‹ Récits des temps mérovingiens I-IIIChapitre 2 sur 40 · IO RÉCITS DES TEMPS · texte numérisé non relu

IO RÉCITS DES TEMPS

et dont la cadette, nommée Brunehilde, était fort admirée pour sa beauté; ce fut sur elle que s’arrêta le choix de Sighebert. Une ambassade nombreuse partit de Metz, avec de riches présents, pour aller à Tolède faire au roi des 5 Goths la demande de sa main. Le chef de cette ambassade, Gog, ou plus correctement Godeghisel, maire du palais d’Austrasie, homme habile en toutes sortes de négociations, eut un plein succès dans celle-ci, et amena d’Espagne la fiancée du roi Sighebert. Partout 011 passa Brunehilde, to dans son long voyage vers le Nord, elle se fit remarquer, selon le témoignage d’un contemporain, par la grâce de ses manières, les charmes de sa figure, la prudence et l’agrément de ses discours. Sighebert l’aima, et, toute sa vie, conserva pour elle un attachement passionné.

15 Ce fut en l’année 566 que la cérémonie des noces eut lieu, avec un grand appareil, dans la ville royale de Metz. Tous les seigneurs du royaume d’Austrasie étaient invités par le roi à prendre part aux fêtes de ce jour. On vit arriver à Metz, avec leur suite d’hommes et de chevaux, 20 les comtes des villes et les gouverneurs des provinces septentrionales de la Gaule, les chefs patriarcaux des vieilles tribus frankes demeurées au delà du Rhin, et les ducs des Alamans, des Baïwares et des Thorins ou Thuringiens. Dans cette bizarre assemblée, la civilisation et la 25 barbarie s’offraient côte à côte à différents degrés. Il y avait des nobles gaulois, polis et insinuants, des nobles franks, orgueilleux et brusques, et de vrais sauvages, tout habillés de fourrures, aussi rudes de manières que d’aspect. Le festin nuptial fut splendide et animé par la joie ; les 30 tables étaient couvertes de plats d’or et d’argent ciselés, fruits des pillages de la conquête ; le vin et la bière coulaient sans interruption dans des coupes ornées de pierreries, ou dans les cornes de buffle dont les Germains se servaient

pour boire. On entendait retentir, dans les vastes salles du palais, les santés et les défis que se portaient les buveurs, des acclamations, des éclats de rire, tout le bruit de la gaieté tudesque. Aux plaisirs du banquet nuptial succéda un genre de divertissement beaucoup plus raffiné, et de 5 nature à n’être goûté que du très-petit nombre des convives.

Il y avait alors à la cour du roi d’Austrasie un Italien, Venantius Honorius Clementianus Fortunatus, qui voyageait en Gaule, accueilli partout avec une grande distinction. C’était un homme d’un esprit superficiel, mais agréable, et 10 qui apportait de son pays quelques restes de cette élégance romaine déjà presque effacée au delà des Alpes. Recommandé au roi Sighebert par ceux des évêques et des comtes d’Austrasie qui aimaient encore et qui regrettaient l’ancienne politesse, Fortunatus obtint, à la cour semi-barbare de Metz, 15 une généreuse hospitalité. Les intendants du fisc royal avaient ordre de lui fournir un logement, des vivres et des chevaux. Pour témoigner sa gratitude, il s’était fait le poète de la cour; il adressait au roi et aux seigneurs des pièces de vers latins, qui, si elles n’étaient pas toujours parfaite- 20 ment comprises, étaient bien reçues et bien payées. Les fêtes du mariage ne pouvaient se passer d’un épithalame; Venantius Fortunatus en composa un dans le goût classique, et il le récita devant l’étrange auditoire qui se pressait autour de lui, avec le même sérieux que s’il eût fait une 25 lecture publique à Rome sur la place de Trajan.

Dans cette pièce, qui n’a d’autre mérite que celui d’être un des derniers et pâles reflets du bel esprit romain, les deux personnages obligés de tout épithalame, Vénus et l’Amour, paraissent avec leur attirail de flèches, de fîam- 30 beaux et de roses. L’Amour tire une flèche droit au cœur du roi Sighebert, et va conter à sa mère ce grand triomphe : “Ma mère, dit-il, j’ai terminé le combat!” Alors la déesse

et son fils volent à travers les airs jusqu’à la cité de Metz, entrent dans le palais, et vont orner de fleurs la chambre nuptiale. Là, une dispute s’engage entre eux sur le mérite des deux époux ; l’Amour tient pour Sighebert, qu’il appelle 5 un nouvel Achille ; mais Vénus préfère Brunehilde, dont elle fait ainsi le portrait :

“ O vierge que j’admire et qu’adorera ton époux, Brune- “hilde, plus brillante, plus radieuse que la lampe éthérée, “le feu des pierreries cède à l’éclat de ton visage; tu es 10 “une autre Vénus, et ta dot est l’empire de la beauté! “Parmi les Néréides qui nagent dans les mers d’Hibérie, “ aux sources de l’Océan, aucune ne peut se dire ton égale ; “aucune Napée n’est plus belle, et les Nymphes des fleuves “ s’inclinent devant toi ! La blancheur du lait et le rouge 15 “le plus vif sont les couleurs de ton teint ; les lis mêlés aux “ roses, la pourpre tissue avec l’or, n’offrent rien qui lui soit “comparable, et se retirent du combat. Le saphir, le “diamant, le cristal, l’émeraude et le jaspe sont vaincus; “ l’Espagne a mis au monde une perle nouvelle.”

20 Ces lieux communs mythologiques et ce cliquetis de mots sonores, mais à peu près vides de sens, plurent au roi Sighebert et à ceux des seigneurs franks qui, comme lui, comprenaient quelque peu la poésie latine. A vrai dire, il n’y avait, chez les principaux chefs barbares, aucun 25 parti pris contre la civilisation ; tout ce qu’ils étaient capables d’en recevoir, ils le laissaient volontiers venir à eux; mais ce vernis de politesse rencontrait un tel fond d’habitudes sauvages, des mœurs violentes et des caractères si indisciplinables, qu’il ne pouvait pénétrer bien avant. D’ailleurs, 30 après ces hauts personnages, les seuls à qui la vanité ou l’instinct aristocratique fît chercher la compagnie et copier les manières des anciens nobles du pays, venait la foule des guerriers franks, pour lesquels tout homme sachant

lire, à moins qu’il n’eût fait ses preuves devant eux, était suspect de lâcheté. Sur le moindre prétexte de guerre, ils recommençaient à piller la Gaule comme au temps de la première invasion ; ils enlevaient, pour les faire fondre, les vases précieux des églises, et cherchaient de l’or jusque 5 dans les tombeaux. En temps de paix, leur principale occupation était de machiner des ruses pour exproprier leurs voisins de race gauloise, et d’aller sur les grands chemins attaquer, à coups de lance ou d’épée, ceux dont ils voulaient se venger. Les plus pacifiques passaient le 10 jour à fourbir leurs armes, à chasser ou à s’enivrer. En leur donnant à boire, on obtenait tout d’eux, jusqu’à la promesse de protéger de leur crédit, auprès du roi, tel ou tel candidat pour un évêché devenu vacant.

Harcelés continuellement par de pareils hôtes, toujours 15 inquiets pour leurs biens ou pour leur personne, les membres des riches familles indigènes perdaient le repos d’esprit sans lequel l’étude et les arts périssent; ou bien, entraînés euxmêmes par l’exemple, par un certain instinct d’indépendance brutale que la civilisation ne peut effacer du cœur 20 de l’homme, ils se jetaient dans la vie barbare, méprisaient tout, hors la force physique, et devenaient querelleurs et turbulents. Comme les guerriers franks, ils allaient de nuit assaillir leurs ennemis dans leurs maisons ou sur les routes, et ils ne sortaient jamais sans porter sur eux le 25 poignard germanique appelé skramasax , couteau de sûreté. Voilà comment, dans l’espace d’un siècle et demi, toute culture intellectuelle, toute élégance des mœurs disparut de la Gaule, par la seule force des choses, sans que ce déplorable changement fût l’ouvrage d’une volonté mal- 30 veillante et d’une hostilité systématique contre la civilisation romaine.

Le mariage de Sighebert, ses pompes, et surtout l’éclat

que lui prêtait le rang de la nouvelle épouse, firent, selon les chroniques du temps, une vive impression sur l’esprit du roi Hilperik. Au milieu des femmes qu’il avait épousées à la manière des anciens chefs germains, sans beaucoup 5 de cérémonie, il lui sembla qu’il menait une vie moins noble, moins royale que celle de son jeune frère. Il résolut de prendre, comme lui, une épouse de haute naissance; et, pour l’imiter en tout point, il fit partir une ambassade, chargée d’aller demander au roi des Goths la 10 main de Galeswinthe1, sa fille aînée. Mais cette demande rencontra des obstacles qui ne s’étaient pas présentés pour les envoyés de Sighebert. Le bruit des débauches du roi de Neustrie avait pénétré jusqu’en Espagne ; les Goths, plus civilisés que les Franks, et surtout 15 plus soumis à la discipline de l’Evangile, disaient hautement que le roi Hilperik menait la vie d’un païen. De son côté, la fille aînée d’Athanaghild, naturellement timide et d’un caractère doux et triste, tremblait à l’idée d’aller si loin et d’appartenir à un pareil homme. Sa mère Goïswinthe, qui 20 l’aimait tendrement, partageait sa répugnance, ses craintes et ses pressentiments de malheur ; le roi était indécis et différait de jour en jour sa réponse définitive. Enfin, pressé par les ambassadeurs, il refusa de rien conclure avec eux si leur roi ne s’engageait par serment à congédier toutes 25 ses femmes, et à vivre selon la loi de Dieu avec sa nouvelle épouse. Des courriers partirent pour la Gaule, et revinrent apportant de la part du roi Hilperik une promesse formelle d’abandonner tout ce qu’il avait de reines, pourvu qu’il obtînt une femme digne de lui et fille d’un 30 roi.

1 J’adopte pour l’orthographe de ce nom la forme propre au dialecte gothique; celle qui répond au dialecte des Franks est Galeswinde ou

Gaileswinde.

Une double alliance avec les rois des Franks, ses voisins et ses ennemis naturels, offrait tant d’avantages politiques au roi Athanaghild, qu’il n’hésita plus, et, sur cette assurance, passa aux articles du traité de mariage. De ce moment, toute la discussion roula, d’un côté, sur la dot qu’apporterait 5 la future épouse, de l’autre, sur le douaire qu’elle recevrait de son mari, après la première nuit des noces, comme présent du lendemain. En effet, suivant une coutume observée chez tous les peuples d’origine germaine, il fallait qu’au réveil de la mariée, l’époux lui fît un don quelconque. 10 Ce présent variait beaucoup de nature et de valeur : tantôt c’était une somme d’argent ou quelque meuble précieux, tantôt des attelages de bœufs ou de chevaux, du bétail, des maisons ou des terres ; mais quel que fût l’objet de cette donation, il n’y avait qu’un seul mot pour la désigner, on 15 l’appelait don du matin, morghen-gabe ou morgane-ghiba , selon les différents dialectes de l’idiome germanique. Les négociations relatives au mariage du roi Hilperik avec la sœur de Brunehilde, ralenties par l’envoi des courriers, se prolongèrent ainsi jusqu’en l’année 567 ; elles n’étaient pas 20 encore terminées, lorsqu’un événement survenu dans la Gaule en rendit la conclusion plus facile.

L’aîné des quatre rois franks, Haribert, avait quitté les environs de Paris, sa résidence habituelle, pour aller près de Bordeaux, dans un de ses domaines, jouir du climat et 25 des productions de la Gaule méridionale. Il y mourut presque subitement, et sa mort amena, dans l’empire des Franks, une nouvelle révolution territoriale. Dès qu’il eut fermé les yeux, l’une de ses femmes, Theodehilde, qui était la fille d’un berger, mit la main sur le trésor royal; et, 30 afin de conserver le titre de reine, elle envoya proposer à Gonthramn de la prendre pour épouse. Le roi accueillit très-bien ce message, et répondit avec un air de parfaite

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sincérité : “ Dites-lui qu’elle se hâte de venir avec son “ trésor ; car je veux l'épouser et la rendre grande aux yeux “des peuples; je veux même qu’auprès de moi elle jouisse “ de plus d’honneurs qu’avec mon frère qui vient de mourir.” 5 Ravie de cette réponse, Theodehilde fit charger sur plusieurs voitures les richesses de son mari, et partit pour Châlon-sur-Saône, résidence du roi Gonthramn. Mais, à son arrivée, le roi, sans s’occuper d’elle, examina le bagage, compta les chariots, et fit peser les coffres; puis il dit aux 10 gens qui l’entouraient : “ Ne vaut-il pas mieux que ce trésor “ m’appartienne plutôt qu’à cette femme, qui ne méritait “pas l’honneur que mon frère lui a fait?” Tous furent de cet avis, le trésor de Haribert fut mis en lieu de sûreté, et le roi fit conduire sous escorte au monastère d’Arles 15 celle qui, bien à regret, venait de lui faire un si beau présent.

