‹ Récits des temps mérovingiensChapitre 3 sur 12 · SES · texte numérisé non relu

SES

PRERtiER RÊCît.

Les qaatre fils de Chloter 1er.— Letr carâ&tèrë. — Lëarà iliariâ|es.

— HisU^ de GalesWinthe.

A (}Uêlqtie8 lièuëâ de Soissôns, sur M bd^dâ d'tiné petite rivière, se trouvé le tillage de Bràiûe. C'était , au vi« sîôclcj une de ces immenses fermes oCi les roîâ des Franks tenaient leur cour , et qu'ilà préféraient aux plus belles villes de la Gaule. L'habitation royale n'avait rien de l'aspect militaire des châtieaux du moyen âge, c'était Uîi vaste bâtiment , entouré de portiqties d'arcbitecture romaine , quelquefois coiistruit en bois poli avec soin , et orné de sculptures qui né manquaient paâ d'élégance*. Autour du principal corps de logis se trouvaient disposés par ordre

^Ihera mole sua tabulata palaUa puisant...

Singula siiva favens œdiûcavil opus.

Allior inniUtur, quadrataque porUcus âmbit,

El sculpturata iusit in arle fabcr.

( Venantii Fortunati carmin., lib. il , cap. xt, t. I , p. 326 , éd. Luchi.)

les logements des officiers du palais y soit barbares , soit romains d'origine, et ceux des chefs de bande qui, selon la coutume germanique, s'étaient mis avec leurs guerriers dans la truste du roi , c'est-à-dire , sous un engagement spécial de vasselage et de fidélité \ D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes et femmes, toutes sortes de métiers , depuis Torfévrerie et la fabrique des armes jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur , depuis la broderie en soie et en or jusqu'à la plus grossière préparation de la laine et du lin.

La plupart de ces familles étaient gauloises , nées sur la portion du sol que le roi s'était adjugée comme part de conquête, ou transportées violemment de quelques villes voisines pour coloniser le domaine royal ; mais, si l'on en juge par la physionomie des noms propres, il y avait aussi parmi elles des Germains et d'autres barbares dont les pères étaient venus en Gaule, comme ouvriers ou gens de service , à la suite des bandes conquérantes. D'ailleurs , quelle que fût leur origine ou leur genre d'industrie, ces familles étaient placées au même rang, et désignées par le même nom , par celui de lites en langue tudesque , et en langue latine par celui de fiscalins j c'est-à-dire attachés au fisc^. Des bâtiments d'exploitatipn agricole , des haras , des étables, des bergeries et des granges , les masures des cultivateurs et les cabanes des serfs du domaine complétaient le village royal, qui ressemblait parfaitement, quoique sur une plus grande échelle, aux villages de l'an-

1 V. pactum legis Salicœ, apudâcript. rcr. gallic. et francic, t. IV, p. 459; et ibid., Marculf. Formul., p. 475.

> FIscalini, Li(t, Lidi, LazL Voyez le Becueil des historiens de la France et des Gaules, t. IV, passif», et plus haut, Considérations, cliap. Y, p. 482.

cienne Germanie. Dans le site même de ces résidences il y avait quelque chose qui rappelait le souvenir des paysages d'outre-Rhin ; la plupart d'entre elles se trouvaient sur la lisière et quelques-unes au centre des grandes forêts mutilées depuis par la civilisation, et dont nous admirons encore les restes.

Bralne fut le séjour favori de Chlother , le dernier des fils de Chlodowig, même après que la mort de ses trois frères lui eut donné la royauté dans toute Pétendue de la Gaule. C'était là qu'il faisait garder, au fond d'un appartement secret, les grands coffres à triple serrure qui contenaient ses richesses en or monnayé , en vases et en bijoux précieux; là aussi qu'il accomplissait les principaux actes de sa puissance royale. Il y convoquait en synode les évéques des villes gauloises, recevait les ambassadeiu*s des rois étrangers , et présidait les grandes assemblées de la nation franke, suivies de ces festins traditionnels pàrm la race teutonique, où des sangliers et des daims entiers étaient servis tout embrochés , et où des tonneaux défoncés occupaient les quatre coins de la salle*. Tant qu'il n'était pas appelé au loin par la guerre contre les Saxons^ les Bretons ou les Goths de la Septimanie , Chlother employait son temps à se promener d'un domaine à l'autre. II allait de Braine à Attigny , d'Attigny à Compiègne , de Compiègne à Verberie , consommant à tour de rôle , dans ses fermes royales , les provisions en nature qui s'y trouvaient rassemblées, se livrant, avec ses leudes de race franke, aux exercices de la chasse, de la pêche ou de la natation, et recrutant ses nombreuses maîtresses parmi

* Cùm ergo ille ad prandfum inviUitus venisset, conspicit, gcntili ri tu, ynsa pleiia cervisiae domi adsiare. Quod ille Biscilans quid sibi vasa in medio posita vellenl... (VilaS. Vedasli, apud script, rer. gallic. elfrancic. l. III , p. 373.)

les fiWes des fiscalins. Souvent, du rang de concubines, ces femmes passaient à celui d'épouses et de reines^ avec une singulière facilité.

Chlother, dont il n'est pas facile de compter et de classer lies mariages, épousa de cette manière une jeune fille de la plus basse naissance, appelée Ingonde, sans renoncer d'ailleurs à ses habitudes déréglées, qu'elle tolérait, comme femme et comme esclave, avec une extrême soumission. Il l'aimait beaucoup, et vivait avec elle en parfaite intelligence; un jour elle lui dit : c< Le roi mon sei-a gneur a fait de sa servante ce qu'il lui a plu , et m'a « appelée à son lit ; il mettrait le comble à ses bonnes a grâces en accueillant la requête de sa servante. J'ai une c( sœur nommée Aregonde et attachée à votre service ; a daignez lui procurer, je vous prie, un mari qui soit vail- « lant et qui ait du bien , afin que je n'éprouve pas d'hu- (( miliation à cause d'elle. » Cette demande, en piquant la curiosité du roi , éveilla son humeur libertine; il partit le jour même pour le domaine sur lequel habitait Aregonde, et où elle exerçait quelques-*uns des métiers alors dévolus aux femmes , comme le tissage et la teinture des étoffes. Chlother , trouvant qu'elle était pour le moins aussi belle que sa sœur, la prit avec lui, l'installa dans la chambre royale et lui donna le titre d'épouse. An bout de quelques jours, il revint auprès d'Ingonde, et lui dit, avec ce ton de bonhomie sournoise qui était l'un des traits de son caractère et du caractère germanique : « La grâce (S que ta douceur désirait de moi, j'ai songé à te l'accorc< der; j'ai cherché pour ta sœur un homme riche et sage, « et n'ai rien trouvé de mieux que moi-même. Apprends « donc que j'ai fait d'elle mon épouse, ce qui , je pense , « ne te déplaira pas. » — « Que mon seigneur, » répondit Ingonde , sans paraître émue, et sans se départir an*

cunement de son esprit de patience et d'abnégation conjugale, c( que mon seignetfr fasse ce qiiî hiî semble à propos^ a pourvu seulement que sa servante ne perde rien de ses «bonnes grâces*. «

En l'année 561, après une expédition contre Tun de ses mi fils, dont il punit la révolte en le faisant brûler avec sa femme et ses enfants, Chlother, dans un calme parfait tfesprit et de conscience, revînt à sa maison de Braine. Là, il fit ses préparatifs pour la grande chasse d'automne, qui était chez les Franks une espèce de solennité. Suivi d'une foule d'hommes , de chevaux et de chiens, le roi se rendit à la forêt de Cuise, dont celle de Compîègne, dans son état actuel, n'est qu'un riiince et dernier débris. Au milieu de cet exercice violent, qui ne convenait plus à son âge, il fut pris de la fièvre, et, s'étaiïtTait transporter sur son domaine le plus voisin, il y tnourut après cinquante ans de règne ^. Ses quatre fils, Harîbert, Gonihramn, Hilperik et Sighebert, suivirent son convoi jusqu'à Soissons , chantant des psaumes et portant à la main des flambeaux de cire.

A peine les funérailles étaient-elles achevées , que le troisième des quatre frères, Hîlperîk, partit en grande hâte pour Braine , et força les gardiens de ce domaine royal à lui remettre les clefe du trésor. Maître de toutes les richesses que son père avait accumulées, il commença

> TraetsTi mereedem iUam imfilere, quam me tua duleeâo expetiit. Et requirens yirum divitem atque sapientem, quem tuae sorori deberem adjtingere, nihil metios Quam merpsum in\eni. Itaquc noverîs quia eam conjugem aeeepi, quod tibt dispiicere non credo. At illa : Quod bonum» iiiquit, videtur in ottulis domini mei faciat : tantum anciila tua cum gralia régis vivat, t^reg. Turon. Hist. Franc , Hb. it, apud scrii)!. rer. gallic. et francic, t. Il , p. 905.)

^ Dxin regrcssus, quinquagesimo primo regni sui anno, du m in Colla 8ilva venalionem exerceret, a febre corripitur , et exinde Compendiuin \illam rediit. (Ibid., p. SU.)

S61. par en distribuer une partie aux chefs de bande et aux guemers qui avaient leurs logements y soit à Braine , soit dans le voisinage. Tous lui jurèrent fidélité * en plaçant leurs mains entre les siennes , le saluèrent par acclamation du titre de Koning , et promirent de le suivre partout où il les conduirait^. Alors ^ se mettant à leur tôte , il marcha droit sur Paris, ancien séjour de Chlodowig I'*", et plus tard capitale du royaume de son fils aîné Hildebert.

Peut-être Hilperik attachait-il quelque idée de prééminence à la possession d'une ville habitée jadis par le conquérant de la Gaule; peut-être n'avait-il d'autre envie que celle de s'approprier le palais impérial, dont les bâtiments et les jardins couvraient , sur une vaste étendue , la rive gauche de la Seine''. Cette supposition n'a rien d'improbable , car les vues ambitieuses des rois fi*anks n'allaient guère au delà de la perspective d'un gain immédiat et personnel; et d'ailleurs, tout en conservant une forte * teinte de la barbarie germanique , des passions effrénées et une âme impitoyable, Hilperik avait pris quelques-uns des goûts de la civilisation romaine. II aimait à bâtir, se plaisait aux spectacles donnés dans des cirques de bois , et par-dessus tout, avait la prétention d'être grammairien, théologien et poëte. Ses vers latins, où les règles du mètre et de la prosodie étaient rarement observées, trouvaient des admirateurs parmi les nobles Gaulois qui applaudissaient en tremblant, et s'écriaient que l'illustre fils

* GhiipericuB vero, post palris funera, thesauros, qui in villa Brinnaeo erant coDgregati, accepit, et ad Francos utiliores petiit, ipsosque muneribus moilltOB sibi subdidit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. it, apud script, rer. gallic. et francic., t. II , p. 2U.)

* Koning signine roi, dans le dialecte des Franks; voyez Lettres sur mistoire de France, lettre ix.

3 Et mox Parisius ingreditur, s^cdemqoe ChildeberU régis occupât. (Greg. Turon., loc. sup. cil.)

des Sicambres remportait en beau langage sur les enfants soi. de RomuluS; et que le fleuve du Wahal en remontrait au Tibre'.

Hilperik entra à Paris sans aucune opposition y et logea ses guerriers dans les tours qui défendaient les ponts de la ville, alors environnée par la Seine. Mais, à la nouvelle de ce coup de main , les trois autres frères se réunirent contre celui qui voulait se faire à lui-même sa part de l'héritage paternel, et marchèrent sur Paris à grandes journées , avec des forces supérieures ^. Hilperik n'osa leur tenir tête, et , renonçant à son entreprise, il se soumit aux chances d'un partage fait à gré à gré. Ce partage de la Gaule entière et d'une portion considérable de la Germanie s'exécuta par un tirage au sort , comme celui qui avait eu lieu, un demi-siècle auparavant, entre les fils de Chlodowig. Il y eut quatre lots, correspondant, avec quelques variations , aux quatre parts de territoire ^ désignées par les noms de royaume de Paris, royaume d'Orléans, Neustrie et Austrasie.

Haribert obtint dans le tirage la part de son oncle Hildebert, c'est-à-dire le royaume auquel Paris donnait son nom, et qui, s'étendant du nord au sud, tout en longueur, comprenait Senlis, Melun, Chartres, Tours, Poitiers, Saintes, Bordeaux et les villes des Pyrénées.

> Admirande mihi nimium rex , c^jus opime

Prœlia robur agit, carmina lima polit.

( Venantii ForluDaU carmin-, lib. ix, p. 580.)

— Cum sis progenitus clara de gente Sycamber, Florel in eloquio lingua latina tuo.

(Ibid., p. 560.)

— Confecitque duos libros, quasi sedulium meditatus , quorum vereiculi débiles nuilis pedibus subsistere possunl. (Grog. Turon. Hist. Franc, lili. ▼!, »pud script, rer. gallie. et francic, t. Il, p. 291.)

' Sed non diu hoc ei lieuit possidere, nam conjuneti fralres rjus cum exiiide repulere. ( Ibid., lib. iv, p. âU.)

561. Gonthramm eut pour lot, avec ie royaume d'Orléans, part de son oncle Chlodomir, tout le territoire desBurgondes, depuis la Saône et les Vosges, jusqu'aux Alpes et à la mer de Provence. La part de HHperik fut celle de son père , le royaume de Soîssons, que les Franks aj^laieat Neoster-rike ou royaume d'Occident , et qui avait pour limites , au nord , TËscaut , et au sud , le cours de la Loire. Enfin le royaume d'Orient, ou VOster-rike^ échut à Sighebert, qui réunit dans son partage l'Auvergne, tout le nord-est de la Gaule , et la Germanie jusqu'aux frontières des Saxons et des Slaves *• Il semble , au reste , que les villes aient été comptées une à une, et que leur nombre seul ait servi de base pour la fixation de ces quatre lots ; car, indépendamment de la bizarrerie d'une pareille division territoriale, on trouve encore une foule d'enclaves dont il est impossible de se rendre compte. Rouen et Nantes sont du royaume de Hilperik, et Avranches du royaume de Haribert ; ce dernier possède Marseille, Arles est à Gonthramn et Avignon à Sighebert. Enfin Soissons, capitale de la Neustrie, seU^ouve, pour ainsi dire, bloquée entre quatre villes, Senlis et Meaux , Laon et Reims, qui appartiennent aux deux royaumes de Paris et d'Austrasie.

Après que le sort eut assigné aux quatre frères leur part de villes et de domaines, chacun d'eux jura, sur les reliques des saints, de se contenter de son propre lot, et de ne rien envahir au delà, soit par force, soit par ruse.

1 Et sic inter se hi quatuor... divisionem legitimam faciunt, deditque sors Ghariberto regnum GhildeberU , sedemque habere Parisius ; Guntchramno vero regnum Ghlodomeris, ac tenere sedem Aurelianenaem ; Cbilperico Tero regnum Ghiolacharii patris ejuscaihedramque SucBsiones habere. Sigiberio quoque regnum Theuderici aedemque habere Bcmorum. (Greg. Turon. Hisl. Franc., lib. iy, apud script rer. gAlUc et firancic

t. II, p. 314.)

Ce serment ne tarda pas à être violé; Hilperik, profitant w de Tabsence de son frère Sighebert , qui guerroyait en ^ Germanie , attaqua Reims à l*improviste , et s'empara de cette ville , ainsi que de plusieurs autres également à sa portée. Mais il ne jouit pas longtemps de cette conquête; Sighebert revint victorieux de sa campagne d'outre-Rhin, reprit ses villes une à une , et, poursuivant son frère jusque sous les murs de Soissons , le défit dans une bataille, et entra de force dans la capitale de la Neustrie. Sni- . 564 vant le caractère des barbares, dont la fougue est violente, ^ mais de peu de durée, ils se réconcilièrent en faisant de ^^' nouveau le serment de ne rien entreprendre l'un contre l'autre. Tous deux étaient d'un naturel turbulent, batailleur et vindicatif; Haribert et Gonthramn , moins jeunes et moins passionnés , avaient du goût pour la paix et le repos. Au lieu de l'air rude et guerrier de ses ancêtres , le roi Haribert affectait de prendre la contenance calme et un peu lourde des magistrats qui, dans les villes gauloises, rendaient la justice d'après les lois romaines. Il avait même la prétention d'être savant en jurisprudence, et aucun genre de flatterie ne lui était plus agréable que l'éloge de son habileté comme juge dans les causes embrouillées, et de la facilité avec laquelle, quoique Germain d'origine et de langage, il s'exprimait étdis^ courait en latine Chez le roi Gonthramn, par un singulier contraste, des manières habituellement douces et presque sacerdotales s'alliaient à des accès de fureur su-

> Si veniant aliquae variato murmure causée ,

Pondéra mox legum régis ab ore fluunt.

Qaamvis conf usas référant certamina voces ,

Nodosœ lilis solvere fila potes.

Qualis es in propria docto sermoneloquela,

Qui nos Bomanos vincis in eloquio.

( Venantii Fortunati Carmin., lib. iv, p. 560.)

564 bite, dignes des forêts de la Germanie. Une fois, pour un ^ cor de chasse qu'il avait perdu , il fit mettre plusieurs ^^^ hommes libres à la torture ; une autre fois , il ordonna la mort d'un noble Frank , soupçonné d'avoir tué un buffle sur le domaine royal. Dans ses heures de sang-froid, il avait un certain sentiment de Tordre et de la règle, qui se manifestait surtout par un zèle religieux et par sa soumission aux évéques , qui alors étaient la règle vivante. Au contraire, le roi Hilperik, sorte d'esprit fort à demi sauvage, n'écoutait que sa propre fantaisie, même lorequ'il s'agissait du dogme et de la foi catholique. L'autorité du clergé lui semblait insupportable, et l'un de ses grands plaisirs était de casser les testaments faits au profit d'une église ou d'un monastère. Le caractère et la conduite des évéques étaient le principal texte de ses plaisanteries et de ses propos de table ; il qualifiait l'un d'écervelé, l'autre d'insolent, celui-ci de bavard, cet autre de luxurieux. Les grands biens dont jouissait l'Église, et qui allaient toujours croissant , l'influence des évéques dans les villes , où, depuis le r^gne des barbares, ils possédaient la plupart des prérogatives de l'ancienne magistrature municipale, toutes ces richesses et cette puissance qu'il enviait, sans apercevoir aucun moyen de les faire venir à lui, excitaient vivement sa jalousie. Les plaintes qu'il proférait dans son dépit ne manquaient pas de bon sens , et souvent on l'entendait répéter : « Voilà que notre fisc est a appauvri ! voilà que nos biens s'en vont aux églises ! a Personne ne règne , en vérité , si ce n'est les évéques « des villes ^D Du reste, les fils de Chlolher P% à l'exception de Sighe-

* Ecce pauper remansit flscus noater, eccc diviUœ Dostrsead ecclesias sunt iranslatae : nulli peiiitus, nisi soU episcopi régnant : periit honor noster, et translatus est ad episcopos civitatum. (Greg. Turon. Hist. Franc, Ub. vi, apud script, rer. gaUic. etfrancie., t. II, p. 89i.)

bert qui était le plus jeune , avaient tous à un très-haut 564 degré le vice de rincontinence, ne se contentant presque ^ jamais d'une seule femme, quittant sans le moindre scru- ^^' pule celle qu'ils venaient d'épouser, et la reprenant ensuite, selon le caprice du moment. Le pieux Gonthramn changea d'épouse à peu près autant de fois que ses deux frères, et, comme eux, il eut des concubines, dont Tune, appelée Vénérande, était la fille d'un Gaulois attaché au isc. Le roi Haribert prit en même temps pour maîtresises deux sœurs d'une grande beauté , qui étaient au nombre des suivantes de sa femme Ingoberghe. L'une s'appelait Markowefe et portait l'habit de religieuse, l'autre avait nom Meroflede; elles étaient filles d'un ouvrier en laine, barbare d'origine, et lite du domaine royal *.

