‹ Récits des temps mérovingiens I-IIIChapitre 3 sur 40 · TROISIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

TROISIÈME RÉCIT

Depuis le départ du roi Sighebert, Brunehilde, restée seule à Paris, avait vu chaque jour grandir ses espérances ambitieuses; elle se croyait reine de Neustrie et déjà maîtresse du sort de ses ennemis, lorsqu’elle apprit la mort de Sighebert, événement qui, de la plus haute fortune, la 5 faisait tomber tout à coup dans un danger extrême et imminent. Hilperik, victorieux par un fratricide, s’avançait vers Paris pour s’emparer de la famille et des trésors de son frère. Non-seulement tous les Neustriens revenaient à lui sans exception, mais les principaux des Austrasiens com- io mençaient à être gagnés, et, se rendant sur son passage, ils lui juraient fidélité, soit pour obtenir en retour des terres du fisc, soit pour s’assurer une protection dans le désordre qui menaçait leur pays. Un seigneur, nommé Godin ou Godewin, reçut, pour prix de sa défection, de grands domaines 15 dans le voisinage de Soissons ; et le gardien de l’anneau royal ou du grand sceau d’Austrasie, le référendaire Sig ou Sigoald, donna le même exemple, qui fut suivi par beaucoup d’autres.

Atterrée par son malheur et par ces tristes nouvelles, 20 Brunehilde ne savait que résoudre et ne pouvait se fier à

personne : le vieux palais impérial qu’elle occupait au bord de la Seine était devenu une prison pour elle et ses trois enfants. Quoiqu’elle n’y fût pas gardée à vue, elle n’osait en sortir et reprendre le chemin de l’Austrasie, de peur 5 d’être arrêtée ou trahie dans sa fuite, et d’aggraver encore une situation déjà si périlleuse. Convaincue de l’impossibilité de fuir avec sa famille et ses bagages, elle conçut l’idée de sauver au moins son fils, qui, tout enfant qu’il était, faisait trop d’ombrage à l’ambition de Hilperik pour 10 que sa vie fût épargnée. L’évasion du jeune Hildebert fut préparée dans le plus grand secret par le seul ami dévoué qui restât à sa mère; c’était le duc Gondobald, le même qui, deux années auparavant, avait si mal défendu le Poitou contre l’invasion des Neustriens. L’enfant, placé dans un 15 grand panier qui servait aux provisions de la maison, fut descendu par une fenêtre et transporté de nuit hors de la ville. Gondobald, ou, selon d’autres récits, un homme moins capable que lui d’inspirer des soupçons, un simple serviteur, voyagea seul avec le fils du roi Sighebert, et le 20 conduisit à Metz, au grand étonnement et à la grande joie des Austrasiens ; son arrivée inattendue changea la face du pays; la défection cessa, et les Franks orientaux s’empressèrent de relever leur royauté nationale. Il y eut à Metz une grande assemblée des seigneurs et des guerriers de 25 l’Austrasie ; Hildebert II, à peine âgé de cinq ans, y fut proclamé roi, et un conseil choisi par les grands et les évêques prit le gouvernement en son nom.

A cette nouvelle, qui lui enlevait toute espérance de réunir sans guerre à son royaume le royaume de son frère, 30 Hilperik, furieux de voir échouer le projet qui lui était le plus cher, fit diligence pour arriver à Paris et s’assurer au moins de la personne et des trésors de Brunehilde. La veuve du roi Sighebert se trouva bientôt en présence de son

mortel ennemi, sans autre protection que sa beauté, ses larmes et sa coquetterie féminine. Elle avait à peine vingthuit ans ; et quelles que fussent à son égard les intentions haineuses du mari de Fredegonde, peut-être la grâce de ses manières, cette grâce que les contemporains ont vantée, 5 eût-elle fait sur lui une certaine impression, si d’autres charmes, ceux du riche trésor dont la renommée parlait aussi, ne l’avait d’avance préoccupé. Mais l’un des fils du roi de Neustrie, qui accompagnaient leur père, Merowig, le plus âgé des deux, fut vivement touché à la vue de cette 10 femme si attrayante et si malheureuse, et ses regards de pitié et d’admiration n’échappèrent pas à Brunehilde.

Soit que la sympathie du jeune homme fût pour la reine prisonnière une consolation, soit qu’avec le coup d’œil d’une femme habile en intrigues elle y entrevît un moyen de salut, 15 elle employa tout ce qu’elle avait d’adresse à flatter cette passion naissante, qui devint presque aussitôt de l’amour le plus aveugle et le plus emporté. En s’y abandonnant, Merowig allait devenir l’ennemi de sa propre famille, l’instrument d’une haine implacable contre son père et 20 contre tous les siens. Peut-être ne se rendait-il pas bien compte de ce qu’il y aurait de criminel et de dangereux pour lui dans cette situation violente ; peut-être, prévoyant tout, s’obstina-t-il, en dépit du danger et de sa conscience, à suivre sa volonté et son penchant. Quoi qu’il en soit, et 25 quelle que fût l’assiduité de Merowig auprès de la veuve de son oncle, Hilperik ne s’aperçut de rien, tout occupé qu’il était à faire compter et inventorier les sacs d’or et d’argent, les coffres de joyaux et les ballots d’étoffes précieuses. Il se trouva que leur nombre allait au delà de ses espérances, 30 et cette heureuse découverte, influant tout à coup sur son humeur, le rendit plus doux et plus clément envers sa prisonnière. Au lieu de tirer une vengeance cruelle du mal

qu’elle avait voulu lui faire, il se contenta de la punir par un simple exil, et lui abandonna même, avec une sorte de courtoisie, une petite portion du trésor dont il venait de la dépouiller. Brunehilde, traitée plus humainement qu’elle- 5 même n’eût osé l’espérer en consultant son propre cœur, partit sous escorte pour la ville de Rouen, qui lui était assignée comme lieu d’exil; la seule épreuve vraiment douloureuse qu’elle eut à subir après tant de craintes, fut de se voir séparée de ses deux filles, Ingonde et Chlodoswinde, 10 que le roi Hilperik, on ne sait pourquoi, fit conduire et garder à Meaux.

Ce départ laissa le jeune Merowig tourmenté d’un chagrin d’autant plus vif qu’il n’osait le confier à personne; il suivit son père au palais de Braine, séjour assez triste 15 pour lui, et qui, maintenant surtout, devait lui paraître insupportable. Fredegonde nourrissait contre les enfants de son mari une haine de belle-mère, qui, à défaut de tout autre exemple, aurait pu devenir proverbiale. Tout ce que leur père avait pour eux de tendresse et de complaisance 20 excitait sa jalousie et son dépit. Elle désirait leur mort, et celle de Theodebert, tué l’année précédente, lui avait causé une grande joie. Merowig, comme chef futur de la famille, était maintenant le principal objet de son aversion et des persécutions sans nombre qu’elle avait l’art de susciter 25 contre ceux qu’elle haïssait. Le jeune prince aurait voulu quitter Braine et aller trouver à Rouen celle dont les regards et peut-être les paroles lui avaient fait croire qu’elle l’aimait ; mais il n’avait ni moyens ni prétexte pour tenter sûrement ce voyage. Son père lui-même, sans se douter de ce qu’il 30 faisait, lui en fournit bientôt l’occasion.

Hilperik, tenace dans ses projets plutôt par lenteur d’esprit que par énergie de caractère, après avoir réglé de son mieux les affaires de la Neustrie, songea à faire une

nouvelle tentative sur les villes qui avaient été le sujet d’une guerre de deux années entre son frère et lui. Ces villes, reprises par les généraux austrasiens un peu avant la mort de Sighebert, venaient toutes de reconnaître l’autorité de son fils, à l’exception de Tours, dont les habitants, plus 5 précautionneux pour l’avenir, parce qu’ils étaient moins éloignés du centre de la Neustrie, prêtèrent serment au roi Hilperik. Il s’agissait donc d’entreprendre encore une fois cette campagne si souvent recommencée contre Poitiers, Limoges, Cahors et Bordeaux. Entre les deux fils 10 qui lui restaient depuis la mort de Theodebert, Hilperik choisit, pour commander la nouvelle expédition, celui qui ne s’était pas encore fait battre ; c’était Merowig. Son père lui confia une petite armée, et lui ordonna de prendre le chemin du Poitou. 15

Cette direction n’était pas celle que le jeune homme aurait suivie de préférence s’il eût été libre de marcher à sa fantaisie ; car il avait dans le coeur une tout autre passion que celle de la gloire et des combats. En cheminant à petites journées vers le cours de la Loire avec ses cavaliers 20 et ses piétons, il pensait à Brunehilde, et regrettait de ne pas se trouver sur une route qui pût au moins le rapprocher d’elle. Cette idée l’occupant sans cesse lui fit bientôt perdre de vue l’objet de son voyage et la mission dont il était chargé. Parvenu à Tours, au lieu d’une simple halte, il fit 25 dans cette ville un séjour de plus d’une semaine, prétextant le désir de célébrer les fêtes de Pâques à la. basilique de Saint-Martin. Durant ce temps de repos, il s’occupait, non de préparer à loisir son plan de campagne, mais d’arranger des projets d’évasion, et de se composer par tous les moyens 30 possibles, avec des objets de grand prix et d’un volume peu considérable, un trésor facile à transporter. Pendant que ses soldats couraient les environs de la ville, pillant et rava-

géant tout, il rançonna jusqu’au dernier écu un partisan dévoué de son père, Leudaste, comte de Tours, qui l’avait accueilli dans sa maison avec toutes sortes de respects. Après avoir dépouillé cette maison de ce qu’elle renfermait 5 de plus précieux, se trouvant maître d’une somme suffisante pour l’exécution de ses desseins, il sortit de Tours, feignant d’aller voir sa mère, qui était religieuse au Mans depuis que Hilperik l’avait répudiée pour épouser Fredegonde. Mais, au lieu d’accomplir ce devoir filial et de rejoindre ensuite 10 son armée, il passa outre et prit la route de Rouen par Chartres et par Evreux.

