bon gré inal gré, quelque chose de conforme aux idées, aux désirs, aux prétentions populaires ou aristocratiques du moment. Voici dans tluelles circonstances parut, en 1574, le premier écrit de ce geiire, écrit remarquable en lui-môtne, autant qu'il Test par sa date.
François Hotnian, Tuti des plus savants jurisconsultes du xvi« siècle, fut attiré à la religion réformée par la vue de rhéroïqtté fermeté des luthériens qui subirent à Paris le supplice du féu'. Il entra de bonne heure en relation intime avec les chefe du parti protestant, et adopta leurs principes politiques, mélange des vieilles traditions d'indépendance de l'aristocratie française avec Tesprit démocratique de la Bible et Tesprit républicain de la Grèce et de home. Hotman se passionna poUr ces doctrities comme pour la foi nouvelle, et répudia les théories de droit public que les hommes de sa profession puisaient dans rétude journalière des lois romaines impériales. Il prit en égale aversion la monarchie absolue et l'autorité des parlements judiciaires, et se fit un modèle de gouvernement où la royauté était subordonnée au pouvoir souverain d'une grande assemblée nationale, type dont l'idée, assez vague d'ailleurs, répondait à cette formule souvent répétée alors dans les manifestes de la noblesse protestante : Tenue d'états et conciles libres ^ Après le massacre de la Saint-Bàrthélemy, réfugié à Genève, et, comme il le dit lui-même, tristement préoccupé, dans cet exil, de la patrie et de ses malheurs, il lui vint à la pensée de chercher dans le passé de la France des leçons et un remède pour les maux présents ^ Il lut tout ce qu'il lui fut pos-
« vie de François Holman, en lêle de ses œuvres, p. 4.
' Mémoires de l'étal de Fnince sous Charles IX, t. II, passim.
3 Cujusrei meum pectus meruoria exulceral, cum cogllo miseram cl
sible de rassembler en histoires, chroniques et autres documents relatifs^ soit à la Gaule, soit au royaume de France* Il crut découvrir, dans ses lectures, faites par lui avec patience et bonne foi, la constitution essentielle de la monarchie française, et ce qu'il en tira ne fut autre chose que le programme qu'il avait dans Tesprit en commençant ses recherches, la souveraineté et le contrôle permanent d'une assemblée d'États Généraux, e II y a plusieurs « mois , dit-il , qu'absorbé dans la pensée de si grandes « calamités, je me mis à feuilleter tous les anciens histo- « riens de notre Gaule franke, et qu'à l'aide de leurs écrits a je composai un sommaire de Tétat politique qu'ils témoi- « gnent avoir été en vigueur chez nous pendant plus de « mille ans, état qui prouve, d'une façon merveilleuse, la «sagesse de nos ancêtres, et auquel notre pays> pour « avoir la paix, doit revenir, comme à sa constitution pri- « mitive et en quelque sorte naturelle ^ »
Ce curieux livre où se rencontre, pour la première fois, uiie invocation des lois fondamentales de l'ancienne monarchie, fut composé en langue latine et intitulé Franco- Gallia, titre qu'une traduction contemporaine rend par ces mots la Gaule française ^. Il est aisé de se figurer par quel
iDfoftunatam palriam, duodecim Jam fore annorum spaUoJneendiidcivi-
libus exarslsse lia spero neminem amantem patriœ commuais meam
hanc, in quœrendis remediis, operam aspernaturum. (Fr. Holomani, Praefatio epialolaris ad Fridericum, Bavariœ ducem.)
* Superioribus quidem mensibus, in tantarum calamiiatum cogitatione deûxus, veteres Franco-Galliae nostrae hisloricos .omnes et Gallos etGermanoB evolfi, summamque ex eorum eeriptis confeci ejus slatud , quem, annoB amplius mille, in repubiica nostra viguisse lestantur. Ex quaincredibile dietu est quanlam majorum nostrorum in constituenda repubiica noBlra sapientiameognoscere liceat... Rempublicamnôslramtum denique Bonatum tri confidimus, cum in sufuin antiquum et tanquam nuturalem Blatum, divino aliquo beneficio, resliluetur. (Fr. Holomani, PraBrut.)
* FftAMCO-tiALLiA sive truclatuB isagogieus de regimine regum (jaliiep,, el de jure sucoesBionis : libelius, stalum veteris reipubiieœ Gallia tum
abus de méthode Tauteur, imposant à Tbistoire ses idées préconçues, arrive à montrer que, de tout temps en France, la souveraineté fut exercée par un grand conseil national, maître d'élire et de déposer les rois, de faire la paix et la guerre, de voter les lois, de nommer aux offices et de décider en dernier ressort de toutes les affaires de l'État. En dépit des différences d'époque, de mœurs, d'origine et d'attributions, il rapproche et confond ensemble sous un même nom, comme choses de même nature, les États Généraux des Valois, les parlements de barons des premiers rois de la troisième race, les assemblées politico-ecclésiastiques de la seconde, les revues militaires et les plaids de la première, et enfin les assemblées des tribus germaniques telles que Tacite les décrit. Hotman parvient de cette manière à une démonstration factice, à un résultat faux, mais capable de séduire par l'abondance des citations et des textes dont il semble découler. Lui-même était dupe de l'espèce de magie produite par ses citations accumulées ; il disait naïvement de son ouvrage : « Qu'y a-t-il à dire « contre cela? Ce sont des faits, c'est un pur récit, je ne a suis que simple narrateur^. »
Le point de départ de cette prétendue narration est l'hypothèse d'une hostilité constante des indigènes de la Gaule contre le gouvernement romain. L'auteur suppose, entre les Gaulois et les peuplades germaniques voisines du Rhin, une sorte de ligue perpétuelle pour la vengeance ou le maintien de la liberté commune. Toute invasion des
deinde à Francis occupatae , desmbens. — La traducUon se trouve dans le tome II du recueil intitulé .'Mémoires de l'état de Frauec sous Chartes IX. t Gur vel Massonus vel Matbarellus Franco-Galllœ scriptori et simplici historiarum narratori ita terribiliter irascitur? Quomodo potest aliquis ei succensere qui esl tantum relalor et narralor facli? Franco-Galliàia enim tantum narralioni simplici vacat; quod si aliéna dicta delerenlur, charta remaneret alba (Réponse de Tauteur aux pamphlets de ses adversaires. Bayle, Dictionnaire historique, article Hothan.)
Germains en Gaule, course de pillage, prise de \illes, lui semble une tentative de délivrance, et le nom de Franks, hommes libres^ comme il l'interprète, le titre dont se décoraient les guerriers libérateurs. Il croit le voir paraître d'abord chez une seule tribu, celle des Caninéfates, et s'étendre progressivement à mesure que d'autres tribus s'associent pour cette croisade de l'indépendance \ Selon lui, après deux cents ans de luttes continuelles, la Gaule se vit enfin délivrée du joug romain par l'établissement des bandes frankes sur les rives de la Meuse et de TEscaut. Ces bandes victorieuses et les Gaulois affranchis, formant dès lors une seule nation, fondèrent le royaume de la Gaule franke dont le premier roi, Hilderik, fils de Merowîg, fut élu par le suffrage commun des deux peuples réunis'. Après avoir établi nos origines nationales sur cette base étrangement romanesque, Hotman tire de toute la suite de l'histoire de France les propositions suivantes, où le lecteur ayant quelque notion de la science actuelle fera facilement et sans aide la part du faux et du vrai :
<c Chlodowig, fils de Hilderik, ayant enlevé aux Ro- « mains ce qui leur restait de territoire, chassé les Goths « et soumis les Burgondes, le royaume fut constitué poli- « tiquement dans toute son étendue. — La royauté se il transmit par le choix du peuple, quoique toujours dans a la même famille; le peuple fut le vrai souverain et fit a les lois dans le grand conseil national, appelé, selon les a temps, champ de mars, champ de mai , assemblée gé- « nérale , placite , cour, parlecnent , assemblée des trois a États. — Ce conseil jugeait les rois, il en déposa plu- « sieurs de la première et de la seconde race, et il fallut a toujours son consentement pour ratifier, à chaque nou-
1 Franc<M>aUia, éd. 1574, p. 20, 21, 31, 32.
' Ibfd., p. 38, 40.
34 CHAPITRE PEEMIER,
< veau règne, ta succesBÎon par héritage. — Gharlemagne « n'entreprit jamais rien sans sa participation. -^ Le pou- M voir de régir et d'administrer ne résidait pas dans tel ou « tel homme décoré du titre de roi, mais dans rassemblée « de tous les ordres dé la nation où était le vrai et propre « siège de la majesté royale *. — L'autorité suprême du « parlement national s'est maintenue intacte jusqu'à la fin du règne de la seconde race, o'est-à*>dire pendant cinq « siècles et demi. — Le premier roi de la troisième race « Ini porta une atteinte grave en rendant héréditaires les « dignités et les magistratures , qui auparavant étaient a temporaires et à la nomination du grand conseil ; mais a ce fut probablement de Taveu de be cionseil lui-même. « — Une atteinte plus grave encore lui vint des succes- « seurs de Hugues Capet, qui transportèrent à une simple a cour de justice le droit de ratifier les lois, et le nom « auguste de parlement. — Toutefois lé conseil de la na- <t tion garda la plus haute de ses anciennes prérogatives ; a il continua de faire acte de souveraineté dans les grandes a oiroonstanoes et dans les crises politiques. — On peut fit suivre la série de ces actes jusqu'après le règne de c( Louis XI, qui fut forcé par une rébellion nationale, dans « la guerre dite du bien public, à reconnaître la supré- « matie des États du royaume et à s'y soumettre*. » Ainsi, ajoute l'auteur en concluant et en essayant d'amener vers un même but les passions politiques qui divisaient ses contemporains, «ainsi notre chose publique, fondée et c< établie sur la liberté, a duré onze cents ans dans son état « primitif, et elle a prévalu, même à force ouverte et par a les arUies, contre la puissance des tyrans^. »
1 FranccMîallia, p. M, 67, 69, 71, 73, 76, 80, 82, 88, 409, 141. ' Ibid., p. 112, 118, 120, 121, 122, 123, 124, 126.
3 Ut facUe inteUigalur rempublicam nostram, libertaie fUlidatam et sla-
C'est du livre de François Hotman que les idées de monarchie élective et de souveraineté nationale passèrent dans le parti de la ligue, parti qui, selon son origine toute munleipale et plébéienne, devait naturellement se rallier à d'autres traditions, à celles de la bourgeoisie d'alors, et pour lequel ces doctrines d'emprunt ne pouvaient être qu'une ressource extrême et passagère '. Quelque éloigné que soit de la vérité historique le système du jurisconsulte protestant » on doit lui reconnaître le mérite de n'avoir point eu de modèle^ et d'avoir été construit tout entier sur des textes originaux, sans le secours d'aucun ouvrage de seconde main. En 1574, il n^en existait pas encore de ce genre; Etienne Pasquier travaillait à ses recherches plus ingénieuses qu'érudites, elles n'avaient pas paru dans leur ensemble, et d'ailleurs elles étaient trop peu liées, trop capricieuses et trop indécises dans leurs conclusions, pour fournir le moindre appui à une théorie systématique; les compilations plus indigestes et plus chargées de science de Fauchet et de Du Tillet ne virent le jour que plus tard. Ainsi François Hotman ne dut rien qu'à lui-même, et la témérité de ses conjectures, ses illusions, ses mépris, lui ^appartiennent en propre, aussi bien que la hardiesse de ses sentiments presque républicains. Du reste, son érudition était saine en grande partie, et la plus forte qu'il fût possible d'avoir alors sur le fonds de l'histoire de France. Il traite quelquefois avec un bon sens remarquable les points secondaires qu'il touche en passant. Par exemple, il reconnaît dans l'idiome de la Basse -Bretagne un débris de la langue des anciens Gaulois ; il soutient , contre le
bilitam, annos amplius conUim et mille statum illura suum Uberum et eacrosanctum , etiam vi et annis, adversus t^rannorum polentiam roH' imisse. (Franco- Gallia, p. 428.) • Voyez Bayle, UicUonnaire historique, arUcIe Hotman.
36 CHAPITI
préjugé universel de son t< stalué sur la succession ro; positions relatives au drc niëre assez exacte l'habitai et se montre inébranlable purement germanique '.
Dans cet opuscule tout i formé de lambeaux dispai chroniqueurs du moyen fl air de vie et un mouvem' thousiaste du gouvernem< révélation d'un temps à pages. Il éclate dans ceci nom de saint et sacré, qu ce grand conseil national toutes les institutions de I proprement dite'. Le livi succès immense, et son a( de son siècle qu'agitait le I et politiques ; elle survécu des gueiies civiles, et se p du règne de Louis XIV. C l'ancien droit public du i secrète des libres penseui des imaginations chagrine du mal que du bien. Au sa réptilalion durait encoi le déclaraient un livre per traverses qu'il avait soulev vaut, éloignées de l'opin
a Je supporte avec peine que ces Ariens possèdent une «partie des Gaules; marchons avec l'aide de Dieu, et a quand nous les aurons vaincus, réduisons leur terre en a notre puissance % » au lieu de cette brusque allocution, si fortement caractéristique , on trouve encore du récit et toute la froideur d'un discours indirect : a II les exhorte à a attaquer, sous sa conduite, Alarik dont il vient de recea voir une injure , à marcher contre les Yisigoths, à les or vaincre avec la faveur de Dieu , et à s'emparer de leur a territoire , disant que des catholiques ne devaient pas a souffirir que la meilieiu'e partie des Gaules fût possédée a parles Ariens... A »
Le texte de Grégoire de Tours, dont Adrien de Valois connaissait tout le prix, car il l'appelle avec vérité \e fonds de notre histoire ^, subit continuellement dans son livre de seniblables transformations. La monarchie des rois de la première race est trop pour lui la monarchie de son temps; il applique à ceUe4à les maximes et les formules de l'autre, sans trop se douter du contraste, et aussi sans qu'il y ait rien de bien choquant dans cet anachronisme. On sent toujours Thomme d'un esprit judicieux , libre de toute préoccupation systématique, ne cherchant dans l'histoire autre chose que la vérité, mais manquant de pénétration pour la saisir tout entière , dans les détails comme dans l'ensemble, dans la peinture des mœurs
I Yalde moleste fero, quodbi Ariani partem teneantGalliarom. Bamus cum Dei adjutorio, et, superatis, redjgamus terram in ditioncm nostram. (Grpg. Turon., Hîst. Franc, ecclea ♦ lib. II, cap. xxxvii.)
* Hortator, ut Alaricum, a quo injurlam receperit , se duce aggrediantur, Visigothosque Deo propiiio vincant, ae eorum reglonem armis occupent ; ncque enim calholicis feri ndum esse ab Arianis parlcm optiroam GalUarum obtineri. {Adriani Vale»ii, Rerunfi Francicorum, 1. 1, p. 294.)
3 Ëtquoniam Gregorius Florcntius, Turonicusepiecopus, nostrœ bistori» Tdut fundus est. (Prœfatio ad t. H, Rerum Fraucicarum.)
comme dans la critique des faits. Avec ces qualités plutôt solides qu'attrayantes, avec un long ouvrage qui ne flattait aucune passion politique, aucune opinion de classe ni de parti , et dont la forme était celle d'une glose sur des textes absents , l'historien de la dynastie mérovingienne avait peu de chances de faire une \]xe impression sur le public contemporain. Personne n'entreprit de le traduire en français, ni d'exposer, en le résumant, la théorie de ses recherches et de ses découvertes historiques. li n'eut pas l'honneur d'être chef d'école au xvn* siècle, comme le furent, dans le siècle suivant, des hommes moins instruits, moins sensés, mais plus dogmatiques que lui. Il n'eut pas même le pouvoir de fixer les esprits et la science de son temps à l'égard de la question d'origine, de faire reconnaître comme seule véritable la descendance germanique des Franks, et de renverser l'hypothèse des colonies gauloises ramenées en Gaule, hypothèse toujours admise par un certain nombre de savants, et à laquelle les circonstances vinrent bientôt donner la faveur publique et une sorte de règne passager.
L'ère de calme et d'unité qui commence avec les belles années du règne de Louis XIV vit l'esprit de lutte politique s'éteindre à l'intérieur, et toutes les passions sociales se porter au dehors et s'unir dans un but commun , l'agrandissement du territoire français et la fixation de ses limites. Tous les partis cédèrent au besoin d'ordre ; toutes les classes de la nation s'attachèrent au gouvernement; il y eut dans les âmes très-peu de susceptibilité quant aux bornes du pouvoir et aux conditions de l'obéissance, mais, en revanche , une grande délicatesse sur le point d'honneur national. Ce sentiment public, dont l'influence s'étendit jusqu'à l'histoire , mit en vogue , d'une manière presque subite, le système qui^ reniant pour la France
toute tradition de conquête étrangère, faisait de la monarchie franke sur le sol de la Gaule , un gouvernement indigène. L'opinion suivant laquelle les Franks et les Gaulois étaient des compatriotes , longtemps séparés , puis réunis en un seul peuple , opinion émise pour la première fois au XVI* siècle , avait deux formes ou variantes. L'une remontait jusqu'au vi® siècle avant notre ère et à rémigration de Sigovèse et de Bellovèse ; l'autre s'arrêtait à des temps plus récents et. à une prétendue émigration, sans date précise, de quelques peuplades gauloises amoureuses de la liberté et fatiguées du joug romain*. Plusieurs savants et demi-savants, depuis l'année 1660, s'appliquèrent à étaler de nouvelles démonstrations et à développer, avec plus ou moins d'emphase patriotique, ces conjectures sans fondement, devenues tout d'un coup populaires. « La Gaule ne peut être considérée comme un pays de « conquête , mais comme ayant été perpétuellement posa sédée par ses naturels habitants , » dit Fauteur encore estimé d'un volumineux traité des fiefs ^, et il établit cette assertion sur les données suivantes : que les Franks, Gaulois d'origine , qui avaient passé le Rhin^ repassèrent le même fleuve, soit pour trouver de nouvelles habitations , soit pour délivrer leurs frères les Gaulois de la setDÎtude des Romains; qu'en moins de quarante ans ils chassèrent les Romains de la Gaule , et que le peu de résistance quHls éprouvèrent de la part des indigènes donne lieu de croire que cette entreprise n'avait pas été faite sans leur participation; qu'ainsi au v« siècle , il n'y eut conquête pour la Gaule que relativement à Vexpulsion des Romains , et quà l'égard des Gaulois elle est demeurée en
» Voyez Mêlerai , Abrégé chronologique de rHistoire de France, t I , p. S93.
' Chantereau-le-Fèvre, mort en 1658; son livre fut publié en I66S.
l'état où elle était de toute ancienneté. Les formes du style et Texpression appartiennent ici , comme la pensée » à l'écrivain du xvn^ siècle ^ Une fois poussés par le désir de complaire à la vanité nationale, les esprits systématiques ne s'en tinrent pas là, et atteignirent bientôt les dernières limites de l'absurde. Dans un livre publié en 1676 et intitulé : De l'origine des Français et de leur empire^ tous les conquérants du v"" siècle, tous les destructeurs de l'empire romain , les Goths , les Vandales , les Burgondes, les Hérules, les Huns eux-mêmes, devinrent frères des Gaulois. L'auteur, ne doutant pas du succès de sa découverte , en parlait ainsi : « La nation se trouvera « par là , d'une manière aussi solide qu'imprévue , n'avoir a qu'une même origihe avec ce que le monde a jamais eu a de plus terrible, de plus brave et de plus glorieux^; » et le Journal des Savants disait de cette opinion extravavagante : a II n'y en a pas qui soit allée plus avant et qui « soit plus glorieuse à la nation '. »
C'est surtout en Allemagne que le système des colonies gauloises devait trouver des contradicteurs, soit à cause des progrès de ce pays dans les véritables voies de l'histoire, soit par un sentiment étranger à la science, la rivalité d'orgueil national , et l'envie de conserver à la race teutonique l'honneur d'avoir produit les Franks. Il parait même que la crainte des envahissements de la France et de Tambition de Louis XIV fut un aliment pour cette con- .troverse, et que la démonstration de l'origine purement germaine des conquérants de la Gaule figurait dans des diatribes contre le projet supposé d'une monarchie uni-
1 Traité des Fiefs et de leur origine, p. 43.
' De l'origine des Français et de leur empire, par Audigier, t. I, prérace.
3 Journal des Savant» , du 39 mars 1677.
verselle *, Du reste la querelle scientifiquo entre les deux pays se prolongea longtemps, et dura plus que les desseins ambitieux, et même que la vie du grand roi. Les partisans; de l'identité de race entre les Gaulois et les Franks eurent, pour appui le plus solide, Pautorité d*uu savant jésuite, le père Lacarry, qui traita ce sujet sans ridicule^, et leur plus célèbre adversaire fut un homme de génie, Leibnitz. Dans sa dissertation latine sur l'origine des Francs, publiée en 1715, il définit avec une grftce maligne la mé^ thode conjecturale de ses antagonistes : « C'est du désir, dit-il , non du raisonnement '. d II s'anime davantage dans une réplique en français, où son patriotisme se soulève à l'idée de céder à une nation étrangère les vieux héros de l'indépendance germanique : <c Si Ârminius a été de race a gauloise « sentiment fort nouveau , il faut que les Ché«a rusques aient été une colonie gauloise , chose inouïe « que je sache ^.,. » Leibnitz réussit mieux sur ce point à combattre le faux qu'à établir le vrai, et sa raison si supérieure se laissa égarer dans un système presque aussi hasardé que l'autre ; il fit venir les Franks des rives de la Baltique aux bords du Rhin. Le père Tournemine, jésuite, prit la défense de l'opinion déjà soutenue par un membre distingué de cet ordre, et lui-^méme se vit réfuté, en 1722, par un bénédictin, dom Waissette, l'auteur de l'Histoire du Languedoc^. Ce fut la dernière fois que Phypothèse
■ De non speranda nova monarchia dialogue ; RaUabonne» IMI. — Voyez Meusel, Bibliothèque historique, t. VII, p, 312.
' Hifttoria coloniarum lum a Galiis in exteras naUones missarum, cum exterarum nationum in Gallia» deductarum , auetore -figidio Lacarry,
3 Haec optantisaunt non raUocinanUa. ( LeibnisU Opéra, t. IV, pars ii, p. 150.)
* Leibnizii Opéra, t IV, para ji, p. 173.
^ Journal de Trévoux, du moia de janvier 4746. Diaaertation sur l'origine des Françaia , où Ton e^M^miae alla descendent dea Tectoaagea, ou
patriotique de l'unité de race produisit un débat sérieux entre des hommes de sens et de savoir; la science française f ramenée dans le droit chemin , venait d*y faire un pas décisif, et de se montrer, sur la question de l'origine et de la nationalité des Franks, plus nette et plus exacte que rérudition germanique.
£n l'année 1714, un homme qui a laissé après lui un nom illustre, et qui, jeune alors, n'était qu'élève en titre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , Nicolas Fréret, lut à une assemblée publique de cette académie un mémoire sur l'établissement des Franks au nord de la Gaule. Il annonça, dans le préambule de sa dissertation , ' que ce travail ne resterait point isolé, qu'il n'était, pour lui, que le commencement d'une longue série de recherches ayant pour objet l'état des mœurs et du gouvernement aux diverses époques de la monarchie française'. Le jeune érudit, avec une grande sûreté de méthode, résolut, ou, pour mieux dire , trancha cette question de l'origine des Franks posée à faux ou faiblement touchée jusqu'à lui. Ses conclusions peuvent se réduire à trois : a Les Franks a sont une ligue formée au ui* siècle entre plusieurs peua pies de la Basse Germanie , les mêmes à peu près qui , « du temps de César, composaient la ligue des Sicambres. « — Il n'y a pas lieu de rechercher la descendance des c( Franks ni les traces de leur prétendue migration, puisa que ce n'était point une race distincte ou une nation « nouvelle parmi les Germains. — Le nom de Frank ne c( veut point dire libre; cette signification, étrangère aux a langues du Nord, est moderne pour elles; on ne trouve
anciens Gaulois établis dans la Germanie. Voyez la Bibliothèque historique de la France, par le père Lelong et Fevrel de Fontette, t. II, p. 49.
1 Manuscrit original de Fréret, qui doit faire partie de l'édiUon cornplèle de ses OEuvres, publiée pur M. Ghampoliion-Figeac. Je suis redevable de cette communication à l'obligeance du savant éditeur.
arien qui s'y rapporte dans les documents originaux « des iy«, V* et vi« siècles. Frek, frak, frenk, frank, vrang, a selon les différents dialectes germaniques, répond au a mot latin ferox dont il a tous les sens favorables et déa favorables, lier, intrépide, orgueilleux, cruel *. »
Ces propositions, qui aujourd'hui sont des axiomes historiques, renversèrent d'un même coup et les systèmes qui cherchaient le berceau 4'une nation franke, soit en Gaule, soit en Germanie, antérieurement au \v^ siècle, et celui qui érigeait les Franks , sur Tinterprétatioil de leur nom, en hommes libres pai* excellence et en libérateurs de la Gaule. Elles ressortaient, dans le mémoire de Fréret, du fond de l'histoire elle-môme exposée sommairement et rendue, sous celte forme, plus claire et plus précise que dans la narration ample, mais peu travaillée, du livre d'Adrien de Valois. L'établissement successif des diverses tribus conquérantes, les déplacements graduels de la frontière romaine , les traités des Franks et les relations de leurs rois avec l'empire, la distinction des guerres nationales faites par toutes les tribus confédérées, et des courses d'aventure entreprises par de simples bandes; tous ces points obscurs ou délicats de l'histoire de la Gaule au iv* et au v siècle étaient, pour la première fois, reconnus et abordés franchement.
Le mémoire qui faisait ainsi justice d'erreurs en crédit jusque-là, et qui donnait aux opinions saines plus de relief et d'autorité, souleva d'étranges objections au sein de l'académie, et sa lecture fut suivie d'un événement plus étrange encore ; Fréret fut arrêté par lettre de cachet et enfermé à la Bastille. Les motifs de son emprisonnement, qui dura six mois, sont un mystère; il est impossible de
1 OEuvreB de Fréret, édilion de 1798, t V, p. 104, 303 et suiv.
deviner laquelle des thèses de sa dissertalîou parut criminelle au gouvernement d'alors ; mais une telle expérience le détourna des grandes recherches sur l'histoire nationale auxquelles il voulait se dévouer. Ses travaux académiques prirent un autre cours; il remonta jusqu'à l'antiquité la plus reculée , el son admirable netteté d'esprit fit sortir une science nouvelle des ténèbres et du chaos. La chronologie des temps qui n'ont point d'histoire, l'origine et les migrations des peuples, la filiation des races et celle des langues, furent pour la première fois établies sur des bases rationnelles. Que serait-il arrivé, si cette merveilleuse faculté de divination s'était appliquée tout entière au passé de la France , si Fréret eût pu suivre , en pleine sécurité d'esprit, son premier choix et les projets de sa jeunesse? Voilà ce qu'on ne peut s'empêcher de se demander avec un sentiment de regret. L'annonce d'une révolution dans la manière de comprendre et d'écrire l'histoire semble sortir de ces lignes tracées en 1714 : a Quoique les historiens a les plus estimés de l'antiquité , ceux que l'on nous proa pose pour modèles, aient fait leur principal objet du déa tail des mœurs, presque tous nos modernes ont négligé a de suivre leurs traces. C'est le détail, abandonné par les a autres écrivains , que je me propose pour but dans ces « recherches *... » Les tendances de l'époque présente, les instincts de la nouvelle école historique étaient pressentis, il y a plus de cent vingt ans, par un homme de génie ; si cet homme eût rencontré dans son temps la liberté du nôtre, la science de nos origines sociales, de nos vieilles mœurs, de nos institutions, aurait avancé d'un siècle.
* Manuscrit original de Fréret, communiqué par M. ChampoIUon- Figeac.
CoptroYerse sur le caractère et les suites politiques de l'établissement des Franks dans la Ganle. — Thèse de rinégalité sociale des deux races. — Grands irayaox des éradits do xvii« siècle. •* Déclin de la >oi8sance et fin do règne de Louis XIV. -r- Inquiétude des esprits. --• Vues et projets de Fénelon. — Système du comte de Bonlainvilliers. — Réponse d'nn publiciste du tiers -Élat. **- Système de l'abbé Dubos.— Jugement de Montesquieu. -^ Son erreur sur les lois personnelles. •<- Conséquences de celle erreur.
Le roman de la communauté d'origine entre les Franks et les Gaulois, et le roman de la Gaule affranchie par Tassistance des Germains , étaient définitivement balayés et rejetés hors de l'histoire de France. A leur place demeurait, comme seul constant , le fait contre lequel Torgueil national s'étaient débattu en vain, la conquête de la Gaule romaine par un peuple de race étrangère. Quel était le vrai caractère de ce fait désormais incontestable ? Quelles avaient dû être ses conséquences politiques? Jusqu'où s'étaientrcUes prolongées dans la suite des siècles écoulés depuis l'établissement de la domination franke? Efi subsistait-il encore quelque chose, et par quels liens de souvenir, de mœurs , d'institutions , la monarchie française se rattachait-elle à l'événement qui semble marquer son berceau? Voilà le problème historique dont la solution occupa surtout les espiîts durant la première moitié du xvm* siècle , et qui souleva l'importante controverse où figurent les noms de Boulainvilliers et de Dubos, et le grand nom de Montesquieu. C'est dans la détermination exacte de la nature et des résultats sociaux de la conquête que fut cherché alors le principe essentiel delà monarchie, cette loi fondamentale de l'État que François Holman ,
son inveuteur, avait fait dériver de l'association spontanée des Franks et des Gaulois dans un même intérêt j dans une même liberté , dans une sorte de communion de la vieille indépendance germanique.
En histoire et généralement dans toutes les parties de la science humaine, les grandes questions n'éclatent pas tout d'un coup, et, longtemps avant de devenir l'objet de l'attention publique, elles se traînent obscurément dans quelque livre où peu de personnes les remarquent , et où elles demeurent enfouies jusqu'à ce que leur jour soit venu. A l'époque où toute conscience de la dualité nationale avait péri et où l'on suivait naïvement jusqu'à la prise de Troye l'origine et les migrations d'un peuple français, à la fin du xn" siècle, l'auteur d'une chronographie anonyme reconnut la distinction de races et crut en voir des suites manifestes dans l'état social de son temps *. Après avoir raconté , de la manière la plus fabuleuse, les aventures des Francs ou Français, et comment l'empereur Valentinien leur fit remise de tout tribut , parce qu'ils l'avaient aidé à exterminer les Alains, le chroniqueur ajoute : « Ainsi délivrés d'impôts , ils n'en voulurent plus payer « dans la suite, et nul ne put jamais les y contraindre; c( de là vient qu'aujourd'hui cette nation appelle Francs , c( dans sa langue , ceux qui jouissent d'une pleine liberté, « et, quant à ceux qui, parmi elle, vivent dans la condia tion de tributaires, il est clair qu'ils ne sont pas Francs « d'origine , mais que ce sont les fils des Gaulois , assu-
» Cette chronographie, citée par Adrien de Valois, se trouve à la Bibliothèque Royale, mss. ancien fonds, no 4998, fol. 35 recto à 64 veiso. En lêle, ou lit : Inciptt prologits in libvo apologie (vel chronosgraphie^ id est excerpta vel abreviationef diversamm historiarwn) contra malC" dicos, liber primus. Le cinquième livre a pour Utre : Incipil liber quiif tus qui diciiur chronosgraphia. Cette chronique inédite 8*arrôte à l'année 4199, & la mort de Richard Cœur-de-Lion, V. Adriani Valesii , Notit. Galliar., p. 209.
« jetlis aux Francs par droit de conquête *. » Ces paroles n'eurent alors aucun retentissement , et la puissance seigneuriale n'alla pas y chercher des tilrès historiques dont elle ne sentait aucun besoin. Les Gaulois et leur postérité restèrent dans un complet oubli, et ce ne fut que trois siècles après, au réveil de l'érudition, que des raisonneurs exercés, appliquant la logique à l'histoire, commencèrent à s'occuper d'eux. Le système de la délivrance par les Germains et celui de la descendance commune tranchèrent les principales difficultés de la question, et les esprits spéculatifs n'allèrent pas plus loin; un seul entre tous, Charles Loyseau, jurisconsulte et publiciste, hasarda les thèses suivantes qui , plus tard , devaient enfanter un système :
« La noblesse de France prit son origine de l'ancien « mélange des deux peuples qui s'accommodèrent ensem- « ble en ce royaume, à savoir des Gaulois et des Francs « qui les vainquirent et assujettirent à eux, sans toutefois « les vouloir chasser et exterminer; mais ils retinrent cette «prérogative sur eux, qu'ils voulurent avoir seuls les (( charges publiques, le maniement des armes et la jouis- (( sance des fiefs sans être tenus de contribuer aucuns de- « niers, soit aux seigneurs particuliers des lieux, soit aux
1 Sic a trit)uto Boluii nuUum vectigal uiterius solvere voluerunt , nec quisquani jure belli poslca potuit eos redigere sub jugo tribuli. Unde gens iUa quos liberos esse constat Francos eliani nunc propria lingua Tocat : et quOB apud ipsos hujus inodi vincula constringunt non Francos liquet esse, sed Gallos, quos Franci sibi jure gentium suhjeceruni. ( Anonymi Ghronograpliia, apud Adriani Valesii Notit. Gailiar., p. 209.) — B. B. mss. ancien fonds, n» 4998, fol. Si recto, col. 4. Ce passage flt UQC grande impression sur le savanl aulcur de la Notice des Gaules, qui, après l'avoir cité, ajoute : «< Ea verba memoratu dignissima, qunlia nusquam alibi reperire memini , diserte aperteque docent, œtate scriploris nimirum circa annum MCG, Francos qui in Gallia dominabunlur, adiiuc immunes tributorum cxlilissc, solos Gallos intcr ipsos tribula pcpciidisse. »
(( souverains pour les nécessités de TÉtat : au lieu de quoi, c( ils demeurèrent seulement tenus de se trouver aux guera res. Quant au peuple vaincu, il fut réduit pour la plupart a en une condition de demi-servitude *• — Pour le regard a de nos Français , quand ils conquestèrent les Gaules, c( c'est chose certaine qu'ils se firent seigneurs des per* a sonnes et des biens d'icelles, j'entends seigneurs parfaits, c( lUnt en la seigneurie publique qu'en la propriété ou seic( gneurie privée. — Quant aux personnes, ils firent les a naturels du pays serfs, non pas toutefois d'entière serc( vitude , mais tels à peu près que ceux que les Romains a appelaient ou censitos^ seu adscriptitioSy ou çolonosy seu c( glebœ addictos , qui étaient deux diverses espèces de « demi-serfs , s'il faut ainsi parler, dont les premiers sont c( appelés en nos coutumes gens de main-morte , ou gens a de poste, et les derniers, gens de suitte ou serfs de ((suitte... IViais quant au peuple vainqueur, il demeura c< franc de ces espèces de servitude et exempt de toute « seigneurie privée. D'où est venu que les Français libres « estant meslés avec les Gaulois qui étaient serfs , le mot « de Franc, qui était le nom propre de la nation , a signi- « fié cette liberté*... » Ces propositions jetées çà et là dans des écrits d'ailleurs très-hostiles aux privilèges de la noblesse, y demeurèrent presque inaperçues; elles ne causèrent aucune rumeur, ni dans le monde de la science, ni dans celui des partis politiques, et la question dormit de nouveau jusqu'à la fin du xvii® siècle.
Les circonstances étaient alors singulièrement favorables à la production d'une théorie de l'histoire de France, plus savante et plus complète que celle de François Hot-
1 OEuvres de maître Charles Loyseau (éd. de 4701), Traité des ordres de la Noblesse , p. 34.
> Ibid., Traité des Seigneuries, p. 5.
man. D'imineoses travaux d'érudition, dont la gloire égale presque celle des œuvres littéraires du siècle de Louis XIV, avaient mis à la portée des hommes studieux la plupart des documents historiques du moyen âge, surtout les mo« numents législatifs, les actes publics et ceux du droit privé, inconnus au siècle précédent. Ces documents, rassemblé^ dans de vastes recueils, étaient éclaircis et commentés par la science des Ducbéne, des Pithou, des Dupuy, des Sainte-Marthe, des Labbe, des Sirmond, des Du Gange, des Mabillon, des Baluze. D'un autre côté, le déclin de ce long règne, jusque-là si glorieux et si populaire, avait ramené l'agitation dans les idées et fait renaître, en sens divers , les passions politiques. La majestueuse unité d'obéissance et d'enthousiasme qui, pendant quarante ans, avait rallié au pied du trône toutes les forces divergentes, tous les instincts de la nation, venait de se rompre par les malheurs publics et le désenchantement des esprits. La France, épuisée de ressources dans la guerre de la succession d'Espagne, se lassait de servir d'instrument à des vues ambitieuses où l'intérêt de famille avait plus de part que les intérêts nationaux ^ L'opposition, quoique sourde et contenue, se réveillait de toutes paits; les différents ordres, les classes de la nation, se détachant du présent, retournaient à leurs vieilles traditions ou cherchaient, dans des projets de réforme, l'espoir d'un avenir meilleur. Celte royauté de Louis XIV, si admirée naguère , objet d'une sorte d'idolâtrie nationale, trouvait de la froideur dans une grande partie de la noblesse, dans les parlements un retour d'indépendance, dans la masse du peuple la dés-
* Voyez le morceau remarquable placé par M. Mignet en !6te du recueH d'actes diplomutiques inUtulé : Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV, 4835.
affection et le mépris^. Des voix de blâme , des conseils sévères parvenaient au vieux monarque du sein de sa propre famille. Son petit-fils^ Théritier du troue, était sous la tutelle morale d'un homme qui lui apprenait que tout despotisme est un mauvais gouvernement, qu'il y a pour l'État des règles supérieures au bon plaisir du roi, et que le corps de la nation doit avoir part aux affaires publiques ^. Fénelon (car c'est à lui qu'appartiennent ces maximes), nommé, en 1689, précepteur du duc de Bourgogne, avait accepté cette charge comme une haute mission politique. Il s'était pioposé pour tâche de faire succéder à la monarchie absolue, qu'il voyait pencher vers sa ruine, un gouvernement de conseils et d'assemblées qui ne fit rien sans règle et sans contrôle, qui ne se crût pas libre de hasarder, comme lui-même le dit énergiquement, la nation, sans la consulter '. Tel était le but des enseignements qu*il donnait à son élève et qu'il développait dans des mémoires animés par un sentiment tenrke et profond des misères publiques. Il parlait de rendre à la nation ses libertés méconnues et de se rapprocher ainsi de l'ordre , de la justice , et de la véritable grandeur ; il présentait les États Généraux comme le moyen de salut , comme une institution qu'il serait capital de rétablir, et, en attendant,, il proposait une convocation de notables *. Ce grand homme croyait également aux droits naturels des peuples et à la puissance de l'histoire. Dans le plan d'une
■ Voyez la lettre de Fénelon à Louis XIV, dans ses OEuvres, t II, p. 411.
3 Voyez les OEuvres de Fénelon et la belle Notice de M. Viilemain, en tête de l'édition de 1829.
^ Lettre au duc de Gheyreuse, OEuvres complètes de Fénelon , t I, p. 394.
* Plans de gouvernement concertés avec le duc de Ghevreuse, pour être proposés au duc de Bourgogne. (OEuvres complètes de Fénelon, t. III, p. 446. Panthéon littéraire.)
vasle enquête sur Tétat de la France , conçu par lui pour rinstmction du duc de Bourgogne, il eut soin de faire entrer le passé comme le présent, les vieilles mœurs, les vieilles institutions, comme les progrès nouveaux de Tindustrie et de la richesse nationale. Il demanda , au nom du jeune prince, à tous les intendants du royaume, des informations détaillées sur les antiquités de chaque province, sur les anciens usages et les anciennes formes de gouvernement des pays réunis à la couronne * . De pareilles demandes semblaient provoquer un travail d'historien publiciste sur les origines et les révolutions de la société et du pouvoir en France. Quelqu'un répondit à cette sorte d'appel , mais ce ne fut pas l'un des grands érudits de l'époque ; ceux-là, membres, pour la plupart, de congrégations religieuses, étaient étrangers aux intérêts politiques, aux idées générales, et, pour ainsi dire, cantonnés chacun dans un coin de la science. Ce ne fut pas non plus un patriote désintéressé, ce fut un homme d'un savoir médiocre et préoccupé de regrets et de prétentions aristocratiques, le comte de Boulainvilliers *•
Cet écrivain , dont le nom est plus connu que les œuvres , issu d'une ancienne famille et épris de la noblesse de sa maison , s'était livré aux études historiques pour en rechercher les titres, les alliances, les souvenirs de toute espèce. Il lut beaucoup avec cette pensée, et, ayant éclairci à son gré ses antiquités domestiques , il s'occupa de celles du pays. Les documents législatifs des deux premières races, imprimés dans la collection de Baluze, furent pour lui l'objet d'une observation attentive et, sur
1 CeUe demande fut adressée vers l'année 1695. Les mémoires envoyés par les intendants des généralités se trouvent au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque royale ; ils forment 15 ou 20 volumes in-folio.
' Voyez ruisloire de l'ancien gouvernement de la France, pur le comte de BoukiinvUliers, préface.
certains points, intelligente. Il avait compris la liberté des mœurs germaniques et s'était passionné pour elle ; il la regardait comme l'ancien droit de la noblesse de France et comme son privilège héréditaire. Tout ce que les siècles modernes avaient successivement abandonné en fait d'indépendance personnelle, le droit de se faire justice soimême, la guerre privée, le droit de guerre contre le roi, plaisaient à son imagination , et il voulait, sinon les faire revivre , au moins leur donner une plu^ grande place dans l'histoire, a Misère extrême de nos jours , s- écrie-t-il avec c( une fierté dédaigneuse dans l'un de ses ouvrages inédits ; « misère extrême de nos jours qui , loin de se contenter « de la sujétion où nous vivons , aspire à porter l'esclac( vage dans le temps où l'on n'en avait pas l'idée * ! » A ces élans de liberté à l'égard du pouvoir royal, il joignait une froideur imperturbable en considérant la servitude du peuple au moyen âge. Enfin il avait, pour le présent comme pour le passé , la conviction d'une égalité native entre tous les gentilshommes, et d'une immense inégalité entre eux et la plus haute classé du tiers-Ëtat.Telles fuirent les idées sous l'influence desquelles se forma son système historique, système dont voici les points essentiels, formulés, autant que possible, avec le langage même de l'auteur, (x La conquête des Gaules est le fondement de l'état a frança'is dans lequel nous vivons, c'est à elle qu'il faut « rapporter l'ordre politique suivi depuis par la nation ; c< c'est de là que nous avons tous reçu notre droit primorc< dial, — Les Français conquérants des Gaules y établi- (( rent leur gouvernement tout à fait à part de la nation c( subjuguée qui, réduite à un état moyen entre la service tuâe romaine et une sorte de liberté , privée de tout
1 Prérace du Journal de saint Louis, manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal. B. L. F. no 131.
a droit politique et en grande partie du droit de propriété^ a fut destinée par les conquérants au travail et à la culture « de la terre. — Les Gaulois devinrent sujets, les Français a furent maîtres et seigneurs. Depuis la conquête, les « Français originaires ont été les véritables nobles et les « seuls capables do Tétre. — Tous les Français étaient alibi*es, ils étaient tous égaux et compagnons; Clovis d n'était que le général d'une armée libre qui l'avait d choisi pour la conduire dans des entreprises dont le « profit devait être commun. — Les Français d'origine y a seuls nobles reconnus dans le royaume, jouissaient à ce a titre d'avan(ages réels qui étaient l'exemption de toutes a charges pécuniaires, la jouissance des biens réservés au a domaine public, l'exercice de la justice entre leurs paa reils et sur les Gaulois habitants de leurs terres, la liberté « d'attaquer ou de se défendre à main armée, enfm le « droit de voter les lois et de délibérer, sur toute espèce a de matière, dans l'assemblée générale de la nation *.
« Le pouvoir souverain des assemblées nationales ne « dura pas d'une manière uniforme ni dans son intégrité; « Charles-Martel les abolit pendant les vingt-deux ans de «sa domination; Charlemagne les remit en vigueur et « restitua ainsi à la nation française un de ses droits na- « turels et incontestables.— Pendant et depuis son règne, « les assemblées communes de la nation firent des lois; « elles réglèrent le gouvernement et la distribution des « emplois civils et militaires ; elles décidèrent de la paix a et de la guerre , et elles jugèrent souverainement les «causes majeures, attentats, conjurations, révoltes, et a cela à l'égard de toutes les conditions , sans en excepter
* Histoire de l'ancien gouvernement de la France, arec 44 lettres historiques sur les parlements ou États Généraux, 1. 1, p. 21, 84, 39, 33, d8, 40, 87,59,61,245, 322.
<c la royale ni Timpériale. — A la fin du règne de la seconde « race, toutes les parties du royaume étant désunies, on « ne trouve plus d'assemblées communes , de véritables a parlements. Loin que ce fût un parlement général qui a déféra la couronne à Hugues Capet , à l'exclusion de la a race de Charlemagne , on peut dire qu'il n'eût pas été a possible de transférer la royauté dans une famille qui « n'y avait aucun droit , si l'usage des parlements natio- « naux avait subsisté *.
« La police des fiefs établie par Charlemagne fut la seule cr qui, s'étant insensiblement affermie dans le déclin de « sa postérité , se trouva dominante après l'usurpation de « Hugues Capet. — A cette époque , les nobles , encore c( égaux entre eux , étaient de fait et de droit les seuls a grands de l'État ; eux seuls en possédaient les charges «et les honneurs; eux seuls étaient les conseillers du a prince, eux seuls maniaient les finances et commana daient les armées , ou plutôt eux seuls les composaient, a — On ignorait les distinctions des titres aujourd'hui en a usage; les Français ne connaissaient point de princes a parmi eux , la parenté des rois ne donnait aucun rang. a — Deux grands événements arrivés dans la monarchie « ont amené la ruine graduelle de cet ordre de choses. — « Le premier fut l'affranchissement des serfs ou gens de a mainmorte^ dont toute la France était peuplée, tant « dans les villes que dans les campagnes, et qui étaient, « ou les Gaulois d'origine assujettis par la conquête, ou les d malheureux que différents accidents avaient réduits en « servitude. — Le second fut le progrès par lequel ces serfs « s'élevèrent , contre tout droit , à la condition de leurs a anciens maîtres. Depuis six cents ans, les roturiers es-
1 Hiftloire de l'ancien gouvernement de la France, etc., 1. 1, p. 310, 214, 345, 317,831,384,386,391.
a claves^ d'abord affranchis puis anoblis par les rois, ont a usurpé les emplois et les dignités de TÉtat, tandis que a la noblesse , héritière des privilèges de la conquête , les a perdait un à un et allait se dégradant de siècle en «siècle*.
a Tous les rois de la troisième race ont voulu son abais-
ct sèment et travaillé, comme sur un plan formé d'avance,
: « à la ruine des lois primitives et de l'ancienne constitu-
a tion de l'État ; ce fut pour eux une idée commune d'à-
. a néantir les grands seigneurs, de subjuguer la nation, de
a rendre leur autorité absolue et le gouvernement despo*
« tique. — Philippe-Auguste commença la destruction de
« la police des fiefs et des droits originels du baronnage ;
. « Philippe le Bel poursuivit ce projet par la ruse et par la
^ « violence ; Louis XI l'avança près de son terme. — Leur
! « postérité est parvenue au but qu'ils s'étaient proposé -,
:- « mais, pour l'atteindre pleinement, l'administration du
; a cardinal de Richelieu et le règne de Louis XIV ont plus
i « fait, en un demi-siècle , que toutes les entrieprises des
5 a rois antérieurs n'avaient pu faire en douze cents ans ^. »
Ce système à deux faces, l'une toute démocratique
; tournée vers la royauté, l'autre tout aristocratique tournée
vers le peuple , contenait de trop grandes hardiesses pour
qu'il fût possible de lui donner une entière publicité. Les
deux écrits du comte de Boulainvilliers qui l'exposent et
le développent, V Histoire de l'ancien gouvernement de
I la France et les Lettres sur les ParlementSy circulèrent en
I copies du vivant de l'auteur, et ne furent imprimés que
cinq ans après sa mort, en 1727. Il y avait là de quoi
exciter l'attention générale et remuer vivement les esprits.
* Histoire de Tancicn gouvernemeiil de la France, etc., t. I, p. 291» 309, 310, 316, 322 ; t. II, p. I.
3 Ibid., t. 1, p. 191, 140, S9I , 352 ; t. 111, p. 135, 152.
L'instinct de la liberté politique reparaissait dans cette nouvelle théorie de l'histoire de France, et en outre elle touchait à des passions rivales qu'elle flattait d'un côté ci que de l'autre elle irritait en les blessant. Comparée à la théorie, si naïvement simple, de François Hotman , elle marquait un véritable progrès pour le talent d'analyse, la pénétration, la faculté de discerner les problèmes fondamentaux et les points délicats de notre histoire. De grandes questions y étaient entrevues et d'importantes distinctions établies; ce mot jusque-là sans retentissement : «Il y a deux races d'hommes dans le pays » , était prononcé de manière à frapper toutes les oreilles. Le vice capital du système de Boulainvilliers , pour ce qui regarde les temps antérieurs au xii'' siècle , consistait dans l'omission d'une série entière de faits , celle qui prouve la persistance de la société gallo-romaine sous la domination des Barbares , et dans une fausse idée de la nature et des conséquences de l'établissement germanique en Gaule, idée fournie par la logique , par un raisonnement superficiel, non par l'observation et l'intime connaissance des faits. Pour ce qui suit le xn« siècle , le gentilhomme publiciste a mieux vu sans avoir mieux jugé ; il a aperçu le grand mouvement de transformation de la société française et le rôle de la royauté dans ces révolutions successives. Ses conclusions, quoique partiales, ses interprétations, quoique erronées , frayèrent le chemin qui devait conduire au vrai. C'était une révolte contre le cours des choses, une protestation impuissante contre les tendances sociales de la civilisation moderne ; mais ces tendances étaient là , pour la première fois , nettement recoimues et signalées. On trouve dans le second écrit du comte de Boulainvilliers une portion moins étroitement systématique, plus complète , plus étudiée que le reste , l'histoire des États
Généraux du xiv" et du xv« siècle. Ce travail^ entièrement neuf pour Tépoque, a depuis servi de base ou de thème à beaucoup d'essais du même genre; il n'a jamais été refait sur les sources avec un pareil développement. L*immense intérêt du sujet semble ici entraîner Fauteur hors de ses préoccupations ordinaires et le lancer dans une voie plus largB et plus sûre. Au lieu de l'éternel paradoxe de la souveraineté de la noblesse , il présente un tableau animé du concours des grandes classes de la nation au gouvernement de l'État , véritable élude d'historien politique d'où ressort le double contraste de la monarchie des Etats Généraux avec la monarchie absolue , et de l'imposant contrôle des assemblées représentatives avec le contrôle mesquin des parlements. Boulainvilliers fut l'homme des États Généraux, non^seulement comme écrivain, mais comme citoyen; il en proposa la convocation après la mort de Louis XIV, dans des mémoires présentés au ré* gent. C'est par là que sa renommée de publiciste s'établit à part de son système, et que ses idées politiques eurent de la portée hors de la classe à laquelle , dand ses rêves deliber.té exclusivie, il voulait borner la nation.
Peu d'hommes de cette classe retrempèrent dans le nouveau système historique leurs vieilles traditions d'indé* pendance amorties depuis un siècle; n>ais tous, ou presque tous, crurent volontiers que leurs familles remontaient jusqu'aux Franks et qu'ils étaient nobles en vertu de la conquête. Un surcroît d'orgueil dont on retrouve la trace dans quelques écnls du temps paraît s'être insinué au cœur des gentilshommes qui, sur la foi de Boulainvilliers, ne virent plus autour d'eux dans la magistrature, les ennoblis, tout le tiers-État, que des fils d'esclaves, esclaves de droit, affranchis par grâce, par surprise ou par rébellion. Ceux dont l'humeur ou les intérêts ne s'accommodaient
pas de la portion républicaine du système la rejetèrent et ne prirent que l'autre. C'est ce que fit le duc de Saint- Simon, qui a consigné dans quelques pages de ses curieux mémoires l'espèce de version rectifiée qu'il adopta pour son usage. Il y pose, comme fait primitif, non la souveraineté collective et Fégalité de tous les Franks, mais un roi, seul conquérant de la Gaule, distribuant à ses guerriers les terres conquises, selon le grade, les services et la fidélité de chacun, a De là, dit-il, est venue la noblesse, « corps unique de l'État , dont les membres reçurent a d'abord le nom à^ hommes de guerre , puis celui de « nobles, à la différence des vaincus qui, de leur entière « servitude^ furent appelés serfs ^ » Il poursuit le développement de cette thèse et disserte sur Torigine des propriétés roturières et la formation du tiers-État, dans un style fort différent de celui de ses peintures de mœurs contemporaines , et dont Tallure embarrassée trahit une grande inexpérience de ces sortes de matières.