Ingoberghe, jalouse de l'amour que son mari avait pour ces deux femmes, fit tout ce qu'elle put pout l'en détourner, et n'y réussit pas. N'osant cependant maltraiter ses rivales, ni les chasser, elle imagina une sorte de stratagème qu'elle croyait propre à dégoûter le roi d'une liaison indigne de lui. Elle fit venir le père des deux jeunes filles, et lui donna des laines à carder dans la cour du palais. Pendant que cet homme était à l'ouvrage , travaillant de son mieux pour montrer du zèle, la reine, qui se tenait à une fenêtre , appela son mari : a Venez , lui dît-elle , venez ici voir quelque chose de nouveau. » Le roi vint, regarda de tous ses yeux, et ne voyant rien qu'un cardeur de laine , il se mit en colère ,. trouvant la plaisanterie fort mauvaise ^. L'explication qui suivit entre

1 Habebat tune temporis Ingoberga in servitium Buum duas puellas pauperis cujusdam fllias, quarum prima vocabatur Marcovefa religiosam vestem habens, alia vero Merofledis; in quarum amore rex valde detinebalup : eranl enim, ut diximus, arliOcis lana/ii flliœ.CGreg, Turon. Hist. Franc, Ub. iv, apud script, rer. gallic. et francic., t. II, p. 215)

3 Quo opeiante, vocavit regem. llle aulem sperans aiiquid novi videre,

564 les deux époux fut violente , et produisît un effet tout à contraire à celui qu'en attendait Ingoberghe ; ce fut elle que le roi répudia pour épouser Meroflede,

Bientôt y trouvant qu'une seule femme légitime ne lui suffisait pas y Haribert donna solennellement le titre d'épouse et de reine à une fille nommée Theodehilde, dont le père était gardeur de troupeaux. Quelques années après, Meroflede mourut, et le roi se hâta d'épouser sa sœur Markowefe. Il se trouva ainsi , d'après les lois de l'Église 9 coupable d'un double sacrilège, comme bigame, et comme mari d'une femme qui avait reçu le voile de religieuse» Sommé de rompre son second mariage par saint Germain , évéque de Paris , il refusa obstinément , et fut excommunié. Mais le temps n'était pas venu où TËglise devait faire plier sous sa discipline l'orgueil brutal des héritiers de la conquête; Haribert ne s'émut point d'une pareille sentence, et garda près de lui ses deux femmes * . Entre tous les fils de Chlother, Hilperik est celui auquel les récits contemporains attribuent le plus grand nombre de reines , c'est-à-dire de femmes épousées d'après la loi des Franks, par l'anneau et par le denier. L'une de ces reines, Âudowere, avait à son service une jeune fille nommée Fredegonde « d'origine franke , et d'une beauté si remarquable que le roi , dès qu'il l'eut vue , se prit d'amour pour elle* Cet amour, quelque flatteur qu'il fût , n'était pas sans danger pour une servante que sa situation mettait à la merci de la jalousie et de la vengeance de sa maîtresse. Mais Fredegonde ne s'en effraya point; aussi rusée qu'ambitieuse, elle entreprit d'amener, sans se compromettre , des motifs légaux de séparation entre le roi et

adspicit hune eminus lanas regias componentem .* quod videns corn motus in ira, reliquit Ingobergam. (tireg. Turon. Uiat. Franc, lib. iy, apud script, rer.gallic. et rrancic, t. II, p. a<5. ) ' Ibid., p. 215 et seq.

la reine Audowere. Si l'on en croit une tradition qui avait m* cours moins d'un siècle après , elle y réussit, grâce à la connivence d'un évéque et à la simplicité de la reine. Hilperik venait de se joindre à son frère Sighebert^ pour marcher au delà du Rhin contre les peuples de la Confédération Saxonne; il avait laissé Audowere enceinte de plusieurs mois. Avant qu'il fût de retour, la reine accoucha d'une fille, et* ne sachant si elle devait la faire baptiser en l'absence de son mari , elle consulta Fredegonde, qui , parfaitement habile à dissimuler, ne lui inspirait ni soupçon ni défiance : « Madame , répondit la suivante , « lorsque le roi mon seigneur reviendra victorieux , pource rait-il voir sa fille avec plaisir, si elle n'était pas baptia sée * ?» La reine prit ce conseil en bonne part, et Fredegonde se mit à préparer sourdement, à force d'intrigues, le piège qu'elle voulait lui dresser.

Quand le jour du baptême fut venu , à l'heure indiquée pour la cérémonie , le baptistère était orné de tentures et de guirlandes; l'évéque, en habits pontificaux, était présent; mais la marraine, noble dame franke, n'arrivait pas., et on l'attendit en vain. La reine, surprise de ce contre-tempS) ne savait que résoudre, quand Fredegonde, qui se tenait près d'elle , lui dit : a Qu'y a-t-il besoin de « s'inquiéter d'une marraine? aucune dame ne vous vaut a pour tenir votre fille sur les fonts ; si vous m'en croyez, a tenez-la vous-même ^. » L'évéque , probablement gagné d'avance, accomplit les rites du baptême, et la reine se retira sans comprendre de quelle conséquence était pour elle l'acte religieux qu'elle venait de faire.

< Domina mea, ecce dominus rex vicior revertitur, quomodo polest flUam Buam gratanter recipere non baptisatam? (Gesla reg. Francor., apud script, rer gailic. et fraucic, t Ht p. 561.)

' Numquid Bîmilem lui invenire poterimus, quae eam suscipiat ? modo tumeUpBa suBcipe eam. ( Ibid.)

S64 Au retour du roi Hilperik, toutes les jeunes filles du **•• domaine royal allèrent à sa rencontre , portant des fleurs et chantant des vers à sa louange. Fredegonde, en l'abordant y lui dit : a Dieu soit loué de ce que le roi notre seia gneur a remporté la victoire sur ses ennemis , et de ce a qu'une fille lui est née ! Mais avec qui mon seigneur a couchera-t-il cette nuit; car la reine, ma maîtresse, est « aujourd'hui ta commère, et marraine de ta fille Hildesa winde? — Eh bien ! répondit le roi d*un ton jovial, si je ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi *• » Sous le portique du palais , Hilperik trouva sa femme Audov^ere tenant entre ses bras son enfant , qu'elle vint lui présenter avec une joie mêlée d'orgueil; mais le roi, affectant un air de regret , lui dit : ce Femme , dans ta sim- « plicité d'esprit , tu as fait une chose criminelle; désora mais tu ne peux plus être mon épouse ^. » En rigide observateur des lois ecclésiastiques, le roi punit par l'exil révéque qui avait baptisé sa fille, et il engagea Audow^ere à se séparer de lui sur-le-champ, et à prendre, comme veuve, le voile de religieuse. Pour la consoler, il lui donna plusieurs domaines d'une valeur considérable; elle se résigna et fit choix d'un monastère situé dans la ville du Mans. Hilperik épousa Fredegonde, et ce fut au bruit des fêles de ce mariage que la reine répudiée partit pour sa retraite, où , quinze ans plus tard, elle fut mise à mort par les ordres de son ancienne servante '.

1 Cum qua dominus meus rex dormiet hac nocte ? quia domina mea regina commalcr tua est de fllia tua ChUdesinde. El ille ail : Si cum illa dormire nequeo, dormiam tecum. ( Gest. reg. Francor., apud script, rer. gallic. elfrancic, t II , p- 561.)

» Neraadam rem fecisti per simpllcitatem tuam : jam enim oonjui mea esse non poteris amplius. ( Ibid.)

' Rogavitque eam sacro velamine induere cum ipsa fllia sua, deditquc ei prœdia mulla el villas-, episcopum vero qui earabapUsavil, exilio con-

Pendant que les trois fils aînés de Clother vivaient ainsi sei dans la débauche , et se mariaient à des femmes de ser- ^ Vice, Sighebert, le plus jeune, loin de suivre leur exemple, en conçut de la honte et du dégoût. Il résolut de n'avoir qu'une seule épouse, et d'en prendre une qui fût de race royale*. Âthanaghild , roi des Goths établis en Espagne, avait deux filles en âge d'être mariées, et dont la cadette, nommée Brunehilde, était fort admirée pour sa beauté; ce fut sur elle que s'arrêta le choix de Sighebert. Une ambassade nombreuse partit de Metz , avec de riches présents , pour aller à Tolède faire au roi des Goths la demande de sa main. Le chef de cette ambassade, Gog, ou plus correctement Godeghisel , maire du palais d'Âustrasie, homme habile en toutes sortes de négociations, eut un plein succès dans celle-ci, et amena d'Espagne la fiancée du roi Sighebert. Partout où passa Brunehilde, dans son long voyage vers le nord, elle se fit remarquer, selon \e témoignage d'un contemporain , par la grâce de ses manières, les charmes de sa figure, la prudence et l'agrément de ses discours^. Sighebert l'aima, et, toute sa vie, conserva pour elle un attachement passionné.

Ce fut en l'année 566 que la cérémonie des noces eut se lieu, avec un grand appareil , dans la ville royale de Metz. Tous les seigneurs du royaume d'Âustrasie étaient invités par le roi à prendre part aux fêtes de ce jour. On vit arriver à Metz , avec leur suite d'hommes et de chevaux , les

demnavit, Fredegundem vero copulavit sibiad regiDam. (Gest. reg. Francor., apud scripl. rer. gailic. et (rancic, t. II , p. 561.)

* Porro Sigibertus rei, cùm videretquod fratresejus indignas sibimel uxores acciperent, et per vilitalem 8uam eliam anciliaâ in malriinonium sociarent... (Greg.Turon. Hist. Franc, lib. iv, apud script, rer. gailic. et francic, t. II, p. 246.)

3 Erat enim puella elegana opère, veniista adspectu, honesla niorii)U8 atque décora, prudens consilio et bianda conloquio. ( Ibid.)

566. comtes des villes et les gouverneurs des provinces ^ptentrionales de la Gaule, les chefs patriarcaux des vieilles tribus fi ankes demeurées au delà du Rhin , et les ducs des Alamans, des Baïwares et des Thorins ou Thuringiens *. Dans cette bizan^e assemblée, la civilisation et la barbarie s'offraient côte à côte à différents degrés. Il y avait des nobles gaulois , polis et insinuants , des nobles franks, orgueilleux et brusques, et de vrais sauvages , tout habillés de fourrures , aussi rudes de manières que d'aspect. Le festin nuptial fut splendide et animé par la joie; les tables étaient couvertes de plats d'or et d'argent ciselés, fruit des pillages de la conquête ; le vin et la bière coulaient sans interruption dans des coupes ornées de pierreries, ou dans les cornes de bui&e dont les Germains se servaieni pour boire ^. On entendait retentir, dans les vastes salles du palais , les santés et les défis que se portaient les buveurs , des acclamations, des éclats de rire , tout le bruit de la gaieté tudesque. Aux plaisirs du banquet nuptial succéda un genre de divertissement beaucoup plus raffiné , et de nature à n'être goûté que du très-petit nombre des convives.

Il y avait alors à la cour du roi .d'Austrasie un Italien , Yenantius Honorius Clemcntianus Fortunatus, qui voyageait en Gaule , accueilli partout avec une grande distinction. C'était un homme d'un esprit superficiel mais agréable , et qui apportait de son pays quelques restes de cette élégance romaine , déjà presque effacée au delà des Alpes. Recommandé au roi Sighebert par ceux des évéques et

* Ulo vero, congregaUs genioribiu Beeum, pneparaUs epulis, cum immenea loetitia atque jocundilate eam accipil uxorem. { Greg. Turon. Bial. Franc, lib. it, apud script, rer. gallic et francic, t. H , p. 246.)

^ Rex enim cùrn in ter praiidendum quoddam vas lapidcum vitrei «oloris auro gemmisque mirabiliter ornatum juberet offerri plénum inero. ( Vitu S. FridoUni, apud script, rer. gallic. et rrancic, t. lU , p. 388.)

PREMIER RÉCiT. 167

des comtes d'Austrasie qui aimaienl; encore et qui regrettaient l'ancienne politesse ^ Fortunatus obtint , à la cour semi-barbare de Metz , une généreuse hospitalité. Les intendants du fisc royal avaient ordre de lui fournir un logement, des vivres et des chevaux ^ Pour témoigna sa gratitude, il s'était fait le poëte de la cour; il adressait au roi et aux seigneurs des pièces de vers latins , qui , si elles n'étaient pas toujours parfaitement comprises, étaient bien reçues et bien payées^ Les fêtes du mariage ne pou^ vaientse passer d'un épithalame; Yenantius Fortunatus en composa un dans le goût classique, et il le récita devant Tétrange auditoire qui se pressait autour de lui, avec le même sérieux que s'il eût fait une lecture publique à Rome sur la place de Trajau ^.

Dans cette pièce qui n'a d'autre mérite que celui d'être un des derniers et pâles reflets du bel esprit romain, les deux personnages obligés de tout épithalame , Vénus et l'Amour, paraissent avec leur attirail de flèches , de flambeaux et de roses* L'Amour tire une flèche droit au cœiH* du roi Sighebert, et va conter à sa mère ce grand triomphe : a Ma mère, dit-il , j'ai terminé le combat ! » Alors la déesse et son fils volent à travers les airs jusqu'à la cité de Metz, entrent dans le palais , et vont orner de fleurs la chambre nuptiale» Là , une dispute s'engage entre eux sur le mérite des deux époux; l'Amour tient pour Sighebert,

Te mihi conatitnit rex Stgibertus opem, Tutior ut graderer tecum eomitando viator , Atque pararetur hiacequus, indecibus.

(Venanlii Fortunati carmen ad Sigoaldum , apud script, rer. gallic et fraDcic, t. il, p. 5i8.)

Vix modo tam nilido pomposa poemala cuUu Audit Trajaiio Roma verenda foro.

[Venanlii Fortunuli carmina, ibid., p. 487.)

886. qu'il appelle un nouvel Achille ; mais Vénus préfère Brunehilde, dont elle fait ainsi le portrait :

a viei^e que j'admire et qu'adorera ton époux y Brua nehilde, plus brillante, plus radieuse que la lampe éthéa rée , le feu des pierreries cède à Téclat de ton visage ; tu a es une autre Vénus , et ta dot est Tempirë de la beauté ! a Parmi les Néréides qui nagent dans les mers d'Hibérie , a aux sources de l'Océan , aucune ne peut se dire ton a égaler aucune Napée n'est plus belle, et les Nymphes a des fleuves s'inclinent devant toi ! La blancheur du lait « et le rouge le plus vif sont les couleurs de ton teint ; les a lis môles aux roses, lapourpi'e tissue avec l'or, n'ofirent « rien qui lui soit comparable , et se retirent du combat, a Le saphir, le diamant, le cristal , Témeraude et le jaspe a sont vaincus ; l'Espagne a mis au monde une perle nou- «velle'.»

Ces lieux communs mythologiques et ce cliquetis de mots sonores , mais à peu près vides de sens , plurent au roi Sighebert et à ceux des seigneurs franks qui , comme lui, comprenaient quelque peu la poésie latine. A vrai dire , il n'y avait , chez les principaux chefs barbares , aucun parti pris contre la civilisation ; tout ce qu'ils étaient capables d'en recevoir, ils le laissaient volontiers venir à eux ; mais ce vernis de politesse rencontrait un tel fond d'habitudes sauvages , des mœurs si violentes , et des caractères si indisciplinables , qu'il ne pouvait pénétrer bien avant. D'ailleurs , après ces hauts personnages , les seuls à qui la vanité ou l'instinct aristocratique fit chercher la

< O virgo miranda mihi, placitura jugaU ,

Glarior stherea , Brunechildig, lampade fuigens , Lumina gemmarum superasti lumine vultus...

Saphirus, alba adamas, crystalla, smaragdus, iaspis, Gedanl cuucta ; novam genuit Higpania gemmam !

( VetiaDUi Fortuiiali carm., lib. it, p. 558.)

compagnie et copier les manières des anciens nobles du 566. pays , venait la foule des guerriers franks , pour lesquels tout homme sachant lire, à moins qu'il n'eût fait ses preuves devant eux , était suspect de lâcheté. Sur le moindre prétexte de guerre, ils recommençaient à piller la Gaule comme au temps de la première invasion; ils enlevaient, pour les faire fondre, les vases précieux des églises, et cherchaient de l'or jusque dans les tombeaux. En temps de paix , leur principale occupation était de machiner des ruses pour exproprier leurs voisins de race gauloise , et d'aller sur les grands chemins attaquer, à coups de lance ou d'épée , ceux dont ils voulaient se venger. Les plus pacifiques passaient le jour à fourbir leurs armes , à chasser ou à s'enivrer. En leur donnant à boire , on obtenait tout d'eux, jusqu'à la promesse de protéger de leur crédit , auin*ès du roi , tel ou tel caadidat pour un évéché devenu vacant.

- Harcelés continuellement. par de pareils hôtes, toujours inquiets pour leurs biens ou pour leur personne, les membres des riches familles indigènes perdaient le repos d'esprit sans lequel l'étude et les arts périssent; ou bien , entraînés eux-mêmes par l'exemple , par un certain inslincl d'indépendance brutale que la civilisation ne peut effacer du cœur de l'homme , ils se jetaient dans la vie barbare , méprisaient tout , hors la force physique , et devenaient querelleurs et turbulents. Comme les guerriers franks , ils allaient de nuit assaillir leurs ennemis dans leurs maisons ou sur les routes , et ils ne sortaient jamais sans porter sur eux le poignard germanique appelé skramasax , couteau de sûreté. Voilà comment , dans l'espace d'un siècle et demi, toute culture intellectuelle, toute élégance des mœurs disparut de la Gaule , par la seule force des choses , sans que ce déplorable changement fût l'ouvrage d'une

566. volonté malveillante et d'une hostilité systématique contre la civilisation romaine *•

Le mariage de Sighebert ^ ses pompes , et surtout Téclat que lui prêtait le rang de la nouvelle épouse , firent , selon les chroniques du temps > une vive impression sur l'esprit du roi Hilperik. Au milieu de ses concubines et des femmes qu'il avait épousées à la manière des anciens chefs germains, sans beaucoup de cérémonie, il lui sembla qu'il menait une vie moins noble , moins royale que celle de son jeune frère. Il résolut de prendre, comme lui, une épouse de haute naissance ; et, pour Timiter en tout point, il fit partir une ambassade , chargée d'aller demander au roi des Goths la main de Galeswinthe', sa fille ainée. Mais cette demande rencontra des obstacles qui ne s'étaient pas présentés pour les envoyés de Sighebert. Le bruit des débauches du roi de Neustrie avait pénéU*é Jusqu'en Espagne; les Goths, plus civilisés que les Franks, et surtout plus soumis à la discipline de l'Évangile , disaient hautement que le roi Hilperik menait la vie d'un païen. De son côté, la fille ainée d'Athanaghild, naturellement timide et d'un caractère doux et triste , tremblait à l'idée d'aller si loin , et d'appartenir à un pareil homme. Sa mère Goïsv^inthe, qui l'aimait tendrement, partageait sa répugnance , ses craintes et ses pressentiments de malheur; le roi était indécis et différait de jour en jour sa réponse définitive» Enfin, pressé par les ambassadeurs, il refusa de rien conclure avec eux , si leur roi ne s'engageait par

* V. Greg. Turon. Hist. Frane., lib. i?, apud script, rer, gallic. ei franctc, t If, p. 927, de Andarchio et Urso. — Ibid., lib. ix, p. 342, de Sichario et Chramnftindo. ^ Ibid., lib. iv, p. SIO, de Gautino epUcopo , et Catone presbytero.

3 J'adopte, pour Torthographe de ce nom» la forme propre au dialecte gothique ; mile qui répond au dialecte des Franks est Galeswinde ou • GaU44win44.

seraient à congédier toutes ses femmes, et à vivre selon 5«6 la loi de Dieu avec sa nouvelle épouse. Des courriers partirent pour la Gaule, et revinrent apportant de la part du roi Hilperik une promesse formelle d'abandonner tout ce qu41 avait de reines et de conciibines, pourvu qu'il obttnt une femme digne de lui et fille d'un roi*.

Une double alliance avec les rois des Franks, ses voisins et ses ennemis naturels , oiFrait tant d'avantages politiques au roi Athanaghild^ qu'il n'hésita plus , et, sur cette assurance f passa aux articles du traité de mariage. De ce moment, toute la discussion roula, d'un c6té , sur la dot qu'apporterait la future épouse, de Tautre , sur le douaire qu'elle recevrait de son mari , après la première nuit des noces , comme présent du lendemain. En effet , suivant une coutume observée chez tous les peuples d'origine germaine , il fallait qu'au réveil de la mariée , l'époux lui fit un don quelconque pour prix de sa virginité. Ce présent variait beaucoup de nature et de valeur : tantôt c'était une somme d'argent ou quelque meuble précieux , tantôt des attelages de bœufs ou de chevaux, du bétail , des maisons ou des terres; mais quel que fût l'objet de cette donation, il n'y avait qu'un seul mot pour la désigner, on l'appelait don du matin, morghengabe ou morgane-ghiba, selon les différents dialectes de l'idiome germanique. Les * négociations relatives au mariage du roi Hilperik avec la sœur de Brunehilde, ralenties par l'envoi des courriers, se prolongèrent ainsi jusqu'en l'année 567 ; elle^ n'étaient 567. pas encore terminées, lorsqu'un événement survenu dans la Gaule en rendit la conclusion plus facile.