Soit que Brunehilde s’attendît à un pareil témoignage d’affection, soit que l’arrivée du fils de Hilperik fût pour elle une cause de surprise, elle en eut tant de joie, et l’amour 15 entre eux alla si vite, qu’au bout de quelques jours la veuve de Sighebert avait entièrement oublié son mari et consentait à épouser Merowig. Le degré d’affinité rangeait ce mariage dans la classe des unions prohibées par les lois de l’Église ; et, bien que le scrupule religieux eût peu de prise sur la 20 conscience des deux amants, ils risquaient de se voir contrarier dans leur désir, faute de trouver un prêtre qui voulût exercer son ministère en violation des règles canoniques. L’église métropolitaine de Rouen avait alors pour évêque Prætextatus, Gaulois d’origine, qui, par une singulière ren- 25 contre, était le parrain de Merowig, et qui, en vertu de cette paternité spirituelle, conservait pour lui, depuis le jour de son baptême, une véritable tendresse de père. Cet homme, d’un cœur facile et d’un esprit faible, ne put résister aux vives instances et peut-être aux emportements fougueux du 30 jeune prince qu’il appelait son fils, et, malgré les devoirs de son ordre, il se laissa entraîner à bénir le mariage du neveu avec la veuve de l’oncle.

Dans ce déclin de la Gaule vers la barbarie, l’impatience

et l'oubli de toute règle étaient la maladie du siècle; et, pour tous les esprits, même les plus éclairés, la fantaisie individuelle ou l'inspiration du moment tendait à remplacer l’ordre et la loi. Les indigènes suivaient trop bien en cela l’exemple des conquérants germains, et la mollesse des uns 5 concourait au même but que la brutalité des autres. Obéissant en aveugle à un mouvement de sympathie, Prætextatus célébra secrètement la messe de mariage pour Merowig et Brunehilde, et tenant, selon les rites de l’époque, la main des deux époux, il prononça les formules sacramentelles de 10 la bénédiction conjugale, acte de condescendance qui devait un jour lui coûter la vie, et dont les suites ne furent pas moins fatales au jeune imprudent qui le lui avait arraché.

Hilperik se trouvait à Paris, plein d’espérance pour le succès de l’expédition d’Aquitaine, lorsqu’il reçut l’étrange 15 nouvelle de la fuite et du mariage de son fils. Au violent accès de colère qu’il éprouva se jçignaient des soupçons de trahison et la crainte d’un complot ourdi contre sa personne et son pouvoir. Afin de le déjouer, s’il en était temps encore, et de soustraire Merowig à l’influence et aux mau- 20 vais conseils de Brunehilde, il partit aussitôt pour Rouen, bien résolu de les séparer l’un de l’autre et de faire rompre leur union. Cependant les nouveaux époux n’avaient encore songé qu’à leur amour, et, malgré son esprit actif et plein de ressources, Brunehilde se vit prise au dépourvu par 25 l’arrivée du roi de Neustrie. Pour ne pas tomber entre ses mains dans le premier feu de sa colère, et gagner du temps s’il était possible, elle imagina de se réfugier avec son mari dans une petite église de Saint- Martin, bâtie sur les remparts de la ville. C’était une de ces basiliques de bois, communes 30 alors dans toute la Gaule, et dont la construction élancée, les piliers formés de plusieurs troncs d’arbres liés ensemble, et les arcades nécessairement aiguës à cause de la difficulté

de cintrer avec de pareils matériaux, ont fourni, selon toute apparence, le type originel du style à ogives, qui, plusieurs siècles après, fit invasion dans la grande architecture.

Quoiqu’un pareil asile fût très-incommode à cause de la 5 pauvreté des logements, qui, attenant aux murs de la petite église et participant à ses privilèges, servaient d’habitation aux réfugiés, Merowig et Brunehilde s’y établirent, décidés à ne point quitter ce lieu tant qu’ils se croiraient en péril. Ce fut vainement que le roi de Neustrie mit en usage toutes 10 sortes de ruses pour les attirer dehors ; ils n’en furent point dupes : et comme Hilperik n’osait employer la violence, craignant d’appeler sur sa tête la redoutable vengeance de saint Martin, force lui fut d’entrer en capitulation avec son fils et sa belle-fille. Ils exigèrent, avant de se rendre, que 15 le roi leur promît, sous le serment, de ne point user de son autorité pour les séparer l’un de l’autre. Hilperik fit cette promesse, mais d’une manière adroitement perfide, qui lui laissait toute liberté d’agir comme bon lui semblerait; il jura que, si telle était la volonté de Dieu, il ne les séparerait 20 point. Quelque ambigus que fussent les termes de ce serment, les réfugiés s’en contentèrent, et, moitié par lassitude, moitié par persuasion, ils sortirent de l’enceinte privilégiée à laquelle l’église de Saint Martin de Rouen communiquait son droit d’asile. Hilperik, un peu rassuré par la contenance 25 soumise de son fils, retint prudemment sa colère et ne laissa rien deviner de ses soupçons ; il embrassa même les deux époux et se mit à table avec eux, affectant à leur égard un air de bonhomie paternelle. Après avoir passé de la sorte deux ou trois jours dans une parfaite dissimulation, il emmena 30 subitement Merowig, et prit avec lui le chemin de Soissons, laissant Brunehilde à Rouen sous une garde plus sévère.

A quelques lieues en avant de Soissons, le roi de Neustrie et son jeune compagnon de voyage furent arrêtés

par les nouvelles les plus sinistres. La ville était assiégée par une armée d’ Austrasiens ; Fredegonde, qui y séjournait en attendant le retour de son mari, avait à peine eu le temps de prendre la fuite avec son beau-fils Chlodowig et son propre fils encore au berceau. Des récits de plus en plus 5 positifs ne laissèrent aucun doute sur les circonstances de cette attaque inattendue. C’étaient les transfuges d’Austrasie, et à leur tête Godewin et Sigoald, qui, abandonnant Hilperik pour le jeune roi Hildebert II, sur le point de rentrer dans leur pays, signalaient cet acte de résipiscence par un coup io de main audacieux contre la capitale de la Neustrie. Leur armée peu nombreuse se composait surtout d’habitants de la campagne rémoise, gens turbulents qui, au premier bruit d’une guerre avec les Neustriens, passaient la frontière pour aller faire du butin sur le territoire ennemi. Le roi Hilperik 15 n’eut pas de peine à rassembler entre Paris et Soissons des forces considérables. Il marcha sur-le-champ au secours de la ville assiégée ; mais, au lieu d’attaquer vivement les Austrasiens, il se contenta de leur montrer ses troupes et de leur envoyer un message, espérant qu’ils se retireraient sans 20 combat. Godewin et ses compagnons répondirent qu’ils étaient là pour se battre. Mais ils se battirent mal, et Hilperik, vainqueur pour la première fois, entra joyeux dans la capitale de son royaume.

Cette joie fut pour lui de courte durée, et de graves 25 réflexions ne tardèrent pas à le rendre inquiet et soucieux.

Il lui vint à l’esprit que la tentative des Austrasiens contre Soissons était le résultat d’un complot tramé par les intrigues de Brunehilde, que Merowig en avait eu connaissance, qu’il y avait trempé, et que son air de soumission et de bonne foi 30 n’était qu’un masque d’hypocrisie. Fredegonde saisit le moment pour envenimer par des insinuations perfides la conduite imprudente du jeune homme. Elle lui prêta de

grands desseins dont il était incapable, l’ambition de détrôner son père et de régner sur toute la Gaule avec la femme qui venait de s’unir à lui. Grâce à ces adroites manoeuvres, les soupçons et la défiance du roi s’accrurent au point de 5 devenir une sorte de terreur panique. S’imaginant que sa vie était en péril par la présence de son fils, il lui fit enlever ses armes, et ordonna qu’il fût gardé à vue jusqu’à ce qu’une résolution définitive eût été prise à son égard.

Quelques jours après, une ambassade envoyée par les 10 seigneurs qui gouvernaient l’Austrasie au nom du jeune roi Hildebert, et chargée de désavouer la tentative de Godewin comme un acte de guerre privée, se rendit auprès de Hilperik. Le roi de Neustrie affecta un si grand amour de la paix et tant d’amitié pour son neveu, que les envoyés ne 15 craignirent pas de joindre à leurs excuses une demande dont le succès était fort douteux, celle de la mise en liberté de Brunehilde et de ses deux filles. Dans toute autre circonstance, Hilperik se fût bien gardé de relâcher, à la première requête, un ennemi tombé en son pouvoir ; mais, frappé de 20 l’idée que l’épouse de Merowig bouleverserait son royaume, et saisissant l’occasion de faire avec bonne grâce un acte de prudence, il accorda sans peine ce qu’on lui demandait.

A cette révocation inespérée des ordres qui la retenaient en exil, Brunehilde s’empressa de quitter Rouen et la 25 Neustrie au plus vite, comme si la terre eût tremblé sous ses pieds. Dans la crainte du moindre retard, elle brusqua ses préparatifs de voyage, et résolut même de partir sans son bagage, qui, malgré l’énorme diminution qu’il avait subie, était encore d’une grande valeur. Plusieurs milliers de 30 pièces d’or et plusieurs ballots renfermant des bijoux et des tissus de prix furent confiés par son ordre à l’évêque Prætextatus, qui, en acceptant ce riche dépôt, se compromit une seconde fois, et encore plus gravement que la première,

pour l’amour de son filleul Merowig. Partie de Rouen, la mère de Hildebert II alla trouver à Meaux ses deux filles ; puis, évitant l’approche de Soissons, elle se dirigea vers l’Austrasie, où elle arriva sans obstacle. Sa présence, vivement désirée dans ce pays, ne tarda pas à y causer de grands 5 troubles, en excitant la jalousie des chefs puissants et ambitieux qui voulaient rester seuls chargés de la tutelle du jeune roi.