Aucun des deux frères de Gonthramn ne lui disputa la possession de l’argent et des effets précieux qu’il venait de s’approprier par cette ruse ; ils avaient à débattre, soit avec 20 lui, soit entre eux, des intérêts d’une bien autre importance. Il s’agissait de réduire à trois parts, au lieu de quatre, la division du territoire gaulois, et de faire d’un commun accord le partage des villes et des provinces qui formaient le royaume de Haribert. Cette nouvelle distribution se fit 25 d’une façon encore plus étrange et plus désordonnée que la première. La ville de Paris fut divisée en trois, et chacun des frères en reçut une portion égale. Pour éviter le danger d’une invasion par surprise, aucun ne devait entrer dans la ville sans le consentement des deux autres, sous 30 peine de perdre non-seulement sa part de Paris, mais sa part entière du royaume de Haribert. Cette clause fut ratifiée par un serment solennel sur les reliques de trois saints vénérés, Hilaire, Martin et Polyeucte, dont le juge-

ment et la vengeance furent appelés sur la tête de celui qui manquerait à sa parole.

De même que Paris, la ville de Senlis fut divisée, mais en deux parties seulement ; des autres villes on forma trois lots, d’après le calcul des impôts qu’on y percevait, et sans 5 aucun égard à leur position respective. La confusion géographique devint encore plus grande, les enclaves se multiplièrent, les royaumes furent, pour ainsi dire, enchevêtrés l’un dans l’autre. Le roi Gonthramn obtint, par le tirage au sort, Melun, Saintes, Angoulême, Agen et Périgueux. 10 Meaux, Vendôme, Avranches, Tours, Poitiers, Albi, Conserans et les cantons des Basses-Pyrénées, échurent à Sighebert. Enfin, dans la part de Hilperik se trouvaient, avec plusieurs villes que les historiens ne désignent pas, Limoges, Cahors, Dax et Bordeaux, les cités aujourd’hui détruites 15 de Bigorre et de Béarn, et plusieurs cantons des Hautes- Pyrénées.

Les Pyrénées-Orientales se trouvaient, à cette époque, en dehors du territoire soumis aux Franks; elles appartenaient aux Goths d’Espagne, qui, par ce passage, communi- 20 quaient avec le territoire qu’ils possédaient en Gaule depuis le cours de l’Aude jusqu’au Rhône. Ainsi, le roi de Neustrie, qui n’avait pas eu jusque-là une seule ville au midi de la Loire, devint le plus proche voisin du roi des Goths, son futur beau-père. Cette situation réciproque 25 fournit au traité de mariage une nouvelle base, et en amena presque aussitôt la conclusion. Parmi les villes que Hilperik venait d’acquérir, quelques-unes confinaient à la frontière du royaume d’Athanaghild ; les autres étaient disséminées dans l’Aquitaine, province autrefois enlevée aux Goths par 30 les victoires de Chlodowig le Grand. Stipuler que plusieurs de ces villes, perdues par ses ancêtres, seraient données en douaire à sa fille, c’était faire un coup d’adroit politique, et

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le roi des Goths n’y manqua pas. Soit défaut d’intelligence pour des combinaisons supérieures à celle de l’intérêt du moment, soit désir de conclure à tout prix son mariage avec Galeswinthe, le roi Hilperik n’hésita point à promettre, pour S douaire et pour don du matin, les cités de Limoges, Cahors, Bordeaux, Béarn et Bigorre, avec leur territoire. La confusion qui régnait dans les idées des nations germaniques, entre le droit de possession territoriale et le droit de gouvernement, pouvait quelque jour mettre ces villes hors de 10 la domination franke, mais le roi de Neustrie ne prévoyait pas de si loin. Tout entier à une seule pensée, il ne songea qu’à stipuler, en retour de ce qu’il abandonnerait, la remise entre ses mains d’une dot considérable en argent et en objets de grand prix; ce point convenu, il n’y eut plus aucun 15 obstacle, et le mariage fut décidé.

A travers tous les incidents de cette longue négociation, Galeswinthe n’avait cessé d’éprouver une grande répugnance pour l’homme auquel on la destinait, et de vagues inquiétudes sur l’avenir. Les promesses faites au nom du roi 20 Hilperik par les ambassadeurs franks n’avaient pu la rassurer. Dès qu’elle apprit que son sort venait d’être fixé d’une manière irrévocable, saisie d’un mouvement de terreur, elle courut vers sa mère, et jetant ses bras autour d’elle, comme un enfant qui cherche du secours, elle la tint em- 25 brassée plus d’une heure en pleurant, et sans dire un mot. Les ambassadeurs franks se présentèrent pour saluer la fiancée de leur roi, et prendre ses ordres pour le départ; mais à la vue de ces deux femmes sanglotant sur le sein l’une de l’autre et se serrant si étroitement qu’elles parais- 30 saient liées ensemble, tout rudes qu’ils étaient, ils furent émus et n’osèrent parler de voyage. Ils laissèrent passer deux jours, et le troisième, ils vinrent de nouveau se présenter devant la reine, en lui annonçant cette fois qu’ils

avaient hâte de partir, lui parlant de l’impatience de leur roi et de la longueur du chemin. La reine pleura, et demanda pour sa fille encore un jour de délai. Mais le lendemain, quand on vint lui dire que tout était prêt pour le départ : “Un seul jour encore, répondit-elle, et je ne demanderai 5 “ plus rien ; savez-vous que là où vous emmenez ma fille, “il n’y a plus de mère pour elle !” Mais tous les retards possibles étaient épuisés; Athanaghild interposa son autorité de roi et de père, et malgré les larmes de la reine, Galeswinthe fut remise entre les mains de ceux qui avaient mission 10 de la conduire auprès de son futur époux.

Une longue file de cavaliers, de voitures et de chariots de bagage traversa les rues de Tolède, et se dirigea vers la porte du Nord. Le roi suivit à cheval le cortège de sa fille jusqu’à un pont jeté sur le Tage, à quelque distance 15 de la ville; mais la reine ne put se résoudre à retourner si vite, et voulut aller au delà. Quittant son propre char, elle s’assit auprès de Galeswinthe, et, d’étape en étape, de journée en journée, elle se laissa entraîner à plus de cent milles de distance. Chaque jour, elle disait : C’est 20 jusque-là que je veux aller, et, parvenue à ce terme, elle passait outre. A l’approche des montagnes, les chemins devinrent difficiles ; elle ne s’en aperçut pas et voulut encore aller plus loin. Mais comme les gens qui la suivaient, grossissant beaucoup le cortège, augmentaient les 25 embarras et les dangers du voyage, les seigneurs goths résolurent de ne pas permettre que leur reine fît un mille de plus. Il fallut se résigner à une séparation inévitable, et de nouvelles scènes de tendresse, mais plus calmes, eurent lieu entre la mère et la fille. La reine exprima, 30 en paroles douces, sa tristesse et ses craintes maternelles : “Sois heureuse, dit-elle; mais j’ai peur pour toi; prends “garde, ma fille, prends bien garde...” A ces mots, qui

s’accordaient trop bien avec ses propres pressentiments, Galeswinthe pleura et répondit : “ Dieu le veut, il faut que “je me soumette ;” et la triste séparation s’accomplit.

Un partage se fit dans ce nombreux cortège ; cavaliers 5 et chariots se divisèrent, les uns continuant à marcher en avant, les autres retournant vers Tolède. Avant de monter sur le char qui devait la ramener en arrière, la reine des Goths s’arrêta au bord de la route, et fixant ses yeux vers le chariot de sa fille, elle ne cessa de le regarder, debout 10 et immobile, jusqu’à ce qu’il disparût dans l’éloignement et dans les détours du chemin. Galeswinthe, triste mais résignée, continua sa route vers le Nord. Son escorte, composée de seigneurs et de guerriers des deux nations, Goths et Franks, traversa les Pyrénées, puis les villes de 15 Narbonne et de Carcassonne, sans sortir du royaume des Goths, qui s’étendait jusque-là; ensuite elle se dirigea, par la route de Poitiers et de Tours, vers la cité de Rouen, 011 devait avoir lieu la célébration du mariage. Aux portes de chaque grande ville, le cortège faisait halte, et tout 20 se disposait pour une entrée solennelle ; les cavaliers jetaient bas leurs manteaux de route, découvraient les harnais de leurs chevaux, et s’armaient de leurs boucliers suspendus à l’arçon de la selle; la fiancée du roi de Neustrie quittait son lourd chariot de voyage pour un 25 char de parade, élevé en forme de tour, et tout couvert de plaques d’argent. Le poète contemporain à qui sont empruntés ces détails la vit entrer ainsi à Poitiers, où elle se reposa quelques jours; il dit qu’on admirait la pompe de son équipage, mais il ne parle point de sa 30 beauté1.

1 II est plus que probable que Fortunatus apprit de la bouche des personnes qui accompagnaient Galeswinthe les circonstances du départ et même les mots touchants qui, au milieu des phrases déclamatoires, se

Cependant Hilperik, fidèle à sa promesse, avait répudié ses femmes. Fredegonde elle-même, la plus belle de toutes, la favorite entre celles qu’il avait décorées du nom de reines, ne put échapper à cette proscription générale ; elle s’y soumit avec une résignation apparente, avec une bonne grâce qui aurait trompé un homme beaucoup plus fin que le roi Hilperik. Il semblait qu’elle reconnût sincèrement que ce divorce était nécessaire, que le mariage d’une femme comme elle avec un roi ne pouvait être sérieux, et que son devoir était de céder la place à une reine vraiment digne de ce titre. Seulement, elle demanda, pour dernière faveur, de ne pas être éloignée du palais, et de rentrer, comme autrefois, parmi les femmes qu’employait le service royal. Sous ce masque d’humilité il y avait une profondeur d’astuce et d’ambition féminine contre laquelle le roi de Neustrie ne se tint nullement en garde. Depuis le jour où il s’était épris de l’idée d’épouser une fille de race royale, il croyait ne plus aimer Fredegonde, et ne remarquait plus sa beauté ; car l’esprit du fils de Chlother, comme en général l’esprit des Barbares, était peu capable de retenir à la fois des impressions de nature diverse. Ce fut donc sans arrière-pensée, non par faiblesse de cœur, mais par simple défaut de jugement, qu’il permit à son ancienne favorite de rester près de lui dans la maison que devait habiter sa nouvelle épouse.

Les noces de Galeswinthe furent célébrées avec autant d’appareil et de magnificence que celles de sa sœur Brunehilde; il y eut même, cette fois, pour la mariée, des honneurs extraordinaires, et tous les Franks de la Neustrie, seigneurs et simples guerriers, lui jurèrent fidélité comme à un roi. Rangés en demi-cercle, ils tirèrent tous à la

rencontrent dans sa pièce de vers. Voilà pourquoi j’ai considéré cette pièce comme un document historique.

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fois leurs épées, et les brandirent en l’air en prononçant une vieille formule païenne, qui dévouait au tranchant du glaive celui qui violerait son serment. Ensuite le roi lui-même renouvela solennellement sa promesse de con- 5 stance et de foi conjugale ; posant sa main sur une châsse qui contenait des reliques, il jura de ne jamais répudier la fille du roi des Goths, et tant qu’elle vivrait, de ne prendre aucune autre femme.