* Quod videns Chiipericus rex, cùm jam plures haberet uiores, sotorem ejus GaUuintham expetiit, promiitens per legatos se altat relicturum, tantum condignam sibi regiaque prolem mereretar accip«re. Pater vei'o (3IM bas promiwionei accipiena... (Greg. Turon. HUt. Franc, lib. iT, apud script, rer. gallic. et franeic», t. Il , p. 847.)

867. L'afné des quatre rois franks , Haribert, avait quitté les environs de Paris, sa résidence habituelle , pour aller près de Bordeaux, dans un de ses domaines, jouir du climat et des productions de la Gaule méridionale. Il y mourut presque subitement, et sa mort amena, dans l'empire des Franks, une nouvelle révolution territoriale. Dès qu'il eut fermé les yeux, l'une de ses femmes, Theodehilde , qui était la fille d'un berger, mit la main sur le trésor royal ; et , afin de conserver le titre de reine , elle envoya proposer à Gonthramn de la prendre pour épouse. Le roi accueillit très-bien ce message , et répondit avec un air de parfaite sincérité : a Dites-Iui qu'elle se hâte de venir avec son tré- « sor; car je veux Fépouser et la rendre grande aux yeux a des peuples ; je veux même qu'auprès de moi elle jouisse a de plus d'honneurs qu'avec mon frère qui vient de moua rir*. » Ravie de cette réponse, Theodehilde fit charger sur plusieurs voitures les richesses de son mari , et partit pour Ghâlon-sur-Saône, résidence du roi Gonthramn. Mais, à son arrivée , le roi , sans s'occuper d'elle , examina le bagage , compta les chariots et fit peser les coffres; puis il dit aux gens qui Tentouraient : a Ne vaut-il pas mieux (( que ce trésor m'appartienne plutôt qu'à cette femme , a qui ne méritait pas l'honneur que mon frère lui a fait en a la recevant dans son lit^? » Tous furent de cet avis, le trésor de Haribert fut mis en lieu de sûreté , et le roi fit conduire sous escorte , au monastère d'Arles , celle qui , bien à regret , venait de lui faire un si beau présent. Aucun des deux frères de Gonthramn ne lui disputa la

> Acoedere ad me ef non pigeât cum thesauris suis, ego enim acciplam eam faciamque magnam in populis... (Greg. Turon. Hist Franc, iib. it, apud script, rer. gallie. et francic., t. II , p. S46.)

* RectiUB est enim ut hithesauri pênes meliabeanlur, quam post liane, quse indigne germani mei thorum adivit. (Ibid.)'

possession de l'argent et des effets précieux qu'il venait 567. de s'approprier par cette ruse ; ils avaient à débattre , soit avec lui, soit entre eux, des intérêts d'une bien autre importance. Il s'agissait de réduire à trois parts, au lieu de quatre , la division du territoire gaulois , et de faire , d'un commun accord , le partage des villes et des provinces qui formaient le royaume de Haribert. Cette nouvelle distribution se fit d'une façon encore plus étrange et plus désordonnée que la première. La ville de Paris fut divisée en trois , et chacun des frères en reçut une portion égale. Pour éviter le danger d'une invasion par surprise , aucun ne devait entrer dans la ville sans le consentement des deux autres , sous peine de perdre non-seulement sa part de Paris , mais sa part entière du royaume de Haribert. Cette clause fut ratifiée par un serment solennel , 'sur les reliques de trois saints vénérés , Hilaire , Martin et Polyeucte , dont l'inimitié dans ce monde et dans l'autre fut appelée sur la tôte de celui qui manquerait à sa parole *. De même que Paris, la ville de Senlis fut divisée, mais en deux parties seulement; des autres villes on forma trois lots, d'après le calcul des impôts qu'on y percevait, et sans aucun égard à leur position respective. La confusion géographique devii^t encore plus grande, les enclaves se multiplièrent, les royaumes furent, pour ainsi dire, enchevêtrés l'un dans l'autre. Le roi Gonthramn obtint; par le tirage au sort, Melun, Saintes, Angouléme, Agen et Périgueux. Meaux, Vendôme, Avranches, Tours, Poitiers, Albi, Conserans et les cantons des Basses-Pyrénées, échurent à Sighebert. Enfin, dans la part de Hilperik se

1 ut quisquis sine fratris voluntate Parisius urbem ingredereCur, amitteret pariem suam, essetque Polioctus martyr, cum Hilario atqueMartino confessoribus, judex ac retribulor ejua. (Greg. Turon. Hisl. Franc, lîb. Tii, apud script, rer. gaUic. et francic, t. Il , p. 295.)

B67. trouvaient, avec plusieurs villes que les historiens ne désignent pas y Limoges, Cahors, Dax et Bordeaux, les cités aujourd'hui détruites de Bigore et de Béam , et plusieurs cantons des Hautes-Pyrénées.

Les Pyrénées orientales se trouvaient , à cette époque , en dehors du territobe soumis aux Prànks ; elles appartc naient aux Goths d'Espagne qui, par ee passage, communiquaient avec le tmritoire qu'ils possédaient en Gaule depuis le cours de FAude jusqu'au Rhône. Ainsi, le roi de Neustrie, qui n'avait pas eu jusque-là une seule ville au midi de la Loire, devînt le plus proche voisin do roî des Goths , son futur beau*père. Cette situation réciproque fournit au traité de mariage une nouvelle base , et en amena presque aussitôt la conclusion. Parmi les villes que Hilperik venait d'acquérir, quelques-unes confinaient à la frontière du royaume d'Athanagfaild^ les autres étaient disséminées dans l'Aquitaine , province autrefois enlevée aux Goths par les victoires de Chlodowig le Grand. Stipn* 1er que plusieurs de ces villes, perdues par ses ancêtres, seraient données en douaire k sa fille, c'était faire un coup d'adroit politique ; et le roi des Goths nf'y manqua pas. Soit défaut d'inteffigence pour des combinaisons supérieures à celles de l'intérêt du moment, soit désir de conclure à tout prix son mariage avec Galeswinthe , le roi Hilperik n'hésita point à promettre , pour douaire et pour don du matin y les cités de Limoges, Cahors, Bordeaux, Béarn et Bigore, avec leur territoire '. La confusion qui régnait dans les idées des nations germaniques , entre le droit de possession territoriale et le droit de gouvernement,

• De civitalibua vero , hoc est Burdegala , Lemovica, Cadurco, Benarno et Begorra, quas Gailesuindam .. l;»m în dote quam in morganfgiha, hoc esl malilunali donc, ia Franciam veiiientem certum fst adquUisse. (Greg. Turon. Uist. Franc, llb. ix, apud script, rer. KulHc et fraucin., t. II, p. 344)

pouvait quelque jour mettre ces villes hors de la domina- sw. tioTi franke, mais le roi de Neustrie ne prévoyait pas de si loin. Tout entier à une seule pensée, il ne songea qu'à stipuler, en retour de ce qu'il abandonnerait, la remise entre ses nunns d'une dot considérable en argent et en objets de grand prix : ce point convenu, il n'y eut plus aucun obstacle, et le mariage fui décidé.

A travers tous les incidents de cette longue négociation, Gâleswintbe n'avait cessé d'éprouver une grande répihgnance pour l'homme auquel on la destinait, et de vagues inquiétudes sur l'avenir. Les promesses faites au nom du roi Hilperik par les ambassadeurs franks, n'avaient pu la rassurer. Dès qu'elle apprit que son sort venait d'être fixé d'une manière irrévcwjable, saisie d'un mouvement de terreur, elle courut vers sa mère, et jetant ses bras autour d'elle, comme un enfant qui cherche du setîours, elle la tint embrassée plus d'une heure en pleurant, et sans dire un mot '. Les ambassadeurs franks se présentèrent pour saluer la fiancée de leur roi, et prendre ses ordres pour le départ; mais à la vue de ces deux femmes sanglotant sur le sein Tune de l'autre et se serrant si étroitement qu'elles paraissaient liées ensemble , tout rudes qu'ils étaient, ils furent émus et n'osèrent parler de voyage. Ils laissèrent passer deux jours, et le troisième, ils vinrent de nouveau se présenter devant la reine, en lui annonçant cette fois qu'ils avaient hâte de partir, lui parlant de l'impatience de leur roi et de la longueur du chemin ^. La reine pleura, et

1 Hoc ubi virgo metu audituque exterrita scnsit,

Currit ad amplexus, GoYsuiniha , tuos.

Brachia constringens nectlt sine fune eatenam , Et matrem amplexu pcr aua membra ligat.

( Vcnantii Fortunali carmin., Mb. vi, p. 561.)

' Instant legati germanica régna rcquiri ,

Narrantes longse tempora tarda viœ.

se7. demanda pour sa fille encore un jour de délai. Mais le lendemain, quand on vint lui dire que tout était prêt pour le départ : « Un seul jour encore, répondit-elle, et je ne dea manderai plus rien; savez-vous que là où vous emmenc?z (( ma tille, il n'y a plus de mère pour elle * ? » Mais tous les retards possibles étaient épuisés; Âthanaghild interposa son autorité de roi et de père ; et, malgré les larmes de la reine, Galeswinthe fut remise entre les mains de ceux qui avaient mission de la conduire auprès de son futur époux. Une longue file de cavaliers, de voitures et de chariots de bagage, traversa les rues de Tolède, et se dirigea vers la porte du Nord. Le roi suivit à cheval le cortège de sa fille jusqu'à un pont jeté sur le Tage, à quelque distance de la ville ; mais la reine ne put se résoudre à retourner si vite, et voulut aller au delà. Quittant son propre char, elle s'assit auprès de Galesw^inthe , et, d'étape en étape, de journée en journée, elle se laissa entraîner à plus de cent milles de distance. Chaque jour, elle disait : C'est jusquelà que je veux aller, et, parvenue à ce terme, elle passait outre ^. A rapproche des montagnes, les chemins devinrent difficiles; elle ne s'en aperçut pas, et voulut encore

Sed matria moti gemitu sua viscera Bolvunt... Prstereunt dupliceà , terlia , quarta dies.

(Yenantii FortunaU carmin., lib. vi , p. 56t.)

Quid rapitis ? differte dies, cùm dlsco dolores ,

Solamenque mali sit mora sola mei.

Quando iterum videâm, quando hœc mihi lumina ludant.

Quando iterum nalae per pia colla cadam ?...

Cur nova rura petas, illic ubi non ero mater ?

(Ibid.)

Dat causas spatii genitrix , ut longius iret ;

Sed fuit optant! lempus itcrque brève.

Perveuil quo mater, ait, sese inde reverti , Sedquod velie prius, postea nolie fuit.

(Ibid., p. 562.)

aller plus loin. Mais comme les gens qui la suivaient, gros- m. sissant beaucoup le cortège, augmentaient Jes embarras et les dangers du voyage , les seigneurs gotbs résolurent de ne pas permettre que leur reine fît un mille de plus. Il fallut se résigner à une séparation inévitable, et de nouvelles scènes de tendresse , mais plus calmes , eurent lieu entre la mère et la fille. La reine exprima, en paroles douces , sa tristesse et ses craintes maternelles : « Sois heureuse , « dit-elle; mais j'ai peur pour toi ; prends garde, ma fille, a prends bien garde '.., » A ces mots, qui s'accordaient trop bien avec ses propres pressentiments, Galeswinthe pleura et répondit : a Dieu le veut, il faut que je me soua mette ; » et la triste séparation s'accomplit.

Un partage se fit dans ce nombreux cortège ^ cavaliers et chariots se divisèrent, les uns continuant à marcher en avant, les autres retournant vers Tolède. Avant de monter sur le char qui devait la ramener en arrière, la reine des Gotbs s'arrêta au bord de la route, et fixant ses yeux vers le chariot de sa fille, elle ne cessa de le regarder, debout et immobile, jusqu'à ce qu'il disparut dans Téloignement et dans les détours du chemin ^. Galeswinthe, triste mais^ résignée, continua sa route vers le Nord. Son escorte, composée de seigneurs et de guerriers des deux nations, Goths et Franks, traversa les Pyrénées, puis les villes de Narbonne et de Carcassonne, sans sortir du royaume des

Quod superesl. g^rnebundas amor hoc mandat ennti : Sis, precor, o felix, sed cave valde. Yale.

( Venantii Fortuiiati carmin., lib. vi, p. 562.)

Et contra genitrix post natam lumina tendens,

Uno stanle loco , pet'gii et ipsa simul, Tota tremens, agiles raperet ne mula quadrigas...

liluc mente sequens, qua via fleciit iter; De noc longe oculis spaUoque evanuit ample.

( Ibid.)

5«r Gofbs, qui s'étendait jusqiie-là; ensuite elle se dirigea, par la route de Poitiers et de Tours, vers la ôîté de Bouen où devait avoir Heu la célébration du mariage * . Aux portes de chaque grande viîle, le cortège faisait halte, et tout se disposait pour une entrée solennelle : les cavaliers jetaient bas leurs manteaux de route, découvraient les harnais de leurs chevaux, et s'armaient de leurs boucliers suspendus à Tarçon de la selle; la fiancée du roi de Neustrîe quittait son lourd chariot de voyage pour un char de parade, élevé en forme de tour, et tout couvert de plaques d'argent. Le poète contemporain à qui sont empruntés ces détaibs , la vit entrer ainsi à Poitiers , où elle se reposa quelques jours; il dit qu'on admirait la pompe de son équipage, mais il ne parle point de sa beauté K

Cependant Hilperîk, fidèle à sa promesse, avait répudié ses femmes et congédié ses maîtresses. Fredegonde ellemême, la phis belle de toutes, la favorite entre celles qu'il avait décorées du nom de reines, ne put échapper à cette proscription générale ; elle s'y soumit avec une résignation apparente, avec une bonne giâce qui aurait trompé un homme beaucoup plus fin que le roi Hilperîk. Il semblait qu'elle reconnût sincèrement que ce divorce était nécessaire, que le mariage d'une femme comme elle avec

^ Hadriani Valesii Rer. francic, lib.ix,p. 24. ' Post aliquas urbes, Pictavas atiigil arces,

Regali pompa, praelereundo viam.

Hanc ego nempc novus conspext prœtereantem

MoUiter art^enii turre rolante vehi.

( Venant ii FortunaU carmin., Ub. ti, p. 56S.)

—H est plus que probable que Forlunatus apprit de la bouehe des personnes qui accompagnaient Gateswinthe les circonstances du départ et même les mots touchants qui, au milieu de phrases déclamaloires, se rencontrent dans ta pièce de vers. Voilà pourquoi j'ai considéré celle pièce comme un document historique^

un roi ne pouvait être sérieux , et que son devoir était de mt. céder la place à une reine vraiment digne de ce titre. Seulement, elle demanda, pour dernière faveur, de ne pas être éloignée du palais, et de rentrer, comme autrefois , parmi les femntes qu'employait le service royal. 8ous ce masque d'humilité il y avait une profondeur d'astuce et 4'ambition féminine', contre laquelle le roi de Neustrie ne se tint nullement en garde» Depuis le jour où il s'était épris de ridée d'épouser une fille de race royale , il croyait ne plus aimer Fredegonde, et ne remarquait plus sa beauté ; car Tesprit du fils de Chlother, comme en général l'esprit des barbares , était peu capable de retenir à la fois des impressions de nature diverse. Ce fut donc sans arrièrepensée, non par faiblesse de cœur, mais par simple défaut de jugement, qu'il permit à son ancienne favorite de rester près de lui, dans la maison que. devait habiter sa nouvelle épouse.

Les noces de Galeswinthe furent célébrées avec autant d'appareil et de magnificence que celles de sa sœur Brunehilde; il y eut même, cette fois, pour la mariée des honneurs extraordinaires; et tous les Franks de la Neustrie, seigneurs et simples guerriers, lui jurèrent fidélité comme à un roi ^ Rangés en demi-cercle, ils tirèrent tous à lsrTois*li^s épées, et les brandirent en l'air en prononçant une vieille formule païenne , qui dévouait au tranchant du glaive celui qui violerait son serment. Ensuite le roi lui-même renouvela solennellement sa promesse de constance et de foi conjugale ; posant sa main sur une

Jungitur ergo thoro regali culmine virgo.

Et magno meruit plebis amorc coli...

tJtque fldelis ei ait gens armata, per arma Jurât, jure suo se quoque lege ligat.

(YenanUi ^ortunaU carmin., Ub.Ti,p. 563.)

867. châsse qui contenait des reliques, il jura de ne jamais répudier la fille du roi des Goths, et tant qu'elle vivrait, de ne prendre aucune autre femme *.

Galeswinthe se fit remarquer, durant les fêtes de son mariage , par la bonté gracieuse qu'elle témoignait aux convives: elle les accueillait comme si elle les eût déjà connus; aux uns elle offrait des présents, aux autres elle adressait des paroles douces et bienveillantes ; tous l'assuraient de leur dévouement, et lui souhaitaient une longue et heureuse vie^. Ces vœux, qui ne devaient point se réaliser pour elle, l'accompagnèrent jusqu'à la chambre nuptiale; et le lendemain, à soii lever, elle reçut le présent du matin, avec le cérémonial prescrit par les coutumes germaniques. En présence de témoins choisis, le roi Hilperik prit dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse, et de l'autre il jeta sur elle un brin de paille, en prononçant à haute voix les noms des cinq villes qui devaient, à l'avenir, être la propriété de la reine. L'acte de cette donation perpétuelle et irrévocable fut aussitôt dressé eii langue latine; il ne s'est point conservé jusqu'à nous; mais on peut aisément s'en figurer la teneur, d'après les formules consacrées et le style usité dans les autres monuments de l'époque mérovingienne :

« Puisque Dieu a commandé que l'homme abandonne a père et mère pour s'attacher à sa femme , qu'ils soient « deux en une même chair, et qu'on ne sépare point ceux a que le Seigneur a unis, moi, Hilperik roi des Franks,

1 Legatis sane Atbanahildi régis quœrentibus , ut tactis eanctorum pignoribus fides firmaretur, quod GalBoiita in vita sua solio regni non pelleretur, Ghilperieus non abnuit... ( Aimoini monacbi floriac. de Gest. Franc, lib. m, apud script, rer. gallic et francic » t. III , p. 68.)

' Hos quoque muneribus permulcens, vocibusiilos,

Et» licet ignotos , sic facit esse suos.

( Yenantii FortunaU carmin-, lib. Ti,p. 56S.)

«homme illustre, à toi Galeswinthe, ma femme bien- 5«7. a aimée, que j'ai épousée suivant la loi salique, par le « sou et le denier, je donne aujourd'hui par tendresse d'a- « mour, sous le nom de dot et de morganeghiba^ les cités « de Bordeaux, Cahors, Limoges, Béarn et Bigore, avec c( leur territoire et toute leur population * . Je veux qu'à « compter de ce jour, tu les tiennes el possèdes en pro- « priété perpétuelle, et je te les livre, transfère et confirme « par la présente charte, comme je Tai fait par le brin de « paille et par le handelang ^. »

Les premiers mois de mariage furent, sinon heureux, du moins paisibles pour la nouvelle reine ; douce et patiente, elle supportait avec résignation tout ce qu'il y avait de brusquerie sauvage dans le caractère de son mari. D'ailleurs, Hilperik eut quelque temps pour elle une véritable affection; il l'aima d'abord par vanité, joyeux d'avoir en elle une épouse aussi noble que celle de son frère ; puis, lorsqu'il fut un peu blasé sur ce contentement d'amour-propre, il l'aima par avarice, à cr.use des grandes sommes d'argent et du grand nombre d'objets précieux ses. qu'elle avait apportés'. Mais après s'être complu quelque

< Dum Dominus ab initio prœcepit ut relinquat homo patrem ot matrem, et adhœreat suœ uxori, ut sint duo in carne una, et quod Dominas conjunxit homo non separet, ego enim in Dei nomine* ille,illi dulcissimae conjugi mese, dum el ego te pcr solidum et denarium secundum legem ealicam visus fui sponsare , ideo in ipsa amoris dulcedine , dabo ergo tibi... (Formul. Bignon., apud script, rer. gallic. et francic., t. IV,

p. 559.) — Ego Ghilpericus rex Francorum, vir inluster (Ibid., pas-

sim.) — Do civitatibus vero, hoc estBurdegala, Lemovica, Gadurco, Benarno et Begorra..., tam in dote quam in morganegiba..., cum terminis et euncto populo Buo. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ii, il)id., t. il, p. 344, 345.)