Le départ de Brunehilde ne mit fin ni aux défiances du roi Hilperik ni à ses mesures de rigueur contre son fils aîné. 10 Merowig, privé de ses armes et de son baudrier militaire, ce qui, selon les mœurs des Germains, était une sorte de dégradation civique, continua d’être tenu aux arrêts sous une garde sûre. Dès que le roi se fut remis de l’agitation que tant d’événements coup sur coup lui avaient causée, il revint 15 à son éternel projet de conquête sur les cinq villes d’Aquitaine, dont une seule, celle de Tours, était en sa possession. N’ayant plus à choisir entre ses deux fils, il remit à Chlodowig, en dépit de son ancienne mésaventure, le commandement de cette nouvelle expédition. Le jeune prince eut 20 ordre de se diriger sur Poitiers, et de rassembler autant d’hommes qu’il le pourrait dans la Touraine et dans l’Anjou. Ayant levé une petite armée, il s’empara de Poitiers sans résistance, et y fit sa jonction avec des forces beaucoup plus considérables que lui amenait du Midi un grand seigneur 25 d’origine gauloise, appelé Desiderius.

C’était un homme de haute naissance, possesseur de grands biens aux environs d’Alby, turbulent et ambitieux sans aucun scrupule, comme on l’était alors, mais ayant, de plus que ses concurrents d’origine barbare, quelque largeur dans 30 les vues et d’assez grands talents militaires. Gouverneur d’un district voisin de la frontière des Goths, il s’était rendu redoutable à cette nation ennemie des Gallo-Franks, et avait

acquis par ses actions d'éclat beaucoup de renom et d’influence parmi les Gaulois méridionaux. Le grand nombre d’hommes bien équipés qui vinrent, sous ses ordres, se joindre aux troupes neustriennes, était dû à cette influence; et du 5 moment que les deux armées n’en firent plus qu’une, ce fut Desiderius qui en prit le commandement. Jugeant en homme de guerre et en politique l’idée mesquine d’aller surprendre une à une quatre villes séparées par des distances considérables, il substitua aux projets de Hilperik un plan 10 de conquête de tout le pays compris entre la Loire, l’Océan, les Pyrénées et les Cévennes. Ce projet d’invasion territoriale n’admettant aucune distinction entre les villes qui dépendaient de l’Austrasie et celles qui appartenaient au royaume de Gonthramn, Desiderius n’épargna point ces dernières, et 15 commença par s’emparer de Saintes, qui lui ouvrait le chemin de Bordeaux.

A la nouvelle de cette agression qu’il n’avait nullement prévue, le roi Gonthramn sortit pour la seconde fois de son inaction habituelle; il fit partir en grande hâte, avec des 20 forces suffisantes, le célèbre Eonius Mummolus, patrice de Provence, qui avait alors dans toute la Gaule la réputation d’être invincible. Mummolus, s’avançant à grandes journées par la plaine d’Auvergne, entra dans le territoire de Limoges, et força Desiderius à abandonner la contrée de l’ouest pour 25 se porter à sa rencontre. Les deux armées, commandées par deux hommes de race gauloise, furent bientôt en présence ; il se livra entre elles une bataille rangée, une de ces batailles qu’on ne voyait plus en Gaule depuis que la tactique romaine avait fait place à la guerre d’escarmouche et de partisans, la 30 seule que comprissent les Barbares. La victoire fut vivement disputée; mais elle resta, comme toujours, à Mummolus, qui contraignit son adversaire à la retraite, après un carnage effroyable. Les chroniques parlent de cinq mille hommes

tués d’un côté et de vingt- quatre mille de l’autre; la chose est difficile à croire : mais cette exagération montre à quel point fut frappée l’imagination des contemporains.

Voyant l’armée neustrienne totalement détruite, Mummolus retourna en arrière, soit que telles fussent ses instruc- 5 tions, soit qu’il crût avoir assez fait. Quoique victorieux, il conçut une grande estime pour l’habileté de l’homme qui venait de se mesurer avec lui; et, plus tard, cette opinion servit à les réunir tous deux dans une entreprise qui ne tendait à rien moins qu’à fonder un nouveau royaume sur io le territoire gaulois. Desiderius se retrouva en peu de temps à la tête d’une nombreuse armée, et, aidé par la sympathie de race et par son crédit personnel sur l’esprit des Gallo-Romains, il reprit ses opérations militaires avec un succès que rien ne vint plus interrompre. Cinq ans 15 après, de Dax à Poitiers et d’Alby à Limoges, toutes les villes appartenaient au roi de Neustrie ; et le Romain auteur de cette conquête, installé dans Toulouse, l’ancienne capitale des Visigoths, exerçait, avec le titre de duc, une sorte de vice-royauté. 20

Merowig avait déjà passé plusieurs mois dans un état de demi-captivité, lorsque son arrêt fut prononcé par le tribunal domestique où la voix de sa belle-mère Fredegonde était la voix prépondérante. Cet arrêt sans appel le condamnait à perdre sa chevelure, c’est-à-dire à se voir retranché de la 25 famille des Merowigs. En effet, d’après une coutume antique et probablement rattachée autrefois à quelque institution religieuse, l’attribut particulier de cette famille, et le symbole de son droit héréditaire à la dignité royale, étaient une longue chevelure, conservée intacte depuis 30 l’instant de la naissance, et que les ciseaux ne devaient jamais toucher. Les descendants du vieux Merowig se distinguaient par là entre tous les Francs ; sous le costume

le plus vulgaire, on pouvait toujours les reconnaître à leurs cheveux qui, tantôt serrés en natte, tantôt flottant en liberté, couvraient les épaules et descendaient jusqu’au milieu des reins. Retrancher la moindre partie de cet ornement, c’était 5 profaner leur personne, lui enlever le privilège de la consécration, et suspendre ses droits à la souveraineté ; suspension que l’usage limitait, par tolérance, au temps nécessaire pour que les cheveux, croissant de nouveau, eussent atteint une certaine mesure.

10 Un prince mérovingien pouvait subir de deux façons cette déchéance temporaire : ou ses cheveux étaient coupés à la manière des Franks, c’est-à-dire à la hauteur du col; ou bien on le tondait très-court, à la mode romaine, et ce genre de dégradation, plus humiliant que l’autre, était 15 ordinairement accompagné de la tonsure ecclésiastique. Telle fut la décision sévère prise par le roi Hilperik à l’égard de son fils ; le jeune homme perdit du même coup le droit de régner et le droit de porter les armes. Il fut ordonné prêtre malgré lui, au mépris des canons de l’Eglise, 20 contraint de rendre l’épée et le baudrier militaire qui lui avaient été donnés solennellement, selon la coutume germanique, de se dépouiller de toutes les pièces de son costume national et de revêtir l’habit romain, qui était le costume du clergé. Merowig reçut l’ordre de monter à 25 cheval dans cet accoutrement si peu d’accord avec ses goûts, et de partir pour le monastère de Saint-Calais près du Mans, où il devait se former, dans une complète réclusion, aux règles de la discipline ecclésiastique. Escorté par des cavaliers armés, il se mit en route sans espoir de fuite ou de 30 délivrance, mais consolé peut-être par ce dicton populaire fait pour les membres de sa famille victimes d’un sort pareil au sien : “Le bois est encore vert, les feuilles repousseront.”

Il y avait alors dans la basilique de Saint-Martin de

Tours, le plus respecté des asiles religieux, un réfugié que le roi Hilperik cherchait à en faire sortir afin de mettre la main sur lui. C’était PAustrasien Gonthramn-Bose, accusé par le bruit public d’avoir tué de sa propre main le jeune Theodebert, ou tout au moins de l’avoir laissé massacrer par ses soldats, lorsqu’en ennemi généreux il pouvait lui accorder la vie. Surpris au centre de l’Aquitaine par la terrible nouvelle du meurtre de Sighebert, et craignant, non sans motif, de tomber entre les mains du roi de Neustrie, il était venu se mettre en sûreté sous la protection de saint Martin. A cette sauvegarde mystérieuse se joignait, pour assurer au duc Gonthramn une complète sécurité, l’intervention plus visible, mais non moins efficace, de l’évêque de Tours, Georgius Florentius Gregorius, qui veillait avec fermeté au maintien des droits de son église et surtout du droit d’asile. Quelque péril qu’il y eût alors, au milieu de la société bouleversée, à défendre la cause des faibles et des proscrits contre la force brutale et la mauvaise foi des hommes puissants, Grégoire montrait, dans cette lutte sans cesse renouvelée, une constance que rien ne pouvait lasser, et une dignité prudente mais intrépide.

Depuis le jour où Gonthramn Bose s’était installé avec ses deux filles dans l’une des maisons qui formaient le parvis de la basilique de Saint-Martin, l’évêque de Tours et son clergé n’avaient plus un seul moment de repos. Il leur fallait tenir tête au roi Hilperik, qui, altéré de vengeance contre le réfugié et n’osant le tirer par violence hors de son asile, voulait, pour s’épargner le crime et les dangers d’un sacrilège, contraindre les clercs eux-mêmes à le faire sortir de l’enceinte privilégiée. D’abord ce fut de la part du roi une invitation amicale, puis des insinuations menaçantes, puis enfin, comme les messages et les paroles demeuraient sans effet, des mesures comminatoires, capables d’agir par

io

la terreur non-seulement sur le clergé de Tours, mais sur la population entière.

Un duc neustrien appelé Rokkolen vint camper aux portes de la ville, avec une troupe d’hommes levés sur le 5 territoire du Mans. Il établit ses quartiers dans une maison qui appartenait à l’église métropolitaine de Tours, et de là fit partir ce message adressé à l’évêque : “Si vous ne faites “ sortir le duc Gonthramn de la basilique, je brûlerai la ville “ et ses faubourgs.” L’évêque répondit avec calme que la 10 chose était impossible. Mais il reçut un second message encore plus menaçant: “Si vous n’expulsez aujourd’hui “ même l’ennemi du roi, je vais détruire tout ce qu’il y a de “verdoyant à une lieue autour de la ville, si bien que la “charrue pourra y passer.” L’évêque Grégoire ne fut pas 15 moins impassible que la première fois, et Rokkolen, qui, selon toute apparence, avait trop peu de monde avec lui pour tenter quelque chose de sérieux contre la population d’une grande ville, se contenta, après tant de jactance, de piller et de démolir la maison qui lui servait de logement. 20 Elle était construite en pièces de bois réunies et fixées par des chevilles de fer que les soldats manceaux emportèrent, avec le reste du butin, dans leurs havresacs de cuir. Grégoire de Tours se félicitait de voir finir ainsi cette rude épreuve, lorsque de nouveaux embarras lui survinrent, amenés par 25 une complication d’événements impossibles à prévoir.