Galeswinthe se fit remarquer, durant les fêtes de son 10 mariage, par la bonté gracieuse qu’elle témoignait aux convives : elle les accueillait comme si elle les eût déjà connus; aux uns elle offrait des présents, aux autres elle adressait des paroles douces et bienveillantes ; tous l’assuraient de leur dévouement, et lui souhaitaient une longue et 15 heureuse vie. Le lendemain, à son lever, elle reçut le prése?it du matin , avec le cérémonial prescrit par les coutumes germaniques. En présence de témoins choisis, le roi Hilperik prit dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse, et de l’autre il jeta sur elle un brin de paille, en 20 prononçant à haute voix les noms des cinq villes qui devaient, à l’avenir, être la propriété de la reine. L’acte de cette donation perpétuelle et irrévocable fut aussitôt dressé en langue latine; il ne s’est point conservé jusqu’à nous ; mais on peut en reproduire jusqu’à un certain point 25 la teneur, d’après les formules consacrées et le style usité dans les autres monuments de l’époque mérovingienne :

“ Puisque Dieu a commandé que l’homme abandonne “père et mère pour s’attacher à sa femme, qu’ils soient deux “ en une même chair, et qu’on ne sépare point ceux que le 30 “ Seigneur a unis, moi, Hilperik, roi des Franks, homme “ illustre, à toi Galeswinthe, ma femme bien aimée, que j’ai “ épousée suivant la loi salique, par le sou et le denier, je “ donne aujourd’hui par tendresse d’amour, sous le nom de

“dot et de morgane-ghiba , les cités de Bordeaux, Cahors, “Limoges, Béarn et Bigorre, avec leur territoire et toute “leur population. Je veux qu’à compter de ce jour, tu les “tiennes et possèdes en propriété perpétuelle, et je te les “livre, transfère et confirme par la présente charte, comme 5 “je l’ai fait par le brin de paille et par le handelang\ ”

Les premiers mois de mariage furent, sinon heureux, du moins paisibles pour la nouvelle reine ; douce et patiente, elle supportait avec résignation tout ce qu’il y avait de brusquerie sauvage dans le caractère de son mari. D’ail- 10 leurs, Hilperik eut quelque temps pour elle une véritable affection; il l’aima d’abord par vanité, joyeux d’avoir en elle une épouse aussi noble que celle de son frère; puis, lorsqu’il fut un peu blasé sur ce contentement d’amourpropre, il l’aima par avarice, à cause des grandes sommes 15 d’argent et du grand nombre d’objets précieux qu’elle avait apportés. Mais après s’être complu quelque temps dans le calcul de toutes ces richesses, il cessa d’y trouver du plaisir, et dès lors aucun attrait ne l’attacha plus à Galeswinthe.

Ce qu’il y avait en elle de beauté morale, son peu d’orgueil, 20 sa charité envers les pauvres, n’étaient pas de nature à le charmer. Aussi le moment arriva bientôt ou, en dépit de ses propres résolutions, Hilperik ne ressentit auprès de sa femme que de la froideur et de l’ennui.

Ce moment, épié par Fredegonde, fut mis à profit par 25 elle avec son adresse ordinaire. Il lui suffit de se montrer comme par hasard sur le passage du roi, pour que la comparaison de sa figure avec celle de Galeswinthe fît revivre dans le cœur de cet homme une passion mal éteinte par quelques bouffées de vanité. Doublement blessée comme 30 femme et comme reine, Galeswinthe pleura d’abord en

1 Handelang ou handelag , du mot hand , main, exprimait, en langue germanique, l’action de livrer, donner, transmettre de sa main.

silence ; puis elle osa se plaindre, et dire au roi qu’il n’y avait plus dans sa maison aucun honneur pour elle, mais des injures et des affronts qu’elle ne pouvait supporter. Elle demanda comme une grâce d’être répudiée, et offrit 5 d’abandonner tout ce qu’elle avait apporté avec elle, pourvu seulement qu’il lui fût permis de retourner dans son pays.

L’abandon volontaire d’un riche trésor, le désintéressement par fierté d’âme, étaient des choses incompréhensibles pour le roi Hilperik, et, n’en ayant pas la moindre idée, il 10 ne pouvait y croire. Aussi, malgré leur sincérité, les paroles de la triste Galeswinthe ne lui inspirèrent d’autre sentiment qu’une défiance sombre, et la crainte de perdre, par une rupture ouverte, des richesses qu’il s’estimait heureux d’avoir en sa possession. Maîtrisant ses émotions et dissimulant 15 sa pensée avec la ruse du sauvage, il changea tout d’un coup de manières, prit une voix douce et caressante, fit des protestations de repentir et d’amour qui trompèrent la fille d’Athanaghild. Elle ne parlait plus de séparation, et se flattait d’un retour sincère, lorsqu’une nuit, par ordre du roi, 20 un serviteur affidé fut introduit dans sa chambre et l’étrangla pendant qu’elle dormait. En la trouvant morte dans son lit, Hilperik joua la surprise et l’affliction; il fit même semblant de verser des larmes, et quelques jours après il rendit à Fredegonde tous les droits d’épouse et de reine.

25 Ainsi périt cette jeune femme qu’une sorte de révélation intérieure semblait avertir d’avance du sort qui lui était réservé, figure mélancolique et douce qui traversa la barbarie mérovingienne, comme une apparition d’un autre siècle. Malgré l’affaiblissement du sens moral au milieu de 30 crimes et de malheurs sans nombre, il y eut des âmes profondément émues d’une infortune si peu méritée, et leurs sympathies prirent, selon l’esprit du temps, une couleur superstitieuse. On disait qu’une lampe de cristal,

pendue près du tombeau de Galeswinthe, le jour de ses funérailles, s’était détachée subitement sans que personne y portât la main, et qu’elle était tombée sur le pavé de marbre sans se briser et sans s’éteindre. On assurait, pour compléter le miracle, que les assistants avaient vu le marbre du pavé 5 céder comme une matière molle, et la lampe s’y enfoncer à demi. De semblables récits peuvent nous faire sourire, nous qui les lisons dans de vieux livres écrits p^ur des hommes d’un autre âge; mais, au sixième siècle, quand ces légendes passaient de bouche en bouche comme 10 l’expression vivante et poétique des sentiments et de la foi populaires, on devenait pensif et l’on pleurait en les entendant raconter.

DEUXIÈME RÉCIT

Chez les Franks, et en général chez les peuples de race germanique, dès qu’un meurtre avait été commis, le plus proche parent du mort assignait lin rendez-vous à tous ses parents ou alliés, les sommant sur leur honneur d’y venir en 5 armes, car l’état de guerre existait dès lors entre le meurtrier et quiconque tenait à sa victime par le moindre lien de parenté. Comme époux de la sœur de Galeswinthe, Sighebert se trouva chargé d’accomplir ce devoir de vengeance. Il envoya des messagers au roi Gonthramn, et celui-ci, sans 10 hésiter un moment entre ses deux frères devenus ennemis, se rangea du côté de l’offensé, soit que les mœurs nationales lui en fissent une loi, soit que le crime odieux et lâche du roi Hilperik l’eût, pour ainsi dire, mis au ban de sa propre famille. La guerre fut aussitôt déclarée, et les hostilités 15 commencèrent, mais avec une ardeur inégale de la part des deux frères armés contre le troisième. Excité par les cris de vengeance de sa femme Brunehilde, qui avait sur lui un empire absolu, et dont le caractère violemment passionné venait de se révéler tout à coup, Sighebert voulait pousser 20 le combat à outrance ; il ne reculait pas devant la pensée du fratricide; mais Gonthramn, soit par une inspiration

chrétienne, soit par la mollesse de volonté qui lui était naturelle, ne tarda pas à quitter son rôle de coassaillant pour celui de médiateur. A Laide des prières et de la menace, il détermina Sighebert à ne point se faire justice, mais à la demander pacifiquement au peuple assemblé selon la loi. 5 En effet, d’après la loi des Franks, ou, pour mieux dire, d’après leurs coutumes nationales, tout homme qui se croyait offensé avait le choix libre entre la guerre privée et le jugement public ; mais, le jugement une fois rendu, la guerre cessait d’être légitime. L’assemblée de justice 10 s’appelait mâl , c’est-à-dire conseil, et pour y exercer les fonctions d’arbitre, il fallait appartenir à la classe des possesseurs de terres, ou, selon l’expression germanique, à la classe des hommes d’honneur, arimans l. Plus ou moins nombreux, selon la nature et l’importance des causes qu’ils 15 avaient à débattre, les juges se rendaient en armes à l’assemblée, et siégeaient tout armés sur des bancs disposés en cercle. Avant que les Franks eussent passé le Rhin et conquis la Gaule, ils tenaient leurs cours de justice en plein air, sur des collines consacrées par d’anciens rites religieux. 20 Après la conquête, devenus chrétiens, ils abandonnèrent cet usage, et le mâl fut convoqué, par les rois ou par les comtes, sous des halles de pierre ou de bois; mais, en dépit de ce changement, le lieu des séances garda le nom qu’il avait reçu autrefois dans la Germanie païenne ; on continua 25 de l’appeler, en langue tudesque, Mâl-berg , la Montagne du conseil2.

1 Cette classe d’hommes est encore désignée dans les lois et actes

publics par le nom de Rachinburgii , Racinburdi ( Rekin-burghe ), fortes cautions. 30

2 Malbergum , Mallobergmn , Mallebergium , locus judicii, conventus judicialis, ipsum judicium, populus ad judicium congregatus. (Ducange, Glossar.)

Lorsqu’une proclamation publiée dans les trois royaumes franks eut annoncé que, dans le délai de quarante nuits (c’était l’expression légale), un grand conseil serait tenu par le roi Gonthramn, pour le rétablissement de la paix entre 5 les rois Hilperik et Sighebert, les principaux chefs et les grands propriétaires, accompagnés de leurs vassaux, se rendirent au lieu indiqué. Il y eut un jugement solennel que l’histoire du temps mentionne sans aucun détail1, mais dont il est possible de retrouver les circonstances probables à

10 l’aide de différents textes de lois, d’actes et de formules judiciaires. L’induction appliquée à ces textes donne les faits suivants, qui ne sont, il est vrai, que de simples conjectures, mais qui peuvent jusqu’à un certain point combler le vide que laissent ici les témoignages historiques.

15 L’assemblée s’étant réunie, le roi Gonthramn prit place sur un siège élevé, et le reste des juges sur de simples banquettes, chacun d’eux ayant l’épée au côté, et, derrière lui, un serviteur qui portait son bouclier et sa framée. Cité comme appelant, le roi Sighebert se présenta le premier;

20 et, au nom de sa femme, la reine Brunehilde, il accusa Hilperik d’avoir sciemment pris part au meurtre de Galeswinthe, sœur de Brunehilde. Un délai de quatorze nuits fut donné à l’accusé pour comparaître à son tour et se justifier par serment.

25 La loi des Franks exigeait que ce serment de justification fût confirmé par celui d’un certain nombre d’hommes libres, six dans les moindres causes, et jusqu’à soixantedouze dans les causes d’une grande importance soit par la gravité des faits, soit par le haut rang des parties. Il fallait

30 1 Ce jugement est rappelé et constaté pour nous dans le fameux

traité d’Andelau, dont il forme une des bases: Per judicium gloriosissimi domini Guntchramni regis, vel Francorum . (Exemplar pactionis, apud Andelaum factæ an. 537.)

que l’accusé se présentât dans l’enceinte formée par les bancs des juges, accompagné de tous les hommes qui devaient jurer avec lui. Trente-six se rangeaient à sa droite, et trente-six à sa gauche ; puis, sur l’interpellation du juge principal, il tirait son épée et jurait par les armes qu'il était 5 innocent ; alors les cojurants, tirant tous à la fois leurs épées, prêtaient sur elles le même serment. Aucun passage, soit des chroniques, soit des actes contemporains, ne donne à penser que le roi Hilperik ait essayé de se disculper ainsi du crime qu’on lui imputait ; selon toutes les probabilités, il 10 se présenta seul devant l’assemblée des Franks et s’assit gardant le silence. Sighebert se leva, et s’adressant aux juges, il dit à trois reprises différentes : “Dites-nous la loi “salique.” Puis, il reprit une quatrième fois, en montrant Hilperik : “Je vous somme de nous dire à lui et à moi ce 15 “qu’ordonne la loi salique.”

Telle était la formule consacrée pour demander jugement contre un adversaire convaincu par son propre aveu; mais, dans le cas présent, la réponse à cette sommation ne pouvait avoir lieu qu’après de longs débats, car il s’agissait 20 d’une cause à laquelle la loi commune des Franks n’était applicable que par analogie. Dans la vue de prévenir, ou, tout au moins, d’abréger les guerres privées, cette loi établissait qu’en cas de meurtre le coupable payerait aux héritiers du mort une somme d’argent proportionnée à la 25 condition de celui-ci. Pour la vie d’un esclave domestique, on donnait de quinze à trente-cinq sous d’or; pour celle d’un lite d’origine barbare ou d’un tributaire gallo-romain, quarante-cinq sous ; pour un Romain propriétaire, cent sous, et le double pour un Frank ou tout autre Barbare vivant 30 sous la loi salique1. A chacun de ces degrés, l’amende

1 D’après la nouvelle évaluation donnée par M. Guérard, dans son Mémoire sur le systane monétaire des Francs sous les deux premières races

devenait triple si l’homme assassiné, soit esclave ou serf de la glèbe, soit Romain ou Barbare de naissance, dépendait immédiatement du roi comme serviteur, comme vassal ou comme fonctionnaire public. Ainsi, pour un colon du fisc, 5 on payait quatre-vingt-dix sous d’or, trois cents sous pour un Romain admis à la table royale, et six cents pour un Barbare décoré d’un titre d’honneur, ou simplement antrusti , c’est-à-dire affidé du roi1.