Per hanc chartulam libelli dolis, sive per festucam atque per onde" tangum. (Formul. Lindenbrog, ibid., t. IV, p. 555.)— Handelang ou handelag, du mol hand, main, exprimait, en langue germanique, Tactîon de livrer, donner, Iransmetlre de sa main.

3 A quo etiam magno amorediligebatur. Detulerat enim secum magnos

568. temps dans le calcul de toutes ces richesses , il cessa d'y trouver du plaisir, et dès lors aucun attrait ne rattacha plus à Galeswinthe. Ce qu'il y avait en elle de beauté morale, son peu d'orgueil, sa charité envers les pauvres, n'étaient pas de nature à le charmer^ car il n'avait de sens et d'âme que pour la beauté corporelle. Ainsi le moment arriva bientôt où , en dépit de ses propres résolutions, Hilperik ne ressentit auprès de sa femme que de la froideur et de Tennui.

Ce moment, épié par Fredegonde , fut mis à profit par elle avec son adresse ordinaire. Il lui suffit de se montrer comme par hasard sur le passage du roi , pour que ia comparaison de sa figure avec celle de Galeswinthe fit revivre , dans le cœur de cet homme sensuel, une passion mal éteinte par quelques bouffées de vanité. Fredegonde fut reprise pour concubine, et fit éclat de son nouveau triomphe ; elle affecta même envers réponse dédaignée des airs hautains et méprisants *. Doublement blessée comme femme et comme reine , Galeswinthe pleura d'abord en silence i puis elle osa se plaindre, et dire au roi qu'il n'y avait plus dans sa maison aucun honneur pour elle, mais des injures et des affronts qu'elle ne pouvait supporter. Elle demanda comme une grâce d'être répudiée , et offrit d'.abandonner tout ce qu'elle avait apporté avec elle, pourvu seulement qu'il lui fût permis de retourns son pays ^.

L'abandon volontaire d'un riche trésor, le désintéresse-

thesauroB. ( Greg. Xuron. Hist. Franc, lib. ir, cap. xxvtii , apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 2i7.) ^

- • Sed per amorem Fredegundia, quam prius habuerat, ortum est inter eos grande scandalam. (Ibid.)

« Cùmque 86 régi quereretur assidue injurias perferre, diceretqnenullam se dignitatem cum eodem habere, petiit ut , relicUs thesaurls quos secum detuleral, liberam redire permitteret ad patriam. (fbid.)

ment par fierté d'âme, étaient des choses incompréhen- ses. sibles pour le roi Hilperikj et, n'en ayant pas la moindre idée ; il ne pouvait y croire. Aussi , malgré leur sincérité, les paroles de la triste Galeswinthe ne lui inspirèrent d'autre sentiment qu'une défiance sombre, et la crainte de perdre , par une rupture ouverte , des richesses qu'il s'estimait heureux d'avoir en sa possession. Maîtrisant ses émotions et dissimulant sa pensée avec la ruse du sauvage , il changea tout d'un coup de manières , prit une voix douce et caressante , fit des protestations de repentir et d'amour qui trompèrent la fille d'Athanaghild. Elle ne parlait plus de séparation , et se flattait d'un retour sincère, lorsqu'une nuit, par Tordre du roi, un serviteur affidé fut introduit dans sa chambre, et l'étrangla pendant qu'elle dormait. £n la trouvant morte dans son lit , Hilperik joua la surprise et l'affliction; il fit même semblant de verser des larmes, et, quelques jours après, il rendit à Fredegonde tous les droits d'épouse et de reine ^ Ainsi périt cette jeune femme qu'une sorte de révélation intérieure semblait avertir d'avance du sort qui lui était réservé , figure mélancolique et douce qui traversa la barbarie mérovingienne , comme une apparition d'un autre siècle. Malgré l'affaiblissement du sens moral au milieu de crimes et de malheurs sans nombre , il y eut des âmes profondément émues d'une infortune si peu méritée , et leurs sympathies prirent, selon l'esprit du temps, une couleur superstitieuse. On disait qu'une lampe de cristal, pendue près du tombeau de Galeswinthe , le jour de ses funérailles, s'était détachée subitement sans que per-

* Quod ille per ingénia dissimulans, verbis eam lenibus demulsit. Ad extremum eam suggilari jussit à puero, mortuamque reperit in slrato... Bex autem, cùm eam mortuam deflesset, post paucos dies Fredegundem recepit in matriaoïonio. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. iv, apud script, rer. pallie, et francic, t. II, p. 217.)

568. sonne y portât la main, et qu'elle était tombée sur le pavé de marbre sans se briser et sans s'éteindre. On assurait, pour compléter le miracle, que les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière molle, et la lampe s'y enfoncer à demi *. De semblables récits peuvent nous faire sourire , nous qui les lisons dans de vieux livres écrits pour des hommes d'un autre âge ; mais, au vi« siècle, quand ces légendes passaient de bouche en bouche, comme l'expression vivante et poétique des sentiments et de la foi populaires , on devenait pensif et l'on pleurait en les entendant raconter.

> LycbDUB onim ille, qui fune suspensua coram sepulchro ejus ardebat, nullo tangente, fune disrupto , in pavimentum corruit : et fugiente ante eum durilia pavimeiiti, tanquam in aliquod molle elementum descendît, atque médius est suffossus nec omnino contrilus, quod non sine grandi miraculo videnlibus fuit. (Greg.Turon. Hisl. Franc., lib. iv, apud script rer. gallic. etfrancic, t. II, p. 463.) — Fortunuti carmin., lib. vi, p. 463.

Suites du meurtre de Galeswintbe. — Guerre civile.

Mort de SigheberU

Chez les Franks, et en général chez les peuples de racé 966. germanique, dès qu'un meurtre avait été commis, le plus proche parent du mort assignait un rendez-vous à tous ses parents ou alliés, les sommant sur leur honneur d*y venir en armes , car Tétat de guerre existait dès lors entre le meurtrier et quiconque tenait à sa victime par le moindre lien de parenté. Comme époux de la sœur de Galeswinthe, Sighebert se trouva chargé d'accomplir ce devoir de vengeance. Il envoya des messagers au roi Gonthramn, et celui-ci, sans hésiter un moment entre ses deux frères devenus ennemis, se rangea du côté de l'offensé, soit que les mœurs nationales lui en fissent une loi, soit que le crime odieux et lâche du roi Hilperick l'eût, pour ainsi dire, mis au ban de sa propre famille. La guerre fut aussitôt déclarée , et les hostilités commencèrent , mais avec une ardeur inégale de la part des deux frères armés contre le troisième. Excité par les cris de vengeance de sa femme Bruuehilde, qui avait sur lui un empire absolu, et dont le caractère violemment passionné venait de se révéler tout à coup, Sighebert voulait pousser le combat à outrance; .

568. il ne reculait pas devant la pensée du fratricide; mais Gonthramn, soit par une inspiration^hrétienne, soit par la mollesse de volonté qui lui était naturelle^ ne tarda pas à quitter son rôle de co-assailiant pour celui de média- • leur. A Taide des prières et de la menace , il détermina Sighebert à ne point se faire justice, mais à la demander pacifiquement au peuple assemblé selon la loi \

En effet, d'après la loi des Franks, ou pour mieux dire , d'après leurs coutumes nationales , tout homme qui se croyait offensé avait le choix libre entre la guerre privée et le jugement public; mais, le jugement une fois rendu , la guerre cessait d'être légitime. L'assemblée de justice s'appelait mal, c'est-à-dire conseil, et pour y exercer les fonctions d'arbitre , il fallait appartenir à la classe des possesseurs de terres , ou, selon l'expression germanique, à la classe des honmies d'honneur» arimam^. Plus ou moins nombreux , selon la nature et l'importance des

^ Post quod factum reputantes ejus fratres , quod ?ua emissione anledicta regina fuerit ioterfecla, eum de iegno deijiciuat. (Greg. TuroQ. Hist Franc, lib. iy, apud script, rer. gallic. cl francic, t. II, p. 917.) — Non tulerunt fratres , tatito scelere maculatum consortem esse suum , sed eonjurati »imal regno pellere moliU sunt. Quod consilium non tam astu Chilperici qiiaoi ipsa levitate qua cœptum fuerat, dissipatum ett. (Aimoini monachi floriac. de Gest. Franc, lib. m , cap. y, ibid., t. lU, p. 69 } — Le passage de Grégoire de Tours est obseur à cause des mots regno dejiciunis si on les prenait à la lellre, il faudrait croire qu'il y a une lacune dans les faits , puisqu'on ne trouve pas de récit ultérieur qui montre Hilperik recouvrant son royaume. Aimoln, historien du x« siècle, a développé et rectifié la phrase de Grégoire de Tours , peut-être à l'aide de documents aujourd'hui perdus; j'ai suivi son texte, à l'exemple d'Adrien de Valois, qui.le complète par l'induction suivante : ««Tamen beUum « Chelperico a fratribus, prsesertim a Sigîberto, qui instigaate Bruniu childe uxore, sororem ejus Gailesuintliam ulcisci cupiebat, denuncia- « tam pttto et prf usquam ad arma veniretur, Guntchramni Francorumque u décrète paeera inter ambos compositam diseordiamque d^udicatam « esse...» (Adriani Yalesii Rer. francic, lib. ix, p. 26.)

* Cette classe d'hommes est encore daignée dans les lois et les actes pabliei par ie nom ÛQUachimburgii, tuuimburdi {Hekin-burghe), tories cautions.

causes qo'Hs avaient à débattre, les juges se rendaient en &69. armes à l'assemblée, et siégeaient tout annés sur des bancs disposés en cercle. Avant que les Franks eussent passé le Rhin et conquis la Gante, ils tenaient leurs cours de justice en plein air, sur des coltines consacrées par d' anciens riles religieux. Après la conquête, devenus clîrétiens, ils abandonnèrent cet usage, et le mal fut convoqué, par les rois ou par les comtes , sous des haltes de pierre on de bois; mais, en dépit de ce changement, le lieu des séances garda le nom qu'il avait reçu auti^efois dans la Germanie païenne, on continua de l'appeler, en langue tudesque, Mâl-berg, la Montagne du Conseil *.

Lorsqu'une proclamation publiée dans les troisroyaumes franks eut annoncé que , dans le délai de quarante nuits ( c'était Fexpressîon légale ) un grand conseil serait tenu par le roi Gonthramn , pour le rétablissement de la paix entre les rois Hitperik et Sîghebert, les principaux chefs et les grands propriétaires , accompagnés de leurs vassaux, se rendirent au lieu indiqué. Il y eut un jugement solennel que l'histoire du temps mentionne sans aucun détail *, et dont il est possible de retrouver les circonstances probables à Taîde de différents textes de lois, d'actes et de fornmles judiciaires. L'induction appliquée à ces textes donne les faits suivants qui ne sont, il est vrai, que de simples conjectures, mais qui peuvent jus-

1 Malbergumy MalloberQum, Mallebergium t locus ^udlcii, ecuiY^o^tiis }udlciali8, ipsum judicium, populus ad judicium congreg»tus. (Doeange» Glossar.) — V. Leg. salie, et Leg. Ripuar., apud seript rer. gaUic. et francic, t. IV, p. 120 et seq.

> Ce jugement est rappelé et constaté pour nous par le fameux traité d'Andelau dont il for|^ une des bases: perjudicium gUfiasissimiéomni Guiitchramni régis, vel Francorum. (E&emplar piacli(>nis apndAndeiauBi faclœ an. f^"i Greg. Turon. Uist Franc, 11b. ix , apvâ seript» réf. faUkk etfrancie.»t.ll,p. 344.)

568. qu'à un certain point combler le vide que laissent ici les témoignages historiques.

L'assemblée s'étant réunie, le roi Gonthramn prit place sur un siège élevé, et le reste des juges sur de simples banquettes, chacun d'eux ayant Tépée au côté et, derrière lui , un serviteur qui portait son bouclier et sa framée. Cité comme appelant , le roi Sighebert se présenta le premier; et, au nom de sa femme, la reine Brunehiide, il accusa Hilperik d'avoir sciemment pris pari au meurtre de Galeswinthe, sœur de Brunehiide. Un délai de quatorze nuits fut donné â l'accusé pour comparaître à son tour et se justifier par serment *.

La loi des Franks exigeait que ce serment de justification fût confirmé par celui d'un certain nombre d'hommes libres, six dans les moindres causes, et jusqu'à soixantedouze dans les causes d'une grande importance soit par la gravité des faits, soit par le haut rang des parties ^, Il fallait que Taccusé se présentât dans Penceinte formée par les bancs des juges, accompagné de tous les hommes qui devaient jurer avec lui. Trente-six se rangeaient à sa droite et trente-six à sa gauche; puis, sur Pinterpellation du juge principal, il tirait son épée et jurait par les armes qu'il

* Si anlruslio antru8tionem de <iuacumque causa admallare voluerit , ubicumque eum convenire potuerit , super seplem noctes cum leslibus cum rogare débet, utante judicem ad MaDobergo debeal convenire... Sic postea iterato ad noctes xiy eum rogare débet ul ad illum MaUobergo debeat venire ad dandum responsum. (Leg. salie, tit. lxxyi, apud script rer. gallic. et francic, t. IV, p. 459.) •

^ Et ille postea qui rogatus faerat , si se ex boc idoneum esse cognoscat, se débet cum duodecim per sacramenta absolvere ; si vero major causa fuerit, se adliuc mnjori numéro... ( Ibid.) — Le serment des co-jurants se nommait, en langue germanique, Weder-ed ( Vedredum), c'est-àdire ferment réiléré. — Si quis Ripuarius saeramfînto fldemfccerit, super iiy noctes sibi septimus seu duodecimus vel sepUiagpsimus secundus cum legitimo termino noctium sludeat conjurare. (Leg.Ripuar., titLxyi, apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 248.)

était innocent; alors les co-jurants, tirant tous à la fois sc9. leurs épées , prêtaient sur elles le même serment *. Aucun passage, soit des chroniques, soit des actes contemporains, ne donne à penser que le roi Hilperick ait essayé de se disculper ainsi du crime qu'on lui imputait; selon toutes les probabilités, il se présenta seul devant l'assemblée des Franks et s'assit gardant le silence* Sighebert se leva, et, s* adressant aux juges, il dit à trois reprises différentes : a Dites-nous la loi salique. » Puis, il reprit une quatrième fois, en montrant Hilperik : a Je vous somme de nous dire « à lui et à moi ce qu'ordonne la loi salique ^. »

Telle était la formule consacrée pour demander jugement contre un adversaire convaincu par son propre aveu ; mais, dans le cas présent, la réponse à cette sommation ne pouvait avoir lieu qu'après de longs débats, car il s'agissait d'une cause à laquelle la loi commune des Franks n'était applicable que par analogie. Dans la vue de prévenir, ou, tout au moins, d'abréger les guerres privées, cette loi établissait qu'en cas de meurtre le coupable payerait aux héritiers du mort une somme d'argent proportionnée à la condition de celui-ci. Pour la vie d'un esclave domestique, on donnait de quinze à trente-cinq sous d'or, pour celle d'un lite d'origine barbare ou d'un tributaire gallo-romain quarante-cinq sous , pour un Romain propriétaire cent

1 Si aatem contentio orta fuerit quod sacra mentum in die placîto non coiijurassel, tunccum tertia parte juratorum suorum adfirmaresludeat, aliquibuB a dcxtris seu a sinistris slanlibuB. Sin autem necsic saUsfecerit, (une Becundum praesentium judicis vel secundum terminaUonem sexlam juratorum suorum cum dextra armala tam prius quam posterius sacramentum in prœsentia judicis conflrmare studeiit. (Leg. Ripuar., lit. LXTi, apud script, rer. galiic. et Trancic, t. IV, p. 248.)

> Si quis Itatiiînburgii iegcm voluerinl dicere in Mallebergo résidentes... débet eis qui causam requirit dicere: Dicite nobis legem salicam. Si ilii tune noiurrint dicere, tune iterum qui causam requirit, dicil •* Vos taugano ut mihi et isto legem dicatia. Bis aulcm et tertio lioc débet facere* (Leg. salie , tit. lx, apud script, rer. galiic. el francic. t. IV, p. 155.) I. il

M9. sons, et le double pour un Frank ou tout autre Barbare vivant sous la loi salique*. A chacun de ces degrés , Famende devenait triple si Thomme assassiné, soit esclave ou serf de la glèbe, soit Romain ou Barbare de naissance, dépendait immédiatement du roi comme serviteur, comme vassal ou comme fonctionnaire public. Ainsi , pour un colon du fisc, on payait quatre-vingt-dix sous d'or, trois cents sous pour un Romain admis à la table royale et six cents pour un Barbare décoré d'un titre d'honneur, ou simplement an-irustiy c'est-à-dire affidé du roi *.

Cette amende qui, une fois payée, devait garantir le coupable de poursuites ultérieures et de tout acte de vengeance, s'appelait, en langue germanique, wer-gheld, taxe de sauvegarde, et en latin compositio, parce qu'elle terminait la guerre entre l'offenseur et l'offensé . Il n'y avait point de wer-gheld pour le meurtre des personnes royales, et, dans ce tarif de la vie humaine, elles étaient placées en dehors et au-dessus de toute estimation légale. D'un autre côté, les moeurs barbares donnaient, en quelque sorte, au prince le privilège de l'homicide; et voilà pourquoi, sans étendre par interprétation les termes de la loi salique^ il était irapossible de dire ce qu'elle ordonnait dans le procès intenté au roi Hilperik , et d'énoncer le taux de la composition

^ Leg. salie, lit. xliv et xlv, apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 447 et 448. -^ D'après la nouvelle évaluation donnée par M. Guérànt, dans 9on Mémoire sur le système monétaire des Franes sous les deux premières races (Revue ûfi la Numismatique française, numéros de no- Tembre et décembre 4837), le sou d'or (solidus), dont la valeur réelle était do 9 fr. 38 c, équivalait à 90 fr. 53 c. de notre monnaie actuelle.

^ Le mot Trustée subsiste dans la langue anglaise. — Si vero eum qui in truste dominicaest occident... sol. dc culp. jud. (Leg. salie, tit. xlit.; -7 Si Romanus homo conviva régis occisus fuerit, sol. ccc componatur. (Ibid.) — Si quis gravionem oceideril, sol. dc culp. jud. (Ibid., tit. lvii.) — Si quis sagibaronem aut gnivionem occident qui puer regius fuerat, BQl. CGC, culp. jud, (Leg. salie, lit. lvii, apud script, rer. gallic. et francic^ t. IV, p. 154)

qui devait être payée aux parents de Galeswînthe. Ne 569. pouvant Juger strictement d'après la loi , l'assemblée procéda par arbitrage, et rendit la sentence suivante, authentique pour le fond et seulement restituée quant à la forme :

« Voici le jugement du très-glorieux roi Gonthramn et « des Franks siégeant dans le Mâl-Berg. Les cités de Bor- « deaux, Limoges , Cahors, Béarn et Bigorre , que Gales- « winthe, sœur de la très-excellente dame Brunehilde, €f à son arrivée dans le pays de France , reçut , comme ce chacun sait , à titre de douaire et de présent du matin y « deviendront, à partir de ce jour, la propriété' de la reine « Brunehilde et de ses héritiers, afin que, moyennant cette a composition, la paix et la charité soient rétablies entre « les très-glorieux seigneurs Hilperik et Sighebert'. »

Les deux rois s'avancèrent l'un vers l'autre, tenant à la main de petites branches d'arbre qu'ils échangèrent comme signe de la parole qu'ils se donnaient mutuellement, l'un de ne jamais tenter de reprendre ce qu'il venait de perdre par le décret du peuple assemblé , l'autre de ne réclamer sous aucun prétexte une composition plus forte, a Mon frère , dit alors le roi d'Austrasie, je te

1 De ciyitatibua vero, hoc est Burdegala, Lemoviea, Ga4ureo, Benarno, etBegorra quas Gaiiesuindam germanam domnae Brunichildis tam ia dote quam in morganegilba , hoc est matulinali dono, in Franciam venientem certum est adquisisse..... Quas etiam per judicium gloriosissiim domni Guntchramni régis , vel Franco ru m , supersUIibus Ghilperico ci Sigibertoregibas, domnaBrunichildis noscitur adquisisse : ita convenu.... (Exempiar. pactionia apud Andelauna factae; Greg. Turen. HisU Franc, lib. ix, apud script, rer. gallic. el francic, t. Il, p. 344. — Adrien de Valois a tiré de ce passage If même conclusion que moi ; selon lui, il y eut composition imposée par jugement : « Guntchramni Francorumque * decreto pacem inter ambos compositam discordiamque dijudicatam <« esse, quinque urbibus nimirum Burdigala, Lemcviois, Cadurcis, Bc- «r nanio et Bigerra quœ ab Ghilperico, dotis donique malutîni nomine, « GailesuinthiB eollalse fneranl.Brunechildi pjus sorori Sigiticrti Austra- » siorum régis conjugi adjudieatis.» (Adriani Valesii Rer. francic, 11b. ix, t. II, p. 27.)