Gonthramn-Bose présentait dans son caractère une singularité remarquable. Germain d’origine, il surpassait en habileté pratique, en talent de ressources, en instinct de rouerie, si ce mot peut être employé ici, les hommes les 30 plus déliés parmi la race gallo-romaine. Ce n’était pas la mauvaise foi tudesque, ce mensonge brutal accompagné d’un gros rire ; c’était quelque chose de plus raffiné et de plus pervers en même temps, un esprit d’intrigue universel,

et en quelque sorte nomade, car il allait s’exerçant d’un bout à l’autre de la Gaule. Personne ne savait mieux que cet Austrasien pousser les autres dans un pas dangereux et s’en tirer à propos. On disait de lui que jamais il n’avait fait de serment à un ami sans le trahir aussitôt, et c’çst de là probablement que lui venait son surnom germanique. Dans l’asile de Saint-Martin de Tours, au lieu de mener la vie habituelle d’un réfugie' de distinction, c’est-à-dire de passer le jour à boire et à manger sans s’occuper d’autre chose, le duc Gonthramn était à l’affût de toutes les nouvelles et s’informait du moindre événement pour tâcher de le mettre à profit. Il apprit d’une manière aussi prompte qu’exacte les mésaventures de Merowig, son ordination forcée et son exil au monastère de Saint-Calais. L’idée lui vint de bâtir sur ce fondement un projet de délivrance pour lui-même, d’inviter le fils de Hilperik à venir le joindre pour partager son asile et s’entendre avec lui sur les moyens de passer tous deux en Austrasie. Gonthramn-Bose comptait par là augmenter ses propres chances d’évasion, de celles beaucoup plus nombreuses que pourrait trouver le jeune prince dans le prestige de son rang et le dévouement de ses amis. Il confia son plan et ses espérances à un sous-diacre d’origine franke, nommé Rikulf, qui se chargea, par amitié pour lui, d’aller à Saint-Calais, et d’avoir, s’il était possible, une entrevue avec Mefowig.

Pendant que le sous-diacre Rikulf s’acheminait vers la ville du Mans, Gaïlen, jeune guerrier frank, attaché à Merowig par le lien du vasselage et par la fraternité d’armes, guettait aux environs de Saint-Calais l’arrivée de l’escorte qui devait remettre le nouveau reclus aux mains de ses supérieurs et de ses geôliers. Dès qu’elle parut, une troupe de gens postés en embuscade fondit sur elle avec l’avantage du nombre, et la contraignit de prendre la faite abandon-

io

nant le prisonnier confié à sa garde. Merowig, rendu à la liberté, quitta avec joie l’habit clérical pour reprendre le costume tout militaire de sa nation, la chaussure attachée par de longues courroies croisant sur la jambe, la tunique à 5 manches courtes, serrée, tombant à peine jusqu’aux genoux, et le justaucorps de fourrures, sur lequel passait le baudrier d’où pendait l’épée. C’est dans cet équipage que le messager de Gonthramn-Bose le rencontra incertain de la direction qu’il devait suivre pour se mettre tout à fait en sûreté. io La proposition de Rikulf fut accueillie sans beaucoup d’examen ; et le fils de Hilperik, escorté cette fois par ses amis, prit aussitôt la route de Tours. Un manteau de voyage, dont le capuchon se rabattait sur sa tête, lui servait de préservatif contre l’étonnement et les risées qu’aurait excités la 15 vue de cette tête de clerc sur les épaules d’un soldat. Arrivé sous les murs de Tours, il mit pied à terre, et, la tête toujours enveloppée dans le capuchon de son manteau, il marcha vers la basilique de Saint-Martin dont, en ce moment, toutes les portes étaient ouvertes.

20 C’était un jour de fête solennelle, et l’évêque de Tours, qui officiait pontificalement, venait de donner aux fidèles la communion sous les deux espèces. Les pains qui s’étaient trouvés de reste après la consécration de l’eucharistie couvraient l’autel, rangés sur des nappes à côté du grand calice 25 à deux anses qui contenait le vin. L’usage voulait qu’à la fin de la messe ces pains, non consacrés et simplement bénits par le prêtre, fussent coupés en morceaux et distribués entre les assistants ; on appelait cela donner les eulogies. L’assemblée entière, à l’exception des personnes ex- 30 communiées, avait part à cette distribution faite par les diacres, comme celle de l’eucharistie était faite par le prêtre ou l’évêque officiant. Après avoir parcouru la basilique, en donnant à chacun sa portion de pain bénit, les diacres de

Saint-Martin virent près des portes un homme qui leur était inconnu, et dont le visage à demi enveloppé semblait indiquer de sa part l’intention de ne pas se faire connaître ; ils passèrent devant lui avec méfiance et sans rien lui offrir. 5

L’humeur du jeune Merowig, naturellement violente, s’était encore échauffée par les soucis et par la fatigue de la route. En se voyant privé d’une faveur que tous les assistants avaient obtenue, il tomba dans un accès de dépit furieux. Traversant la foule qui remplissait la nef de l’église, 10 il pénétra jusque dans le chœur où se trouvait Grégoire avec un autre évêque, Raghenemod, Frank d’origine, qui venait de succéder à saint Germain dans la métropole de Paris. Parvenu en face de l’estrade où siégeait Grégoire dans ses habits pontificaux, Merowig lui dit d’un ton brusque et 15 impérieux : “ Evêque, pourquoi ne me donne-t-on pas des “eulogies comme au reste des fidèles? Dis-moi si je suis “ excommunié.” A ces mots, il rejeta en arrière le capuchon de son manteau, et découvrit aux regards des assistants son visage rouge de colère, et l’étrange figure d’un 20 soldat tonsuré.

L’évêque de Tours n’eut pas de peine à reconnaître l’aîné des fils du roi Hilperik, car il l’avait vu souvent et savait déjà toute son histoire. Le jeune fugitif paraissait devant lui chargé d’une double infraction aux lois ecclésias- 25 tiques, le mariage à l’un des degrés prohibés et la renonciation au caractère sacré de la prêtrise, faute si grave, que les casuistes rigides lui donnaient le nom d’apostasie. Dans l’état de culpabilité flagrante où le plaçaient le costume séculier et les armes qu’il avait sur lui, Merowig ne pouvait, 30 sans passer par l’épreuve d’un jugement canonique, être admis ni à la communion du pain et du vin consacrés, ni même à celle du pain simplement bénit, qui était comme

une figure de l’autre. C’est ce que répondit l’évêque Grégoire avec son calme et sa dignité ordinaires. Mais sa parole à la fois grave et douce ne réussit qu’à augmenter l’emportement du jeune homme, qui, perdant toute mesure 5 et tout respect pour la sainteté du lieu, s’écria : “ Tu n’as “ pas le pouvoir de me suspendre de la communion chrétienne sans l’aveu de tes frères les évêques, et si, de ton “ autorité privée, tu me retranches de ta communion, je me “ conduirai en excommunié, je tuerai quelqu’un ici.” Ces 10 mots, prononcés d’un ton farouche, épouvantèrent l’auditoire, et firent sur l’évêque une impression de tristesse profonde. Craignant de pousser à bout la frénésie de ce jeune barbare, et d’amener ainsi de grands malheurs, il céda par nécessité; et après avoir, pour sauver au moins les formes légales, déli- 15 béré quelque temps avec son collègue de Paris, il fit donner à Merowig les eulogies qu’il réclamait.

Dès que le fils de Hilperik, avec Gaïlen, son frère d’armes, ses jeunes compagnons et de nombreux serviteurs, eut pris un logement dans le parvis de la basilique de Saint- 20 Martin, l’évêque de Tours se hâta de remplir certaines formalités qu’exigeait la loi romaine, et dont la principale consistait pour lui à déclarer au magistrat compétent et à la partie civile l’arrivée de chaque nouveau réfugié1. Dans la cause présente, il n’y avait d’autre juge et d’autre partie 25 intéressée que le roi Hilperik ; c’était donc à lui que la déclaration devait être faite, quelle que fût d’ailleurs la nécessité d’adoucir par des actes de déférence l’aigreur de son ressentiment. Un diacre de l’église métropolitaine de Tours partit pour Soissons, ville royale de Neustrie, avec la 30 mission de faire un récit exact de tout ce qui venait d’avoir lieu. Il eut pour compagnon, dans cette ambassade, un

1 Loi de l’empereur Léon pour les asiles (466). — Voyez Histoire ecclesiastique de Fleury, t. VI. p. 562.

parent de l’évêque, appelé Nicetius, qui se rendait à la cour de Hilperik pour des affaires personnelles.

Arrivés au palais de Soissons, et admis ensemble à l’audience royale, ils commençaient à expliquer les motifs de leur voyage lorsque Fredegonde survint et dit : “ Ce sont 5 “ des espions, ils viennent s’informer ici de ce que fait le roi,

“ afin d’aller ensuite le rapporter à Merowig.” Ces paroles suffirent pour mettre en émoi l’esprit soupçonneux de Hilperik ; l’ordre fut donné aussitôt d’arrêter Nicetius et le diacre porteur du message. On les dépouilla de tout l’argent 10 qu’ils avaient sur eux, et on les conduisit aux extrémités du royaume, d’où ils ne revinrent l’un et l’autre qu’après un exil de sept mois. Pendant que le messager et le parent de Grégoire de Tours se voyaient traiter d’une si rude manière, lui-même reçut de la part du roi Hilperik une dépêche conçue 15 en ces termes: “ Chassez l’apostat hors de votre basilique,

“ sinon j’irai brûler tout le pays.” L’évêquer épondit simplement qu’une pareille chose n’avait jamais eu lieu, pas même au temps des rois goths qui étaient hérétiques, et qu’ainsi elle ne se ferait pas dans un temps de véritable foi 20 chrétienne. Obligé par cette réponse de passer de la menace à l’effet, Hilperik se décida, mais avec mollesse ; et grâce à l’instigation de Fredegonde, qui n’avait aucune peur du sacrilège, il fut résolu que des troupes seraient rassemblées, et que le roi lui-même se mettrait à leur tête pour aller 25 châtier la ville de Tours et forcer l’asile de Saint-Martin.