Quand bien même l'opinion mise en vogue par le comte de Boulainvilliers eût été, ce qu'elle n'était pas, inattaquable du côté de la science, elle aurait inspiré de Vives répugnances et trouvé d'ardents contradicteurs. I^e tiers-État , qui avait grandi de siècle en siècle sans trop s'inquiéter de ses origines, qui était sorti du règne de Louis XIV, comme de tous les règnes précédents, plus fort, plus riche, plus illustré par les hautes fonctions publiques, ne pouvait accepter patiemment, fût-ce au nom de rhistoire elle-même, une pareille place dans le passé. Aussi les réfutations plébéiennes, mêlées de colère et de raisonnement, ne se firent pas attendre; un pamphlet remarquable, dont le titre était : Lettre d'un conseiller du
' Mémoires du duc deSaiot-Simon, t. II, p. 367.
parlement de Rouen, courut quelque temps manuscrit et fut publié en 1730. L'auteur anonyme déclare qu'indigné de voir avilir la majorité de la nation pour rehausser Tétat et la gloire de trois ou quatre mille personnes, il veut remettre (c'est lui qui parle) les nobles de niveau avec les citoyens de nos villes et leur donner des frères au lieu d'esclaves*. Celui qui se présentait si fièrement contre le champion de la. noblesse n'apportait pas dans la controverse une érudition supérieure; mais il avait une foi complète et presque naïve aux traditions et aux idées de la bourgeoisie. Grâce à cette disposition d'esprit, sa polémique fut comme un miroir où vinrent se refléter fidèlement les croyances des hautes classes roturières, leurs désirs, toutes leurs passions, tous leurs instincts bons ou mauvais. On y trouve à la fois le sentiment de l'égalité civile et l'admiration de la richesse, une aversion décidée pour les privilèges de la naissance, ri un aveu sans réserve des privilèges de l'argent^.
Voilà pour les doctrines politiques ; et, quant à l'histoire, le principal argument de l'auteur de la lettre se fonde sur les preuves de la liberté immémoriale des villes de France.. Il établit l'existence non interrompue du régime municipal dans un grand nombre de cités, soit du midi, soit du nord de la Gaule, et montre qu'à l'égard de ce dcoit les souvenirs n'ont jamais péri. Il prouve que les habitants des grandes villes n'eurent jamais besoin d'être exemptés de la servitude personnelle, mais seulement de quelques servitudes réelles et de la justice seigneuriale ; que ce fut là toute la portée de leurs chartes d'affranchissement.
< Lettre d*un Gonaeiller Su parlement de Rouen au sujet d'un écrit du comte de BoulainvilUers , Mémoires de littérature du Père Deftmolets, t. IX, p. 415, 488.
3 Ibid., p. 425 et Buiv.
Enfin il revendique pour . les bourgeois du moyen âge, avec la liberté civile et politique, l'honneur d'avoir été riches, courtois, généreux, et même prodigues à l'égal des gentilshommes ^ Cet ordre d'idées et de faits le conduit, par une pente naturelle, à s'attacher exclusivement aux restes de la civilisation romaine, comme à la seule base de notre histoire nationale ; il est impossible de faire une abstraction plus complète et plus dédaigneuse de ce qu'il y eut de germanique dans les vieilles institutions et les vieilles mœurs de la France. Les prétentions de la noblesse à l'héritage des Franks sont, de sa part, l'objet de plaisanteries, souvent plus aigres que fines, sur le camp de Mérovée d'où les gentilshommes de nom et d'armes s'imaginent être sortis. Parfois même, quelque chose de' triste vient se mêler, d'une façon étrange, au burlesque de l'expression , et , dans les invectives du pamphlétaire du xvin" siècle, on croit entendre la voix et les regrets d'un descendant des Syagrius et des Apollinaire : a Je passe a avec douleur, dit-il , à ce déluge de barbares fran(?ais Qc qui inonda la malheureuse Gaule, qui renversa les lois « romaines, lesquelles gouvernaient les habitants selon les « principes de l'humanité et de la justice, qui y établit en « leur place l'ignorance , l'avarice et* la cruauté, barba- « resque. Quelle désolation pour les campagnes et les « bourgades de ce pays d'y voir exercer la justice par un « caporal barbare, à la place d'un décurion romain !.. . *» Mais ces ressentiments de la bourgeoisie qui s'échappaient ainsi en saillies plus ou moins vives, plus ou moins piquantes, couvaient silencieusement dans l'âme d'un
1 LeUre d'un Conseiller du parlémonf. de Rouen au sujet d'un écrit du comte de Boulainvilliere, p. i03, «30, S-24 , S24 , 229 , 231, 23S, 236 , 248, 249,251.
^ Ibid., p. 2!V3.
homme d'un talent mûr, d'un esprit subtil et réfléchi. Jean-Baptiste Dubos, secrétaire perpétuel de TAcadémie française, célèbre alors comme littérateur et comme pu-* bliciste, entreprit non-seulement d'abattre le système historique de Boulainvilliers, mais encore d'extirper la racine de tout système fondé pareillement sur I^ distinction des vainqueurs et des vaincus de la Gaule. C'est dans ce but qu'il composa le plus grand ouvrage qui, jusqu'alors, eût ét,é fait sur les origines de l'histoire de France, un livre encore lu de nos jours avec profit et intérêt , VHiitoire critique de rétablissement de la monarchie française dans les Gaules^. L'esprit de ce livre, où un immense appareil d'érudition sert d'échafaudage à un argument logique, peut se formuler en très-peu de mots et se réduire aux assertions suivantes : « La conquête de la Gaule par « les Francs est une illusion historique. Les Francs sont a venus en Gaule comme alliés, non comme ennemis des « Romains. — Leurs rois ont reçu des empereurs les di-^ « gnités qui conféraient le gouvernement de cette pro<a vince, et par un traité formel ils ont succédé aux droits a de l'empire. — L'administration du pays, l'état des per- « sonnes, l'ordre civil et politique, sont restés avec eux « exactement les mêmes qu'auparavant. — Il n'y a donc «eu, aux V* et vi® siècles, ni intrusion d'un peuple en^ a nemi, ni domination d'une race sur l'autre, ni asservisa sèment des Gaulois. — C'est quatre siècles plus tard que « le démembrement de la souveraineté et le changement « des offices en seigneuries produisirent des effets tout «semblables à ceux de l'invasion étrangère, élevèrent « entre les rois et le peuple une caste dominatrice et firent « de la Gaule un véritable pays de conquête ^. » Ainsi le
' La première édilion parut en 4734, la seconde en 1742.
^ Voyez Histoire criUque de rétablissemeut de la monarchfe française
fait de la conquête était retranché du v* siècle pour élre reporté au x« avec toutes ses conséquences, et par celle opération de chimie historique, la loi fondamentale de Bouiainvilliers, le droit de victoire, s'évanouissait sans qu'il fût besoin d'en discuter la valeur ou retendue. En outre, tout ce dont l'établissement des Franks se trouvait déchargé en violences, en tyrannies, en barbaries, tombait à la charge de l'établissement féodal, berceau de la noblesse et de la noblesse seule, la royauté demeurant, comme la bourgeoisie, une pure émanation de la vieille société romaine.
Dans le projet et la pensée intime de son œuvre, l'abbé Dubos obéit, du moins on peut le croire, à l'influence de traditions domestiques ; car il était fils d'un marchand de Beauvais, ancien bourgeois et échevîn de cette ville. Une chose certaine , c'est que le mode d'exécution lui fut en grande partie suggéré par sa science dans le droit public et son intelligence de la diplomatie. Non-seulement il avait étudié à fond la politique extérieure, les intérêts mutuels et les diverses relations des États, mais encore il avait rempli avec succès plusieurs missions délicates auprès des cours étrangères. De ses travaux et de ses emplois, il avait rapporté une merveilleuse souplesse d'esprit et la tendance à considérer l'histoire principalement du point de vue des alliances offensives ou défensives, des négociations et des traités. C'est sur la théorie de ces transactions politiques qu'il fonda son nouveau système ; il chercha une raison d'alliance entre les Romains et les Franks, et, dès qu'il l'eut trouvée, il en induisit audacieusement l'existence et la durée non interrompue de leur alliance fondée sur le voisinage et un intérêt commun. Il
dans les Gaules (édit. de 4743). T. 1. Discours préUminaire, p. 3, 22, 59, eo,Ctt. IV, p. 44, 289, 878,446à420.
profita, ou plutôt il abusa des moindres indications favo* rables à sa thèse, des moindres traits épars chez les historiens, les géographes, les poètes et les panégyristes, torturant les textes, traduisant faux, interprétant à sa guise, et conservant, dans ses plus grands écarts, quelque chose de contenu, de patient, de finement persuasif qui tenait, en lui, du caractère et des habitudes diplomatiques. Il parvint ainsi à former une démonstration invincible en apparence, à enlacer le lecteur dans un réseau de preuves, toutes fort légères, mais dont la multiplicité étonne l'esprit et ne lui permet plus de se reconnaître. Raisonnant comme si les relations de l'empire romain avec un peuple barbare avaient dû ressembler à celles qu'entretiennent les puissances de TEurope moderne, il fait planer, audessus de l'histoire réelle du v^ et du vi« siècle , une histoire imaginaire toute remplie de traités et de négociations entre les Franks, Tempire et une prétendue république des provinces armoricaines. Voici quelle série de faits, pour la plupart donnés par l'hypothèse ou par la conjecture, occupe, dans son livre, Tespace de temps com-pris entre la fin du ui« siècle et le règne de l'empereur Justinien :
a L'époque de l'établissement des Francs sur les bords a du Rhin est celle du premier et du principal traité d'al- « liance entre ce peuple et les Romains. Dès lors les deux a nations furent unies par une amitié constante, à peu près a de la même manière que la France et la Suisse, depuis a le règne de Louis XL — Les Romains ne déclarèrent « jamais la guerre à toute la nation des Francs, et la masse a de celle-ci prit souvent les armes en faveur de l'empire « contre celle de ses propres tribus qui violait la paix a jurée. — Il était de l'intérêt des Romains d'être cona stamment alliés des Francs, parce que ces derniers met-
auxquels l'étude désintéressée et le pur zèle de la vérité n'auraient pas conduit. Quoi qu'il en soit pourDubos, nous lui devons le premier exemple d'une attention vive et patiente dirigée vers la partie romaine de nos origines nationales. C'est lui qui a retiré du domaine de la simple tradition le grand fait de la persistance de Tancienne société civile sous la nomination des Barbares , et qui y pour la première fois, l'a fait entrer dans la science. On peut, sans exagération, dire que la belle doctrine de Savigny , sur la perpétuité du droit romain , se trouve en germe dans V Histoire critique de V établissement de la monarchie française * .
Ce livre eut à la fois un gi'and succès de parti et un grand succès littéraire ; il fut classé dans l'opinion comme le meilleur antidote contre le venin des systèmes aristocratiques. Il produisit une forte impression sur les bénédictins eux-mêmes, ces apôtres de la science calme et impartiale , et ses nouveautés les plus aventureuses trouvèrent crédit auprès de dom Bouquet , le premier auteur du vaste recueil des historiens de la France et des Gaules^. Lorsque Montesquieu , terminant son immortel ouvrage de V Esprit des Lois, voulut jeter un regard sur les problèmes fondamentaux de notre histoire , il se vît en présence de deux systèmes rivaux qui ralliaient , dans des sphères différentes, les convictions et les passions contemporaines. Dubos venait de mourir, et Boulainvilliers était mort déplus de vingt ans^pnais ces deux hommes, personnitica-
> Voy. THisloire du droit romain au moyen âge, par F. -G. de Sayigny traduite de Fallemand par M. Charles Guenoùx , 1830.
2 Dans un grand nonilire de notes, au bas des pages des deux premiers volumes, Tauleur de l'Histoire criUque de rétablissement de la monarchie française esl cité quelquefois d'une manière assez gratuite, mais toujours avec celte qualification ; dociUaimus nhbas Dubos,
* Le dernier mourut en 4732, le premier en f74S; c'est en 4748 que fut publié l'Esprit des Lois.
tions de deux grandes théories d'histoire et de politique , semblaient encore des figures vivantes assises sur les débris du passé dont elles expliquaient y chacune en sens contraire , la loi et les rapports avec le présent ; leur puissance sur les esprits qu'ils divisaient l'obligea de s'occuper d'eux, et de donner sur eux son jugement, a M. le comte «de Boulainvilliers , dit-il, et M. l'abbé Dubos, ont fait a chacun un système , dont l'un seniible être une conjura- « tien contre le tiers-État, etTautre une conjuration contre « la noblesse. Lorsque le soleil donna à Phaéton son char « à conduire , il lui dit : Si vous montez trop haut , vous a brûlerez la demeure céleste ; si vous descendez trop bas, a vous réduirez en cendres la terre. N'allez point trop à « droite, vous tomberiez dans la constellation du serpent ; « n'allez point trop à gauche , vous iriez dans celle de « Tautel : tenez-vous entre les deux *. »
Ces traits légers d'une critique pleine de grâce et de sens ne suffisaient pas à la gravité du sujet} l'auteur de V Esprit des Lois voulut s'expliquer plus nettement et faire aux deux systèmes opposés la part exacte du mérite et du blâme; il ne tint pas la balance d'une main assez ferme, et son impartialité fléchit^ Boulainviilers obtint plus de faveur et d'indulgence que son adversaire; il avait traité des droits politiques delà nation, des assemblées délibérantes, du pouvoir législatif, d'une foule de points don^ l'abbé Dubos, exclusivement cantonné dans la tradition romaine, faisait une entière abstraction. De plus, sa hardiesse de pensée , sa fierté d'homme libre et de gentilhomme, plaisaient à l'imagination de Montesquieu, et peut-être aussi l'homme de génie lui savait-il quelque gré de ses préjugés nobiliaires dont lui-même n'était pas
* Esprit des Lois , liv. xxx , ch. x.
exempt. De là vinrent ces mots empreints d'une bienveillance protectrice : a Comme son ouvrage est écrit sans a aucun art et qu'il y parle avec cette simplicité, cette a franchise et cette ingénuité de Tancienne noblesse dont a il était sorti, tout le monde est capable de juger et des a belles choses qu'il dit, et des erreurs dans lesquelles il a tombe. Ainsi je ne l'çxaminerai point, je dirai seulea ment qu'il avait plus d'esprit que de lumières, plus de a lumières que de savoir; mais ce savoir n'était point a méprisable, parce que, de notre histoire et de nos lois , a il savait très-bien les grandes choses *. »
Quant au publiciste plébéien, pour lui la sévérité de l'illustre critique fut entière et sa clairvoyance impitoyable. Montesquieu aperçut, d'un coup d'œil, tout ce qu'il y avait chez l'abbé Dubos de choses hasardées, fausses, mal comprises, de conjectures sans fondement, d'inductions légères , de conclusions erronées , et il dit ce qu'il voyait dans un admirable morceau qui a toute la véhémence de la polémique personnelle. J'en citerai la plus grande partie. Dans cette longue étude sur un sujet aride , où il faut poursuivre des idées , et souvent des fantômes d'idées , à travers des volumes médiocres ou mauvais de style , c'est un charme (|ue de rencontrer enfin quelque chose qui ait la double vie de la pensée et de l'expression :
a Cet ouvrage (le livre de V Établissement de la monar^ a chie française] a séduit beaucoup de gens , parce qu'rt c( est écrit avec beaucoup d'art, parce qu'on y suppose a éternellement ce qui est en questiou , parce que , plus c( on y manque de preuves, plus on y multiplie les proba- (i bilités, parce qu'une infinité de conjectures sont mises c(en principe, et qu'on en tire, comme conséquences,
' Esprit des Lois, liv. xxx, ch. x.
a d'autres conjectures. Le lecteur oublie qnll a douté pour « commencer à croire. Et comme une érudition sans fin « est placée , non pas dans le système , mais à côté du « système , l'esprit est distrait par des accessoires et ne « s'occupe plus du principal... Si le système de M. l'abbé « Dubos avait eu de bons fondements, il n'aurait pais été « obligé de faire trois mortels volumes pour le prouver ; il (t aurait tout trouvé dans son $ujet; et , sans aller cherc cher de toutes parts ce qui en était loin , la raison elle* a même se ^rait chargée de placer cette vérité dans la a chaîne des autres vérités. L'histoire et nos lois lui au* « raient dit : Ne prenez pas tant de peine , nous rendrons a témoignage de vous *. b
« M. Tabbé Dubos veut 6ter toute espèce d'idée que les a Franks soient entrés dans les Gaules en conquérants : c( selon lui 9 nos rois, appelés par les peuples, n'ont fait « que se mettre à la place et succéder aux droits des em- « pereurs romains. Cette prétention ne peut pas s'appli-> a quer au temps où Clovis , entrant dans les Gaules , sac* a cageaet prit les villes; elle ne peut pas s'appliquer non a plus au temps où il défit Syagrius , officier romain , et a conquit le pays qu'il tenait : elle ne peut donc se rapa porter qu'à celui où CIovîs, devenu maître d'une grande cr partie des Gaules par la violence , aurait été appelé, par « le choix et l'amour des peuples, à la domination du a reste du pays. Et il ne suffit pas que Clovis ait été reçu, « il faut qu'il ait été appelé; il faut que M. l'abbé Dubos « prouve que les peuple^ ont mieux aimé vivte sous ia a domination de Clovis , que de vivre sous la domination « des Romains ou sous leurs propres lois. Or, les Romains « de cette partie des Gaules qui n'avait point encore été
1 Esprit des Lois, liv. xxx , ch. xxiii.
« envahie par les Barbares étaient , selon M. l'abbé Du- « bos , de deux sortes : les uns étaient de la confédération « ai*morique , et avaient chassé les officiers de l'empereur « pour se défendre eux-mêmes contre les Barbares et se « gouverner par leurs propres lois; les autres obéissaient « aux officiers romains. Or, M. Tabbé Dubos prouve-t-il « que les Romains , qui étaient encore soumis à l'empire , « aient appelé Glovis? Point du tout. Prouve-t-il que la ré^ « publique des Ârmoriques ait appelé Clovis et fait même « quelque traité avec lui? Point du tout encore. Bien loin « qu'il puisse nous dire quelle fut la destinée de cette réa publique y il n'en saurait pas même montrer l'existence , a et quoiqu'il la suive depuis le temps d'Honorius jusqu'à « la conquête de Clovis, puisqu'il y rapporte avec un art « admirable tous les événements de ces temps-là , elle est a restée invisible dans les auteurs *... »
a Les Francs étaient donc les meilleurs amis des Ro- « mains, eux qui leur firent, eux qui en reçurent des « maux efiroyables ? Les Francs étaient amis des Romains, « eux qui , après les avoir assujettis par leurs armes , les «opprimèrent de sang-froid par leurs lois? Lis étaient a amis des Romains , comme les Tartares qui conquirent « la Chine étaient amis des Chinois. Si quelques évéques « catholiques ont voulu se servir des Francs pour détruire «des rois ariens, s'ensuit-il qu'ils aient désiré de vivre a sous des peuples barbares? En peut-on conclure que « les Francs eussent des égards particuliers pour les Ro- « mains ^?..... Les Francs n'ont point voulu et n'ont pas « même pu tout changer, et même peu de vainqueurs ont « eu cette manie. Mais pour que toutes les conséquences « de M. l'abbé Dubos fussent vraies , il aurait fallu que
1 Esprit des Lois, liv.iix, ch. xxir.
» lbi<l.,liv. XXVIII, ch. m.
« non-seulement ils n'eussent rien changé chez les Ro- (( mains, mais encore qu'ils se fussent changés eux-mé^ « mes*... »
Quelle vivacité de style, quelle verve de raison et quelle fermeté de vue ! Le fait de la conquête a repris sa place , il est là, donné dans sa vraie mesure, avec sa véritable couleur^ avec ses conséquences politiques. En le posant i comme un point inébranlable, le grand publiciste a élevé une barrière contre la confusion introduite par le système de Dubos entre tous les éléments de notre histoire ; mais . lui-même ébranle son œuvre et, dans un moment d'inadvertance , il fait une brèche par laquelle cette confusion î devait rentrer sous d'autres formes. Pour cela, il lui suflSt L de quelques lignes dans lesquelles il admet , comme un !f fait historique , le choix libre des lois personnelles sous la première et la seconde race, et donne à cette grave erreur [[•' l'immense autorité de son nom :
\c a Les enfants, dit-il, suivaient la loi de leur père, les 3 a femmes celle dç leur mari, les veuves revenaient à leur ï (( loi, les affranchis avaient celle de leur patron. Ce n'est iti « pas tout, chacun pouvait prendre la loi qu'il voulait ; la fti « constitution de Lothaire exigea que ce choix fût rendu ju « public^... Mais pourquoi les lois saliques acquirent-elles Du « une autorité presque générale dans le pays des Francs? h: « Et pourquoi le droit romain s'y perdit-il peu à peu, penf «dantque, dans le domaine des Visigoths , le droit ro- R « main s'étendit et eut une autorité générale? Je dis que If « le droit romain perdit son usage chez les Francs à cause sti « des grands avantages qu'il y avait à être Franc, Barbare, (li « ou homme vivant sous la loi salique; tout le monde fut if «porté à quitter le droit romain pour vivre sous la loi
< Esprit des Lois, liv. xxx, cli. xxiT.
' Ibid., lir. xvui, ch. ii.
7i CHAPITRE IL
(( salique ; il fut seulement retenu par les ecclésiastiques , « parce qu'ils n'eurent point d'intérêt à changer*... »
Singulier et triste exemple de la faiblesse de l'attentioti humaine jlan§ ceux même qui sont doués de génie. Montesquieu pe s'aperçoit pas que celte conquête des Barbares, qu'il vient de caractériser si éqergiquemept, s'anéantit sous sa plume, qu'elle ne fait que paraître et disparaître^ comme une vaine fantasmagorie; que, si çl^açun pouvais à son gré devenir membre de la naûon conqué^arite, il îi'y a plus sérieusement ni vainqueurs, n.i vaincus, pi Franks , ni Romains ; que ce sont des distinctions sans valeur dans l'histoire de nos origines. Avec cette faculté laissée aux vaincus de prendre la loi, c'est-à-dire les privilèges de la race victorieuse , quq devient l'Qrgueil des Franks, leur mépris pour les Romains, l'oppression légale que, selon Montesquieu lui-même, ils firent peser sur eux, en un mot cette cruelle différence (l'expression lui appartient) qui, établie entre les deux races- à tous les degrés de la condition sociale , prolongea pour les indigènes les misères de l'invasion ^ ?
Montesquieu fut induit en erreur par deux textes qu'il examina trop légèrement. Le premier est le titre 44 de la plus ancienne rédaction de la loi salique. On y lit : « Si « quelque homme libre tue un Frank, ou un Barbare , ou « un homme vivant sous la loi salique'... » ce qui semble dire qu'il y avait des hommes de race non germanique, des Romains qui vivaient sous cette loi. Mais la leçon est fausse, comme on peut le voir, si on la rapproche des variantes qu'offrent les différents manuscrits , et surtout de
1 Esprit des Lois , Uv. xxTiii, ch. iv.
2 Ibid., liv. xxYiii, ch. ii.
3 Si quis ingenuus Franco aut barbarum aut homincm qui salica lege \ivit occiderit... (Paclus legis salicœ, ab Heroido edilus, apud script. rer. gallic. et francic. , l. IV, p. 147.)
la réds^tion smieuçléq par Charlernagne , la pli|s çoirecte et la plus claire de toutes. \\ est évident que le uioposyllabe ouy en latin mf, ;'es^ redoublé par jn^dvertaQce du copiste ou de riniprimeur» que le vrai sens de l'article est celui-ci : Si quelque hçmme libre tue un f'rç^nk ou un Earbarq vivant; sçus la loi mliqm S et qu'il n'y a pa$ dans cet article la nioindre place pour les GallQ-Romains. Le second texte pris à f^ux pf|r IHUustre écrivain est la constitution promulguée à Rome en 824, par Lothaire, fils de Louis le Débonnaire , afin de terminer la querelle de^ Romains avec leur évêque Eugène U. C'est une ordonnance uniquement faite pour les habitants de la yille et de son territoire , et non , ço.|[nme trop de gavants l-opt cru , un capitulaire généra] applicable aux bommes de race romaine dans toute l'étendue de l'empire frank. « Nouîj a voulons » y dit cette constitution traduite ic^ littéralement avec ses bizarreries grammaticales , « nous voulons (< que tout le sénat et le peuple romain çoit interrogé et « qu'il lui soit demandé sous quelle loi il veut vivre, afin a que dorénavant il s'y maintienne; et, en oulye, qu'il leqf c( soit déclaré que s'ils viennent à transgresser la loi donf a ils auront fait profession , ils seront passibles de toutes c( les pénalités établies par elle, selon la décision du seia gneur pape et la nôtre*. » Uoe autre rédaction du
< Si quis ingenuus Franco aut barbarum, qui legem salicam vivil occi'
derit Lex saiica ex codice Gueiferbylano ab Eccardo edito, tit. xl,
a pud script, rer. gallic et franclc, t. IV, p. 173.) — Si quis ingenuus hominem Francum aut barbarum occident qui lege saiica vivit... (Lt'X suUca a Carolo magno emendata, tit. xuii, Ibid., p. 220.) — 11 y a iout Jieu de croire que l'erreur provient d'une simple faute typographique de rédilion donnée par Hérold, en 4557, car on ne la renconlre dans aucun des nnnnuscrits de la Loi Salique aujourd'hui connus.
2 Volumus etiam ut omnis senatus et populus romanus iiitcrrogetur quali vult lege viverc, ut sub ea vivat; eisque denuntietur quod procul duhio, si offenderent contra eandem, eidem legi quam proûtebantur, disposilioni domni pontîflcis et nostra domnimodis subjacebunt. (Script. rer. gallic. etfrancic, t. Vï, p. 410.)
même acte qui se trouve jointe, on ne sait pourquoi , à tous les recueils des lois lombardes, porte, il est vrai, ces simples mots : « Nous voulons que tout le peuple roc( main^.. » Le mot sénat y est omis; mais cette omission ne suflTisait nullement pour causer la méprise : car si, dans tous les royaumes fondés par les conquérants germains, les indigènes, les provinciaux de l'empire furent appelés Romains et distingués ainsi des hommes de l'autre race, jamais aucun -acte public, ni en Gaule, ni en Espagne, ni dans Tltalie lombarde , ne leur donna le nom collectif de peuple romain. Ce nom , restreint aux habitants de Rome et du duché de Rome, fut, dans la langue diplomatique du moyen âge, une appellation spéciale , et comme un dernier titre de noblesse, pour les citoyens de la ville éternelle.
Les trois livres de \ Esprit des Lois où Montesquieu a jeté, avec tant de puissance, mais d'une manière si capricieuse et si désordonnée , ses vues sur l'origine de nos institutions nationales, contiennent, parmi beaucoup d'aperçus fins et de solutions vraies, plus d'une eiTeur de ce genre ^ Celle-là, introduite dans la science grâce à un tel patronage, et placée désormais hors de la sphère du doute, devint la pierre angulaire d'un nouveau système qui, par une sorte de tour d'adresse, fit voir au tiers-État ses ancêtres ou ses représentants dès le berceau de la monarchie, siégeant dans les grandes assemblées politiques, ayant part à tous les droits de la souveraineté. C'est la théorie historique à laquelle l'abbé de Mably attacha son nom, et qui prit faveur dans la dernière moitié du xvni*' siècle. Je
1 Volumus ut cunctus populus romanus interrogetur quaii lege vult viverc... (Leges langobardicœ, apudCanciani Antiq. leg. barbaroruni, t. I.) — Voyez Savigny, Histoire du Droit romain au moyen âge t. I, p. 420.
Voy. EspritdesLois, Uv. xxvi:i, xxx et xsxi.
me hâte d'arriver à ce nom célèbre parmi les historiens dogmatiques de nos origines et de nos lois, et je néglige quelques écrits où ne manquent ni le savoir, ni le talent, mais qui n'influèrent en rien sur ce qu'on pourrait appeler le courant des croyances publiques. Le plus considérable, celui du comte du Buaf, intitulé les Origines^, est un ouvrage confusément mêlé de faux et de vrai, sans méthode, sans chronologie, sans intelligence des textes et, malgré cela, remarquable par un certain sentiment de l'étendue et de la variété des questions à résoudre, par une grande liberté d'esprit, par les efforts que l'auteur fait, à l'aide d'une érudition puisée en Allemagne, pour se détacher des préjugés historiques qu'entretenaient, dans la France d'alors, la puissance des vieilles institutions et la force des habitudes nationales.
1 Les Origines de Tancien gouvernement de la France, de l'Allemagne et de rilalie, 1757. — On peut joindre à ce livre les deux suivants, dont le second est de beaucoup le meilleur : Traité de l'Origine du gouvernement français , par l'abbé Garnier, 4765. Quel fut l'état des personnfis en France sous la première et la deuxième race de nos rois? par l'abbé de Gourcy (Mémoire couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), 1768.
CâAt>ITRÈ IIÏ.
État de rêrùditloii faistoriqae aa mitiea da xviiie siècle. — Naissance et mouvement de l'opinion philosopliîqae. — Sa tendance à l'égard de Tiiistoire, son action sar elle. — Système de Mably. — Timidité de là science. — Travaux de Bréquigny. — Question du régime municipal et de l'affi-ancfalssement des communes. — Théorie des lois poittiques de la France^ par mademoiselle de Lézardière, ~ Qu'eat-^e que le tiersétat? pamphlet de Siéyès. — L'assemblée nationale constituante. — Accomplissement de la Révolution. — Abrégé des HévoliUUnu de l'an" cien gouvernement français^ par Thooret.
Jamais époque ne parut plus favorable aux progrès de la connaissance intime des divers éléments de notre bistoire que les années qui suivirent 1750. Montesquieu venait de révéler avec génie ce qu'il y a d'enseignements pour les peuples dans l'étude historique de leurs institutions nationales; de grands travaux d'érudition, entrepris sous le patronage du gouvernement, ralliaient ensemble et bomplétaient les travaux individuels des savants du xvn' siècle ; le Recueil des historiens de la France et des Gaules et celui des Ordonnances des rois^ commencés, l'un en 1738, l'autre en 1723, se poursuivaient coUatéralement * . Des recbercbes exécutées à la fois sur différents points de la France et qui devaient s'étendre de plus en
1 Le premier de ces recueils, Rerum gallicarum et francicarum ScriptoreSy forme aujourd'hui 20 volumes, qui ont eu pour éditeurs : lo dom Bouquet, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur (8 volumes , publiés de 4738 à 175-2) : 2o dom Uaudiguier, dom Poirier, dom Housseau et dom Prédeux, de la même congrégation (5 volumes, de 1757 à 1767); 30 dom r4lémentet dom Brial (2 volumes, de 1781 à 4786); 40 après la création de l'Institut, dora Brial seul (5 volumes, de 1806 à 1822); 50 MM. Dauuou et NuudeU qui ont publié les tomes f9 et SO, d'après le manuscrit laissé par dom Brial. — Le recueil des Ordonnances des rois forme pareillement 20 volumes, qui ont eu pour éditeurs : I0 M. de Laurière (4 volume, publié en 1723); 20 m. Secousse (7 vol. de 1729
()lus, rasseihblaient dans un dépôt uhique le cabinet des chartes, tous les monuments de législation royale, seigneuriale ou municipale, éparâ dans les archives publiques où privées du royaume*. L'on n'avait pas encore vu un tel nombre dé documents originaux publiés , ou mis , par leur réunion , à la portée des hommes slddieùx. Le temps paraissait donc venu pour qu'un regard plus pénétrant fût jeté sur les origines et les révolutions de la société française, pour que nos diverses traditions, rendues précises par la science , fussent rapprochées , conciliées et fixées, d'une manière invariable, dans une théorie qui serait la vérité thème. Tout cela semblait infaillible , el; pourtant il n'en arriva rien. Au contraire, il se fit, dans la iiianière d'envisager le fond et la suite de notre histoire , une déviation qui la jeta tout d'un coup aussi loin que possible de la seule route capable de conduire au vrai. Cette déviation, du reste, fut nécessaire : elle tenait à des causes supérieures au mouvement de la science ellemême, à un mouvement universel de l'opinion qui devait agir sur tout et laisser partout son empreinte.
Déjà se préparait dans les idées l'immense changement qui éclata dans les institutions en 1789. L'instinct d'une rénovation sociale, d'Un avenir inconnu qui s'avançait et auquel rien, dans le passé, tie pouvait répondre, lançait fortement les esprits hors de toutes les voies historiques.
à 4750); 30 M. de VUlevaut (1 volume, publié en ^755, d'après le manuscrit laissé par Secousse );4o M. de Bréquigny, associé à M. de Villevant, mais en réalité travaillant seul (S volumes, de 1763 à 1790); 50 après la créaUon de nnsUtut,M. de Pastoret [6 volumes, de 1811 à 1841).
> Ce dépôt fut créé, en 1762, par M. Berlin , ministre de la maison du roi. Des arrêts du ConseU ( 8 octobre 1763 et 18 janvier I7ë4) réglèrent l'ordre du .travail et pourvurent aux dépenses qull exigeait. Voyet la noliue de M. Champollion-Figeac sur le Cabinet des Charles el Diplômes de l'histoire Ùè trahce , 1827.
80 CHAPITRE IIL
On sentait d'une manière vague, mais puissante, que l'histoire du pays, celle des droits ou des privilèges des diflPéreuts corps de TÉtat, des différentes classes de la nation, ne pouvait fournir à Topinion que des forces isolées ou divergentes, et que, pour fondre ces classes si longtemps ennemies ou rivales dans une société nouvelle, il fallait un tout autre élément que la tradition domestique. Au delà de tout ce que nous pouvions ressaisir par la tradition, au delà du christianisme et de Tempire romain, on alla chercher dans les républiques anciennes un idéal de société, d'institutions et de vertu sociale conforme à ce que la raison et l'enthousiasme pouvaient concevoir de meilleur, de plus simple et de plus élevé. C'était la démocratie de Sparte et de Rome , abstraction faite de la noblesse et de l'esclavage qu'on laissait de côté, ne prenant du vieux monde que ce qui répondait aux passions et aux lumières du monde nouveau. En effet , l'idée du peuple dans le sens politique de ce mot , l'idée de l'unité nationale , d'une société libre et homogène, ne pouvait être clairement conçue , frapper tous les yeux et devenir le but de tous les efforts que par une similitude plus ou moins forcée entre les conditions de l'état social moderne et le principe des États libres de l'antiquité; l'histoire de France ne la donnait pas. Il fallait que cette histoire fût dédaignée ou faussée, pour que l'opinion publique prît son élan vers des réformes dont le but final était marqué dans les secrets de la Providence.
Au xvi^ siècle, la renaissance des études classiques avait amené, par toute l'Europe, une invasion subite, mais passagère, des idées et des maximes politiques de l'antiquité. Ce mouvement, poussé à l'extrême en France durant les guerres civiles qu'amena la réformation , et interrompu ensuite par le repos des partis religieux et la forte admi-
nistralion de Richelieu et de Louis XÏV, fut repris , à la fin du xvn« siècle, sous des formes d'abord voilées par la fiction et La poésie. Fénelon, cette âme ardente pour le bien général, cet esprit qui devina tant de choses que l'avenir devait réaliser et qui , le premier , initia la nation à ses nouvelles destinées , offrit aux imaginations rêveuses le monde antique , TÉgypte et la Grèce , comme les modèles de la perfection et des vertus sociales. Au charme de ces illusions poétiques succéda , pour continuer, avec plus de sérieux , le même pouvoir sur les esprits , une version de Thistoirg de l'antiquité sobrement embellie par la plume naïve de Rollin. Chrétien comme Fénelon, Roilin jeta sur les rudes et austères vertus des républiques païennes un reflet de la morale de l'Évangile ; il fit aimer des caractères qui, peints avec des couleurs complètement vraies, n'eussent excité que la surprise ou une froide admiration. Le prodigieux succès de son histoire ancienne , et de ce qu'il publia de l'histoire romaine , fraya le chemin à ceux qui vinrent après lui, avec plus de conscience de ce qu'ils faisaient , poursuivre la même œuvre , d'une manière bien autrement directe , par la logique et par l'éloquence. Le premier de ces avocats de la société antique contre le monde moderne, l'abbé de Mably, trouva des auditeurs préparés, et quelques âmes déjà ouvertes à l'enthousiasme des grandes vertus et du dévouement civiques. Il fixa par la démonstration et le raisonnement , il érigea en principes sociaux les choses que la poésie et le simple récit avaient fait aimer et admirer. Il prêcha la liberté, l'égalité sociale et l'abnégation patriotique ; il présenta le bonheur de tous comme fondé sur l'absence du luxe, l'austérité des mœurs et le gouvernement du peuple par lui-même ; il fit entrer dans le langage usuel les mots de patrie, de citoyen, de volonté générale, de souveraineté
82 ghApîtrë iil.
du peuple , toutes Ces fôrtntileS républicaines qui éclatèrent avec tant de chaleût et d'empire dans les écrits de Jeati Jacques Rousseau ^
Mably, logicien froid, mais Intrépide, non content d'attiret les eèprils hors de l'histoire nationale , résolut de la transformer elle-méitte, de lui imposer soii langage, et de la faire servir de preuVe à seà maximes de gouvernement. Telle fut là tentative qui donna naissance â Touvrage intitulé Observations snr Vhishfre de France, ouvrage dont W preniière ^aWîe parut en lt65, ël la seconde vingt-trois àils ài)rèâ*. L^àuteur dé celte tiduVélie théorie historique différa surtout de ses devanciers, en se plaçant en dehorà de toutes les opinions traditionnelles et eh appelant les fails sut* le terrain de seà propres idées et de sa croyance individuelle. Ne prenait de chaque tradition de classe ou de parti que ce qui Wi convenait, il ki'eh rejeta aucune, èl les employa ioUteâ , mutilées et tronquées à sa guise. Son système formé capricieusement de lambeaux dé tous les autres, h'eut rien de neuf que sa phrâséôlbgie empruntée à la politique des aiiclens. Àlissi n'entreprendrai-je pas d'en dontier le sommaire complet; ce serait tomber dans une foule de redites, dont rieh ne compenserait l'ennui. J'ai pu résumer les systèmes de Boulàinvilliers et de Dubos, ils sont totit d'une pièce, et dans celte utiité il y a quelque chose d'imposant. Chacun d'eux, en outre, est sorti des entrailles de l'histoire de t'rânce; mais il n'en est paà de même pour celdi de Mably, fruit d'une inspii-âtion étrangère à notre histoire, compbsé d'emprunts disparates faits aux théories précédentes, fet dé capitula-
* Voyez, Bur ces deux écrivains, d'admirables pages de M. Villernain , Cours de Littérature fiançaise, I. Il, leçons ire et 2».
^ Dans l'édition de 1765, publiée par l'auteur, l'oUvrage s'arrêtait au règne de Philippe de Valois, et contenait 4 livres. La suite forma 4 nouveaux ItVres dans rédillbu i^bsltiume do I78S.
tiôns peu franches et rarenient habiles avec la science contemporaine.
Le propre de ce système, son caractère essentiel est, je le répète*, de niêler et de confondre des traditions jusquelà distinctes, de rendre commune au tiers-Étàt la démocratie des anciens Franks, et d'abandonner; pour ce même liers-Étât^ son vieil héritage de liberté, le régime municipal romain. L'abbé deMably admet, avec Boulainvilliets, une république geritiaine transplantée en Gaule pour y devenir le type idéal et primitif de la constitution française, H, avec Dubos, la ruine de toute institution civile par renvahlssement de la hoblesse. Il part du même point (\ûe FYançois Hotman , d'une nationalité gallo-franke , pour arriver à sa conclusion politique, le Rétablissement des États Généraux. S'il n'érige pas , cbhitne le publiciste du xvi« siècle, les Franks en libérateurs de la Gaule, le choix libre des lois personnelles a pour lui la même vertu que celte délivrance, celle de fait^e un setil et même peuple des conquérants et des vaincus. La tradition romaine se trouve ainsi éliitiinée sans aucun détriment, et même avec une apparence de profit pour les classes qui l'avaient conservée durant des siècleâ avec tant de fidélité, et maintenue si énergiqUemeiit par Torgane de leurs avocats et dé leurs publi'cisles. Ce qui ressort de plus clair au milieu de cette confusion historique, c'est la prédilection de l'auteUr pour la forme démocratique du gouvernement des Franks au delà du Rhin , telle qu'on peut l'induire du livre de Tacite, et la découverte, sous Ghàrlemagne, d'un gouvernement mixte de monarchie, d'aristocratie et de démocratie avec trois États, clergé, noblesse et peuple, prenant part à la formation des lois dans des assemblées constitutionnellement périodiques. Après avoir, bâti cet idéal de gouvernement monarchique, Mably le montre avec regret
incapable de durer, comme il avait montré, avec des regrets semblables, la république des Franks incapable de se soutenir après la conquête de la Gaule. Tous ses raisonnements là-dessus, fondés sur des considérations puisées dans la lecture des politiques de l'antiquité , sur les vices et les vertus des peuples, sur la passion de la gloire et celle des richesses , sur l'imprévoyance et la prévoyance de l'avenir, sont vides, creusement sonores, et parfaitement inapplicables aux temps et aux hommes *.
L'abbé de Mably ne fait aucun effort pour éluder ou atténuer le fait de la conquête. Il en avoue toutes les violences, mais aveq cette singulière apologie : « L'avarice des a empereurs et l'insolence de leurs officiers avaient accoua tumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la « patience. Ils ne sentaient point l'avilissement où la doc< mination des Français^ les jetait, comme l'aurait fait « un peuple libre. Le titre de citoyens romains qu'ils « portaient n'appartenait depuis longtemps qu'à des es- «claves'. » Parti de là, il entre en plein système, en établissant , pour toute personne vivant sous la domination franke, la prétendue faculté de changer de loi, et dès lors la race gallo-romaine s'absorbe pour lui politiquement dans la société de ses vainqueurs*. « Un Gaulois, c< dit-il, après avoir déclaré qu'il renonçait à la loi ro- « maine pour vivre sous la loi salique ou ripuaire, de sujet c( devenait citoyen , avait place dans les assemblées du a champ de mars, et entrait en part de la souveraineté et a de l'administration de l'Étal ^.. » Le point capital est
» Observalions sur l'histoire de France, liv. i el ii. > Montesquieu et Dubos 8'étaienl gardés de ce ridicule anachronisme; ils avaient toujours écrit les Francs.
3 Observations sur l'histoire de Frnnce, édition de 1788, 1. 1, p. «i43. < Voy. piusliaut chap. ii , p.S2 et suiv.
* Observalions sur l'histoire de France, 1. 1, p. 248.
alteint, mais une grave difficulté se présente. Comment expliquer la distinction légale qui subsiste jusqu'au x" siècle entre les Franks et les Romains? L'auteur ne s'en émeut guère ; ses réminiscences des rhéteurs anciens lui viennent en aide, et il ajoute avec une assurance imper-, turbable : a Malgré tant d'avantages attachés a la qualité « de Français, il est vrai que la plupart des pères de famille « gaulois ne s'incorporèrent pas à la nation française et « continuèrent à être sujets. On ne concevrait pas celte « indifférence à profiter de la faveur de leurs maîtres , si « Ton ne faisait attention que la liberté que tout Gaulois « avait de devenir Français lavait la honte ou le reproche «de ne l'être pas. Le long despotisme des empereurs, « en affaissant les esprits , les avait accoutumés à ne pas « même désirer d'être libres *. »
Le Gharlemagne de Tabbé de Mably est, de même que celui du comte de Boulainvilliers, le restaurateur des assemblées nationales, mais, en outre, il a des vertus que le publiciste gentilhomme ne s'était pas avisé de lui prêter, c'est un philosophe ami du peuple. « Quelque humilié « que fût le peuple depuis l'établissement des seigneuries « et d'une noblesse héréditaire, il en connaissait les droits a imprescriptibles, et avait pour lui cette compassion « mêlée de respect avec laquelle les hommes ordinaires (( voient un prince fugitif et dépouillé de ses États. Il fut « assez heureux pour que les grands consentissent à lais- « ser entrer le peuple dans le champ de mars , qui par là « redevint véritablement l'assemblée de la nation... Il fut « réglé que chaque comté députerait au champ de mars a douze représentants choisis dans la classe des rachim- « bourgs ou, h leur défaut, parmi les citoyens les plus no^
* Observations sur Tiiiâtoirc de France, t. I,p. 249; remarques ai preuves , p. 315 cl 316.
8B CHAPITÔE lil.
c( iabies de ta cité y et que les avoués des églises, qui « n'étaient alots cjue des hommes du peuple, les accôm- « pagneraient '. » Ce pôtlrait du premier empereut frank et cette interprétation de quelques articles de ses capitulaires sont de grandes extravagances, et pourtant j'ai à peine le courage de les qualifier ainsi. Il y eût de la puissaiice morale dans ces rêves d'une représentation universelle des habitants de la Gaule aux assemblées du champ de mai, etd'Unl*oi s'inclinant, au vni® siècle, devant la souveraineté du peuple. Ils inftisèrent au tiers-État cet orgueil politique, celte conviction de ses droits à une part du gouvernement, qui jusque-là n'avaient apparu que chez la noblesse. C'étaient de singulières illusions; mais ces chimères historiques ont contribué à préparet Tordre social qui règne de nos jours, et à nous faire devenir ce que nous sommes.
Une fois que l'abbé de Mably, prêtant ses idées à Karle le Grand, a érigé , par les lois de ce prince , le peuple en pouvoir politique, le peuple, ou, comme il le dît luimême, ce qui fut depuis le tiers-État, devient le héros de son livre. Il suit la destinée de ce souverain déchu, réta-, bli, et déchu de nouveau, iavec une affection qui s*inquiètè peu des tortures qu'elle fait subir à Thistoire. Il signale d'abord comme un grand vice dans les institutions carolingiennes, la prétendue division de l'assemblée nationale en trois ordres distincts et indépendants l'un de l'autre; puis. Sous les successeurs de Charlemagne, $1 voit, ce sont ses propres expressions, les trois ordres cesser de s'entendre et le peuple n'être plus compté pour rien. En analysaht le reste de l'ouvrage , on y trouve , pour thèses principales, les propositions suivantes; «Le peuple tomba « dans un entier asservissement par la révolution qui ren-
< Observalionà sur rhiàtoirc de France, t. 11, p. 78, 81 ; remarques cl preuve8,p. 295, 299.
« dit hèrédîtà\rfes les grands offices, et souveraines les jus- « lices des sîeîgtletirs. — L^'àffranchissemeht des communes a et la ruine du gôiivef tienient féodal lui rendirent quelque d liberté dans les villes. îl profita de ces changements qui « ne furent pas son ouvrage , mais il ne recouvra pas ses a anciens droits t)ôîiliques. — Une ônibre de ces droits re- « parut au xiv* siècle-dans les États Généraux. Ces asSema blées ne furent qu*une image imparfaite de celles qUë a Chàrlemagne avait jadis instituées. — Les États Généraux « de 1355 et ceux de 1356 montrèrent quelque coiinaissancë a des droits de la nation; mais Tincapacité et l'împré- « voyance de ces deux assemblées rendirent Infructueux a les effoHs qu'elles firent pour le rétablissement de la « liberté * . » Telle est, pour l'auteur des Observàtïoiïs sur Vhistoire de France y la série des grands faits t)oliliques; toutes les autres considérations ne sont à ses yeUx que secondaires. Pour employer le langage de Técole, ce sont là ses prémisses, et voici sa conclusion énoncée par lili-niême, conclusion qui renferme tout Tesprit du livrfe et embràsSe à la fois, pour la t'rance, le passé et Tavenir : « En détruisant a les États Généraux pour y substituer une adminisiralioii « arbitraire, Charles le Sage a été l'auteur de tous les maux « qui ont depuis affligé la monarchie. ïl est aisé de déa montrer que le rétablissement de ces États, non pas tels a qu'ils ont été, mais tels qu'ils auraient dû être, est seul « capable de nous donner les vertus qui nous sont élrian- « gères et sans lesquelles un royaume attend , dans une « éternelle langueur, le moment de sa destruction*. »
Ce vœu du publiciste ne tarda guère à se réaliser^ le rétablissement des États Généraux eut lieu eu 1789, et.il
' ObservatiohB sur l'histoire de Frarice, liv. m, cïi. t et vii; llv. Vf t ch. III ; Uv. T, ch. II et m.
Ml)id.,l- VI, p. 243.
fut aussitôt suivi d'une immense révolution qui renouvela la société, balayant tout ce qu^il y avait d'ancien dans les institutions de la France , les États Généraux comme le reste. C'était le but de la Providence, le grand dessein à l'accomplissement duquel travaillèrent, sans le connaître, les écrivains du xvme siècle , par la philosophie et par le sophisme, par le faux et par le vrai, par l'histoire et parle roman. Il y a plus de roman que d'histoire dans le système de Mably, mais qu'importait à ses contemporains? Ce qu'ils demandaient, ce qu'il leur fallait, c'était l'excitation révolutionnaire, non la vérité scientifique; c'est ce qu'on doit se dire, en jugeant ce livre pour lui marquer exactement sa place. L'auteur n'avait aucune science des antiquités nationales; les études de toute sa vie avaient roulé sur l'antiquité classique et sur la diplomatie moderne. Il fit tardivement et rapidement la revue des monuments de notre histoire; mais l'idée systématique de son livre fut antérieure à toutes recherches des documents originaux, et conçue d'après des ouvrages de seconde main. Il eut pourtant la prétention de donner ses idées pour la voix de l'histoire elle-même , et de présenter une longue série de textes qui rendissent témoignage pour lui.
Tel est l'objet des Remarques et preuves placées à la fin de chaque volume, et où se mêle, à des citations textuelles , la défense polémique des principales assertions de l'auteur. Il y a ainsi , dans l'ouvrage , deux parties distinctes : l'une, l'exposition dogmatique, roide, guindée et sentencieuse; l'autre, la discussion accompagnée de preuves , plus simple , plus claire , mais dépourvue de suite, d'ordre et de profondeur. Cette seconde portion du livre semble appliquée à la première comme des étais mis contre un bâtiment qui, de lui-même, ne resterait pas debout. Là se trouve le titre le plus sérieux de l'abbé de
Mably à la réputation d'interprète de notre histoire , et toutefois ses Remarques eu preuves ne sont guère qu'un assemblage de négations ou d'affirmations téméraires, de doutes capricieux , d'attaques presque toujours gratuites contre des opinions antérieures, et d'allégations peu intelligentes des documents originaux. L'abbé Dubos est, pour le nouveau publiciste du tiers-État, un adversaire perpétuel. C'est contre lui que se dirige le plus fort de sa polémique; il le réfute d'après Montesquieu, puis il s'attaque à Montesquieu lui-même contre lequel il argumente à tort et à travers, frappant tantôt sur quelque assertion vulnérable, tantôt sur des opinions beaucoup mieux fondées que les siennes*. Quant à Boulainvilliers, il ne le reprend qu'une seule fois et sur un point unique , sa fameuse proposition: Tous les Franks furent gentilshommes et tous les Gaulois roturiers^ ^ et, en effet, ce seul point de dissidence levé , tout le fond du système de Boulainvilliers, pour ce qui regarde l'histoire des deux premières races , rentre dans le système de Mably.
Ce qu'il y a de plus aigre et de plus dédaigneux dans cette polémique s'adresse à la partie la plus vraie et la plus féconde du système de Dubos , la persistance du régime municipal romain '. Mably nie la durée de ce régime avec une suffisance incroyable. Il impute à des chimères de vanité la tradition qui attribuait à plusieurs villes un droit immémorial de juridiction sur elles-mêmes. Il voit un signe de peu de science, historique dans l'arrêt du parlement de Paris , favorable à Tantique liberté municipale de Reims *. Il ne trouve rien de commun entre les sénats
> Observations sur Thistoire de France , t. II ; remarques et preuves , p. 254, i73.
3 Ibid., p. 243.
3 Ibid., t. III; remarques et preuves, p. 815, 325. < Ibid., ibid., p. 325.
90 CHAPITUE III.
des cités gallo-romaines et l'échevinage des villes du xii" siècle , rien dans les actes publics ou privés des deux premières races qui dénote l'exislence d'une magistrature et d'une justice urbaines. « Prétendre , dit-il assez cavalièrec< ment, que quelques villes ont pu conserver leur liberté « pendant les troubles qui donnèrent naissance au gou- « vernement féodal , et reconnaître cependant un sei- « gneur, c'est avancer la plus grande des absurdités... a Soutenir que quelques villes, en se révoltant, ont pu se- « couer le joug de leur seigneur avant le règne de Louis « le Gros, c'est faire des conjectures qui n'ont aucune vraice semblance et que tous les faits semblent démentir \ d
Du reste, Mably n'a pas toujours heurté aussi rudement la vérité historique; il se trouve même en plusieurs points d'accord avec elle. Il a vu juste sur l'ancienne organisation des tribus frankes, sur l'absente chez elles d'un corps de noblesse privilégiée, et sur le sens si controversé des mots terre salique , mots qui désignaient simplement Théritage en biens-fonds, le domaine paternel chez les Franks saliens , et non une terre concédée pour un service public , non pas même un lot de terres conquises ^. Les nations germaines qui ne devinrent point conquérantes comme les Franks et restèrent établies au delà du Rhin, excluaient de même les filles de tout partage de la succession immobilière. La loi des Thuringiens s'énonce làdessus de manière à rendre parfaitement clairs les motifs d'une pareille exclusion ; voici les termes de cette loi :
(( Que rhéritage du mort passe au fils et non à la fille.' « Si le défunt n'a pas laissé de fils, que l'argent et les es- « claves appartiennent à la fille, et la terre au plus proche
' Obscrvationa sur riiisloire de France, t. HI ; remarques et preuves, p. 3i5.
> Ibid., t. Il : remarques et preuves, p. 243 , 363.