Cette amende, qui, une fois payée, devait garantir le 10 coupable de poursuites ultérieures et de tout acte de vengeance, s’appelait, en langue germanique, wer-gheld, , taxe de sauvegarde, et en latin composition parce qu’elle terminait la guerre entre l’offenseur et l’offensé. Il n’y avait point de wer-gheld pour le meurtre des personnes royales, et, 15 dans ce tarif de la vie humaine, elles étaient placées en dehors et au-dessus de toute estimation légale. D’un autre côté, les mœurs barbares donnaient, en quelque sorte, au prince le privilège de l’homicide; et voilà pourquoi, sans étendre par interprétation les termes de la loi salique, il 20 était impossible de dire ce qu’elle ordonnait dans le procès intenté au roi Hilperik, et d’énoncer le taux de la composition qui devait être payée aux parents de Gales winthe. Ne pouvant juger strictement d’après la loi, l’assemblée procéda par arbitrage, et rendit la sentence suivante, authentique 25 pour le fond et seulement restituée quant à la forme :

“Voici le jugement du très-glorieux roi Gonthramn et “des Franks siégeant dans le mâl-berg. Les cités de “ Bordeaux, Limoges, Cahors, Béarn et Bigorre, que Gales- ‘ * winthe, sœur de la très-excellente dame Brunehilde, à son

30 ( Revue de la Numismatique française , numéros de novembre et de décembre 1837), le sou d’or (solidus), dont la valeur réelle était de 9 fr. 28 c., équivalait à 99 fr. 53 c. de notre monnaie actuelle.

1 Le mot Trustée subsiste dans la langue anglaise.

“ arrivée dans le pays de France, reçut, comme chacun sait,

“ à titre de douaire et de présent du matin, deviendront, à “partir de ce jour, la propriété de la reine Brunehilde et de “ses héritiers, afin que, moyennant cette composition, la “paix et la charité soient rétablies entre les très-glorieux 5 “ seigneurs Hilperik et Sighebert.”

Les deux rois s’avancèrent l’un vers l’autre, tenant à la main de petites branches d’arbre qu’ils échangèrent comme signe de la parole qu’ils se donnaient mutuellement, l’un de ne jamais tenter de reprendre ce qu’il venait de perdre par 10 le décret du peuple assemblé, l’autre de ne réclamer sous aucun prétexte une composition plus forte. “Mon frère,

“ dit alors le roi d’Austrasie, je te donne à l’avenir paix et “ sécurité sur la mort de Galeswinthe, sœur de Brunehilde. “Dorénavant tu n’as plus à craindre de moi ni plaintes ni 15 “poursuites, et si, ce qu’à Dieu ne plaise, il arrivait que, de “ma part, ou de celle de mes héritiers, ou de toute autre “ personne en leur nom, tu fusses inquiété ou cité de “ nouveau par-devant le mâl pour l’homicide dont il s’agit, et “ pour la composition que j’ai reçue de toi, cette composition 20 “te sera restituée au double.” L’assemblée se sépara, et les deux rois, naguère ennemis mortels, sortirent réconciliés en apparence.

La pensée d’accepter comme une expiation le jugement rendu contre lui n’était pas de celles que le roi Hilperik 25 pouvait concevoir : au contraire, il se promit bien de reprendre un jour ses villes, ou d’en saisir l’équivalent sur les domaines de Sighebert. Ce projet, mûri et dissimulé pendant près de cinq ans, se révéla tout à coup en l’année 573. Sans se rendre un compte bien exact de la situation 30 et de l’importance respective des cités dont il regrettait la possession, Hilperik savait que celles de Béarn et de Bigorre étaient à la fois les moins considérables et les plus

éloignées du centre de ses domaines. En songeant au moyen de recouvrer par force ce qu’il avait abandonné malgré lui, il trouva que son plan de conquête serait à la fois plus praticable et plus avantageux si aux deux petites 5 villes du pied des Pyrénées il substituait celles de Tours et de Poitiers, grandes, riches, et tout à fait à sa convenance. D’après cette idée, il assembla dans la ville d’Angers, qui lui appartenait, des troupes, dont il donna le commandement à Chlodowig, le plus jeune des trois fils qu’il avait eus 10 d’Audowere, sa première femme.

Avant qu’aucune déclaration de guerre eût été faite, Chlodowig marcha sur Tours. Malgré la force de cette ancienne cité, il y entra sans résistance ; car le roi Sighebert, aussi bien que les deux autres rois, n’avaient de garnison 15 permanente que dans les villes où ils résidaient, et les citoyens, tous ou presque tous Gaulois d’origine, se souciaient peu d’appartenir à l’un des rois franks plutôt qu’à l’autre. Maître de Tours, le fils de Hilperik se dirigea vers Poitiers, qui lui ouvrit ses portes avec la même facilité, et où il 20 établit ses quartiers, comme dans un point central, entre la ville de Tours et celles de Limoges, de Cahors et de Bordeaux, qui lui restaient à conquérir.

A la nouvelle de cette agression inattendue, le roi Sighebert envoya des messagers à son frère Gonthramn, 25 pour lui demander aide et conseil. Le rôle que Gonthramn avait joué six ans auparavant dans la pacification des deux rois semblait l’investir à leur égard d’une sorte de magistrature, du droit de sévir contre celui des deux qui violerait sa parole, et enfreindrait le jugement du peuple. Dans cette 30 pensée, conforme d’ailleurs à l’instinct de justice qui était une des faces de son caractère, il prit sur lui le soin de réprimer la tentative hostile du roi Hilperik, et de l’obliger à se soumettre de nouveau aux conditions du traité de

partage et à la sentence des Franks. Sans adresser à l’infracteur de la paix jurée ni remontrances, ni sommation préalable, Gonthramn fit marcher contre Chlodowig des troupes conduites par le meilleur de ses généraux, Eonius Mummolus, homme d’origine gauloise, qui égalait en intrépidité les plus braves d’entre les Franks, et les surpassait tous en talents militaires.

Mummolus, dont le nom, célèbre alors, reparaîtra plus d’une fois dans ces récits, venait de vaincre dans plusieurs combats, et de refouler au delà des Alpes, la nation des Langobards, qui, maîtresse du nord de l’Italie, tentait de déborder sur la Gaule, et menaçait d’une conquête les provinces voisines du Rhône. Avec la rapidité de mouvement qui lui avait procuré ses victoires, il partit de Chalonsur-Saône, capitale du royaume de Gonthramn, et se dirigea vers la ville de Tours par la route de Nevers et de Bourges. A son approche, le jeune Chlodowig, qui était revenu à Tours dans l’intention d’y soutenir un siège, prit le parti de battre en retraite, et alla sur la route de Poitiers, à peu de distance de cette ville, occuper une position favorable et y attendre des renforts. Quant aux citoyens de Tours, ils accueillirent pacifiquement le général gallo-romain, qui prit possession de la place au nom du roi Sighebert. Afin de les rendre à l’avenir moins indifférents en politique, Mummolus leur fit prêter, en masse, un serment de fidélité. Si, comme il est probable, sa proclamation, adressée au comte et à l’évêque de Tours, fut conforme pour le style aux actes du même genre, tous les hommes de la cité et de la banlieue, soit Romains , soit Franks , soit de nation quelconque , reçurent l’ordre de s’assembler dans l’église épiscopale, et d’y jurer sur les choses saintes qu’ils garderaient en toute sincérité, et comme de véritables leudes, la foi due à leur seigneur le très-glorieux roi Sighebert.

io

Cependant les renforts qu’attendait Chlodowig arrivèrent à son camp près de Poitiers. C’était une troupe de gens levés dans le voisinage, et conduits par Sigher et Basilius, l’un Frank, l’autre Romain d’origine, tous deux influents par 5 leurs richesses et zélés partisans du roi Hilperik. Cette troupe, nombreuse mais sans discipline, composée en grande partie de colons et de paysans, forma l’avant-garde de l’armée neustrienne, et ce fut elle qui d’abord en vint aux mains avec les soldats de Mummolus. Malgré beaucoup de 10 bravoure et même d’acharnement au combat, Sigher et Basilius ne purent arrêter dans sa marche sur Poitiers le plus grand ou pour mieux dire le seul tacticien de l’époque. Attaqués à la fois en tête et sur le flanc, ils furent, après une perte énorme, culbutés sur les Franks de Chlodowig, qui 15 lâchèrent pied et se débandèrent presque aussitôt. Les deux chefs de volontaires furent tués dans cette déroute, et le fils de Hilperik, n’ayant plus autour de lui assez de monde pour défendre Poitiers, s’enfuit par la route de Saintes. Devenu maître de la ville par cette victoire, Mummolus regarda sa 20 mission comme terminée, et après avoir, comme à Tours, fait prêter par les citoyens le serment de fidélité au roi Sighebert, il repartit pour le royaume de Gonthramn, sans daigner poursuivre les Neustriens, qui fuyaient en petit nombre avec le fils de leur roi.

25 Chlodowig ne fit aucune tentative pour rallier ses troupes et revenir sur Poitiers ; mais, soit par crainte de se voir couper la route du nord, soit par une bravade de jeune homme, au lieu de tendre vers Angers, il continua de suivre une direction contraire, et marcha sur Bordeaux, 30 l’une des cinq villes dont il avait ordre de s’emparer. Il arriva aux portes de cette grande cité avec une poignée d’hommes en mauvais équipage, et, à la première sommation qu’il fit au nom de son père, les portes lui furent ouvertes,

fait bizarre où se révèle d’une manière frappante l’impuissance administrative de la royauté mérovingienne. Il ne se trouvait pas dans cette grande ville assez de forces militaires pour défendre le droit de possession de la reine Brunehilde et le droit de souveraineté du roi Sighebert contre une 5 bande de fuyards harassés et dépaysés. Le fils de Hilperik put librement s’y installer en maître, et occuper avec ses gens les hôtels qui appartenaient au fisc, propriété jadis impériale, recueillie par les rois germains avec l’héritage des Césars. 10

Il y avait déjà près d’un mois que le jeune Chlodowig résidait à Bordeaux, prenant des airs de conquérant et affectant l’autorité d’un vice-roi, lorsque le duc Sigulf, gardien de la frontière ou marche des Pyrénées, s’avisa de lui courir sus. Cette frontière, qu’il fallait défendre contre 15 les Goths et contre les Basques, appartenait alors tout entière au roi d’Austrasie, au nom duquel le ban de guerre fut publié sur les deux rives de l’Adour. Quelques indices fournis par des faits postérieurs donnent lieu de croire que, pour ne pas dégarnir ses places fortes, le duc, ou, comme on 20 disait en langue germanique, le mark-graf \ ordonna une levée en masse des habitants du pays ; population de chasseurs, de pâtres et de bûcherons presque aussi sauvages que les Basques leurs voisins, et qui souvent s’entendaient avec eux pour piller les convois de marchandises, rançonner les 25 petites villes et résister aux gouverneurs franks. Ceux des montagnards qui obéirent à l’appel du chef austrasien vinrent au rendez-vous, les uns à pied, les autres à cheval, avec leur armement habituel, c’est-à-dire en équipage de chasse, l’épieu à la main et la trompe ou le cornet en 30 bandoulière. Conduits par le mark-graf Sigulf, ils entrèrent

1 Mark , limite, frontière; graf chef de canton, gouverneur, juge.

à Bordeaux, pressant leur marche comme pour une surprise, et se dirigeant vers le quartier de la ville où les Neustriens étaient cantonnés.

Ceux-ci, attaqués à l’improviste par un ennemi supérieur 5 en nombre, n’eurent que le temps de monter à cheval et d’y faire monter leur prince, qu’ils entourèrent, fuyant avec lui dans la direction du nord. Les gens de Sigulf se mirent à les poursuivre avec acharnement, animés, soit par l’espérance de prendre à merci et de rançonner un fils de roi, soit par un 10 instinct de haine nationale contre les hommes de race franke. Afin de s’exciter mutuellement à la course, ou pour accroître la terreur des fugitifs, ou simplement par une fantaisie de gaieté méridionale, ils sonnaient, en courant, de leurs trompes et de leurs cornets de chasse. Durant tout le 15 jour, penché sur les rênes de son cheval qu’il pressait de l’éperon, Chlodowig entendit derrière lui le son du cor et les cris des chasseurs qui le suivaient à la piste comme un cerf lancé dans le bois. Mais le soir, à mesure que l’obscurité devint plus épaisse, la poursuite se ralentit par degrés, et 20 bientôt les Neustriens furent libres de continuer leur route au pas de voyage. C’est ainsi que le jeune Chlodowig regagna les rives de la Loire et les murailles d’Angers, d’où il était sorti naguère à la tête d’une armée nombreuse.