M9. <r donne à l'avenir paix et sécurité sur la mort de Galeswinthe, sœur de Brunehilde. Dorénavant tu n'as plus à <r craindre de moi ni plaintes ni poursuites, et si, ce qu'à a Dieu ne plaise , il arrivait que , de ma part , ou de celle a de mes héritiers , ou de toute autre personne en leur « nom, tu fusses inquiété ou cité de nouveau par-devant « le Mal pour Thoraicide dont il s'agit, et pour la conipo- « sition que j*ai reçue de toi , cette composition te sera ((restituée au double*. » L^assemblée se sépara, et les deux rois, naguère ennemis mortels, sortirent réconciliés en apparence.

La pensée d'accepter , comme une expiation , le jugement rendu contre lui n'était pas de celles que le roi Hilperik pouvait concevoir : au contraire , il se promit bien de reprendre un jour ses villes, ou d'en saisir l'équivalent sur les domaines de Sighebert. Ce projet , mûri et dissimulé pendant près de cinq ans , se révéla tout à coup en

^s* l'année 573. Sans se rendre un compte bien exact de la situation et de l'importance respective des cités dont il regrettait la possession, Hilperik savait que celles de Béarn et de Bigorre étaient à la fois les moins considérables et les plus éloignées du centre de ses domaines. En songeant au moyen de recouvrer par force ce qu'il avait abandonné malgré lui, il trouva que son plan de conquête serait à la fois plus praticable et plus avantageux, si, aux deux petites villes du pied des Pyrénées, il substituait celles de Tours et de Poitiers , grandes , riches, et tout à

* ut nullo unquam tempore de jam dicta morte, nec de ipsa Icude, neo ego ipse, nec ulius de heredibus meis, nec quislibet ullas calumnia?, nce repetitiones agere, nec repetere non debeamus... Et si forlasse ego ipsc, aut aliquis de heredibus meis, vel quicumque te ob hoc inquictare vo- , luerit, et a me defensatum non fiieril, inferamus tibi duplum quod nobis dedisti. (Marculû Formai., Ub. ii, apud script, rer. gallic. elfrancic, t IV, p. 495 et 512.)

fait à sa convenance. D'après cette idée, il assembla dans W3. la ville d'Angers, qui lui appartenait, des troupes, dont il donna le commandement à Ghlodowig , le plus jeune des trois fils qu'il avait eus d'Audowere, sa première femme.

Avant 'qu'aucune déclaration de guerre eût été faite , Ghlodov^rig marcha sur Tours. Malgré la force de cette ancienne cité, il y entra sans résistance ; car le roi Sighebert, aussi bien que les deux autres rois, n'avaient de garnison permanente que dans les villes où ils résidaient , et les citoyens, tous ou presque tous Gaulois d'origine, se souciaient peu d'appartenir à l'un des rois franks plutôt qu'à l'autre. Maître de Tours, le fils de Hilperik se dirigea vers Poitiers, qui lui ouvrit ses portes avec la môme facilité, et où il établit ses quartiers, comme dans un point central, entre la ville de Tours et celles de Limoges, de Cahors et de Bordeaux, qui lui restaient à conquérir ^

A la nouvelle de cette agression inattendue , le roi Sighebert envoya des messagers à son frère Gonthramn , pour lui demander aide et conseil. Le rôle que Gonthramn avait joué six ans auparavant dans la pacification des deux rois semblait l'investir à leur égard d'une sorte de magistrature, du droit de sévir contre celui des deux qui violerait sa parole, et enfreindrait le jugement du peuple. Dans cette pensée, conforme d'ailleurs à l'instinct de justice qui était une des faces de son caractère , il prit sur lui le soin de réprimer la tentative hostile du roi Hilperik, et de l'obliger à se soumettre de nouveau* aux conditions du traité de partage et Ir4a sentence des Franks. Sans adresser à l'infracteur de la paix jurée ni remontrances, ni sommation préalable, Gonthramn fit marcher contre Chlo-

> CCiin Chilpericus Turonis a& Pic^avis peRvasia|ct, quae Sigiberto régi pcr pactum in pa rteoT vénérant. '.IGrég. TuroiffHîat. Franc, lib. iv, spud script, rer. galiic et francic, t. Il , p. 2S7.)

'►w* dowig des troupes conduites par le meilleur de ses généraux, Eonius Mummolus, homme d'origine gauloise ^ qui égalait en intrépidité les plus braves d'entre les Franks, et les surpassait tous en talent militaire '•

Mummolus, dont le nom, célèbre alors, reparaîtra plus d'une fois dans ces récits, venait de vaincre dans plusieurs combats , et de refouler au delà des Alpes la nation des Langobards qui, maîtresse du nord de Tltalie, tentait de déborder sur la Gaule , et menaçait d'une conquête les provinces voisines du Rhône ^. Avec la rapidité de mouvement qui lui avait procuré ses victoires , il partit de Ghâlon-sur-Saône , capitale du royaume de Gonthramn , et se dirigea vers la ville de Tours par la route de Nevers et de Bourges. A son approche , le jeune Ghlodowig, qui élait revenu à Tours dans l'intention d'y soutenir un siège, prit le parti de battre en retraite , et alla sur la route de Poitiers « à peu de distance de cette ville, occuper une position favorable et y attendre des renforts. Quant aux citoyens de Tours, ils accueillirent pacifiquement le général gallo-romain , qui prit possession de la place au nom du roi Sighebert. Afin de les rendre à l'avenir moins indifférents en politique, MumnK>lus leur fit prêter, en masse, un serment de fidélité '. Si, comme il est probable, sa proclamation adressée au comte et à Tévêque de Tours , fut conforme pour le style aux actes du même genre, tous les hommes de la cité et de la banlieue , soit Bomains, soit

< Conjunolus rex ipse cum Guntcbramno fratre buo, Mommolum eli> gunt, qui lias urbca adeorum dominiuin revocare deberet. (Greg. Turoii. Hist. Franc, lib. ly, apud Rcript. rer. gallic. et francic, t. II, p. aS7.) . 2 Voyei Grégoire de Tours , lib. it, chap. xlii el xlv.

3 Qui Turonis venîens, fugato exinde Glodovecho, Gbilperici ûlio, exaclis a populo ad parlein régis Sigiberli sacramenlis, Pictavos accesait. (Greg. Turoii. Hisl. Franc, lib. iv, apud script, rer. gallic. etlraucic, i.ii,p.aa7.)

Franks^ soit de nation quelconque^ reçurent Foi^dre* de sti. s'assembler dans l'église épiscopale , et d'y jurer sur les choses saintes qu'ils garderaient en toute sincérité , et comme de véritables leudes , la foi due à leur seigneur le très-glorieux roi Sighebert * .

Cependant les renforts qu'attendait Cblodowig arrivèrent à so» camp près de Poitiers. C'était une troupe de gens levés dans le voisinage et conduits par Sigber et Basilius, l'un Frank, l'autre Romain d'origine ^ tous deux influents par leurs richesses et zélés partisans du roi Hiiperik. Cette troupe, nombreuse mais sans discipline, composée en grande partie de colons et de paysans, forma l'avant-garde de l'armée neustrienne, et ce fut elle qui d'abord en vint aux mains avec les soldats de Mummolus. Malgré beaucoup de bravoure et même d'acharnement au combat, Sigher et Basilius ne purent arrêter dans sa mar* che sur Poitiers le plus grand ou pour mieux dire le seul tacticien de l'époque. Attaqués à la fois en tête et sur le flanc, ils furent, après une perte énorme, culbutés sur les Franks de Cblodowig, qui lâchèrent pied et se débandèrent presque aussitôt. Les deux chefs de volontaires furent tués dans cette déroute, et le fils de Hiiperik, n'ayant plus autour de lui assez de monde pour défendre Poitiers, s'enfuit par la route de Saintes. Devenu maître de la ville par cette victoire, Mummolus regarda sa mission comme terminée, et après avoir, comme à Tours , fait prêter par les citoyens le serment de fidélité au roi Sighebert, il repartit pour le royaume de Gonthramn, sans daigner pour-

1 ut omnes pagenses veslros, tam FraDCOS, Romanos vel reliquas nationes degentes, bannire, et locia congruis per civitates, vicos et ca»tella congregare faciatis; quatenus, prœsenle misBO nofttro, flâeliialem nobis leode et aamio per loea ganclonim , debeaut promitlere et oonjurare (Marculfi Formul «Ub. i, apud script rer. gallic. et francic, V IV, p. 483.)

573. suivre les Neustrîens qui fuyaient en petit nombre avec le .fils de leur roi*.

Ghlodowig ne fit aucune tentative pour rallier ses troupes et revenir sur Poitiers; mais, soit par crainte de se voir couper la route du Nord, soit par une bravade de jeune homme, au lieu de tendre vers Angers, il continua de suivre une direction contraire, et marcha sur Bordeaux, l'une des cinq villes dont il avait ordre de s'emparer^. Il arriva aux portes de cette grande cité avec une poignée d'hommes en mauvais équipage, et, à la première sommation qu'il fit au nom de son père, les portes lui furent ouvertes, fait bizarre où se révèle d'une manière frappante l'impuissance administrativjedela royauté mérovingienne. Il ne se trouvait pas dans cette grande ville assez de forces militaires pour défendre le droit de possession de la reine Brunehiide et le droit de souveraineté du roi Sighebert contre une bande de fuyards harassés et dépaysés. Le fiis de Hilperik put librement s'y installer en maître , et occuper avec ses gens les hôtels qui appartenaient au fisc , propriété jadis impériale, recueillie par les rois germains avec rhérilage des Césars.

Il y avait déjà près d'un mois que le jeune Chlodowig résidait à Bordeaux , prenant des airs de conquérant et afiectant l'autorité d'un vice-roi, lorsque le ducSigulf, gardien de la frontière ou marche des Pyrénées , s'avisa de lui courir sus '. Cette frontière qu'il fallait défendre

1 Sed Basilioa et Sicharius, PictaYi cires collecta mullitudioe, résistera YOluerunt .- quos de dlrersis partibus circumdalos oppressit, obniit, intpremit, et sic Pictavos accedens sacramenta exegit (Greg. TiiroD. Uisl. Franc, lib. rr, apud script, rer. gailic. et francic, t. H, p. SS7.)

' Chlodovechus Yero, Ghilperici illius, de TuroDico éjectas, Bardegalam abUt. Ibid , p. 3S8.)

' Denique cùm apud Bardegalcnsem civitatem, nuUo pronus inquiétante, resideret, Sigulfus quidam a parte Sigibelrti se super eum objecit,

contre les Goths et contre les Basques appartenait alors 573. tout entière au roi d'Âustrasie , au nom duquel le ban de guerre fut publié sur les deux rives de l'Adour. Quelques indices fournis par des faits postérieurs donnent lieu de croire que , pour ne pas dégarnir ses places fortes y le duc ou , comme on disait en langue germanique , le markgraf^ ordonna une levée en masse des habitants du pays; population de chasseurs , de pâtres et de bûcherons presque aussi sauvages que les Basques leurs voisins, et qui souvent s'entendaient avec eux pour piller les convois de marchandises, rançonner les petites villes et résister aux gouverneurs franks. Ceux des montagnards qui obéirent à l'appel du chef austrasien vinrent au rendez-vous , les uns à pied y les autres à cheval, avec leur armement habituel, c'est-à-dire , en équipage de chasse , Tépieu à la main et la trompe ou le cornet en bandoulière. Conduits par le marh-graf Sigulf , ils entrèrent à Bordeaux , pressant leur marche comme pour une surprise, et se dirigeant vers le quartier de la ville où les Neustriens étaient cantonnés.

Ceux-ci, attaqués à Pimproviste par un ennemi supérieur en nombre, n'eurent que le temps de monter à cheval et d'y faire monter leur prince qu'ils entourèrent, fuyant avec lui dans la direction du nord. Les gens de Sigulf se mirent à les poursuivre avec acharnement, animés, soit par l'espérance de prendre à merci et de rançonner un fils de roi , soit par un instinct de haine nationale contre les hommes de race franke. Afin de s'exciter mutuellement à

(Greg. Turon. Hiat. Franc, llb. it, apud script, rer. gallie. et francic , t. II, p. 328.) — Chlodovcus. filius Ghilperici , Burdegaluin pervadil a Siguiro duce superatus, fugacitcr ad patrem redit. (Fredegarii Hist. Franc, epilomat. Ibid., t. Il, p. 407.) — Super quem Sigulfus dux partium Sigiberli irruens... ( Aimoini monac. floriac. de Gest. Franc, ibid., t. III, p. 74.) > Mark, limite, frontière; grof, chef de canlon , gouTemeur, juge.

la course y ou pour accroître la terreur des fugitifs , ou simplement par une fantaisie de gaieté méridionale , ils sonnaient , en courant , de leurs trompes et de leurs cornets de chasse. Durant tout le jour, penché sur les rênes de son cheval qu'il pressait de l'éperon , Chlodowig entendit derrière lui le son du cor et les cris des chasseurs qui le suivaient à la piste comme un cerf lancé dans le bois \ Mais le soir,^à mesure que l'obscurité devint plus épaisse , la poursuite se ralentit par degrés , et bientôt les Neustriens furent libres de continuer leur route au pas de voyage. C'est ainsi que le jeune Chlodowig regagna les rives de la Loire et les murailles d'Angers, d'où il était sorti naguère à la tète d'une armée nombreuse ^.

Cette fin ridicule d'une expédition entreprise avec insolence produisit dans l'âme du roi Hilperik un sentiment de dépit sombre et furieux. Ce n'était plus seulement la passion du gain, mais encore celle de l'orgueil blessé, qui l'excitait à tout risquer pour reprendre ses conquêtes , et répondre au défi qu'on semblait lui porter. Décidé à venger son honneur d'une manière éclatante , il rassembla sur les bords de la Loire une armée beaucoup plus nombreuse que la première , et il en donna le commandement à Theodebert , l'aîné de ses fils ^. Le prudent Gonthramn réfléchit cette fois qu'une nouvelle intervention de sa part serait probablement inutile pour la paix , et certainement très-coûteuse pour lui. Renonçant au rôle d'arbitre, il

« Quem fugientem cum tubis et buccini», quasi labentem cervum fugans, insequebatur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. iy, apud ecripl.rur. gallic. el fraiiclc, l. Il , p. 228 )

2 Qui vix ad patrcm regrcdiendi libcrum habuit adiiura. Tamen per Andegavis regre8:su8 ad eum rediit. (Ibid.)

5 Chilpericiia aulem rex, in ira commolus, per Thcodobertum filium ïuum seniorem, civltates ejus CSigiberli] peivadit, id est Turonis et Piolavis, et reiiquas citra Ligcrim sitas. (Ibid.)

adopta un genre de médiation qui, en cas de non-sucoès » m. lui permettait de se tenir à l'écart et de ne prendre aucun parti dans la querelle. Il remit à un synode ecclésiastique le soin de réconcilier les deux rois; et^ d'après ses ordres, tous les évéques de son royaume, neutres par position , s'assemblèrent en concile dans une ville neutre , Paris , où , suivant l'acte de partage , aucun des fils de Gblo(ber ne pouvait mettre le pied sans le consentement des deux autres ^ Le concile adressa au roi de Neustrie les exbod*tations les plus pi^essantes pour qu'il gardât la paix jurée et n envabît plus les droits de son frère. Mais tous les discours et tous les messages furent inutiles. Hilperik, n'écoutant rien 9 continua ses préparatifs ibilitaires, et les membres du synode relourn^eut auprès du roi Gonthramn, apportant, pour unique fruit de leur mission, l'annouoe d'une guerre inévitable '.

Cependant Theodebert passa la Loire, et , par un mouvement qui semble offrir quelque apparence de combinaison stratégique, au lieu de marcher d* abord sur Tours, comme avait fait son jeune frère , il se dirigea vers Poitiers, où les cbefs austrasiens qui commandaient en Aquitaine venaient de concentrer leurs forces. Gondebaid, le principal d'entre eux, eut Timprudence de basarder le combat en plaine contre les Neustrions, beaucoup plus nombreux , et surtout plus animés à cette guerre que les troupes qu'il conduisait; il fut complètement défait, et

< Guntchramnus rex omnes episcopos regni sui congrcgaf, ut inter utrosque quid verilas haberet, edicerent. (Greg. Turon. Hist. Franc, 'Ub. IT, apud 8i;ript. rer. gallic. et francic, t. II, p. 228.)

^ Sed ul bellum civile in majore pernicitate cresceret, eos audire peccatis fucientibus diâiuicriint. (Ibid.) — La guerre continuait en dépit d'un jugement solennel et la loi de la composition était enfreinte; il faut bien distinguer, comme l'a fait Adrien de Valois, cette médiation toule orTicicuse du jugement rendu en Tannée 569. Voyez plus haut, p. 288, 390 et 293, et Âdriimi Valesii Her. francic, lib. ix, p.26elKI.

BT3. perdit tout dans une seule bataille '. Les vainqueurs entrèrent à Poitiers ; et Theodebert, maître de celte place au centre de TAquîtaine Austrasienne , put se porter librebrement vers l'une ou vers l'autre des villes dont il avait mission de s'emparer. II choisit la direction du nord, et entra sur cette partie du territoire de Tours qui occupe la rive gauche de la Loire. Soit par les ordres de son père, soit d'après sa propre inspiration, il fit au pays une guerre de sauvage, portant la dévastation et le massacre dans tous les lieux où il passait. Les citoyens de Tours virent avec eflroi du haut de leurs murailles les nuages de fumée qui, s'élevant de tous côtés autour d'eux, annonçaient rincendiedes campagnes voisines. Quoique liés envers le roi Sighebert par un serment prêté sur les choses saintes, ils firent taire leurs scrupules religieux, et se rendirent à discrétion en implorant la clémence du vainqueur ^.

Après la soumission de Poitiers et de Tours , l'armée neustrienne alla mettre le siège devant Limoges qui lui ouvrit ses portes, et, de Limoges, elle marcha sur Gahors. Dans cette longue route, son passage fut marqué par la dévastation des campagnes, le pillage des maisons et la profanation des lieux saints. Les églises étaient dépouillées et incendiées, les prêtres ynis à mort, les religieuses violées, et les couvents détruits de fond en comble '. Au bruit de ces ravages, une terreur universelle se répandit

» Qui Pictavis venîrns contra Gundobaldum ducem pugnaut. Terga autem vertenle exerciUi partis Gundobaldi, magnam ibi stragem de populo illo fecit. (Greg. Turon. Hist. franc, lib. iy, apud script, rer. gallic et francic, t. II , p. 228.)

2 Sed cl de Turonica regione maximam partem incendil, et niai ad tcropus manus dédissent, tot^m continuo debellasset. (Ibid.)

» Commoto autem cxercitu, Lemovicinum, Cadurcinum, vel reliquas illorum piovincias pervadit, vaslat, evertit; ecclesias incendil, rainisteria ddrahit, cici icos inlerdcil, monasteria vivorum drjicit, puellarum doludil; clcuncla dévastât. (Ibid.)

ï d'un bout à l'autre de Pancienne province d'Aquitaine, 573. k depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées. Ce vaste et beau pays ^i où les Franks étaient entrés , soixante ans auparavant , non comme ennemis de la population indigène, mais comme adversaires des Goths ses premiers dominateurs, : et comme soldats de la foi orthodoxe contre une puissance > hérétique, ce pays privilégié, où la conquête avait passé deux fois sans laisser de traces, où les mœurs romaines , se propageaient presque intactes, et où les princes germains d'outre Loire n'étaient guère connus que par leur réputation de parfaits catholiques, fut subitement arraché au repos dont il jouissait depuis un demi-siècle.