En apprenant la nouvelle de ces préparatifs, Merowig fut saisi d’une terreur dont l’expression se colorait d’un sentiment religieux. “ A Dieu ne plaise, s’écria-t-il, que la

“ sainte basilique de mon seigneur Martin subisse aucune 30 “ violence, ou que son pays soit désolé à cause de moi !”

Il voulait partir sur-le-champ avec Gonthramn-Bose et tâcher de gagner l’Austrasie, où il se flattait de trouver auprès de

Brunehilde un asile sûr, du repos, des richesses et toutes les jouissances du pouvoir; mais rien n’était prêt pour ce long voyage ; ils n’avaient encore ni assez d’hommes autour d’eux ni assez de relations au dehors. L’avis de Gonthramn 5 fut qu’il fallait attendre et ne pas se jeter, par crainte du péril, dans un péril beaucoup plus grand. Incapable de rien tenter sans le concours de son nouvel ami, le jeune prince cherchait un remède à ses anxiétés dans des actes de dévotion fervente qui ne lui étaient pas ordinaires. Il 10 résolut de passer toute une nuit en prières dans le sanctuaire de la basilique, et faisant apporter avec lui ses effets les plus précieux, il les déposa comme offrande sur le tombeau de saint Martin; puis, s’agenouillant près du sépulcre, il pria le saint de venir à son secours, de lui accorder ses bonnes grâ- 15 ces, de faire que la liberté lui fût promptement rendue, et qu’un jour il devînt roi.

Ces deux souhaits, pour Merowig, n’allaient guère l’un sans l’autre, et le dernier, à ce qu’il semble, jouait un assez grand rôle dans ses conversations avec Gonthramn-Bose et 20 dans les projets qu’ils faisaient en commun. Gonthramn, plein de confiance dans les ressources de son esprit, invoquait rarement l’appui des saints ; mais, en revanche, il avait recours aux diseurs de bonne aventure, afin d’éprouver par leur science la justesse de ses combinaisons. Laissant 25 donc Merowig prier seul, il dépêcha l’un de ses serviteurs vers une femme, très-habile, à ce qu’il disait, qui lui avait prédit, entre autres choses, l’année, le jour et l’heure où devait mourir le roi Haribert. Interrogée, au nom du duc Gonthramn, sur l’avenir qui lui était réservé à lui et au fils 30 de Hilperik, la sorcière, qui probablement les connaissait bien tous deux, donna cette réponse adressée à Gonthramn lui-même : “Il arrivera que le roi Hilperik trépassera dans “ l’année, et que Merowig, à l’exclusion de ses frères,

“ obtiendra la royauté; toi, Gontbramn, tu seras pendant cinq “ans duc de tout le royaume; mais, à la sixième année, tu “recevras, par la faveur du peuple, la dignité épiscopale “ dans une ville située sur la rive gauche de la Loire ; et “enfin tu sortiras de ce monde vieux et plein de jours.” 5 Gonthramn-Bose, qui passait sa vie à faire des dupes, était dupe lui-même de la friponnerie des sorciers et des devineresses. Il ressentit une grande joie de cette prophétie extravagante, mais conforme, sans aucun doute, à ses rêves d’ambition et à ses désirs les plus intimes. Pensant que la 10 ville indiquée si vaguement n’était autre que celle de Tours, et se voyant déjà en idée le successeur de Grégoire sur le trône pontifical, il eut soin de lui faire part, avec une satisfaction maligne, de sa bonne fortune à venir, car le titre d’évêque était fort envié des chefs barbares. Grégoire 15 venait d’arriver à la basilique de Saint-Martin pour y célébrer l’office de la nuit, lorsque le duc austrasien lui fit son étrange confidence en homme convaincu du savoir infaillible de la prophétesse. L’évêque répondit : “ C’est à Dieu qu’il “ faut demander de pareilles choses,” et ne put s’empêcher 20 de rire. Mais cette vanité, aussi folle qu’insatiable, ramena douloureusement sa pensée sur les hommes et les misères de son temps. De tristes réflexions le préoccupèrent au milieu du chant des psaumes ; et lorsque, après l’office des vigiles, voulant prendre un peu de repos, il se fut mis au lit 25 dans un appartement voisin de l’église, les crimes dont cette église semblait devoir être le théâtre dans la guerre contre nature allumée entre le père et le fils, tous les malheurs qu’il prévoyait sans pouvoir les conjurer, le poursuivirent en quelque sorte jusqu’au moment où il s’endormit. Durant le 30 sommeil, les mêmes idées, traduites en images terribles, se présentèrent encore à son esprit. Il vit un ange qui traversait les airs, planant au-dessus de la basilique et criant

d’une voix lugubre : “ Hélas ! hélas ! Dieu a frappé Hilperik “ et tous ses fils ! pas un d’eux ne lui survivra et ne possédera “ son royaume.” Ce songe parut à Grégoire une révélation de l’avenir bien autrement digne de foi que les réponses 5 et tous les prestiges des devins.

Merowig, léger et inconséquent par caractère, eut bientôt recours à des distractions plus d’accord avec ses habitudes turbulentes que les veilles et les prières auprès des tombeaux des saints. La loi qui consacrait l’inviolabilité des asiles 10 religieux voulait que les réfugiés fussent pleinement libres de se procurer toute espèce de provisions, afin qu’il fût impossible à ceux qui les poursuivaient de les prendre par la famine. Les prêtres de la basilique de Saint-Martin se chargeaient eux-mêmes de pourvoir des choses nécessaires à 15 la vie leurs hôtes pauvres et sans domestiques. Le service des riches était fait tantôt par leurs 'gens, qui allaient et venaient en toute liberté, tantôt par des hommes et par des femmes du dehors, dont la présence occasionnait souvent de l’embarras et du scandale. A toute heure, les cours du 20 parvis et le péristyle de la basilique étaient remplis d’une foule affairée ou de promeneurs oisifs et curieux. A l’heure des repas, un bruit d’orgie, couvrant parfois le chant des offices, allait troubler les prêtres dans leurs stalles et les religieux au fond de leurs cellules. Quelquefois aussi les 25 convives, pris de vin, se querellaient jusqu’à en venir aux coups, et des rixes sanglantes avaient lieu aux portes et même dans l’intérieur de l’église.

Si de pareils désordres ne venaient point à la suite des festins où Merowig cherchait à s’étourdir avec ses com- 30 pagnons de refuge, la joie bruyante n’y manquait pas ; des éclats de rire et de grossiers bons mots retentissaient dans la salle et accompagnaient surtout les noms de Hilperik et de Fredegonde. Merowig ne les ménageait pas plus l’un que

l’autre. “ Quoiqu’il y eût en cela beaucoup de vrai,” dit l’historien contemporain, “je pense qu’il n’était pas agréable “à Dieu que de telles choses fussent divulguées par un fils.” Cet historien, Grégoire de Tours lui-même, invité un jour à la table de Merowig, entendit de ses propres oreilles les 5 scandaleux propos du jeune homme. A la fin du repas, Merowig, resté seul avec son pieux convive, se sentit en veine de dévotion et pria l’évêque de lui faire quelque lecture pour l’instruction de son âme. Grégoire prit le livre de Salomon, et l’ayant ouvert au hasard, il tomba sur le verset suivant : 10 “L’œil qu’un fils tourne contre son père lui sera arraché de “la tête par les corbeaux de la vallée.” Cette rencontre faite si à propos fut prise par l’évêque pour une seconde révélation de l’avenir, aussi menaçante que la première.

Cependant Fredegonde, plus acharnée dans sa haine et 15 plus active que son mari, résolut de prendre les devants sur l’expédition qui se préparait, et de faire assassiner Merowig au moyen d’un guet-apens. Le comte de Tours, Leudaste, qui tenait à s’assurer les bonnes grâces de la reine, et qui d’ailleurs avait à se venger du pillage commis dans sa maison 20 l’année précédente, s’offrit avec empressement pour exécuter ce meurtre. Comptant sur l’imprévoyance de celui qu’il voulait tuer par surprise, il essaya différents stratagèmes pour l’attirer hors des limites où s’arrêtait le droit d’asile; mais il n’y réussit pas. Soit par un dépit sauvage, soit pour 25 exciter la colère du jeune prince, jusqu’au point de lui faire perdre tout sentiment de prudence, il fit attaquer à main armée ses serviteurs dans les rues de la ville. La plupart furent massacrés ; et Merowig, saisi de fureur à cette nouvelle, serait allé tête baissée dans le piège, si le prudent 30 Gonthramn ne l’eût retenu. Comme il s’emportait outre mesure, disant qu’il n’aurait de repos qu’après avoir châtié d’une manière sanglante le complaisant de Fredegonde,

Gonthramn lui conseilla de diriger ses représailles d’un côté où le danger fût nul et le profit considérable, et de faire payer le coup, non à Leudaste, qui était sur ses gardes, mais à un autre, n’importe lequel, des amis du roi Hilperik ou 5 des familiers de sa maison.

Marileïf, premier médecin du roi, homme très-riche et d’un naturel peu belliqueux, se trouvait alors à Tours, venant de Soissons et se rendant à Poitiers, sa ville natale. Il avait avec lui très-peu de gens et beaucoup de bagage ; et 10 pour les jeunes guerriers, compagnons de Merowig, rien n’était plus facile que de l’enlever dans son hôtellerie. Ils y entrèrent en effet à l’improviste, et battirent cruellement le pacifique médecin, qui, heureusement pour lui, parvint à s’échapper, et se réfugia presque nu dans la cathédrale, lais- 15 sant aux mains des assaillants son or, son argent et le reste de son bagage. Tout cela fut regardé comme de bonne prise par le fils de Hilperik, qui, satisfait du tour qu’il venait de jouer à son père et se croyant assez vengé, voulut montrer de la clémence. Sur la prière de l’évêque, il fit annoncer au 20 pauvre Marileïf, qui n’osait plus sortir de son asile, qu’il était libre de continuer sa route. Mais, au moment où Merowig s’applaudissait d’avoir pour compagnon de fortune et pour ami de cœur un homme aussi avisé que Gonthramn-Bose, celui-ci n’hésitait pas à vendre ses services à la mortelle ennemie du 25 jeune homme inconsidéré qui plaçait en lui toute sa confiance.