Cette fin ridicule d’une expédition entreprise avec inso- 25 lence produisit dans l’âme du roi Hilperik un sentiment de dépit sombre et furieux. Ce n’était plus seulement la passion du gain, mais encore celle de l’orgueil blessé, qui l’excitait à tout risquer pour reprendre ses conquêtes, et répondre au défi qu’on semblait lui porter. Décidé à venger son hon- 30 neur d’une manière éclatante, il rassembla sur les bords de la Loire une armée beaucoup plus nombreuse que la première, et il en donna le commandement à Theodebert, l’aîné de ses fils. Le prudent Gonthramn réfléchit cette fois

qu’une nouvelle intervention de sa part serait probablement inutile pour la paix, et certainement très-coûteuse pour lui. Renonçant au rôle d’arbitre, il adopta un genre de médiation qui, en cas de non-succès, lui permettait de se tenir à l’écart et de ne prendre aucun parti dans la querelle. Il remit à un 5 synode ecclésiastique le soin de réconcilier les deux rois, et d’après ses ordres, tous les évêques de son royaume, neutres par position, s’assemblèrent en concile dans une ville neutre, Paris, où, suivant l’acte de partage, aucun des fils de Chlother ne pouvait mettre le pied sans le consentement 10 des deux autres. Le concile adressa au roi de Neustrie les exhortations les plus pressantes pour qu’il gardât la paix jurée et n’envahît plus les droits de son frère. Mais tous les discours et tous les messages furent inutiles. Hilperik, n’écoutant rien, continua ses préparatifs militaires, et les 15 membres du synode retournèrent auprès du roi Gonthramn, apportant, pour unique fruit de leur mission, l’annonce d’une guerre inévitable. Cependant Theodebert passa la Loire, et, par un mouvement qui semble offrir quelque apparence de combinaison stratégique, au lieu de marcher 20 d’abord sur Tours, comme avait fait son jeune frère, il se dirigea vers Poitiers, où les chefs austrasiens qui commandaient en Aquitaine venaient de concentrer leurs forces. Gondebald, le principal d’entre eux, eut l’imprudence de hasarder le combat en plaine contre les Neustriens, beau- 25 coup plus nombreux, et surtout plus animés à cette guerre que les troupes qu’il conduisait ; il fut complètement défait? et perdit tout dans une seule bataille. Les vainqueurs entrèrent à Poitiers, et Theodebert, maître de cette place au centre de l’Aquitaine austrasienne, put se porter 30 librement vers l’une ou vers l’autre des villes dont il avait mission de s’emparer. Il choisit la direction du nord, et entra sur cette partie du territoire de Tours qui occupe la

rive gauche de la Loire. Soit par les ordres de son père, soit d’après sa propre inspiration, il fit au pays une guerre de sauvage, portant la dévastation et le massacre dans tous les lieux où il passait. Les citoyens de Tours virent avec effroi 5 du haut de leurs murailles les nuages de fumée qui, s’élevant de tous côtés autour d’eux, annonçaient l’incendie des campagnes voisines. Quoique liés envers le roi Sighebert par un serment prêté sur les choses saintes, ils firent taire leurs scrupules religieux, et se rendirent à discrétion en 10 implorant la clémence du vainqueur.

Après la soumission de Poitiers et de Tours, l’armée neustrienne alla mettre le siège devant Limoges, qui lui ouvrit ses portes, et, de Limoges, elle marcha sur Cahors. Dans cette longue route, son passage fut marqué par la 15 dévastation des campagnes, le pillage des maisons et la profanation des lieux saints. Les églises étaient dépouillées et incendiées, les prêtres mis à mort, et les couvents détruits de fond en comble. Au bruit de ces ravages, une terreur universelle se répandit d’un bout à l’autre de l’ancienne 20 province d’Aquitaine, depuis la Loire jusqu’aux Pyrénées. Ce vaste et beau pays où les Franks étaient entrés, soixante ans auparavant, non comme ennemis de la population indigène, mais comme adversaires des Goths, ses premiers dominateurs, et comme soldats de la foi orthodoxe contre 25 une puissance hérétique, ce pays privilégié, où la conquête avait passé deux fois sans laisser de traces bien profondes, où les mœurs romaines se conservaient presque intactes, et où les princes germains d’outre-Loire n’étaient guère connus que par leur réputation de parfaits catholiques, fut subite- 30 ment arraché au repos dont il jouissait depuis un demisiècle.

Le spectacle de tant de cruautés et de sacrilèges frappait les esprits d’étonnement et de tristesse. On comparait la

campagne de Theodebert, en Aquitaine, à la persécution de Dioclétien ; on opposait, avec une surprise naïve, les crimes et les brigandages commis par l’armée de Hilperik aux actes de piété de Chlodowig le Grand, qui avait fondé et enrichi un si grand nombre d’églises. Des invectives et des malé- 5 dictions en style biblique sortaient de la bouche des évêques et des sénateurs aquitains, dont la foi chrétienne était tout le patriotisme, ou bien ils se racontaient l’un à l’autre, avec un sourire d’espérance, les miracles qui, selon le bruit public, s’opéraient en différents lieux pour punir les excès des 10 Barbares. C’était le nom qu’on donnait aux Franks; mais ce mot n’avait par lui-même aucune signification injurieuse ; il servait en Gaule à désigner la race conquérante, comme celui de Romain la race indigène.

Souvent l’accident le plus simple faisait le fond de ces 15 récits populaires que des imaginations frappées coloraient d’une teinte superstitieuse. A quelques lieues de Tours, sur la rive droite de la Loire, se trouvait un couvent célèbre par des reliques de saint Martin ; pendant que les Franks ravageaient la rive gauche, une vingtaine d’entre eux prirent un 20 bateau pour passer à l’autre bord, et piller ce riche monastère. N’ayant pour diriger le bateau ni rames ni perches ferrées, ils se servaient de leurs lances, tenant le fer en haut et appuyant l’autre bout au fond de la rivière. En les voyant approcher, les moines, qui ne pouvaient se méprendre sur 25 leurs intentions, vinrent au-devant d’eux, et leur crièrent :

“ Gardez-vous, ô Barbares ! gardez-vous de descendre ici, “car ce monastère appartient au bienheureux Martin.” Mais les Franks n’en débarquèrent pas moins; ils battirent les religieux, brisèrent les meubles du couvent, enlevèrent 30 tout ce qui s’y trouvait de précieux et en firent des ballots qu’ils empilèrent sur leur embarcation. Le bateau, mal conduit et chargé outre mesure, alla donner dans un de ces

bas-fonds qui encombrent le lit de la Loire, et y resta engravé. A la secousse produite par ce temps d’arrêt, plusieurs de ceux qui manœuvraient, en poussant de toutes leurs forces, pour faire marcher la lourde barque, trébuchè- 5 rent, et tombèrent en avant, chacun sur le fer de sa lance qui lui entra dans la poitrine ; les autres, saisis à la fois de terreur et de componction, se mirent à crier et à appeler du secours. Quelques-uns des religieux qu’ils avaient maltraités, accourant alors, montèrent dans une barque, et 10 virent, non sans étonnement, ce qui était arrivé. Pressés par les pillards eux-mêmes de reprendre tout le butin enlevé dans leur maison, ils regagnèrent la rive en chantant l’office des morts pour l’âme de ceux qui venaient de périr d’une manière si imprévue.

15 Pendant que ces choses se passaient en Aquitaine, le roi Sighebert rassemblait toutes les forces de son royaume pour marcher contre Theodebert, ou contraindre Hilperik à le rappeler et à rentrer dans les limites que lui assignait le traité de partage. Il appela aux armes, non-seulement les 20 Franks des bords de la Meuse, de la Moselle, et du Rhin, mais encore toutes les tribus germaines qui, au delà de ce dernier fleuve, reconnaissaient l’autorité ou le patronage des fils de Merowig. Tels étaient les Sweves, ou Swabes et les Alamans, derniers débris de deux confédérations autrefois 25 puissantes ; les Thorings et les Baïwares, qui conservaient leur nationalité sous des ducs héréditaires ; enfin, plusieurs peuplades de la basse Germanie, détachées soit de gré, soit de force, de la redoutable ligue des Saxons, ennemie et rivale de l’empire frank. Ces nations transrhénanes, comme 30 on les appelait alors, étaient entièrement païennes, ou, si les plus rapprochées de la frontière gauloise avaient reçu quelques semences du christianisme, elles y mêlaient, d’une manière bizarre, les pratiques de leur ancien culte, sacrifiant

des animaux, et jusqu’à des hommes dans les circonstances solennelles. A ces dispositions féroces se joignait une soif de pillage et un instinct de conquête qui les poussaient vers l’Occident et les stimulaient à passer le grand fleuve pour aller, comme les Franks, prendre leur part du butin et des 5 terres de la Gaule.

Ceux-ci le savaient, et ils observaient avec défiance les moindres mouvements de leurs frères d’origine, toujours prêts à émigrer sur leurs traces, et à tenter sur eux une conquête.

Ce fut pour écarter ce danger que Clodowig le Grand livra 10 aux Swabes et aux Alamans réunis la fameuse bataille de Tolbiac. D’autres victoires, remportées par les successeurs de Clodowig, suivirent la défaite de cette avant-garde des populations d’outre- Rhin. Theoderik soumit la nation thuringienne et plusieurs tribus des Saxons, et Sighebert lui- 15 même signala contre ces derniers son activité et son courage. Comme roi de la France orientale, et gardien de la frontière commune, il avait maintenu les peuples germaniques dans la crainte et le respect de la royauté franke : mais, en les enrôlant dans son armée et en les menant sous ses drapeaux 20 jusqu’au centre de la Gaule, il devait réveiller en eux cette vieille passion de jalousie et de conquête, et soulever un orage menaçant à la fois pour les Gaulois et pour les Franks.

Aussi, à la nouvelle de ce grand armement de l’Austrasie, 25 un sentiment d’inquiétude se répandit, non-seulement parmi les sujets de Hilperik, mais encore parmi ceux de Gonthramn, qui, lui-même, partagea leurs craintes. Malgré son peu de penchant à chercher querelle sans avoir été longuement et vivement provoqué, il n’hésita pas à considérer la 30 levée en masse des nations païennes d’outre-Rhin comme un acte d’hostilité contre tout ce qu’il y avait de chrétiens en Gaule, et il répondit favorablement à la demande de

secours que lui adressa Hilperik. “Les deux rois eurent “une entrevue, dit le narrateur contemporain, et firent alliance. se jurant l’un à l’autre qu’aucun d’eux ne laisserait “périr son frère.” Prévoyant que le plan de Sighebert serait 5 de marcher vers le sud-ouest, et de gagner un point quelconque de la route entre Paris et Tours, Hilperik transporta ses forces sur la partie orientale du cours de la Seine, afin d’en défendre le passage. Gonthramn, de son côté, garnit de troupes sa frontière du nord, qui n’était protégée par 10 aucune défense naturelle, et vint lui-même à Troyes, où il s’établit en observation.

Ce fut en l’année 574 que les troupes du roi d’Austrasie, après plusieurs jours de marche, arrivèrent près d’Arcis-sur- Aube. Sighebert fit halte en cet endroit, et attendit, avant 15 d’aller plus loin, le rapport de ses éclaireurs. Pour entrer dans le royaume de Hilperik sans changer de direction, il devait passer la Seine un peu au-dessus de son confluent avec l’Aube, dans un lieu nommé alors les Douze- Ponts, et aujourd’hui Pont-sur-Seine ; mais tous les ponts avaient été 20 rompus, tous les bateaux enlevés, et le roi de Neustrie se tenait campé non loin de là, prêt à livrer bataille si l’on tentait le passage à gué. A moins de dix lieues vers le sud, la Seine avec ses deux rives faisait partie des Etats, ou, comme on s’exprimait alors, du lot de Gonthramn. Sighe- 25 bert ne balança pas à le sommer de lui livrer passage sur ses terres. Le message qu’il lui envoya était bref et significatif : “ Si tu ne me permets de passer le fleuve à travers “ton lot, je marcherai sur toi avec toute mon armée.”