Le spectacle de tant de cruautés et de sacrilèges frappait les esprits d*étonnement et de tristesse. On comparait la campagne de Theodebert, en Aquitaine, à la persécution de Dioclétien * ; on opposait, avec une surprise naïve, les crimes et les brigandages commis par Tarmée de Hilperik aux actes de piété de Chlodowig le Grand, qui avait fondé et enrichi un si grand nombre d'églises. Des invectives et des malédictions en style biblique sortaient de la bouche des évéques et des sénateurs aquitains, dont la foi chrétienne était tout le patriotisme , ou bien ils se racontaient l'un à Tautre, avec un sourire d'espérance, les miracles qui, selon le bruit public, s'opéraient en différents lieux pour punir les excès des barbares ^. C'était le nom qu'on donnait aux Franks; mais ce mot n'avait par lui-

1 Fuitque illo in tempore pejor in ecclesiis gemilus , quam tempore peraeculionià Diocletiani. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vr^apud script, rer. gallic et francic , t. Il, p. 228.)

> Et adhuc obslupcscimus et admiramur cur tantœ super eos plagae irruerint : sed recurramus ad iilud quod parentes eorum egerunt, et isli perpétrant. Illi de fanis ad ecolesias sunt conversi ; isli quotidic de ecclesiis prœdas detrahunt. illi monasteria et ecciesias ditaverunt ; isti cas diruuut ac subvertunt. ( Ibid.)

573. même aucune signification injurieuse; il servait en Gaule à désigner la race conquéranie , comme celui de Romains la race indigène.

Souvent Taccident le plus simple faisait le fond de ces récits populaires que des imaginations frappées coloraient d'une teinte superstitieuse. A quelques lieues de Tours , sur la rive droite de la Loire , se trouvait un couvent célèbre par des reliques de saint Martin; pendant que les Franks ravageaient la rive gauche , une vingtaine d'entre eux prirent un bateau pour passer à'I'autre bord, et piller ce riche monastère. N'ayant pour diriger le bateau , ni rames^ ni perches ferrées, ils se servaient de leurs lances, tenant le fer en haut et appuyant l'autre bout au fond de la rivière. En les voyant approcher, les moines , qui ne pouvaient se méprendre sur leurs intentions, vinrent audevant d'eux , et leur crièrent : a Gardez-vous , ô bara baresl gardez-vous de descendre ici, car/ce monastère a appartient au bienheureux Martin ^ » Mais les Franks n'en débarquèrent pas moins ; ils battirent les religieux , brisèrent les meubles du couvent , enlevèrent tout ce qui s'y trouvait de précieux et en firent des ballots qu'ils empilèrent sur leur embarcation ^. Le bateau, mal conduit et chargé outre mesure, alla donner dans un de ces basfonds qui encombrent le lit de la Loire, et y resta engravé. A la secousse produite par ce temps d'arrêt, plusieurs de ceux qui manœuvraient, en poussant de toutes leurs forces , pour faire marcher la lourde barque , trébuchèrent , et tombèrent en avant , chacun sur le fer de sa lance

« Nolite, barbarl, nolite hic traiisire : beal! enlm MarUnl istad est monaslerium. (Greg. Turon.Bist. Franc, lib. it, apud script, rer. gallic. et fruncic, t. II, p. 328.)

2 Illuc Iransgrediunlur, et, ini m ico stimulante , monachos csedunt, monasterium cvcrtiint, resque diripiuiit : de quibus faciciites sarcinas , navi imponunt. (Ibid., p. 829. )

DEUXIÈME RÉCIT. a03

qui lui eDtra dans la poitrine; les autres, saisis à là fois tnz. de terreur et de componction^, se mirent à crier et à appeler du secours. Quelques-uns des religieux qu'ils avaient maltraités , accourant alors , montèrent dans une barque, et virent, non sans étonnement^ ee qui était arrivé. Pressés, par les pillards eux-mêmes, dé reprendre tout le butin enlevé dans leur maison , ils regagnèrent la rive en chantant Toffice des morts pour Tâme de ceux qui venaient de périr d'une manière si imprévue \

Pendant que ces choses se passaient en Aquitaine, le roi Sighebert rassemblait toutes les forces de son royaume, pour marcher contre Theodebert , ou contraindre Hilperik à le rappeler et à rentrer dans les limites que lui assignait le traité de partage. Il appela aux armes , non-seulement les Franks des bords de la Meuse , de la Moselle et du Rhin , mais encore toutes les tribus germaines , qui , au delà de ce dern^r fleuve, reconnaissaient Tautorité ou le patronage des flls de Merowig. Tels étaient les Sweves ou Swabes et les Alamans, derniers débris de deux copfédéxations autrefois puissantes ) les Thorings et les Baïwares, qui conservaient leur nationalité sous des ducs hérédi^ iaires , enfin , plusieurs peuplades de la Basse-Germanie, détachées soit de gré, soit de force, de la redoutable ligue des Saxons, ennemie et rivale de Tempire frank^ Ces nations transrhénanes, comme on les appelait alors, étaient entièrement païennes , ou , si les plus rapprochées de la frontière gauloise avaient reçu quelques semences

1 Et uniuBcujuBque ferrum, quod contra ae tenebat, pectort defigiiur... Quibus intcrfectis monachi ipsos et res suas ex alveo delrahentes , illoa sepelientes, res suas domui reslituunt. (Greg. Turon. Hist. Franc, libiy, apud script, rer.ifallic. et francic, t. II, p. 329.)

3 Dum haec agerenlur, Sii^ihertus rex gentrs illas quœ ullra Rlienum habentur commoTC'l, et bcllum civilo onlluns, cuulra Iralreiu suum Giiii* pericum ire dtslinat. ( Ibid.)

57S. de christianisme ^ elles y mêlaient, d'une manière bizarre , les pratiques de leur ancien culte ^ sacrifiant^ des animaux, et jusqu'à des hommes dans les circonstances solennelles*. A ces dispositions féroces se joignait une soif de pillage et un instinct de conquête qui les poussaient vers rOccident, et les stimulaient à passer le grand fleuve pour aller, comme les Franks, prendre leur part du butin et des terres de la Gaule.

Ceux-ci le savaient , et ils observaient avec défiance les moindres mouvements de leurs frères d'origine , toujours prêts à émigrer sur leurs traces , et à tenter sur eux une conquête. Ce fut pour écarter ce danger que Chlodowig le Grand livra aux Swabes et aux Alamans réunis la fameuse bataille de Tolbiac. D'autres victoires, remportées parles successeurs de Chlodowig, suivirent la défaite de cette avant-garde des populations d'outre Rhin. Theoderik soumit la nation thuringienne et plusieurs tribus des Saxons, et Sighebert lui-même signala contre ces derniers son activité et son courage. Comme roi de la France orientale, et gardien de la frontière commune, il avait maintenu les peuples germaniques dans la crainte et le respect de la royauté franke; mais, en les enrôlant dans son armée et en les menant sous ses drapeaux jusqu'au centre de la Gaule, il devait réveiller en eux cette vieille passion de jalousie et de conquête, et soulever un orage menaçant à la fois pour les Gaulois et pour les Franks.

Aussi , à la nouvelle de ce grand armement de l'Aus-^ trasie , un sentiment d'inquiétude se répandit, non-seulement parmi les sujets de Hilperik, mais encore parmi ceux

< Nam ita chrisliani^unt tsti barbari, ut mullos priscœ superstitionis ritus observent, humanas hostias aliaque impia sacriûcia divinationibus adhibeotes. (Procopii de Bello gotbico, lib. ii, cap. xxt, apud scripU rer. gallic et fraDcic., 1. 11 , p. 37.)

de Gonthramn qui, lui-même, partagea leurs craintes. 574. Malgré son peu de penchant à chercher querelle sans avoir été longuement et vivement provoqué, il n'hésita pas à considérer la levée en masse des nations païennes d'outre Rhin comme un acte d'hostilité contre tout ce qu'il y avait de chrétiens en Gaule , et il répondit favorablement à la demande de secours que lui adressa Hilperik. « Les deux rois eurent une entrevue , dit le narrateur contemporain , et firent alliance, se jurant Tun à l'autre qu'aucun d'eux ne laisserait périr son frère*. » Prévoyant que le plan de Sighebert serait de marcher vers le sud-ouest, et de gagner un point quelconque de la route entre Paris et Tours, Hilperik transporta ses forces sur la partie orientale du cours de la Seine , afin d'en défendre le passage. Gonthramn , de son côté , garnit de troupes sa frontière du nord , qui n'était protégée par aucune défense naturelle , et vint lui-même à Troyes où il s'établit en observation.

Ce fut en l'année 574 que les troupes du roi d'Austra- 571. sie, après plusieurs jours de marche, arrivèrent près d'Arcis-sur-Aube. Sighebert fit halte en cet endroit, et attendit, avant 'd'aller plus loin, le rapport de ses éclaireurs. Pour entrer dans le royaume de Hilperik sans changer de direction , il devait passer la Seine un peu audessus de son confluent avec l'Aube, dans un lieu nommé alors les Douze Ponts ^ et aujourd'hui Pont-sur-Seinê ; mais tous les ponts avaient été rompus, tous les bateaux enlevés , et le roi de Neustrie se tenait campé non loin de là y prêt à livrer bataille si l'on tentait le passage à gué ^.

t Quod audienB Gbilpericus, ad fratrem suum Gunlchramnuni legatos mittit. Qui conjuncti pariter fœdus ineunt, ut nuHus fratrem suum pcrire ftineret. (Greg. Turon. Hist. franc, !lib. iv, apud script, rer. gallic. et franeic, t. II, p. 329.)

> Sed cùm Sigibertus gentes ilias adducens venisset, et Chilpericus de alla parte cum suo cxercitu resideret, nec baberet rex Sigibertus , super

574. A moins de dix lieues vers le sud, la Seine avec ses deux rives faisait partie des États , ou , comme on s'exprimait alors y du lot de Gonthramn. Sighebert ne balança pas à le sommer de lui livrer passage sur ses terres. Le message qu'il lui envoya était bref et significatif : a Si tu ne me permets de passer ce fleuve à travers ton lot , je marcherai sur toi avec toute mon armée *. »

La présence de cette redoutable armée agit de la manière la plus forte sur l'imagination du roi Gonthramn, et les mêmes motifs de crainte qui l'avaient déterminé à se coaliser avec Hilperik le portèrent à rompre celte alliance et à violer son serment. Tous les détails qu'il recevait de ses espions et des gens du pays sur le nombre et l'aspect des troupes austrasiennes, lui présentaient sous des couleurs effrayantes le danger auquel un refus devait l'exposer. En effet , si les armées des rois mérovingiens étaient d'ordinaire sans discipline, celle-là passait en turbulence farouche tout ce qu'on avait vu depuis l'époque des grandes invasions. Les bataillons d'élite se composaient de la population franke la moins civilisée et la moins chrétienne , celle qui habitait vers le Rhin ; et le gros des troupes était une horde de barbares dans toute la force du terme. C'étaient de ces figures étranges qui avaient parcouru la Gaule au temps d'Attila et de Chlodowig, et qu'on ne retrouvait plus que dans les récits populaires ; de ces guerriers aux moustaches pendantes et aux cheveux relevés en aigrette sur le sommet de la tête ,

Tratrem siium Iturus, iibi Sequanam fluvium transiDearet. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. iT,apucL script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 229.) — fiigibertui oiim eiercUu Arciaca reoeâens, ChilperiouB Duodecim Pontes... (Frodeiiaril Hit»i. Franc, epitom , ibid., p. 407.)

* Fratri suo Guntehramno mandatum mittit dioens : Nisi me permiseris per iuam aortem bunc fluvium transira, cum omni exercitu meo toper t^pertfam. (4lree. THron., loo. rapr. mU)

PEUXIÈME RÉCIT. 307

ijiii lançaient leur hache d'armes au visage de l'ennemi^ 174. ou le harponnaient de loin avec leur javelot à crochets \ Une pareille armée ne pouvait se passer de brigandage , même en pays ami ; mais Oonthramn aima mieux s'exposer à quelques déprédations de courte durée que d'encourir les chances d'une invasion et d'une conquête. Il céda le passage , probablement par le pont de Troyes ; et dans cette ville même , il eut une entrevue avec son frère Sighebert , auquel il promit par serment une paix inviolable et une sincère amitié ^.

A la nouvelle de cette trahison , Hilperik se hâta d'abandonner ses positions sur la rive gauche de la Seine, et de gagner, par une retraite précipitée, l'intérieur de son royaume. Il marcha sans s'arrêter jusqu'aux environs de Chartres, et campa sur les bords du Loir, près du bourg d'Avallocium qui maintenant se nomme Alluye '. Durant cette longue route , il fut constamment suivi et serré de près parles troupes ennemies. Plusieurs fois, Sighebert, croyant qu'il allait faire halte, le fit sommer, selon la coutume germanique, de prendre jour pour Ip combat ; mais, au lieu de répondre, le roi de Neustrie forçait de vitesse et continuait sa marche. A peine fut-il établi dans ses nouvelles positions , qu'un héraut de l'armée australienne lui apporta le message suivant : « Si tu n'es pas un

' Voyec Lettres sur l'hiBtoire de France, lettre ri. , ' Quoé ille timene, fœdus cum eodem iniit, eumque traneire pennisit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ty. apud script, rer. gallic.et francic, t. Il, p. 9i9.) — Trecas Junxerunt, et in ecclesia sancti Lupi sacramenta ut pacem servarent, dederunt. (Fredegarii HisU Franc., epitom., ibid., p. 407.) — Cet auteur brouille ici les faits de la manière la plus étrange , mais J'ai cru pouvoir profiter des indications géographiques qu'il donne, et qui ne se trouvent point ailleurs.

* OeniQue sentiens Chilperieus quod Guntehrsmnus , relieto eo, ad Sigibertum transisset, castra movit et ueque Avallocium Camotensem yicuod abiit. (Gregi Turon., k>c<0iipr< dt Mript. rer, gallic. et fraoeic»

574. a homme de rien , prépare un champ de bataille et aca cepte le combat ^ b Jamais un pareil défi porté à un homme de race franke ne restait sans réponse; mais Hilperik avait perdu toute sa fierté originelle. Après d'inutiles efforts pour échapper à son ennemi , poussé à bout, et ne se sentant pas le courage du sanglier aux abois , il eut recours à la prière^ et demanda la paix en promettant satisfaction. .

Sigheberty malgré son naturel violent, ne manquait pas de générosité ; il consentit à oublier tout, pourvu seulement que les villes de Tours, Poitiers, Limoges et Cahors, lui fussent rendues sans délai, et que l'armée de Theodebert repassât la Loire ^. Vaincu de son propre aveu , et pour la seconde fois déchu de ses espérances de conquête, Hilperik, comme un animal pris au piège, se montra tout à fait radouci ; il eut même un de ces accès de bonhomie qui, dans le caractère germanique, semblait faire intermittence avec la férocité la plus brutale et Tégoïsme le plus rusé. Il s'inquiéta de ce que deviendraient les habitants des quatre villes qui s'étaient soumises à lui : ce Pardonne- « leur, dit-il à son frère, et ne mets pas la faute sur eux, «car s'ils ont mfinqué à la foi qu'ils te devaient, c'est a que je les y ai contraints par le fer et par le feu. » Sighebert fut asse^ humain pour écouter cette recommandation '•

I Quem SigibertuB ineecutus, campum sibi preparari peUU. (Greg. Turon. Hisl. Franc, lib. ir, apud script, rer. gailic. et francic. , t. tl» p. S29.) — Homme de rien , Ifihiig, Nihting, Niding^ selon les dialectes germaniques; ceUe formule s'employait dans les défis et 'les proclamations de guerre. Voyez plushuut, Considérations ^ ch. y.

^ llie verotimens ne, conliso utroque exercitu , etiam rcgnum eorum conrueret, paeem petiit, civitatesque ejus, quas Theodobertus maie pervaserat, reddidit. (Greg. Turon., loc. supr. cit.)

•"* Deprecans ut nulle casu culparenlur earum habitatores ; quos ille injuste igni ferroque opprimens adquisierat. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. iT, apud script, rer. gailic et francic, t II , p. 929.)

Les deux rois paraissaient très-satisfaits l'un de l'autre , 574. mais un grand mécontentement régnait dans l'armée austrasienne. Les hommes enrôlés dans les contrées d'outre Rhin murmuraient de ce qu'une paix inattendue venait les frustrer du butin qu'ils s'étaient promis d'amasser en Gaule. Ils s'indignaient d'avoir été emmenés si loin de chez eux pour ne pas se battre et pour ne rien gagner ; ils accusaient le roi Sighebert de s'être retiré du jeu dès qu'il avait fallu combattre. Tout le camp était en rumeur, et une émeute violente se préparait. Le roi, sans témoigner aucune émotion, monta à cheval, et galopant vers les troupes où vociféraient les plus mutins : « Qu'avez -vous? leur dit-il, et que demandez- « vous? — La bataille! cria-t-on de toutes parts. Donnec( nous l'occasion de nous battre et de gagner des ri- « chesses, autrement nous ne retournons pas dans notre «pays*.» Cette menace pouvait amener une nouvelle conquête territoriale au sein de la Gaule, et le démembrement de la domination franke; mais Sighebert n'eu fut nullement troublé ; et joignant à une contenance ferme des paroles de douceur et des promesses, il parvint, sans trop de peine, à calmer cette colère de sauvages.

Le camp fut levé , et l'armée se mit en marche pour regagner les bords du Rhin. Elle prit le chemin de Paris, mais ne passa point par cette ville , dont Sighebert, fidèle à ses engagements, respectait la neutralité. Sur toute leur

1 Tune ex genUbus illis contra eum quidam murmuraverunt, cur se a certamine substraxisset. Sed ille, ut erat inlrepidus, ascenso equo, ad eos dirigit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. it, apud script, rer. gallic. et Trancic, t. Il, p. 229.) — Adversus Sigibertum rumorem levant, dicentes: Sicul promlsisti, da nobis ubi rcbus ditemur, aut prœliemur; alioquin ad patriam non revertimur. (Fredegarii Hist Franc, epitom., ibid., p. 307.}

8T4. route les colonnes austrasiennes ravagèrent les lieux qu'elles traversaient, et les environs de Paris se ressentirent longtemps de leur passage. La plupart des bourgs et des villages furent incendiés, les maisons pillées, et beaucoup d'hommes emmenés en servitude, sans qu'il fût possible au roi de prévenir ou d'empêcher de tels excès. « 11 K parlait et conjurait, dit l'ancien narrateur, pour que ces « choses n'eussent pas lien , mais il ne pouvait prévaloir « contre la fureur des gens venus de l'autre côté du « Rhin *• »

Ces païens n'entraient dans les églises que pour y commettre des vols. Dans la riche basilique de Saint-Denis, l'un des capitaines de l'armée prit une pièce d'étoffe de soie brochée d'or et semée de pierres précieuses qui couvrait le tombeau du martyr; un autre ne craignit pas de monter sur le tombeau même pour atteindre de là, 'et abattre avec sa lance une colombe en or, figure du Saint- Esprit, suspendue aux lambris de la chapelle '. Ces pillages et ces profanations indignaient Sighebert comme roi et comme chrétien; mais, sentant qu'il ne pouvait rien sur l'esprit de ses soldats, il agit envers eux comme son aïeul Chlodowig envers celui qui avait brisé le vase de Reims. Tant que l'armée fut en marche , il laissa faire , et dissimula son dépit; mais au retour, quand ces hommes indisciplinables , regagnant chacun sa tribu et sa maison , se furent dispersés en différents lieux , il fit saisir un à un et mettre à mort ceux qui s'étaient

t Vieos quofijue, qui circa ParUius erant, maxime tune flanima consmnsit; et tam domus quam res reliqnœ ab hoste direpiae sunt, ut etiam elcaptivi ducerentur. Obtestabatur enim rex ne hœc flerent, sed fUrorem geniium , quœ de ulteriore Rheni amnie parte vénérant , superare non poterat. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. it, apud script, rer. gallle. et francie., t. Il , p. 989.)