CriAPITRE III. 91
a pareiit dans la ligne de descendance paternelle. S'il n'y ff a pas de fille , la sœur dii défunt aura l'argent et les es- « blaves, et la terre passera au plus proche parent du côté « paternel. Que si le défunt n'a laissé ni fils, ni fille, ni «sœur, et que sa mère seulement lui survive, la mère « prendra ce qu'aurait dû avoir la fille ou la sœur, c'est- « à-dire l'argent et les esclaves. S'il n'y a ni fils , ni fille , «ni sœur, ni mère survivants, celui qui sera le plus « proche dans là ligne paternelle prendra possession de «tout l'héritage, tant de l'argent et des esclaves que de « la terre. Quel que soit celui auquel la terre sera dévolue, « c'est à lui que doivent appartenir le vêtement de guerre, « c'est-à-dire la cuirasse, la vengeance des proches, et la « composition qui se paye pour l'homicide *. »
Le succès de l'ouvrage de Mabiy passa toute mesure ; pour lui , il n'y eut pas de partage de l'opinion comme pour les théories de Dubos et dé Boulainvilliers , il trouva dans toutes l^es classes de la nation des admirateurs et des prosélytes. Adhérer au nouveau système, c'était faire preuve de philosophie, dé patriotisme et de libéralité d'âme * ; il exerçait sûr les esprits lés plus graves et les plus capables de le juger une sorte dé fascination. En 1787, TAcadémie des Inscriptions et Ëelles- Lettres accepta la mission de décerner le prix d'un concours ouvert pour
I Hereditalem deruncUfiUus non Alia suscipiat. Si flUum non habuit qui defùnclus est, ad Qliam pecunia et mancipia, terra vero ad proximum ps^terne geheratioiiis consanguineum pt'rtineat...ad qdemcumque hereditas terre pervenerit, ad ilJum vesti^ bellica*, id est lorica et uUio proximi et solutio leudis débet perlinere. (Lex Angliorum et Werinorum, hoc est Thuringorurii} apud Gaiidani BarbarorUm leges antiq.; \. lit , p. 31.)
' « Ses principes ont été adoptés par tous ceux qui n'ont pas Tàme « servile, les bons citoyens, tous les Français qui aiment encore la pa- « trie. » (Éloge historique de Mably, par l'abbé Brizard, en tête des Observations sUr l'hifefoire de iFraucè, édit: dfe Ï78è , 1. 1, p. 46. )
réloge de Fauteur des Observations sur ^Histoire de France. Cette académie , gardienne de la méthode et de la vérité historiques, couronna un discours où, entre autres choses du même genre, se trouvait le passage suivant : « Deux idées neuves et brillantes ont frappé tous a les esprits. La première est le tableau d'une république ' a des Francs qui, quoi qu'on en ait dit, n'est nullement « imaginaire. On y voit la liberté sortir avec eux des forêts « de la Germanie , et venir arracher la Gaule à l'oppres- « sion et au joug des Romains. Clovis n'est que le général a et le premier magistrat du peuple libérateur, et c'est sur « une constitution libre et républicaine que Mably place , «pour ainsi dire, le berceau delà monarchie... La se- (( conde est la législation de Charlemagne. C'est à ce grand « homme , qu'il regarde comme un phénomène en politic( que , que Mably s'est arrêté avec le plus de complai- « sance ; il nous montre , dans Charlemagne , le philo- «sophe, le patriote, le législateur; il nous fait voir ce a monarque abjurant le pouvoir arbitraire toujours funeste a aux princes. Charles reconnaît les droits imprescriptibles « de rhomme qui étaient tombés dans l'oubli *... »
L'approbation expresse ou tacite que donnèrent à ces niaiseries emphatiques des hommes tels que MM. de Bréquigny , du Theil, Gaillard, Dacier, montre à quel point la véritable science était alors timide et ipdécise. Déjà bridée, pour ainsi dire, par la constitution despotique du gouvernement et par les habitudes d'esprit qui en résultaient, elle le fut dans un autre sens par l'entraînement universel vers les idées démocratiques. Le courant de l'opinion la dominait et la forçait, quoi qu'elle en eût, de souscrire aux raisonnements à priori sur les questions
1 Éloge hîBlorique de Mably, par Tabbé Brizard , 1. 1 , p. 4t.
fondamentales. La science , du reste , bornée de plus en plus à des recherches partielles , se montrait singulière- . ment peu inventive en conclusions de quelque généralité; elle ne parlait guère pour son propre compte, et se mettait au service de ceux qui cherchaient après coup , dans les faits, la preuve de leurs idées. En un mot, il y avait une sorte de divorce entre le travail de collection des documents originaux et la faculté d'en comprendre et d'en exprimer le sens intime.
Par exemple , dans les grands recueils des monuments historiques, où Téditeur, en présence des textes, aurait dû ressentir avec inspiration le besoin de prêter un sens à la suite chronologique des récits ou actes originaux qui se déroulaient sous sa plume , cet éditeur, quelque intelligent qu'il fût, s'abstenait presque de toute vue d'ensemble , de tout commentaire tant soit peu large , sur les mœurs , les institutions, la physionomie des époques importantes. Dom Bouquet et la plupart de ses successeurs dans le travail de la collection des historiens de la France et des Gaules , poussèrent jusqu'à l'excès cette réserve, ou, pour mieux dire , cette faiblesse. Leurs préfaces, du premier tome au dixième inclusivement, n'offrent que deux dissertations ex professa j l'une sur les mœurs des Gaulois, l'autre sur l'origine des Franks et quelques usages du gouvernement mérovingien , toutes les deux incomplètes et sans portée , soit dans la solution , soit dans la position des problèmes historiques. Ni la question de la conquête et de ses suites politiques , si vivement controversée alors , ni les lois des Franks et les autres documents législatifs de la première race, ni la révolution qui mit fin à cette dernière dynastie, ni la législation de Charlemagne qui donnait lieu à tant d'hypothèses et d'imaginations fantastiques , ni la dissolution de l'empire frank , ni les causes et le caractère du
démembrement féodal , ne sont Tobjet d'aucun examen , d'aucune explication , soit critiqqe , soit dogmatique. Le tome XI, publié en 1767, présente des considératioas, assez nombreuses, il est vrai , mais partielles et détachées, sur la succession à 1^ couronne , l'association au trône , le droit d'aînesse , le sacre, le domaine des rois, les coiurs plénières et d'autres institutions de la troisième race j puis, l'absence de toute dissertation revient après ce volume , et se prolonge jusqu'à ceux qui, postérieurs à la révolution française , appartiennent au xn^^ siècle et à dom Brial, le dernier des bénédictins, devenu rpembrq de l'Institut. On avait moins à dems|nder, en fait de conclusions historiques, aux éditeurs du recueil des ordonnances des rois de la troisième race ; leur cercle était plus borné , mais , dans ce cercle môme, ils auraient pu faire davantage pour l'interprétation des monuments qu'ils rassemblaient. Laurière et Secousse, dont les noms se succèdent en tête de ce recueil conduit par eux jusqu'aii neqvième volume , n'ont traité, dans leurs préfaces, que des points isolés ou secondaires de Tancienne législation française. Les amortissements , les francs-fiefs , le droit d* aubaine , le droit de bâtardise y les guerres privées ^ les gokges de bataille ^ Varrière-ban , les monnaies , surtout le domaine de la couronne du xii* au xy« siècle, sont les principaux thèmes de leurs dissertations qui offrent seulenient, çà et là, quelques pages sur les États Généraux et particuliers du royaume Les réformes législatives de saint Louis avec leurs conséquences politiques, la transformation du droit coutumier sous l'influence du droit romain , cette marche graduelle vers l'unité sociale qui se poursuit de règne en règne, tantôt sur un point, tantôt sur l'autre; rien de tout cela n*est signalé par les deux savants éditeurs auxquels, certes, la sagacité ne manquait pas. Des considérations de
CHAPITBE m. 95
délai! , qu'ils jettent comme au hasard, les occupent upiqiiement, et il faut aller jusqu'au tome XI pour trouver une question véritabler^^nt grande , celle des communes, traitée en 1769 par leur successeur, Bréquigny. Je m'arrête sur ce nona déjà célèbre et qui doit grandir de nos jours , car c'est celui de Thomnie aux (ravaux duquel se rattache une vaste entreprise, tentée par le siècle dernier, interronipue i^ son commencement, et que notre siècle veut reprendre , la collection générale àes chartes ^ diplômes , titres et actes concernant r histoire de France,
Feudrix de Bréquigny, d'une famille noble de Normandie, s'était montré, dès sa jeunesse, passionné pour la carrière de l'érudition. Après avoir, durant vingt ans, partagé ses études entre l'antiquité classique et le moyen âge, il se livra tout entier à la recherche et à la publication des monuments de notre histoire. Plus de cent registres in-folio, conservés à la Bibliothèque royaje, sont remplis des pièces qu'il a retrouvées et transcrites à la Tour de Londres et dans les autres dépôts de l'Angleterre. Cinq volumes de la collection des ordonnances, publiés de 1763 à 1790, sont de lui ; et , quand le gouvernement de Louis XV entreprit de donner un recueil universel des actes publics de la France, c'est lui qui fut chargé de cet immense travail , conjointement avec son ami La Porte du Theil. Leur association produisit trois volumes in-folio , un des chartes et diplômes de l'époque mérovingienne, et deux de lettres des papes*. Il les présentèrent au roi Louis XVI, en 1791, et, un an après, l'ouvrage était suspendu par ordre révo-
* Diplomata , Charlœ , EpistoIaB et alia documenta ad rcs Franci<ïaa spectantia, ex diversis regni exterarumque regionum archivis ac bibliolh(>ciâ, JU88U Régis Christiauissimi.^uRorum erudilorum curis, plurimum ad id conferente congregatione S. Mauri , erula. — Le premier volume eut pour éditeur Bréquigny, les deux auti'ea furent publiés par La PorUî du Theil.
lutionnaire, les exemplaires étaient jetés au rebut, et les matériaux enfouis dans les cartons de la Bibliothèque nationale. Bréquigny mourut en 1795 ; il a fallu quarante années pour que son héritage scientifique fût recueilli , pour que TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres reçût la mission de construire Tédifice dont il n'avait posé
que les fondements *•
4 ses mérites comme investigateur et éditeur infatigable, Bréquigny joint celui d'avoir fait en histoire critique les deux morceaux qui ont le moins vieilli parmi tous les traités de la môme date. Ce sont le Mémoire sur les Communes, et le Mémoire sur les Bourgeoisies, servant de préface, l'un au tome XI et T autre au tome XII du recueil des ordonnances. Pour la première fois , le problème des libertés municipales au moyen âge fut nettement posé et embrassé largement. La dissertation sur les communes^ la plus importante des deux , établit des distinctions qui n'avaient pas encore été faites : celle de l'ancien raunicipe conservant des franchises immémoriales, et de la commune affranchie par l'insurrection et constituée parle serment j celle de la viile de commune civilement et politiquement libre, et de la ville de bourgeoisie privilégiée quant aux droits civils, sans aucune liberté politique. Ainsi les divers éléments du sujet sont aperçus et démêlés avec une rare intelligence , mais cette fermeté de vue ne se soutient pas dans le cours de la discussion historique. L'auteur s'y préoccupe trop de l'idée de la commune légale; idée de jurisconsulte qui jette un jour douteux, sinon faux, sur les déductions de l'historien. Suivant la définition de Bré-
' Au mois de mars 1832 , elle a été chargée par le gouvernement de publier la collection complète des chartes, diplômes et actes de tout {$unre, et de continuer la table chronologique des pièces déjà imprimées. — Voyez la préface de M. Pardessus , en têle du quatrième volume de cette table chronologique.
quigny, la ville de commune est celle qui , « outre ses cou- « tûmes particulières, outre ses franchises, outre sajuridic- « tion propre , jouissait de l'avantage d'avoir des citoyens a unis en un corps par une confédération jurée , soutenue « d'une concession expresse et authentique du souveraifj. * .» S*il énonce que « Tacte fondamental de la commune était « la confédération des habitants unis ensemble par série ment pour se défendre contre les vexations des sei- « gneurs, » il observe aussitôt que « cette confédération il n'était proprement qu'une révolte tant qu'elle n'était a pas autorisée ;ï) et il ajoute : c< Le seigneur immédiat « et principal devait contribuer à V établissement de la a commune y et lui donner en quelque sorte une première a forme; le roi devait V autoriser par une concession spé- « ciale, — La même autorité qui avait établi la commune « pouvait seule la modifier y la supprimer ou la rétablir, a — Les souverains qui accordaient les communes, w V- « puisaient pas leur autorité à cet égard par une pre- « mière concession; ils demeuraient toujours les maîtres « d'y faire les changements qu'ils croyaient convenables, a Leur qualité de législateur attachait à leur personne w le pouvoir inaliénable d'exercer leur autorité sur cette «r portion du droit public de leur royaume^, »
Rien de plus exact que ces propositions considérées du point de vue judiciaire, selon la pratique des parlements et du conseil ; mais, sous le rapport historique, elles sont étroites, incomplètes, bornées à une seule face de la question. En effet, le pouvoir législatif de la royauté, dans les temps où les villes s'affranchirent et se constituèrent en communes, était loin d'être universel comme il l'a été depuis. Au xu« siècle, son action était nulle sur les deux
f Ordonnances des rois de France , t. XI, préface, p. Ibid.,p.S3,a7etM.
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tiers du soi moderne de la Fvî^nce, et très-imparfaite sur le reste. Il suit de là qu'on fait un anaobçonisoie et qu'on dénature le grand événement de la révolution çammimale, quand on le resserre às^ns les limites posées par k teneur fies actes royaux. Çréqui^uy a mis en relief quelques traits de cet événement, niais il en ^ méconnu, selo.u moi, )e sens et la portée. Il y eut, au xu« et au ^u*^ çiècjç (qu'on me p^sse l'expression), une immense personnalité municipale que les siècles suivants mitigèrent et amortirent de plus çn plus. C'est cp dont les aperçus de l'illustre érudit, quelque justes qu'ils soient d'ailleurs, ne donnent pas la moindre idée, car ils feraient croire que (es conditions de l'existence communale ont été les mêmes dans tous les temps. Il est vrai qu'il admet la révolte populaire comme principe de l'affranchissement attribué avant lui à la politique de Louis le Gros; mais c'est la révolte fortuite, i§olée, provenant de griefs locaux et individuels, non l'insurrection suscitée par des causes sociales qui agissent invinciblement , dès que le temps est venu , et propagent d'un lieu à l'autre l'impulsion une fois donnée. Enfin , il n'a point reconnu le double mouvement de cette révolution, le mouvement de réforme qui, parti de l'Italie, gagnant les villes du midi de la Gaule, et travaillant sur le vieux fonds romain de leurs institutions municipales, les rendit plus libres, plus complètes, plus artistement développées, et le mouvement d'association pour la défense des intérêts civils qui, se produisant dans les villes du nord, d'une façon plus rude, plus simple, et en quelque sprte élémentaire, y créa des constitutions énergiques, mais incomplètes, dont les éléments hétérogènes furent pris de tous côtés comme au hasard.
Bréquigny a, le premier, mis la main au débrouillement des origines du tiers-État ^ c'est une gloire que notre siècle,
CttAPlthÈ ttî. 99
s'il est juste, doit attacher à son nom. Peut-être n'eut-U pas clairement la conscience de ce qu'il faisait; personne, du moins de ses contemporains, ne vit, dans ce ttavail siir les communes et sur les bourgeoisies, un trait de lumière jeté sur line face inconnue de notre histoire, un point de départ pour des recherches à la fois neuveé et fécondes. Le public n'y fit aucune attention ; emporté alors dans les voies du système de Mably, il n'attacha pas plus d'importance qu'auparavant à la question des communes, et Toptnion de routine, celle de leut* afiFranchissemenl par Louis le Gros, continua de dominer; son règne n'a Hni que de nos jours. Pour la renverser, il a fallu que le temps vînt où Ton pourrait appliquer aux révolutions du passé le commentaire vivant de l'expérience contemporaine, oîi il serait possible de faire sentir, dans le récit du soulèvemeht d'une simple ville, quelque chose des émotions politiques, de l'enthousiasme et des douleurs de notre grande révolution nationale.
Il y a pour l'histoire du tiers-État qui est, à proprement parler, l'histoire de la société nouvelle, deux grandes questions autour desquelles gravitent^ pour ainsi dire, toutes les autres, celle de la durée du régime municipal romain après la conquête germanique, et celle de la fondation des communes. Bréquigny avait traité la seconde ; une occasion s'oflfrit pour lui de toucher à la première : elle trouvait sa place naturelle dans les prolégomènes du volume où il réunit tous les actes, soit inédits, soit déjà publiés, de l'époque mérovingienne'. Mais, loin de la résoudre à
' Ces prolégomènes, commentaire critique et historique Irès-développé, occupent 3S0 pages en tête du volume dont voici le titre : Diplomaia, Clkartœ^ 'élc. Pars prima quœ diplonmin, chaînas et alla ad id gémis insirumenta, qnotqnot ab origine regni Francici repetitû vupenunt, tel hue ttsque anecdota vel ad fidem manuscripiorum codicuni diltgenier recognUtt, tompiecUtni- : Totnùs I;
Taide de tant de documents rassemblés pour la première fois, Bréquigny ne se l'est pas même proposée. Dans ce volume, premier tome d'une collection qui devait être gigantesque, son talent, comme éditeur de textes, se montre admirable. Sa discussion de l'authenticité de chaque diplôme est un modèle de sagacité et de sens critique; mais, quand il disserte sur les mœurs et sur les institutions du temps, quand il veut présenter l'esprit de ces actes dont la teneur a été si nettement établie par lui, ses vues sont courtes et embarrassées. Rien de ce qu'il y a de grand dans le spectacle du vi" et du vu*" siècle ne lui apparaît, ni l'antagonisme des races, ni celui des mœurs, ni celui des lois, ni celui des langues; il n'est frappé ni de la vie barbare, ni de la vie romaine coexistant et se mêlant sur le même sol ; il se préoccupe de questions secondaires et de points légaux tels que la majorité des rois, le rôle de la puissance royale dans l'élection des évêques, le pouvoir des évêques sur les monastères, les immunités du clergé. Cette légalité dont on croyait alors devoir suivre le fil , à travers douze siècles, jusqu'à rétablissement de la monarchie, pèse sur lui , comme il en avait porté le poids dans ses considérations sur les communes. Au lieu d'être saisi par ce qu'il aperçoit de plus étranger à son temps, il s'inquiète surtout de relever les choses qui sont à la fois du présent et du passé ; et pourtant , au moment même où il écrivait ses prolégomènes, tout ce qui avait racine dans le passé, l'œuvre des douze siècles, s'écroulait déjà sous la main de l'assemblée Constituante. Bréquigny avait entendu le bruit de cette révolution au milieu de ses chartes dont le dépôt, formé par tant de soins, allait être clos ou dispersé; il y fait allusion, mais dans de singuliers termes qui prouvent qu'il ne se rendait pas un compte bien juste des grands faits sociaux de notre histoire; le titre de
roi des Français, donné à Louis XVI par la nouvelle constitution, lui semble un retour au style officiel de la première race*.
Le penchant à conclure et à systématiser, la hardiesse d'inductions que Bréquigny n'avait pas, lui plaisait, à ce qu'il paraît, dans autrui ; il encouragea, de son approbation et de ses conseils, une nouvelle tentative faite dans le but de découvrir la véritable loi fondamentale de la monarchie française, tentative qui eut cela de singulier, entre toutes les autres, qu'elle fut l'œuvre d'une femme. Il y avait, en 1771 , dans un château éloigné de Paris, une jeune personne éprise d'un goût invincible pour les anciens monuments de notre histoire, et qui, selon le témoignage d'un contemporain, s'occupait avec délices des formules de Marculfe, des capitulaires et des lois des peuples barbares^. Blâmée d'abord et combattue par sa famille, qui ne voyait dans cette passion qu'un travers bizarre, mademoiselle de Lézardière, à force de persévérance, triompha de l'opposition de ses parents, et obtint d'eux les moyens de suivre son penchant pour l'étude et les travaux historiques. Elle y consacra ses plus belles années, dans une profonde retraite, ignorée du public, mais soutenue par le suffrage de quelques hommes de science et d'esprit, et par l'ambition, un peu téméraire, ^de combler une lacune laissée par Montesquieu dans le livre de VEsprit des lois. Telle fut l'origine de l'ouvrage anonyme imprimé, en 1790, sous le titre de Théorie des
< « Le titre de roi des Francs ou des Français, dont Tunliqullé véné- « rable remonle à Torigine de notre monarchie, et que nos rois ont porté « durant tant de siècles, vient enfin de leur être rendu par la voix unau nime de la nation assemblée, et confirmé par la sanction du roi même.» (Diplomata, Charlœ, Epistolce et al ia documenta ad rcs Francicas spcctanlia. Prolégomènes, p. 172.)
' Journal des Savants, article de M. Gaillard. Avril 1791 .
402 CHAtÎTRE ïil.
lois politiques de là inonarchie française, et Jiublié, après la révolution, sous celui de Théorie des lois politiques de la France •.
bans cet ouvrage, dont le plan, à ce qu'on présume^ fut suggéré par Bréquigily, tout semble subordonné k l'idée de faire un livre bu les textes originaux parlent pour Tauteur, et qui soit, en quelque sorte, la voix des monuments eux-mêmes : intention louable, mais sujette à de grands mécorhptes, et qui donna lieu ici au mode le plus étrange de conipositioii littéraire. Chaque vDlûme est divisé en trois sections qui doivent être lues, iion pas successivement, mais colla'téralement, et qui se répondent article par article. La première, appelée discours, expose, sous une forme dogmatique, l'esprit de chaque époque et les lois que Tàuieur y a découveiies du crii découvrir; la seconde, appelée sommaire des preuves, rapporte ces lois réelles ou prétendues à leurs sources, C'est-à-dire aux documents législatifs et historiques; la troisième contient, sous le nom de preuves, des fragnlents de textes latins accompagnés d'une version française. L'auteur et ses savants amis croyaient à la vertu d'un pareil cadre pour exclure toute hypothèse et n*admettre rien que de vrai; mais c'était de leur part une illusion. Le pur témoignage des tnonuments historiques ne peut sortir que de ces monuments pris dans leur ensemble et dans leur intégrité ; dès qu'il y a choix et coupure, c'est l'homme qui parle, et des textes compilés disent, avant tout, ce que le compilateur a voulu dire. La vanité de ce grand appareil de sincérité historique se montre à mi dès l'épigraphe du livre, com-
* « M. de Montesquieu , après avoir donné le litre de tiiéorie à son « ouvrage sur nos anciennes lois civiles, à exprimé le regret de ne pou- « voir y joindre la Ihéorie de nos lois poliliques. Voilà Tautorilé qui ni'.i ■ donné à la fois la première idée du titre et de Touvrago. » (Théoriu des loiâ politiques I élc, 1. 1 , averliâseineul do TàuleUr.)
cHipïThÈ m. ib3
posée de mots pris çà et là dans te jifologue àe là loi saliqiié \ La nation des francs, illustre... forte sohis les armes..., profonde en conseil... car cette nation est celle qui, brave et forte, secoua de ià tête le dur joug des Èo^ mains... Dans ce peu de lignes, élaguées avec intention, il y à tout un système en germe, ou en puissance, comme disent les tnathéitiaticierïs ^
Le fond de ce système n*est pas difficile à pénétrer ; il consiste â voir, chez la nation dés Frânks, avec Ténergie guerrière, l'instinct politique et une prudence capables de lui donner, en Gaule, renljpire moral en mênle temps que la domination matérielle; à fait'e dé la lutte acharnée entre lèsFrankè et les Romains titie guerre de principe, où la liberté germanique et le despotisme impérial sont aux prises, et où la liberté triomphe. C'est là, eh effet, le point de départ, la base première de la Théorie des lois politiques de la monarchie française ^. Dans le système de mademoiselle de Lézardièrè, la conquête devieiit, sinon en intention , du moins par le Tait , une délivrance pour les Gaulois; et cette nouvelle théorie, construite à grands
* Les BOppresstons portent mir te qui présente un eafactèiie d^tratigeté sauvage, et rappelle l'idée de la barbarie. Voici le passage entier : GensFrancorum inclyta, auciore Deo condila, fortis in armis, firma pacis /ioetfer^, profunda in consi li o, côr^or^ noblîi's et intûtumiit Càndore'et forma egregia^ audax, velox et aspera... Hœc estenim gens, quœ. forlis dum csset et robore valida, Romanorum jugum durissimum de suis cervicibus cxcussil. (Prologus ad, pactum legis salicœ^, apud Script, rer. gallic, et francic, t. IV, p. 122, 123.)
2 « L'état des Gaulois, sous le gouvernement impérial, fut la servitude (c politique la plus avilissante et la plus cruelle. Les Germains indépen- (c dants et vainqueurs ne connurent ce gouvernement que pour le détester « et le détruire. Leur législaUon primitive fut le triomphe des principes « et des coutumes germaniques sur les principes opposés de la législn- M tion romaine... Les Francs, en étai)li8sant leur puissance dans les • Gaules, substituèrent un gouvernement qui leur fut exclusivement pro- <( pre, au gouvernement que les Gaulois avaient connu sous le joug des «( empereurs romains. » (Théorie des lois politiques, etc., t. YlII , conclusion , p. 80.)
frais d'érudîlion, de raisonnement et de preuves, nous ramène, par une voie toute savante et toute philosophique, à rhypothèse puérile du vieux François Hotman. A un système de ce genre, ii faut nécessairement, pour support, l'admission des Gallo-Romains au partage de tous les droits de la nation franke. Mably faisait dériver cette admission de la prétendue facuhé accordée aux Gaulois de renoncer à la loi romaine pour vivre sous la loi salique, et de s'incorporer ainsi à la société des vainqueurs. L'auteur de la Théorie des lois politiques y ne trouvant aucune preuve suffisante de cette liberté de naturalisation, l'abandonne ; mais, par une conjecture plus étrange encore, elle avance que les Gaulois, restés, comme vaincus, inférieurs et dégradés, quant aux droits civils, devinrent les égaux des Franks en droits politiques , et cela par un trait de haute prévoyance de ces habiles et sages conquérants *. Cette thèse, purement logique, a, sur celle de Mably, l'avantage d'être plus tranchante et de n'admettre aucune exception. Selon mademoiselle de Lézardière , tous les Gallo-Romains de condition libre siègent dans les assemblées législatives ; ils sont membres du souverain , au champ de mars comme au champ de mai, sous Clovis comme sous Charlemagne; Charlemagne n'est plus le restaurateur des droits du peuple , car le peuple , de-
> u Les Francs associèrent toutes les naUons soumises à leur empire • au gouvernement qu'ils avaient adopté, et ne laissèrent subsister au- « cune différence entre le sort politique des vaincus et des vainqueurs... « L*intérêt le plus cher des Francs avait déterminé ccUe communication « du droil politique national aux nations assujetties el même aux mal- « heureux Gaulois. Si les Francs n'avaient pas associé les divers citoyens a de l'État aux avantages qu'ils avaient stipulés pour eux-mêmes en étu- « blissant la royaufé. on eût vu les rois se servir des nations soumises u pour asservir les conquérants mêmes, cl la monarchie eût péri sous « le despotisme. «(Théorie des Lois politiques, t. Ylll, conclusion, p. 80.)
puis la conquête, n*a jamais cessé de jouir de ses droits dans toute leur plénitude ; le peuple , c'est l'armée ; c'est la collection de tous les hommes libres vivant sous la monarchie franke, sans distinction de race, de langue et de loi*.
Jamais les Franks , qui avaient joué de si singuliers rôles dans nos histoires systématiques , n'en avaient reçu un plus bizarre. D'une main , ils frappent sur les Gaulois^ ils les dépouillent de leurs biens, ils les oppriment civilement*; de l'autre, ils les affranchissent et les élèvent jusqu'à eux-mêmes, au plus haut degré de la liberté politique y au partage de la souveraineté. Ils les font entrer dans une constitution à la fois libre et monarchique ; c'est le plus bel alignement d'institutions qu'on puisse voir , c'est quelque chose d'artistement conçu , de savamment balancé, de parfaitement homogène^. Quand les textes
1 « L'assemblée des calendes de mai fut la même que l'assemblée des « calendes de mars ; Tépoque seule changea. — L'assemblée générale qui « était appelée champ de mai, synode ou placite, était envisagée comme « l'assemblée !des Francs ou de tous les Francs. — L'assemblée des « Francs qui était appelée champ de mai, synode ou placite, était encore « connue comme assemblée générale du peuple, ce qui signifie qu'elle « réunissait les diverses nations qui composaient le peuple franc. — Les (c citoyens des diverses nations qui formaient le peuple de la monarchie* « avaient séance et voix délibérative aussi bien que les Francs aux plaît cites généraux?» (Théorie des Lois politiques, t. III, discours, p. 8. 9 et14. ""— «La réunion des citoyens formait l'armée générale, et cette « armée partageait le pouvoir politique dans les placites généraux. » (Ibid., t. Yin, discours, p. 57.)
> Les droits de guerre et de conquête furent exercés par les Francs « dans toute leur barbarie, et ils s'approprièrent tous les domaines dont « ils purent se saisir pendant leurs conquêtes dans les provinces gau- «r loises. » (Ibid., t. II, discours, p. 9.) — « On en appelle à l'esprit et à la « lettre du premier code salique , on y trouve partout le Romain traité « avec infériorité à l'égard du Franc ou du Barbare. » (Ibid., t. H , sommaire des preuves , p. 38.)
3 « On remarque dans ces lois une attention égale à prévenir les en- « treprises des rois contre la liberté du peuple, et les entreprises du • peuple contre les prérogatives de la royauté, et cette balance est véri-
406 CllAPltRE itl.
manquent à l'auteur, ou refusent dis lui fournir les preuves de cette constitution imagiriaire, de prétendues coutumes germaniques, trouvées ou devinées par une induction plus ou moins arbitraire, sont les sources où elle va puiser. C'est par des règles émanées de ces coutumes qu'elle supplée au silence des documents originaux ou qti'elle tes interprète à sa guise '. Les règles primitives, fcoilimfe elle les appelle, sont le fondement de son livre; elle les voit toujours subsistantes, toujours immuables sous les deux races frankes dont le gouvernement lui apparaît comme identique.
De Clovis à Charles ie Chauve , elle h'aperçoîl aucun changement social qui soit digne d'être noté ; il n*y a J^as, selon elle, de révolution dans cet intervalle de trois siècles; on y trouve seulenlen't les oscillations inévitables d'nne constitution mixte, où la souveraineté, le droit de paix et de guerre, la puissance législative et judiciaire , se partagent entre le prince et le peuple. Pour former cette constitution, les principes de la liberté germanique, énoncés d'après Tacite , s'en vont refluant jusqu'au delà du règne de Charlemagne, et l'administration de Charlemagne reflue jlisqu'au règne de Clovis : vue chimérique à l'égal des plus grandes chimères de Mably, et sous un rapport plus contraire à l'histoirie ; car, du v« ati x« siècle, Mably du moins
« tablement le caractère distinctif du gouvernement monarchique. » (Théorie des Lois» politiques, etc., t. III, discours, p. 37.) — « On trouve « dans la constitution primitive, Talliance de la liberté politique et « d'une dépendance réglée. On retrouve l'esprit et la lettre des coutumes u germaniques dan» les plus grands traits et dans les moindres détails « des lois et du gouvernement. » ( Ibid., t. VIN , conclusion , p. 80. )
' « Les diverses nations qui composèrent avec les Francs le peuple de «« la monarchie, passèrent sous le même gouvernement que le» Francs. « Ce sera donc dans les règles politiques admises par les Francs, à l'épo- «< que où commença la conquête, que l'on reconnaîtra les lois Tondamen- « taies d'où dérivèrent les droits respectifs des rois et des divers sujets u dans la monarchie franque. » (Ibid., t. VIII, discours, p. 4.)
CHAPJTRP III. iQ7
voit çles révolutic^$; \\ l^$ définit \f^»\, il se trompe spr leurs causes , mais cette fabuleuse iminobilité cl'un dçoit put)lic içïiagiqaire ne se trpuve pets parmi les vices de son système'. Quoiqu'il ait en histoire le jiigenaent fauXi il observe les règles (Je la méthode luistorique, il déduit çhronplogiqûemept ; l'e^^tier oi^bli de ces règles élémeqtairçs ne pouvait naître que d'une étude exclusive des documents législatifs séparés de l'iiistoirç elle-même , que d'un trayail tout spéculatif, où la c^^vonologie ne jouerait aucup rôle. Et cependant, on doi| le reconnaître, ce travail, chez mademoiselle de Lézardière, est çppiplet, ingénieiu, souvent plein de sagacité, pile paraît douée d'une remarquable puissance d'analyse ; elje clierçhe et pos^ toutes les questions importantes, et ne les abxindonne qu'^^près avoir épuisé, en grande partie, les textes qui s'y rapportent. Il ne lui a^rrive guère de se tromper grossièrerneflt sur le sens et la portée des documents qu'eue met en oeuyre , elle ne leur fait pas violence non plus d'une mapière aprente ; elle les détourne peu à peu de leur signification réelle avec beaucoup de subtilité. En un mot, il n'y a pas ici comme dans les systèmes précédents, un triage arbitraire des éléments primitifs de notre histoire: ils sont tous reconnus, tous admis, et c'est par une suite de flexions graduelles et presque insensibles, qu'ils se dénaturent
« C'est à la fin du règne de Charles le Chauve que s'arrêtent les deux premières parties de l'ouvrage, les seules qui aient été publiées. Dans sa prérace, l'auteur annonçait comme achevée et prête pour l'Impression la troisième partie , qui di^vait exposer les modifications et la tradidon du droit public di la monarchie^ depuis la division de l'ancien empire franc Jusqu'au règne de Philippe le Bel. U serait curieux de voir comment, avec son idée d'une constitution primitive exclusivcmer»t germanique, mademoiselle de Lézardière envisageait , à l'époque du xii® siècle, la renaissance du droit romain, la renaissance des villes municipales sous le nom de communes, et l'élablisscment de la puissance royale sur une nouvelle base, d'après des maximes toutes romaines.
408 CHAPITRE m.
pour entrer et s'ordonner, au gré de l'auteur, dans le cadre de ses idées systématiques.
Soit modestie, soit crainte de heurter l'opinion dominante, mademoiselle de Lézardière s'abstient de toute remarque sur l'ensemble du système de Mably. Sa polé mique, dont elle est, du reste, assez sobre, est presque uniquement dirigée contre l'historiographe de France Moreau, écrivain personnellement nul, mais disciple de Dubos et exagérateur de son système. Il semble que l'entratnement du siècle vers la liberté politique conduisît à extirper une à une toutes les racines de ce système qui, à rétablissement de la monarchie , ne savait montrer que deux choses, la royauté absolue et la liberté municipale. On avait contre la première une aversion de plus en plus décidée; la seconde paraissait mesquine et indigne du moindre regard, auprès de la souveraineté nationale que le tiers-État ambitionnait pour l'avenir, et dont il prétendait avoir au moins une part dans le passé. Son exigence, toute-puissante alors, devenait une loi pour l'histoire , et l'histoire y obéissait; elle rejetait , pour la France, toute tradition rattachant, d'une manière quelconque, les origines de la société moderne à la société des derniers temps de l'empire romain. Marchant comme Mably dans cette voie, mais d'une allure plus ferme et plus scientifique, l'auteur de la Théorie des lois politiques delà monarchie française nie, avec de longs développements, que rîen de romain ait subsisté en Gaule sous la domination des. conquérants germains, ni la procédure criminelle, ni les magistratures, ni l'impôt, ni le gouvernement municipal. Les justices urbaines et les justices de canton sont pour elle une seule et même chose; elle attribue aux comtes de l'époque mérovingienne toute l'administration des villes, et fait ainsi abstraction de tout vestigade l'organisation
gallo-romaine des municipes et des châteaux. Elle ne veut, pour la Gaule franke , qui , selon elle, est la France primitive, aucune institution dérivant de Tempire romaine L'idée même de cet empire lui est tellement odieuse, qu'elle la poursuit jusque dans la personne de Charlemagne, à qui elle ne reconnaît d'autre titre que celui de roi des Franks, et, chose encore plus singulière, elle lui prête à cet égard ses propres sentiments , une forte répugnance pour le titre d'empereur et l'autorité impériale *.
J'aurais voulu être moins sévère en jugeant ce livre ; car sa destinée eut quelque chose de triste. Fruit de vingtcinq années de travail, il fut, durant ce temps, l'objet d'une attente flatteuse de la part d'hommes éminents dans la science et dans la société; M. de Malesherbes en suivait les progrès avec une soUicitude mêlée d'admiration; tout semblait promettre à l'auteur un grand succès et de . la gloire; mais la publication fut trop tardive, et les événements n'attendirent pas. La Théorie des lois politiques de la monarchie française s'imprimait en 1791, et elle était sur le point de paraître , lorsque la monarchie fut détruite. Séquestré, par prudence, durant le terreur et les troubles de la révolution , l'ouvrage promis depuis tant d'années
1 ■ Des noms barbares, des noms germains viennent remplacer dans « la Gaule même les noms de curies et de curiales dès que la Gaule • passe sous le gouvernement franc, pour anéantir jusqu'aux (races du « despotisme impérial, et pour lier, en toutes choses, les principes mp- « narchiques et les idées de liberté. » (Théorie des Lois politiques, etc., t. VII, sommaire des preuves, p. 475.)
* « Comme Charlemagne n'était empereur que des Romains, comme « les deux gouvernements de l'Italie et de la France , établis sur des « principes diCTérents, ne pouvaient s'idenlifler... Charlemagne apprécia «c ces deux titres; il dédaigna celui d'empereur, et eut peine à l'accepter. « 11 affecta de se prévaloir du tiire de roi des Francs. Dans la charte de « division de son empire, il n'altribua le titre d'empereur à aucun de u ses flis, et chercha à éteindre dans sa maison ce titre étranger. » (Ibid., t. VIII, discours, p. 53.)
ne vit lo jour qu'en 1801, au milieu d'un monde nouveau, bien loin de Tépoque et des hommes pour les(|uels il avait été composé. S'il eût paru dans son temps, peut-être aurait-il partagé ropiuion et fait secte à côté du système de Mably; peut-être, comme plus complet, plus profond, et en apparence plus près des sources, aurait-il gagné le suffrage des esprits les plus sérieux» Au fond ^ ipalgré leâ différences qui séparent ces deux théories , leur élément intime est le même; c'est le divorce avec la tradition romaine; il était dans le livre de Mably, il est dans celui de niademoiselle de Lézardière , plus fortement marqué, surtout motivé plus savamment. Telle était l'ornière où le courant de l'opinion publique avait fait entrer de force l'histoire de France , ornière qui se creusait de plus en plus. On s'attachait à un fantôme de constitution germanique; on répudiait tout contact avec les véritables racines de notre civilisation moderne; et cela, au moment même où l'inspiration d'une grande assemblée investie par le vœu national d'une mission pareille à celle des anciens législateurs, allait reproduire dans le droit civil de la France, dans son système de divisions territoriales, dans son adminisfa^ation tout entière^ la puissante unité du gouvernement romain.
L'heure marquée arriva pour cette révolution , terme actuel, sinon définitif , du grand mouvement de renaissance sociale qui cornmence au xii® siècle. Après cent soixante-quinze ans d'interruption , les États Généraux furent convoqués pour le 5 mai 1789, L'opinion de la majorité nationale demandait, pour le tiers-État, une représentation double, et cette question , traitée en sens divers, du point de vue de l'histoire et de celui du droit, donna lieu à de grandes controverses. Elle fut tranchée par un homme dont les idées fortes et neuves eurent plus d'une
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fois le privilège de fixer les esprits et de devenir la loi de tous parmi lés iticertitudes sans nombre d*dn renouvellement complet de la société* Qu'est-ce que le tiéts-ÉtàtP Tout. Qu'a-t^il été jusqu^à présent dans Vordre potiti^ gne? Rien, Que demande-t-it? À être quelque chose : tel* furent les tet^ifies énergiqueiuent concis dans lesquels l'àbbé Sieyès formula ce pt-emiei* problème de ta révolution française. Son célèbre pamphlet, théorique avant tout suivant les habitudes d'esprit de Tauleur, fut le développement de cette proposition hardie : të tiers-État est une nation par lui-même ^ et une nation complète^. Leâ faits actuels , les rapports nouveaux quMl s'agissait de reconnaître et de sanctionner par des lois constitutives, furent la base des démonstrations du publiciste logicien ; i' n'y eut que pfed de mots pour l'histoire , mais ces mots furent décisifs ; les voici :
« Que si les aristocrates entreprennent, au prix mêltié « de cette liberté dont ils se montreraient indignes, de re- « tenir le peuple dans l'oppression, il osera demander à « quel litre. Si Ton fépond : à titre dé tonquète, il faut eti ^ convenir, ce sera Vouloir remontei* un peu haut ; mais lé « tiers-État ne doit pas craindre de reihonter dans les tcmpii «passés; il se reportera à Tannée qui a précédé la con- « quête, et puisqu^l est aujourd'hui assez fort pour ne pas « se laisser conquérir, sa résistance sans dotite sera plus « eflScace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de « la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle ^ prétention d'être issues de là race des Conquérants et « (l'avoir succédé à des droits de conquête ? La nation , ^' épurée alors, pourra se consoler, je pense, d'être réduite « a ne plus se croire composée que des descendants des
' Qu'eu-ce que le Uers-Êtai? p. 59 cl suiv.., édîl. de 1820.
a Gaulois et des Romains. En vérité', si l'on tient à distina guer naissance et naissance , ne pourrait-on pas révéler a à nos pauvres concitoyens que celle qu'on tire des Gaua lois et des Romains vaut au moins autant que celle qui a viendrait des Sicambres y des Welches et autres sauvaa ges sortis des bois et des marais de l'ancienne Germa- «nie? Oui, dira t-on; msûs la conquête a dérangé tous a les rapports , et la noblesse a passé du côté des cona quérants. Eh bienl il faut la faire repasser de l'autre « côté; le tiers redeviendra noble en devenant conquérant a à son tour*. »
Les Welches sont ici de ti*op, et le sens donné à ce nom accuse l'inexpérience deSieyès^n philologie historique^; mais la dédaigneuse fierté de ses paroles peut servir à mesurer rimmensité du changement qui avait eu lieu , depuis soixante ans, dans la condition et dans l'esprit du tiers-État. Soixante ans auparavant, le système de Boulainvilliers soulevait d'indignation les classes roturières; il effrayait comme une menace contre laquelle on n'était pas bien sûr de prévaloir, et qu'on repoussait, en s'abritant d'un contresystème qui niait la conquête^. La théorie qui, en 1730, causait tant de rumeur, est acceptée avec un sang-froid ironique par l'écrivain de 1789, et, de cette acceptation , il fait sortir un défi de guerre et des menaces bien autrement significatives que toutes celles qu'on eût jamais faites , au nom de la descendance franke , à la postérité présumée des vaincus du vi"" siècle.
En dépit des précédents historiques , la double représentation du tiers fut décrétée et les États Généraux s'as-
I Qu'est-ce que te tiers^Êtat ? p. 70.
' C'est le nom des Gaulois ci des Romains eui*mêmc8 , dans l'idiome des nations germaines.
* Voyez plus haut, ch. ii , p. 62 cl suir.
semblèrent; ils furent comme un pont jeté pour le passage du vieil ordre de choses à un ordre nouveau ; ce passage se fit y et aussitôt le pont s'écroula. A la place des trois États de la monarchie française , il y eut une assemblée nationale où dominait l'élite du troisième ordre préparé à la vie politique par le travail intellectuel de tout un siècle. Ces représentants d*un grand peuple qui , selon Texpression vive et nette d'un historien, n'était pas à sa place et voulait s'y mettre*, n'eurent besoin que de trois mois pour bouleverser de fond en comble l'ancienne société et aplanir le terrain où devait se fonder le régime nouveau. Après la fameuse nuit du -4 août 1789, qui vit tomber tous les privilèges, l'Assemblée nationale, changeant de rôle, cessa de détruire et devint constituante. Alors commença pour elle , avec d'admirables succès , le travail de la création politique , par la puissance de la raison , de la parole et de la liberté. Ce travail , dans ses diverses branches , fut une synthèse où tout partait de la raison pure, du droit absolu et de la justice éternelle; car, selon la conviction du siècle, les droits naturels et imprescriptibles de l'homme étaient le principe et la fin , le point de départ et le but de toute société légitime. L'Assemblée constituante ne manqua pas à cette foi qui faisait sa force et d'où lui venait l'inspiration créatrice; elle demanda tout à la raison, rien à l'histoire , et toutefois, dans son œuvre, purement philosophique en apparence , il y eut quelque chose d'historique. En établissant l'unité du droit , l'égalité devant la loi , la hiérarchie régulière des fonctions publiques, l'uniformité de l'administration , la délégation sociale du gouvernement , elle ne fit que restaurer sur notre sol , en l'accommodant aux conditions de la vie moderne , le vieux type d'ordre
.1 M. Mignet, Histoire de la Révolution française.
1U CHAPITRE lil.
civil légué par l'empire romain * ; et ce fut la partie la plus solide de ses travaux, cdile qui, reprise et complétée , dix ans plus tard , par la législation du consulat , est de^ meiirée inébranlable qu milieu des secousses et des cban« gements politiques. Toutes les t^nt^tives faites, durant l'intervalle , pour se rattacher au monde des républiques anciennes^ à ce monde idéal de iVfably et de Jeau-Jacques Rousseau , ont avorté et disparu , ne laissant après elles que des souvenirs tristes et une répugnance nationale qui va jusqu'à l'aversion. Depuis 1791 , les constitutions ont passé vite et changé souvent; elles changeront sans doute encore ; elles sont le vêtement de la société ; mais , sous cet extérieur qui varie , quelque cjiose d'immuable se perpétuera, l'unité sociale, Tindivisibiliié du territoire, l'égalité civile et la centrc^isation adn^inistrative.
Les noms des grands orateurs de l'Assemblée constituante sont aujourd'hui célèbres et leur biographie est populaire; mais il y eut au-dessous d'eux, dans cette assemblée , une foule d'hommes d'une merveilleuse activité d'esprit , dont les motions devinrent d^s lois, et qui, pour récompense, n'ont guère obtenu qu'une ipenommée collective. Au premier rang de ces génies pra|iqwes, il faut placer Thouyet, député du tiers-État de Rouen, membre du comité de constitution , élu quatre fpis président de l'Assemblée nationale, et, après 1791 , î^omtné président du tribunal de cassation qu'il avait propos^ d'établir. Cet homme , à qui revient une grande part dans les travaux
> L'autorité des empereurs, tout absolue qu^elle étaU, dérivaUd'un principe essentiellement populaire. « Si la volonté du prince a force de « loi, c'est, disent les jurisconsullcs romains, que le peuple lui a transw mis et a placé en lui son empire et toute sa puissance : Quod principl fi placuit legis hubet vigorem, utpote quurp... popi^luseiel in eiim omne u suum imperium et polestatem conférât. » (Digest. lex i, til. iy, lib. i ; institut., lib. i, Ut. ii, g Ti.) Y. Digest., leg. xxxii, Ut. m, lib. i, § i, prœfat., g vu.
les plus glorieux de TAssemblée constituante, éprouva, quand il eut fini sa tâche de législateur, le besoin de renouer la chaîne des souvenirs que la révolution semblait rompre , et de rattacher le nouvel œuvre social aux origines même de notre histoire. Pour satisfaire ce besoin d'un es[H*it éminemment logique , Thouret ne s'adressa ni aux textes originaux , ni aux œuvres des bénédictins ; il était trop pressé de conclure , et ce fut dans les systèmes foits avant lui qu'il chercha les données et les matériaux du sien. Par un éclectisme tout nouveau , il adopta à la fois deux de ces systèmes et il les réunit ensemble , dans le même livre, sans s'inquiéter de les concilier. Son Abrégé des ré^ volutions de rancien gouvernement français se compose d'un précis pur et simple de l'ouvrage de Dubos et d'un précis raisonné de l'ouvrage de Mably ^
Ce fut pour Dubos, en plein discrédit depuis quarante ana, un commencement de réhabilitation, et, dans cette confiance rendue à un écrivain dédaigné , il est permis dé voir autre chose qu'un caprice littéraire. On peut croire que Thouret, législateur de 1791 , fut amené, par la vue ipénoe du renouvellement social auquel il avait coopéré , k un retour d'intérêt pour les derniers temps de l'ancienne société civile, et d'estime pour le mécanisme uniforme et grandiose de l'administration gallo-romaine ^. Reprenant pour son compte le système tout romain que Topinion avait délaissé , il le remit de pair avec la théorie en faveur, le système tout germain de Mably , et c'est dans ce grossier symptôme d'une nouvelle tendance historique que consiste l'originalité de son \\\m qui, du reste, est d'une monstrueuse incohérence. Après avoir décrit l'ad-
1 Abrégé des révolutions de l'ancien gouvernement français , ouvrage élémentaire extrait de l'abbé Dubos et de l'abbé Mably. 3 V. ci-aprèf , s, ^95, ^'opinlo^ d§ FFa^çoi» de Keufc})&teau.
minislration de la Gaule au v« siècle et exposé , selon les idées de Dubos , que le gouvernement et tout le système administratif restèrent sous la première race des rois franks et en partie sous la seconde, ce qu'ils étaient sous l'empire romain , Thouret , d'après Mably , fait venir de Germanie la démocratie pure , qui s'altère , sous les premiers Mérovingiens, par la coalition des rois, des évéques et desleudes contre le peuple, se transforme en despotisme sous les maires du palais , puis renaît en partie sous Charlemagne, pour disparaître sans retour sous ses successeurs. Quant au fond du système , entre Fauteur des Observations sur l'Histoire de France et son abréviateur, il n'y a pas une seule variante; mais, dans ses conclusions politiques, Thouret dépasse de beaucoup l'écrivain qu'il abrège, et, pour cela, il n'a pas besoin d'une grande hardiesse , il lui suffit de s'accommoder à l'esprit de son temps et aux événements accomplis. A l'époque où il s'avisa de devenir historien, il avait vu 1792 et l'abolition de la royauté; il acceptait, comme légitime, cette phase extrême de la révolution; elle lui semblait motivée et amenée de loin par toute la série des faits antérieurs , et , pour lui, notre histoire, du vi« siècle à la fin du xvni^, n'était, en dernière analyse, que le passage de la république des Franks à la république française. C'est pour l'instruction d'un fils alors très-jeune qu'il composa son livre, qui fut publié avec un grand succès en 1801, et dont la vogue , affaiblie sous l'empire , parut se ranimer dans les premières années de la restauration *. En voici quelques fragments :
a Aujourd'hui que la révolution la plus pure dans ses a principes et la plus complète dans ses effets a fait jus-
I II y eut une édiUon stéréotype; la dernière est de 4820.
a tice de toutes les usurpations et de toutes les tyrannies , a un jour nouveau luit sur notre histoire. Il faut donc, mon a enfant, l'approfondir mieux et t*attacher à y voir, sans a déguisement : !<* l'injustice des origines de tant d'autoa rites et de privilèges aristocratiques que la révolution a a anéantis; 2<> l'excès des maux qu'ils avaient accumulés a sur la nation. C'est par là que tu pourras juger saine- « ment de la nécessité de la révolution, de son importance a pour la prospérité nationale, et par conséquent de l'oa bligation où nous sommes tous de concourir de tous nos a efforts à sa réussite *.
a La révolution a aboli la royauté. Nous avons vu que a la royauté avait envahi la souveraineté nationale ; cette G usurpation fut faite par les premiers successeurs de Gloa vis, qui changèrent leur qualité de premiers fonctiona naires de la république en celle de monarques souvea rains. Mais le pouvoir monarchique, n'ayant jamais été a délégué aux Mérovingiens par le peuple , fut une véri- « table tyrannie -, car la tyrannie est proprement l'usurpaa tion de la souveraineté nationale. Le peuple a eu le droit «incontestable d'abolir cette royauté, dont l'origine ne a peut être justifiée *•
« Tu as vu , mon enfant, ce que firent les rois des deux a premières races... Ils furent les premiers Instruments « de l'oppression du peuple. Hugues Gapet et sa race eua rent aussi les mêmes torts envers la nation , tant parce a qu'ils perpétuèrent , à leur profit , l'usurpation de la a souveraineté nationale, que parce qu'ils ne s'occupèa rent jamais sincèrement du soulagement du peuple.... a Louis XVI n'avait pas d'autre droit au trône que celui
1 Abrégé des révolutions de Tancien gouvernement français, p. 69, éd. de 1830.
' Ibid., p. 93.
m OHAPITRH III.
a dont il avait hépîté da Hugues G^pet , ef eelui-^i n-avail fx Quciin droitySi Charles , duc de Lorraine , avait été le ^ n p)us fort, il (|urait fait condamner Hugues Gapet comme un sujet rebelle et factieux; si le peuple français avait u ét0 en état de défendre ses droits , il aurait puni Hugues u Qi^pet comme un tyran. Le temps qui s'est écoulé jus* a qu'à ^.Quis XVI n'avait pas pu changer en di*oit légir « time l'usurpation qui avait mis le sceptre dans la famille a des Capets^..
cr La moment marqué pour le réveil de la raison ^t du (( courage du peuple français n'est £rrrivé que de nos jours; a La nation venge, par une révolution à jamais mémoa rahle, les miiux qu'elle a soufferts pendant douze siècles a ei les primes commis contre elle pendant une si longue a oppression. Elle donne un grand exemple à l'univers ^]> Il semble que rien ne puisse accroître l'étrange effet de c<)s page$ empreintes, h la fois, de la douceur du senti-* mpnt paternel et de l'âprete d'une conviction absolue qui transporte sa logique dans l'histoire ; et pourtant , les cirr constanpes où elles furent écrites ajoutent à leur bizacrerie qqelque chose de sombre. L'auteur alors était pros-> crit, emprisonné au Luxembourg, d'où il ne sortit que pour aller à l'échafaud , avec Pespréménil et Chapelier, ses collègues à l'Assemblée constituante, et Malesherbes^ le défenseur de Louis XV| ^, Il avait vu la puissance révo* lutipnnaire, s'égarant et se dépravant par la longueur de la lutte, tomber, de classe en classe, jusqu'à la plus nombreuse , |a moins éclairée et la plus violente dans ses pas* sion^ politiques; il avait vu trois générations d'hommes
I Abrégé des révolutions de rancien gouvernement français, p. 129- > Ibid., p. 344.