La présence de cette redoutable armée agit de la 30 manière la plus forte sur l’imagination du roi Gonthramn, et les mêmes motifs de crainte qui l’avaient déterminé à se coaliser avec Hilperik le portèrent à rompre cette alliance et à violer son serment. Tous les détails qu’il recevait de

ses espions et des gens du pays sur le nombre et l’aspect des troupes austrasiennes lui présentaient sous des couleurs effrayantes le danger auquel un refus devait l’exposer. En effet, si les armées des rois mérovingiens étaient d’ordinaire sans discipline, celle-là passait en turbulence farouche tout 5 ce qu’on avait vu depuis l’époque des grandes invasions. Les bataillons d’élite se composaient de la population franke la moins civilisée et la moins chrétienne, celle qui habitait vers le Rhin, et le gros des troupes était une horde de barbares dans toute la force du terme. C’étaient de ces io figures étranges qui avaient parcouru la Gaule au temps d’Attila et de Chlodowig, et qu’on ne retrouvait plus que dans les récits populaires ; de ces guerriers aux moustaches pendantes et aux cheveux relevés en aigrette sur le sommet de la tête qui lançaient leur hache d’armes au visage de 15 l’ennemi ou le harponnaient de loin avec leur javelot à crochets. Une pareille armée ne pouvait se passer de brigandage, même en pays ami; mais Gonthramn aima mieux s’exposer à quelques déprédations de courte durée que d’encourir les chances d’une invasion et d’une conquête. 20 Il céda le passage, probablement par le pont de Troyes; et, dans cette ville même, il eut une entrevue avec son frère Sighebert, auquel il promit par serment une paix inviolable et une sincère amitié.

A la nouvelle de cette trahison, Hilperik se hâta d’aban- 25 donner ses positions sur la rive gauche de la Seine, et de gagner, par une retraite précipitée, l’intérieur de son royaume.

Il marcha sans s’arrêter jusqu’aux environs de Chartres, et campa sur les bords du Loir, près du bourg d’Avallocium, qui, maintenant, se nomme Alluye. Durant cette longue 30 route, il fut constamment suivi et serré de près par les troupes ennemies. Plusieurs fois,* Sighebert, croyant qu’il allait faire halte, le ht sommer, selon la coutume germanique,

de prendre jour pour le combat ; mais, au lieu de répondre, le roi de Neustrie forçait de vitesse et continuait sa marche. A peine fut-il établi dans ses nouvelles positions, qu’un héraut de l’armée austrasienne lui apporta le message 5 suivant: “Si tu n’es pas un homme de rien, prépare un “champ de bataille et accepte le combat1.” Jamais un pareil défi porté à un homme de race franke ne restait sans réponse ; mais Hilperik avait perdu toute sa fierté originelle. Après d’inutiles efforts pour échapper à son ennemi, poussé 10 à bout, et ne se sentant pas le courage du sanglier aux abois, il eut recours à la prière, et demanda la paix en promettant satisfaction.

Sighebert, malgré son naturel violent, ne manquait pas de générosité : il consentit à oublier tout, pourvu seulement 15 que les villes de Tours, Poitiers, Limoges et Cahors lui fussent rendues sans délai, et que l’armée de Theodebert repassât la Loire. Vaincu de son propre aveu, et pour la seconde fois déchu de ses espérances de conquête, Hilperik se montra tout à fait radouci; il joignit même à une 20 apparente résignation des scrupules vrais ou faux de justice et de charité. Il s’inquiéta de ce que deviendraient les habitants des quatre villes qui s’étaient soumises à lui : “ Pardonne-leur, dit-il à son frère, et ne mets pas la faute “sur eux, car s’ils ont manqué à la foi qu’ils te devaient, 25 “c’est que je les y ai contraints par le fer et par le feu.” Sighebert fut assez humain pour écouter cette recommandation.

Les deux rois paraissaient très-satisfaits l’un de l’autre,

1 L’expression étrange et nullement latine campum præparare semble 30 traduire littéralement deux mots d’un message en langue tudesque qu’il est permis de compléter. Homme de rien, Nithig , Nithing , Niding, selon les dialectes germaniques ; cette formule s’employait dans les défis et les proclamations de guerre.

mais un grand mécontentement régnait dans l’armée austrasienne. Les hommes enrôlés dans les contrées d’outre-Rhin murmuraient de ce qu’une paix inattendue venait les frustrer du butin qu’ils s’étaient promis d’amasser en Gaule. Ils s’indignaient d’avoir été emmenés si loin de chez eux pour 5 ne pas se battre et pour ne rien gagner; ils accusaient le roi Sighebert de s’être retiré du jeu dès qu’il avait fallu combattre. Tout le camp était en rumeur, et une émeute violente se préparait. Le roi, sans témoigner aucune émotion, monta à cheval, et galopant vers les groupes où 10 vociféraient les plus mutins : “ Qu’avez-vous, leur dit-il, et “que demandez-vous?” — “La bataille!” cria-t-on de toutes parts. “ Donne-nous l’occasion de nous battre et de gagner “ des richesses, autrement nous ne retournons pas dans notre “pays.” Cette menace pouvait amener une nouvelle con- 15 quête territoriale au sein de la Gaule, et le démembrement de la domination franke ; mais Sighebert n’en fut nullement troublé, et joignant à une contenance ferme des paroles de douceur et des promesses, il parvint, sans trop de peine, à calmer cette colère de sauvages. 20

Le camp fut levé, et l’armée se mit en marche pour regagner les bords du Rhin. Elle prit le chemin de Paris, mais ne passa point par cette ville, dont Sighebert, fidèle à ses engagements, respectait la neutralité. Sur toute leur route les colonnes austrasiennes ravagèrent les lieux qu’elles 25 traversaient, et les environs de Paris se ressentirent longtemps de leur passage. La plupart des bourgs et des villages furent incendiés, les maisons pillées, et beaucoup d’hommes emmenés en servitude, sans qu’il fût possible au roi de prévenir ou d’empêcher de tels excès. “ Il parlait et conjurait, dit 30 “ l’ancien narrateur, pour que ces choses n’eussent pas lieu, “mais il ne pouvait prévaloir contre la fureur des gens “venus de l’autre côté du Rhin.”

Ces païens n’entraient dans les églises que pour y commettre des vols. Dans la riche basilique de Saint- Denis, l’un des capitaines de l’armée prit une pièce d’étoffe de soie brochée d’or et semée de pierres précieuses, qui 5 couvrait le tombeau du martyr ; un autre ne craignit pas de monter sur le tombeau même pour atteindre de là et abattre avec sa lance une colombe en or, figure du Saint-Esprit, suspendue aux lambris de la chapelle. Ces pillages et ces profanations indignaient Sighebert comme roi et comme 10 chrétien ; mais, sentant qu’il ne pouvait rien sur l’esprit de ses soldats, il agit envers eux comme son aïeul Chlodowig envers celui qui avait brisé le vase de Reims. Tant que l’armée fut en marche, il laissa faire, et dissimula son dépit ; mais au retour, quand ces hommes indisciplinables, regagnant 15 chacun sa tribu et sa maison, se furent dispersés en différents lieux, il fit saisir un à un et mettre à mort ceux qui s’étaient le plus signalés par des actes de mutinerie et de brigandage.

Il paraît que de semblables dévastations eurent lieu au passage des Austrasiens sur la frontière septentrionale 20 du royaume de Gonthramn, et que ce grief, qu’il ressentit vivement, amena de la mésintelligence entre lui et Sighebert. D’un autre côté, les dispositions pacifiques du roi de Neustrie ne furent pas de longue durée; dès qu’il se vit hors de danger, il revint à son idée fixe, et tourna de nouveau un regard de 25 convoitise vers les villes d’Aquitaine qu’il avait un moment possédées. La brouillerie qui venait d’éclater entre ses deux frères lui parut une circonstance favorable pour la reprise de son projet de conquête; il s’empressa de saisir l’occasion, et, moins d’un an après la conclusion de la paix, il envoya 30 dire à Gonthramn : “ Que mon frère vienne avec moi ; “voyons-nous, et, d’un commun accord, poursuivons notre “ennemi Sighebert.” Cette proposition fut très-bien accueillie; les deux rois eurent ensemble une entrevue, se firent des

présents d’amitié, et conclurent une alliance offensive contre leur frère d’Austrasie. Hilperik, plein de confiance, fit marcher de nouvelles troupes vers la Loire, sous le commandement de son fils Theodebert, qui passa ce fleuve pour la seconde fois en l’année 575 ; lui-même entra avec une armée 5 sur le territoire de Reims, frontière occidentale du royaume d’Austrasie. Son invasion fut accompagnée des mêmes ravages que la campagne de Theodebert en Aquitaine ; il incendia les villages, détruisit les récoltes, et pilla tout ce qui pouvait s’emporter. 10

La nouvelle de ces brigandages parvint à Sighebert en même temps que celle de la coalition formée contre lui. Il avait pardonné à Hilperik et résisté aux sollicitations de sa femme, qui ne voulait ni paix ni trêve avec le meurtrier de Galeswinthe ; son indignation fut celle d’un homme simple 15 de cœur et fougueux de caractère, qui découvre qu’on s’est joué de sa bonne foi. Il éclata en invectives et en imprécations; mais cette colère bouillante, espèce de fièvre dont l’accès pouvait se calmer de nouveau par la soumission de l’ennemi, était trop peu sûre pour contenter Brunehilde. Elle 20 déploya tout ce qu’elle avait d’influence sur son mari pour lui insinuer dans l’âme un désir de vengeance plus réfléchi, et dirigea tous ses ressentiments vers un but unique, le fratricide. En finir avec l’assassin, tel était le cri de la sœur de Galeswinthe, et Sighebert l’écouta cette fois. Ce fut 25 avec la pensée d’un duel à mort qu’il proclama de nouveau son ban de guerre contre Hilperik parmi les Franks orientaux et les peuples d’outre-Rhin.

Pour exciter ces gens si peu traitables à se battre en déterminés, le roi d’Austrasie leur promit tout : de l’argent, 30 le pillage, et jusqu’à des terres et des villes dans la Gaule.

Il marcha directement vers l’ouest au secours de la province rémoise; ce qui le dispensa de s’inquiéter de la manière

dont il passerait la Seine. A son approche, Hilperik, évitant le combat comme dans la campagne précédente, fit sa retraite en longeant le cours de la Marne, et alla vers la Seine inférieure chercher une position favorable. Sighe- 5 bert le poursuivit jusque sous les murs de Paris; mais il s’arrêta là, tenté par Pidée d’occuper cette ville qu’on regardait alors comme très-forte, d’en faire sa place d’armes, et, au besoin, une place de refuge. Quelque prudente que fût cette idée, le roi d’Austrasie, en y obéissant, fit un acte 10 de témérité devant lequel il eût reculé sans doute si sa passion de vengeance n’avait fait taire en lui tout scrupule et toute crainte.

En vertu du traité de partage, conclu huit ans auparavant, Paris, divisé en trois lots, était cependant une ville neutre, 15 interdite à chacun des trois fils de Chlother par le serment le plus sacré et par toutes les terreurs de la religion. Nul d’entre eux, jusque-là, n’avait osé enfreindre ce serment et braver les malédictions prononcées contre celui qui le violerait. Sighebert en eut le courage, aimant mieux risquer 20 son âme que de négliger un seul moyen de succès dans la poursuite de ses desseins. Paris, en effet, lui était nécessaire comme point d’appui, et, pour employer une locution toute moderne, comme base de ses opérations ultérieures, soit qu’il voulût agir contre Hilperik à l’ouest, ou 25 au sud contre Theodebert. Il somma donc la ville de le recevoir, en dépit du traité, et il y entra sans aucune résistance.

Après avoir établi ses quartiers à Paris, le roi Sighebert s’occupa premièrement d’envoyer des troupes contre le fils de Hilperik, qui, parcourant en Aquitaine la même route que 30 l’année précédente, venait d’arriver à Limoges. Entre la ville de Tours et celle de Chartres, une bande de terre, comprenant les pays de Châteaudun et de Vendôme, appartenait au royaume d’Austrasie ; Sighebert résolut d’y

lever une armée, afin de ménager les forces qu’il avait amenées avec lui. Ses messagers allèrent de bourgade en bourgade, publiant une proclamation qui enjoignait à tout homme libre de se trouver au rendez-vous de guerre, équipé de son mieux d’armes quelconques. Mais, ni dans les villes 5 ni hors des villes, personne ne répondit à l’appel ; et malgré la peine encourue par celui qui résistait aux ordonnances royales, les habitants de Châteaudun, de Vendôme et de la contrée au nord de Tours ne s’armèrent point, et ne quittèrent point leurs maisons. Ces gens savaient que leur pays 10 était compris dans le partage de Sighebert, et que les impôts levés chez eux se rendaient au fisc d’Austrasie, mais c’était à peu près tout; et comme le roi dont ils dépendaient ne leur faisait sentir que rarement son autorité administrative, comme cet ordre était le premier du même 15 genre qu’ils eussent reçu de lui, ils y firent peu d’attention.