* Adriani Valesii Rer. francic, lib. ix, p. 55.

le plus signalés ^par des actes de mutinerie et de bri- 574.gandage ^

II parait que de semblables dévastations eurent lieu au passage des Âustrasiens sur la frontière septentrionale du royaume de Gonthramn, et que ce grief, qu'il ressentit vivement, amena de la mésintelligence entre lui et Sighebert. D'un autre côté, les dispositions pacifiques du roi de Neusirie ne furent pas de longue durée ; dès qu'il se vit hors de danger, il revint à son idée fixe , et tourna de nouveau un regard de convoitise vers les villes d'Aquitaine qu'il avait un moment possédées. La brouillerie qui venait d'éclater entre ses deux frères lui parut une circonstance favorable pour la reprise de son projet de conquête; il s^empressa de saisir l'occasion, et, moins d'un an après la conclusion de la paix, il envoya dire à Gonthramn : « Que mon frère vienne avec moi , voyons-nous, (cet, d'un commun accord, poursuivons notre ennemi « Sîghebert •• » Cette proposition fut très-bien accueillie; les deux rois eurent ensemble une entrevue , se firent des présents d'amitié , et conclurent une alliance offensive contre leur frère d'Austrasie. Hilperik, plein de confiance, fit marcher de nouvelles troupes vers la Loire, sous le commandement son fils Theodebert , qui passa ce fleuve pour la seconde fois en l'année 575 ; lui-même entra avec 575 une armée sur le territoire de Reims, frontière occidentale du royaume d'Austrasie. Son invasion fut accompagnée des mêmes ravages que la campagne de Theodebert

< Sed omnia patienter ferebat, donec redire posaet ad patriam... multôs ex eis postea lapidibus obrui prœcipiens. (Greg. Turon. Hist* Franc.» lib. IT, apud script, rer. gallic. et francic, t. H , p. 229.)

' Post annum ilerum Ghilpericus ad Gunlchramnum fralremsuum legâtos miltit, dicens: Yeniat frater mecuni, et videamus nos, et pacificati persequamur Sigibertum inimicum nostrum. (tbid.)

575. en Aquitaine ; il incendia les villages, détruisit les récoltes, et pilla tout ce qui pouvait s'emporter *.

La nouvelle de ces brigandages parvint à Sighebert en même temps que celle de la coalition formée contre lui. Il avait pardonné à Hilperik, et résisté aux sollicitations de sa femme, qui ne voulait ni paix ni trêve avec le meurtrier de Galeswinthe -, • son indignation fut celle d'un homme simple de cœur et fougueux de caractère, qui découvre qu'on s'est joué de sa bonne foi. Il éclata en invectives et en imprécations; mais cette colère bouillante, espèce de fièvre dont l'accès pouvait se calmer de nouveau jpar la soumission de l'ennemi , était trop peu sûre pour contenter Brunehilde. Elle déploya tout ce qu'elle avait dinfluence sur son mari pour lui insinuer dans l'âme un désir de vengeance plus réfléchi , et diriger tous ses ressentiments vers un but unique, le fratricide. En finir avec l'assassin, tel était le cri de la sœur de Galeswinthe, et Sighebert l'écouta cette fois. Ce fut avec la pensée d'un duel à mort qu'il proclama de nouveau son ban de guerre contre Hilperik, parmi les Franks orientaux et les peuples d'outre Rhin ^.

Pour exciter ces gens si peu traitabies à se battre en déterminés, le roi d'Austrasie leur promit tout : de l'argent , le pillage , et jusqu'à des terres et des villes dans la Gaule. 11 marcha directement vers l'ouest au secours de la province rémoise; ce qui le dispensa de s'inquiéter de la manière dont il passerait la Seine. A son approche, Hilperik, évitant le combat comme dans la campagne pré-

1 Quod cùm fuisset factum, seque vidissent, ac muneribus honorassent, commoto Chilperlcus exercitu, usque Rhenis accessit, cuncla inccndens atque debellans. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. it, apud script, rer. gallic. et francic, 1. Il , p. 229.)

3 Quod audicns Sigiberlus , iterura convocatis gentibus illis , quarum supra memoriam fecimus.... contra fratrem suum ire disponit. ( Ibid.)

DEUXIÈME RÉCIT. 3i3

cédente , fit sa retraite en longeant le cours de la Marne, 575. et alla vers la Seine inférieure chercher une position favorable. Sighebert le poursuivit jusque sous les murs de Paris ; mais il s'arrêta là , tenté par Tidée d'occuper cette ville , qu'on regardait alor§ comme très-forte, d'en faire sa place d'armes, et au besoin une place de refuge. Quelque prudente que fût cette idée, le roi d'Austrasie, en y obéissant, fit un acte de témérité devant lequel il eût reculé sans doute si sa passion de vengeance n'avait fait taire en lui tout scrupule et toute crainte.

En vertu du traité de paitage , conclu huit ans auparavant, Paris, divisé en trois lots, él^it cependant une ville neutre , interdite à chacun des trois fils de Chlother par le serment le plus sacré et par toutes les terreurs de la religion. Nul d'entre eux , jusque-là , n'avait osé enfreindre ce serment et braver les malédictions prononcées contre celui qui le violerait. Sighebert en eut le courage, aimant mieux risquer son âme que de négliger un seul moyen de succès dans la poursuite de ses desseins. Paris, en effet, lui était nécessaire comme point d'appui, et, pour employer une locution toute moderne , comme base de ses opérations ultérieures , soit qu'il voulût agir contre Hilperik à l'ouest, ou au sud contre Theodebert. Il somma donc la ville de le recevoir, en dépit du traité, et y entra sans aucune résistance , car elle n'était gardée contre lui que par la protection de saint Polyeucte , de saint Hilaire et de saint Martine

* Parisius venit. (Greg. Taron. Hist. Franc, lib. it, apud Bcript. rcr. galUc. et francic, t. Il, p. 229.) — Ecce pactiones quae inter nos factsB sunt. ul quisquis sine fralris voluntate Parisius urbem ingrederetur amitterel partem 8uam« essetque Polyeuctus martyr, cum Hilario atque Martino confessoribus, judex ac retribuior ejus. Post bœc ingressus est in eam germanus meus Sigibertus, qui judicio Dei interiens, amisit par^ tem suam... juxta Dei judicium et malcdictiones pactionum. ( Ibid., lib. Yii , p. 395.)

«r5. Après avoir établi ses quartiers à Paris, le roi Sîghebert s'occupa premièrement d'envoyer des troupes contre le fils de Hilperik qui, parcourant en Aquitaine la même route que l'année précédente, venait d'arriver à Limoges. Entre la ville de Tours et celle de Chartres, une bande de terre, comprenant les pays de Châteaudun et de Vendôme, appartenait au royaume d'Austrasie; Sighebert résolut d'y lever une armée , afin de ménager les forces qu'A avait amenées avec lui. Ses messagers allèrent de bourgade en bourgade, publiant une proclamation qui enjoignait à tout honmie lilM'e de se trouver au rendez-vous de guerre, équipé de son mieux d'armes quelecmques , depuis la eu!rasse et la lance jusqu'au bâton ferré et au sinrple coateau. Mais, ni dans les villes ni hors des villes, personne ne répondit à l'appel ; et , malgré Tamende de soixante sols d'or prononcée contre celui qui résistait aux ordonnances royales, les habitants de Châteaudun, de Vendôme et des environs de Tours ne s'armèrent point , et ne quittèrent point leurs maisons *. Ces gens savaient que leur pays était compris dans le partage de Sighebert, et que les impôts levés chez eux se rendaient au fisc d'Apstraaie^ mais c'était tout , et conmie le roi dont ils dépendaient ne leur faisait sentir par aucun acte son autorité adnûnistra^ tive , comme cet ordre était le premier qu'ils eussent jamais reçu de lui, ils y firent peu d'attention.

Cette résistance passive devait , si elle se prolongeait , contraindre le roi d'Austrasie à diviser ses forées. Pour la faire cesser promptement et sans violence, il envoya sur lés lieux ses deux plus habiles négociateurs , Godeghisel ,

^ Mitlens nunlios Dunensibu» etTuronicis, ut contra Theodoberluiii ire deberent. Quod illi dissimulantes... (Greg. Turon. niât Franc, lib. iT, apud spript. rer. gallic. et francie., t. H , p. 329.) — Leg. ftipuar , lit. Lxv, ibid., t. IV, p. S48. — Leg. Wisigolh., lib. ix, ibid,, p. 4as.

DEUXIÈME RÉCIT, p45

maire du palais, et Gonthramo, surnommé Bose, c'est-à- vjtk dire le malin, homme d'intrigue et de savoir-faire, doué, malgré son origine tudesque , d'une souplesse d'esprit qui n'appartenait guère qu'à la race gallo-romaine. Les deux Austrasiens réussirent dans leur mission, et passèrent bientôt la Loire à la tête d'une armée indigène, mal équipée, mais assez nombreuse pour ne pas craindre d'en venir aux mains avec les Franks de Theodebert S

Ceux-ci, déjà fort alarmés par la nouvelle de l'invasion austrasienne, le furent encore plus lorsqu'ils apprirent que des troupes s'avançaient contre eux, et que la retraite leur était coupée. Mais, quel que fût le découragement de ses soldats, Theodebert, en véritable chef germain, résolut de marcher à l'ennemi^. îl sortit de Limoges, et alla prendre position sur les bords de la Charente, à huit ou dix milles d'Angonléme; durant ce trajet, beaucoup de ses gens désertèrent, de sorte qu'au moment de livrer bataille, il resta presque abandonné; il n'en combattit pas moins avec une grande bravoure, et fut tué dans la mêlée. Les paysans gaulois dont se composait l'armée de Godeghisel et de Gonthramn Bose n'avaient point, conmie la Franks, une sorte de culte pour les descendants de Merowig; sans égard pour la longue chevelure qui distinguait le fils du roi Hilperik , ils le dépouillèrent comme le reste des morts, et le laissèrent nu sur le champ de bataille. Mais un chef austrasien , nommé Arnulf , eut horreur de cette profanation ; quoique ennemi de Theodebert, il enleva avec respect le corps du jetme prince; puis , rayant lavé selon la coutume , et habillé de riches

1 Rex Godegiselum et Guntchramnum duces in capile dirigit. Qui commoventes exercitum ad versus eum pergunt. (Grcg. Turou. Hist. Franc., lib. iv, apud script, rer. gaUic. et francic, t. II, p. flS9.)

> At ille, dereliutus à suis, eiiin paucis remansit : sed tamen ad bellum exire Bon dubitat (Ibid.)

57S. vêtements, 3 le fit ensevelir à ses frais dans la ville d'Angoulème *.

Cependant le roi Gonthram, cédant encore une fois à son goût pour le repos ou à l'impression de la crainte , venait de se réconcilier avec Sighebert. Hiiperik apprit cette nouvelle trahison en même temps que la mort de son fils , et la perte de son armée d'Aquitaine. Réduit par ce double malheur à un état complet de désespoir, et ne songeant plus qu'à sauver sa vie, il quitta les bords de la Seine, traversa rapidement tout son royaume, et aUa se réfugier dans les murs de Tournai avec sa fenune , ses enfants, et ses guerriers les plus fidèles^. La force de cette ville, première capitale de l'empire frank, l'avait déterminé à la prendre pour asile. Dans l'attente d'un siège il s'occupait d'y rassembler des hommes et des munitions de guerre, pendant que Sighebert, libre de ses mouvements dans toute l'étendue de la Neustrie, s'emparait des villes de ce royame.

Ayant occupé celles qui se trouvaient au nord et à l'est de Paris, il se porta vers l'occident, résolu de livrer ce qu'il venait de conquérir, cités et territoire, eu solde à ses guerriers d'outre Rhin. Ce projet fut pour tous les Franks, même pour ceux du royaume d'Austrasie , une cause de vives inquiétudes'. Les Austrasiens étaient peu désireux

* Tbeodobertus deTictus in campo prosternitur, et ab hostibas exanlme corpus, quod dici dolor est, spoliatur. Tune ab Arnulfo quodam coUectus, abiutusque, ac dignis vestibus est indutu», et ad Ecolismensem civitatem sepultus. (Greg. Turon. Hist. Franc, ib. ly, apud script rer. gallie. et francic, t II, p. 329.)

3 Chilpericus Tero cognoscens, quod iterum se Guntchramnus cum Sigiberto paciflcasset, se infra tornacenscs muroscum uxore elfiliissuis commun! vit. ( Ibid., p. 230.)

3 Sigibertus vero oblenUs civiiatibus il lis, quœ cilra Parisius sunt posits, usque Rothomagensem urbem accessit, YOlens easdcm urbes hoslibus ccderc ; quod ne faceret, a suis probibitus est. ( Ibid , p. 230.)

d'avoir pour voisins en Gaule des gens qu'ils regardaient 875. comme leurs ennemis naturels ; et de leur côté les Neustriens se voyaient menacés de l'expropriation , de Tasservissement politique , de tous les maux qu'entraîne une conquête territoriale. Les premiers firent entendre au roi des remontrances et des murmures ; les seconds transigèrent avec lui. Après avoir délibéré sur ce qu'il convenait de faire dans une conjoncture aussi périlleuse , les seigneurs et les arimans de la Neustrie adressèrent à Sighebert un message conçu en ces termes : a Les Franks qui «autrefois regardaient du côté du roi Hildebert^ et qui a depuis sont devenus hommes-liges du roi Hilperik^ veu- (( lent maintenant se tourner vers toi, et se proposent , si a tu viens les trouver, de t'établir roi sur eux *. »

Tel était le langage tant soit peu bizarre de la politique germaine, et c'est de cette manière que les Franks exer* çaient leur droit de quitter le prince qui les gouvernait , et de passer sous l'obéissance d'un autre descendant de Merowig. La puissance royale, pour chacun des fils de Chlother, consistait bien moins dans l'étendue et la richesse des territoires qui formaient son royaume, que dans le nombre des hommes de guerre qui s'étaient rangés sous son patronage, et qui, selon l'expression germanique , obéissaient à sa bouche^. Il n'y avait rien de fixe ni de

* Tune Franci, qui quondam ad Childebertum adspexerant seniorem , ad Sigibertum legationem mittunt, ut ad eos veniens, derelido Chilperico, super su Ipsum regem stabilirent. (Greg. Turon. Hist. Franc. Mb. iy, apud script, rer. gallic. et Trancic, t. II, p. 230.)— Convertimini ad me ut Bub mea sitis defensione. ( Ibid., lib. ii , p. 184.)

3 JTund, d'où viennent les mois mundeburdis y mvndeburdium ^ iR(/ndeburde^ etc. -< Sub sermone tuitionis nostrœ visi fuimus récépissé, ut Bub mundeburde ?el derensione inlustris viri illius majoris 'domus nostri... (Marcuin Formul., lib. i, apud script, rer. gallic- et francic, t. IV, p. 447.) — D'après certains radicaux des langues (eutoniques, la bouche était pour les anciens Germains le symbole de l'autorité, et l'oreille eelui de la dépendance.

575. stable dans la répartition de la populaticNi franke entre ies rois dont elle faisait la force ; elle ne répondait pas exactement aux circonscriptions territoriales, et l'un des princes pouvait avoir des vassaux dans le royaume d'un autre. Parmi ces vassaux ou leudes , les plus dévoués , les plus utiles, comme on s'exprimait alors, étaient ceux qui, habitant près du roi , et formant autour de sa personne une garde permanente, avaient pour salaire la vie commune à sa table ou sur les fruits de son domaine. U y avait moins à compter sur la foi de ceux qui , domiciliés au loin , et vivant dans leurs propres maisons, jouissaient, par concession royale, du feod ou de la solde en terres*. C'est cette dernière classe d'hommes qui, pour sauver ses propriétés, déserta la cause de Hilperik, et offrit la royauté à Sighebert; l'autre, plus fidèle mais moins nombreuse, avait suivi le roi fugitif jusque dans les murs de Tournai. Sighebert reçut avec joie le message et l'offre des Neustriens ; il leur garantit par serment qu'aucune ville ne serait livrée à ses soldats, et promit de se rendre à l'assemblée où il devait être inauguré selon la coutume de ses ancêtres. Ensuite il alla jusqu'à Rouen faire une sorte de reconnaissance militaire, et revint à Paris après s'être assuré qu^aucune ville forte de l'ouest n'était disposée à tenir contre lui.

Afin de prémunir son mari contre un retour d'affection fraternelle, et de veiller par elle-même à l'accomplissement de srt vengeance, Bninehilde quitta la ville de Metz pour :se rendre auprès de Sighebert. Elle avait une telle confiance dans la certitude de son triomphe , qu'elle voulut

« OmneB causœ ejus aut amicorura suorum , tam illorum qui cum iHo pergttnt, quam qui ad propria eorum résident. (IHarcuin Pormul i lib. i, jàpud ftcript. rer. galllc. et francic, t. IV, p. 447.) — Sur la véritable ftigtitneation des mots psod et alod, voyez Lettres eur l'histoire de .'FraDoe, lottre s.

faire oe voyage accompagnée de ses deux filles y Ingonde nrs. et Gblodeswinde, et de son fils Hildebert, enfant de quatre ans. Ses chariots de bagage contenaient de grandes richesses et ce qu'elle avait de plus précieux en ornements d'or et en bijoux * . Il semble que, par une vanité de femme, elle voulût éblouir les yeux, et se montrer magnifique dans sa parure^ en môme temps que terrible pour ses ennemis. Cette princesse, jeune encore, et d'une beauté remarquable, répondait mieux que les autres épouses mérovingiennes à ridée que la population gauloise se faisait d'une reine d'après les traditions de l'empire romain. Fille de roi, et née dans un pays où la royauté, quoique d'origine barbare , avait des allures tout impériales , elle commandait le respect par la dignité de ses manières et par la noblesse de sa naissance. Le jour de son entrée à Paris, les habitants se portèrent en foule à sa rencontre, le clergé des églises et les gens de famille sénatoriale s'empressèrent de venir la saluer; mais l'homme que sa dignité à la fois ecclésiastique et municipale plaçait à la tête de la ville, l'évéque Germanus, aujourd'hui honoré comme saint, ne se présenta pas.

C'était un homme de civilisation autant que de foi chrétienne, une de ces organisations délicates à qui la vue du monde romain gouverné par des barbares causait d'incroyables dégoûts, et qui s'épuisaient dans une lutte inutile contre la force brutale et contre les passions des rois. Dès le commencement de la guerre civile, saint Germain avait essayé de s'interposer comme médiateur entre Hilperik et Sighebert , et à l'arrivée de ce dernier, il avait renouvelé

1 Régressas inde , Parisius esl ingressus ihique ad eum BrunichiUlis, eum fliiis venit. (Greg. Turon. Hist Franc, lib. ly, apud script, rer. galiicel francic, t. Il, p. 930.) — Adriaui Valesii Rer. francic, lib. n, p. 57.

675. en vain ses sollicitations et ses remontrances. La fatigue et le découragement altérèrent sa santé ; il tomba malade, et au milieu de ses souffrances corporelles , le présent et l'avenir de la Gaule s'offraient à lui sous des couleurs encore plus sombres. « Pourquoi, s'écriait-il, n'avons-nous a pas un moment de repos? pourquoi ne pouvons-nous a pas dire, comme les apôtres dans Tintervalle de deux « persécutions : Voici enfin des jours supportables* ? » Retenu par la maladie, et ne pouvant faire entendre à Brunehilde ses exhortations en faveur de la paix , il les lui adressa par écrit. Cette lettre qui fut remise par un clerc d'origine franke, nommé Gondulf, et qui s'est conservée jusqu'à nous , commence par des excuses respectueuses et des protestations d'attachement; puis elle continue de la manière suivante :

« Répéterai-je les bruits qui courent dans le public ? Ils a me consternent, et je voudrais pouvoir les dérober à la (( connaissance de votre piété. On dit que c'est par vos « conseils et votre instigation que le très-glorieux roi Siga hebert s'acharne si obstinément à la ruine de ce pays. « Si je rapporte de semblables propos, ce n'est pas que «j'y ajoute foi, c'est afin de vous supplier de ne fournir « aucun prétexte à de si graves imputations. Quoique « déjà , depuis longtemps , ce pays soit loin d'être heu- « reux, nous ne désespérons pas encore de la miséric( corde divine qui peut arrêter le bras de la vengeance , c( pourvu que ceux qui gouvernent ne se laissent pas « dominer par des pensées de meurtre , par la cupi-

* Eo tempore quando minor erat nunierus populi chrisUani , et cum Dei auxilio iicebat residere quielum , tum apostoli dicebant ; Ecce nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies salulis. Nunc e contrario tam funestos et luctuosos anle oculos habentes dies, fientes dicimus: Ecce dies tribulationisetperditioiiis nostrae... (Germani Paris, episc. epist., apud script, rcr. gallic. et francic. , t. IV, p. 80.)

iS'

a dite ; source de tout mal ^ et par la colère qui fait perdre vn, a le sens*...