Loin de partager la haine que le roi Hilperik vouait au duc Gonthramn à cause du meurtre de Theodebert, Fredegonde lui savait gré de ce meurtre qui l’avait debarrassée d’un de ses beaux-fils, comme elle souhaitait de l’être des 30 deux autres. Son intérêt en faveur du duc austrasien était devenu encore plus vif, depuis qu’elle entrevoyait la possibilité de le faire servir d’instrument pour la perte de Merowig. Gonthramn-Bose se chargeait peu volontiers d’une commis-

sion périlleuse, mais le mauvais succès des tentatives du comte Leudaste, homme plus violent qu’adroit, détermina la reine à tourner les yeux vers celui qui pourrait, non pas exécuter de sa propre main, mais rendre infaillible par son astuce l’assassinat qu’elle méditait. Elle envoya donc près 5 de Gonthramn une personne affidée qui lui remit de sa part ce message : “ Si tu parviens à faire sortir Merowig de la “ basilique, afin qu’on le tue, je te ferai un magnifique présent.” Gonthramn-Bose accepta de grand cœur la proposition. Persuadé que l’habile Fredegonde avait déjà pris toutes ses 10 mesures, et que des meurtriers apostés faisaient le guet aux environs de Tours, il alla trouver Merowig, et lui dit du ton le plus enjoué : “ Pourquoi menons-nous ici une vie de “lâches et de paresseux, et restons-nous tapis comme des “hébétés autour de cette basilique? Faisons venir nos 15 “ chevaux, prenons avec nous des chiens et des faucons, et “allons à la chasse nous donner de l’exercice, respirer le “grand air et jouir d’une belle vue.”

Le besoin d’espace et d’air libre que ressentent si vivement les emprisonnés parlait au cœur de Merowig, et 20 sa facilité de caractère lui faisait approuver sans examen tout ce que proposait son ami. Il accueillit avec la vivacité de son âge cette invitation attrayante. Les chevaux furent amenés sur-le-champ dans la cour de la basilique, et les deux réfugiés sortirent en complet équipage de chasse, 25 portant leurs oiseaux sur le poing, escortés par leurs serviteurs et suivis de leurs chiens tenus en laisse. Ils prirent pour but de leur promenade un domaine appartenant à l’église de Tours et situé au village de Jocundiacum, aujourd’hui Jouay, à peu de distance de la ville. Ils 30 passèrent ainsi tout le jour, chassant et courant ensemble, sans que Gonthramn donnât le moindre signe de préoccupation et parût songer à autre chose qu’à se divertir de son

mieux. Ce qu’il attendait n’arriva point; ni durant les courses de la journée, ni dans le trajet du retour, aucune troupe armée ne se présenta pour fondre sur Merowig, soit que les émissaires de Fredegonde ne fussent pas encore 5 arrivés à Tours, soit que ses instructions eussent été mal suivies. Merowig rentra donc paisiblement dans l’enceinte qui lui servait d’asile, joyeux de sa liberté de quelques heures, et ne se doutant nullement qu’il eût été en danger de périr par la plus insigne trahison.

10 L’armée qui devait marcher sur Tours était prête ; mais quand il s’agit de partir, Hilperik devint tout à coup indécis et timoré; il aurait voulu savoir au juste ce qu’il avait à craindre du ressentiment de saint Martin contre les infracteurs de ses privilèges, et, comme personne ne pouvait lui donner 15 là-dessus la moindre information, il conçut l’étrange idée de s’adresser par écrit au saint lui-même, en sollicitant de sa part une réponse nette et positive. Il rédigea donc une lettre qui énonçait en manière de plaidoirie ses griefs paternels contre le meurtrier de son fils Theodebert, et 20 faisait contre ce grand coupable un appel à la justice du saint confesseur. La requête avait pour conclusion cette demande : “ M’est-il permis ou non de tirer Gonthramn de “la basilique?” Une chose encore plus bizarre, c’est qu’il y avait là un stratagème, et que le roi Hilperik voulait ruser 25 avec le saint, se promettant bien, si la permission lui était donnée pour Gonthramn, d’en user également pour s’emparer de Merowig, dont il taisait le nom de peur d’être jugé mauvais père. Cette singulière missive fut portée à Tours par un clerc de race franke, nommé Baudeghisel, qui la 30 déposa sur le tombeau de saint Martin et mit à côté une feuille blanche pour que le saint pût écrire sa réponse. Au bout de trois jours, le messager revint, et trouvant sur la pierre du sépulcre la feuille telle qu’il l’y avait mise, sans le

moindre signe d’écriture, il jugea que saint Martin refusait de s’expliquer, et retourna vers le roi Hilperik.

Ce que le roi craignait par-dessus tout, c’était que Merowig n’allât rejoindre Brunehilde en Austrasie, et qu’aidé de ses conseils et de son argent, il ne réussît à se créer un 5 parti nombreux parmi les Franks neustriens. Cette crainte l’emportait même, dans l’esprit de Hilperik, sur sa haine contre Gonthramn-Bose, envers lequel il se sentait des velléités de pardon, pourvu qu’il ne favorisât en rien le départ de son compagnon d’asile. De là naquit un nouveau 10 plan, où Hilperik se montre encore avec le même caractère de finesse lourde et méticuleuse. Ce plan consistait à tirer de Gonthramn, sans lequel Merowig, faute de ressources et de décision, était incapable d’entreprendre son voyage, la promesse sous le serment de ne point sortir de la basilique 15 sans en donner avis au roi. Le roi Hilperik comptait de cette manière être averti assez à temps pour pouvoir intercepter les communications entre Tours et la frontière d’ Austrasie. Il envoya des émissaires parler secrètement à Gonthramn; et, dans cette lutte de fourbe contre fourbe, 20 celui-ci ne recula pas. Se fiant peu aux paroles de réconciliation que lui envoyait Hilperik, mais trouvant qu’il y avait là peut-être une dernière chance de salut, si toutes les autres venaient à lui manquer, il prêta le serment qu’on lui demandait, et jura dans le sanctuaire même de la basilique, 25 une main sur la nappe de soie qui couvrait le maître-autel. Cela fait, il ne mit pas moins d’activité qu’auparavant à tout préparer dans le plus grand mystère pour une évasion inopinée.

Depuis le coup de fortune qui avait fait tomber entre les 30 mains des réfugiés l’argent du médecin Marileïf, ces préparatifs marchaient rapidement. Des braves de profession, classe d’hommes que la conquête avait créée, s’offraient en

foule pour servir d’escorte jusqu’au terme du voyage ; leur nombre s’éleva bientôt à plus de cinq cents. Avec une pareille force, l’évasion était facile et l’arrivée en Austrasie extrêmement probable. Gonthramn-Bose jugea qu’il n’y 5 avait plus de motif pour différer davantage, et, se gardant bien, malgré son serment, de faire donner au roi le moindre avis, il dit à Merovvig qu’il fallait songer au départ. Merowig, faible et irrésolu lorsque la passion ne le soulevait pas, sur le point de risquer cette grande aventure, fléchit et 10 retomba de nouveau dans ses anxiétés. “ Mais, lui dit “Gonthramn, est-ce que nous n’avons pas pour nous les “prédictions de la devineresse?” Le jeune prince ne fut pas rassuré, et, pour faire diversion à ses tristes pressentiments, il voulut chercher à une meilleure source des 15 informations sur l’avenir.

Il y avait alors un procédé de divination religieuse prohibé par les conciles, mais pratiqué en Gaule, malgré cette défense, par les hommes les plus sages et les plus éclairés ; Merowig s’avisa d’y recourir. Il se rendit à la chapelle où 20 était le tombeau de saint Martin, et posa sur le sépulcre trois des livres saints, celui des Rois, le Psautier et les Évangiles. Durant toute une nuit, il pria Dieu et le saint confesseur de lui faire connaître ce qui allait arriver, et s’il devait espérer ou non d’obtenir le royaume de son père.

25 Ensuite il jeûna trois jours entiers, et, le quatrième, revenant près du tombeau, il ouvrit les trois volumes l’un après l’autre. D’abord, ce fut le livre des Rois qu’il avait surtout hâte d’interroger : il tomba sur une page en tête de laquelle se trouvait le verset suivant: “Parce que vous avez abandonné 30 “ le Seigneur votre Dieu pour suivre des dieux étrangers, le . “Seigneur vous a livré aux mains de vos ennemis.” En ouvrant le livre des Psaumes, il rencontra ce passage : “Tu les as renversés au moment où ils s’élevaient. Oh !

“comment sont-ils tombés dans la désolation!” Enfin, dans le livre des Evangiles, il lut ce verset: “Vous savez “que la pâque se fera dans deux jours et que le Fils de “l’homme sera livré pour être crucifié1.” Pour celui qui, dans chacune de ces paroles, croyait voir une réponse de 5 Dieu même, il était impossible de rien imaginer de plus sinistre ; il y avait là de quoi ébranler une âme plus forte que celle du fils de Plilperik. Sous le poids de cette triple menace de trahison, de ruine et de mort violente, il resta comme accablé, et pleura longtemps à chaudes larmes au- 10 près du tombeau de saint Martin.