Cette résistance passive devait, si elle se prolongeait, contraindre le roi d’Austrasie à diviser ses forces. Pour la faire cesser promptement et sans violence, il envoya sur les lieux ses deux plus habiles négociateurs, Godeghisel, maire 20 du palais, et Gonthramn, surnommé Bose, c’est-à-dire le malin, homme d’intrigue et de savoir-faire, doué, malgré son origine tudesque, d’une souplesse d’esprit qui n’appartenait guère qu’à la race gallo-romaine. Les deux Austrasiens réussirent dans leur mission, et passèrent bientôt la Loire à 25 la tête d’une armée indigène mal équipée, mais assez nombreuse pour ne pas craindre d’en venir aux mains avec les Franks de Theodebert.

Ceux-ci, déjà fort alarmés par la nouvelle de l’invasion austrasienne, le furent encore plus lorsqu’ils apprirent que 30 des troupes s’avançaient contre eux, et que la retraite leur était coupée. Mais, quel que fût le découragement de ses soldats, Theodebert, en véritable chef germain, résolut de

marcher à l’ennemi. Il sortit de Limoges, et alla prendre position sur les bords de la Charente, à huit ou dix milles d’Angoulême ; durant ce trajet, beaucoup de ses gens désertèrent, de sorte qu’au moment de livrer bataille, il resta 5 presque abandonné ; il n’en combattit pas moins avec une grande bravoure, et fut tué dans la mêlée. Les paysans gaulois dont se composait l’armée de Godeghisel et de Gonthramn Bose n’avaient point, comme les Franks, une sorte de culte pour les descendants de Merowig; sans 10 égard pour la longue chevelure qui distinguait le fils du roi Hilperik, ils le dépouillèrent comme le reste des morts, et le laissèrent nu sur le champ de bataille. Mais un chef austrasien, nommé Arnulf, eut horreur de cette profanation ; quoique ennemi de Theodebert, il enleva avec 15 respect le corps du jeune prince; puis, l’ayant lavé selon la coutume et habillé de riches vêtements, il le fit ensevelir à ses frais dans la ville d’Angoulême.

Cependant le roi Gonthramn, cédant encore une fois à son goût pour le repos ou à l’impression de la crainte, venait 20 de se réconcilier avec Sighebert. Hilperik apprit cette nouvelle trahison en même temps que la mort de son fils et la perte de son armée d’Aquitaine. Réduit par ce double malheur à un état complet de désespoir, et ne songeant plus qu’à sauver sa vie, il quitta les bords de la Seine, traversa 25 rapidement tout son royaume, et alla se réfugier dans les murs de Tournai avec sa femme, ses enfants et ses guerriers les plus fidèles. La force de cette ville, première capitale de l’empire frank, l’avait déterminé à la prendre pour asile. Dans l’attente d’un siège, il s’occupait d’y rassembler des 30 hommes et des munitions de guerre, pendant que Sighebert, libre de ses mouvements dans toute l’étendue de la Neustrie, s’emparait des villes de ce royaume.

Ayant occupé celles qui se trouvaient au nord et à l’est

de Paris, il se porta vers l’occident, résolu de livrer ce qu’il venait de conquérir, cités et territoire, en solde à ses guerriers d’outre- Rhin. Ce projet fut pour tous les Franks, même pour ceux du royaume d’Austrasie, une cause de vives inquiétudes. Les Austrasiens étaient peu désireux 5 d’avoir pour voisins en Gaule des gens qu’ils regardaient comme leurs ennemis naturels ; et, de leur côté, les Neustriens se voyaient menacés de l’expropriation, de l’asservissement politique, de tous les maux qu’entraîne une conquête territoriale. Les premiers firent entendre au roi 10 des remontrances et des murmures ; les seconds transigèrent avec lui. Après avoir délibéré sur ce qu’il convenait de faire dans une conjoncture aussi périlleuse, les seigneurs et les arimans de la Neustrie adressèrent à Sighebert un message conçu en ces termes: “Les Franks qui autrefois re- 15 “gardaient du côté du roi Hildebert, et qui depuis sont “ devenus hommes liges du roi Hilperik, veulent maintenant “se tourner vers toi, et se proposent, si tu viens les trouver, “de t’établir roi sur eux.”

C’est de cette manière que les Franks exerçaient leur 20 droit de quitter le prince qui les gouvernait, et de passer sous l’obéissance d’un autre descendant de Merowig. La puissance royale, pour chacun des fils de Chlother, consistait bien moins dans l’étendue et la richesse des territoires qui formaient son royaume, que dans le nombre des hommes de 25 guerre qui s’étaient rangés sous son patronage, et qui, selon l’expression germanique, obéissaient à sa bouche1. Il n’y avait rien de fixe ni de stable dans la répartition de la population franke entre les rois dont elle faisait la force ; elle

1 Mund , d’où viennent les mots mundeburdis , mundeburdium, 30 mundeburde , etc. D’après certains radicaux des langues teutoniques, la bouche était pour les anciens Germains le symbole de l’autorité, et l’oreille celui de la dépendance.

ne répondait pas exactement aux circonscriptions territoriales, et l’un des princes pouvait avoir des vassaux dans le royaume d’un autre. Parmi ces vassaux ou leudes, les plus dévoués, les plus utiles, comme on s’exprimait alors, étaient ceux qui, 5 habitant près du roi, et formant autour de sa personne une garde permanente, avaient pour salaire la vie commune à sa table ou sur les fruits de son domaine. Il y avait moins à compter sur la foi de ceux qui, domiciliés au loin, et vivant dans leurs propres maisons, jouissaient, par conces- IO sion royale, du feod ou de la solde en terres. C’est cette dernière classe d’hommes qui, pour sauver ses propriétés, déserta la cause de Hilperik, et offrit la royauté à Sighebert ; l’autre plus fidèle, mais moins nombreuse, avait suivi le roi fugitif jusque dans les murs de Tournai. Sighebert reçut avec ï 5 joie le message et l’offre des Neustriens; il leur garantit par serment qu’aucune ville ne serait livrée à ses soldats, et promit de se rendre à l’assemblée où il devait être inauguré selon la coutume de ses ancêtres. Ensuite il alla jusqu’à Rouen faire une sorte de reconnaissance militaire, et revint 20 à Paris après s’être assuré qu’aucune ville forte de l’ouest n’était disposée à tenir contre lui.

Afin de prémunir son mari contre un retour d’affection fraternelle, et de veiller par elle-même à l’accomplissement de sa vengeance, Brunehilde quitta la ville de Metz pour se 25 rendre auprès de Sighebert. Elle avait une telle confiance dans la certitude de son triomphe, quelle voulut faire ce voyage accompagnée de ses deux filles, Ingonde et Chlodeswinde, et de son fils Hildebert, enfant de quatre ans. Ses chariots de bagage contenaient de grandes richesses et ce 3o qu’elle avait de plus précieux en ornements d’or et en bijoux. Il semble que, par une vanité de femme, elle voulût éblouir les yeux, et se montrer magnifique dans sa parure, en même temps que terrible pour ses ennemis. Cette princesse, jeune

encore, et d'une beauté remarquable, répondait mieux que les autres épouses mérovingiennes à l'idée que la population gauloise se faisait d'une reine d’après les traditions de l'empire romain. Fille de roi, et née dans un pays où la royauté, quoique d’origine barbare, avait des allures tout impériales, elle commandait le respect par la dignité de ses manières et par la noblesse de sa naissance. Le jour de son entrée à Paris, les habitants se portèrent en foule à sa rencontre, le clergé des églises et les gens de famille sénatoriale s’empressèrent de venir la saluer ; mais l'homme que sa dignité à la fois ecclésiastique et municipale plaçait à la tête de la ville, l’évêque Germanus, aujourd’hui honoré comme saint, ne se présenta pas.

C’était un homme de civilisation autant que de foi chrétienne, une de ces natures délicates à qui la vue du monde romain gouverné par des barbares causait d’incroyables dégoûts, et qui s'épuisait dans une lutte inutile contre la force brutale et contre les passions des rois. Dès le commencement de la guerre civile, saint Germain avait essayé de s'interposer comme médiateur entre Hilperik et Sighebert, à l’arrivée de ce dernier, il avait renouvelé en vain ses sollicitations et ses remontrances. La fatigue et le découragement altérèrent sa santé ; il tomba malade, et au milieu de ses souffrances corporelles, le présent et l’avenir de la Gaule s’offraient à lui sous des couleurs encore plus sombres. “ Pourquoi, s'écriait-il, n’avons-nous pas un “ moment de repos? Pourquoi ne pouvons-nous pas dire, “ comme les apôtres dans l’intervalle de deux persécutions : “Voici enfin des jours supportables?" Retenu par la maladie, et ne pouvant faire entendre à Brunehilde ses exhortations en faveur de la paix, il les lui adressa par écrit. Cette lettre, qui fut remise par un clerc d'origine franke, nommé Gondulf, et qui s'est conservée jusqu’à nous,

io

commence par des excuses respectueuses et des protestations d’attachement; puis elle continue de la manière suivante :

“ Répéterai-je les bruits qui courent dans le public ? Ils 5 “me consternent, et je voudrais pouvoir les dérober à la “connaissance de votre piété. On dit que c’est par vos “conseils et votre instigation que le très-glorieux roi Sighe- “bert s’acharne si obstinément à la ruine de ce pays. Si je “ rapporte de semblables propos, ce n’est pas que j’y ajoute foi, 10 “c’est afin de vous supplier de ne fournir aucun prétexte à “ de si graves imputations. Quoique déjà, depuis longtemps, “ ce pays soit loin d’être heureux, nous ne désespérons pas “ encore de la miséricorde divine, qui peut arrêter le bras de “la vengeance, pourvu que ceux qui gouvernent ne se 15 “laissent pas dominer par des pensées de meurtre, par la “cupidité, source de tout mal, et par la colère qui fait “ perdre le sens...

“ Dieu le sait, et cela me suffit ; j’ai souhaité de mourir “pour que leur vie soit prolongée, j’ai souhaité de mourir 20 “ avant eux, afin de ne pas voir de mes yeux leur ruine et “celle de ce pays. Mais ils ne se lassent point d’être en “querelle et en guerre, chacun rejetant la faute sur l’autre, “n’ayant nul souci du jugement de Dieu, et ne voulant “rien laisser à la décision de la toute-puissance divine. 25 “ Puisque aucun d’eux ne daigne m’écouter, c’est à vous que “j’adresse mes instances; car si, grâce à leurs discordes, le “royaume tombe à sa perte, il n’y aura pas là un grand “ triomphe pour vous ni pour vos enfants. Que ce pays ait “à se féliciter de vous avoir reçue; montrez que vous y 30 “venez pour le sauver et non pour le perdre; en calmant “ la colère du roi, en lui persuadant d’attendre avec patience “le jugement de Dieu, vous ferez tomber à néant les “ mauvais propos du peuple.

“C'est avec tristesse que je vous écris ces choses; car “je sais comment se précipitent rois et nations à force “d’offenser Dieu. Quiconque espère en la puissance de “son propre bras sera confondu et n'obtiendra point la “ victoire ; quiconque se repose avec confiance sur la multi- 5 “ tude de ses gens, loin d'être à l’abri du danger, tombera “ en péril de mort ; quiconque s'enorgueillit de ses richesses “ en or et en argent subira l'opprobre et la désolation avant “que son avarice soit satisfaite. Voilà ce que nous lisons “ dans les Ecritures. 10

“ C'est une victoire sans honneur que de vaincre son “frère, que de faire tomber dans l'humiliation une famille “de parents, et de ruiner la propriété fondée par nos “ancêtres. En se battant l'un contre l’autre, c'est contre “eux-mêmes qu’ils combattent; chacun d’eux travaille à 15 “détruire son propre bonheur, et l'ennemi qui les regarde “et qui approche se réjouit en voyant qu’ils se perdent. “Nous lisons que la reine Esther fut l'instrument de Dieu “pour le salut de tout un peuple; faites éclater votre “ prudence et la sincérité de votre foi, en détournant le 20 “ seigneur roi Sighebert d’une entreprise condamnée par la “loi divine, et en faisant que le peuple jouisse du bien de “la paix, jusqu’à ce que le juge éternel prononce dans sa “justice. L'homme qui mettrait de côté l’affection frater- “ nelle, qui mépriserait les paroles d’une épouse, qui re- 25 “fuserait de se rendre à la vérité, cet homme, tous les “prophètes élèvent la voix contre lui, tous les apôtres le “maudissent, et Dieu lui-même le jugera dans sa toutepuissance."