(( Dieu le sait, et cela me suffit ; j'ai souhaité de mourir a pour que leur vie soit prolongée, j'ai souhaité de mourir « avant eux, afin de ne point voir de mes yeux leur ruine a et celle de ce pays. Mais ils ne se lassent point d'être en a querelle et en guerre, chacun rejetant la faute sur l'autre, a n*ayant nul souci du jugement de Dieu, et ne voulant a rien laisser à la décision de la toute-puissance divine, a Puisque aucun d'eux ne daigne m'écouter, c'est à vous a que j'adresse mes instances; car si, grâce à leurs di:a cordes , le royaume tombe à sa perte , il n'y aura pas là cr un grand triomphe pour vous ni pour vos enfants. Que a ce pays ait à se féliciter de vous avoir reçue; montrez « que vous y venez pour le sauver et non pour le perdre; a en calmant la colère du roi, en lui persuadant d'attendre c( avec patience le jugement de Dieu , vous ferez tomber à « néant les mauvais propos du peuple^.

« C'est avec tristesse que je vous écris ces choses; car je cr sais comment se précipitent rois et nations à force d'ofcr fenser Dieu. Quiconque espère en la puissance de son ce propre bras , sera confondu et n'obtiendra point la viea toire; quiconque se repose avec confiance sur la multi* a tude de ses gens, loin d'être à l'abri du danger, tombera a en péril de mort ; quiconque s'enorgueillit de ses richesses a en or et en argent, subira l'opprobre et la désolation

1 Volgiyerba itérantes, quœ noa maxime terrent, yealr» pletatl in notiliam deponimuB, quœ ita disseminata eloquentium ore detrahunt, quasi vestro voto, consilio et irisligatione dominus gloriosissimus Sigibcrlus rex lam ardue hanc velit perdere regiouem. (Germani Paris, cpisc. epist., apud script, rer. gallic. et francic, 1. lY, p. 80.)

' Ad ti0 3 vos hsec regio susce pisse graluletur, ut per vos salutem, non interitum percipere videatur. In lioc populi reslinguilis verl», si miUgatia furorem, si Dei facilis expectare-judicium. ( Ibid., p. 81.)

m DEUXIÈME RÉ€IT.

575. a avant que son avarice soit satisfaite. Voilà ee que nous a lisons dans les Écritures*...

, « C'est une victoire sans honneur que de vaincre son e frère, que de faire tomber dans l'humiliation une famille « de parents, et de ruiner la propriété fondée par nos ance cétres. En se battant l'un contre l'autre, c*est contre eux« « mêmes qu'ils combattent; chacun d'eux travaille à dé- 'a truire son pï*opre bonheur, et Tennemi qui les regarde et « qui approche se réjouit en voyant qu'ils se perdent... \i Nous lisons que la reine Ësther fut Tinstrument de Dieu a pour le salut de tout un peuple; faites éclater votre pru- . « dence et la sincérité de votre foi, en détournant le seia gueur roi Sighebert d'une entreprise condamnée par la c( loi divine, et en faisant que le peuple jouisse du bien de la paix, jusqu'à ce que le juge éternel prononce dans sa «justice. L'homme qui mettrait de côté Taffection fraie ternelle, qui mépriserait les paroles d'une épouse, qui c( refuserait de se rendre à la vérité, cet homme, tous les c( prophètes élèvent la voix contre lui , tous les apôtres le a maudissent, et Dieu lui-même le jugera dans sa toute- « puissance ^. »

Le sentiment de tristesse empreint dans chaque phrase de cette lettre, la gravité un peu hautaine du style, et jusqu'à cette manière dédaigneuse de parler des rois sans les nommer, tout cela avait quelque chose d'imposant; mais tout cela fut inutile. Ërunehilde possédait au plus haut degré ce caractère vindicatif et implacable dont la vieille

^ Pft)ptei*ea hsee doletis seribo , quia video qualiter prœcipitantur et

- rég(!B et populi, ut Dci incurrant ofTensam. (Germani Paj'is. episc epist., fapud WT'ipt Ter. galllc. et francic, t. IV, p. 81.)

* tnhonesta victorisl est frairetn vincerc , domesticas domos humiliarr, el poBsesstoneiii a parétiUbus conslructara everiere. Contra setnelipsos

- pui^iidnt suamciue felicitatem exterminant < de sua pcrdiUone gaudet accelerans itiilnieu8. ( Ibid.)

poésie germanique a personnifié le type dans une femme STsr qui porte le même nom *. Elle ne tint compte ni des menaces de la religion, ni de ces vieux avertissements de l'ex-' périence humaine sur Tinstabilité de la fortune. Loin de réfléchir à la situation vraiment critique où elle se trouve* Fait placée si son mari essuyait quelque revers, elle se montra plus impatiente que jamais de le voir partir pour aller, à Tournai , porter les derniers coups et compléter sa victoire par un fratricide.

Sighebert envoya d'abord une partie de ses troupes investir la place de Tournai et en commencer le siège ; luimême fit ses préparatifs pour se rendre au lieu où il devait être inanguré comme roi des Franks occidentaux •. Paris, ni toute autre ville , ne pouvait convenir pour cette cérémonie qui devait s'accomplir en plein air au milieu d'uQ; camp. On choisit pour lien d'assemblée Tdn des domaine$ fiscaux du royaume de Neustrîe, celui de Vitry sur \à Scarpe, soit parce qu*il était peu éloigné de Tournai, soit parce que sa position septentrionale en faisait un rcndezvouscomnaode pour la population franke, moins clair-semée en Gaule à mesure qu'on remontait vers le nord. Au moment du départ , lorsque le roi se mit en route escorté de ses cavaliers d*élite, tous régulièrement armés de boucliers peints et de lances à banderoles, un homme pâle, en habits sacerdotaux, parut au-devant de lui; c'était Tévêque Germain, qui venait de s'arracher à son lit de souffrance pour faire une dernière et solennelle tentative : a Roi c(. Sighebert, dit-il, si tu pars sans intention de mettre h «• mort ton frère j tu reviendras vivant et victorieux; mais

1 La Brynhitde de l'Edda Scandinave/ et la Brunhilt des Nibelungeiii celte ressemblance de nom est purement fortuite.

' llle vero hœc audiens, misit qui fratrem sutim in supra memorata civitaieobsiderent. ipseiiiacpropernre deliberans. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. iv, apud script, rer. gallic et (Vancic.,'t. II, p. 230.>

876. « si tu as une autre pensée, tu mourras ; car le Seigneur a « dit par la bouche de Salomon : La fosse que tu prépares a afin que ton frère y tombe, te fera tomber toi-même *. o Le roi ne fut nullement troublé de cette allocution inattendue; son parti était pris et il se croyait sûr de la victoire. Sans répondre un seul mot, il passa outre, et bientôt il perdit de vue les portes de la ville où sa femme et ses trois enfants restaient pour attendre son retour.

Le passage de Sighebert à travers le royaume qui allait lui appartenir par élection fut comme un triomphe anticipé. Les habitants gaulois et le clergé des villes venaient processionnellement à sa rencontre ; les Franks montaient à cheval pour se joindre à son cortège. Partout les acclamations retentissaient en langue tudesque et en langue romaine ^. Des bords de la Seine à ceux de la Somme, les tiallo-Romains étaient, quant au nombre, la population dominante; mais, à partir de ce dernier fleuve vers le nord, une teinte germanique de plus en plus forte commençait à se montrer. Plus on avançait , plus les hommes de race franke devenaient nombreux parmi les masses indigènes; ils ne formaient pas simplement, comme dans les provinces centrales de la Gaule, de petites bandes de guerriers oisifs, cantonnées de loin en loin : ils vivaient à l'état de tribu et en colonies agricoles, au bord des marécages et des forêts de la province belgique. Vitry, près de Douai , se trouvait, pour ainsi dire, sur la limite de ces deux régions;

1 Si abieris, et fratrem tuum interflcere noiueris, vivus et Victor redibis ; sin autem aliud cogitaveris, morieris. Sic enim Dominus per Salomonem dixit : Foveam quam fratri tuo parabû, in eam coorups. Quod ille, peccatis facientibus, audire neglexil. (Greg. Turon. Hist. Franc, iib. iv, apud script, rcr. galiic cl francic, t. H, p. 230.)

' Hinc cui barbaries, illinc remania plaudiU

Diversis iinguis laus sonat una viri.

(Fortunati carmen de Ghariberto rege, apud Bibb patrum , t. X , p. 560.)

DEUXIÈiME RÉCIT. 325-

les Franks du nord, cultivateurs et fermiers, et les Franks du sud, vassaux militaires, purent aisément s'y réunir pour l'inauguration du nouveau roi. Parmi les grands propriétaires et les chefs du royaume de Neustrie, un seul, nommé Ânsowald, ne se trouva pas au rendez-vous; son absence fut remarquée, et lui fit dans la suite un grand renom de fidélité au malheur ^

La cérémonie eut lieu dans une plaine bordée par les tentes et les baraques de ceux qui , n'ayant pu se loger dans les bâtiments du domaine de Yitry, étaient contraints de bivouaquer en plein champ. Les Franks, en armes, formèrent un vaste cercle au milieu duquel se plaça le roi Sighebert , entouré de ses officiers et des seigneurs de haut rang. Quatre soldats robustes s'avancèrent, tenant un bouclier sur lequel ils firent asseoir le roi, et qu'ils soulevèrent ensuite à la hauteur de leurs épaules. Sur cette espèce de trône ambulant, Sighebert fit trois fois le tour du cercle, escorté par les seigneurs et salué par la multitude qui, pour rendre ses acclamations plus bruyantes , applaudissait en frappant du plat de Tépée sur les boucliers garnis de fer ^. Après le troisième tour, selon les ancien^ rites germaniques, l'inauguration royale était complète, et de ce moment Sighebert eut le droit de s'intituler roi des Franks, tant de VOsfer que du Neoster-Rike. Le reste du jour et plusieurs des jours suivants se passèrent en réjouissances, en combats simulés et eu festins somptueux, dans lesquels le roi, épuisant les provisions de la ferme de Vitry, fai-

^ Omnes NeustrasisB ad eum venientes se suœ ditioni subjeccrunt. Aiiiioaldug tiinlum cum Chilpcrico remansit. (Fredegarii Hist. Franc. Epilom., apud script, rer. gallic. et francic, 1. U , p. 407.)

' Venicnte autem iHo ad villanif cui nomen est Victoriaciim , coUeclus est ad eum omnis exercitus , impositumque super clypeo sibi regem statuunt. (Greg. Turon. Bist. Franc, lib. it, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 230.) — Plaudcntps lam pnlmts quam vocibus, eum clypeo evectum super se regem constituunt. ( Ibid., lib. ii , p. 184.) I. 19

575. sait à tout venant les honneurs de son nouveau domaine. A quelques milles de là, Tournai, bloqué par les troupes austrasiennes , était le théâtre de scènes bien différentes. Autant que sa grossière organisation le rendait capable de souflrance morale, Hilperik ressentait les chagrins d'un roi trahi et dépossédé; Fredegonde, dané ses accès de terreur et de désespoir, avait des emportements de bête sauvage. A son arrivée dans les murs de Tournai, elle se trouvait enceinte et presque à terme; bientôt elle accoucha d'un fils au milieu du tumulte d'un siège et de la crainte de la mort qui l'obsédait jour et nuit. Son premier mouvement fut d'abandonner et de laisser périr, faute de soins et de nourriture, l'enfant qu'elle regardait comme une nouvelle cause de danger; mais ce ne fut qu'une mauvaise pensée, et l'instinct maternel reprit le dessus. Le nouveauné, présenté au baptême et tenu sur les fonts par Tévêque de Tournai, reçut, contre la coutume des Franks, un iiotii étranger à la langue germanique, celui de Samson, que ses parents, dans leur détresse, choisirent comme un présage de délivrance *.

Jugeant sa position presque désespérée, le roî attendait l'événement dans une sorte d'impassibilité ; mais la reine, moins lente d'esprit, s'ingéniait de mille manières, faisait des projets d'évasion, et observait autour d'elle pour épier la moindre lueur d'espérance. Parmi les hommes qui étaient venus à Tournai partager la fortune de leur prince, elle en remarqua deux dont le visage ou les discours indiquaient un sentiment profond de sympathie et de dévouement : c'étaient deux jeunes gens nés au pays de Térouanne,

* Quem mater ob mctum mortis a se abjecil , et perdrrc ^oluil. Sed cùni nun potuisset, objurgiitaa rcge, eum buptizari prœcepit.Qui baplizalus, elab ipso cpiscopo ausceplus... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud. script, rer. galJic. et francic , t. 11, p. 249.) — Adriani Yalesii Rer. francic, lib. ix , t. II , p. 60.

Franks d'origine, et disposés par caractère à ce fanatisme 575. de loyauté qui fut le point d^honneur des vassaux du moyen âge. Fredegonde mit en usage, pour gagner Tesprit de ceà hommes, toute son adresse et tous les prestiges de son rang : elle les fit venir auprès d'elle, leur parla de ses inalheurs et de son peu d*espoir, leur monta la tête avec des boissons enivrantes ; et , quand elle crut les avoir en quelque sorte fascinés, elle leur parla d'aller à Vilry assassiner le roi Sigliebert. Les jeunes soldats promirent de faire tout ce que la reine leur commàndei:ait: et alors elle donna de sa propre main à chacun d'eux un long couteau à gaîne, ou, comme disaient les Franks, un skramasax^ dont elle avait , par surcroît de précautions, empoièonné la lame. « Allei, leur dit-elle, et si vous revenez vivants, «je vous comblerai d'honneurs, vous et votre postéi:*ité; « si vous succombez, je distribuerai pour vous des aumônes « à tous les lieux saints ^ »

Les deux jeunes gens âorlirent de Tournai , et , se donnant pour des déserteurs , ilà traversèrent les lignes des Austrasiens et prirent la route qui conduisait au domaine royal de Vitry . Quand ils y arrivèrent , lotîtes lès salles retentissaient encore de la joie des fêtes et des banquets. Ils dirent qu'ils étaient du royaume de Neustrie , qu'ils venaient pour saluer le roi Sighebert et pour lui parler. Dans ces jours de royauté nouvelle, Sighebert était tenu de se montrer aflfable et de donner audience à quiconque venait

t Tiinc diio pueri cum cultris validis, quos vulgo sacramasaxo» vo&'int, infecUs veiieno, maicflcali a Frede^unde reginn... (Grcg. Turon. Ilist. Franc, lib. iv, «pud scrlpl rei\ gallic. et fraude, l 11 , p. 230 ) — Tune Fredcgundis riiemor îirtiam siianim inebriavit duos pueros larwaniietiscs, dixilque cis : Ile ad cuneum Sigiberli eumgue inlerûeite. Si e\adcrilis vivi, ego niirifice honorabo vos el sobolem vestram , si autem

corruoritis, ego pro vobis eleemosynas (Gesta reg. franco ibid.,

p. 562. — Skrama-sax veut dire couteau de défense.

M5. réclamer de lui protection ou justice. Les Neustriens sollicitèrent un moment d'entretien à Técart, ce qui leur fut accordé sans peine; le couteau que chacun d'eux portait à la ceinture n'excita pas le moindre soupçon , c'était ime partie du costume germanique. Pendant que le roi les écoutait avec bienveillance, ayant l'un à sa droite et IHiutre à sa gauche, ils tirèrent à la fois leurs skramasax, et lui en portèrent en même temps deux coups à travers les côtes. Sighebert poussa un cri et tomba mort. A ce cri le camérier du roi, Hareghisel, et un Goth nommé Sighila, accoururent répéè à la main ; le premier fut tué et le second blessé par les assassins, qui se défendirent avec une sorte de rage extatique. Mais d'autres hommes armés survinrent aussitôt , la chambre se remplit de monde , et les deux Neustriens assaillis de toutes parts succombèrent dans une lutte inégale *.

A la nouvelle de ces événements , les Austrasiens qui faisaient le siège de Tournai se hâtèrent de plier bagage et de reprendre le chemin de leur pays. Chacun d'eux était pressé d'aller voir ce qui se passait chez lui; car la mort imprévue du roi devait être en Austrasie le signal d'une foule de désordres, de violences et de brigandages. Cette nombreuse et redoutable armée s'écoula ainsi vers le Rhin, laissant Hilperik sans ennemi et libre de se transporter où il voudrait. Échappé à une mort presque infaillible, il quitta les iofiurs de Tournai pour aller reprendre possession de son royaume. Le domaine de Vitry, témoin de tant d'événements , fut le lieu où il se rendit d'abord. Il n'y retrouva

^ Gùm aliam caasam se gerere simularent, utraque ei latera feriunt. Al nie vociferane, atque corruens , non post multo spaiio emisit spiriritum : ibiqueet Charegisiius cubicularius pjus conruit; ibi et Sigiia, qui qnondam ex Golhia venerat... multum laceratus est (Greg. Turoii. Uist. Franc, lib. ly, apud script, rer. galiic. et francic, t. II, p. 230.) — Adriani Valesii Rer. flrancic., lil). ix, t. Il, p. 6i.

plus la brillante assemblée des Neustriens , tous étaient 575. retournés à leurs affaires, mais seulement quelques serviteurs austrasiens qui gardaient le corps de Sighebert. Hilperik vit ce cadavre sans remords et sans haine, et il voulut que son frère eût des funérailles dignes d'un roi. Par son ordre, Sighebert fut revêtu, selon la coutume germanique , d'habits et d*armes d'un grand prix , et enseveli avec pompe dans le village de Lambres sur la Scarpe*. Telle fut la fin de ce long draine qui s'ouvre par un meurtre et qui se dénoue par un meurtre ; véritable tragédie où rien ne manque, ni les passions, ni les caractères, ni cette sombre fatalité qui était Tâme de la tragédie antique , et qui donne aux accidents de la vie réelle tout le grandiose de la poésie. Le sceau d'une destinée irrésistible n'est, dans aucune histoire , plus fortement empreint que dans celle des rois de la dynastie mérovingienne. Ces fils de conquérants à demi sauvages, nés avec les idées de leurs pères au milieu des jouissances du luxe et des tentations du pouvoir, n'avaient dans leurs passions et leurs désirs ni règle ni mesure. Vainement des hommes plus éclairés qu'eux sur les affaires de ce monde et sur la conduite de la vie élevaient la voix pour leur conseiller Ja modération et la prudence, ils n'écoutaient rien : ils se perdaient faute de comprendre ; et l'on disait : Le doigt de Dieu est là. C'était la formule chrétienne; mais, à les voir suivre en aveugles, et comme des barques emmenées à la dérîve, le courant de leurs instincts brutaux et de leurs passions désordonnées, on pouvait, sans être un prophète, deviner et prédire la fin qui les attendait presque tous.

< Ghilpericus autem in ancipiti casu deflxus, in dubium hnbcbat an evadiTet, anpeiiret, donec ad eum missi veniiint de fralris obilii nuntianles. Tune egreissus a Tnrn.-ieo cum uxore et fllii«i , eum vesUlum apud Lambrus vicum scpeiivit. (Gre^. Turon. Ilist. Franc, lib. iv, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 230.)

330 DEUXIÈME ^$Cn.

Un jour que la famille cle Hilperik, rétablie dans ses grandeurs, résidait au palais de Braine, deu^ évoques gaulois , Salvius d'Alby et Grégoire de Tours, après avoirreçu audience, se promenaient ensemble s^utour du palais. Au milieu de la conversation , Salvius , comme frappé d'une idée, s'interrompit tout à coup et dit à Grégoire : a Est-ce que tu ne vois pas quelque chose au-dessus du toit de ce «bâtiment? — Je vois, répondit Tévêque de Tours, le « nouveau belvédère que le roi vient d'y faire élever. — Et « tu n'aperçois rien de plus? — Rien jJp tout, repartit « Grégoire^ si tu vois autre chose, dis-moi ce que c'est.» L'évéque Salvius fit un grand soupir et reprit : a Je vois le glaive de la colère de Dieu suspendu sur cette maison ^» Quatre ans après, le roi de Neustrie avait péri de mort violente.

1 Tune remoU paululum, dum hinc iiide Bermocinaremur, ait mihi : Vide ne super lioc tectum quœ ego suspicio? Gui ego : Video enim euper tegulum, quod nuper rex poni jussil. El ille : ^liud. inquit, non adspicis? Gui ego : Ni h il aliud enim video. Suspicabar enim quod aliquid joculuriler loquerelur, et adjeci : Situ aiiquid magis cernis, enarra. At ille al^a traliens suspiriaait •' Video ego evaginatum irae. divins gladium Buper domum hanc dependentem. (Greg. Turon. Hist. Franc, Jib. v, apuU BCJ'ipt. rer. gallic. et francic, t. II, p. 2U.)

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