3 3 floréal an ii {^ avril 1794).
de parti régner et périr Tune après l'autre ; lui-même était arrêté comme ennemi de la cause du peuple , et sa foi dans l'œuvre de 1789 ^t dai)3 l'ayenir de la liberté n'était pas diminuée. On ne peut se défendre d'une émotion triste et pieuse quand on lit , en se recueillant et en faisant abstraction de l'absurdité des vues historiques^ ce testament de mort de l'un des pères de la révolution française , ce témoignage d'adhésion Inébranlable donné par lui à la révolution, au pied de l'échafaud, et sur le point d'y monter parce qu'elle le veut * .
I « Mon malbeureu]^ père les composait (oei deui résMinés) pour pion initruclion dan» la prUon du tu&embourg, sous lei yeui du oitoyen Fr^nçoiï de Neufcb^leau , dont II partagfiait Ja cttambre» €4çalifr He la Lihtrié. Il «'attendait h la mort qui était due à 9on innoat^nce, et la précipitation avec laquelle il écrivait ne lui permit pai d'apercevoir, ou du moins d'eCTaper, qMelquei fautes de langage.! (Abrégé des révoluUoui de i/ancien go|iveraement frimçaûb diseoun préliminaire de ti.-T.-A. Thouret, p. 9.)
Méthode suivie dans cet examen chronologiqoe des théories de notre histoire,
— Conséquences de la rétolation de 1789. — NooYeaax intérêts , nouYeaax partis. — Bonaparte, premier eonsnl de la ' républiqae française. — Divergence des opinions tdstoriqoes. — Demande d'un nouveau système faite au nom du premier consul — M. de Montlosier. — Fin de la république , établissement de l'empire. —Fausse application des sonvenirs de Cbarlemagne.
— L'idée de nos limites naturelles, sa puissance, ses fondements historiques. — Travaux d'érudition repris et continués par l'Institut. — Faveur rendue à l'histoire du moyen Age. — Réaction contre l'empire. — Restauration des Bourbons. — Sens providentiel de cet événement. — Préambule historique de la charte constituiionnelle. — Scission nationale en deux grands partis. — Le livre de la Monarchie française, — Système de M.'^de Montlosier. — Effet de sa publication. — Polémique fondée sur l'antagonisme des Franks et des Gaulois. — Nouvelle école historique, son caractère. — Questions résolues ou posées. — M. Guizot. — Esprit de la science actuelle. — Prédominance définitive de la tradition romaine.
Avant d'aller plus loin, d'entrer dans le xix« siècle et de toucher à des choses contemporaines, je dois fixer l'idée de la méthode suivant laquelle je procède. J'examine, d'un double point de vue , les théories de notre histoire et les opinions diverses qu'ont soulevées ses problèmes fondamentaux; je les considère en elles-mêmes, et dans leurs rapports avec les mouvements généraux de Topinion et les changemenls de la société. Ainsi, la critique des systèmes et l'exposition des controverses historiques se lient, d'époque en époque, à une vue dtîs partis sociaux et des révolutions nationales. Dans Tabsence de solutions nouvelles , je m'attache à recueillir les signes du degré de faveur qui reste aux anciennes; lorsque manquent les théories complètes, les ouvrages traités eo; professa ^ je m'adresse ailleurs pour saisir la trace des doctrines qui, par intervalles, ont eu force et crédit. J'ai cité, à ce pro-
pos, des pamphlets politiques; je le ferai encore, et s'il y a lieu , je citerai des écrits officiels. Mon but final est de marquer le caractère et la portée du mouvement récent des études historiques , de lui assigner sa place parmi les différentes évolutions qui forment la série des progrès de notre histoire nationale. Ce mouvement, comme tous ceux dont il est la suite , provient de deux ordres de causes , d'un travail intérieur de la science, et d'une influence extérieure , celle qui résulte de l'état de la société et de la vue des grands événements politiques. DansTexamen que je vais poursuivre jusqu'à nos jours , je rencontrerai plus d'une fois des questions qui, pour nous, contemporains , sont des questions de parti ; c'est une nécessité de mon sujet, il faut que je l'accepte; je ne puis changer de marche , et , en parlant des travaux modernes , faire abstraction du temps où ils sont nés et dont ils relèvent selon moi.
Tout ce qu'avait produit, dans l'ordre politique, la succession des événements arrivés en Gaule depuis la chute de l'empire romain, cessa d'exister par la révolution française. Ses résultats nécc::saires ou accidentels, calculés où imprévus, amenèrent dans l'état des personnes et de la propriété un bouleversement égal à celui que ses principes avaient causé dans la sphère des idées. Les domaines accumulés, durant une longue suite de siècles, dans les mains du clergé furent en masse déclarés nationaux , et les terribles lois portées contre les émigrés frappèrent de confiscation une partie des biens de la noblesse. Près de la moitié du territoire changea ainsi de possesseurs et passa des classes anciennement privilégiées à celles des bourgeois et des paysans. Victimes de leur opposition à un mouvement irrésistible, les gentilshommes périrent par milliers sous les drapeaux de l'émigration , dans les
ohainps de bataille de la Vendée ou p^r in bAebe dès tribunaux révolutionnaires. Les trois quarts d^ la noblesse française disparur^i)t dans eette tempête, et toutes )es hautes fonctions publiques, tous les emplois civils et militaires furent occupés par des hommes sortis de la masse du peuple. A la place das anciens ordres, des classes inégales çn droits et en condition sociale , il n'y eut plus qu'une société homogène ; il y eut vingt-cinq millions d'âmes , formant une saule classe de citoyens, vivant sous la même Ipi , le même ^ègl^ment , la même ordra. Telle était la France nouvelle, une et indivisible, comme le proclamait sa républiqua passagère, uniforme dans la circpnscription des parties de son territoire , dans son organisation judiciaire, dans son système d'impôts, dans tqutes les branches de son régime administratif*.
Mais les événements qui venaient: de conduise la pays k cette admirable unité de loi et de condition civiles avaient laissé après eux dans les intérêts et les esprits une division profonde. Deux grands partis existaient, séparés pai; l'antipathie de leurs doctrines et par la violence des faits accomplis, le parti de la révolution et celui de la contrerévolution. C'était un schisme politique analogua au schisme religieux que fit naître dans la France du xvf siècle l'établissepaent de la réforme ; là était le çOté faibla de la révolution , la plaie sociale qu'elle avait faite , et qu'il fallait cicatriser. Quand le xix"* siècle s'ouvrit , la liste des émigrés contenait plus de cent mille persopnas; les vio* lences physiques ou morales exercées contre les prétrf^s rendaient hostiles au nouvel ordre de choses tout ce qui
1 Yoj'es les fragments recueillis dans Touvrage intitulé: Napoléon, ses opinions et jugements sur les hommes et sur les choses, 2 vol., 1838. Je reproduis quelques traits de ces admirables esquisses , il m'a été impossible de le^ oublier.
re^taU dç fût religieuse ; entre les adversaires de i^ rëvolutioa et ses partisans de toute nuance, il y avait , comme barrière, l'exil, la mort civile, une terreur mutuelle^ d'horribles représailles , des répugnances aveugles et des rancunes impitQyables. Mettre fin h cette scission , amoctir l'hostilité des intérêts, rapprocher les opinions par la tolérance commune , ^établir raccon) entre le présent et le passé ; telle était la tâche imposée au nouveau siècle, tà<^ che difficile, devant laquelle la raison de tous semblait reculer , et que Tinstinct public confia d'abord ^u génie d'un seul homme ^ Bonaparte créé dictateur sous le nom de consul , chargé de pacifier, de réunir et de^xer enfin la nation, avait pour cette mission réparatrice des aptitudes merveilleuses. Etranger au vice commun des intelligences contemporaines , à l'enivrement des principes et à l'obstination logique ^ il voyait, avant tout , la réalité des choses, et préférait dans ses déterminations Finstinct au raisonnement. Il rentra audacieusement dans les voies délaissées, il prit là où il voulut, parmi les institutions détruites, les éléments d'un ordre nouveau ; il chercha à ramener et à fondre les partis dans la masse nationale, et à donner à cette masse de la cohésion par des moyens éprouvés dans la pratique des siècles , avoués par le bon sens du genre humain. Il rétablit la religion du pays, rappela les émigrés, rendit les biens non vendus, associa dans les emplois publics les hommes que séparaient le plus leurs opinions ou leurs actes. La réconciliation des Français, la fin des vengeances, l'oubli des haines, tel fut, comme il l'a dit lui-même , son grand principe , l'esprit et le but de sa politique. Consul temporaire, consul à vie, ampereur, il porta ce détachement absolu de toute aifec-'
* Voyez rHi9toire de I9 Révolution par M. Ifisi^çt, et r^i^toire de U, Hestauration» par M. LacreteUe, inlroduction.
tioû de parti dans les phases successives de sa glorieuse destinée; c'est le point fixe de son caractère, la règle dont il ne dévia jamais au milieu des égarements de la toutepuissance ^
Le grand homme qui , au rebours de TAssemblée constituante y s'appuyait dans ses créations sur l'expérience du passé , ne pouvait manquer de songer à l'histoire nationale, et de se préoccuper à cet égard de l'état où la révolution venait de laisser les esprits. Le même cataclysme qui avait englouti l'ancienne société avait fait disparaître les anciennes études , et détruit la vie des systèmes historiques en dispersant leurs sectateurs. Il y eut pour la France près de dix années où l'action était tout, où la pensée de chacun s'absorbait dans les nécessités de l'heure présente , l'intérêt ou la passion du moment. Dès qu'un premier temps d'arrêt eut rendu aux intelligences le repos et du loisir, on se reprit à la réflexion, aux souvenirs , à l'histoire ; quelques signes du besoin inné de connaître ce qui fut et de le comparer à ce qui est, reparurent alors, mais isolément, comme les sommités du terrain quand l'inondation décroît. Ce n'était plus ces courants d'opinion qui , au siècle précédent, soulevaient les esprits pour ou contre telle doctrine historique ; il n'y avait guère,
1 « Mes idées libérales à l'égard des prêtres et des nobles, mon système « de fusion, un des principes les plus grands de mon administration et « qui la caractérisera spécialement... mon grand principe était d'enae- « vellr entièrement le passé, et jamais on ne m'a vu revenir sur aucune « opinion ni proscrire aucun acte.. Depuis que je suis à la tête du gou- « vernement, m'a-t-on jamais entendu demander ce qu'on était, ce qu'on « avait été, ce qu'on avait dit, fait, écrit? Qu'on m'imite... Je n'épouse « aucun parli que celui de la masse; ne chercbez qu'à réunir : ma poli- « tique est de compléter la fusion. 11 faut que je gouverne avec tout le u monde, sans regarder à ce que chacun a fait. » ( Napoléon , ses opinions et jugements recueillis par ordre alphabétique, t. Il, p. 180,185, 188 et 368.)
soit dans le vrai, soit dans le faux , que des croyances individuelles.
François de Neufchâteau, homme de lettres devenu homme d'État en 4795, admirait le livre de Dubos, moins toutefois son hypothèse monarchique ; il se plaisait à y considérer le tableau de l'administration romaine, et faisait cette remarque frappante de justesse et de nouveauté: « Après avoir parcouru un long cercle d'aberrations police tiques, nous semblons revenir à beaucoup de parties du « plan adopté par les Romains ^ d Ghénier, poète et philosophe enthousiaste , pour qui les faits sans les principes étaient peu de chose , trouvait dans Fœuvre de Mably la vérité tout entière^. Des hommes de sens et d'esprit, rayant comme indignes de la moindre étude treize siècles de l'histoire de France , en plaçaient le vrai commencement vers l'année 4789 ; d'autres la faisaient dater de 1792 avec l'ère républicaine. Dans des opuscules fort goûtés alors, ils expliquaient, d'une manière plus ou moins subtile, plus ou moins forcée, par les révolutions d'Athènes, de Sparte, de Corinthe, de Syracuse, de tous les États libres de l'antiquité, les crises de la révolution française. Un jeune écrivain dont le nom devait être l'un des plus grands noms du siècle, mêlait à sa défense du christia-
^ Voici le passage entier écrit en 1800, à propos de Touvrage de. Thouret : « Le précis de l'abbé Dubos est un chef-d'œuvre d'analyse... « L'extrait de Thouret donne une idée très -nette des formes du gouver- « nement que les Romains avaient établi dnns les Gaules et qui fut à peu « près suivi par Clovis et par ses successeurs. La division du pays, les « magistrats municipaux, les subsides , etc., sont des objets d'autant plus « dignes de notre attention , qu'après avoir parcouru un long cercle d'à- « berrations politiques, nous semblons revenir à beaucoup départies du « pian adopté par les Romains. » Le Conservateur, ou recueil de morceaux inédits d'histoire, de politique, de littérature et de philosophie, tirés du portefeuille de François de Neufchâteau, de l'institut national, t. I , préface , p. 16 et 21 .
' OEuvres de H. J. Chénier, t III , p. 148 et 169.
nisme contre la philosophie et rioatinct révolutionnaire y les souvenirs de Théroïsme chevaleresque et des splendeurs de la moparohie détruite. Il ramenait vers l'histoire, par la poésie , catte société née de la veille y qui reniait ses aïeux , se proclamant fille , non du temps , mais de la re^ison.
P^rmi ce chaos d'idées ou plutôt de sentiments historiques, surnageait un livre publié récemment, V Abrégé des révolutions de rancien gouvernement français ^ dont il a été parlé plus haut. Mais ce livre , sans unité , saps largeur de vues, était incapable de fournir un point de ralliement aux opinions divergentes, Par son douille système, il avait l^ défaut d'être un véritable tourment, non un repos pour les esprits attentifs, et, par ses conclusions ultra-révolutionnaires , il creusait un abîme entre le présent et le passé; il laissait la France pour ainsi dire suspendue au berceau de sa constitution républicaine, forme vieillie en moins de dix ans, et d'où la vie se retirait. Sen-* tant fi merveille quelle serait l'influence d'un ouvrage ou la même vue historique embrasserait à la fois l'ancien régime , sa chute violente et le rétablissement de l'ordre, Bonaparte vqulut en avoir un ; mais , en cela comme en tout, il voulut créer d'un mot. Il ne s'adressa pas aux écrivains ralliés dans Tlnstitul; ceux-là auraient demandé ,trop de temps, et d'ailleurs il les jugeait trop mal guéris des préventions philosophiques du siècle dont ils conservaient les lumières. II chercha dans le parti contre-révolutionnaire un homme connu pour s'être occupé studieusement de questions historiques, d'un esprit vif et aventureux , capable de produire en quelques mois un système nouveau qui ralliât les grands faits politiques de la monarchie aux restaurations sociales du consulat près de se compléter par l'epapire.
Parmi les émigrés compris dans l'amnistie et traités par le gouvernement avec une faveur particulière, se trouvait M* de Montlosier , ancien député de la noblesse aux États Gépér^MX , attaché depuis sa rentrée en France au ministère des relations extérieures. I| s'était montré à l'Assemblée nationale l'un des plus fougueux défenseurs des privilèges , et , du fond de l'exil , en Angleterre, il n'avait cessé de combattre la révolution de ses démarches et de sa plume. Comme écrivain , il ^vait un talent inégal, un savoir confus, peu de logique , mais une certaine force inculte et un accent déclamatoire capable de faire impression. C'est sur lui que s'arrêta le cboix du premier consul. Il reçut en iS04 , par l'intermédiaire du ministre dont il dépendait^ l'ordre de composer un ouvrage où \\ rendrait compte : « 1° de l'ancien état de la France et de ses ina stitiitions ; ^ de la manière dont la révolution était sortie a de cet état de choses ; 3^ des tentatives faites pour la a combattre ; ^° des succès obtenus par le premier consul a à cet égard et de ses diverses restaurations * . d Cet ordre, doQt la rédactipD nette et précise tient de ce qu'on pourrf^i( npmmer la formule napoléonienne, assignait à rbistprien futur yn délai fixe pour son œuvre, comme s'il se ft^t agi de quelque travail administratif. Le livre devait être prêt et pu\A\é à l'époque oii serait déclaré un grand changement alor^ prochain, la dernière transformation de la république française , la délégation de la souveraineté de tops h un seul , et le rétablissement de la monarchie héréditaire, mais avec un tout autre principe, celui du vœu national.
(le publiciste h qui cette tâche était donnée se mit à
* De la monarchie française depuis son établissement jusqu'à nos jours , par M. le comte de Montlosier, dépisté de l4 laoblofse m^ itats Généraux, 1814, 1. 1, avertissement, p. 5.
l'œuvre avec des matériaux recueillis dans un autre temps, lorsqu'il protestait au nom de l'histoire et du droit contre les réformes de l'Assemblée constituante ; mais son travail ne put s'improviser comme on le lui demandait et comme lui-même l'avait cru possible. Des mois , des années se passèrent, et, bien avant que le livre commandé fût prêt, la république devint l'empire, et Bonaparte Napoléon I*"^*. On ne sait si l'empereur regretta beaucoup l'absence du nouveau système historique dont l'apparition devait accompagner son avènement; mais tout prouve qu'il continua de s'intéresser à l'ouvrage et à l'auteur. 11 attendait un livre qui mit en lumière toutes les époques d'ordre et de grandeur nationale, où il n'y eût rien d'immolé que les principes anarchiques, où l'ancienne France et la France nouvelle, réconciliées sur le terrain de l'histoire, se donnassent fraternellement la main. Il comptait sans les passions contre-révolutionnaires, qui, par un singulier hasard, se trouvaient chez l'historien de son choix, à leur plus haut degré de vivacité.
En effet, M. de Montlosier, homme d'une parfaite bonne foi, mais d'une conviction intraitable, était revenu de l'émigration plein de ressentiment de la grande défaite de 1791. Cette rancune qui débordait en lui, son imagination la refoulait au loin dans le passé , et toute sa théorie de notre histoire en était empreinte ; il avait rapporté de ses luttes politiques et de son exil d'émigré des formules étranges, nouvelles, plus énergiques d'expressions et non moins orgueilleuses que celles de Boulainvilliers. Selon lui , le vrai peuple français , la nation primitive, c'était la noblesse , postérité des hommes libres des trois races mélangées sur le sol de la Gaule ; le tiers^État était un peuple
* Le gouvernement imp^^rial fut établi par le sénatus-coosulte du 38 floréal an xii (18 mai 4804 ).
nouveau*) étranger à l'ancien, issu des esclaves et des tributaires de toutes les races et de toutes les époques. Jusqu'au xii*^ siècle, l'ancien peuple avait seul constitué TÉtat ; mais depuis lors , le nouveau peuple, entré en lutte et en partage aveb lui , Pavait dépouillé graduellement de son pouvoir et de ses droits, usurpation couronnée , après six siècles, par les résultats sociaux du mouvement de 1789. Tel était pour M. de Montiosier le fond de l'histoire de France ; il croyait voir la vérité dans cette thèse passionnée , et ce fut elle qu'il appliqua intrépidement au programme du premier consul. Indépendant de caractère, il fit par ordre ce qu'il aurait* fait de lui-même si la pensée lui en était venue ; il profita de la mission qui lui était donnée comme d'un privilège qui lui assurait la pleine liberté d'écrire. Son ouvrage, qu'il termina en 1807, tendait à faire un axiome historique de la proposition suivante : dans ses luttes de tous les temps contre la bourgeoisie et les communes, la noblesse française a soutenu une cause juste et défendu des droits incontestables.
Ainsi la guerre intérieure était posée comme une nécessité de notre histoire , et ce livre désiré dans des vues de réconciliation entre le passé et le présent, établissait que nul accord entre eux n'était possible ; que toujours, quelle que fût la forme des événements, il y aurait au fond la même chose, deux peuples ennemis sur le même sol. Il eût été difficile d'imaginer un résultat plus contraire aux intentions de celui qui l'avait provoqué. Le manuscrit de M. de Montiosier fut soumis à l'examen d'une commission qui, sans lui refuser les éloges de politesse, décida qu'il ne serait pas imprimé. Rentré dans le portefeuille de l'auteur, il y demeura jusqu'au jour où une révolution l'en û sortir, celle qui fit tomber l'empire. Quant à l'empereur, il y eut là pour lui un singulier désappointement^ mais sa
convietion de la puissance de Thistoire et l'idée dé la mettre, comme les autres forces sociales, en régie administrative , cette pensée de génie et de despotisme ne l'abandonna point; seulement il n'essaya plus de renouveler le fond de la théorie historique , il se f abattit sur des régions moins élevées de la science et s'occupa dé faire continuer Jusqu'à Tannée 1800 les tiuvrages de récit réputés classiques ou simplement d'une lecture usuelle. L'Histoire de France de Milldt fut complétée sous Iti surveillance d'un de ses ministres, et il voulut qu'un autre ministre dirigeât de môme la continuation des histoires de Yelly et du président Hénault. On a de lui , sur ses Volontés à cet égard, une noie impérieuse et pleine de verve dictée à Bordeaux , en 1808, au milieu des premiers soueis de l'immense et fatale affaire d'Espagne * •
La révolution avait eu de bonne heure une double tendance : au dedans l'égalité sociale^ au dehors l'agrandissement du territoire. Elle atteignit , du premier élan de ses conquêtes, la limite du Rhin et des Alpes; elle aurait dû marquer là d'une manière invariable les bornes du sol
t En voici de cnrieux fragments ; « le n'approuve pas les principes « éhoncéi dans la note du ministre de l'intérieur; il6 étàiehi vrais il y «, a vingt aus, ils le seront dans soixante, mais ils ne le sont pas aujour- M d'iiul. Velly est le seul auteur un peu détaillé qui ait écrit .sur This- <c tolre de France. L'abrégé chronologique du président tténault est un u bon livre classique; il psl très-utile de les continuer l'un et l'antre. « Yelly finit à Henri IV, et les autres historiens ne vont pas au delà du « règne de Louis XIY. Il est de la plus grande idiportance de s'assurer u de l'esprit dans lequel écriront les eontinnateurs. J'ai chargé le tni- « nistre de la police de veiller à la continuation de Miliot, et je désire « que les deux ministres èe cOncertetit pour faire continuer Velly et le « président Hénault...
« On doit être juste envers Henri IV, Louis XIU, Louis XIY et « Louis XV, maià sans être adulateur. On doit peindre les massacres de « seplembhe et les horreurs de la révolution du même t^incpau que l'int< quiàilion et les massacres des Seize. 11 faut avoir soin d^éviler toute u réaction en parlant de la révolution, aucun homme ne pouvait s'y op- « poser. Le blàoM n'appartient ni à eeax qui eut ^i ni k, c6Ux qui ont
français, et s'imposer la loi de ne franchif' ces boi*nes qiië pour combattre, non pour conquérir^ elle ne le fit pas^ et ce fut le grand vice de sa politique extérieure. Sous le consulat , notre précieuse unité nationale était déjà com« promise par des incorporations qui changeaient d'une manière bizarre la configuration du territoire et que repoussaient tous les souvenirs ^ L*empire se jeta dans cette voie ^ et bientôt il n'en connut plus d'autre ; ce fut une course effrénée vers la nionarchie universelle, une manie de conquêtes sans fin , un jeu ruineux et périlleux. Alors, pour trouver des précédents historiques, on remonta jus* qu'au règne de Gharlemagne^ et l'on établit entre les delix empires un rapprochement faux et puéril. Napoléon couronné de la main du pape prétait à cette illusion que lui^ même sembla partager j mais entre la France de 1805 et la prétendue France du ix^ siècle, il n'y avait dans le fait rien de commun» Charlemagde, quelle qu'ait été l'influence de son génie administi'atif et de son instinct civi^ lisateur^ ne représentait^ au plus haut de sa puissance, qu'une nationalité extrêmement restreinte ^ belle du peu-
« survécu, tl n'était pas de force individuelle capable de changer les élé- « ments et de prévenir les événements qui naissaient de la nalute des « eboses et des circonstances.
« Il faut faire remarquer le désordre perpétuel des finances , le chaos « des assemblées pfovinciates , les prétentions des parlements, le défaut <* de règle et de ressort dans l'adminislration ; cette France bigari*éu , « sans unité de lois et d'administration, étant plutôt une réunion de vingt « royaulnes qu'un seul État, de sorte qu'on respire en arrivant à l'époque « où Ton a joui des bienfaits de l'unité des lois, d'administration et de " territoire... L'opinion exprimée parle ministre, et qui, si elle était « suivie, abandonnerait un tel travail à l'industrie particulière et aux « spéculations de quelque libraire, n'est pas bonne et ne pourrait pro- « duire que des résultats fâcheux. » Notice sur la vie et les écrits de. Fontanes, par M. Sainte-Beuve. OEuvreSde Fonlanea , t. I.
• Le Piémont fut réuni au territoire français le W septembre i802; il forma les départements du Pô (chef-lieu Tnrin), de Marengo (chef-lieu Alexandrie), dfe la Seîia (chef-lieu Vercell) , de la Stura (chel-lieu Coni), et de la Doirc (chef-lieu Ivrée).
pie frank qui dominait toutes les autres sans les avoir effacées et sans avoir détruit leur (endàpce à la séparation. L'empire des Carolingiens était né pour passer vite, et ce n'était pas à ce type de transition , mais à quelque chose d'homogène et de durable, qu'il eût fallu rattacher ridée du nouvel État français; il y avait là une lourde méprise en histoire et en politique.
On peut dire qu'au milieu de l'enivrement des succès militaires et malgré ces crises d'ambition qui travaillent les peuples comme les individus, la nation ne voulut fermement et constamment que le maintien de nos limites naturelles. Quelle que soit notre fortune , bonne ou mauvaise, ridée de les reprendre ne se perdra jamais; elle est pi'ofondément nationale et profondément historique. Elle se réfère non pas aux Franks, qui ne furent qu'un accident passager, et superficiel, en quelque sorte, dans notre nationalité, mais au fond même, au fond primitif et vivace de cette nationalité, à la Gaule, soit indépendante, soit romaine. On la voit poindre au xn® siècle avec la renaissance du droit civil quand la fusion des races nouvelles au milieu du fond commun s'est accomplie ; il y en a des traces visibles dans la politique de Philippe-Auguste et dans sa double action vers le Nord et vers le Midi. On la voit reparaître dans la politique de Louis XI, ce roi du tiers-État qui semble avoir anticipé l'esprit de la révolution française*. Sous Louis XIV, elle fut près de se réaliser;
1 u Aussi desiroit fort qu'en ce royaume on usai d'une coutume, d'un « poids, d'une mesure, et que toutes ces coutumes fussent mises en frau- « çois en un beau livre... et si Dieu lui eût donné la grâce de vivre « encore cinq ou six ans sans être trop pressé de maladie , il eût fuit « beaucoup de bien à sondit royaume. » (Mémoires de Pti. de Comines, liv. VI, ch. VI, t. I, p. 398, éd. de Godefroy, 4723.)— Voyez les Éludes hisloriques de Si. de Chateaubriand, t. LV, p. 319, et le Cours d'histoire moderne du U. Guizot. 1828, xi« leçon.
enfin la révolution la reprit avec une force in*ésistib!e y atteignit le but, et, par malheur, alla plus loin.
Pendant que l'empire français dévorait de proche en proche les États de l'Europe, républiques, principautés; royaumes , que les événements les plus gigantesques des temps passés se reproduisaient sous nos yeux, etprépar raient des catastrophes qui devaient, en nous frappant ^ rendre nos esprits plus ouverts à Tintelligence de l*histoire, les études historiques se relevaient peu à peu du grand choc de la révolution. La troisième classe de l'Institut renouait le fil un moment brisé des traditions scienr tifîques; elle continuait l'œuvre des bénédictins de la congrégation de Saint-Maur et tous les travaux commenr ces sous le patronage des deux derniers rois. De 1806 à 1814, vtrois volumes du recueil des historiens, deux du recueil des ordonnances, et un de l'Histoire littéraire de la France, furent publiés * . Mais ce retour d'activité, dans un petit cercle d'érudits, avait peu de retentissement et peu d'influence au dehors; il ne féconda pas le talent des écrivains découragés par la pression de plus en plus accablante du despotisme impérial ; aucun essai de combinaison nouvelle des éléments de notre histoire ne parut; tout resta, quant à sa théorie, au point où le dernier siècle l'a-
* L'Histoire litléraire de la France fut entreprise en 1728 par Dom Rivel, assisté de Dom Poucet et de Dom Colomb, religieux de l'abbaye de Saint-Vincent du Mans. De 4733 à 1747, Dom Rivet publia 8 volumes in-40 de ce grand ouvrage , qui aujourd'hui en forme 20. Le neuvième volume fui publié en 1750 par Dom Taillandier. Les 3 suivants, de 1756 à 1763, par dom Clément et Dom Glémencet; l'ouvrage resta inteiTODipu. En 18C0, Bonaparte chargea l'Institut de le continuer. La classe d'histoire et de littérature ancienne', qui , en 1814 , reprit son ancien n< m, Académie des inscriptions, el belles-lettres, a itubWéi de 1814 à 1841, 8 volumes, dont le dernier achève l'histoire littéraire du xuie siècle. Pour le recueil des Historiens des Gaules et de la France et le recueil des Ordonnances des rois de la 3« race, voyez plus haut, cil. lu , p. 78.
*3i CHAPITRE tV.
Tftit laissé. La renommée de Màbly, héritage de ce siècle, continua de dominer toutes les autres ; seulement l'outrage de mademoiselle dé Lézardière , peu répandu dans le public, mais recherché des personnes studieuses, se plaçait dans leur opinion à côté et même au-dessus du sien. La forme sévère de cet ouvrage qui, sous un de ses aspects, n'est qu'un cenion de fragments origihàux, ra-^ mena , en histoire , à la religion des textes quelques peri-^ seurs que le règne absolu de la philosophie avait habitués à n'avoir de foi que dans les idées; D'uti autre c6lé, le sentiment historique dans les choses d'imagination commençait â éclore d'une manière vague, il est vrai, iiidécise et même parfois niaise, mais vive et capable d'entraîner. Il j eut réaction contre Tanathème jeté par l'école philosophique sur l'histoire du moyen âge ; la Oaule poétique de M. de Marchangy, pleine d'enthousiasme et de fatras, obtint un Succès de vogue au déclin de l'empire* ; et dans le même temps les romances à la mode ne parlaient que de châtelaines et de troubadours. La popularité de ce nouveau goût, quelque léger qu'il fût, prépara les voies qui devaient conduire plus tard à UU renouvellement sérieux de la forme et de Tesprit des èorripositions historiques.
Une des grandes fautes de Bonaparte, consul et empereur, fut d'écarter obstinément de ses combinaisons d'ordre social la liberté intellectuelle et la liberté politique, de ne voir dans l'une et dans l'autre que des rêveries d'idéologues, de ne pas comprendre que, par le mouvement de tout le xTHi* siècle, ce double instinct avait reçu chez tious la sanction que donne l'histoire, qu'il fallait compter avec lui comme avec un fait réel. Une fois reposée de l'anarchie et rassasiée de gloire militaire , la nation devait se
* La Gaule poélique, ou Tliisloire de France considérée dans ses rapports avec la poésie, l'éloquence et les beaux-arts. * \or. in-8o, 1813.
CHAPITHE IV. m
reprendre à désirer les droits pour lesquels elle avf^it combattu dix ans et que lui refusait l'empire. Ce principe de vie publique se réveilla tqut d'un coup , stimulé par Ie3 souffrances inouïes des dernières années du régime im-* périal, par l'excès de la police, l'immense abus de la oqiit scription, la justice prévôtale des commissions militaireS| l'énormité des impôts, la tyrannie des prphibitlqns coior merpiales. Au milieq de nos désastres de f814, il y eut une sorte de résurrection du parti constitutionnel de i789^ ridée de la liberté politique reparut, moins absolue qu'au-* trefpis, cherchant, non le règne impossible de |ous sup toiis, mais de fortes garanties pour les droits et les inté* rets civils*. C'est l'accord soudain de cette idée Qvec le^ 4ésirs et les prcgets des partisans de l'ancienne royauté qui afnena ]^ restauration que les étrangers, d^ns lepr vie? toire, n'avaient ni cherché^ ni prévue ^.
foutes choses, en ce n^o^de, otit leur fin dernière, leur but idéal qu'elles n'attejgneut pas toujours, il s'en fout, mais qui n'^u est pas moins marqué d^ns la logique de
* « Que Sa Majesté soit suppliée de maintenir l'entière et constante « exécution des lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté* « de la sûreté, 0e la propriété, et à la naUon le libre exercice de ses « droits polillqpes. » (Rapport des cinq commiss^aires nommés par le corps législatif, Laine, Raynouard, Gallois, Flaugergues et IM ai ne de Biran, 30 décembre 1813.)
> u Le sénat, considérant gqe, dans une monarchie constilutionneUe, « le monarque n'existe qu'en vertu de la constitution ou du pacte social; « que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps d'un gouvernement « ferme et prudent, avait donné à la nation des sujets de compter pour « l'avenir sur des actes de sagesse et de justice, mais qu'ensuite il a dé- « chiré le pacte qui l'unissait au peuple français...
■ Considérant que, par toutes ces causes le gouvernement impérial « établi par le sénatus -consulte du S8 floréal an xii, ou 18 mai 4804, a M cessé d'exister...
« v.e Sénat déclare et décrète ce qui suit :
m Napoléon est déchu du trône , le droit d'hérédité est aboli dans sa « famille, le peuple tVançais et Tarméesont déliés envers lui du serment « de fidélité. » (Sénatus-consulte du 3 avril 4814.)
l'esprit humain. Quel fut ce but pour là révolution qui ramena en France et remit sur le trône la famille des Bourbons? En d'autres termes, quelle fut la tâche politique imposée alors à celte famille ? la voici : reprendre d'une manière pratique^ sur un terrain nivelé, sur la base d'une société homogène, dans le calme d'un parfait accord entre le roi et la nation, l'œuvre avorlée des grands théoriciens de 1791 ; remonter historiquement, bien au delà des dernières luttes, jusqu'aux grandes époques du rôle social de la royauté , et de là , dominer sur les passions et les fac~ tions contemporaines; adopter, dans ses principes légitimes et dans ses résultats nécessaires , la révolution que le peuple français avait faite et que l'Europe avait reconnue; enfin, comme gage de cette alliance, joindre aux vieux insignes de la monarchie les couleurs nationales de 1789, et, selon la noble expression d'un orateur patriote, placer les fleurs de lis de Bouvines sur le drapeau d'Austerlitz *. Une pareille mission était belle, mais elle ne fut pas acceptée; rien de cela ne fut compris nettement par le prince en faveur de qui venait de s'accomplir un événement providentiel.
Louis XVIII perdit une admirable occasion que le temps ne devait plus ramener. En donnant la Charte constitutionnelle, il ne s'éleva point jusqu'à la pensée d'un pacte égal et définitif entre le présent et le passé de la France , entre la raison pure et l'histoire. Il tâcha de prendre for-
* « La cocarde tricolore marque l'époque du plus grand développe- « ment de re>prit humain , de la plus haute gloire qui ail jamais été ac- « cumulée sur une nation , de la régénération entière de l'ordre social... « Si jamais l'auguste auteur de la charte rétahlissait le signe que nous « avons porté pendant un quart de siècle, assurément ce ne serait pas « les ombres de Philippe-Auguste et de Henri IV qui s'indigneraient « dans leurs tombeaux de voiries fleurs de lis de Bouvines et d'Ivry sur « les drapeaux d'Austerlitz. » (Discours du général Foy à la chambre des députés, séance du 7 février 4821.)
tement son point d*appuî dans l'histoire et, en cela, il eut raison; mais il se méprit sur la nature des grands changemeuts sociaux dont la succession remplit les six derniers siècles : il ne sut reconnaître ni ce qu'il y avait eu de révolutionnaire dans le progrès opéré sous l'ancienne monarchie et par elle, ni ce qu'il y avait eu de légitime dans la révolution de i789. S'il est vrai que cette erreur fut en grande partie le fruit de préoccupations intéressées, il n'est pas moins vrai que l'incertitude qui régnait alors dans la théorie de notre histoire, que l'anarchie des systèmes légués par le xviu® siècle , y contribua. On en voit la preuve irrécusable dans ce préambule de la charte, qu'une révolution nouvelle a fait disparaître, et qui, privé aujourd'hui de toute sanction légale, reste comme un triste monument de l'état des idées historiques à l'époque où il fut écrit ;
d Nous avons considéré que , bien que l'autorité tout a entière résidât en France dans la personne du roi , nos a prédécesseurs n'avaient point hésité à en modifier l'cxer^ 6 cice, suivant la différence des temps; que c'est ainsi que a les communes ont dû leur affranchissement à Louis le a Gros, la confirmation et l'extension de leurs droits à a saint Louis et à Philippe le Bel ; que l'ordre judiciaire a a été établi et développé par les lois de Louis XI , de a Henri II et de Charles IX; enfin, que Louis XIV a réglé a presque toutes les parties de radministration publique a par différentes ordonnances dont rien encore n'avait a surpassé la sagesse.
a Nous avons dû, à l'exemple des rois nos prédécesseurs, « apprécier les effets des progrès toujours croissants des a lumières , les rapports nouveaux que ces progrès ont « introduits dans la société , la direction imprimée aux <K esprits depuis un demi-siècle , et les graves altérations
<t qui on sont résultées : nous avpns reconnu que le vœu « dç nos sujets I pour une charte constitutionnelle , était «l'expression d'un besoin réel; mais, en cédant à ce « vœu, nous avons pris toutes les précautions pour que « eette charte fut digne de nous et du peuple auquel nous sommes fiers de commander
a Nous avons cherché les principes de la Charte constia tutionelie dans le caractère français et dans les monu- « ments vénérables des siècles passés. Ainsi, nous avons « vu , dans le renouvellement de la pairie, une institution a vraiment nationale , et qui doit lier tous les souvenirs à a toutes les espérances en réunissant les temps anciens et « leç temps pK)dernes.
a Nous avons remplacé par la Chambre des députés ces a anciennes assemblées des champs de Mars et de Mai , (( et ces chambres du tiers-État, qui ont si souvent donné a tout à la fois des preuves de zèle pour les intérêts du a peuple, de fidélité et de respect pour l'autorité des rois. « En cherchant ainsi à renouer la chaîne des temps , que « de funestes écarts avaient interrompue , nous avons effacé de notre souvenir, comme nous voudrions qu'on « pût les effecer de l'histoire, tous les maux qui ont affligé « la patrie durant notre absence
« A ces causes , nous avons , volontairement et par le « libre exercice de noire autorité royale, accordé et accorc( dons , fait concession et octroi à nos sujets , tant pour a nous que pour nos successeurs, et à toujours, de la a Charte constitutionnelle qui suit i. »
Jamais théorie de l'histoire de France n'avait été proclamée de si haut et jamais il n'y avait eu rien de plus faux, rien de si arbitraire, une telle confusion de faits et
1 4 juin iU4,
d'idées. D'abord apparaît le système de Dubôs dans sa conclusion finale : Vautorité tout entière a toujours rér. sidé en France dans la personne du roi; mais si la thèse monarchique de ce système est complètement admise , l'autre thèse, le droit traditionnel de liberté municipale^ est totalement supprimée ; c'est à l-autorité royale modH fiant d'elle?méme son exercice qu'est attribuée l'origine des municipalités libres: Les communes ^nt dû leur a/franchissement à Louis le-Gros; et cette grande institution des communes du moyen âge où la tradition fut rajaunin et fécondée par l'action populaire, se (rpuve bizan?ement rangée dans la classe des réformes administratives et rapprochée, à ce titre , des lois et ordonnances du xvi* et du xvii* siècle. Ensuite vient une réminiscence du système de Mably dans la plus absurde de ses thèses , la présence d'une députation bourgeoise aux assemblées nationales des Franks : Nous avons remplacé par la Chamir^ des députés ces anciennes assemblées des champs de Mars et deMai, et ces chambres du tiers^État... <• Voilà de quelle manière est donqé l'esprit des temps anciens , et, quant aux temps modernes, la rénovation nationale de 1789, source des principes libéraux de la Charte oopstitutiour nelle, n'est pas une seule fois mentionnée dans le préambule de cette Charte ; il n'y a sur elle que des allusions vagues et mesquinement haineuses^; il y a effprt pour la retrancher du nombre des belles éppques législatives ,
1 Voyez plu9 haut, chap. m , p. 85 et 86. — Cette tbèfle de Mably était prise au sérieux par Napoléon ; lui-même la consacra officiellement dans les cent-jours, en convoquant à Paris les membres des çqlléges électoraux en astemblée extraordinaire du champ de mai. ( Décret impérial du 13 mars 18151
a « La direction imprimée aux esprits depuis un demi-siècle, et les « graves altéraiiona qui en sont résultées,.. 'Renouer la chaîne des temps « que de funestes écarts avaient interrompue. » (Préambule de la Charte constitutionnelle de 4814.)
pour reculer ces époques au delà du dernier siècle et les marquer toutes du nom d'un roi. Les réticences et les méprises historiques tendent ici au même but : on veut prouver que la royauté fut, de tout temps en France, Tunique pouvoir constituant, qu'elle exerça en tout et sur tout, sans aucune interruption, un droit législatif absolu et universel, prétention historiquement vaine, et de plus injurieuse à la nation qui, vingt-cinq ans auparavant, s'était reconstituée par sa propre^initiative. Le pouvoir constituant n'appartient à qui que ce soit d'une façon permanente et exclusive; c'est le levier de la Providence; elle le met, à chaque époque de renouvellement politique, aux mains des mieux inspirés. Chez nous, le roi, le peuple, les corps de l'État, des assemblées, des hommes de génie, Pont exercé tour à tour; et c'est de leurs travaux accumulés durant des siècles, qu'est sorti l'édifice lentement construit de notre société civile.
Sous ces références illusoires du passé au présent, sous les effusions de sentiment plus ou moins sincères qu'amenaient les mots sans cesse prononcés de paix, d'amour, de légitimité, de royauté paternelle, se cachait, pour la restauration , une réalité sombre et périlleuse. C'est qu'elle relevait à l'état de parti organisé, de parti vainqueur sans combat, de parti dans le gouvernement, l'ancienne noblesse, les émigrés, tous les opprimés de la révolution, tous ceux qui la condamnaient dans ses principes et dans ses actes, sans s'inquiéter de faire le partage du bien et du mal, du vrai et du faux, de la violence et du droit. L'amnistie de 1800 était prise à rebours; l'émigration cessait de se considérer comme amnistiée ; c'était elle, à son tour, qui amnistiait la nation ^ Ainsi la subordination nécessaire
1 « 11 esl bien reconnu qne les regtiicoles comme les émigrés appe- <r laientde loua leurs vœux un heureux changement, lors même qu'ils
des partis à la masse nationale était subitement rompue ; Tœuvre de fusion dans un nouvel ordre de choses, entreprise par Bonaparte , se trouvait arrêtée court ; il y avait tendance en arrière vers un but que personne ne pouvait désigner clairement, ni ceux qui le désiraient, ni ceux qui s'indignaient^ ni ceux qui prévoyaient des catastrophes inévitables*. Entraînée par la violence de passions et d'opinions obstinément rétrogrades, la royauté de saint Louis et de Henri lY, puissance à qui la tradition et sa propre nature faisaient une loi de l'impartialité, ne pou-* vait plus remplir son rôle et s'identifier avec la nation tout entière. Un parti, lié avec elle par la fidélité et le malheur, la revendiquait pour lui seul, avec une apparence de droits acquis. Il fallait de deux choses l'une, ou qu'elle pesât sur la nation avec les principes de ce parti, ou qu'elle luttât contre lut pour se soustraire à la tyrannie de ses exigences. C'est dans l'alternative de ces deux tendances contraires qu'est toute l'histoire de la monarchie restaurée. Là se trouve la fatalité qui la perdit, Técueilcontre lequel elle
« n'osaient encore Fespérer. A force de malheurs et d'agitaUons, tous se « retrouvaient donc au m6me point, tous y étaient arrivés: les uns en « suivant une ligne droite sans jamais en dévier, les autres, après avoir « parcouru plus ou moins les phases révolutionnaires, au milieu des- «( quelles ils se sont trouvés. » (Discours prononcé par M. le comte Fei> rand, ministre d'État, en présentant la loi sur la restitution des biens nationaux non vendus, 43 septembre I8U.) — a L'armée comme la
• France n'a pas besoin de grâce , l'armée comme la France n'a besoin « de la clémence de personne. Ne parlez jamais d'amnisUe aux armées « nationales ni aux peuples ; l'amnistie n'est que pour ceux qui ont com- « battu sous les drapeaux étrangers contre leur patrie. » (Discours du général Foy à la chambre des députés, séance du 28 mars I82S.)
> u Que résultera-t-il de tout cela, deux peuples sur le même sol, « acharnés, irréconciliables, qui se chamailleront sans relâche et s'exter-
• mineront peut-être... Et qui peut dire les crises, la durée, les détails « de tant d'orages? Car l'issue n'en saurait être douteuse, les lumières a et le siècle ne rétrograderont pas! » (Napoléon, ses opinions sur les hommes et sur les choses , 1. 1, p. 467.)
449 CHAPITRE lY.
se bxisa ^u moment même où aile se croyait le plus sore de sa foi^ce et de son ayepir.
C'est au milieu de cette nouvelle situation politique, du trouble moral qu'elle faisait naître et des intérêts opposés qu'elle mettait en présence, que fut publiée sous ce titre, fie la Monarchie française, l'ouvrage de M» de Montiosier, dpnt il a été parlé plus haut. Le manuscrit rejeté par Tempir^ trouvait , dans la division qui venait de renattre au ^in du pays, un triste et bizarre commentaire ; il parut s^ns auoun changement. Je vais en donner une idée complète ; et il le mérite à double titr«, car il est, en dehors d^ la science actuelle, le dernier des grands systèmes bis-* foriques; et de i8i4 ^ 48%, son action, bien qq'indirecte, fut considérable. Il remua fortement les esprits, par les vives répugnances qu'il soulevait; il provoqua, sur le t^rr^jn de rbistQire^ l'Qpposition et la controverse politiques. Quanta sa part d^originalité , elle consiste surtout en ce que le point capital de la nouvelle théorie se trouve plficéi non, cpmnoe d'ordinaire, à l'établissement de la monarchie franke , mais à l'affranchissement des communes et au berceau du tiers-État. Veim après Boulait)yilliers, Oubos, Montesquieu, Mably et d'autres moins célèbres, l'auteur n'avait plus celte simplicité de conviction des premiers historiens systématiques; et comme, pour construire son thème, il travaillait, non sur les textes qrjgipawx, inais sur les livres de seconde main, sa méthode fut de glisser, pour ainsi dire, entre tous les systèmes antérieurs. Il lesj etHeure tour à tour, emprunte à chacun d'eux quelque chose, et les oppose l'un à Tautre, avec un certain ^rt de logicien'. Il cbepiine ainsi en louvoyant
\Ji( n m'ftst impossible de prendre un parti entre les opinions qui ont n divisé M. de 9QU>ainvillqrs et M. 1-abbé Dubos. Je ne puis être do « l'avis de M. de Montesquieu quand il regarde le gouvernement féddal
CHAPîTîlË IV. 443
jusqu'au xiv* siècle , et là , changeant tout d'un coup de raapche et de procédé, il s'ehfbrice d'une mûtiiëte difecte, arec une force et des développements qui lui sont propres^ dans la thèse antitnonarchique .et ahtiplébéicnne du comte de BoulalnTÎlliers. Yoicl les propositions historiques, OU prétendues telles $ dont la série constitue de qu'on peut nommer le corps de son système t
(I L'origine des grandes itistitutions dé la France se « confond avec l'origine même des trois grandes hâtions « dont la nôtre s'est formée i aucun fs^t historique, aucune a date ne marque leur commencement. -^ Lorsque les d Romains entrèrent dans les Gaules, les justices seigneur e rialeSj la Servitude de la gtèbe^ les ceUsites, les. guerres « pailiculières existaient déjà| il j avait des hommas in^ «t génus et des hommes tributaires -, les terres elles-mêmes ft avaient des conditions et des rangs* «^ La domination romaine, en s'établissant sur le pays/ li'altéra point cette Q hiérarchie : on continua à distinguer, dans les Gaules^ a des terres libres et des terres asservies, des hommes a libres et des tributaires; les justices seigneuriales furent a maintenues, et les cités continuèrent de guerroyer enti*e c( elles. — Les Francs n'exercèrent point le droit de con*
« comme établi avec les Francs et par les Francs. Je ne puis penser non « plus tt?ec M. le président Hénault que ce soit un effet de la faiblesse « des derniers rois carlovingiens ; Je ne puis penser avec M. de Valois et « M. le président Uénault qu'il n'y ail point eu de noblesse en France « sous les deux premières races ; je ne puis penser avee M. deMonlesquieti « qu'elle ait résidé dans l'ordre des AnirusUons.
u Si je parcours tout ce qui s'est écrit sur ce sujet à l'époque des Riais « Généraux, Je me trouve dans le même embarras. Je ne puis penser avec « les membres de l'ordre de la noblesse que sou institution se rapporte «< tiuxmagnaies et aux principes qui composaient l'ordre des grands dé « l'Élut aux assemblées des champ de mars et de mal , ni avec les écri« « vains du tiers-État, que celui-ci ait le moindre rupporl avec ce (|u} « figure SQUS le nom de peuple aux assemblées des deux premières ra- << ces. » (De la Monarchie française^ 1. 1 , p. 78.)
« quête, et respectèrent l'ordre de choses établi avant eux^ « Glovis gouverna le pays selon les coutumes gauloises; a il conserva le régime des campagnes qui étaient distrii « buées en seignem*s et en colons ; il conserva de même h i régime des cités, leurs sénats, leurs curies, leurs milices, tx -* Le lien féodal résulta des clientèles qui dans la Gauk a franque, étaient de trois espèces : la clientèle gauloise, <K la romaine et la germaine. Par la première, qui était a servile, le faible faisait hommage au puissant de ses a biens, et lui payait redevance ; par la seconde, qui étail u civile, des liens s'établissaient entre le client et le patron, a sans que leurxondition respective changeât; par la troi< et sièrae, qui était militaire, des guerriers se dévouaient à « Tun d'entre eux, le suivaient et partageaient avec lui les « profits de la guerre. Ces clientèles, en se mêlant, proa duisirent la féodalité. — Les hommes cherchèrent h a protection des hommes^ les domaines la protection dei «domaines; les hommes et les domaines s'associèreni a dans les mêmes devoirs et les mêmes services. La clien « tèle gauloise, où Ton donnait servilement sa. terre « s'anoblit en s'unissant à la clientèle germanique, où roi a donnait sa foi et son courage ^ »
' De la Monarchie française, t. l,p. 2, 7, 10, 12, 13, 31 , 33, 35, 39. - Je n'ai pas besoin de relever tout ce qu'il y a de méprises et d'anachro chronismes dans ce prétendu tableau des institutions primitives de Ii Gaule, dans la confusion des mœui^s des Celtes avec les mœurs des Ger mains et avec les mœurs féodales, ni ce qu'il y a d'absurde dans l'asser tion que le régime des tribus gauloises se conserva sous les Romains, n ce qu'il y a d'impossible dans l'iiypolhèse d'un mélange par égale par entre les mœurs gauloises, les mœurs romaines et les mœurs germaoi' ques. Quelques rapports grossièrement saisis entre le clan celtique, la tribu germaine et la seigneurie du moyen âge, sont le fondement de cclU théorie, qui a, par-dessus tout, cela d'étranj^e, qu'elle part de prénii.>ses analogues à celles de Dubos pour urrivor à une conclusion identique à celle de Bouluinvilliers. — Voyez l'Essai sur la féodalité et Ihs institutions de saint Louis, par M. Mignet, notes, p. 312 (1822), et l'Histoire des Gaulois^ par mon f^ère Amédée Thierry.
« Comme il fut permis à tous les hommes libres d'à-
(( dopter la loi salique , les distinctions d'origine s'efFacè-
« rent. La nationalité franque, les mœurs et les coutumes
I « germaniques s'étendirent par degrés à tous les habitants
a de la Gaule , moins les tributaires et les esclaves. —Nos
a premiers rois n'avaient auprès d'eux qu'une poignée de
« Francs sous le nom de Leudes. Au commencement de
« la deuxième race, toute la France en est couverte. Sous
u Charles le Chauve , l'union est consommée ; oh désigne
« par le nom de Franc tous les hommes libres. — Selon les
« mœurs des Germains , le service personnel , avili chez
a les autres nations, était quelque chose de noble; prendre
«quelqu'un dans sa domesticité, c'était lui accorder une
« distinction particulière. Cette disposition, que l'exemple
« des Francs propagea peu à peu dans la Gaule , fît ren-
« voyer à la profession des métiers et à la cuhure des
! a terres, ces misérables que les Gaulois, ainsi que les
; a Romains , faisaient servir dans l'intérieur des maisons.
'« Il en résulta un grand mouvement qui éleva tous les an-
\Qi ciens esclaves à la condition de tributaires ou de rotu-
lu riers, et abolit ainsi la servitude personnelle. — ^Un autre
« caractère essentiel des mœurs germaniques était la pré-
« dilection pour le séjour de la campagne. Cette habitude,
><( se communiquant par degrés à tous les hommes libres ^
[c( sans distinction de races, il arriva que les villes, délais-
^(( sées par les familles de quelque considération , perdi-
I « rent leurs sénats, leurs curies, leurs milices, et ne furent
« plus peuplées que d'artisans, c'est-à-dire de tributaires;
« l'organisation municipale, fondée par les Romains, et
« respectée par la conquête franque , disparut ainsi. —
« Lorsque tous les Gaulois nobles ou pleinement libres
« furent devenus Francs , et que les mœurs franques se
« furent totalement propagées, les domaines gagnèrent
a l'importance que perdaient les villes; ils se modelèrent (K sur les anciennes cités, ils devinrent des châteaux» « Alors, la guerre qui, auparavant, était de cité à cité, « se fit de domaine à domaine. — Voilà pour le régime « domestique et pour le régime civil ; quant au régime apolitique, les changements ne furent pas moindres. 6 Sous la première raoe , on n'avait vu en scène , pour les « délibérations législatives, que les grands et quelques a leudes; tous les hommes libres étant devenus Francs, « ils furent tous appelés à délibérer sur les affaires de «l'État*.»