Le sentiment de tristesse empreint dans chaque phrase 30 de cette lettre, la gravité un peu hautaine du style, et jusqu’à cette manière dédaigneuse de parler des rois sans les nommer, tout cela avait quelque chose d’imposant;

mais tout cela fut inutile. Brunehilde possédait au plus haut degré ce caractère vindicatif et implacable dont la vieille poésie germanique a personnifié le type dans une femme qui porte le même nom1. Elle ne tint compte ni 5 des menaces de la religion, ni de ces vieux avertissements de l’expérience humaine sur l’instabilité de la fortune. Loin de réfléchir à la situation vraiment critique où elle se trouverait placée si son mari essuyait quelques revers, elle se montra plus impatiente que jamais de le voir partir pour 10 aller à Tournai porter les derniers coups et compléter sa victoire par un fratricide.

Sighebert envoya d’abord une partie de ses troupes investir la place de Tournai et en commencer le siège; lui-même fit ses préparatifs pour se rendre au lieu où il 15 devait être inauguré comme roi des Franks occidentaux. Paris, ni toute autre ville, ne pouvait convenir pour cette cérémonie, qui devait s’accomplir en plein air au milieu d’un camp. On choisit pour lieu d’assemblée l’un des domaines fiscaux du royaume de Neustrie, celui de Vitry 20 sur la Scarpe, soit parce qu’il était peu éloigné de Tournai, soit parce que sa position septentrionale en faisait un rendezvous commode pour la population franke, moins clair-semée en Gaule à mesure qu’on remontait vers le nord. Au moment du départ, lorsque le roi se mit en route escorté de 25 ses cavaliers d’élite, tous régulièrement armés de lances et de boucliers peints, un homme pâle, en habits sacerdotaux, parut au-devant de lui; c’était l’évêque Germain, qui venait de s’arracher à son lit de souffrance pour faire une dernière et solennelle tentative : “ Roi Sighebert, dit-il, si tu pars sans 30 “ intention de mettre à mort ton frère, tu reviendras vivant “et victorieux; mais si tu as une autre pensée, tu mourras;

1 La Brynhilde de l’Edda Scandinave, et la Brunhilt des Niebelungen ; cette ressemblance de nom est purement fortuite.

“ car le Seigneur a dit par la bouche de Salomon : La fosse “ que tu prépares afin que ton frère y tombe, te fera tomber “ toi-même.” Le roi ne fut nullement troublé de cette allocution inattendue; son parti était pris, et il se croyait sûr de la victoire. Sans répondre un seul mot, il passa 5 outre, et bientôt il perdit de vue les portes de la ville où sa femme et ses trois enfants restaient pour attendre son retour.

Le passage de Sighebert à travers le royaume qui allait lui appartenir par élection fut comme un triomphe anticipé. 10 Les habitants gaulois et le clergé des villes venaient processionnellement à sa rencontre ; les Franks montaient à cheval pour se joindre à son cortège. Partout les acclamations retentissaient en langue tudesque et en langue romaine. Des bords de la Seine à ceux de la Somme, les Gallo- 15 Romains étaient, quant au nombre, la population dominante ; mais, à partir de ce dernier fleuve vers le nord, une teinte germanique de plus en plus forte commençait à se montrer. Plus on avançait, plus les hommes de race franke devenaient nombreux parmi les races indigènes ; ils ne formaient pas 20 simplement, comme dans les provinces centrales de la Gaule, de petites bandes de guerriers oisifs, cantonnés de loin en loin; ils vivaient à l’état de tribu et en colonies agricoles, au bord des marécages et des forêts de la province belgique. Vitry, près de Douai, se trouvait, pour ainsi dire, 25 sur la limite de ces deux régions ; les Franks du nord, cultivateurs et fermiers, et les Franks du sud, vassaux militaires, purent aisément s’y réunir pour l’inauguration du nouveau roi. Parmi les grands propriétaires et les chefs du royaume de Neustrie, un seul, nommé Ansowald, ne se trouva 30 pas au rendez-vous; son absence fut remarquée, et lui fit dans la suite un grand renom de fidélité au malheur.

La cérémonie eut lieu dans une plaine bordée par les

tentes et les baraques de ceux qui, n’ayant pu se loger dans les bâtiments du domaine de Vitry, étaient contraints de bivaquer en plein champ. Les Franks, en armes, formèrent un vaste cercle au milieu duquel se plaça le roi Sighebert, 5 entouré de ses officiers et des seigneurs de haut rang. Quatre soldats robustes s’avancèrent, tenant un bouclier sur lequel ils firent asseoir le roi, et qu’ils soulevèrent ensuite à la hauteur de leurs épaules. Sur cette espèce de trône ambulant, Sighebert fit trois fois le tour du cercle, escorté 10 par les seigneurs et salué par la multitude, qui, pour rendre ses acclamations plus bruyantes, applaudissait en frappant du plat de l’épée sur les boucliers garnis de fer. Après le troisième tour, selon les anciens rites germaniques, l’inauguration royale était complète, et de ce moment Sighebert 15 eut le droit de s’intituler roi des Franks, tant de Y Oster que du Neoster-Rike . Le reste du jour et plusieurs des jours suivants se passèrent en réjouissances, en combats simulés et en festins somptueux, dans lesquels le roi, épuisant les provisions de la ferme de Vitry, faisait à tout venant 20 les honneurs de son nouveau domaine.

A quelques milles de là, Tournai, bloqué par les troupes austrasiennes, était le théâtre de scènes bien différentes. Autant que sa grossière organisation le rendait capable de souffrance morale, Hilperik ressentait les chagrins d’un roi 25 trahi et dépossédé ; Fredegonde, dans ses accès de terreur et de désespoir, avait des emportements de bête sauvage. Elle accoucha d’un fils au milieu du tumulte d’un siège et de la crainte de la mort qui l’obsédait jour et nuit. Son premier mouvement fut d’abandonner et de laisser périr, 30 faute de soins et de nourriture, l’enfant qu’elle regardait comme une nouvelle cause de danger ; mais ce ne fut qu’une mauvaise pensée, et l’instinct maternel reprit le dessus. Le nouveau-né, présenté au baptême et tenu sur les fonts par

l’évêque de Tournai, reçut, contre la coutume des Franks, un nom étranger à la langue germanique, celui de Samson, que ses parents, dans leur détresse, choisirent comme un présage de délivrance.

Jugeant sa position presque désespérée, le roi attendait 5 l’événement dans une sorte d’impassibilité; mais la reine, moins lente d’esprit, s’ingéniait de mille manières, faisait des projets d’évasion, et observait autour d’elle pour épier la moindre lueur d’espérance. Parmi les hommes qui étaient venus à Tournai partager la fortune de leur prince, elle en 10 remarqua deux dont le visage ou les discours indiquaient un sentiment profond de sympathie et de dévouement : c’étaient deux jeunes gens nés au pays de Térouane, Franks d’origine, et disposés par caractère à ce fanatisme de loyauté qui fut le point d’honneur des vassaux du moyen âge. Fredegonde 15 mit en usage, pour gagner l’esprit de ces hommes, toute son adresse et tous les prestiges de son rang ; elle les fit venir auprès d’elle, leur parla de ses malheurs et de son peu d’espoir, joignit à ses propos gracieux des boissons enivrantes, et quand elle crut les avoir en quelque sorte fascinés, 20 elle leur proposa d’aller à Vitry assassiner le roi Sighebert. Les jeunes soldats promirent de faire tout ce que la reine leur commanderait : et alors elle donna de sa propre main à chacun d’eux un long couteau à gaine, ou, comme disaient les Franks, un skramasax, dont elle avait, par surcroît de 25 précautions, empoisonné la lame. “ Allez, leur dit-elle, et “si vous revenez vivants, je vous comblerai d’honneurs, “vous et votre postérité; si vous succombez, je distribuerai “pour vous des aumônes à tous les lieux saints.”

Les deux jeunes gens sortirent de Tournai, et, se donnant 30 pour déserteurs, ils traversèrent les lignes des Austrasiens et prirent la route qui conduisait au domaine royal de Vitry. Quand ils y arrivèrent, toutes les salles retentissaient encore

de la joie des fêtes et des banquets. Ils dirent qu’ils étaient du royaume de Neustrie, qu’ils venaient pour saluer le roi Sighebert et pour lui parler. Dans ces jours de royauté nouvelle, Sighebert était tenu de se montrer affable et de 5 donner audience à quiconque venait réclamer de lui protection ou justice. Les Neustriens sollicitèrent un moment d’entretien à l’écart, ce qui leur fut accordé sans peine ; le couteau que chacun d’eux portait à la ceinture n’excita pas le moindre soupçon, c’était une partie du costume germani- 10 que. Pendant que le roi les écoutait avec bienveillance, ayant l’un à sa droite et l’autre à sa gauche, ils tirèrent à la fois leur skramasax, et lui en portèrent en même temps deux coups à travers les côtes. Sighebert poussa un cri et tomba mort. A ce cri, le camérier du roi, Hareghisel, et un Goth 15 nommé Sighila accoururent l’épée à la main ; le premier fut tué et le second blessé par les assassins, qui se défendirent avec une sorte de rage extatique. Mais d’autres hommes armés survinrent aussitôt, la chambre se remplit de monde, et les deux Neustriens, assaillis de toutes parts, succombèrent 20 dans une lutte inégale.

A la nouvelle de ces événements, les Austrasiens qui faisaient le siège de Tournai se hâtèrent de plier bagage et de reprendre le chemin de leur pays. Chacun d’eux était pressé d’aller voir ce qui se passait chez lui; car la mort 25 imprévue du roi devait amener en Austrasie le signal d’une foule de désordres, de violences et de brigandages. Cette nombreuse et redoutable armée s’écoula ainsi vers le Rhin, laissant Hilperik sans ennemi et libre de se transporter où il voudrait. Échappé à une mort presque infaillible, il quitta 30 les murs de Tournai pour aller reprendre possession de son royaume. Le domaine de Vitry, témoin de tant d’événements, fut le lieu où il se rendit d’abord. Il n’y retrouva plus la brillante assemblée des Neustriens, tous étaient

retournés à leurs affaires, mais, seulement quelques serviteurs austrasiens qui gardaient le corps de Sighebert. Hilperik vit ce cadavre sans remords et sans haine, et il voulut que son frère eût des funérailles dignes d’un roi. Par son ordre, Sighebert fut revêtu, selon la coutume germanique, d’habits 5 et d’armes d’un grand prix, et enseveli avec pompe dans le village de Lambres, sur la Scarpe.

Telle fut la fin de ce long drame qui s’ouvre par un meurtre et qui se dénoue par un meurtre; véritable tragédie où rien ne manque, ni les passions, ni les caractères, ni cette 10 sombre fatalité qui était l’âme de la tragédie antique, et qui donne aux accidents de la vie réelle tout le grandiose de la poésie. Le sceau d’une destinée irrésistible n’est, dans aucune histoire, plus fortement empreint que dans celle des rois de la dynastie mérovingienne. Ces fils de conquérants 15 à demi sauvages, nés avec les idées de leurs pères au milieu des jouissances du luxe et des tentations du pouvoir, n’avaient dans leurs passions et leurs désirs ni règle ni mesure. Vainement des hommes plus éclairés qu’eux sur les affaires de ce monde et sur la conduite de la vie, 20 élevaient la voix pour leur conseiller la modération et la prudence, ils n’écoutaient rien; ils se perdaient faute de comprendre; et l’on disait: Le doigt de Dieu est là. C’était la formule chrétienne; mais, à les voir suivre en aveugles, et comme des barques emmenées à la dérive, le 25 courant de leurs instincts brutaux et de leurs passions désordonnées, on pouvait, sans être un prophète, deviner et prédire la fin qui les attendait presque tous.

Un jour que la famille de Hilperik, rétablie dans ses grandeurs, résidait au palais de Braine, deux évêques 30 gaulois, Salvius d’Alby et Grégoire de Tours, après avoir reçu audience, se promenaient ensemble autour du palais.

Au milieu de la conversation, Salvius, comme frappé d’une

idée, s’interrompit tout à coup et dit à Grégoire : “ Est-ce “que tu ne vois pas quelque chose au-dessus du toit de “ce bâtiment? — Je vois, répondit l’évêque de Tours, le “nouveau belvédère que le roi vient d’y faire élever. — Et tu 5 “n’aperçois rien de plus? — Rien du tout, repartit Grégoire; “ si tu vois autre chose, dis-moi ce que c’est. ” L’évêque Salvius fit un grand soupir et reprit: “Je vois le glaive de la “colère de Dieu suspendu sur cette maison.” Quatre ans après, le roi de Neustrie avait péri de mort violente.

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