Gonthramn-Bose, qui s’en tenait à son oracle, et qui d’ailleurs ne trouvait là aucun sujet de crainte pour lui-même, persista dans sa résolution. A l’aide de cette influence que les esprits décidés exercent d’une manière qu’on pour- 15 rait dire magnétique sur les caractères faibles et impressionnables, il raffermit si bien le courage de son jeune compagnon, que le départ eut lieu sans le moindre délai, et que Merowig monta à cheval d’un air tranquille et assuré. Gonthramn, dans ce moment décisif, avait à se faire une 20 autre espèce de violence ; il allait se séparer de ses deux filles, réfugiées avec lui dans la basilique de Saint-Martin, et qu’il n’osait emmener à cause des hasards d’un si long trajet. Malgré son égoïsme profond et son imperturbable fourberie, on ne pouvait pas dire qu’il fût absolument dépourvu de 25 bonnes qualités, et, parmi tant de vices, il avait au moins une vertu, celle de l’amour paternel. La compagnie de ses filles lui était chère au plus haut degré. Pour les rejoindre, quand il se trouvait loin d’elles, il n’hésitait pas à exposer sa personne; et, s’il s’agissait de les garantir de quelque 30 danger, il devenait batailleur et hardi jusqu’à la témérité.

1 Voyez Rois , lib. ni, chap. ix, v. 9; Psaume lxxii, v. 18; Évangile selon saint Matthieu, chap. XXVI, v. 2.

Contraint de les laisser dans un asile que le roi Hilperik, devenu furieux, pouvait cesser de respecter, il se promit de venir les chercher lui-même, et ce fut avec cette pensée, la seule bonne qui pût germer dans son âme, qu’il franchit les 5 limites consacrées, galopant à côté de Merowig.

Près de six cents cavaliers, recrutés, selon toute apparence, parmi les aventuriers et les vagabonds du pays, soit Franks, soit Gaulois d’origine, accompagnaient les deux fugitifs. Longeant, du sud au nord, la rive gauche de la 10 Loire, ils firent route en bon ordre sur les terres du roi Gonthramn. Arrivés près d’Orléans, ils tournèrent vers Test, pour éviter de passer par le royaume de Hilperik, et parvinrent sans obstacles jusqu’aux environs de la ville d’Auxerre ; mais là s’arrêta leur bonne fortune. Erp ou 15 Erpoald, gouverneur de cette ville, refusa le passage, soit qu’il eût reçu quelque dépêche du roi Hilperik réclamant son assistance amicale, soit qu’il agît de son propre mouvement, pour maintenir la paix entre les deux royaumes. Il paraît que ce refus donna lieu à un combat dans lequel la 20 troupe des deux proscrits eut complètement le dessous. Merowig, que la colère avait sans doute poussé à quelque imprudence, tomba entre les mains d’ Erpoald; mais Gonthramn, toujours habile à s’esquiver, battit en retraite avec les débris de sa petite armée.

25 N’osant plus s’aventurer du côté du nord, il prit le parti de retourner sur ses pas et de gagner l’une des villes d’Aquitaine qui appartenaient au royaume d’Austrasie. Les approches de Tours étaient pour lui extrêmement dangereuses ; il devait craindre que le bruit de sa fuite n’eût décidé Hil- 30 perik à faire marcher ses troupes, et que la ville ne fût remplie de soldats. Mais toute sa prudence ne prévalut point contre l’affection paternelle ; au lieu de passer au large avec sa bande de fuyards peu nombreuse et mal armée,

il alla droit à la basilique de Saint-Martin. Elle était gardée; il y entra par force et en sortit aussitôt, emmenant ses filles qu’il voulait mettre en sûreté hors du royaume de Hilperik. Après ce coup de main audacieux, Gonthramn prit le chemin de Poitiers, ville qui était redevenue austrasienne depuis la 5 victoire de Mummolus. Il y arriva sans aucun accident, installa ses deux compagnes de voyage dans la basilique de Saint-Hilaire, et les quitta pour aller voir ce qui se passait en Austrasie. De crainte d’une seconde mésaventure, il fit cette fois un long détour, et se dirigea vers le nord, par le io Limousin, l’Auvergne et la route de Lyon à Metz.

Avant que le duc Erpoald eût pu avertir le roi Gonthramn et recevoir ses ordres relativement au prisonnier, Merowig parvint à s’échapper du lieu où il était retenu. Il se réfugia dans la basilique élevée sur le tombeau de saint 15 Germain, évêque d’Auxerre, et s’y établit en sûreté, comme à Tours, sous la protection du droit d’asile. La nouvelle de sa fuite arriva au roi Gonthramn presque aussitôt que celle de son arrestation. C’était plus qu’il n’en fallait pour mécontenter au dernier point ce roi timide et pacifique dont 20 le soin principal était de se tenir en dehors de toutes les querelles qui pouvaient naître autour de lui. Il craignait que le séjour de Merowig dans son royaume ne lui suscitât une foule d’embarras, et aurait voulu de deux choses l’une, ou qu’on laissât passer tranquillement le fils de Hilperik, ou 25 qu’on le retînt sous bonne garde. Accusant à la fois Erpoald d’excès de zèle et de maladresse, il le manda sur-le-champ auprès de lui ; et lorsque le duc voulut répondre et justifier sa conduite, le roi l’interrompit en disant: “Tu as arrêté “celui que mon frère appelle son ennemi; mais si ton 30 “intention était sérieuse, il fallait m’amener le prisonnier “ sans perdre de temps, sinon tu ne devais pas toucher à un “ homme que tu ne voulais pas garder.”

L’expression ambiguë de ces reproches prouvait, de la part du roi Gonthramn, autant de répugnance à prendre parti contre le fils que de crainte de se brouiller avec le père. Il fit tomber sur le duc Erpoald le poids de sa mau- 5 vaise humeur, et non content de le destituer de son office, il le condamna en outre à une amende de sept cents pièces d’or. Il paraît qu’en dépit des messages et des instances de Hilperik, Gonthramn ne prit aucune mesure pour inquiéter le réfugié dans son nouvel asile, et que, bien loin de là, sans 10 se compromettre et en sauvant les apparences, il agit de façon que Merowig trouvât promptement l’occasion de s’évader et de continuer son voyage. En effet, après deux mois de séjour dans la basilique d’Auxerre, le jeune prince partit accompagné de son fidèle Gaïlen, et, cette fois, les 15 routes lui furent ouvertes. Il mit enfin le pied sur la terre d’Austrasie où il espérait trouver le repos, des amis, et tous les honneurs attachés au titre d’époux d’une reine, mais où l’attendaient seulement de nouvelles traverses et des malheurs qui ne devaient finir qu’avec sa vie.

20 Le royaume d’Austrasie, gouverné au nom d’un enfant par un conseil de seigneurs et d’évêques, était alors le théâtre de troubles continuels et de dissensions violentes. L’absence de tout frein légal et le déchaînement des volontés individuelles s’y faisaient sentir plus fortement que dans 25 aucune autre portion de la Gaule. Il n’y avait à cet égard aucune distinction de race ni d’état ; Barbares ou Romains, prélats ou chefs militaires, tous les hommes qui se croyaient forts par le pouvoir ou la richesse luttaient à qui mieux mieux de turbulence et d’ambition. Divisés en fractions 30 rivales, ils ne s’accordaient qu’en une seule chose, leur haine acharnée contre Brunehilde, à qui ils voulaient enlever toute influence sur le gouvernement de son fils. Cette aristocratie redoutable avait pour principaux chefs l’évêque de

Reims Ægidius, notoirement vendu au roi de Neustrie, et le duc Raukhing, le plus riche des Austrasiens, homme étrangement dépravé, qui faisait le mal par goût, comme les autres Barbares le faisaient par passion ou par intérêt. On racontait de lui des traits d’une cruauté fabuleuse, comme 5 ceux que la tradition impute à quelques châtelains des temps féodaux et dont le souvenir reste attaché aux ruines de leurs donjons. Lorsqu’il soupait, éclairé par un esclave qui tenait à la main une torche de cire, un de ses jeux favoris était de forcer le pauvre esclave à éteindre son flambeau contre ses 10 jambes nues, puis à le rallumer et à l’éteindre encore plusieurs fois de la même manière. Plus la brûlure était profonde, plus le duc Raukhing s’amusait et riait des contorsions du malheureux soumis à cette espèce de torture. Il fit enterrer vifs, dans la même fosse, deux de ses colons, un 15 jeune homme et une jeune fille coupables de s’être mariés sans son aveu, et qu’à la prière d’un prêtre il avait juré de ne point séparer. “J’ai tenu mon serment, disait-il “avec un ricanement féroce; ils sont ensemble pour l’éternité.” 20

Cet homme terrible, dont l’insolence envers la reine Brunehilde passait toute mesure, et dont la conduite était une rébellion permanente, avait pour acolytes ordinaires Bertefred et Ursio, l’un Germain d’origine, l’autre fils d’un Gallo-Romain, mais imbu à fond de la rudesse et de la 25 violence des mœurs germaniques. Dans leur opposition sauvage, ils s’attaquaient non-seulement à la reine, mais à quiconque tâchait de s’entendre avec elle pour le maintien de l’ordre et de la paix publics. Ils en voulaient surtout au Romain Lupus, duc de Champagne ou de la campagne 30 rémoise, administrateur sévère et vigilant, nourri des vieilles traditions du gouvernement impérial. Presque chaque jour, les domaines de Lupus étaient dévastés, ses maisons pillées

et sa vie menacée par la faction du duc Raukhing. Une fois, Ursio et Bertefred, suivis d’une troupe de cavaliers, fondirent sur lui et sur ses gens, aux portes mêmes du palais où le jeune roi logeait avec sa mère. Attirée par le tumulte, 5 Brunehilde accourut, et, se jetant avec courage au milieu des cavaliers armés, elle cria aux chefs des assaillants : “ Pourquoi attaquer ainsi un homme innocent? Ne faites point “ce mal, n’engagez pas un combat qui serait la ruine du “pays. — Femme, lui répondit Ursio avec un accent de fierté 10 “ brutale, retire-toi ; qu’il te suffise d’avoir gouverné du “ vivant de ton mari ; c’est ton fils qui règne maintenant, et “ c’est notre tutelle et non la tienne qui fait la sûreté du “royaume. Retire-toi donc, ou nous allons t’écraser sous “les pieds de nos chevaux.”