« Vers le xn^ siècle , temps où les mœurs franqui*s « étaient complètement établies, l'ordre social se distin- « guait par deux caractères principaux; la puissance poli* a tique et législative était morcelée entre tous les do<- « maines, et il n'y avait plus d'esclaves. — Il y avait, d'un «côté, les hommes francs, et de l'autre, la classe des a tributaires , classe qui formait l'immense majorité de la a population, et que l'établissement des communes éleva a tout d'un coup à h franchise, c'est*à-<lire à la condition a de Francs. •-* Par l'octroi des chartes de comnuine, il a fut permis aux habitants des villes de former un sénat , c( de s'irDpxjiser des tailles , de rendre ou faire rendre la a justice, de battre monnaie, de tenir sur pied une milice
1 De la Monarchie française, 1. 1, p. 21 , 23, 24 , 25, 28 , 146. — Il n'y a rien de commun mitre la guerre privée des Germains, homme contre homme, famille contre famille, et la guerre publique des cilés gauloisci ou de quelques villes gallo-romaines l'une contre l'autre. L'extension des mœurs iVankes à tous les ingénus de la Gaule, et l'abandon des villes par la population libre, sont des inductions purement gratuites. Quand on consulte avec attention et réflexion les monuments historiques des deux premières races, on n'y aperçoit pas un seul indice de la prétendue disparition du régime municipal. Il resia toujours dans les cités assez de mœurs romaines, et dans les coutumes assez de droit romain pour qu'une réaction pût avoir lieu contre les mœurs et les coutumes germaniques.
or réglée. Il n'est pas jusqu'au droit de guerre ^ ce fameux a privilège des Fiiiiics, qui ne leur ait été accordé* — « Quelque énormes que semblent ces concessions , elles « n'avaient en soi rien d'extraordinaire , c'était la pratique c ancienne de la monarchie. Au temps de la première et « de la deuxième race, les tributaires affi*anchis, ou pour « mieux dire anoblis, sous le nom de Dénariés, partici- « paient sans réserve à tous les droits des hommes francs; «mais, entre les anciens affranchissements et tes nou- « veaux , il y eut de notables différences. — Et d'abord, les a affranchissements anciens , qui portaient un homme de a la classe des tributaires dans celle des Francs , étaient a des actes purement individuels, jsans conséquence pour a l'état des conditions et des rangs. Il n'en fut pas de a même d'une mesure par laquelle les villes devenaient « des espèces de souveraineté, mesure générale qui , s'asc sociant à une autre mesure générale, l'affranchissement «des campagnes, créa dans FÉtat un nouveau peuple, a égal en droits à l'ancien peuple , et de beaucoup supéa rieur en nombre. Il y eut d'autres différences encore < plus graves. — Dans les temps anciens, quand un tribuff taire parvenait à la condition de Franc , il renonçait , s dès lors , aux habitudes et aux professions affectées à la « classe tributaire, il adoptait les mœurs franques. Ici, au a contraire , c'est une classe immense qu'on appelle au « partage de tous les droits de la condition franque, en « lui laissant les mœurs , les habitudes et les professions « servîtes *•
> De la Monarchie française, 1. 1 » p. 4i , |03 , 14i, UO , 150, i5l , i5S. — Le singulier abus que Fauteur fait ici du mot franc, et la conrusion entre le sens prinalif de ce mot comme appellation nationale et son sens dérivé, comme qualification sociale, l'assimilation des aiiV«nchi!isements des villes et des bourgades aux manumissions par le denier, d'après la loi saUque ou celle des tUpuaires, sont de telles ÔDormitéa en hisloir» quil est inutile de les réfuter.
« Les rois de la troisième race se firent les patrons et « les promoteurs de cette grande innovation qui boule ver- « sait tout dans l'État; les rangs , les mœurs, les lois, la a constitution. — Quant à la noblesse, elle n'avait pas le « droit de s'opposer à ce que le roi accordât des chartes a d'affranchissement aux villes qui lui appartenaient. Elle a ne l'essaya pas , au contraire elle fut entraînée par « Texemple , et les hauts barons établirent , coinme le « suzerain, des communes dans leurs domaines. Mais on a ne se contenta pas de cette marche graduelle et volon- « taire. Comme il se trouva quelques seigneurs en retard, a on provoqua le changement par des révoltes. Des agents « du roi parcouraient les villes à la manière de nos der- « niers propagandistes. Partout où les a£Pranchissements a n'étaient point accordés, ils étaient arrachés ; partout a où ils étaient accordés , le roi s'établissait comme le <x seul maître. -«L'affranchissement des campagnes, qui a vint après celui des villes, fut conduit dans le même « esprit. Une ordonnance de Louis X avait proclamé que, « selon^le droit dénature, chacun doit être Franc; cette c( doctrine des droits de Vhomme eut son effet, les paysans « se soulevèrent, et Ton se mit, comme dans ces dera niers temps, à massacrer les nobles et à incendier les « châteaux. Ne nous étonnons point des excès de la Jaca querie ^... »
Là se trouve, comme je Tai déjà dit, le point culminant du système de M. de Monllosier; c'est de là que l'auteur éclate à la fois contre la puissance royale, Tunité sociale,
« De la Monarchie française, 1. 1, p. 153 à 157. — Si ce bizarre aperçu de ce qu'on pourrait nommer la partie révolutionnaire du rôle de l'ancienne royauté manque de justesse et de mesure, irfaut reconnaître qu'en 4814 il avail le mérite d'être, pour ce qui regarde le mouvement communal des xii« et xiii« siècle , plus près des faits réels que ne l'était l'opinion alors en crédit, celle de l'affranchissemenl des coo[imuQe& par Yoie de réforme administrative.
régalité civile, l'ordre judiciaire , les mœurs romaines et le droit romain. Il le fait avec des formules qui lui appartiennent en propre, et qui l'emportent de beaucoup en véhémence sur celles de Boulainvilliers ; on sent que la révolution , avec sa dureté de langage dans un sens ou dans l'autre, et ses luttes à main armée, a passé par là. Chez M. de Montlosier, les regrets aristocratiques ont, dans leur amertume , quelque chose de sauvage ; le dépouillé du 4! août i789 a pris en haine tous les principes, tous les éléments constitutifs de la société moderne, tout ce qui , depuis six siècles , grandit et s'élève : la souveraineté publique , la justice sociale , la loi civile, la propriété mobilière, la vie laborieuse, Fimporlance du travail, l'estime accordée à la science et aux facultés de l'esprit. Il donne à ses invectives chagrines un ton nouveau , par l'emploi d'une phraséologie qui substitue à l'idée de classes et de rangs , celle de peuples divers , qui applique à la lutte des classes ennemies ou rivales , le vocabulaire pittoresque de rhistoire des invasions et des conquêtes. L'histoire critique , d'ordinaire si terne et si peu animée , prend par là , sous sa plume , un air de vie qu'elle n'avait eu, ni dans Fouvrage de Boulainvilliers, ni dans celui de Dubos, ni dans celui de Mably. On jugera, par quelques citations , de l'eflfet de cette verve fantasque qui rajeunit , par la forme et les accessoires, un thème usé depuis longtemps :
«Deux peuples divers figurent dans l'État. L'un, tout a antique, se retranche vers la dignité et s'empare de tout « le lustre; l'autre, tout nouveau, cherche à acquérir l'im- « portance et s'empare de toute la force. Pendant quelque a temps , les deux peuples vivent parallèlement l'un à a l'autre, comme s'ils n'avaient aucun rapport de régime a et d'origine. Â la fin, cependant, ils s'embarrassent, se
a heurtent et s'attaquent. Mais un peuple nouveau qui n'a a rien de droit, pour qui tout est de grâce, convient beau* a coup à l'autorité. Ce peuple a pour lui le monarque; il « se saisit, avec son aide , de la magistrature de i'Ëtat et a de sa législation. Le nouveau magistrat repousse sans a cesse une constitution qu'il ne connaît pas ou qu'il n'a « connue que dans une situation qui lui rappelle de a douloureux souvenirs. Désormais, toutes les lois sont « du jour, tous les principes du moment. Il se forme une a nouvelle liberté, qui est de détruire l'ancienne liberté; « une nouvelle franchise qui est de détruire Fancienne a franchise; le nouveau droit public est de détruire l'ana cien droit public.
« Cependant, auprès de ce peuple nouvciau, que deviendra l'ancien peuple? Il a laissé se former tranquiilea ment ce nouvel ordre social :.il espérait y demeurer « étranger ; il va s'y trouver enveloppé* Quand il existait « seul , il avait façonné à sa manière ses rangs, sa hiérara chie et sa magistrature ; il avait ses comtes, ses pairs , a ses seigneurs suzerains et dominants. Les noms se cona servent, les réalités sont effacées. L'ancien peuple se « voit privé peu à peu de ses anciens juges, de ses lois a anciennes, de ses anciennes formes. Il faut qu'il se a courbe sous des lois que ses pères n'ont point connues, n qu'il adopte des mœurs que ses pères ont repoussés. Il a est établi, comme loi de l'Etat, que ses persécuteurs a sont ses juges, ses inférieurs ses souverains. Dans ce « renversement général , les lois de la France sont repua tées étrangères, les lois étrangères sont devenues les a lois de la France. Les libertés de l'ancien peuple ne a s'appellent plus que privilèges; son ancienne indépena dance , barbarie ^ • •
i Delft Manwcbie française, i. I, p. I03«
« Les propriétés mobilières se balancent avec les proct priétés immobilières, l'argent avec la terre, les villes « avec les châteaux. La science s'élève de son côté pour ff rivaliser avec le courage , Tesprit avec Thonneur, le tf commerce et Tindustrie avec les armes* Les lois roamaines, que les lois franques avaient fait disparaître, « reparaissent avec les mœurs romaines , que les mœurs < franques avaient effacées. Le nouveau peuple, s*accrois- « sant de plus en plus, se montre partout triomphant. Il a défait les anciennes formes ou s'en empare, rompt tous « les anciens rangs ou les occupe ; domine les villes, sous a le nom de municipalités 5 les châteaux , sous le nom de a bailliages; les esprits, sous le nom d'universités; chasse « bientôt l'ancien peuple de toutes ses places , de toutes « ses fonctions, de tous ses postes, finit par s'dsseoîr au « conseil du monarque, impose là, de force , son esprit « nouveau, ses mœurs nouvelles *...
« La noblesse (je me servirai désormains de cette ex- « pression), la noblesse avait, dans ses terres, des hommes cr qai étaient sous son gouvernement, on les lui enlève. « Elle avait le droit d'impôt, on l'abolit. Elle avait l'usage de s'assembler dans des fêtes guerrières , on les sup- « primé. Elle faisait elle-même le service de ses fiefs, on « l'en dispense. Elle avait le droit de battre monnaie, on « s'en empare. Elle avait le droit d'êti-e jugée par Ses pairs, il on renvoie à des commissions de roturiers. Elle mettait « une grande importance à ne point payer de tributs, on « l'impose. Enfin , après lui avoir fait subir toutes les in- « justices , toutes les tyrannies , toutes les spoliations , on a imagine, pour couronner toutes ces manœuvres, de la « présenter elle-même comme coupable de tyrannie et de
' De la ttonai^le fraoçaite, i. I, p. 174.
a spoliations. Tel est le système qui est poursuivi pendant a trois siècles*. »
Dans ces pages si étrangement passionnées , sous cette colère qui s'attaque à l'œuvre des siècles écoulés depuis le douzième, il y avait, à Tétat de germe, un nouvel aperçu historique, et, si Fauteur a mal conclu, il a nettement posé les deux termes de la question. M. de Montlosier dit vrai : la grande lutte sociale des sept derniers siècles eut lieu entre les traditions de la vie civile , et les instincts de la vie barbare adoucis par le christianisme et colorés par le sentiment de l'honneur et parla foi d'homme à homme; entre l'égalité devant la loi , et Tinégalité héréditaire sous la sanction de la coutume; entre l'unité nationale, et le morcellement de la souveraineté; entre les mœurs romaines, et les mœurs germaniques. Admirateur enthousiaste du monde féodal qu'il n'avait vu qu'en rêve, et dont il embrassait les derniers vestiges, il fit un système pour prouver que toute liberté et tout pouvoir étaient le droit de la noblesse , et Teffet sérieux de ce système fut de signaler d'une manière plus frappante Fapparition du tiers-État sur la scène politique. Quelque dose d'extravagance qu'il y eût au fond de sa théorie , le premier il a senti vivement d'où procède l'ordre social moderne-, et assigné au xii* siècle son véritable caractère, en y plaçant une révolution mère de toutes celles qui sont venues depuis *. C'est le mérite qu'il faut lui reconnaître , et , sur ce point , l'esprit de parti a servi à donner plus dé
* De la Monarchie française, 1. 1, p. 181.
^ « Telle est cette grande révolution qui a été elle-même la source d'une « multitude de révolutions, qui, en se propageant dans toute TEurope^ « l'a couverte de guerres et de troubles, a rempli l'empire d'Allemagne « de villes impériales, l'Italie de républiques, a répandu partout une ■ multitude de droits nouveaux, d'Étals nouveaux, do doctrines et de <c constitutions nouvelles. » (De la Monarchie française , 1. 1. p. 136.)
puissance et de vie et à ses aperçus d'historien. Il a vu le mieux ce qu'il haïssait le plus , ce qu'il aurait voulu détruire j dans le passé comme dans le présent *.
Le système de M. de Montlosier, qui, s'il eût paru sous l'Empire, n'aurait eu d'autre poids que celui d'une opinion isolée, puisait dans l'état des choses et des esprits une véritable importance. Beaucoup de personnes se souviennent d'avoir été frappées de l'espèce de fatalité qui semblait écrite dans ces formules, revenant presque à chaque page du livre : Deux grands ennemis, Vaneien peuple et le nouveau peuple *. On voyait se refléter là , de siècle en siècle, la division actuelle des partis. Ce fut surtout après les Gent-Jours et l'invasion de 1815, après la réaction violente qui, en 1816, frappa au hasard, et sans épargner le sang, sur les hommes de l'Empire et de la Révolution, que cette vue de la France, condamnée par sa propre histoire à former deux camps rivaux et inconciliables, parut aux imaginations quelque chose de grave et de prophétique. La théorie de la dualité nationale (qu'où me passe cette expression) fournit alors à chacun des deux partis opposés, au parti de la révolution et de la charte, comme à celui de la contre-révolution , des allusions et des formules. Les pamphlets et les journaux de l'opinion ullràroyaliste faisaient étalage du nom àe Francs; ce nom dont M. de Montlosier avait tant abusé, ils l'appliquaient soit au sens propre, soit par figure, à tout ce qui avait combattu pour la cause de l'ancien régime, même aux
1 Voici, sur la révolution de 1789 , son jugement paradoxal, en apparence, mais qui ne manque ni de sens ni de portée historique : « Le « peuple souverain , qu'on ne le hlâme pas avec trop d'amertume, il n'a « fait que consommer l'œuvre des souverains ses prédécesseurs ; il a suivi « de point en point la route qui lui était tracée depuis des siècles parles M rois, parles parlements, par les hommes de loi, par les savants. » (De la Monarchie française, 1. 1 , p. a09.)
' Ibid., t. Il , p. U5 et passim,
454 CHAPITRE lY.
paysans bretons eï vendéens '• A celle revendication semipoétique d'une nationalité privilégiée, àeê écrivons de Taulre parti répondirent en proclamant^ cooiine un défi, la nationalité gauloise des communes et du tiers^-Ëtat^ et en la revendiquant pour le peuple de la Révolution et de TËmpire. Contre le nouveau système qui , rattachant la roture à la foule sans nom des tributaires de toute race, lui attribuait une origine ignoblement servile, nous relevâmes l'opinion de Tasservissement par la conquétef le système de Boulainvillers ; je dis nous, parce que je sais Tun de ceux qui, vers 1820, firent de la polémique sociale avec l'antagonisme des Franks et des Gaulois ^. M. Guizot en fit la thèse principale d'un de ses plus célèbres pamphlets, de son manifeste de rupture avec le pouvoir qui, après six années d'une politique indécise, venait de s'abandonner franchement au parti contre-révolutionnaire^. Voici quelques phrases dont la hauteur d'accent montre que, sous cette forme d'emprunt, la lutte des intérêts présents était encore vive et sérieuse :
« Je me sers de ces mots , parce qu'ils sont clairs et « vrais. La Révolution a été une guerre, la vraie guerre, « telle que le monde la connaît entre peuples étrangers. «Depuis plus de treize siècles, la France en contenait a deux, un peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis
< Voyez le Conservateur, robtervateur de la marine t et les astres écrits périodiques de la même opinion ,4817, 4820.
' Voyez, dans le yolume IntKulé : Dix. ans d'éludés historiques, p. 2SI , 239 et 235, les morceaux extraits du Censeur européen, 2 avril, ler et lî mai 1820.
* u Un minislëre est tombé sous les coups de la contre-révolution , un « minfstère nouveau s'est formé par son influence et à son profil. Le « pouvoir a subitement cherché et trouvé un autre camp, d'autres amis ; « on sait d'où ifs viennent, c'en est assez pour savoir où ils vont. » ^ Du Grouvernemeiit de la France depuis la restauration , et du ministère actuel , par F. Guizot , p. 7, 1820.)
a plus de treize siècle»^ le peuple vaincu luttait pour « secouer le joug du peuple vainqueur « NoU*e histoire est « l'histoire de eette lutte. De nos jours, une batâtUe déci- « sive a été livrée | elle s'appelle la Révolution»
« C'est une ehose déf^orable que la guerre ehtre defux « peuples qui portent le noéme nom , parlent la même « langue^ ont vécu treize siècle» sur le même soi* En défrit « des causes qui les séparent^ en dépft des combats pn- « blics ou secrets qu'ils se livrent incessamment, le coofs « du temps les rapproche, lei^ méley les unit par d'innom- € brable» liens, et les enveloppe dans nne destinée eom- « miune, qni ne laisse voir, à la fin, qu'une seule et même c nation, là où existent réellement encore deux races dis- « tinctes, deux situations sociales profondément diverses.
« Francs et Gantois, seigneurs et paysans , nobles et <srot0riers/ tons^ bien longtemps avant la Révolution, a s'appelaient également Français, avaient également la « France potrr patrie. Mais le temps, qui féconde toutes « choses, ne détruit rien de ce qui est> il faut que les « germes^ une fois déposés dans son sein, portent tôt ou « tard leurs frtiits. Treize siècles se sont envployés parmi « nous il fondre dans une même nation la race conqué- « rante et la race conquise^ les vainqueurs et lés vaincus, a La division prinûtive a traversé leur cours el résisté à H \eut action. La lutte a continiiédans tous les ftges, sous « toutes les formes^ avec toutes les armes ) et lorsqn'en « 1789 les députés de la France entière ont été rénnis « dans nne seule assemblée, les deux peuples se sont « hâtés de reprendre leur vieille querelle : le jour de la « vider était enfin venn *.....»
Le système de Boulâinvîlliers, non-seuietnent accepté
< Ou Gouvernement de la France depuis la restaurulion, et du miimtèfc«e1(ieî,(».2«it8.
par des plébéiens défenseurs des droits populaires, mais soutenu par eux dogmatiquement, c'était là un singulier phénomène. En politique, cela voulait dire que ceux qui trouvaient bon de s'intituler fils des vaincus du v« siècle étaient les vainqueurs de la veille, sûrs de leur cause pour le lendemain; en histoire c'était le terme extrême de la décomposition jdes anciens partis. Des deux grandes hypothèses historiques du xviii^ siècle, l'une, celle de Dubos, la négation de tout exercice du droit de conquête par les Franks, venait d'être mise en œuvre par M. de Montlosier dans une théorie ultrà-aristocratique; Taulre, celle de l'asservissement des Gaulois, passait de la noblesse à la roture. Ainsi, toutes les deux se trouvaient au service de passions politiques diamétralement contraires à celles que, dans l'origine, elles avaient servies ou flattées. Cet étrange revirement devait être et fut, en effet, leur dernier signe de vie.
J'aborde une époque de travaux remarquables et de grands progrès en histoire. L'année i820, qui vit finir l'espoir d'une transaction pacifique entré les deux partis que la Révolution avait créés, qui remit tout aux chances plus ou moins prochaines, plus ou moins éloignées, d'une crise sociale, eut, par compensation, cela d'heureux, qu'elle marque la date d'un beau mouvement de rénovation dans les sciences morales et politiques. Ceux qui refusaient leur adhésion aux doctrines et aux projets du gouvernement (et la plupart des intelligences jeunes et fortes fm'ent de ce nombre), exclus de la carrière des fonctions publiques, se renfermèrent, en attendant l'avenir, dans l'élude et les tiavaux solitaires. Ce temps d'arrêt, unique peut-être, où le repos n'était pas de l'oppression, où la délivrance apparaissait comme certaine, fut fécond pour les esprits contraints de se replier sur eux-mêmes,
et de borner leur activité aux choses purement spéculatives. U n'y eut pas, durant dix années, cette absorption de toutes les capacités, cette prodigieuse dépense d'hommes publics que font les gouvernements nationaux et populaires. En s*appliquant aux recherches studieuses, la jeunesse du parti rejeté loin des affaires y porta toute l'ardeur de ses espérances combattues, et le stoïcisme de son attachement aux principes qu'on voulait détruire. Ainsi, il y^ eut, pour les lettres, une classe d'hommes jeunes et dévoués, dont l'ambition n'avait de chances que par elles ; il y eut une passion de renouvellement littéraire associée par l'opinion aux honneurs et à la popularité de l'opposition politique. Le professorat s'éleva au rang de puissance sociale; il y avait pour lui des ovations et des couronnes civiques ', et, chose qui peut-être ne se reverra plus, il y avait des salons où le succès était pour la parole la plus grave, sur les questions les plus élevées de la philosophie morale, de l'histoire et de l'esthétique. L'histoire surtout eut une large part dans ce travail des esprits et dans ces encouragements du monde. On avait soif d'apprendre, sur ce passé dont l'ombre semblait encore menaçante, la vérité tout entière, et de là vinrent, spécialement pour les études historiques, dix années telles que la France n'en avait jamais vu de pareilles.
A Dieu ne plaise que j'atténue en quelque chose la gloire de la grande école d'érudits, antérieure à la Révolution ! quel que soit le progrès actuel , quel que puisse être le progrès à venir, cette gloire restera belle et intacte.
> L'iiitnieuse succès (les cours de MM. Villemain et Cousin (liltéralure française cl liisloire de la philosophie morale), date de 1819. En 18âl M. Guizol ouvril son cûlèbru cours d'hititoire moderne, suspendu à la fin de 1842 el repris en 4828. De 1828 au\ derniiers mois de 1830, ces trois cours, professés concurremment à la Sorbonne, attirèrent une affluence d'auditeurs dont le souvenir est presque fabuleux.
Les œuvres des bénédictins de Saint-Maur et de Saint- Vannes et celles des savants laïques qui les ont incités scmt, comme Ta dit un écrivain de génie, l'intarissable fontaine où nous puisons tous * . Us ont recueilli et mis an jour tout un monde de faits enfouis dans la poussière des archives; ils ont fondé la chronologie, la géographie, la criiiqne de l'histoire de France ; mais en histoire, il y a deux tâches distinctes, deux ordres de travaux que Tambition de l'esprit humain tente simultanément, mais qui, pour le succès, en dépit de notre volonté, vont toujours à la suite l'un de l'autre* La recherche et la discussion des faits, sans autre dessein que Vexactilude f n'est qu'une des faces de tout problème historique > ce travail accompli, il s'agit d'interpréter et de peindre, de trouver la loi de succession qui enchaîne les faits l'un à l'autre, de donner aux événements leur signification, leur caractère, la vie enfin ^ qui ne doit jamais mancpier au spectacle des choses humaines. Or, comme j'ai déjà eu Toccasion de le montrer, tontes les tentatives faites, avant 1789, pour répondre à la première de ces tâches, ont été bonnes et grandes; mais celles qui ont eu pour objet de répondre à la seconde, furent presque toutes mesquines et fausses. Le succès en ce genre était réservé à des temps postérieurs ; l'ordre logique des idées et la nature des travaux le voulaient ainsi, et, de pkis^ il y eut à cela des motifs irrésistibles, nés de circonstisinces extérieures, étrangères au développement de la science. L'histoire donne des leçons, et, à son tour, elle en reçoit^ son maître est l'expérience, qui lui enseigne^ d'époque en époque, à mieux voir et à mieux juger. Ce sont les événements, jusque-là inouïs, des cinquante dernières années, qui nous ont appris à comprendre les révolutions du moyen
1 M. de Chateaubriand , Éiucte» btotork^ue» , prélaee, p. xiiv
âge, à voir le fond des choses dous la \e\ite des chroniques, à tirer des écrits des bénédictins ce que ces savants hommes n'avaient point vu ^ ce qu'ils avaient vu d'nhe façon partiale et incomplète^ sans en rien conclure, sans en mesurer la portée. Il leur manquait T intelligence et le sentiment des grandes transformations sociales. Ils ont étudié curieusenient les lois^ les actes publics, les formoies judiciaires, les contrats privés > ils ont discuté^ classé^ amilysé les textes, fait dans les actes le partage du vrai et du faux avec une étonnante sagacité ; mais le sens politique de tout cela, mais ce qu'il y a de vivant pour Vf rnaginatiori sous cette écriture morte^ mais la vue de la société elleniéme et de ses éléments divers^ soit jeunes^ soit vieux, soit barbares, soit civilisés, leur échappe, et de là viennent les vides et rinsufBsance de leurs travaux. Cette vue, nous l'avons acquise par nos propres expériences, nous la devons aux prodigieuses mutations du pouvoir et de la société qui se sont opérées sous nos yeux ; et, chose singulière^ une nouvelle intelligence de l'histoire semble naître en nous, à point nommé^ au moment où se complète la grande série des renversements politiques, par la chute de l'Empire élevé sur les ruines de la République française, qui avait jeté à terre la monarchie de Louis XIY. Ainsi s'est élevée au xix* siècle une école historique nouvelle^ c'est le nom qui lui a été donné, quoiqu'à vrai dire il n'y ait pas école, car il n'y a pas un maître et des disciples, une doctrine et des adeptes; mais une diversité d'esprits, de méthodes et de recherches, et, dans cette diversité , ce qui est remarquable , une grande analogie d'instincts, de tendances et de but. Pour tous, le but commun est de s'attaquer aux problèmes fondamentaux et de poser, d'une manière définitive, les bases de notre histoire nationale. Aussi , depuis cette renaissanoe des
études historiques, la science de nos origines, des vieilles institutions et des vieilles mœurs, a-t-elle atteint un degré de certitude et de fixité dont elle était loin jusque-là. C'est depuis ce temps que les systèmes ne roulent plus les uns sur les autres, que les opinions ne sont plus individuelles, que les questions ne sont plus traitées le même jour d'une façon contradictoire , que les solutions données par un écrivain de sens et de savoir sont acceptées par tous les autres, qu'il y a, sur les points essentiels, un consentement unanime, un travail progressif où chacun ajoute quelque chose à l'œuvre de ses devanciers. Dans le siècle dernier, aucune opinion n'était réellement assise ; autant de dissertations nouvelles, autant de nouvelles solutions ; aucune erreur n'était définitivement condamnée, aucune vérité définitivement reconnue. Où l'un ne voyait que du droit romain, l'autre n'apercevait que les mœurs et les lois germaniques ; où l'un trouvait la monarchie pure^ l'autre admirait la pure liberté. Il y avait une perpétuelle préoccupation quant à de prétendues lois fondamentales et aux principes du droit public français. La question des bénéfices royaux sous la première race s'embrouillait par le dogme moderne de rinaliénabiiité du domaine^ la souveraineté absolue du roi jetait un nuage sur le problème de l'établissement des communes; le fait légal, sans cesse présent, empêchait d'avoir une vue nette du fait réel *.
^ M. de Chateaubriand a dit la mêm« chose avrc une vivacité d'expre&siou qui n'appartient qu'à lui : « Khiovigh, dans nos annales aiilé- « révolutionnaires, resscnibleà Louis XIV, et Louis XIV à Hugues Ca- « pel. On avait dans la tête le type d'une grave monarchie , toujours la « même, marchant carrément avec trois ordres et un parli^ment en robe «< longue ; de là , cette monotonie de récits , cette uniformité de n;œurs « qui rend la lecture de notre histoire générale insipide... Mais si nous « apercevons les faits sous un autre jour, ne nous figurons pas que cela « tienne à la seule force de noire intelligence. Nous venons après la oio- « narchie tombée, nous toisons à terre le colosse brisé, nous lui trouvons
On peut juger de la valeur et du degré d'originalité des travaux historiques modernes, par la nature des questions résolues d'une manière neuve ou posées pour la première fois , depuis vingt ans. Le nombre de ces questions est énorme ; je ferai un recensement sommaire de celles qui méritent d'être signalées comme capitales :
Le problème , si difficile et si important , de nos origines nationales y les races primitives, leur filiation, leurs diversités de caractère et d'instincts sociaux ont été l'objet de recherches plus approfondies, de distinctions plus sûres, plus variées , plus délicates. Sur les populations de Tancienne Gaule et de la Germanie, on a donné autre chose que des redites des écrivains de l'antiquité. On a examiné, peuple à peuple, tribu à tribu, les conquérants du v« siècle, et trouvé, dans des différences de caractère, dans des inégalités de culture morale, la cause des variétés que présente la constitution de leurs établissements sur le territoire romain. On a distingué dans le royaume des Franks plusieurs zones politiques, et des nuances de mœurs et de populations sous les noms de Neustrie et d'Austrasie. On a marqué, d'une manière plus ou moins précise , le point d'origine de la nation française , mélange de diverses nationalités préexistantes, et séparé ainsi
■ des propoi-tions différentes de celles qu'il paraissait avoir lorsqu'il « était debout; placés à un autre point de la perspective, nous prenons « pour un progrès de l'esprit humain le simple résultai des événements, M le dérangement ou la disparition des objets. Le voyageur, qui foule (f aux pieds les ruines de Thèbcs, est-il l'Égyptien qui demeurait sous « une des cents portes de la cité de Pharaon? » ( Études historiques, préface , p. XL.)
L'homme de génie qui a écrit ces lignes donne à la nouvelle école )iisloriquefran*^aise le beau titre d'école politique; mais en même temps il l'avertit de ne pas trop croire à elle-même et de rendre une pleine justice aux travaux de ses devanciers, conseil bon à suivre, même quand il ne viendrait pas de si haut.
rhistoira de France proprement dite de l'histoire de ia Gaule franke*.
Le fait de la conquête a été étudié dans ses coilséc(uences politiques et civiles; la société gallo-romaine et la société des conquérants germains ont été analysées chacune à part. L'état des personnes dans !es deux races, la classification des conditions sociales, les institutions politiques, les institutions locales ont été envisagées d'une manière plus nette , plus exacte , plus conforme au vrai sens des textes originaux. On a 4^herchè à se faire une juste idée des effets de l'invasion des Barbares sur l'état moral de la Gaule ; on a fait ressortir le côté politique de l'action et de l'influence du clergé gallo-romain. La perpétuité du droit romain après la chute de l'empire, et la conservation plus OH moins entière du régime municipal ont été reconnues et établies sur des preuves incontestables. On a étudié les variations de l'état frank dans son organisation intérieure et dans ses rapports avec les peuples voisins. On a fixé le caractère ^ si mal déterminé jusque-là, de la royauté et des assemblées nationales sous les deux premières races; on a rattaché à des transformations de la société, à des mouvements nationaux, à de grandes nécessités politiques, les causes des révolutions successives qui renversèrent les deux dynasties frankes.
Une grande place, mais sans exagération soit romanesque, soit philosophique, a été donnée à Cbarlemagne, comme administrateur et législateur. On a analysé et décrit son gouvernement sous toutes ses faces. On a suivi la
V a Pour les deax premières rae(>8, j'adopte générafemefnt les idées de « récole moderne. Je ne transforme point les Franks en Français; je tc>ois lasoeiété romaine subsister presque tout entière, dominée par « quelques BarlMres, jusque yen la fin de ia seconde race.» (tf. de Chateaubriand, Études historiques , préface , p« etT.)
marche et i^cherché les causes dii démembrement de son empire; on Ta expliqué par la grande loi de la séparation des États formés en dépit des conrenances naturelles et des répugnances nationales.
Le régime féodal a été considéré d'une manière calme et impartiale, comme une révolution nécessaire. On a étudié, d'époque en époque ^ le vasselage , la hiérarchie des terres et des services ^ toute l'organisation , tous les éléments de la société féodale, dans leur variété et leur complexité. On a remarqué , dans le fractionnement du territoire sous la féodalité, des divisions correspondante^ aux divisions naturelles et physiques , et d'autres provenant de variétés morales parmi la population mélangée , à différents degrés , de Barbares et de Gallo-Romains. Des recherches spéciales ont fait éclater sous un nouveau jour le fait d'une nationalité méridionale , opposée , jusqu'au xni^ siècle, à la nationalité française, et distincte de celle-ci, par la langue , Tesprit, les mœurs, l'état social , toute la civilisation.
La grande question du mouvement commtmal , celle que sa popularité croissante pourrait faire nommer, entre toutes , la question du siècle , a été mise pour la première fois à son véritable rang. On a reconnu l'étendue et la puissance de ce mouvement révolutionnaire ; on a recherché , par l'analyse , les divers principes , les éléments multiples de la formation des communes; on a suivi leur destinée dans ses progrès , ses fluctuations* sa décadence; on a accordé une large part à l'impulsion populaire dans l'affranchissement ou , pour mieux dire , la renaissance des villes municipales*.
* « Louis le Groi n'a point affrsncbl les coftiniiifies, eomme Ta si long- « temps assoré Fanefenne école historique ; piais le mourement Insurrec- ■ tionnèl général des communes dans le xi« siècle, qu'a remarqué Técole
Le caractère nouveau, le rôle vraiment libéral de la royauté sous la troisième race , point de vue conforme à la tradition des classes bourgeoises > mais rejeté par la théorie philosophique, a passé définitivement dans la science. Les efforts du pouvoir royal pour se faire une place en dehors de la féodalité , les travaux politiques de Louis le Gros, les travaux législatifs de Philippe-Auguste et de saint Louis , ont reçu leur appréciation dernière , selon la justice et le bon sens. On a donné toute son importance à la grande lutte des légistes contre Taristocratie féodale ; on a recherché les origines et signalé fortement Fappari- 'tion du tiers-État. Son histoire manquait , elle était faussée , en sens contraire , par ses amis et par ses ennemis ; on a suivi son développement graduel à travers les progrès et à travers la décadence des communes proprement dites.
La renaissance du droit civil, la transformation des coutumes, le progrès, lent mais continu, vers l'unité de législation , l'unité de territoire , l'unité administrative , l'unité d'esprit national , tout cela a été reconnu et décrit sans prévention d'aucun genre. On a établi, avec une grande abondance d'aperçus, les rapports intimes qui existent entre l'histoire politique de la France et Thistoirc de l'Église aux différentes époques du moyen âge. Il y a
« moderne, ne doit être admis qu'avec restriction ; ceUe école s'est laissé « entraîner sur ce point à l'esprit de système. » (M. de Chateaubriand * Éludes historiques, préface, p. cxxii.)
II est à regretter que l'adh^ion de l'illustre écrivain n'ait pas été complète sur ce point fondamental. Ses réserves, quoique vaguement énoncées, ont, par l'immense autorité de sa parole, produit une certaine hésitaUon et un cerlain trouble dans la science. A bien la considérer pourtant, c«Ue dissidence n'avait rien d'essentiel , car ceux qui ont accordé le plus au fait de l'iiisurreclion populaire dans rétablissement des communes, ne l'ont point doimé comme le principe uniqufi de cet étitblissement ; ils ont toujours disUngué trois principes de la révoluUon communale: les restes du réi^ime municipal romain , l'insurrecUon et l'octroi libre.
une lacune pour ce qui regarde les États Généraux, ébauche imparfaite et prématurée du système représentatif qui ne devait s'établir chez nous qu'avec l'unité de la nation et l'égalité des droits. L'attention de la nouvelle école historique ne s'est point dirigée de ce côté , comme vers la question des communes. En revanche y elle s'est portée avec un remarquable succès sur une époque toute récente, la révolution de 1789. La question de ce grand mouvement et de ses phases diverses a été posée nettement ; une loi était trouvée dans ce désordre, la loi des révolutions combattues , loi dont Tinévitable fatalité a quelque chose de triste et d'effrayant , mais qu'il est impossible de ne pas reconnaître dans la réalité et dans l'histoire.
Tels sont les problèmes historiques dont la réunion forme ce qu'on pourrait nommer le fond commun des études actuelles. Quand bien même on n'admettrait pas, comme définitives, toutes les solutions qu'ils ont reçues, il faudrait avouer qu'ils indiquent, en histoire, un mouvement et une liberté d'esprit supérieurs à ce qui s'était vu jusqu'à bous. Dans cette masse de recherches et d'aperçus, il y a des choses qui appartiennent aux esprits les plus divers et aux méthodes les plus dissemblables -, c'est la propriété du siècle , je la laisserai indivise. Tous ceux qui , avec plus ou moins de bonheur, ont mis la main à ce travail des vingt dernières années sont assez connus du public; citer les noms serait inutile , et il ne m'appartient pas d'assigner les rangs. Je ne parlerai que d'une seule œuvre, celle de M. Guizot, parce qu'elle est la plus vaste qui ait encore été exécutée sur les origines , le fond et la suite de l'histoire de France j six volumes d'histoire critique, trois 'cours professés avec un immense éclat, composent cette œuvre dont l'ensemble est vraiment imposant ^ Les Essais
> Lee dissertaUoDB dont se compose le voluoie publié en 48iâ, sous
sur THistoire de France , l'Histoire de la civilisation eu» ropéenne et l'Histoire de la civilisation française sont trois parties d'un môme tout, trois phases successives du même travail continué durant dix années. Chaque fois que l'auteur a repris son sujet, les révolutions de la société en Gaule depuis la chute de l'empire romain, il a montré plus de profondeur dans l'analyse , plus de hauteur et de fermeté dans les vues. Tout en poursuiyant le cours de sea découvertes personnelles , il a eu constamment l'œil ouvert sur les opinions scientifiques qui se produisaient à côté de iui, et, les contrôlant, les modifiant, leur don-« nant plus de précision ou d'étendue, il les a réunies aux siennes dans un admirable éclectisme. Ses travaux sont devenus ainsi le fondement le plus solide , le plus fidèle miroir de la science historique moderne dans ce qu'elle a de certain et d'invariable» Il a ouvert, comme historien de nos vieilles institutions, l'ère de la science proprement dite 3 avant lui, Montesquieu seul exce(>té,il n'y avait eu que des systèmes.
Qu'on regarde les écrits de ceux qui , depuis la renais^ sance des lettres, ont voulu donner une vue complète de l'histoire sociale de la France et qu'on passe de l'un à l'au* tre, de François Hautman à Boulainvilliers, de Boulain« viilers à Mably, de Mabty à Montlosier, on ne trouvera, au fond , nul progrès. L'abondance des documents impri-» mes fut , pour les deux derniers , presque égale à ce qu'elle est pour, nous, elle ne leur a servi de rien; toi^ours des méprises , des variantes sur les mêmes données fausses , des suppositions bâties à côté des faits. Mais quand on
Je litre d'fisiaiB sur rhistoire de France, sont en parUe exlraitea du pre« mier de ces cours qui esl encore inédit. Le second , Histoire de la eivUisalion européenne, et le troisième. Histoire de la civilisation fiançaise, ont été rif produits textuellement par la sténographie et publiée en 5 yoI. de 1828 à la un de 1830.
arrive à M. Guizot, h ses théories si fortes devant le con^
trôle des textes originaux et si largement comprébensives,
le progrès éclate de toutes parts. L'auteur des Essais sur
r Histoire de France et de VHistoire de la e/vilisation
française s'élève à une vue d'ensemble qui est la pure
abstraction des faits réels, qui a le double privilège de
frapper comme un trait de lumière la commune intelli-r
gence ; et de rester inattaquable aux yeux de Térudition
exacte et minutieuse. Doué d'un merveilleux talent d'ana*
lyse, il marche, comme en se jouant, à travers les épo^
ques obscures, où les disparates abondent, où les éléments
de la société se combattent l'un l'autre ou se distinguent à
peine. Il excelle à décrire le désordonné, le fugitif, Tin*
complet dans Tétat social, à faire sentir et comprendre ce
qui ne peut être formulé, ce qui manque de couleur propre
et de caractère bien précis. Il a au plus haut degré rim-<
partialité critique , la faculté de tenir une balance équi^
table entre toutes les notions , traditionnellesi ou acquises^
dont la multiplicité compose le tableau réel, la vraie
théorie de notre histoire nationale.
Les efforts de l'école historique moderne ont eu pour principal objet d'établir, sur des données positives, la nature , l'origine ei le caractère des grandes institutions civiles et politiques du moyen âge, Y a-l-il une conclu-» sion supérieure qui se déduise plus particulièrement de la masse des problèmes posés ou résolus? Y a-t-il un sys-^ tème qui soit, en quelque sorte, la voix de la science actuelle, qui, n'appartenant à personne d'une manière exclusive, soit le résultat des travaux de tous? Je crois qu'il y en a un, et que, s'il n'est pas encore tout à fait dégagé de ses enveloppes, parfaitement distinct, parfaitement sensible h toutes les intelligences , on peut le définir et le nommer. Considérée en elle-même , la science
historique de nos jours n'a pour aucun point de doctrine, pour aucune tradition séparée des autres, ni prédilection, ni répugnance ; elle comprend tout , elle est curieuse de tout, elle admet tout dans la mesure de son importance véritable. Mais si l'on rapproche ses aperçus les plus généraux des dernières théories produites par la science du xvin* siècle, du système de Mably et de celui de madeselle de Lézardière, elle apparaîtra , dans son ensemble, qomme une réhabilitation de l'élément romain de notre histoire. La tradition romaine , cette vieille tradition des classes bourgeoises, eut, dans sa destinée, des phases bien diverses. Conservée isolément jusqu'à la fin du xvn« siècle, elle se transforma, dans le livre de Dubos, en un système absolu et exclusif; elle absorba , en quelque façon , toute Phistoire de France. Depuis le milieu du xvm* siècle jusqu'à la révolution de 1789, par une sorte de réaction contre Dubos , elle fut de plus en plus délaissée, méconnue, et, pour ainsi dire, bannie de notre histoire. Elle y rentra par l'opuscule de Thouret, qui réunit, côte à côte, comme deux moitiés de la vérité, les systèmes contradictoires de Dubos et de Mably. Depuis Thouret jusqu'à ce jour, le mouvement de réaction a continué, non point en faveur de Dubos, mais en faveur de la vérité, révélée et compromise à la fois par sa thèse extravagante. L'élément romain que la théorie philosophique repoussait, en s' attachant aux souvenirs, fort embellis par elle, de la liberté barbare, s'est relevé du mépris, grâce à trois choses , le sens commun , l'expérience et l'étude. Le travail intime et caché de l'histoire a été de lui rendre son importance , et de lui assigner invariablement la place qu'il a droit d'occuper.
Le point extrême de cette réaction anti-germanique qui, chose inévitable , eut son moment de fougue et d'excès,
- se trouve dans l'ouvrage de M. Raynouard , intitulé His^ ioire du droit municipal en France. Né dans le pays
*> qui fut, de ce côté des Alpes, la première province ro-
i^ maine, le célèbre académicien semble avoir porté, dans
f ses recherches, une sorte de patriotisme méridional, qui
c se plaisait à rattacher la Provence , et par elle la Gaule
I» entière , à tous les souvenirs des temps romains. Personne
i ne tint moins de compte que lui de la conquête barbare et
de ses conséquences, des institutions, des mœurs, de la
L langue et du droit germaniques ; personne ne conserva
c aussi purement, dans ce siècle, l'esprit, les sympathies,
les préjugés des écrivains du vieux tiers-État. Il incline
r visiblement, quoique avec une certaine mesure, vers le
r système suranné de Dubos ; la conquête franke est à ses
: yeux une révolution administrative , non un bouleverse-
r. ment social. Il voit après, tout ce qu'il voyait avant, sur-
^ tout le régime municipal qu'il fait déborder hors des villes,
i transformant les tribunaux d'origine barbare en débris
i conservés des institutions romaines. Il reste tellement en-
ï foncé dans sa conviction de la perpétuité du municipe
\ gallo-romain, qu'il n'aperçoit, en aucune façon, le mou-
- vement de la révolution communale du xii*' siècle. Il n'a ! aucun sentiment des différences qui apparaissent dans là
destinée des villes au moyen âge , selon les diverses régions du territoire; le nom de France lui suffit pour qu'il induise et aflSrme les mêmes choses sur le nord et le midi de la Gaule. Du reste, son livre présente une véritable surabondance de preuves pour ce qui regarde la durée et la continuité de l'organisation municipale, et, quoique faible de critique , il en a dit assez là-dessus pour éteindre toute controverse *. Ce livre, venu à temps, a rendu de
1 L'Histoire du Droit municipal en France fut publiée en 1838. Tout prouve que Fauteur, peu curieux de l'érudilion allemande, n'eut aucune
grands services , et ses exagérations ou ses méprises sont aujourd'hui sans danger. Je ne sais par quelle opération de rintelligence publique et du bon sens universel, chaque vérité mêlée d'erreur se dégage promptenient de l'alliage qui l'entoure, et va grossir la somme des vérités déjà établies; ainsi se forme la science , et la passion eUe«même, ce qu'il y a de moins logique en nous, y contribue. En résumé, le nouveau caractère , le cachet d'origina* lité que la théorie de l'histoire de France a reçu des études contemporaines, consiste, pour elle, à être une, comme l'est maintenant la nation , à ne plus contenir deux systèmes se niant l'un l'autre et répondant à deux traditions de nature et d'origine opposées, la tradition romaine et la tradition germanique. La plus large part a été donnée à la tradition romaine, elle lui apparti^it désormais, et un retour en sens contraire est impossible. Chacun des travaux considérables qui se sont faits depuis le comment oement du siècle a été un pas dans cette voie$ on s'y presse aujourd'hui, et l'on y entre par tous les points, surtout par l'étude historique du droit, qui rallie, à tra-» vers l'espace de quatorze Siècles, notre code civil aux codes impériaux Ml semble que cette révolution scienti^ fique soit une conséquence et un reflet de la révolution sociale accomplie il y a cinquante ans , car elle est faite à son image; elle met fin aux systèmes inconciliables ^ comme celle-ci a détruit , pour jamais, la séparation des
eonnalitanoe de roavrage où M. de Savlgny renaît de traiter le mêins fti^cl arec une largeur de vue et une sûreté de méthode bien supérieures* L'Histoire du Droit romain au moyen âge i Geschichie des Boemischen lecbta im Hittelaltèr, ete.), 4 rolumea In-S", parut à Heidell>erg, de ' 48U à 1826.
1 Voyez les diverses publications de MM. Dupin, Pardessus, Lermînier, Laferrière, Laboulaye, Klimrath, et les cours proressésà Técoiede droit par MH. Rosai et Poncetet.
ordres. On ne verra plus notre histoire tourner dans un cercle sans repos, être tantôt germaine et aristocratique, tantôt romaine et monarchique, selon le courant de Topinion , selon que Técrivain sera noble ou roturier. Son point de départ, son principe, sa fin dernière, sont fixés dorénavant; elle est l'histoire de tous, écrite pour tous; elle embrasse, elle associe toutes les traditions que le pays a conservées; mais elle place en avant de toutes, celles du plus grand nombre, celles de la masse nationale , ia filiation gallo-romaine par le sang , par les lois , par la langue , par les idées •
RéToloUon de isap. — Son caractère, ses effets — EUe a Axé le sens des révolotions antérieores. — Travaux de recherche et de pnhiicalion des maténaax inédits de l'histoire de France. — Anarchie des étndes historiques , défiation des méthodes. -— Voie de progrès ponr la sdence de nos origines. — Yne analytique des grandes réTolnUons dn moyen âge. — La conquête et ses suites. — La féodalité , foyer de son organisation. — Permanence et variations du régime municipal.
La révolution de 1830, merveilleuse par sa rapidité et plus encore parce qu'elle n'a pas, un seul instant, dépassé son but , a rattaché , sans retour, notre ordre social au grand mouvement de 1789. Aujourd'hui tout dérive de là, le principe de la constitution, la source du pouvoir, la souveraineté, les couleurs du drapeau national. La fusion des anciennes classes et des anciens partis a repris son cours; elle se poursuit sous nos yeux, et se précipite par la lutte même de ces partis nés d'hier, qui ont remplacé, en la fractionnant de mille manières, la profonde et fatale division du pays en deux camps, celui de la vieille France et celui de la France nouvelle. De tous les pouvoirs antérieurs à notre grande révolution, un seul subsiste, la royauté rajeunie et confirmée par l'adoption populaire. Si Ton regarde ce fait comme Tœuvre de la seule raison politique, on se trompe ; il a de plus sa raison historique. Notre histoire témoignait auprès de nous, société renouvelée, en faveur de la royauté; car son développement durant six siècles a marché de front avec celui du tiers- État; la révolution a voulu et n'a pu Tabolir, elle n'a pu que lui faire subir une interruption de douze ans si l'on compte jusqu'à l'empire , et de huit ans si Ton s'arrête au consulat à vie, sorte d'ébauche du pouvob royal. Elle
durera sans doute y liée invariablement aux garanties de nos libertés politiques, mais c'est à des conditions expresses; la révolution des trois jours a inscrit en regard du vœu national le fameux sinon non des cortez aragonaises * .
Cette révolution que l'avenir jugera dans ses conséquences sociales, a fait faire un pas au développement logique de notre histoire ; elle a rendu à la première révolution et à l'Empire la place qui leur était contestée parmi les grands faits légitimes, et, en terminant les années de la Restauration, elle a commencé pour celle-ci l'ère du jugement historique. Vue de ce point extrême , la série de nos changements sociaux prend un sens plus fixe et plus complet; les époques où Mably et son école ne voyaient que décadence, honte et misère morale, sont réhabilitées. Depuis le xii<^ siècle jusqu'au milieu du xix* , il y a suite et progression dans la vie nationale ; d'un point à l'autre, à travers l'intervalle de sept cents ans, Tœil peut mesurer une même carrière laborieusement parcourue, Tesprit, se figurer un même but , poursuivi sans relâche par toutes les générations politiques, par tous ceux à qui la coutume , la loi ou la force des choses ont tour à tour donné le pouvoir. Les révolutions ont achevé l'œuvre des réformes; les contre-révolulions n'ont point fait disparaître ce qui avait été fondé sur la vraie ligue de ce progrès. De tant de destructions, de créations, de transformations successives , sont résultées à la fin trois choses : la nation une et souveraine ; la loi une , égale pour tous , faite par les représentants de la nation ; le pouvoir royal s'appliquant , sous le contrôle du pays, aux
1 « Nos otros que, cada uno por si somos tanto como os, os hacemos « a nuestro rey, con lanto que guurdureis nueslros fueros, sino, no. » { ForiDule û'intronisaUQn des auciens rois d'Ara^^on.)
fO.
nouvelles conditions de la société. Tout est renouvelé aujourd'hui sans que la tradition soit rompue ; voilà ce qu'a fait le travail des siècles , et voilà pour nous le chemin de rexj^érience, la leçon de Thistoire nationale.
Notre histoire, dont le gouvernement restauré en 1814 méconnut, pour sa ruine, les véritables voies et la pente irrésistible, fut, de la part de ce gouvernement, l'objet de deux actes bien contraires, l'un à jamais déplorable, la destruction du Musée des Monuments français* , l'autre digne d'éloges et de reconnaissance, la création de l'École des Chartes. Cet établissement, dont la pensée première appartient à l'Empire et que la Restauration nous a légué, se trouve lié aujourd'hui à une entreprise colossale, conçue et dirigée par le gouvernement , la recherche et la publication de tous les matériaux encore inédits de l'histoire de France. Le grand travail de collection des monuments de notre ancienne existence politique et civile , commencé eh 1762 et interrompu en 1792, cette œuvre à laquelle s'attachent, avec le nom de Bréquigny, les noms des ministres Bertin, Mîromesnil, Lamoîgnon, Barentin, d'Ormesson et de Calonne * , a été reprise , et , dans son nouveau cadre, elle embrasse les documents relatif à l'histoire intellectuelle et morale du pays, à celle des sciences, des lettres et des arts^. L'application de la centralité administrative aux recherches historiques était en quelque
( Fondé par les èoïm d'Aleiandre lèaiAr, Ifislitoé par att déeret du 39 TPiidémiaire an iy (1796), et supprimé par ordonnance rojrala ,1e 18 décembre 1816.
> VoycB le« mémoire» sditantâ publiés par l'hialofîograph^ lfilor«iu .- Plan des travaux litléraires ordonnés par Sa Majesté, pour la recherche^ la collection et l'emploi des monuments de Thistoirc et du droit public de la monarchie française, 1782. — Progrès des travaux littéraires ordonnés par Sa Majesté et relatifs à la législation, à rhistoire et au droit public de la monarchie française , 1787.
' Voyez les rapports adressés au rot par M. Gulzot, le 34 décembr
sorte une loi pour le vix^ siècle^ car elle est^ tout à là fois, d'accord avec son esprit et avec la nécesrité des circonstances. Noas n'avons plus que deux forces, Taction publique et le zèle individuel | ta grande puissance des anciennes corporations savantes , l'association religieuse, a dtspartté il faut marcher cependant avec les moyens qui nous restent^ et c'est ce qn'a senti l'homme d'État, grand historien lui-même , dont les plans tendent à élever diez nous l'étude des souventi^ et des momimenls du pays au rang d'institution nationale *
Mais il &ut le dire^ la fin de cette grande lutte oti la France entière, divisée en deux partis ^ combattait d'Un côté et de l'autre avec toutes les forces de l'opinion , cet événement si heureux dans l'ordre politique é produit dans l'ordre moral et intellectuel le relâchement et la désunion des volontés et des efforts^ Par cela même qu'elle a été profondément nationale ^ qu'elle a appelé à la vie politique tous les enfants du pays capables d'y entrer à quelque titre que ce fût, la dernière t^vcrfution a été fatale au recueillement des études et à la perfection du sens littéraire. Elle a dispersé dans toutes les earfi^es admînistrativea cette nouvelle écdle d'historiens que de mauvais jours avaient rassemblés. La plupart de eeux qui avaient fait leurs, preuves et de ceuit qui s'étaient préparés à les faire , ont pris des fonctions publiques ; ils sont partis , maîtres et disciples , pour ces régions d'où l'on ne revient guère^ et où, parfois^ l'on perd jusqu'au souvenir des études qu'on a quittées. La discipline de Texemple, la tradition des règles s'est affaiblie. Dsns une science qui a pour objet les faits réels et les témoignages positifs , on a vu
1833, le 27 novembre 4834 et le 2 décembre 4835; CoIlecUon de Documents Inédits sur tliiétofre ùe France, publiés p«* ordre du rof et par lès soins du ministre de l'instruction publique.
s'introduire et dominer des méthodes empruntées à la métaphysique, celle de Yico j par laquelle toutes les histoires nationales sont créées à l'image d'une seule, l'histoire romaine*, et cette méthode, venue d'Allemagne, qui voit dans chaque fait le signe d'une idée et dans le cours des événements humains une perpétuelle psychomachie. L'histoire a été ainsi jetée hors des voies qui lui sont propres; elle a passé du domaine de 'l'analyse et de l'observation exacte dans celui des hardiesses synthétiques. Il peut se rencontrer, je le sais, un homme que Toriginaiité de son talent absolve du reproche de s'être fait des règles exceptionnelles, et qui, par des études consciencieuses et de rares qualités d'intelligence , ait le privilège de contribuer à l'agrandissement delà science, quelque procédé qu'il emploie pour y parvenir; mais cela ne prouve pas qu'en histoire toute méthode soit légitime. La synthèse , l'intuition historique, doit être laissée à ceux que la trempe de leur esprit y porte invinciblement et qui s'y livrent , par instinct, à leurs risques et périls; elle n'est point le chemin de tous, elle ne saurait l'être sans conduire à d'insignes extravagances.
a II faut que l'histoire soit ce qu'elle doit être et qu'elle a s'arrête dans ses propres limites, dit M. Victor Cousin ; c( ces limites sont les limites mêmes qui séparent les évé- Qc nements et les faits du monde extérieur et réel, des évéc( nements et des faits du monde invisible des idées, d Cette règle, posée par un homme d'une rare puissance d'esprit philosophique, est la plus ferme barrière contre l'irruption sans mesure de la philosophie dans l'histoire. Si les événements les plus généraux , ceux dont le cours marque la destinée de l'humanité tout entière , peuvent,
t Voyez l'ouvrage remarquable publié par M. Joseph Ferrari, sous le Utre de : Vico et lllalie , 1839.
jusqu'à un certain point , trouver leur type dans une histoire idéale , il n'en est pas de même des faits qui sont propres à chaque peuple et révèlent , en la caractérisant ^ son existence individuelle. Toute histoire nationale qui s'idéalise et passe en abstractions et en formules sort des conditions de son essence ; elle se dénature et périt. Là nôtre, après un rapide mouvement de progrès, risque de se trouver comme enrayée par l'affectation des méthodes et des formes transcendantes ; il faut qu'elle soit ramenée fortement à la réalité , à l'analyse ; il faut qu'on cherche des vues nouvelles, non pas au-dessus, mais au dedans des questions nettement posées. Au point où est parvenue la science de nos origines, ce qui peut la pousser en avant, ce sont des études analytiques sur les institutions du moyen âge, considérées dans leur action variée sur les diverses portions du sol de la France actuelle. Là se trouveront les moyens de revenir, avec des développements neufs et des résultats certains, sur tous les problèniies agités par l'école historique moderne.
Parmi ces problèmes il en est deux qui , ainsi que le montre ce qui précède, sont comme les pivots autour desquels la théorie de notre vieille histoire tourne en sens divers, selon la diversité des systèmes. C'est la question des conséquences sociales de l'établissement des Franks dans la Gaule, et celle de l'origine des grandes municipa^ lités du moyen âge. La première domine toute Thistoiré de la société française, la seconde domine toute l'histoire de ce tiers-État qui a détruit le régime des ordres et fondé l'unité nationale sur l'égalité des di*oits. Au début de mes études historiques , une sorte d'instinct m'attira vers ces deux questions fondamentales ; elles ont été le point de ralliement d'une grande part des travaux de ma vie; je reviens à elles et, dans les pages qui vont suivre, je leur
4ipporte un dernier tribut de réflexions et de recherches. Il s'en faut de beaucoup que tout soit dit sur la conquête et sur l'établissement des Franks. Selon les systèmes absolus qui, successivement, dominèrent avant ce siècle, la conquête fut considérée : tantôt comme une délivrance de la Gaule , dont les indigènes appelèrent à leur aide les Franks contre les Romains; tantôt comme une cession politique du pays, faite par les empereurs romains aux rois franks, oflSciers héréditaires de l'empire; tantôt comme une extirpation, violente mais salutaire, de tout ce qu'il y avait de romain dans les institutions, les lois et les mœurs, et conune l'avènement d'une société et d'une constitution nouvelles, toutes formées d'éléments germaniques. On sait aujourd'hui , de manière à ne plus varier là-dessus , que la conquête franke ne fut rien de tout cela ; on est fixé sur son caractère de force brutale mais non totalement destructive, d'impuissance à renouveler tout et d'impuissance à tout abolir en fait d'institutions et de lois. Mais ce caractère, établi d'une manière générale, ne rend pas raison de tous le» faits; la domination franke ne s'éleva pas d'un seul coup dans toute l'étendue de la Gaule ; il y eut, pour chacun de ses progrès, des conditions diverses, et les cifets de cette diversité doivent être étudiés séparément dans chaque portion du territoire où elle se montre. Du Rhin à la Somme , les invasions , sans cesse renouvelées pendant près d'un siècle, furent désastreuses sans mesure, et les bandes des Franks, incendiant, dévastant , prenant des terres chacune à part, se cantonnèrent une à une , sans offrir aux indigènes ni capitulation ni merci. Entre la Somme et la Loire, il y eut des capitulations avec le pouvoir municipal représenté surtout par les évoques; les dévastations furent moins furieuses, et les violences moins gratuites; il y eut dans l'invasion des
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Franks Saliens^ sous la conduite d'un seul chef, quelque chose de politique, à prendre ce mot dans le sens applica* ble à de tels bonunes et à de pareils événements. C'est là qu'il faudrait aller chercher la trace de leurs prétendues facultés constituantes; car toute administration provinciale disparut devant eux , et ^ possesseurs du pays d'unç façon moins désordonnée , ils furent maîtres de Torgani-* ser d'après leurs instincts nationaux. Dans leurs conquêtes postérieures au sud de la Loire et vers le Rhône, 3ur les Visigoths et les Burgondes, ils rencontrèrent les débris du régime romain, non plus à l'état de simples débris | mais déjà liés par un premier essai de gouvernement germanique. Le passage du gouvernement civilisé à la domination barbare s'était opéré là sans eux, à des conditions qu'ils n'avaient point faites, et qu'eux-mêmes furent contraints de maintenir.
Dans le royaume des Visigoths, l'organisation munici* pale était non-seulement tolérée, mais garantio d'une ma^ nière expresse. Dans ce royaume et dans celui des Burgondes, à côté de la loi du peuple conquérant, on trouvait un code de lois romaines compilé par ordre des rois et sanctionné par eux * . Sur tout le territoire où dominaient ces deux peuples , il y avait eu un partage régulier de terres entre les Barbares et les Gallo-Romains; des lois avaient été faites pour maintenir strictement le partage primitif et arrêter les invasions et les spoliations ultérieures ^. Un pareil ordre de choses dut donner dans cescon-«
* Le code romain du royaume des Visigoths est connu sous le nom de( Breviarium Àmam\ celui du royaume des Burgondes, sous le nom de Papiani responsa. Voyez ci-après.
' Voyez, dans les lois des Vi^igolbs, les tilres suivants .* De divlsione terrarum factainterGolhum el Romanum; Uesilvisinter Golhurii et Romanum indivisis rclictis; ?îe posl quinquaginta annos sortes Gothicœ. vcl Bomanae amplius repetantur (Ganciani leg. antiq. barbar., t. IV, p. f75^
tréeSy qui embrassaient toute la Gaule méridionale^ plus de fixité et de solidité à la propriété romaine ébranlée et menacée d'une entière destruction par l'envahissement germanique. Les domaines romains, ceux dont la propriété continua de se régir parles règles du droit civil, restèrent, après l'établissement complet de la domination franke, bien plus nombreux au sud de la Loire qu'ils ne l'étaient au nord de ce fleuve. Des traces de cette variation subsistent, aujourd'hui même, sur la carte de France, où il serait facile de les relever. Il faudrait noter, par provinces, les noms de toutes les communes rurales , et mettre à part , d'abord , ceux où figure , comme composant , un nom d'homme de langue teutonique , puis ceux dans la composition desquels s'aperçoit un nom propre , romain ou gaulois, et enfin ceux qui, évidemment contemporains de la conquête , ne présentent ni Tune ni l'autre de ces deux particularités. On établirait, d*après ce triage, pour chaque région du territoire , dans quelle proportion relative les trois classes de noms de lieu y coexistent *. Chacune des localités auxquelles un homme de la race conquérante attacha son nom et son orgueil peut être considérée comme un monument des prises de possession de la conquête. Là où apparaissent des noms d'hommes d'origine gallo-romaine, il est clair que les Gallo-Romains ne furent
177), et ce litre de la loi des Burgondcs : De removendis Barbarorum personis, quoliens inter duos Romanos de agrorum finibus fuerit exorta contenue (Ibid., p. 30).'
1 Bien entendu que, dans chacune des trois catégories* on ne prendra en considération que les noms de lieu qui peuvent légitimement se rapporter à la période franke, et qu'on négligera ceux que des signes évidents rangent à une époque postérieure. Ainsi, Ton relèvera les noms où se rencontrent, soit au commencement , soit à la fin, les mots ville, villlers, couri, moni, val, bois, fout, foniaive, etc., et on négligera ceux où l'on trouve mas, tnénil , plessis, etc.; on négligera pareillement ceux qui, par les molspr^, viotiHu, etc., semblent indiquer, non un domaine complet, mais de simples dépendances.
pas dépossédés eu masse, et que même ils purent fonder, comme les Barbares, des domaines nouveaux et considérables. Là enfin où d'anciens noms, purement géographiques, se présentent seuls , il est probable que la balance de la propriété, après Tinvasion , demeura favorable aux indigènes , que rexpropriation fut partielle à l'égard de chaque domaine, ou que , du moins , elle n'alla pas jusqu'à réunir ensemble plusieurs domaines pour en ériger de nouveaux. La fréquence plus ou moins grande des noms d'hommes, romains ou germaniques, et la loi suivant laquelle ces derniers deviennent de plus en plus rares à mesure qu'où descend du Nord au Midi, fourniraient ainsi, je ne dis pas la statistique des mutations de propriété opérées après la conquête , mais une ombre de cette statistique impossible à retrouver aujourd'hui, mais quelque chose d'analogue à ce que produit le travail philologique par lequel on recherche, sous la langue vivante, les vestiges d'un idiome perdu *•
Une autre série de faits curieuse à établir, pour l'appréciation des conséquences politiques de la conquête , est celle qui constate la bizarre destinée du mot frank, passant de sa signification nationale à une signification sociale et , par suite , morale. Il y a dans cette étude de philologie historique bien des révélations sur l'impression que produit l'existence d'un peuple dominateur au milieu d'une société qu'il a vaincue, et dans laquelle il s'est emparé de la souveraineté politique, de la prééminence
* Franconville et Romainvillc, près Paris » sont désignés dans les actes du ix« siècle par les curieux noms de Franeorum villa et Romana villa. Dans les dénominations géographiques delà banlieue de Paris, les noms propres d'origine germanique, joints aux mots ville^ villiert, courte monif etc.. sont beaucoup plus nombreux que les noms romains. Voyez Touvrage d'Adrien de Valois intitulé : NotUia CaWarum ordine Huerarum digesla , p. 418, 488 et passim.
m CHAPITRE V.
Yîivile, el de la richesse immobilière. Les causes qui firent que , par degrés, le mot Franc devint un tilt^e de condition et d'honneur, exprimant la liberté et la possession par excellence , furent multiples et de différents genres. D'abord, à l'époque itiême de la conquête, le nom national û'étàit porté que par les Frankà pleinement libres; eux seuls figurent sous ce nom dans les lois et dans les actes publics; les autres, non propriétaires et fermiers, sont nommés 'lites\ Le nom de Romain, au contraire , h'appartenait paà seulement à des hommes libres et {Propriétaires, mais aussi à des colons et à des ouvriers chàtgés de redevances quasi-serviles ^. Le peu de division de la propriété en Gaule, au déclin de l'empire, ne permet pas d'évaluer à plus de cent mille le nombre des possesseurs dé domaines dans les provinces du Nord où ée fit l'établissemenl territorial de la population ft'anke, où se formèrent ensuite les institutions et là langue politique de l'état gallo-frank. Ce nombre, on peut le croire, fut réduit de moitié par les dévastations et les spoliations de la conquête, et 11 diminua de plus en plus. B est probable qu^u
1 On trouve une fois, dans ^Grégoire de Tours, les mois franhi ingénus ftervant à désigner ceux qoe leur qualité dliommes libres exemptait de tout tribut public ; mais, homme d'origine gallo-romaine , il emploie ici une formule que lesFranks eux-mêmes n'admettaient pas. — Liiey liât, léte, (atCf laze, suivant les difiEérenis dialectes germaniques , devaient signifier un homme de moindre condition, un homme de rang inférieur, un homme du dernier rang; en anglais, Utile, petit, lesser^ moindre lasle, dernier ; en allemand, {e(zre, dernier.
' Si quis Romanus homo possessor, id est qui res in pago ubi remanct proprias possidet , occisus fuerit... (Leg. salie. , tit. xliy, g 15, apud 'script, rer. gahic. et francie. , t. lY, p. 148.) — Si quis Romanum tri-
butarinm occident... (Ibid., g 7, p. U7.) — Dédit idem Theodo
dux, de Romanis trSbutales hominra 80 cnm eoloniis suis in diversis locîs. (Donationes factœ écoles. Saiisburgonsi; Ducange, GJossar., ad script, médise et inflmœ latinitalis, verbo Tribiuales.) — Tradiditque tributalcs RomàAos ad eumdem locum in diversis locis colonos centucn »edecim. (ibid.)
vn* «ièclé, entre le Rhitt et la Loirfe, les domâintes possédés par des Frànks se trouvaient beaucoup plus nombreux qne les domaines conservés bu acquis pât* des fâmiilei^ indigènes. Les conceisslon« de terres faites pkr tlharieis Martel sOr tes biens des églises firent pencher encore , d'une manière considérable, là balance du icôté dé^ Franks. Les grandes armées du maire du palaiâ se recrutaient d'aventuriers venus d'ootre-Rbin qui ^ entrant dans son vasselage , abjuraient leur nationalité y et deven^veni Franks de liom et de conditioti. Enfin, le nombre deé Franks, possesseurs à titre perpétuel, ne cessa de s'acferôître par l'habitude^ de plus en plus générale, de l'héréditiâ des bénéfices, et le nombre des propriétaires gallo-romains de diminuer par Tchtrée de cette classe d'hommes dam les ordres ecclésiastiques , ou par leur soumission voion-» taire au patronage des églises , pour obtenir une sauvegarde contre les violences de leurs voisins barbares^ ou celles des officiers royaux.
Quand bien même la proportion du nombre se serait maintenue égale, les Franks l'auraient encore emporté par la grandeur de leurs possessions, par leur importance politique et nulHairé, parleur valeur sociale, qui légalen^ent était double de celle des Romains, et qui, dans l'orgueil du vainqueur, devait être énormément plu^ grande ^ De tout cela résultèrent de nouvelles formules qui apparaissent dans la langue politique, un siècle après la conquête,
« V. feg. salie, tit. xxxv, §g 3 et 4; llil. xliy, gg 1, 6 eH5; lit. tLV, gg I et 3 ; et leg. Ripuar., tit. xxxti, apud script, rer. galilc. et franeic.> t IV. — paf»8 un décret de Hildeberl II. qui règle la procédure à suivre à regard des coupables de différents crimes, le Romain libre et proprié« taire, le lile, le colon et Tesclave domestique sont confondus ensemble, et distingués du Frank par les mots personne inférieure {liebilior per- 8ona) : Si Francus fueritf ad nostram presenliam dirigaluvy et si debilior persona faerii, in loco pendaïur (Decretio Gbildeberli 11, d. a. 50(S apud Baluz, Çapilul. reg. franc, 1. 1, p.19.}
et dont Tusage, dès lors, fut de plus en plus fréquent. Sous le règne de la première race^ se montrent deux conditions de liberté, la liberté par excellence, qui est la condition dû Frank, et la liberté de second ordre, le droit de cité romaine. Sous la seconde race, la liberté franke est seule comptée dans Tordre politique; l'autre s'est resserrée dans l'enceinte des villes municipales, où elle dure comme une chose sans valeur et sans nom. L'impression produite sur les esprits et sur le langage, par la haute existence des Franks d'origine, des hommes vivant sous la loi salique, ne se borna pas là ; elle fit de leur nom de nation et de prééminence, l'expression usuelle des qualités nobles de Tàme et du corps, de la force, de la hardiesse, delà promptitude, de la sincérité et de la droiture, de tout ce qui est énergique, décidé, net, completdans son genre * • La durée de la propriété foncière dans les familles gallo* romaines des contrées méridionales fut l'une des causes qui, dans 'ces contrées, firent reparaître assez promptement le droit romain à l'état de loi territoriale. De là surtout vint que , dès le ix' siècle^ on faisait la distinction du pays où les jugements avaient lieu selon la loi romaine , et du pays où les causes' se jugeaient d'après une autre loi ^. Ce que, dans la langue de l'ancien droit français^ on nommait le franc-alleu du Languedoc , de la Guienne et delà Provence, se rapporte, en dépit de l'étymologie, à
* Fra/ic, au xii« siècle, signifiait puissant, riche, libre, homme considérable. Les Francs de France^ pour les grands de France, se trouve dans une chanson de l'époque. — Voyez , pour les acceptions actuelles des mois franc, franchement^ franchise^ le Dictionnaire de l'Académieplusieurs de ces idiotismes ont passé de notre langue dans les langues étrangères.
> in illa terra, in qua judicia secundum legem romanam non judicantur... In illis autem regionibus, in quibus secundum legcm romanam judicantur judicia. (Editum Pistense, art 16 et 26 , apud script, rer. gallic. et francic. , t Vil , p. 659 et 6G0.)
une origine plus certainement romaine que germanique *. L'allodialité, dérivant des vieilles lois germaines, ne put se maintenir que dans les pays entièrement ou presque entièrement colonisés par des Germains; l'extrême nord de la Gaule fut dans ce cas; la franchise de possession s'y perpétua, môme pour des domaines très^peu considérables, en regard de la féodalité ^. Le berceau de la féodalité française fut la Gaule centrale ; une distinction marquée doits'établir, à cet égard, entre les trois régions du Nord, du Centre et du Sud; c'est au Centre que domine la maxime : Nulle terre sans seigneur. Le berceau de la féodalité européenne fut la France et la Lombardie. Bien qu'il n'y eût dans le système féodal autre chose que le pur développement d'une certaine face dos mœurs germaniques, ce système ne s'implanta dans la Germanie que par imitation, d'une manière tardive et incomplète, toutes les terres n'y devinrent pas des fiefs, et il se passa longtemps avant que tous les fiefs y fussent héréditaires^. Ce régime bizarre, fruit d'une double impossibilité pour Tadministration romaine de rester debout, et pour les institutions germaniques de s'établir sur le sol conquis, dut s'organiser le plus complètement, et s'organisa en effet, dans les
pays où cette impossibilité fut la plus grande. Or, quelles
» Voyez le Traité da Franc-alleu de la province de Languedoc , par Cazeneuve (IW5) , et l'ouvrage de Dominicy , inUtulé De Prerogativa allodiorum in provincUt quœ jurescripl.o ulunttir (1645).
» Voyez l'Histoire de Flandre, parWamekœnlg, t. I, p. ai«, «41.
* Le mot flef, dans la langue allemande, se rend par une expression comparativement moderne, lehn qui signifie chose prêtée, et non par les anciens mots Ihéolisquos fe ou feh (solde, récompense), ou par le composé fe-od (propriété-solde), qui ont passé presque inlacis dans les dialectes romans. On trouve les mois feum et fevum dans les actes publics et privés dès le milieu du x* siècle. L'aspiration forte du mot feh se permuia en fou en v dans la prononciation romane. Les Français disaient/!^ ou fief, et les Bourguignons fied, dérivé du composé théotisque fe-od ; en latin feôdum^ feudum.
en étaient les conditions? Il y en avait deux principales : d'abord, que la population conquérante ne fût pas telle-^ ipent noinbreiise que la ft^ce du pays pût être renouvelée par elle, car ses institutions antérieures auraient donné leur forme à cette recomposition sociale ; w second lieu, que cette population , inférieure en nombre aux anciens habitants du sol, fût tout à ïa\i rebelle, par ses. mœurs, à rancienQe administration du pays. Ainsi , les pays colonisés, dans te sens coniplet du i^ot, par les conquérants germains, devaient devenir, pour les institutions, radicalement germaniques. Les pays incomplètement colonisés par des tribus germaines déjà formées à des habitudes de civilisation , avaient chance de conserver , en partie du moins, le régime romain. Il n'y avait que les pays où F ancienne sQciété ne put être balayée par la conquête et où le degré de barbarie était extrême chez les conquérants , qui fussent exclus de l'uqe et de l'autre de ces chances. La partie de la Grande-Bretagne conquise par les Anglo- Saxons , et l'extrémité nord de la Gaule, étaient dans le premier cas ; la Gaule méridionale, conquête des Goths et. des Burgpndes, était dans le second; la Qaule central^ , conquête ^es Franks, et la Haute Italie, conq^ête des Laqgobards, étaient dans le troisième.
L'ordre social romain , dans toutes ses parties, répugnait aux Franks ; ils n'aimaient pas rhabitation des villes; les impôts, la subordination civile, le pouvoir strict et régulier des magistrats, leur étaient odieux. D'un autre côté, l'organisation libre et démocratique des tribus germaines, ne pouvait se maintenir en Gaule, où les hommes d'origine franke vivaient clair-semés dans les campagnes, séparés l'un de l'autre par de grandes distances, et, plus encore, par l'inégalité de fortune territoriale , fruit des hasards de la conquête. La pratique c|es assemblées
de canton , celle des assç[[pblées nationales et le système de garantie mutuelle qui liait en groupe de dix et de cent tous les chefs de famille, durent, par la force des choses, topiber en désuétude*. Cette portion des mœurs genpaniques alla déclinant de plus çn plus; mais une autre portion de ces mêmes mœurs, l'habitude du vasselage, devint de plus en plus vivace, et finit par se cendre dominante. Elle fut le seul lien social auquel, dans Tanarchie des volontés et des intérêts, se rattachèreqt ceux qui repoussaient avec dédain la cité romaine,, et pour qui la vieille cité germanique n'était plus désormais qq'un rêve impossible à réaliser- Cette société à part , que formaient , au sein de chaque tribu germaine , les patrons et les vassaux, espèce d'État dansî l'État, qui' avait sa juridiction, sa police, ses usages p^ticuliers , grandit ainsi rapidement en force et en importance. Elle se joua de la volonté qu'avaient les rois franks de régner à la façon des empereurs, et elle les contraignit à la protéger, à lui donner des c^iartes de sauvegarde contre les fonctionnaires publics de tout ordre et de tout rang ^. Les
1 L'ancien canton germanique se divisait en centuries et en décanies où les liommes Ubres étaient caution l'un de l'autre pour le bon ordre et la paix publique; c'est ce qu'on appelait burg ou borg, garantie* sur le continent, et fii/A^dor/i , garantie de paix, dans l'Angleterre saxonne, où ce genre d'insUtution conserva de ia puissance par les raisons dites ci-dessus. y.Legesde Fidejussoribus , de Friborgis^ de Ceniurionibiis seu capUalibua friborgi (Canciani Leg. antiq. barbar., t IV, p. S73, 338, 340).
2 Voyez les formules de MarcuKe, les diplômes des 'rois méroYingicns et les Gapitulaires. — Le mot, dont l'apparition dans les actes sii^nale la féodalité naissante, est vassus, dont on peut établir de la manière sui* vante l'origine et les variantes. Du verbe tbéolisque vassen , fassen , lier, attacher, s'est formé le substantif vasso , ou vasse , et avec la désinence du singulier masculin vassor ou vaiser; cette dernière forme, transportée intégralement dans la langue romane, a produit le vieux moi vasseur, Yassaly qui est à la fois tbéotisque et roman, s'est formé par l'adclition , au radical vass, d'une désinence adjeclive-. Vavasseur, en latin valvnssor, en langue tbéolisque wal-vassor , s'est composé par l'addition de Vai^'yçrhe wal ^u wol, pieu, ei signifie bien attaché.
vassaux de chaque personnage considérable, ceux qui s'étaient recommandés à lui selon le cérémonial germanique, n'avaient plus d'^autres juges que lui ; c'est-à-dire qu'il répondait de tous leurs délits, comme il répondait pour eux du service militaire et de tout ce qu'ils devaient à l'État. Leurs garanties personnelles s'absorbaient, en quelque sorte, dans la sienne; et il semble que les rois de la première et de la seconde race aient préféré , comme plus commode pour eux-mêmes, cette responsabilité collective à la responsabilité individuelle des hommes libres, soit riches, soit pauvres. Us contribuèrent ainsi, par leur propre législation, à précipiter le mouvement qui devait un jour emporter leur puissance \
Tout s'effaça donc et périt dans la Gaule, en fait d'institutions germaniques , sauf le vasselage. Il y avait là quelque chose d'élémentaire , de matériel , de présent et de vivant, le don et la reconnaissance, le serment et la fidélité, qui devait avoir plus de force et de durée que les pratiques sociales fondées sur le sentiment du droit personnel , sur. l'indépendance des anciens chefs de famille, sur de vieilles traditions qui devenaient chaque jour plus faibles et plus incertaines. Charlemagne profita largement du vasselage , comme lien militaire ; mais il ne se borna pas là; il fit entrer la clientèle aristocratique parmi l^s moyens d'ordre et de police qu'il rassemblait , de toutes mains, autour de lui. Il alla même jusqu'à sanctionner, au profit dés seigneurs, le devoir du vassal de prendre les armes pour les vengeances domestiques et les guerres privées^. L'accord qu'il maintenait, par son génie et son
* Villam aliquam nuncupatam iUam , sitam in pago illo... et ille tenucraU.. cum omni iutegrilale ad ipsam villam aspiciente... in intégra emunttate abaque illias inlroitu judicum de quibusiibel causis ad freda exigeodum... (Varculfl, lib. i, form. 17, apad script rer. gallic et francic, t. IV, p. 475.)
' Etai quls de Ûdelit>u8 nostria contra adrenarium laiim pugnam aut
activité, entre tant d'éléments disparates d'organisation sociale, fut passager, et , après lui , le vasselage militaire ou la barbarie organisée, continuant seul ses progrès, finit par absorber tout.
La confusion du droit de propriété et du droit de souveraineté dans chaque domaine, la prétention de posséder pleinement et héréditairement tout ce que les rois conféraient, soit en bénéfices territoriaux, soit en dignités politiques, furent, pour les chefs et les guerriers franks, des idées contemporaines de rétablissement qui suivit la conquête. S'il était contre leur nature de se plier à Tétat de sujets d'une puissance publique, il leur répugnait également de se considérer comme de simples officiers révocables de cette puissance. Us ne voulaient voir dans leur position sociale à tous ses degrés, qu'un partage des fruits de la conquête, et prétendaient que leur lot, quel qu'il fût, teiTes, bénéfices, dignités, devint immuable sous la seule condition de foi et d'hommage envers le chef suprême des conquérants. Dès le premier jour, ils entrèrent en lutte avec le pouvoir royal, pour l'accomplissement de ce projet, et leur postérité n'eut de repos que lorsqu'elle se vit maîtresse dans cette lutte. Sa victoire fut Tavénement du régime de souveraineté privée, de subordination militaire et d'orgueil aristocratique, qu'on nomme le système féodal. L'orgueil, chez les Franks, était plus fort et plus hostile aux vaincus que chez les autres Germains; ils sont les seuls dont les lois établissent une différence de valeur légale entre le Romain et le Barbare, h tous les degrés de condition sociale. Ni les Goths, ni les Burgondes, ni les
aliquod certamen agere yoluit, et conTocaverit ad se aliquem de comparis suis ut ei adjutorium praebuisset, et ille noiuit et exinde négligeas permansit, ipsum beneûcium quod habuit auferatur ab co, eldeturei qui in stabililate etfldelitale sua perinansit. (Capitui. ann. dgccxiii, apud script, rer. gallic, t. Y, p. 688.)
<9a CHAPITRE V.
Alamai^s, ni les Suèvcs qui prirent le nom de Baïwaresi et occupaient vin pays oq il y ^vait de grandes villes romaines, ne firent rien de semt)]Ql](le*, quoique souvent, dans leurs accès de colère, il leur arrivât d'empjoyer le nom de Romain comme un terme d'injure ^. S'il n'est pas exact de donner pour seuls ancêtres au baronnage français, les FranUs du v'' et du vi* sièc|e, on doit reconnaître que le mépris intraitable de^ derniers canquérants de la Gaule, pour ce qui n*élait pas de leur race, a passé, avec une portion des vieilles mœurs germaniques, dans les mœurs de la no^esse du moyen àg^. L'excès d'orgueil attaché si longtemps au nom de gentilhomme est né en France; son foyer, comme celui de l'organisation féodale, fut la Gaule du centre et du nqrd, et, peut-être aussi, l'Italie lombarde. C'est de là qu'il s'est propagé dans les pays germaniques, où la noblesse, antérieurement, se distinguait peu de la simple condition d'homme Ijbre. Ce mouvement social créa, partout où il s'étendit, deux populations, et comme deux nations profondémept distinctes j il anéantit la classe des anciens hommes libres, ou enleva tout lustre à leur état. En AUetnagne, il causa de grandes luttes et des guerres intestines; en Angleterre, la conquête des Normands mit l'esprit nobiliaire des Français, accru d'une nouvelle dose d'orgueil , à la place du patronage presque patriarcal des chefs et des npbles saxons. Le démembrement de l'empire carqlingien, quelle qu'en
1 y. Ganciani Leges antiq. barbar. pasBvm.
a Quos nos, Longobardi, scilicel Saxonea, Franci , LoUiaringi, Baïwarii, Suevi, Burgundiones, tanlo dedignamur, ut inimicos nostros ccimmoU, nil aliud contumelurium, nisi Romane dicamus : hoc solo id rst Bomanorum nominc quidquid ignobilitatis, quidquid luxuriae, quidquid mendacii, immo quidquid vicjorum esl, compreliendentes. (Luitprandi legatioad Nicephorum Phocam, apud corp. script, hist. Bizant., part, xf, p. 348, Bonnae, 18i8)
fût I^ cause, et cette caisse est cpi^plexe, fut à la fois nécessaire ^t utile. Si cet empire avait pu garder, comme l'empirç ^qm^n dont il était une image grossière, Tunité et la fixité d'administration, qui forcent, à la (ongue, le consentement des peuples, il aurait peut-être atteint son but; mais Gharlemagne, hooime double d'esprit, Romain et Gern^aip à la fois, donna le premier coup è son œuvre, en £(ppliqi|ant à l'empire la règle de partage des domaines germaniques. Cette règle fut suivie par ses successeurs, et les part£(ges, faits, défaits, modifiés plusieurs fois cjaps un r^gne, rarnepèrent, soiis d'autres forn^es, tous les désor(]res des temps mérovingiens. Les populations Restées ep dehors de la hiérarchie du vasselage et vivant squs les débris de l'ancienne discipline sociale, soit dans les cités de fondation romaine, soit dans les villes fondées récemment , ne trouvèrent au-dessus d'elles, pour leur protection et le maintien de l'ordre, qu'une souveraineté dont le centre variait sans cesse, et passait capricieusement ()e la Gaule en Germanie, et de la Germanie en Gaule. Les délégués de cette souveraineté, comtes, ducs, marquis, ou étaient fréquemment changés, et alors, étrangers à leur province, ils tombaient comme des fléaux sur les pays qu'ils venaient régir; oq, s'ils jouissaient longtemps de leur charge, jusqu'à pouvoir la transmettre à titre héréditaire, ils en abusaient impunément, et rejetaient sur un pouvoir éloigné, incertain, inconnu en quelque sorte, le mal qu'ils faisaient eux-mêmes, et les griefs du pays. Tout cela changea quand la souveraineté fut morcelée, et quand le territoire social fut partout circonscrit dans une localité de médiocre étendue ; les populations trouvèrent en face d'elles un pouvoir présent à qui elles purent demander compte du tort qui leur était fait; on vit, en moins d'un siècle, poindre et se développer une lutte politique d'ur
nouveau genre, celle des sujets contre les souverains locaux , seigneurs ou évêques. Dans le midi , ce fut contre les seigneurs laïques, avec l'aide et l'appui des évoques restés fidèles à leur ancienne mission de membres et de soutiens du régime municipal; dans le nord^ contre les évoques eux-mêmes, qui, par des abus successifs, avaient transformé leur part d'autorité et de juridiction civile en seigneurie absolue. D'un autre côté, les seigneurs bien intentionnés, et il y en eut de tels, plus tranquilles et plus libres d'action dans leur indépendance , se trouvèrent à l'aise pour appliquer, en petit, les traditions administratives de l'empire de Cbarlemagne. Au nord, les comtes de Flandre, au midi, les comtes de Toulouse, en donnèrent un exemple remarquable. Telles furent, du moins en partie, les causes qui firent apparaître, au commencement du XI* siècle , les premiers symptômes de renaissance de la vie civile.
D'autres causes concoururent avec celles-là, et agirent simultanément. Cette société urbaine , débris du monde romain, ou nouvellement formée autour des monastères, à l'imitation de ces débris, avait besoin de voir au-dessus d'elle des pouvoirs qui eussent le caractère d'une autorité publique. Elle était, par sa nature même, antipathique au pouvoir personnel, essence du régime féodal ; dès qu'elle eut le sentiment de sa force, elle réagit contre ce régime. La réaction commença lorsque la féodalité, parvenue à l'état d'organisation complète, eut changé le principe de l'autorité, et mis à la place de l'administration et de l'obéissance civiles, d'un côté la seigneurie, patronage sans contrôle et domination privée, de l'autre le vaisselage pour les nobles, et le servage pour les plébéiens ; lorsque les pouvoirs ecclésiastiques eux-mêmes, l'épiscopat dans les villes, et la dignité abbatiale dans les bourgs de fon-
dation nouvelle , pouvoirs qui^ sous des formes théocratîques^ avaient conservé un caractère social, et continué d'une fnanière plus ou moins eflScace l'ancienne adminis- Iration des intérêts publics, se furent transformés, comme les pouvoirs laïques, en privilèges seigneuriaux. Alors, il se fit un grand mouvement qui agita et souleva , au sein des villes, la classe d'hommes dont les occupations héréditaires étaient le commerce et l'industrie, classe d'hommes, anciennement libres et civilement égaux, qui ne pouvaient s'ordonner dans la hiérarchie du vasselage, qui n'avaient rien de ce qu'il fallait pour cela, ni les mœurs toutes guerrières, ni la richesse territoriale, et que la féodalité menaçait de réduire à la condition de demi-esclavage des cultivateurs du sol. Le but de ce mouvement, qui apparut sous différentes formes et s'aida de moyens divers, fut partout le mênie; ce fut de retrouver, de raviver, de rajeunir en quelque sorte, les éléments dégradés de la vieille société civile.
Au xn* siècle, on voit le régime municipal entrer dans le droit politique dont il se trouvait exclu, par le fait sinon par la loi, depuis l'établissement de la domination franke. Dans presque toutes les villes anciennes, son organisation se réforme d'après des types très-diversifiés ; il éclate dans les nouvelles villes, où s'étaient peu à peu réunis les élé* ments nécessaires à sa formation ; c'est ce que, dans la langue historique de nos jours , on nomme la révolution communale. Cette révolution a été vivement signalée, et l'on a rappelé non moins vivement le fait , contesté au dernier siècle, de la persistance du régime municipal romain ; entre ces deux points d'histoire se trouve la partie obscure des origines de notre société moderne. Ce n'est pas tout de dire que le régime municipal a duré depuis les temps romains, il faut pouvoir dire aussi quelle a été la
m CHAPITRE V.
grimde loi, quelles furent lesî vioissiiud^s de cette pemnanance jusqu'à l'époque où $p prononcent, ^us fpripe de révolution, la ren»issaqc^ des villes et rayénemeot politique des magistratures urbftipes. Et d'abord, il faut établie quelles altérations subit, ç^aus toute la Gaule, le régime municipal après l'iuvasiou des Qarbares ; si Top recueille |i(-dessus les témoignages historiques et qu'on les éclaire par l'induction. Ton trouvera que les modifications de ce régime, du moins dans les premiers temps, furent loin d'être défavorables h Texistencê libre d^s villes. La partie la moins iruportante des privilèges municipaux sous le régime impérial était |a juridictiou. (.es ipagistrats de^ villes, dans les provinces, ^'avaient que la police correctionnelle et le jugement de première instance ; le défenseur de lOfCité^y quapd fut instituée cette magistrature garantie suprême de la liberté o^unicipale, n'obtint que le droit de juger en dernier ressort les moindres pauses civiles, et le droit d'instruction au criminel ) la haute justice apparter pait tout entière aux gpuverneurs impériaux^. Dans l'aparchie et le désordre qui suivirent la retraite des fonctionnaires romains devant les bandes gern^aniques, tout cela (lut changer, et il fallut de nécessité que les autoritqs municipales, le défenseur, l'évêque, la curje tout entière, les plus notables citoyens, s'emparassent d^s pouvoirs laissés vacants, et devinssent à la fois, pour la ville et son territoire, administrateurs et juges ^.
Cet agrandissement des pouvoirs municipaux, loin
« Defensor civUatis, plehis^ loci. V. lib. i, çod. Theod. de defensoribus , g 1 , 55, et novellam Majoriani 5.
i Reçtores , judices , consulares , correct ores ^ prœsides, comUes ^ duces, etc. Voyez la nolice des dignités de l'empire bous ValerUinien l\i ; Recueil des historiens des Gaules el delà France, 1. 1 , p. 425.
3 Curia, ordo, principales, opiimi eiveSf priuii patrlœ. Voyez Savigny, Bist. 4U Droit romain au moyen âge, t. I, chap. 5, $ 1 , 2, 3.
d'être défait ou troublé par Tiastallation d'un comte sous l'autorité ^s ppi§ germains , reçut au contraire , ^e la présence de c^t officier, une sorte ^e sanction légale. Le. comte ou graf, dans les c^ntpps de ^ Germanie , était juge au civil et au criminel; il siégeai^ pn justice avec les priacir paux chefs de famille ^ont les opipions, recueillies par lui , étaient la règle de ses jugements. Les coiutes ^e v^ça germanique, suivant leur mission et leurs habitude nationales, firent, danç chaque cité ^e la Gaule, ce qu^ leurs pareils faisaient au delà du Rhiu. Pès qvi'il y eut un crime à punir ou un prpcès à juger, ils convoquèrent, selon leur vieil uçage, ceux que les Germains appelaient dans leur langue les meilleurs hommes , les hommes puissanis y les bons fiommes , les fortes cautions \ Or, à quelje classe d'iion^mes , dans la cité municipale , s'adrf^ssait un§ pareille convocation? Exactement à ceux que 1^ fpr^e (le$ choses venait, dans l'espèce d'interrègne qui pr^çéf^ l'établissement barbare , d'investir de tous les ^rpits judiciaires. Selon les idées sociales des conquérauts , pettQ classe d'hoinmes avait le droit de justice , c'était son droit naturel; la curie gallo-romaine fut un mal pour les hommes de race germanique^ ils lui donnèrent ce nom que portaient leurs assemblées de justice et leurs conseils nationaux*. En effet, pour un Germain dont la vup intel-
* Beste Manne t rike ITanfie, gute Manne, Rekin-burghe, Ce dernier nom, composé de burg, caution, et de rekin, reg/im, raghin, puissance , prééminence, joue un grand rôle dans les acles de la Gaule Franke, où Ton trouTC les mots rachimburgii, racimburgi , racineburgi, recyneburgi^ regimbiirgi , racimburdi, — Venions Uli, et germanos suos ilii, Andecavis ciTitale, ante viro illuster illo comité, vel reliquis racimburdis qui cum eo adorant, quorum nomina per subscriptionibus atque signacola subter tenenlur incerta, interpellabat aliquo Uomine, nomen illo... (Formulae Andeguv., form. xux, apud çcript. rcr. gallic. et francic, t IV, p. 575.)
2 Guria : Mahai. (Rhabaui Ijiauri glossarlum apuf) pckhart commeutar. de reb. Franciae oriental., t. II, p. 956.)
lectuelle pénétrait peu au fond des choses, la similitude était complète entre son plaid cantonal tenu chaque semaine ^ et les séances des municipalités de la Gaule, telles que les conquérants, Goths, Burgondes ou Franks, les virent après Toccupation du pays.
La mesure précise des changements qu'éprouva Texistence municipale , en passant du régime romain à la domination barbare , nous est donnée , pour la portion de la Gaule soumise aux Yisigoths , par des documents d*une clarté parfaite et d'une autorité incontestable. Ce sont les lois mêmes de ce peuple et un abrégé du droit romain , compilé en Tannée 506 , par ordre du roi Alarik II , pour servir de code à ses sujets gallo-romains , les provinciaux de l'Aquitaine et de la Narbonnaise. Dans cet abrégé qui porte le nom de Breviarium «, les extraits des lois et ceux des anciens jurisconsultes sont accompagnés d'une interprétation destinée à diriger la pratique , interprétation qui , pour le droit public , s'éloigne beaucoup des textes , et montre à nu l'esprit du temps. Voici les particularités que présentent, sur l'organisation et la juridiction municipales, ce curieux monument législatif et la loi nationale des Yisigoths : !<> les grandes magistratures provinciales ayant été remplacées par l'autorité d'un comte mis, comme gouverneur, dans chaque cité , un partage de pouvoir tout nouveau a lieu entre le comte et les magistrats de la cité. Le comte réserve pour lui ce qui regarde spécialement les intérêts de la puissance publique , la levée des impôts, le recrutement, la sanction des jugements criminels; il laisse
1 On l'appelle Breviarium Àlariclanum ou Breviarium Aniani , du nom du rérérendaire Anianus, qui en signa les copies orficiellcs. Il fut rédigé par une commission de jurisconsultes convoquée dans la ville d'Aire, sur FAdour, et soumis à une assemblée de GalloRomains , moitié évêques, moitié laYques , qui l'approuvèrent.
CHAPITRR V. 497
au pouvoir municipal , à la curie , tout ce qui se rapporte aux intérêts civils et aux transactions privées '. 2" La juridiction de la municipalité s'est agrandie; elle s'étend à toutes les causes civiles ou criminelles , et de plus, elle a changé de caractère et passé de l'ancienne magistrature municipale à la curie elle-même , qui exerce , en corps, le droit de juger*. 3"* Pour les jugements criminels, on choisit au sort cinq juges pris parmi les hommes les plus notables; non-seulement le défenseur, selon l'ancien usage, mais certains officiers municipaux , sont élus par le corps entier des citoyens'. 4*^ Les nominations de tuteurs, les adoptions, les émancipations, les manumissions, actes que l'ancien droit réservait au préteur, se font devant la curie et par elle'*. Tout cela se borne, il est vrai, à une partie de la Gaule ; pour le reste , on n'a point de tels renseignements ; mais il est hors de doute que les choses s'y passèrent d'une façon sinon identique, du moins ana-
< Le comte et le défenseur sont également désignés l'un et l'autre par le titre de ^udex.
3 Gum pro objecte crimine aliqnis audiendui est, quinque nobiiissimi viri judices de reliquis sibi simili bus, missis sorlibus, eligantur. ( God. Theod. lib. i, tit. xii; Codicis Theodosiani libr, sexdecim.^ éd. Sichardus. Baslleœ\ mdxxtiii, fol. 8, verso.) Le livre publié sous ce titre n'est autre que le texte pur et simple du Breviarium AnlanU
3 Ideoque jubemus ut numerarius vel defensor qui elecfus ab episcopo vel popuUs fuerit, commissum peragat olBcium. (Leg. Visigoth. xii, 1, 3, apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 437.) — Periculo enim primatumorfleii cancellarios sub flde gestprum electisjudicibus applicare Jubemus. ( Cod. Theod. lib. i , tit. xi, î. s ; Codicis Theodosiani lihr, <ex</tfcfm, fol. 6, recto.) — Nisi qui ei publica fuerit civium electione deputatus. (Cod. Theod. interp. lib. i, tit. xi , 1. S; ibid.)
* Adoptivum , id est gestis ante curiam ad fliiatum. (God. Theod. interp. lib. y, tit. i , 1. S; ibid , fol. 47, verso.)— Quœ tamen emancipatio solebaiante prsesidem fleri, modo ante curiam faciendaest. (Gaius 1, 6; ibid.» fol. 133, recto.) — Ex quo tutor sive curator minoris, aut per judiœm, aut per curiam, inluleritseu exceperit actionem. (God. Theod. interp. 1.1, de denunclal.; ibid., fol. 9, verso.) — Aucioritate judicis aut consensQ curiœ muniatar. (Ibid^ lib. m , tit i, 1. 3; ibid., fol. S4 , verso.)
4^g CHAPITRE V.
logue, avec plus de désordre, de cs^price, de hasard, mais ^n excédant parfais, au profit des villes, la mesure des droits régulièrement reconnus çt légalement garantis sur le territoire, des Yisigoths.
^es ^rai^ les plus généraux d^ cette traosfoi'matiQn du régime municipal, ceux q^e des témoignages plus ou i^oins précis, plus ou moins complets, font retrouver k peu près au même degré dans toutes les grandes villes, sont 1^ suivants : ^a curie , le corps dos décurion&y ce$sa d'être responsable de 1^ levée des impôts dus au fisc*; riqipôt fut levé par les soins du comte seul et d'après le dernier rôle d^ contrib.ution dressé dans la cité^. U n'y ent pins d'autre garantie de l'exactitude des contribuables que le plus ou moins de savoir-faire , d'activité nu de violence du comte e( de ses agents. Ainsi les fonctions municipales cessèrent d'être une charge mineuse, personne nç tint plus à en être exempt, Iç. clergé y entra; la liste des membres de la curie cessa d'être invariablement fixe; les anciennes conditions de propriété , nécessaires pour y être admis, ne furent plus maintenues, la simple notabilité suffit. Les corps de niarchandise et de métiers, jusque-là distincts de la corporation municipale, y entrèrent, du nioins par leurs sommités , et tendirent , de plus en plus, à se fondre avec elle ^. Il n'y eut plus dans la municipalité de juges proprement dits; les jugements furent rendus pav les çuriales en nombre p|us ou moins grand ; la juridiction urbaine s'agrandit , et de nouveaux offices parurent avec de§ titres splendides, appliqués ppuç la
1 Voyez le code Théodosien, de Decurionibns, lib. xii, 1. 1.
2 Ce rôle s'appelait canon ou polyptique,
3 A Paris, sous la première race , l'organisation du corps des marotiands, natucet nercaiores j se distingue à peine de la curie. Voyes l^étibien, Hist. de Paris, t. I; Uissertution sur l'origine de l'Hôtel de Ville.
première (ois au gouvernemeni municipal S. L'intervention de la populatiojp entière delà cité dans ses affaires devint ^ plus fréquente; il y e^t de grandes assemblées de clercs et de laïques $ous ^ présidence de l'évéque. L'évéque joua un rôle de plus ^n plus actiC, soit dans la gestion des affaires locales , soit dans VadiUinistration de la justice ; il eoxpiéta sur les attributions du défepseur, comme celui-^i, au temps de l'empire , avait envahi par degrés les droits de l'ancienne njic^gistçatip'e^. On peut rencontrer de notables différences dî^ns ce qui eut lieu sur telle ou telle portion du pay^; mais il est certaiu que, partout, le régime niuniçipal devint déipocratique ^n principe , quoique ses formes demeurassent plus ou moins aristocratiques ^ ce priii^ipe nouveau y resta dès lors déposé comme un germe fécond , et il fut le ressort le plus puissant de la révolution du xif siècle.
A en ji^ger par certains détails et certains témoignages historiques, î( semble que la société gallo-romaine, au moment où elle perdit sans retour ses grandes institutions civiles ef judiciaires, ait fait un effort pour rassembler et concentrer dans les institutions municipales tout ce qui lui restait de viç , de force et d'éclat* Cette espèce de travail social se révèle sous beaucoup d'aspects divers dans les documents du yi« siècle , surtout daQs ceux qui regardent
< Dans la curie d'Angers, au yi« siècle, on trouve un chef de la milice urbaine portant le titre de magUter mUitum. A Raris, dans un texte du Tiii^ siècle, le même office semble désigné par le titre de spathariu9, emprunté à la liste des hautes dignités de Tempire byzantin. Voyez For» muL Andegav.y apud scripl. rer. gallic. et francic. t. I, p.. S64; et le testament d'Ërminetrude ; Bréquigny, Diplomata, chartœ, epist^etc. t T , p. 361.
* Igitur cum, pro utilitate ecciesioe, Yel principale negotio , apostolicus vir illi episcopus, pec non et inluster vir, illi cornes in civitate Andecave, cum reliquis yenerabilibus atque magniûcis reipub^icsB viris resedisset, ibique veniens homo, nomen illi palam suggererel... (FQrn[)uIs Andegav., form. xxxii, apud script, rer. gallic. et fraqçic, t. lY, p. 571).
les villes du midi. Non-seulement l'existence municipale y devint plus indépendante qu'elle ne Tétait sous les empereurs, mais elle s* anoblit en quelque sorte et s'entoura d'un nouveau lustre dans les formes, les titres et les attributs du pouvoir. La curie appliqua en principe à sa juridiction ce que les codes impériaux disaient de celle du préteur, et elle s'assimila , autant qu'elle lé put, au sénat de Rome. Les noms de sénat , de sénateurs , de familles sénatoriales, se multiplièrent dans les cités gauloises, et le titre de clarissime, le troisième dans la hiérarchie des dignités de l'empire , fut donné à de simples décurions * ; répithète même de sacré, cette formule de la majesté impériale , devint une qualification pour les sénats municipaux ^. Ce sont là des signes évidents de la nouvelle importance des administrations urbaines et du respect plus grand qui s'y attacha comme au meilleur et au plus ferme débris de la civilisation vaincue. Là se réfugièrent les regrets et s'abritèrent les traditions de l'ancien ordre civil , bouleversé par la conquête , et que la barbarie, en s'infiltrant dans les lois et dans les mœurs ; menaçait de détruire totalement.
L'influence toujours croissante des évéques sur les affaires intérieures des villes, fut , jusque dans sa forme la plus abusive , un moyen de conservation pour l'indépendance municipale et la plus forte garantie de cette indépendance. Un fait intéressant à étudier sous ce rapport est
1 Putabatur a quibusdam Viennensis senatus cujus tuncnumerosis, illustribuB curia florebat. (S. Avili Iiomilia de rogalione... apud ejuâ opéra, p. 453. Paris, 4643.) — Les témoins du testament d'Abbon , rédigé en l'année 735, prennent tous le titre 6*hommes clarlsslmes. Voyez Bréquigny, Diplomata, chance^ epist,^ etc., t. I , p. 468.
2 Judicante senatu in Vienna ci vitale résidente... ^et sacrq senatui ni flrmum maneat roborare mnnibus rogavi cuncta liaec quae superius comprehensa sunt... (Testaments d'Ephibius et de Ruûna [année 696]. Bréquigny, ibid., p. 346.)
celui des immunités ecclésiastiques y si largement accor-dées par les rois franks de la première et de la seconde race\ Le privilège dlmmunité ne resta pas borné à de simples domaines; il s'étendit sur des villes entières; il y en eut y celle de Tours par exemple ^ où tous les droits du fisc 9 c'est-à-dire de l'État, furent supprimés; Tévéque y fut souverain , ou ^ pour mieux dire » sous son nom , la ville elle-même devint souveraine '. L'immunité, dans ce cas, agit de deux manières : elle entoura, comme d'un enclos impénétrable , les restes des institutions romaines, et elle investit légalement l'évéque d'un pouvoir sans contrôle et sans contre-poids sur le gouvernement de la cité. Elle commença l'assimilation de la puissance épiscopale dans les villes avec le patronage seigneurial des grands propriétaires de race franke dans leur domaine , assimilation qui se prononce de plus en plus , à mesure qu'on avance vers les temps féodaux. Et non-seulement l'immunité ecclésiastique maintint, tout en contribuant à l'altérer, le régime municipal des villes anciennes, mais encore elle fit naître des ébauches plus ou moins complètes de municipalité dans les nouvelles villes, formées peu à peu autour des églises et des abbayes ^.
* ut nullag jadex publicuB ad causas audiendum , vel freda exigendum, 1ICC mansiones aut paralas faciendum , nec âdejussores tollendum , née homines ipsius ecclcsiae de quibuslibet causis distringendum, uee ad ullas rcdhibiliones requirendum , ibidem ingredi non debeanl. (Marculû Formul. lib. i, apud script, rer. gallic. el francic, t. IV, p. 470.)
3 Adeo autem omne sibi jus flscalis census ecclesia CTuronensisl vindicat ut usque hodie in eadem urbe per pontifleis litteras cornes constituatur. (Vila S. Eligii , apud script, rer. gallic. et francic. , t. HI » p. 955.) — Ut io page cenomannico, nullus quislibet, ullo quoque lempore, in aotione ducali nec comitati ingredere deberet, niai tantum per electionem memorati pontiûcis aut sudcessorum suorum seu abbatum ac consacèrdotum atque pagensium cenomannensium, ibidem per voluntatem Dei consislentium. (Prœceptum Ghildebcrti III, ibt(^,t. IV, p. 678.)
3 Ut nullus judexpublicus, velquislibetjudiciaria potestate accinctus, in curtibus vel viliis ipsius monaslcrii nuilum debuisset babere introi-
«•8 €HAPÎtftte V.
Cette existence toute locale , dtttis laqu^ltte , depiné le vi^* siècle , flèe iiesserra de plue eH pltis Jha société galloromaine > isoas le gouvernement d^ sénats municipaux^ ne pouvait durer sans la cOnditich essentiel^ de tout goùvemiement^ un reveïiu public. Cfest une Y^ûestibtt fort controversée, de savoir si limpôt fohcier', que les FVànks rtè payèrent jamais, fut aboli pour les Romains ; on s^est décidé, en général, pour Taffirmaiive, et l'on a dit qu*après un temps plus ou iV^oins long, les Romains se trouvèrent , comme les Frahks eux-mêmes , ex^^pts dé tàx^ publiques. Cette assertion est, je crois, téméraire; A faudrait voit si l'impôt ne fut pas transporté plutôt t[Ue supprimé, et si ce qui, sous les empereurs, avait été payé au fisc, ne devint pas en beaucoup de lieux ^ sous les rois -franks, une charge municipale. Sefon d^ grandeà probabilités, la municipâlisation de Timpôt iht le ressoH matérîîel qui^ foint au ressort monil de Tautorîté de* éVé(|ueë, maintint déns les villes l'ancien régime social, et lui donna la force de résister aux envahissements de la barbarie* Les villes conservèrent leurs cadastres et leurs rôles de contribution y. Tlnstoire et les actes en font foi ; mais on fit en sorte que cest^egistres fiissetot tenus secrets pour l'usage seul de la cité; on tâchait d'en dérober la connaissance aux officier^ des rois franks . et le citoyen qui les livrait à qpelque agent du fisc était regardé comme un traître*. Si les propriétaires gallo-romains, excités par
. tum nec ad causas audiendas... nec nullas retributiones exactandas et quod ûscus noster exindeexigere polerat, nullalenus cxactetar nec reqoiralur.. ( Emunitas sanctorurn ; formai. Lindembrog., apud script, rer. gallic, et francic, t. IV, p. 5f7). — Ibid., p. 547.
) Sed cùm populis tribulariam fonctionem infligcre vellent dicentes...
Ecce librum prœ manibus babemus in quo census buic populo est inflie-
tus, et ego aio : Liber a régis tbesauro delalus non est nec unquam par
. tôt convaluitannos. Non est mirum enim si pro inimicitiis hoi^m civium
. in cujuBcumqae donio reservalaa est : judicabit enim Deas stôter eos
GHAPitRË V. 2(^3
l'exemple des Frâttks, rëpûgïièt^nt de J>liià ert |)Ws ft paj^ le tribut au fisc , H h'en fut point de même sans dolite pour les levées d'argent votées par la curie ; dàtts ce cas, ce h' était pas iîùbir une exactibil, mais s'iniposët* librement pour un intérêt commun. Les exemptidiis> si éhepgiquêtnent réclamées et défendues par les âvêîques, tile purent avoii» un autre sens; la Ville de Tours, selon d'anciens récits , ne payait ancùn impôt public *, tela Voulait certainement dire qu'elle ne payait riett <c|u'à Bllfe-ihêbàe ' . Les grands travaux d'utilité générale , édifices^ cartaUx, aqiiéducs, entrepris par certains évêques du vï* îsiècle, prouvent qu'il y avait souvent conftisiôn entre les revenus de réglfee épiscopate et les finances de là cité.
Tels sont les traits les plus saillants de ce qu'oh poUi»rait nommer la première époque de conservatiott dû régime municipal 5 époqufe où , dans ce régime , rien îïe «e montre qui ne soit d'origine romaine , où tout ce ^ui dérive des mœurs et des Itois germaniques reste à ôôté dfe lui , sans se mêler à lui ; mais où, jpar Une revanche singulière , ses magistratures n'ont aucune place parmi les pouvoirs pUbUcs , aucun tîtm dans la nomenclatuf é dés fonctionnaires dé l'état gûllo-frank. Il n'y a de titres d'offices que pour les emplois qui procèdent de la constitution politique du peuple conquél*ant, ou qui appartiennent àu
qui pro spoliis civium nostrorum himc post tanti temporis Iransàcfum Bpatium prolalenint. Dam autem haec argcrentur; Auditti ftliiis, qiïi libram ipsum protutetat, ipsa die a febre coireptus, die tertià expi'ravit. (Greg. Toron. Hist. Franc, lib. », apud script, rer. galltc. et franci&, t. il , p. 380.)
1 GaYdO vero cornes... tributa cœpit exigere : sed ab Eufroniq episcopo prohibitus, cum exacla pravitale ad régis direxit preesenUam ostendens capittilarium in quo tributa conlinebanlur; sed rex ingemiscens acmetueris virtutem sancli Martini ipsum incendio tradidit : aureos exaclos basilicœ remisit, obtestans ut nullPis de populo Turonico ullum Iributum publiée redderet. (Greg.Turon. Hiôt. Franc, lib. ix , apud scripl. rer. gallic. et francic, 1 11, p* 350.)
service du palais et du fisc royal ^ Pour désigner les dignitaires des municipalités 9 la langue officielle n'admet d'autre appellation que celle de bons hommes qui, dans ridiome des populations germaines , voulait dire citoyens actifs , hommes capables d'être juges et témoins au tribunal du canton. Ce nom vague recouvre^ dans la plupart des documents originaux^ l'administration municipale tout entière; il faut aller chercher, là-dessous , la curie avec ses magistrats et ses officiers de tout rang '. Les diplômes et les actes des temps mérovingiens présentent dans sa simplicité cette formule , cause de beaucoup de méprises et d'erreurs pour les historiens ; sous la seconde racC; elle se complique , et Ton voit s'y adjoindre un titre spécial et nouveau.
A partir du règne de Charlemagne , et tant que dure son empire , on trouve l'administration de la justice oi^anisée d'une manière uniforme dans les villes et hors des villes; une nouvelle magistrature apparsdt dans toutes les causes , soit des Franks , soit des Romains , soit des Barbares vivant sous leur loi originelle. Ces juges, que les capitulaires nomm&ai scahini , scabinei ^, sont choisis par le comte, l'envoyé de l'empereur et le peuple ; ils joignent à leur titre le nom de la loi suivant laquelle ils ont mission déjuger; il y en a de saliques y de romains et de goths^.
I Duces, comités... grafionee, centenarii, majores domus , domcsUci, judices fiscales , cancellarii, referendarii , senescalli , cubicularii, etc.
^ On doit se garder cependant de voir la municipalité romaine parloat où se rencontre le tilrc de bons hommes; dans une foule de cas, il se rapporte au plaid cantonal d'institution germanique, et parfois il n'a d'autre sens que celui d'hommes de bien. Ces distinctions nécessaires et faciles à établir ont échappé à M. Raynouard.
s En langue théostique, skapene^ skafene^ al. skepene^ skefene^ du verbe skapan oa seafan, qui signifie disposer, ordonner, juger. Voyez Grimm , Antiquités du droit germanique, S 7, p. 778.
* Ut judices... scabinei boni et veraccs, et mansueti cum comité et populo eliganlur et constituantur. (Gopituiar. I, an. &09, ail. 22 , apud
Les anciens tribunaux germaniques et la justice municipale sont également soumis à cette innovation judiciaire y et c'est pour la première fois qu'une même règle s'applique à deux ordres de juridiction entre lesquels, jusque-là, il n'y avait eu rien de commun. Sous le nom de scabins, depuis Charlemagne, l'historien doit voir dans les villes, sinon la curie tout entière , au moins une portion de la curie, car ce fut, sans nul doute , parmi ses membres les plus notables , que le comte et les habitants désignèrent les juges dont la loi remettait la nomination à leur choix *. Les scabins franks , ceux du canton, étaient de simples juges , mais les scabins romains, ceux de la cité , réunissaient le double caractère de juges et d'administrateurs; c'est de là que provient l'institution de l'échevinage, institution qui , elle-même , n'est qu'un nom nouveau donné à quelque chose d'ancien, à la municipalité gallo-romaine. Sous la féodalité, le scabinat cantonal disparut, le scabinat urbain subsista seul; alors/ce que Charlemagtie avait établi pour tous les tribunaux de son empire, se resserra dans le régime municipal , et fit corps avec lui. Dès le x« siècle , ceux auxquels les actes publics ou privés donnent le titre de scahini sont de vrais échevins dans le sens moderne de ce mot; ils ne tiennent plus rien de la réforme judiciaire à laquelle leur nom se rattachait; ils administrent en même temps qu'ils jugent, et leur droit de justice, en
8crfpt. rer. gaUic. et francic, f . V, p. 680.) — Ut missi nostri, ubicumque malos Scabirieos inveniunt, ejiciant et, toUus populi consensu, in loco eorum booos eligant. (Capilul.Wormutiense, an.8S9, art. Il, ibid., t. Vf, p. 441 .) — Judices scuphinos et regemburgos, tamGotos quam Romano», seu etiam et Salicos. ( Charte de l'année 918; Histoire générale du Languedoc, t. II, preuves, p. 56.) — Judices qui jussi sunt causas dirimere et legibus deranire» tam Gotos quam Bomanos, velut etiam Salicos. (Charte de Tannée 933 , ibid., p. 69.)
* Gum in Digna civitate... scabinos-ipsius civitaUs aul bonis bominibus qui cum ipsis ibidem aderant. (Gharta an. 780, apud GalUam chrisUan., 1. 1 , instrum., p. 106.)
206 t:HAPITRE V.
cottcuirence avec la justice seigneuriale, reste comme utie dernière garantie de la vieille liberté civile , comme une tradition qui , de siècle en siècle , reiiionté jusqu'au ëikième*.
L'histoire des villes de langue teutonique, oii toute trace de moeurs et de lois romaines semblé avoir péri , peut fournir d'utiles commentaires à l'histoire des villes de fangue romane. C'est aux extrémités septenlriottaîès dé l'ancienne Gaule qufe se montrent les preuves les plus étonnantes de l'incroyable vitalité du régime municipal. Dans les cités romaines des bords du Rhin , tant de fois mises à feu et à sang, et qui, cernées enfin par lé flot des invasions, furent, selon l'expression d^ùn écrîvain'dii V* siècle^ transportées au sein de la Germattîe , Tidiome romain disparut, et la municipalité subsista *. A tlologne,
^ li y a ici une «MstincUon à fkire. dans les provinces dû midi, !e titre û'Êscavins ou EscafinSf que laissent voir, sous leurs formules, plusieurs tfcles da x^ siècle, fut d'abord effacé çà et là par les titres, plus anciens i^ue lui, de Syndic», JUratê^ Prucf^hommes, et il fut complètement balayé au xii« siècle par la grande réforme qui propagea et fit prévaloir !e nom de Consuls. Dans les provinces du nord, le tilre à'échevins est, pour les villes où on Te rencontre avant l'époque des chartes de commtine, le signe de la durée non interrompue de leur juridiction mnnieipale. — Voj*et dans Ducange le mot Scavini. — A Metz, au xie siècle et antérieurement, il y avait un collège d'éclievîns et un maître-échevin choisis par Tévêque et le peuple. Acium QI0553 Gorziœ primo scabione Amolbtrto.,. (Histoire générale de Metz par des religieux bénédictins, 4775, t. III, preuves, p. 91.) Signam Joânnis primî scabinî Ci0753 (Ibid., p. 98.);— Vuipaldus meltensis primus scabinio [10953). (Ibid., p. 102.) — Plusieurs chartes du xie siècle donnent au premier échevin de Metz le curieux titre de légisialeur, lileizone judice , Amolberio legis la tore [iOîi%2 (Ibid , p. 92.)
2 Nemelae, Argentoralus, translali in Germaniam. (S. Hieronymi episl., apud script, rer. gallic. et francic, t. ï, p. 7U.) — Voyez le mémoire du savant Eichhorn sur Vorigine de la constitution municipale des villes d'Allemagne (Zcitschrift fttr geschichliche ftechtswissenchaft, t. Il, 4e cahier). Ce Mémoire a été traduit en italien et publié par le comte César Balbo, dans son recueil de dissertations relatives àThistoire des villes et des communes d'Italie .- (Opuscoli per servire alla sloria délie città e dei communi d'italia , fascicolo lu , Turin, 1838.)
on retrouve, de siècle en sièclç, ^n corps de citoyens notables qui ressemble de tout point à là curie, et dont les membres, chose bizarre, ont des prétentions à la 4escepdance romaine ; cette corporatioi^ héréditaire a le gouvernement de la ville , elle délègue ses pouvoirs administratifs |t un comité sorti de son sein, qui, sans être investi (le la juridiction çontentieuse , exerce la juri(]l\ction volontaire, ce qui est contraire aux principes de Tancien droit germanique et conforme à ceux di^ droit romain*. Au xn"" siècle , la constitution libre de Cologne était réputée antique; les titres s'en trouvaient dans ses archives, à derpi effacés par le temps ^. C'est de Cologne et de Trêves que le droit municipal s'est répandu de proche eu proche dans les villes plus réceminept fondées sur les deux rives du Rhin 5 c'est d'Arras et de Tournai que ce çjroit s'est répandu de la même manière dans les fameuses comn^unés de la Flandre et du Brabant^. Ces villes, nées au moyen âge de diverses circonstances,, surtout du besoin de se réunir et de se fortifier contre les invasions des Normands, s'approprièrent, il est vrai, la juridiction canton^\e^ le scabinat d\ipagu$ dont chacune était le chef-lieu;
* Voyez le mémoire d'Bichhorn , Opuscoli , etc., fascicolo m, p. 115, f31. — La corporation s'appelait die Richerzechheit , et le comité dos Witzigeâing. Voyez la charte donnée, au mois de mai 4169, par Philippe, a^rchevêque de Cologne : (Lacomblet, Urkundenbuch fi\r die geschicht des Miederrhcins, BUaseldorf , 1848. T. I, l^e partie, p. 320.)
2 Moa... vocari {ecimus magistros civium et scabinos nostros Goloniensesac ofIQcialea de Rigirzegheide.., qui, interse babito consilio, scriuiuai suum in quo privilégia eorum erant recondila, licet invlti, apcrueruQl et quoddam privilegium , cujus scriptum vix e nimia vetiistale intueri poter^it, extraxerunt et nobisexhibuerunt. (Charte de l'archevêque PjbiUppe, donnée en 4169 ; Lacomblet, Urkundenbuch fttr die geschichte des Niederrheins, 1. 1, l^e partie, p. 302.)
^ Bertholdus dux Zaringiœ in loco proprii fundi sui, Friburgo yidclicet, secundum jura Colonise, liberam conslituit fieri civitatem. (Gharta anno 1430, apud Schœpflin, Ilist. Zaringo Badensis diplom., t. lY. p. 50)
mais quant à radmiiiistration municipale, quant à la gestion des intérêts civils distincte de la justice, elles ne trouvaient en elles-mêmes rien qui pût les y conduire , ni par la tradition, ni par les mœurs ; tout cela devait leur venir et leur vint en effet d'ailleurs. L'exemple du régime administratif, de ce que leurs chartes nomment la loi y leur fut donné, ainsi que l'exemple de la fabrication des étoffes de laine, par deux anciens municipes; une admirable situation commerciale a fait le reste pour leur prospérité * . J'ai parlé des effets de l'immunité épiscopale sur l'état des villes auxquelles ce privilège s'étendit; sous la race Mérovingienne, ces eflfets sont parfaitement simples: c'est l'entière conservation du régime municipal avec les changements qui s'y étaient introduits à la chute du gouvernement romain ; sous la seconde race, l'immunité donne aux évêques le pouvoir de comtes ; ils deviennent souverains dans la cité, non plus comme fauteurs et appuis de l'indépendance civile, mais à titre de grands feudataires *•
< Voyez t dans PHIsloire de Flandre par Wamkœnig, le chapUre où il explique la formule aller à chef de tens^ et parle de Tancienneté primordiale du recours à Téchevinoge d'Arras ; voyez aussi son Traité de la formation du régime municipal en^Flandre. » Opuscoli, etc., fascicolo III, p. 464 et guiv.
3 Goncedimus eidem ecclesiae. [Narbonensi^, sieut hactenus a predecessoribus nostris, Pipino videllcet rege et deinceps concessum est illi , medietatem totius civitalis cum turribuset adjacentiis earum inlrinsecus et extrinsecus, cum omni integritate; et de quocumque commercio ex quo teloneus exigilur vcl portaticus ac de navibus circa littora maris dis- Gurrentibus, nec non Baliniï>, qulcquid et cornes ipsius civitatis exigit. ( Diplôme de Charles le Chauve, année 843; HisL gén. du Languedoc, 1. 1, Pr., p. 80.) — GujuB CAdelardi episcopi Veliaven^is;] petiUoni benignum prœbentes assensum , regum morem servantes, hoc praeceptum immunitatis fleri jussimus, concedentes ei omnibusque successoribus omnem burgum ipsi ecclesiae adjacentem et universa quœ ibidem ad dominium et poteâtatem comitis bacteuus pertinuisse visa sunt, forum Bcllicet , teloneum, monetam et omncm districtum cum terra et mansionibus ipsius burgi. (Rodulfl régis Diploma, an. 924| apud script, rer. gallic. et francic, t. IX, p. 864.)
Cette révolution qui transformait toute l'organisation municipale^ l'altéra, la dégrada, mais ne l'anéantit point; lé vieux fond romain s'aperçoit toujours sous l'enveloppe qui le recouvre. Les magistrats électifs de l'ancienne constitution changés en vassaux de l'évéque, les charges municipales devenues des fiefs , une étrange disparate entré les restes de la vieille municipalité romaine et les nouvelles formes de la cour seigneuriale, voilà ce que présente généralement l'état intérieur des villes à cette seconde période qui fut le berceau de Téchevinage proprement dit, période de luttes et de divisions intestines, où les juridictions se cantonnent, où plusieurs cités se forment et rivalisent dans Tenceinte des mêmes murailles, où l'ancien droit civil se fractionne en privilèges d'ordres, de classes, de quartiers. Les ofQces municipaux dont la source est transportée alors du peuple à la personne de l'évéque , apparaissent sous de nouveaux noms, celui de majeurs ou maires qui exprime la qualité d'intendant, et celui de pairs qui dérive des institutions féodales % deux titres destinés à jouir plus tard d'une popularité peu conforme à leur origine et à figurer avec le titre d^échevins dans la grande réforme des constitutions urbaines. Il semble que la métamorphose des dignitaires de l'Église en barons et en vassaux, dernier terme de l'envahissement des mœurs barbares, double démenti donné aux principes chrétiens et aux traditions municipales, ait excité dans les villes une invincible répugnance et un immense besoin de réaction. Le divorce accompli , sous l'influence de la féodalité , entre les deux éléments primitifs de la municipalité gallofranke, l'évéque et le peuple, fut, pour la liberté civile, le point extrême de la décadence et le commencement d'un
< Voyez le Gloss^Ure de Pucan^e aux mots Major et Pares.
is.
?^û CHAPITRE Y-
iQpg travail de rénpvation, d'upe lutte, tantôt sourde, tant(l|t ylojepte, pour le rétablissefnçnt de CQ qui n'était plus qu'vm $quvenir. Cette lutte a repris sa place dans notre his^qire parmi les faits incontestables; il reste à en déterminer toutes; les causes et toutes le$ formes , à rechercher 4'où vint ]^ principe d'une nouvelle vie dansl'organisatioa municipale, pourqviQÎ^ aux approches du xi* siècle, la pop\)lation urbaine , s^lon les paroles d'un contemporain , s^ugite et machine ia guerre ^ ; pourquoi tous les troubles du temps servent la cause de la bourgeoisie , soit qu'elle lets ^^cite ou qu'elle s'y mêle, soit qu'elle se soulève pour spn PFop^e copopte m qu'elle prenne parti dans les cornb{|(s que se livrent les pouvoirs féodaux '. Pour toutes les cités qui, une à une, depuis (afin du i^ siècle, réagirent pontr^ leurs évoques , ou, d'acpord avec ceux-ci contre la seignpurie laïque, les moyens fMrent divers, mais le but f^t le ipêipe ', il y put (end^ippe à ramener tout au corps de la cité et à rendre de nouveau publics et électifs les ofiicps devenus seigneuriaux. Cette tendance fut l'àme de ia révolution comniunale du in® siècle, révolution prépaçj^e de loin, qu'annoncèrent çl» et là, durant plus de cent ^s, des tpntatives isplées et dont l'explosion générale fut causée par des événements d'un ordre supérieur, et en apparpBpe étrangers aux vicissitudes du régime municipal.
t Discordant omnes , prœsul, cornes atque phalanges ;
Pugnant inler se concives contrU)uIesque, Urbica turba slrepil , macbinantur et oppida bellupi.
(Versus Salomonis, Constant, episc, apud Ganisii Lectiones anliq., t. II , pars m , p. 241.)
» HunMdus Gothiœ marchio... factione, solilo more Tolosanonim qui comiUbua suis earadem civilalcm supplantare BMnt soUtl, Tolosaro Baimundo subripit et sibi usurpât. (Annales Francor. Bertiniani, sub anao 863, apud script, rer. galiic. et francic, t. VII, p. 81.)
Caoses déterminantes de la révolation communale dn xiie siècle. — Lntte de la papaaté contre Tèmpire. — Mouvement de réforme manicipal eu Italie.— Il passe les Alpes et se propage en Gaule. — Nouvelles formes de consti^tien arbaine. — Le consulat. — La ghilde germanique , son application au régime manicipal. — La commune jurée. — Manicipes non réformés. — GoDclusion.
Il fiBi âiffîoil^ da mesurer aujourd'hui l'étendue et la profondeur de rél)rai)lement social que produisit, dans la dernier^ moitié du xi^ siècle , la querelle des investitures et la lutte de la papauté contre Tempire. Tout ce qu'avait fondé la conquête gernianique dans le monde mmain se trouva mis en question par ceitte Iqtte, la légitimité dq pouvoir né de Is^ force niatérielle , la dooiination des ar?naes sur Tesprit, rinya^ion d^s mœqrs et de la hiérarchie militaire dans la société civile et dans l'ordre ecclésiasti-r que. Non-seulement les prérogativf^s de la couronne impériale et sa souveraineté sur l'Italie, mais le principe violent et personnel de la seigneurie féodale partout où elle exisr tait , mais la puissance temporelle des évéques transformés en feudataires, et menant, à ce titre, la vie mondaine avec tous ses excès, se trouvèrent en butte av courant d'opinions et de passions nouvelles soulevé par les prétentions et les réformes de Grégoire VII *. Pour soutenir cette grande
* De grandes lumières, sur cette question si vaste et si obscure, doivent sortir d'un ouvrage qui e&t depuis dix ans Tobjet d'une attente universelle , et qu'ajournent d'année en année les distractions de la vie politique et les scrupules de son auteur, trop difficile à contenter quand !1 s'agit de lui-même. M. Villemain a le premier, dans ses Fragments sur la littérature et la société du iv* siècle, tiré de l'histoire de l'Église des aperçus nouveaux pour l'histoire civile et politique. Le problème
lutte à la fois religieuse et politique , la papauté mit en œuvre, avec une audace et une habileté prodigieuses, tous les germes de révolution qui existaient alors, soit en deçà, soit au delà des Alpes. Dans l'Italie supérieure où la dernière des conquêtes barbares avait enraciné les mœurs germaniques, et où la domination des Franks avait ensuite développé, d'une manière systématique, les institutions féodales, la seigneurie des évoques était complète, et là, comme au nord et au centre de la Gaule, il y avait guerre entre cette seigneurie et les restes des constitutions municipales, restes plus puissants que nulle part ailleurs , à cause de la richesse des villes. La suspension des évéques du parti impérial , et les condamnations portées contre ceux qui ne renonçaient pas aux habitudes et aux dérèglements des laïques , désorganisèrent plus ou moins le gouvernement de ces grandes cités et ouvrirent une large voie à l'esprit révolutionnaire qui déjà y fermentait.
Il semble qu'au milieu de ce travail de destruction et de renouvellement , les villes de la Lombardie et de la Toscane aient jeté les yeux sur celles de l'État pontifical, anciennement l'exarchat de Ravenne, pour y chercher des exemples, soit par affection pour tout ce qui tenait au parti de la papauté , soit parce qu'on se souvenait que le patrimoine de saint Pierre n'avait pas subi l'influence de la conquête et de la barbarie lombardes ^ Depuis leur séparation de l'empire grec, ces villes étaient organisées
social de la lutte du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel au moyen âge recevra, de sa merveilleuse intelligence et de ses études si patiemment approfondies, une solution large, nette, claire et parfaitement impartiale.
* Voyez, sur cette question et sur celle des origines du régime munipal en Italie, un mémoire très-remarquable donné'par lo comte César Balbo, BOUS le titre û*Appunti per la storia délie città Ualiane fino ail' instituzlone de' comrnuni e de' comoli, da^ns se^ O^itscoHj etc., f^c^c, ii, p. 80 et suiv.
d'une manière uniforme; dans toutes, il y avait des dignitaires nommés consuls. Ce titre, adopté par les villes qui se reconstituaient, devint le signe et, en quelque sorte, le drapeau de la révolution municipale ; mais en se l'appropriant , les cités de la haute Italie lui firent signifier autre chose que ce qu'il avait exprimé jusque-là dans les villes de l'Etat romain. Là, les consuls étaient de simples conseillers municipaux, non de véritables magistrats ayant puissance et juridiction; ils devinrent à Pise, à Florence, à Milan , à Gônes , le pouvoir exécutif, et en reçurent toutes les attributions jusqu'au droit de guerre et de paix. Ils eurent le droit de convoofuer l'assemblée des citoyens, de rendre des décrets sur toutes les choses d'administration, d'être juges et d'instituer des juges au civil et au criminel, en un mot, ils furent les représentants d'une sorte de souveraineté urbaine qui se personnifiait en eux K Ayant ainsi trouvé sa forme politique, la réorganisation munidpale se poursuivit d'elle-même et pour elle-même ; elle ne resta pas bornée aux seules villes d'Italie, dont l'évêque était du parti de l'empiré, et le clergé rebelle aux réformes ecclésiastiques; dans toutes les autres le consulat électif fut établi de concert par l'évêque et lés citoyens. Bien plus, le mouvement ne s'arrêta pas en Italie, il passa les Alpes et se propagea dans la Gaule; il gagna même au bord du Rhin et du Danube les anciennes cités de la Germanie. Comme je l'ai dit plus haut, de nombreuses tentatives avaient eu lieu isolément depuis un siècle pour briser ou modifier, dans les villes, le pouvoir seigneurial, soit des évêques^ soit des comtes. L'impulsion
* Des conjecturée probables font remonter jusqu'à Tan 1093 l'institution du consulat à Milan; le consulat de Gênes date de Tannée 41C0. Voyez Opuscoli, etc., fascicolo ii, p. 85. — Au xii» siècle, la liberté des ?illes lombardes, passant par contre-coup dans les Tilles deTÉtat romain, y changea le sens primitif du titre de consuls. Voyez Savigny, Histoire du Droit romain au moyen âge, 1. 1 , p. 387, 990.
au CHAPITRE YI.
parUe des cités itaKennes vint dope à propos; elle fut l'é- Uçkcelle qui tlluinay de proche en pioche, llncendie dont les matériaux éuûent accumulés; elle donna une direction 4 la force spontanée de renaissance qui agissait partout sur les vieux débris de la municipalité romaine ; en un qpioty elle fit de ce qui n'aurait été, sans elle, qu'une succession lente et désordonnée d'actes et d'efforts purement locaux, une révolution génàrale.
Ici, je me hâte de le dire, il faut distinguer deux cho-* ses , la révolution et sa forme. Quant au fond, le mouvement révolutionnaire fut partout identique } en marchant d^ midi au nord , il ne perdit r^n de son énergie, et acquit même, çà et là, un nouveau degré de fougue et d'audace; i quant à la forme, cette identité n'eut pas lieu, et, au delà d'une certaine limite , la constitution des villes italiennes ne trouva plus les conditions morales ou matérielles nécessaires à son établissement. Le consulat, dans toute l'énergie de sa nouvelle institution, prit racine sur le tiers qiéridional de la Gaule, et partout où il s'ét^blit, il fit disparaîti^e ou rabaissa les titres d'offices municipaux d^une (]ate antérieure*. Une ligue tirée de. l'ouest à l'est, et passant au sud du Poitou? siu nord du Limousin, de l'Auvergne et du Lyonnais, mairque eu France les Cornes où s'arrêta ce qu'on peut pommer la réforme consulmre ^. Sur
* Un aete dressé dans la vilie d'Arles en 1131 est daté de la première année du consulat. Pour MarseiUe el pour Avignon il n'y a pas de date ccr^ine, mais la tradition, dans ces deux villes, faisait remonter l'institution des co.nsuls jusqu'aux premières années du xii^ siècle. On trouve des consuls à Béziers en 1131 , à Montpellier en lUi , à ISîmes en 1145, à Nfirboi^neenlUS, à Toulouse en 1488, et à Lyon vers Iâl4. Voyez : Mémoire sur la république d'Arles, par Anibert, deuxième partie ; Histoire générale 4u Languedoc, t. \l ; l^loge historique de la viUe de Lyon , par le père Ménestrier; ^echercbes historiques sur les vicomtes d'Avignon, par Iç comte de piégie^'-Pierregrosse, 1839.
' On trouve à Vézelai, durant la révolution de cette ville, en Hïrt, des magistrats pommés consuls ; c'est une exception unique dans eette résjion du territoire. Voye; Lettres sur Thistctire de Fronce, lettre xzii.
les tenres de l'empire y ie nom de bortswls pénétra plus loin, peut-être à cause de la qUei^Hé flagrante entre le pape et Tempereur ; il parut le long du Rhin^ eîi Lori^fne, dans le Hainaut^ mats là ce fût une formule seulement, et non la pleine réalité du régime municipal deis vilteis d^Italiè et des villes gauloises du midi *. Oe régime était qûièlquîè chose de trop raffiné^ de trop sarant pcHlr les tïitiniclpe^ dégradés du nord, et même poui» ceux du centre tle là Gaule ; entre le Rhin , la Viertne et le cours supérieur dû Rhône , Tinstrument de régénéi-ation politique tsréé stir les rives de l'Arno n'avait plus de prise, ou demeUimft sariè efficacité. Aussi, sur les deux tiers septeWriottatix dfé îâ France actuelle, le mouvement donné pour la renaissance des villeS) pour la formation de leurs habitants en colorations régies par elles-mêmes^ eut-il besoin d'un attiré ressOTt que Timitation des cités itaUènneS. H fallut ^\\Và mobile plus simple, plus éfémentainé en qilelquîe sbrté-, qu'une force indigène, vînt se joindre à l'impulsion communiquée de par-delà les Alpes. Ce second nK)Uvemént de la révolution communale eut, pour principe, les traditions les plus étrangères au promis; pour expliquer sa nature et distinguer les résultats qtii lui sont propres, je suis contraint de faire une digression, et de passer brusquement de la tradition romaine à la tradition germanique. Dans l'ancienne Scandinavie , ceux qui se réunissaient aux époques solennelles pour sacrifier ensemble, termi-^ naient la cérémonie par un festin religieux. Assis autour du feu et de la chaudière du sacrifice, ils buvaient à la ronde et vidaient successivement trois cornes remplies de bière^ l'une pour les dieux, l'autre pour les braves du
I Les consuls qu'on voil au me siècle dans les villes impériales «ont le conseil de la cUé, les conseillers du magistrat, et non la magistrature elle-môme.
vieux temps, la troisième pour les parents et les amis dont les tombes, marquées par des monticules de gazon, se voyaient çà et là dans la plaine ; on appelait celle-ci la coupe de l'amitié *. Le nom d'amitié, minncy se donnait aussi quelquefois à la réunion de ceux qui offraient en commun le sacrifice, et, d'ordinaire, cette réunion était appelée ghile , c'est-à-dire banquet à frais cornmunsj mot qui signifiait aussi association ouconfi*érie, parce que tous les cosacrifiants promettaient, par serment, de se défendre l'un l'autre, et de s'entr'aider comme des frères^. Cette promesse de secours et d'appui condpi^nait tous les périls, tous les grands accidents de la vie; il y avait assurance mutuelle contre les voies de fait et les injures, contre l'incendie et le naufrage, et aussi contre les poursuites légales encourues pour des crimes et des délits, même avérés. Chacune de ces associations était mise sous le patronage d'un dieu ou d'un héros dont le
* Les coupes bues en l'honneur <k8 dieux et des héros étaient appelées bragafuU ou brage-begere, soit du nom de Bragl^ dieu de la poésie et de réloquence, soit du mol braga , les braves. On mulUpliait ces libations, suivant le nombre des divinités ou des personnes qu'on voulait honorer.
Primum Olhino sacrum exhauriendum erat pocu1um,;pro Victoria régi impetranda regnique felicitate ; post hoc , ulterum Niordi Freyique in honorem, profeUci annona atque pacc; quo facto, multisosu erat rcceptum, poculum libare, bragafuU Aicium Cin memoriam heroum atque principum, in bcllo cassorum^. Prœterea pocula exhaurlebantur, in memoriam defunctorum morte propinquorum qui prseclari olim nomitiis fueranl, dictaque sunt illaminn^. (Historia Hakoni boni CSaga Hakonar godai, cap- xvi, apud HisL regum Norveg. conscript. à Snorrio Slurlie , fllio,t. I,p.439.éd. 4777.)
' Erat velerum more receplum, ut cùm sacrifie! a erant celebranda, ad lemplum fréquentes convenlrent cives omncs , ferentes secum singuli victum et commeatum, quo per sacrinciorum solemniâ utcrenfur, singuli ctiam cerevisiam, quœ isto in convivio adhibcrcntur. (Ui«toria ngis OlaflsancU CSaga Olafskonungs eus helga], cap. cxui, cxiv, cxv et eu. ibid.) — Pour l'élymologie du mol gilde ou gelde , voyez les glossaires d'Ihre, de Scheriz et de Waclitcr; j'écris ghilde afin de maintenir et de figurer la prononciation germanique de la lettre g
nom servait à la désigner^ chacune avait des chefs pris dans son sein, un Irésor commun alimenté par des contributions annuelles, et des statuts obligatoires pour tous ses membres ; elle formait ainsi une société à part au milieu de la nation ou de la tribu. La société de la ghilde ne se bornait pas, comme celle du canton germanique, à un territoire déterminé ; elle était sans limites d'aucun genre, elle se propageait au loin et réunissait toute espèce de personnes, depuis le prince et le noble jusqu'au laboureur et à Fartisan libre. C'était une sorte de communion païenne qui entretenait, par de grossiers symboles et par la foi du serment, des liens de charité réciproque entre les associés, charité exclusive, hostile même à Tégard de tous ceux qui, restés en dehors de Tassociation, ne pouvaient prendre les titres de convive, conjuré, frère du banquet '. Soit que cette pratique d'une grande énergie fût particulière à la religion d'Odin, soit qu'elle appartint à Tancien culte des populations tudesques, il est hors de doute qu'elle exista non-seulement dans la péninsule Scandinave, mais encore dans les pays germaniques. Partout, dans leurs émigrations, les Germains la portèrent avec eux ; ils la conservèrent même après leur conversion au christianisme, en substituant l'invocation des saints à celle des dieux et des héros, et en joignant certaines œuvres pies aux intérêts positifs qui étaient l'objet de ce genre d'association. Du reste, l'institution originelle et fondamentale, le banquet , subsista , la coupe des braves y fut vidée en l'honneur de quelque saint révéré ou de quelque patron terrestre: celle des amis le fut comme autrefois en sou-
* Dicebant enim qaod Burgenses Qde SleswigD districUsaimam legem teneant in convivio suo quod appellant Bezlagh nec sinunt inullum esse quicumque ulicui convivarum illurum damnum sive mortcm inlulerit (Ghronicon Danorum ab Arn. Magnœo ed>, p. 19.)
2l8 CHAPITRE V.
venir des morts, pour Tâme desquels on priait ensemble après la joie du festin. La ghilde chrétienne se montre en vigueur chez les Anglo-Saxons, et on la voit paraître en Danemark, en Norvège et en Suède, à Texlinction du paganisme. Dans les États purement ou presque purement germaniques, ces associations privées ne firent qu'ajouter de nouveaux liens à la société générale avec laquelle elles se mirent en harmonie, qui les tolél*d, les encouragea même comme un surcroit de police et une garantie de plus pour l'ordre public; elles fleurirent en Angleterre et dans les royaumes Scandinaves, accueillies et patronisées par les rois*. Dans la Gaule ce fut autre chose; dans ce pays, où deux races d'hommes, Tune victorieuse, l'autre vaincue, se trouvaient en présence avec des institutions ; des lois, des mœurs, qui se repoussaient mutuellement , où il y avait de si grandes diversités d'origine et de conditions, où les hommes étaient froissés de tant de manières les uns par les autres , les ghildes ne furent , à ce qu'il semble, que des moyens de désordre, de violence et de rébellion. On peut croire qu'elles figurèrent parmi les causes, ignorées aujourd'hui, de l'anarchie mérovingienne, de cette ère d'indiscipline qui précéda l'établissement de la seconde race. Quoi qu'il en soit, leur prohibition commence avec le règne et les lois des Carolingiens; on les voit redoutées et proscrites par Charlemagne et par ses successeurs. Les censures du clergé vinrent prêter leur aide aux injonctions politiques^ ; la guerre faite à l'intem-
* Voyez la dissertation danoise de Eofod Aneher, intitulée : On garnie Ùanske gilder og deres undergang, 4780, et un mémoire de Wilda sur les associations au moyenâge \jda8 Gûldenwesen im Mittelalter}, ouvrage couronné en 1831 par l'Académie des Sciences de Copenhague.
* Voyez Hincmari arclilepiseopi Rhemensis capitula ad presbyleros parochiœ suœ (Labbe, Collection des Conciles , édit. de 1672, t VIII, col. 572); — Concilium Namnetensc circa anuum 800 (ibid., t. IX, col. *72.)
pérancfe, vice dominant des hommes de race getmanicjlie, servit de prétexte contre les sociétéâde défense mutuelle, dont le lieu de réunion était toujours , comme au temps du paganisme, une immense salie de festin avec des celliers pour le vin, la bière et l'hydromel. Voici Ifes arlicles des capitulaires qui énoncent , à ^et égard , des dispositions prohibitives * :
a Année 789. Le mal de Tivréësé doit être prohibé pour a touS) et ces conjurations qui se forit sous Tinvocatibn de « saint Etienne, ou par notre nom, on par le tiom de hos a fils, nous les prohibons^.
a 794. Quant aux conjurations et conspirations , qtl'on a n'en fasse point, et que, partout où il s'en trouve, elles a soient détruites^.
R 779. Quant aux serments de ceux qui se conjurent a ensemble pour former une ghilde, que personne n'ait la a hardiesse de le prêter, et, quelque arrangement qu'ils a prennent d'ailleurs entre eux sur leurs aumônes et pour ce les cas d'incendie et de naufrage, que personne, & ce « propos, ne fasse de serment*.
a 884. Nous voulons que les prêtres et les officiers du
* Nidaroeia.. ingenUs vaslitatis œÛiQâum gildeskalen ^ ià est convivalem domum vocant, ad litus exsiructum olim habuit... cui viciiiœ erant cellœ, vinariaet penuaria, cubilia et ciilina; cum rcUquis con?ivanUbuB necessariis œdibus. ( Torfœi Bist. rer. tiorvegic, pars prima, p. 84.)
> Prohibendum est omnibus ebrietatis inulum, et istus conjurationes , qiias faciunt per sanctum Slcphanum aut per nos autper fllios nostros, prohibemus. ( Gapit. Caroii Magni , apud script, rer gallic. et fruncic. , t. V, p. 6*9.)
3 De conjuralfonibus et conspiralionibus, ne liant, et ubi sunt înVenlœ destruantur. (Cnpitul. Francofurl., c. xxix, apud Baluze, t. 1, col. 268.)
* De sacramenlis pro gildonia invicem conjurantibus ut nrmo facere présumât. Alio veto modo, de corum eleemosynis aut de incendio aul (le naufragio, quamvis convenientiani faciant, nemo in hoc Jurarepiflgsumat. (Gapitul. CaroU Uagni , apud script, rer. gallic. et Irancic, t. V, p. 647.)
cr comte ordonnent aux villageois de ne point se réunir en a associations , vulgairement nommées ghildes , contre « ceux qui leur enlèveraient quelque chose , mais qu'ils a portent leur cause devant le prêtre envoyé de l'évêque, « et devant l'officier du comte établi à cet efiPet dans la a localité, afin que tout soit corrigé selon la prudence et a la raison ' . »
Yeut-on maintenant savoir quelles étaient la forme et la règle de ces associations que les lois des empereurs franks présentaient sous le triple aspect de réunion conviviale, de conjuration politique et de société de secours mutuels y il faut recourir à des documents étrangers à l'histoire de France. Dans tous les pays où la ghilde chrétienne exista, son but et sa constitution furent identiques; ses statuts, en quelque langue qu'ils fussent rédigés, disposaient pour des cas semblables, prescrivaient et défendaient les mêmes choses. Bien plus, on peut dire qu'il n'y eut réellement qu'un seul statut de tradition immémoriale, voyageant de pays en pays, et se transmettant d'âge en âge avec de légères variantes^. Les associations que Charlemagne prohiba, et où Ton se conjurait par son nom, par les noms de ses fils, ou par saint Etienne, se retrouvent dans celles qui prospérèrent en Danemark, trois ou quatre siècles plus tard , sous lés noms du roi Canut, du duc Canut, du roi Eric, de saint Martin et de plusieurs autres saints ; parmi leurs statuts réglementaires, soit en
1 YolumuB ut presbyteri et ministri comitis viUanis praecipiant ne collectam faciaiit, quam vulgo geldam vocant» contra illosqui aliquid npuerint. (Gapilul. Carlomanni régis, apud Baluze, t.. II , col. S90.)
3 Voyez les statuts de deui ghildes anglo-saxonnes, formées l'une à Cambridge, Tautre à Exeter ( Hickesii Thésaurus linguar. septentrional., t. III, p. 90 et 2i } ; et les statuts de ghildes royales, publiés par Kofod- Ancher à la suite de sa dissertation. — Le nom donné en langue danoise à ces statuts était sUraa^ mot qui \eut dire cri ^ proclamation.
vieux danois^ soit en latin, je choisis, pour en citer quelques articles, Tun des plus complets, celui de la ghilde du toi Eric, rédigé au xni* siècle * :
a Ceci est la loi du banquet du saint roi Eric de Ringa stett, que des hommes d'âge et de piété ont trouvée a jadis, pour l'avantage des convives de ce banquet, et a ont établie pour qu'elle fût observée partout, en vue c( de l'utilité et de la prospérité communes ^.
a Si un convive est tué par un non-convive , et si des a convives sont présents , qu'ils le vengent s'ils peuvent ; a s'ils ne le peuvent, qu'ils fassent en sorte que le meura trier paye l'amende de quarante marcs aux héritiers du a mort, et que pas un des convives ne boive, ne mange, a ni ne monte en navire avec lui , n'ait avec lui rien de a commun, jusqu'à ce qu'il ait payé l'amende aux héri- « tiers selon la loi '.
« Si un convive a tué un non-€onvive, homme puisoc sant, que les frères l'aident, autant qu*ils pourront, à c< sauver sa vie de tout danger. S'il est près de l'eau, qu'ils a lui procurent une barque avec des rames, un vase à a puiser de l'eau, un briquet et une hache... S'il a besoin « d'un cheval, qu'ils le lui procurent , et l'accompagnent « jusqu'à la forêt *...
* Ipsa statuta fuerunt inventa et compilata in Skanor ab xviu seniorîbus qui dicuntur alderman deconvivio beali Erici , anno Domini miller ffimo ducentisimo liotio, septimo idus septembris. (Slalutde la ghilde du roi Eric le Bon, mort en 1103, et honoré comme saint; Dissertation de Kofod-Ancher, pièees justiQcalives )
' Hvc estlex convivii leati Erici régis Ringestadiensis, quamhomines eenes et devoli olim invenerunt ad utilitalem congildarum ejusdem convivii, et ubicumque in prosperitate et utilitate ol.servandam slaluerunt. (Ibid.)
^ Si quis non congilda interfeceril congildam et si affuerint congildae lum vindicent eum si poterint... (Ibid., art 1.)
* Si quis autem Ccongilda]] interfecerit non congildam vel aliquem potenlcm et, propler insufflcienUam suam iiberare se non voiucrit, fra-
a Si l'un des convives a quelque affaire périlleuse qui a Toblige d'aller en justice, tous h suivront, et quiconque a ne viendra pas , payera en aniende un sou d'argent*...
« Si quelqu'qn des frères est mandé devant le roi ou a l'évéque , que l'ancien convoque l'assemblée des frères, « et choisisse dou^e hommes de la fraternité qui se meta tront en voyage, au^ frais du banquet, avec celui qui a aura été mandé, et lui prêteront secours selon leur (( pouvoir. Si l'un de oeuiç qui seront désignés refuse , il a payera un demi-marc d'argent *.,.
« Si quelqu'un des frères , contraint par la nécessité , a s'est vengé d'une injure à lui faite, et a besoin d'aide a dans la vjlle, pour la défense et la sauvegardé de ses a ipembres et de sa vie, que douze des frères, nommés à a cet e(Fet, soient avec lui jour et nuit pour le défendre; (( et qu'ils le suivent en armes , de sa maison à la place ce publique, et de la place à sa maison, aussi longtemps a qu'il en sera besoin ^.
(( En outre , les anciens du banquet ont décrété que si q les biens de quelque frère sont confisqués par le roi ou a par quelque antre prince , tous les frères auxquels il s'fia dressera, soit dans le royaume, soit hors du royaume, « lui viendront en aide de cinq deniers *.
très qui prœsentes exiiterint Bubvenient ei a vltse periculo quomodo potuerint... (Statut de la ghilde du roi Eric le Bon, art. 1.) Cet article est le cinquième du statut que j*ai abrégé et dont j'ai interverti les dispositions pour plus de méthode et de clarté.
1 Si aliquis congildarum arduum negocium eundi ad placitum babuerit, sequentur eum omnes congildse. (Ibid., art. 33.)
' Si yero ad regem vel episcopum aliquis fratrum vocatus fuerit, senator faciat conventum ft'atrum et cligat xii ex fraiernitale quos voluerit qui cum eo ex convivii expensa vadant... ( Ibid., art. 37.)
3 Si quis fratrum necessitate compulsus injuriam suam vindicaverit, et auxilio indiguerit in civilate causa derensionis et causa tutelœ mcmbrorum suorum aut vilœ, sint cum eo die ac note xii nominati ex fratribus ad defensionem... (Ibid., art. 38.)
* n,oc quoque statutum fecerunt seniores convivii , quod si quis frater
a Si quelque frère, fait prisonnier, perd sa liberté, il a recevra, de chacun des convives, trois deniers pour sa a rançon*.
a Si quelque convive a souffert du naufrage pour ses « biens , et n'en a rien pu sauver, il recevra trois deniers (( de chacun des frères ^.
a Le convive dont la maison dans sa partie aptérieure , a c'esl-à-dire la cuisine ou le poêle, ou bien le grenier a avec les provisions, aura brûlé, recevra trois deniers de a chacun de ses frères ^.
a Si quelque convive tombe malade , que le3 frères le ce visitent, et, s'il est nécessaire, qu'ils veillept près de a lui... S'il vient à mourir, quatre frères, nommés par Ci l'ancien, feront la veillée autour de lui , et ceux qui au- « ront veillé porteront le corps en terre, et tous les convid ves l'accompagneront et assisteront à la messe en chana tant, et chacun, à la messe des morts, mettra un denier a à rpf&ande pour l'âme de son frère ^... »
J'ai omis, dans cet extrait, de nombreuses dispositions sur les torts et les dommages faits par un associé h un autre, et sur oe qu'on pourrait nommer la police de la ghilde. L'exclusion de la fraternité , sorte d'excommunication qu'accompagne le titre infamant deniihing (homme de rien), est la peine prononcée contre celui qui a tué un de ses confrères sans nécessité de défense personnelle, et
conflscatus fuerit bonis suis ex parte régis vel altcrius principis et oaptuâ fuerit... (Statut de la ghilde du roi Eric le Bon , art. 10.)
1 Si quis fratercaptus fuerit et libertatcm perdiderit .. (Ibid., art. 9.)
> Si quis conviva naufragium passus fuerit de bonis suis eslimatis ad marc... argenti, nihil retinuerit... (Ibid., art. 11.)
3 Congilda cujus anterior pars domus, id est coquina, vel stupa, aut horreum cum annona in illa curia in qua residentiam facit combusta fuerit... ( Ibid., art. 29.)
* Si aliqnis congilda inflrmalur, visitent eum fï'atres et, si neccsse fuerit, vigi lent super eum... (Ibid., art. 25.)
par suite de vieille haine entre eux; qu*il soit, dit le statut, mis hors de la société de tous les frères^ avec le mauvais nom d'homme de rien, et qu'il s'en aille*. La même peine atteint celui qui a commis le crime d'adultère avec la femme d'un confrère, ou enlevé sa fille, sa sœur ou sa nièce; celui qui, en discorde avec un de ses frères, a refusé de se réconcilier avec lui selon le jugement de Vancien et de toute la ghilde; celui qui , rencontrant un de ses confrères en captivité, en naufrage, ou en lieu d'angoisse, refuse de lui porter secours, et celui qui, insulté en paroles et en action par un non-associé, n'a pas voulu tirer vengeance de cet affront avec le secours de ses frères^. Celui qui cite un de ses confrères en justice sans le consentement de toute la ghilde, celui qui témoigne en justice contre un confrère, celui qui, soit au banquet, soit dans tout autre lieu, appelle un de ses confrères voleur ou homme de rien, celui qui, dans sa colère, prend son confrère aux cheveux et le frappe du poing, sont punis d'une amende de trois marcs d'argent'. Il y a des amendes pour les délits et les actes inconvenants commis dans la maison du banquet; il y en a pour les confrères qui, ayant reçu la charge de préparateurs du festin , remplissent mal leurs fonctions, ou s'absentent après que le chaudron des frères a été suspendu au feu; il y en a pour les disputes, les cris et le port d'une épée ou de toute autre arme, car, dit le statut, toute sorte d'arme est prohibée
> Exeat a consorUo omnium conrratrum cum malo nomineiiiTHiNGet rcccdat. (Statut de la ghilde du roi Eric le Bon, art. 4.)
' Si quis fraler fornicalua fuerit cum uxorc conjurati fratris sui
( Ibid., art. 39.) - Et ei congilda confralrem auum in captivitale, aut naunragio , aul in anxiititis loco invenerit, et opem el ferre negaverlt... ( Ibid., art. U.) — Et si congilda ab aliquo dehonestatus fuerit verbis et foctU et se vindicare noluerit cum auxilio fratrum..« (lbid.,art. 90.)
' Ibid., art. 8,47,18,49.
dans la maison du banquet; enfin, il y en a pour celui qui s'endort assis à table , ou tombe d'ivresse avant d'avoir pu regagner sa maison*. Quant aux coupes d'honneur que le statut désigne indistinctement par le mot minne (affection), la première devait être bue à saint Eric, la seconde au Sauveur qui , ainsi , ne venait qu'après le patron de la ghilde, la troisième, à la Vierge. Au signal que donnait Valdermann , ou ancien du banquet, chacun des convives prenait sa coupe remplie jusqu'aux bords, puis, se levant tous la coupe à la main, ils entonnaient un cantique ou un verset d'antienne, et le chant terminé, ils buvaient. Le serment de maintenir et d'observer la loi de la confrérie se prétait sur un cierge allumé *.
Telle était cette étrange mais puissante association de liberté et de protection extra-légale, où les rites et l'esprit de vengeance de la vieille barbarie germaine s'associaient aux bonnes œuvres de la charité évangélique. Les pays Scandinaves la conservèrent jusqu'au xvi« siècle dans sa forme complète et primitive '. Les prohibitions dont elle ftit l'objet sous la dynastie carolingienne , ne réussirent point à l'extirper des habitudes de la population gallo-
« Et ai cum fralre suo verbis inopporlunis in domo convivii contenderit... (Statut de la ghilde du roi EricleBon, art. 16.) — Et si congilde aliquos confratres ad parandum coiivivium nominaverint, si quis eorum neglexerit vel non curaveril... Si quisvero, postquam caldarium cou- ^if arum igni suspensum est vel fueiit et aiite iiiceplum convivium» sine licenlia senioris, se sublraxerit... (Ibid., art. 48. ) - Quia omnia tcla in domo convivii prohibita sunt, (Ibid., art. 21.)— Ibid.. art. 22, 31, 34, 36.
» Hœc sunt constituta de minnis a fratribus saneti Erici. Primo cantanda est beaU Erici , postea Salvatoris Domini , deindo miunse bealœ Mariae virginis, et, ad quamlibet illarum minnarum trium, debent confratres recipere bicaria sedendo et, bicariis singulis receplis, debent unanimiter surgere et inchoare minnam cantando. (Ibid., art. 43.)— Omnes qui inlrant gildam jurent super candelam, prout lex diclaverit , quod omnes justiciam et legem observare et lenere voluerint prout in preaenli shra est prenotatum. ( Ibid., art. 44.)
3 Voyez le Mémoire de Wilda sur les associations au moyen âge, art. 2,
3 et 4.
2Î6 CHAPITHE Y.
franke, là surtout où )ea a^œ^rs germaniques eurent le plus d'influence et 4e durée , c'est-à-dire au nord de la Loire. Mais sur ce sol, où elle n'était pas née, l'inslitution de la gbilde . en se conservant , ne resta pas immuable et tout d'une pièce comme en Scandinavie ; elle s'assouplit, en quelque sorte, et, se dégageant des enveloppes de son vieux symbole , elle devint capable de s'appliquer à des iptéréts spéciï^ux , à de nquveaux besoins politiques. Le banquet fraternel perdit son irpportance et tomba en désuétude, maifii deux choses subsistèrent, l'association ]u« rée, et la protection niutuelle jointe à une police domestique exercée par les associés entre eux. L'article que j'ai cité du capitulaire de 884 , prouve qu'à cette époque la pi*atique de l'assurance mutuelle était fréquente, non-seulement parmi les hommes de descendance germanique , mais parmi les habitants de toute origine et de toute condition, jusqu'aux serfs de la glèbe * ; ils montrent, de plus, qu'il existait alors des ghildes spéciales formées, non dans un but indéfini de secours et de charité réciproques, mais pour un objet strictement déterminé. Ce que prohibe cet article, ce sont des associations faites par une seule classe d'hommes, les paysans, pour écarter un seul péril, celui des rapines et de l'extorsion, et là se révèlent peut-être les premiers symptômes de résistance populaire à l'envahissement de tout droit civil par la féodalité. Il est diffi-
» Voyez plus haui, p. 249 et suiv. Un autre capitulaire en fournil la preuvepouplea premières années du ««siècle : « Deconjurationibus servo- « rum quœ flunlin Fiandris et in Mempisco, et incœteris marilimis locis, u Yoiumus utpcr misses nostros indicetur dominis servorum illorum ut « constringant ces, ne ultra taies conjuraliones facere prae^umant. Et ut « sciant ipsi eorumdcm servorum domini quod cujuscumque servi hujus- « cemodi conjuraliones facere prœsumpserint postquam eis hœc nostra « jussio fucrit indicala, bannum nostrum, id est sexaginta solidos ipse « dominus persolvere debeat. » (Capitul. Ludovici Pii , anno 817, apud Baluze, t. I. col. 775.)
cile de ne pas le croire , si Ton rapproche , de ces dispositions législatives, un événement postérieur d'un peu plus d'un siècle, la grande association des paysans de la Normandie contre les seignei^rs et les chevaliers.
Parmi les historiens qui racontent ce fait remarquable, les uns parlent d'un serment prêté en commun, les autres de conventicules liés ensemble par une assemblée centrale formée de deux députés de chaque réunion parliculière ; il y a là tous les caractères d'une ghilde constituée de manière à demeurer secrète jusqu'au moment de l'insUrrection*. On sait que ce moment n'arriva pas, et que les associés expièrent par d'horribles supplices leur tentative d'alfranchissement. Ce ne fut pas sans doute pour la première fois, qu'au commencement du xi* siècle, l'instinct de liberté se fit une arme de la pratique des associations sous le serment , et , dans le cours de ce siècle de crise sociale , l'instinct de l'ordre qui , non plus que l'autre, ne périt jaipais , tenta de créer, à VQ,\de de cette pratique, une grande institution de paix et de sécurité. La fameuse trêve de Dieu, selon ses derniers règle^nenls promulgués en i095, fut une véritable ghiide^^ et, dans les
> Nam rustici unanimes, per diverses toUua Normannicœ patriae comitatus, plurima agenfes conventicula , juxla suos libitus vivere décernebanl... quae ut rata manerent, ab unoquoque cœlu furenlis vulgl duo elîguntur legati qui décréta ad mediterrancum roboranda ferrent convenlum. (Willelmi Gemeticencis, Hist. .Normann , lib. v, cap. ii, apud script, rer. normann., p. 249.)
Eissi se sunt entre-jurez El pleviz et asseurez ..
(Chronique des duea de Normandie par Benoît de Ste Maure, t. Il , p. 39a.)
— B sunt entre serementé Ke fuit ensemle se tendrunt Et ensemle se desfendrunt.
( Wace, roman do Bou, t. I , p. 307.)
3 Statut t etiam ut omnes homines a iii annis et supra furent hanc
premières années du xii« siècle y Louis le Gros , cet infatigable mainteneur de la paix publique, établit dans son royaume , par l'autorité des évéques, et avec le concours des prêtres de paroisse , une fédération de défense intérieure contre le brigandage des seigneurs de châteaux, et de défense extérieure contre les hostilités des Normands. Le seul historien qui mentionne cet établissement le désigne par le nom de communauté populaire *• C'étaient là de nobles applications du principe actif et sérieux de la vieille ghilde germanique, mais elles n'eurent qu'une existence et une action passagères ; elles s'étendaient à de trop grands espaces de territoire, elles avaient besoin de la réunion d'un trop grand nombre de volontés diverses, et dépendaient trop du plus ou moins d'enthousiasme inspiré par la prédication religieuse. A côté d'elles une au-
constitutionem treviœ Dei , Bicut hic determinata est, ei integro se servaturos tali juramento : • Hoc aadialis vos, quod ego amodo in antea banc oonsUtutionem treviœ Dei, sicut bic determinata est, fldeliter eustodiam, et contra omnes qui hancjurarecontempscrint, cpiscopo vel arcbidiacono meo, auxilium feram : ita ut si me monueril ad eundum super eoB , nec diffugiam , nec dissimulabo ; sed cum armis meis cura ipsoproflciscar et omnibus quibus potero juvabo adversusillos per fldem, sine malo ingenio , secundum meam conscienciam. Sic Deus me adjuvet et isti sancli. » (Orderici Vitalis Hist. ecclesiasU, lib. ix, apud script rer. normano., p. 721.)
' Tune ergo communitas in Francia popularis statuta est à praesulibus, ut prœsby teri comitarentur régi ad ol^sidionem vel pugnam cum vexillis et parocbianis omnibus. (Orderici Vitalis Hist. ecclesiast., apud script, rer. gallic. et francic, t. XII, p 705.) — Episcopi et comités alisque potestates regRi tui ad te conveniant, et presbyteri cum omnibus parocbianis suis tecum, quo jusseris, eant, ut communis exercitus communem vindictam super hosles publicos exerceant f Ibid., p. 723.) — Le premier de ces deux textes est la source de l'erreur si vivace qui attribue à Louis le Gros l'mstitution des communes. On s'est mépris sur le vrai sens des mois communitas popularis , qui ne signifient rien de plus que les mots communis exereitus du secx)nd texte. li s'agit ici, non d*un établissement de liberté municipale, mais de l'institution d'une fraternité d'armes entre les gens de tout état, clercs et laïques , pour la sûreté des routes et la défense du pays.
tre application de la ghilde, toute locale et toute politique^ produisit quelque chose de bien plus durable , et de bien plus efficace pour la renaissance de notre civilisation , la commune jurée. Née au sein des villes de la Gaule septentrionale, la commune jurée, institution de paix au dedans et de lutte au dehors , eut , pour ces villes, la même vertu régénératrice que le consulat pour les villes du Midi; elle fut le second instrument, la seconde forme de la révolution du xii« siècle; par elle, je rentre dans mon sujet.
La ville qui s'avisa la première de former une association de garantie mutuelle, restreinte à ses habitants seuls, et obligatoire pour eux tous, fut la créatrice d'un nouveau type de liberté et de communauté municipales. La ghilde, non plus mobile et flottante, mais flxée invariablement sur une base et dans des limites territoriales, mais bornée à la protection des droits civils et des intérêts légitimes, tel était l'élément de cette organisation urbaine, aussi originale dans son genre que la municipalité consulaire, et plus puissante que celle-ci pour rallier une population asservie, une société à demi dissoute dans l'enceinte des mêmes murailles. A en juger par ce qui nous reste de témoignages historiques, rhonneur de cette création appartient à Cambrai , vieux municipe, où la lutte acharnée des citoyens contre la seigneurie de révêque avait commencé au x* siècle, et ou, dès Tannée 1076, il y eut, selon l'expression d'un chroniqueur, conjuration, commune, nouvelle loi\ Cambrai fut le point de départ d'un mouvement de propagande qui s'étendit de proche en proche et s'avança vers le sud ,
1 E]Ltrait de la chronique de Cambrai; Becueil des historiens des Gaules et de la France , t. XIU , p. 489. - Cives Cameraci mule consulti conspirationem mullo tempore susurratam, et diu desideratam juraverunt eommuniam. Quodnisi faclam concederet conjurationem, denegarent universi introilum Cameraci reversuro pontiQci : quod et fadum est. (Fragmentum chronic. Camcrac, ibid., p. 476 )
aaa chapitre v.
comme la propagaii(!|e italienne marchait » ds^ps^ Iç même temps, du sud au mv(\. Ses premiers p^^rès, les plus curieu3ç à suivre ^ ont été décrits avec les révolutions de Noyon, de Beaiivais , de Laon , d'Amiens ^ de Soissoos et de Reims \ On sait comment les communes de ces villes s'élevèrent, Tune à la suite de Vç^4tre2 suscitées par le même courant et constituées par le mérite principe. Ce serait une étude intéressante que d'analyser et de comparer en détail leur constitution respective, de voir de quelle manière et dans quç|lle mesure le principe moteur, l'élément nouveau s'y est combiné avec d'anciens éléments d'organisation municipale.
La ghilde avait essentiellement le caractère de loi personnelle^ son fipplication à l'affranchissen^ent des villes, et à la rénovation des ^municipalités , la Qt passer à Tétat de loi territoriale ; plus ce passage fut net et décidé, plus la ville reconstituée eut cette force que douue Tuaité^. A Noyon, la charte de commune présente une sorte d'hési- 'tation entçe les deux principes contraires : Quiconque voudra entrer dans cettfi commuïf,e.,.. Si la conimune çst convoquée en armesj tous ceux qui VOfUront jurée devront marcher pour sa défense... Dans la charte de Beauvais, le caractère de loi territoriale est absolu et nettement exprimé : Tous les hommes domiciliés dans Venceinte du mur de ville et dans le faubourg jureront Ifi commune,.**
• Voyez les LeUres sur l'Histoire de France, lettres xv,xvi, xvii, XTiii, XIX et XX.
' SciaUs nos concessisse in perpeluum et prœsenti charU coqflrmasse, dilectis et fldelibus nostris universis iiominil)us de Rochella, et eoruni hœredibus, communiam juralam npud Rociicllam ut tam nostra quam sua propria melius defcndere possint et m.-igis intègre cuatodire.... ut ad jura sua defcndenda vim et posse communire suœ, quando necessc fuerit, contra omnem hominem... cxerceant ctapponant. (Charte d'Aliéner, reine d'Angleterre et duchesse d'Aquitaine, 4199 ; Recueil des ordonnances des rois de France, t. XI, n. 319, note g.)
CHAPITRÇ Y. ^i
Dans taute^ y étendue de la ville chacun prêtera secm^rs; aux at/Ltve& loy/ilen^e^tet selon sot^ pouvoir*, A Peauyais., le titre depai^s est, \\n res|e de Vorg^nis^tiop antérieure h rétablissement de la commune]; l^ p(nirs de Be^uvais sembleqt être un ancien conseil des principaux c|e la cité, assujetti plu^ tard ^u vasse^ge de Vévéque , puis rede-r veuu , par une réyolutiojo , municipal et électif. Qans la constitution de Saint-Quentin , ÇQUstit^tion oçtrp.yé^ ^ les échevins apparaissent comme un tribunal préexistant à la commune. Il en est de même po^iy Téchevipage 4^ lieims, institution qui, dans cette ville, fut régénérée, noq jcréée, par rétablisis^ment communal^. Et ce n'es^ p^s seulement sou^ )a commune constituée par serqient 4e garantie mutuelle que se montrent cqnservés les ^çhris du régime f^ntérieur^ (fans tes villes qui ppérèrent leuir reforme par rétablissement du consulat, on troviye auss^i des restes considératiles de ce régime. Les titres ^e sy radies y de jurais , de çapiloids , de pruçlhomn^e^, qui accompagnent çà et là le titre de consul , sont plus anciens que lui, et appartiennent à différentes époques d*organisation municipale.
De nouvelles études sont à faire sur la nomenclature constitutionnelle des municipalités du moyen âge; elles doivent commencer par le mot commune , qui joue un si grand rôle dans notre histoire, et qui, depuis lexu® siècle, désigne , d'une manière spéciale , la municipalité constituée par association et par assurance mutuelle sous la foi du serment. Communia , dans le latin des documents antérieurs au XII® siècle, a le sens vague de compagnie, réuniouy jouissance en commun^ -y il se peut que ce mot, avec
« Voyez les Leltres sur l'histoire de France, lettre xv.
> Ibid., leUres xix et xx.
3 Voyez Ducange, Glossar. ad script, ined. et inlloi. Winit., aux mots communia, communia , commune, communiiaSf communa, communium, communantia.
son co-dérivé commnnitas y ait été appliqué trës-ancieDnement au régime municipal ; il se peut que, pour rendre le mot ghilde de Tidiome teutonique, on ait dit également gelde ou commune ^ dans la langue romane du nord**, mais ce qui est certain, c'est que l'adjonction de la ghilde aux constitutions municipales donna à ce dernier mot un sens fixe et une force toute nouvelle. Le moi jurés y dans le sens de fonctionnaires municipaux assermentés, est une expression ancienne, aussi bien sous cette forme que sous la forme méridionale jt^raf 5; ce^mot appartient aux restes romains du régime municipal, en même temps qu'aux ébauches de ce régime qui, avec plus ou moins de liberté, se formèrent dans les villes de création postérieure ; il appartient même à la constitution des villages purement domaniaux^. Jurés, dans le sens de bourgeois associés et confédérés par le serment, est une expression plus récente, qui commence à paraître lorsque la ghilde s'applique au régime municipal ; ce sont les conjurés, les frèresy les amis de la vieille association germanique. Entrer dans la commune , sortir de la commune , sont des formules qui proviennent de la même tradition , et qu'on retrouve dans les statuts des ghildes Scandinaves. Les mots tendres qui nous frappent dans ces statuts, et qui étaient de tradition comme tout le reste , ceux de fraternité y &amitié , disparurent en général dans l'opération politique par laquelle l'association jurée s'adapta, comme partie intégrante, aux constitutions urbaines; quelques communes seules les retinrent et les placèrent dans leurs
1 Nostre gelde et nous homes faites avant aler.
( Wace, roman de Rou: vers inédits, cités parDucange, au mot gilda,)
— Assez tost oï Richard dire Que vilains cumune faseient.
( Id., roman de Rou , t. I , p. 307.) ' Voyez Ducange, Glossar., etc., au mol^ uratus.
actes constitutifs. A Lille, la loi municipale se nommait loi de ramitié; et le chef de la magistrature urbaine portail le titre de reward (surveillant) de ramifié*. Dans la constitution de cette ville, fondée au moyen âge, il y avait trois éléments d'origines diverses : 1® le tribunal d'un ancien ^a^M5, avec ses juges institués par le comte, selon les règles de l'administration carolingienne : à lui appartenait réchevinage ; 2** une association jurée entre tous les habitants : à elle appartenait ce qu'on peut nommer le lien municipal; 3" une application locale de la trêve de Dieu et des grandes institutions de paix que vit naître le XI* siècle : à elle appartenait l'office des apaiseurs, et l'établissement de trêves perpétuelles entre les bourgeois. La charte de commune qui, dans son langage et ses prescriptions , porte la plus vive empreinte de l'esprit et des formes de la confrérie ou conjuration traditionnelle , est celle de la ville d'Aire en Artois ; les articles suivants de c^lte charte sont curieux à rapprocher du statut de la ghilde du roi Eric :
a Tous ceux qui appartiennent à l'amitié de la ville ont et promis et confirmé , par la foi et le serment, qu'ils s'aia deraient l'un l'autre comme des frères , en ce qui est a utile et honnête. Que si l'un commet contre l'autre quelce que délit en paroles ou en actions, celui qui aura été a lésé ne prendra point vengeance par lui-même ou par « les siens... mais il portera plainte, et le coupable amena dera le délit selon l'arbitrage des douze juges élus. Et, 9 si celui qui a fait le tort, ou celui qui l'a reçu, averti par a trois fois, ne veut pas se soumettre à cet arbitrage , il c( sera écarté de l'amitié, comme méchant et parjure^*
I Dans les chartes latines, respector amicitlœ, (Voyez Ducange , Glossar., etc., au mot amicUia,) > Omnes autem ad amlcitiam perUDentes villae per fidem et eacramen-
a Si quelqu'un de V^nnitié a perdu de ses biens par race pine ou autrement, et qu'il ait des traces certaines de la « chose perdue , il fera sa plainte au préfet de Tamitié , « lequel, après avoir convoqué les amis de la ville, mar- « chera avec eux à la recherche, jusqu'à un jour de che- « min en allant et en revenant ; et celui qui refusera ou a négligera de marcher payera cinq sols d'amende à race .mitié^
a S'il arrive du tumuUe dans h ville , quiconque étant a de l'amitié et ayant ouï le tumulte, n'y sera point venu a et n'aura point porté secours de plein cœur , selon le « besoin, payera cinq sols d'an^ende à la communauté^.
a Si quelqu'un a eu sa maison brûlée, ou si , tombé en a captivité , il paye pour sa rançon la plus grande partie a de son avoir , chacun des amis donnera un écu en sea cours à l'ami appauvri'. »
La puissance de l'association jurée, comme organe de liberté municipale , éclate au xii*' siècle , non-seulement dans la promptitude et le nombre des révolutions qu'elle
tum flrmaverunt quod unus subveniet alteri tanquam fratri suo in utili et honesto... quod quidem arbilrium si laedens vel leesus sequi , lerUo admonitua , no^uerit , ipse et eum qui in hac pertinacisi fQverit, reiis et perjurus contra utile et honeslum amiçitiœ quod juraverat vadens ab amici lia commun! arcebitur. (Charte donnée aux bourgeois d'Aire, par Philippe, comte de Flandre, 4488; Recueil des ordonnances des Rois de France, t. Xll, p. 563.) -D'après le préambule de celte charte, la constitution communale d'Aire avait été établie au commencement du xii« siècle.
* Quod SI aliquis de amici tia res suas perdiderit vel per rapinam, et ipse certa vestigia de re pcrdita invenerit , ad amiçitiœ praefectum queremoniam faciet, qui convocatis villas amicis... (Charte de ta commune d'Aire, art $.)
' Si vero tumultus in villa evenerit, qui de amicitia est, et ad tumultum audilum non vcnerit, et auxilium non feretpleno corde prout lempus dictaverit... (Ibid., art. 9 )
' Si vero aliquU ci^us dçimus cQm|)usta fuerit , vel aliquis captus se redimendo attenuatus fuerit , unusquisque paupcrta^q svpico nummum unum in auxiUHfa ^^t. ( Ibid., art. 13.)
provoque, mais eiQCore dans la violence des oppositions et des répugnances qu'elle soulève et qui s'étendent jusqu'au nom de commune, fin rannée 1180, les citoyens de Cambrai furent contraints de faire disparaître de leur constitution municipale ce nom qu'un auteur contemporain qualifie d'abominable, et d'y substituer le nom de paix^ Dans les comtés de Flandre et de Hainaut, il y eut, comme je l'ai observé pour Lille, des essais d'applications de la trêve I et de la paix de Dieu au régime municipal, établissements , distincts de la commune proprement dite, et qui tantôt avaient lieu sans elle, tantôt se combinaient avec elle; de là vint (e nom de paix, en eonourrence avec celui de com- . muue et ps^rfois associé avec lui ^. V établissement de paix j institution dont la charte municipale de Yalenciennes préi. sente le type le plus pur et le plus complet, était une ghilde, mais une ghilde de police seulement , et non de [ défense mutuelle; il garantissait le bon ordre dans la cité, mais non les droits de citoyen libre, et supprimait le principa de résistance, principe actif et politique des associations sous le serment'. L'association de paix ne fut nulle part hostile au pouvoir seigneurial , qui la favorisa et la provoqua m^me dans les lieux où elle s'établit ; son nom
1 Cives, ad imperatorem cum mulla pecunia récurrentes, eliminato communisB nomine quod semper abominabile extitit , sub nomine pacis cùm tamen pax non esset, contra episcopum et clericorum libertatem , privilegium sua voluntate et seditione plénum, reportaverun^. (Çisleberti Metensis chron., apud script, rer. gallic. et francic., t. XI H, p. 544.) — Communia novum ac pessimum nomon. (Guibert., abbat. de Noviginto, ibid., t. XII, p. 250.) - De cxecrabilibus communiis Ulis. (Ibid., p. 257.)
3 Burgensibus nostrisTornacensibus pacis institutionemetcommuniam dedimus et concesaimus. (Charte de Piiilippe-Auguste , 1187; f(eçueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. S48.)
3 Cette forme particulière de l'organisation n^unicipale a été signalée et étudiée avec sagacité par M- Taiiliar, dans son Mémoire sur l'affranchissement des communes dans le nord de la France (1837 ); mais l'auteur a tiré de ses aperçus des conclusiops trpp générales.
ne rappelait aucune idée de lutte et d'indépendance , ii était inoffensif et de bon augure; telle est la cause de son apparition après la crise révolutionnaire, dans certaines villes, à Laon, par exemple, où il n'y avait ni trêves de bourgeois à bourgeois, ni magistrats ayant le titre et roffice d'apaiseurs, mais une simple commune jurée*. La charte de Guise, concédée en 1279, offre un curieux exemple de l'appréhension et de la haine qui s'attache* rent longtemps au nom de commune. Cette charte accorde aux habitants le droit d'avoir des juges élus et une cloche pour leurs assemblées; elle érige la ville en ville de loi et d'échevinage ; mais sous la condition expresse de ne jamais s'attribuer le nom de commune, de ne jamais demander à être en commune^.
Ce ne fut pas seulement au nord de la France actuelle, que, vers le xu* siècle, la commune jurée vint s'appliquer aux municipalités d'une date antérieure, mais cette espèce de sur-organisation eut lieu dans toutes les provinces belges , et se propagea sur les terres de l'empire d'Allemagne , au delà comme en deçà du Rhin^. Là se trouvaient
« Voyeï Lettres sur TElistoire de France, letlres xyi et xvii. — II est curieux de voir le nom de commune , éliminé de la charte de Laon , reparaître dans les articles de celle même charte, lorsqu'ils sont octroyés à d'autres villes. Voyez dans le recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 185 et 834, la charte de Laon et celle de Grespy en Laonnois.
3 I II est assçavoir que je n'entend pas ne veul que, par chose que ce « soit par cy devant dict, ne octroyé ausdits bourgeois de Guise puissent « demander ni dire qu'il ayent commune à Guise, ne que Toctroy que je « leur faicls de la cloche avoir, ne pas auHres octroy que je leur ay desu sus faict; car en telle manière leur faicts les; choses dessus dictes , que « par ce ne leur soit poinct acquis le droit d'avoii' commune et qu'ils ne « puissent commune demander ne dire qu'ils aient. > (Charte accordée à la ville de Guise [Aisne^ par Jean de Ghàtillon, comte de Blois', sire d'Avesne, etc.; copie authentique dans les archives de la ville de Guise.)
' Contra honorem episcopi et antiqua jura civitatis no vas quasdam constitutiones et qusedam jura insolita ci;ùusdam communionis. (Gharla
beaucoup de villes modernes dont la constitution, plus ou moins libre , s'était formée pièce à pièce et développée sans aucune lutte des bourgeois contre le seigneur. Dans les Pays-Bas , plusieurs chefs-lieux de justice cantonale, appartenant aux circonscriptions carolingiennes , étaient devenus bourgs ou cités par la seule vertu d'une enceinte de murailles, et avaient vu le collège des scabins du comte ou du vicomte se transformer , dans leur sein, en conseil municipal. L'imitation de quelques rares municipes et les nécessités de la vie urbaine suggérèrent aux nouveaux bourgeois les premières notions administratives, et la politique des comtes de Flandre fut favorable à ce progrès. En Allemagne, des changements pareils se firent sur toutes les portions du territoire , et , de plus , des immunités impériales exemptèrent souvent de la juridiction ordinaire les habitants des villes qui prospéraient , et y changèrent ainsi en offices municipaux la plupart des offices publics. Les empereurs favorisèrent ce mouvement de civilisation, plutôt que d'indépendance; plus tard ils se montrèrent libéraux, en accordant aux cités germaniques le titre et quelques attributions du consulat italien , mais ils ne le furent pas à l'égard du mouvement qui propageait de Gaule en Germanie la réforme municipale par l'association sous le serment. Leur conduite fut tout autre que celle des comtes de Flandre, qui tolérèrent d'abord, puis sanctionnèrent les nouvelles lois communales ^ Vers Tan-
Conradi TrevirensiB, comiUs palat, an. 4161, apud Hontheim., Hisi. Tre?ir. diplomat. , t. I, p. 593.)
> Gommunionem autem suam, sicut eam juraverunt, permanere prœcipio et a nemine diesolvi permilto. (Charte donnée par Guillaume, comte de Flandre, aux bourgeois de Saint-Omer, 1127; Mirœi diplomat. belgic. nova collectio, t. IV, p. 195.) — Dans les villes de langue flamande, la commune reconnue et sanctionnée par le seigneur , prenait le nom de keure, statut, consUtuUonj legem juraiam quœ chora vulgarUer appel-
née 1160, une commune jurée fut établie à Trêves ; et en 4161 Teilipereur Frédéric I^"^ rendit le décret suivant: a Que la commune des citoyens de Trêves^ dite aussi cona juration^ soit cassée, et que dorénavant elle ne puisse a être rétablie par la faveur de l'archevêque , ou l'appui « du comte palatine » Le même empereur prohiba, au nom de la paix publique, toute association sous le serment dans les villes et hors des villes^» En l'année 1S31 , une prohibition non moins générale et plus explléité fut décrétée par Henri, roi des Romains : a Que nulle cité et nul «bourg ne puissent faire de commîmes^ constitutions, a associations , confédérations oU conjurations^ de quel- « que nom qu'on les appelle ^. d
Rien de semblable n'eut Ueu ^ de la part des rois^ dans les pays Scandinaves. Là , point de villes turbulentes à contenir, mais des villes à créer; Tinstiiict politique fit servir les ghildes à cette œuvre civilisatrice» Olaf , roi de Norvège ^ vers la fin du xi* siècle , ordonna que leurs as-
latur, ( GonsuetudineB viUse Arkarum,apud Dueange , Glossar.» verbo Chora.)
1 Communio quoqtle civlum trevirensiutn quse et conjuratio dicitur quam nos in civitato deslruximus... quœ 6t postea , 'sicut audivimus , reiterata est , cassetur et in irritum revocetur, staluentes ne deinceps studio aiThlepiscopi vel industria comitis Palatini reiteretur. (Honlhcim. Hisl. TfeTlr. diplomat., 1. 1 , p. 594.)
^ Conventiculas quoque omnes et conjurationes iii civitatibus et extra, etiam occasione parentele etinter civilatem et civilatem et inter personam et personam seu inter civitatem et personam , omnibus modts fleri prohibemus. (Constitulio pacis Frederici I , apud Pertz Monumenta Germanix historica, leg. ,t. Il , p. 412.)
3 Quod nullacivitas, nullum oppidun), commun iones, constituliones, coUigationes, confederationes vel conjurationes aliquas, quocumquc ncmine censeantur, facere possent;... et quod nos, sinedomini sui asseiisu, civilatibus seu oppidis in regno noslro coiislilulis auctoritatem facicndi communiones, constituliones, coiligationes vcl conjurationes aliquas, qusecumque nomina imponantur eisdem, non poteramus nec debebamus impertiri. (Henrici régis sentuntia contra comniuniones civilatum, ibid., leg., t. Il, p. 379.)
semblées solennelles ne se tiendraient nulle autre part que dans Tenceiiile des villes, et il leur fit construire des maisons communes et des salies de banquet. Dans les villes danoises, à Ôdensée, à Slesvick^ à Flensbourg, l'organisation urbaine résulta d'un simple développement du statut primitif de là ghilde qui avait pour chef-lieu l'une de ces villes ^ Ainsi, l'association jutée prêta aux cités de la France septentrionale , des Payâ-Bas et de l'Allemagne , dé nouvelles formel^ politiques , et un ressort révolutionnaire ; les cités du Datiëmark ^ de la Suède et de la Norvège , lui durent en grande partie Tëxistence ^ et , pour elles, lé droit de ghilde fut tout le droit municipal. Quelque chose d'àhalogue se passa eh Angleterre^ quoiqu'il y eût dans ce pays un grand nottibre d'anciennes villes. Tout ce que les Bretons avaient conservé du régime municipal romain îut détruit par la conquête saxonne, la plus radicale des conquêtes dii v« siècle 5 l'organisation canto- , nale des Anglo-Saxons s'établit uniformément dans les villes et hors des villes; la ghilde s'adjoignit à cette organisation, mais en se plaçant à côté d'elle, tion en se fondant avec elle pour former, de deux éléments divers, une nouvelle constitution. L'association Jurée demeura au sein de la cité à l'état de loi personnelle , il y eut une ghilde des bourgeois et non de tous les bourgeois , il y eut , en quelque sorte , une cité politique plus étroite que la cité territoriale, et cette institution eut toutes les formes de la ghilde Scandinave^. Après la conquête normande, la con-
• Wilda GUldenwesen im MUtelaller, art. Set à.— Qulcumqiie aliquem vulneravit in foro, si civis non conviva conjuratus fucrit, ter 19 munu se purgabit ; si autem fuerit civis et frater conjuralus 12 manu se defendet. 1 SLatuta civitatis Rueskil, an. 1-268, gg 3 et 4 ; ibid., pièces justiflcativcs.
' V. Judicia civitalis LuiidonicT, hoc rst consiliiim quod episcopi et pra?fecli qui ad curiam Londinensem perlinebant, edixeruntel juramentis coiiflrmaverunt, in noslris fœdcralorum sodaliUis tam comités quant co-
stitution des villes de Normandie, la constitution communale s'introduisit, plus ou moins complète, dans quelques villes privilégiées, et entraîna la ghiide saxonne vers le principe de loi territoriale^; à cette constitution appartient le titre de maire, la magistrature des aldermen provient de la ghiide. Tels sont les éléments du régime municipal anglais qui a suivi une autre loi de développement que celui de la France et celui des pays germaniques. Entre la ghiide appliquée à Témancipation municipale, et la ghiide transformée en corporation de bourgeoisie, il y a d'énormes différences ; dans tout ce qui se rapporte au problème des municipalités du moyen âge , bien des distinctions doivent être faites y bien des nuances restent à discerner ; tout est encore confus dans ces questions que j'essaie de poser, sans croire les résoudre^.
'lonl... (Apud Canciani, Leg. antiq. barbar., t. IV, p. 265.) — Item omnia amerciamenta capta ab extraneis mercatoribus , perlinere debenl fratribus gildœ et burgensibus villae... nullus burgensis vel confrater gilds noslrœ foris habitans... ( Statut de la gbiide de Berwick en Ecosse, art. 45 et 46; Scoliœ Teteres leges et constitutiones, éd. Joan. Skenœus, 1613, p. 160.)
* Goncesserunt civibus Londoniarum babere communam suam flrmiter et inconcussp... quamdiu régi placuerit. ( Rogerii de Hovcd. annales sub anno 1191, apud rer. anglic. script., p. 702, éd. Saville.) ^ Ut sint una communilas perpétua, corporata in re et nomine... ut sintunum corpus in re et nomine et una communilas pi-rpetua corporata. (Formules des chartes d'incorporation ; Madoi Firma-BurgI, p. 28 et 44.)
* II y a, pour l'histoire du régime municipal , deux systèmes absolus qui sont comme deux pôles entre lesquels roulent toutes les opinions intermédiaires, le système exclusivement romain, celui de M. Raynouard, et le système exclusivement germain, que soutiennent, avec ténacité, la plupart des savants de l'Allemagne. Ce système se fonde sur deux méprises : to la confusion de la ghiide, association de pur choix, institution toute personnelle, avec la communauté territoriale des anciens can. tons germaniques; 2o la vue d'une ghiide, soit en acte, soit en principe! dans toute communauté municipale. Le vrai, c'est que la gbiide se trouve dans la conslitution de certaines villes et non de toutes les villes ; c'e>t que là où on la trouve dans les pays jadis romains, elle n'est point le fond, mais seulement une forme du régime municipal ; c'est enfin que
La révolution d'où sortirent les communes jurées n'épuisa pas tout ce qu'il y avait de vie et de puissance, pour le bien comme pour le mal, dans la pratique des associations sous le serment. Trois sortes de confréries subsistèrent depuis lexu* siècle à côté des communes ou dans leur sein : la confrérie de faction, usitée principalement chez la noblesse; la confrérie pieuse, bornée aux œuvres de religion et de pure charité ; enfin la confrérie de commerce ou d'arts et métiers ^ Ce*dernier genre d'association , d'une grande importance historique par sa durée et ses résultats sociaux , eut cela de remarquable , qu'il naquit, de même que la confraternité municipale, d'une application daila ghiide à quelque chose de préexistant , aux corpori^fl^ ou collèges d'ouvriers qui étaient d'origine romain^MLe berceau des confréries d'artisans fut, de même que cSui des communes jurées, le nord de la Gaule, d'où l'institution gagna les villes d'outre-Rhin; Strasbourg et Cologne en offrent pour l'Allemagne les plus anciens types , elle s'y montre dès le xu** siècle ; en
son app]icaUoB & ce régime date de la fin du xi« siècle, el non d'un temps plus voisin de l'établissement des dominations germaniques.
1 Les statuts municipaux de la ville de Malines interdisaient toute association autre que celle de la commune : NuUa coiifratemiias neque guida, neque aliquod tingulare sigmtm de ipsis , nisi sola communilalis confraternitaSf in Machlinia esse poterït vel debebit, (Staluta communias Blecchliniensis; Ducange, verbo Guida.) —Voyez, pour ce qui regarde les confréries depuis le xii« siècle, la collection des conciles, t. XI, col. 119, concilium Monspeliense , ann. 1SI4; col. 435, concillum Tolosanum, 42S9; col. 564 , concilium apud Gampinacum, 1238; col. 744, concilium Burdegalense, 1355; col. 1178, concilium Avenionense, 1382; t. XII , col. 1987, concilium Vavrense, 1b68; t. XIV, col. 4S8, concilium Bituricense, 1528; et col. 476, concilium Senonense, 1538.
> La preuve in plus complète de ce fait résulte des chartes municipales de Ravenne; on y trouve, en 943, une corporation d'artisans pêcheurs , schola piicatorum; eu 953, un chef de la corporation des négociants, capitularius schole nogoiiatorum; et en 1001, un chef delà corporation des bouchers, capitularius schole macellatorum. Voyez Fanluzzi, Monumenta Ravenaentia, t. IV, p. 174, el 1. 1, p. 133 et 337»
Danemark , elle s'établit beaucoup plus tard ^ et ce pays , en l'adoptant) imita F Allemagne \ Dans le nord Scandinave ^ cette patrie des fraternités politiques ^ rien n'eât indigène en fait d'associationâ industrielles y si ce n'est la ghilde de commerce lointain , fondée sur lés périls de mer dans un temps où le négoce était itiélé de guerre et de pirateries. Peut-être les terribles bandes de corsaires danois et norvégiens Airent-elles des confréries païennes sous l'invocation d'un dieU oU d'un héros«
Entre les deux portions de la Gaule sur lesquelles agirent simultaiiément, au lu* siècle, les deux courants de ia révolution municipale, Tun parti des côtes du sud, Vautre de l'extrême nord , il se trouva 'une région moyenne sur laquelle le premier fut sans action comme Je l'ai dit , et que le second ne remua que d'une manière faible et tardive. Dans cette zone, un certain nombre de municipes échappèrent au mouvement de rénovation; moins pressés que les villes du nord par les souffrances matérielles et le besoin d'ordre public , moins sollicités que celles du midi par la passion de l'indépendance et les besoins moraux qui naissent du commerce et de la richesse , ils né prirent ni la commune jurée ni le consulat, et restèrent, en quelque sorte, immobiles dans une organisation antérieure à ces deux formes. La ville de Bourges et celle de Tours , jusqu'au milieu du xv« siècle , furent gouvernées par quatre prud'hommes élus annuellement, et qui réunissaient tous les pouvoirs d'une façon dictatoriale , administrant la police et les finances de la cité, exerçant la juridiction au civil et au criminel*. Cette constitution , déjà ancienne
^ Voyez le Mémoire de Wilda, sur les associationB au moyen âge, art. 5, et lu Mémoire d'Eichhorn , cilé plas haut.
3 Donec per probes homines Bituricis manentes, secundum villoî con' suetudines, bU judicalum... poslquam per probos homiues ipsius civi-
au xu*" siècle, semble le produit d'une révolution dont il est impossible de déterminer l'époque^ révolution qui, d'un oiémei coup, détruisit les restes de la curie romaine, et m\ y soit de gré , soit de force , le pouvoir de Tévêque hors du gouvernement municipal. A Orléans, rorganisation urbaine éis^W d'une nature analogue et pareillement immémoriale : il y avait dix prud'hommes , administrateurs et juges, élus chaque année par tous les bourgeois; au xiy« sfiècle , lenr vieu^L titre fut changé en celui de procurçMrs de pille y et plus tard on les appela échevins*. Il serait curieux d'étudier d^ fond l'ancien gouvernement de ces grandes villes qui ne voulurent pas ou ne purent pas se former en communes , et où la présence continue d'officiers roys^^iç , a fait trop légèrement supposer l'absence de droits politiques ^. C'est \2^ troisièi;ne catégorie des villes de prançe, qui ont eu, qu'on me passe l'expression , de la personnalisé; je m'arrête à elle. Si l'histoire des communes et des cités municipales n'est pas toute l'histoire des origines du tiers-Ëtat, elle en est la partie héroïque; là sont les plus profondes racines de notre ordre social actuel; un
tat^ ad gnos ow^\9t jadicia villas fijusdem et septenœ ab antiquo dignoscuniurpertinere faciendG^, judicatum fuerit. (Charte dePhUippe-iuguste, 1181; Recueil des Ordonnances des rois de France, t Xt, p. 223.) — Voyc^ r^istoire du Berr^^, par Thaumas de la Thaumassière, liv. m , p. 137, etVo^yragft inti^lé: Recueil des antiquités et privilèges de la ville de Bourges et de plusieurs autres villes capitales du royaume, par Jean Chenu.
» Vçyez rHisloire et -antiquités de la ville et duché d'Orléans, païf François le Maire, 1645.
2 A Orléans, une commune fut instituée Ters l'année 1137 et presque aussitôt détruite. Cette destruction , opérée pi^r ^ouis le Jeu^e avec ua grand appareil de sévérité, Ût simplement rentrer la ville dans son ancien régime municipal, c Geterlter Aurellanensem regressus civitatero, « cùm ibideni comperisset, occasion^ commupise qKOruffidam stultori^ni •c insaniam contra regiam demoliçi majestatem compesçuit audacter,non « sine qubrum(!|am laesione. » Hist. Ludov. Vil, apud script, rér. gallic. et frapcic, t. XII, p. m.)
intérêt tout particulier de sympathie et de respect s'attache à la destinée de ces villes, qui ont vécu de leur propre vie, qui n'ont jamais perdu , ou ont saisi avec courage la direction de leurs affaires , qui , chacune à part , ont maintenu durant des siècles ces garanties populaires sur lesquelles repose aujourd'hui la loi fondamentale du pays.
L'histoire municipale du moyen âge peut donner de grandes leçons au temps présent; dans chaque ville im* portante , une série de mutations et de réformes organiques s'est opérée depuis le xn"" siècle; chacune a modifié, renouvelé , perdu , recouvré, défendu sa constitution. Il y a là en petit , sous mille aspects divers, des exemples de ce qui nous arrive en grand depuis un demi-siècle, de ce qui nous arrivera dans la carrière où nous sommes lancés désormais. Toutes les traditions de notre régime administratif sont nées dans les villes, elles y ont existé longtemps avant de passer dans l'État; les grandes villes, soit du midi, soit du nord , ont connu ce que c'est que travaux publics, soins des subsistances, répartition des impôts, rentes constituées, dette inscrite, comptabilité régulière , bien des siècles avant que le pouvoir central eût la moindre expérience de cela. Les municipes romains ont conservé , comme un dépôt , la pratique de l'administration civile; ils l'ont transmise, en la propageant, aux communes du moyen âge , et c'est à l'imitation des communes que le gouvernetnent des rois de France s'est mis à procéder, dans sa sphère , d'après les règles administratives, chose qu'il n'a faite que bien tard et d'une façon incomplète. L'ancienne royauté, incertaine de son principe, appuyée sur des traditions divergentes et inconciliables, ballottée, pour ainsi dire, entre l'idée féodale du domaine universel et l'idée impériale de la chose publique , ne put réussir à doter le pays de ce système d'administration, em-
brassant tous les intérêts sociaux, prévoyant, exact, scrupuleux, économe, que Napoléon qualifiait admirablement par répithète municipal^; la révolution seule en eut le pouvoir. Si la philosophie moderne a proclamé comme éternellement vrai le principe de la souveraineté nationale, la vie des municipalités a formé les vieilles générations politiques du tiers-État. L'égalité devant la loi, le gouvernement de la société par elle-même, l'intervention des citoyens dans toutes les affaires publiques, sont des règles que pratiquaient et maintenaient énergiquement les grandes communes ; nos institutions présentes se trouvent dans leur histoire , et peut-être aussi nos institutions à venir. La révolution de 1789 n'a pas créé de rien; la pensée de TÂssemblée constituante n'a pas élevé sans matériaux l'ordre social de nos jours; l'expérience des siècles., les souvenirs historiques, les traditions de liberté locale conservées isolément, sont venus, sous la sanction de l'idée philosophique des droits humains , se fondre dans le grand symbole de notre foi constitutionnelle , symbole dont la lettre peut varier, mais dont l'esprit est immuable.
Si Ton veut marquer d'où procède le principe mobile , progressif et en quelque sorte militant de la municipalité du moyen âge, il &ut remonter jusqu'aux temps romains, jusqu'à l'institution du défenseur. C'est par cette institution qu'au milieu du iv^' siècle un premier germé de démocratie s'est introduit dans le régime, tout aristocratique jusque-là , des municipes gallo-romains. Le défenseur élu, pour cinq ans d'abord, puis pour deux ans, par le suffrage universel des citoyens, fut une sorte de tribun du peuple
* Les rois de France D*ont Jamais rien eu d'adminlslratirni de munieipal... Ils ne se sont jamais montrés que de grands sei|$neurs que ruinaient leurs gens d'affaires. (Napoléon, ses opinions et jugements sur les hommes et sur les choses, 1. 1 , p. 10.) — En citant ces lignes, je n'adhère point au jugement absolu qu'elles énoncent.
avec tendance à la dictature K II avait mission de garantir les habitants de toutes les classes contre la tyrannie des fonctionnaires impériaux ; il surveiillait la conseryation des propriétés municipales, la répartition des charges publiques, l'exécution des lois, l'administration de la justice, le commerce des denrées de première nécessité; il était juge de paix, avocat des pauvres, et, sçlon une formule officielle , protecteur du peuple contre les abu$ du pou* voir e\ contre 1^ cherté des vivres \ C'est cette magistrature, d'abord purement civile , puis partagée par les évoques ^, puis envahie par eux avec l'assentiment populaire,
1 Quapropter prœceptionis nostrae tenore percepto, universarum civitatuoi quae suni i^ha^itantium frequentia celebreç , in t^œ potestaiîs arbitrio conslilutae, municipes honoralos plebeDAque, commoncas ut, aidhibtto traclatu alqueconsilio, sibi eligant defensorern. (Leonis et Majoriani noyella, in^er NqvçI. constitutipnefi iqapçratorum ius^iniai^o anterioruin, lib. IV, lit. V, apu(i Cod. Theod., éd. Ritter , t. VI, pars m, p. 153.) — €t viri judicio universitalis electi, auctoritatem luendœ in civitaCibus suis plçt>i8 açcipiant. (ibid.)
^, In defensorihus universarum provinciarumeril administrationis hœc forma... sciiiceî ut in p; imis parentis vicem piebi exliiheas; description nibus rusticos urbano^que non patiaria adfligi, ofnciaUum insolentiae et
judicum proçaciVali ocçurras.- In^rçdiendi, cuna voies, adjudicem
liberàm iiabeas facuitatem : ^uper exîgendi damna..! plus petentium ab his, quos liberorum loco tueri debes, exclùda^, neç pàtiaris quicquam , ultra dele^ationem solitam, ab bis exi^i. (Çlraliaui, Valentiniani et Tbeodosii const; Cod. Just. lib. i, lit. lv, l. 4.) — Defensores... plebem vel decurlones ab omni improborum însolentia et temeritate tueantur. (Va- Icntiuiani, Tbeodpsii et i^rcadii consV; Cod. Ji^t., lib. \y Wi. tv, \ 5.\ — Impies enim rêvera boni defensoris orûcium, si cives tuos nec legibus patiaris opprimi nec caritate consumi . (Gassiodori senatoris Formulae , apud Canciani Leg. antiq. ^.arbar-i 1. 1, p. 42.)
' 3 Nos aulem per constilutionem nostram higusmodi difflcuMates hominum resecantes... Disposuimus, si facultates pupilli vel adulli usquc ad quingentos solidos valeant, defensores civitatum una cum ejusdem civitatis religiosisslmo antislite,... tutores vel curatores creare. (Just. Inslit. dç Atlil. lut., lib. I, tit. XX, g 5.)~In clvilatibu^» in quibus pra&sidos presto non sunt, adeant litigatores defensorern civilatis et illç audiat causas. Si autem episcopum judiçare sibi maluerint, lioc quoque aeri jubemus. (Just. No vel. const. per Julianum de grœco translatée; const. Lxix , art. vu, p. 92 , éd. 167^)
qui deyîi^t 1^ fondement dç la puissance temporelle <^e l'épiscopat d^ns les yilles. L'invasion des barbares trouva dans chaque cité de la Gaule deux pouvoirs, celui 4e l'évêque et celui du défenseur, tantôt d*acco.rd , tantôt en coqçurreuc^; tQus les deux étaient électifs dans le sp^ns le plus large de ce niot; par eux te principe (le réleç^ipi^ doiuioait sur la curie héréditaire et tendait à eQt^aîqer toi^te ta constitution urbaine vers un changeaient de fprnfie et d'esprit. Là fut, je n'en doute pas, la souyc^ d'une série de révol^tions partielles , isolées , inconnues , par lesquelles fut préparée la graude révolutiop du xn® siècle, et s'accomplit gradqellement le passage de (a nauniçipalité du n^oiide ron^aiu à la nau^icipalité du moyçn âge [ 1^ se trouve , pour nous , le point de départ d,e toute vraie théorie de l'histoire des libertés mvm\cip.alçs.
Cette histoire, qui est celle des origines de la société moderne, fut s£^p.é^ à S£^base par le préjugé de haine coi^tre le droit romain dont on fit une sorte çle dogpp^e ô^rxis la deynière moitié du xvme siècle. On cherchait dçs précédents historiques à Tégalité civile , des ancêtres au tiers- État; on les vit où ils n'étaient pas, on ne les aperçut pas où ils étaient. Si les lois romaines impériales présentent d'énormes vices quant à la forme et aux conditions du pouvoir , pour le fond naême de la société nous leur devons tout ce que nous sommes. C'est la pratique de ce droit conservée sous la domination franke , et la renaissance de son étude , marchant de front avec le rajeunissement des constitutions municipales, qui sont, dans notre histoire , les deux grands anneaux de la chaîne par laquelle l'ancienne civilisation se lie à la. civilisation de nos jours. Au vuie siècle , dans la ville de Paris , un testament était rédigé selon le pur droit romain avec toutes les formules consacrées : a Ainsi je donne , ainsi je lègue , ainsi
ce je teste, ainsi vous, citoyens romains, rendez-en témoi- « gnage\... » A Paris, à Bourges, à Tours, à Angers, les formes dramatiques de Fancien droit romain s'observaient pour la validation d'un acte , par son insertion dans les registres municipaux ; on constituait un mandataire chargé de requérir cette insertion devant la curie assemblée, et le procès-verbal contenait un dialogue entre le défenseur et le postulant : « Vénérable défenseur, et vous tous, mem- « bres de la curie, je vous prie d'ordonner que les régis- « très publics me soient ouverts et de daigner entendre a ma requête; j'ai quelque chose à faire insérer en préa sence de vos louables personnes dans les livres munici- « paux. Le défenseur et la curie ont dit : Les registres « te sont ouverts, poursuis ce que tu désires qu'on enoc tende.... » La réponse du mandataire était suivie d'une réplique du défenseur; puis venait la lecture du mandat faite par le secrétaire de la curie, puis la lecture de l'acte, puis son inscription sur les registres, puis un remercîment du mandataire'. Dans la cité des Arvernes, déjà nommée
' Ita do, ita ligo, ita tester, iia vos mihi, Quiritis, tesUmonium per- Iiibelote ; citeri cileraeque proximi proximeRque exhaeredis mihi eslote ; proculquo habetote... (Testamentum Ermlnetrudis, circaann. 700, apud Bréquigny Diplomata, chart., epist., etc., t. I , p. 364.)
' Adstante vir laudabile Wilfredo defensore, vel cuncla curia Andecivitate, adsistantium Aganberlus dixil : Rogo te, laudabilis vir defensor, vosque officia publiea, ut mihi codicis publiais patere jubealis , et prosecutione mea audire dignimini, quiasub aliqua quae, apud laudabililale vestra, gestis cupio municipalibus allegare. Defensor et curia dixerunt : Patent libi codices, prosequere quœ optas audire. Aganl>erlus dixit.. (Allegatio donatioDis Harvichi, factagesUs municipalibus curiae Andegavensis , ann. 804, apud Martenne Amplissim. collection., 1. 1 , p. 58.) — Rogo te, venerabilis vir ille defensor, ut mihi codices publicos patere jubeatis... venerabilis vir ille defensor et ordo curiœ dixerunt : Codices publici te patefaciant; et ille amanuensis liane donationem accipiat vel recitetur. (Formuiae Sirmondi apud Ganciaui Leg. antiq. barbar, t. III, p. 435.) — Rogo te, vir laudabilis illi defensor, iili curator, illi magister mililum, vel reliquum]curia publiea, ulique oplicis publicis pa-
Clermont, des demandes en renouvellement de titres détruits par le pillage ou l'incendie présentaient cette curieuse formule : a Comme il est notoire que nous avons c< perdu nos titres par Thostilité des Franks.... » et la re-* quête était affichée dans le marché public et y restait durant trois jours , aux termes d'une loi des empereurs Honorius et Théodose*,
Romains et Franks, l'esprit de discipline civile et les instincts violents de la barbarie, voilà le double spectacle et le double sujet d'étude qu'offrent les hommes et les choses au commencement de notre histoire. C'est là ce qu'avant tout il faut décrire nettement, ce qu'il faut montrer sous toutes ses faces et avec toutes ses nuances, pour qu'une opinion définitive , une conviction universelle se forme à l'égard de nos origines sociales. Je voudrais qu'à l'aide de recherches nouvelles et plus approfondies, d'une analyse minutieuse des documents narratifs et des actes publics et privés, on pût suivre d'époque en époque, sous les deux dynasties frankes , la vie romaine et la vie barbare, distinctes sur le même sol, se mêlant et, pour ainsi dire, se pénétrant par degrés. Mais ici, la dissertation historique ne suffit plus, le récit doit s'y joindre, et sup-
tere jubeatis, quia habeo quidapud acta prosevcre debiam. Defensor, priDcipalis simul et omnis curia publica dixerunt... (Formulse Andega- Tenses, apud script rer. gallic. et francic, t. IV, p. 564. — Peto, opUme derensor, vosque laudabiles curialcs atque municipes, ut mihi codices pubUcos patere Jubeatis : quœdam enim ia manibus habeo, quse geslorum cupio allegalione roborari. Dercnsor et curialesdixerunt... (Marculfi Formul. lib. ii, apud script, rer. gallic. et francic , t. IV, p. 500.)
1 Ego ille, et coiijux mea illa, commanens orbe Arvernis, in pago illo in villa illa. Dum non estincognilum, qualiter cbartolas nostras perhostilitatem Francorum, in ipsa villa illa, manso nostro ubi visi sumusmanere, ibidem perdimus , et pelimus vel cognilum faciemus... quo ita et fKCimus istii principium Honorio et Theodosio consulibus, eorum ab hostio sancto illo Castro Claremunte per tridu um habendi vel custodivimus seu in mercato publico in quo ordo curiœ duxerunt... (Formulas veteres a Baluxio edits, apud Ganciani Leg. antiq. barbar., t. Ill, p. 464.)
250 CHAPITBE V.
pléer à oe qu'elle a, par sa natoFe , d'ailiîfiaâFe et d'incomplet. Je TUS tentor, pour le n* siècle, de faire saecéder au raisonnement sur les choses , la vue des ^oses elles-mêmes et de présenter en action 1» iioiiiiiies, les moeurs et les caractères.