15 Cette situation des choses en Austrasie répondait mal aux espérances dont s’était bercé Merowig ; son illusion ne fut pas de longue durée. A peine arrivé à Metz, capitale du royaume, il reçut du conseil de régence l’ordre de repartir sur-le-champ, si toutefois même il lui fut permis 20 d’entrer dans la ville. Les chefs ambitieux qui traitaient Brunehilde comme une étrangère sans droits et sans pouvoir, n’étaient pas gens à supporter la présence d’un mari de cette reine qu’ils craignaient en feignant de la mépriser. Plus elle fit d’instances et de prières pour que Merowig fût 25 accueilli avec hospitalité et pût vivre en paix auprès d’elle, plus ceux qui gouvernaient au nom du jeune roi se montrèrent durs et intraitables. Ils avaient pour prétexte le danger d’une rupture avec le roi de Neustrie ; ils ne manquèrent pas de s’en prévaloir, et leur condescendance pour 30 les affections de la reine se borna à congédier simplement le fils de Hilperik, sans lui faire de violence ou le livrer à son père.

Privé de son dernier espoir de refuge, Merowig reprit le

chemin qu’il venait de suivre; mais, avant de passer la frontière du royaume de Gonthramn, il s’écarta de la grande route et se mit à errer de village en village à travers la campagne rémoise. Il allait à l’aventure, marchant de nuit et se cachant le jour, évitant surtout de se montrer aux gens de haute condition qui auraient pu le reconnaître, craignant la trahison, exposé à toutes sortes de misères, et n’ayant pour l’avenir d’autre perspective que celle de regagner, sous un déguisement, l’asile de Saint-Martin de Tours. Dès qu’on eut perdu sa trace, on pensa qu’il avait pris ce dernier parti, et le bruit en courut jusqu’en Neustrie.

Sur ce bruit, le roi Hilperik fit aussitôt marcher son armée pour occuper la ville de Tours et garder l’abbaye de Saint-Martin. L’armée parvenue en Touraine se mit à piller, à dévaster et même à incendier la contrée, sans épargner le bien des églises. Toutes sortes de rapines furent commises dans les bâtiments de l’abbaye, où une garnison était cantonnée; des postes de soldats bivouaquaient à toutes les issues de la basilique. De jour comme de nuit, les portes en restaient closes, à l’exception d’une seule par laquelle un petit nombre de clercs avaient la permission d’entrer pour chanter les offices : le peuple était exclu de l’église et privé du service divin. En même temps que ces dispositions s’exécutaient pour couper la retraite au fugitif, le roi Hilperik, probablement avec l’aveu des seigneurs d’Austrasie, passa la frontière en armes, et fouilla tout le territoire où il était possible que Merowig se tînt caché. Traqué comme une bête fauve que des chasseurs poursuivent, le jeune homme réussit pourtant à échapper aux recherches de son père, grâce à la commisération des gens de bas étage, Franks ou Romains d’origine, à qui seuls il pouvait se confier. Après avoir inutilement battu le pays et fait une promenade militaire le long de la forêt des

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Ardennes, Hilperik rentra dans son royaume, sans que la troupe qu’il conduisait à cette expédition de maréchaussée eût commis contre les habitants aucun acte d’hostilité.

Pendant que Merowig se voyait réduit à mener la vie de 5 proscrit et de vagabond, son ancien compagnon de fortune, Gonthramn-Bose, revenant de Poitiers, arriva en Austrasie. Il était, dans ce royaume, le seul homme de quelque importance dont le fils de Hilperik pût réclamer le secours ; et, sans doute, il ne tarda pas à connaître la retraite et tous 10 les secrets du malheureux fugitif. Une fortune si complètement désespérée n’offrait à Gonthramn que deux perspectives entre lesquelles il n’avait pas coutume d’hésiter, un dévouement onéreux et les profits d’une trahison ; ce fut pour la trahison qu’il se décida. Telle fut du moins 15 l’opinion générale ; car, selon son habitude, il évita de se compromettre ouvertement, travaillant sous main, et jouant un rôle assez équivoque pour qu’il lui fût possible de nier avec assurance, si le complot ne réussissait pas. La reine Fredegonde, qui ne manquait jamais d’agir pour son compte, 20 dès qu’il arrivait, ce qui n’était pas rare, que l’habileté de son mari fût en défaut, voyant le peu de succès de la chasse donnée à Merowig, résolut de recourir à d’autres moyens moins bruyants, mais plus infaillibles. Elle communiqua son projet à Ægidius, évêque de Reims, qui était avec elle 25 en relation d’amitié et d’intrigues politiques ; par l’entremise de ce dernier, Gonthramn-Bose reçut encore une fois de brillantes promesses et les instructions de la reine. Du concours de ces deux hommes avec l’implacable ennemie du fils de Hilperik résulta contre lui une machination artiste- 30 ment combinée pour l’entraîner à sa perte, en le prenant par son plus grand faible, sa folle ambition de jeune homme et son impatience de régner.

Des hommes du pays de Thérouanne, le pays du

578] MÉROVINGIENS. III. IOI

dévouement à Fredegonde, se rendirent en Austrasie d’une manière mystérieuse pour avoir une entrevue avec le fils de Hilperik. Parvenus jusqu’à lui dans la retraite où il se cachait, ils lui remirent le message suivant au nom de leurs compatriotes : “ Puisque ta chevelure a grandi, nous voulons “nous soumettre à toi, et nous sommes prêts à abandonner “ton père si tu viens au milieu de nous.” Merowig saisit avidement cette espérance ; sur la foi de gens inconnus, mandataires suspects d’un simple canton de laNeustrie, il se crut assuré de détrôner son père. Il partit sur-le-champ pour Thérouanne, accompagné de quelques hommes dévoués en aveugles à sa fortune, Gaïlen, son ami inséparable dans les bons et dans les mauvais jours ; Gaukil, comte du palais d’Austrasie sous le roi Sighebert et maintenant tombé en disgrâce ; enfin, Grind et plusieurs autres que le chroniqueur ne nomme pas, mais qu’il qualifie du titre de braves.

Ils s’aventurèrent sur le territoire neustrien, sans songer que plus ils avançaient, plus la retraite devenait difficile. Aux confins du district sauvage qui s’étendait au nord d’Arras vers les côtes de l’Océan, ils trouvèrent ce qu’on leur avait promis, des troupes d’hommes qui les accueillirent en saluant de leurs cris le roi Merowig. Invités à se reposer dans une de ces fermes qu’habitait la population franke, ils y entrèrent sans défiance ; mais aussitôt les portes furent fermées sur eux, des gardes occupèrent toutes les issues, et des postes armés s’établirent autour de la maison comme autour d’une ville assiégée. En même temps, des courriers montèrent à cheval et firent diligence vers Soissons pour annoncer au roi Hilperik que, ses ennemis ayant donné dans le piège, il pouvait venir et disposer d’eux.

Au bruit des portes barricadées et à la vue des dispositions militaires qui rendaient la sortie impossible, Merowig,

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saisi par le sentiment du danger, demeura pensif et abattu. Cette imagination d'homme du Nord, triste et rêveuse, qui formait le trait le plus saillant de son caractère, s’exalta peu à peu jusqu’au déliré ; il fut obsédé par des pensées de mort 5 violente et d’horribles images de tortures et de supplices. Une profonde terreur du sort qui lui était réservé s’empara de lui avec de telles angoisses, que, désespérant de tout, il ne vit de recours que dans le suicide. Mais le courage lui manquait pour se frapper lui-même; il eut besoin d’un 10 autre bras que le sien, et, s’adressant à son frère d’armes : “Gaïlen, dit-il, jusqu’à présent nous n’avons eu qu’une âme “ et qu’une pensée ; ne me laisse pas, je t’en conjure, à la “ merci de mes ennemis ; prends une épée, et tue-moi.” Gaïlen, avec l’obéissance d’un vassal, tira le couteau qu’il 15 portait à la ceinture, et frappa le jeune prince d’un coup mortel. Le roi Hilperik, qui arrivait en grande hâte pour s’emparer de son fils, ne trouva de lui qu’un cadavre. Gaïlen fut pris avec les autres compagnons de Merowig ; il avait tenu à la vie par un reste d’espérance ou par une 20 faiblesse inexplicable. Il y eut des personnes qui mirent en doute la vérité de quelques-uns de ces faits, et crurent que Fredegonde, allant droit au but, avait fait poignarder son beau-fils, et supposé un suicide pour ménager les scrupules paternels du roi. Au reste, les traitements affreux que 25 subirent les compagnons de Merowig semblèrent justifier ses pressentiments pour lui-même et ses terreurs anticipées. Gaïlen périt mutilé de la manière la plus barbare ; on lui coupa les pieds, les mains, le nez et les oreilles ; Grind eut les membres brisés sur une roue qui fut élevée en l’air et où 30 il expira ; Gaukil, le plus âgé des trois, fut le moins malheureux : on se contenta de lui trancher la tête.

Ainsi Merowig porta la peine de sa déplorable intimité avec le meurtrier de son frère, et Gonthramn-Bose devint

pour la seconde fois l’instrument de cette destinée de mort qui pesait sur les fils de Hilperik. Il ne sentit pas sa conscience plus chargée qu’auparavant, et, comme l’oiseau de proie qui revient au nid après avoir terminé sa chasse, il s’inquiéta de ses deux filles qu’il avait laissées à Poitiers. 5 En effet, cette ville venait de retomber au pouvoir du roi de Neustrie ; le projet de conquête suspendu par la victoire de Mummolus avait été repris après un an d’interruption, et Desiderius, à la tête d’une armée nombreuse, menaçait de nouveau toute l’Aquitaine. Ceux qui s’étaient le plus signalés 10 par leur fidélité au roi Hildebert, ou contre lesquels le roi Hilperik avait quelques griefs particuliers, étaient arrêtés dans leurs maisons et dirigés sous escorte vers le palais de Braine. On avait vu passer ainsi, sur la route de Tours à Soissons, le Romain Ennodius, comte de Poitiers, coupable 15 d’avoir voulu défendre la ville, et le Frank Dak, fils de Dagarik, qui avait essayé de tenir la campagne comme chef de partisans. En de pareilles circonstances, un retour à Poitiers était pour Gonthramn-Bose une entreprise singulièrement périlleuse ; mais il ne calcula pas cette fois, et résolut 20 de mettre à tout prix ses filles hors de danger d’être enlevées de leur asile. Accompagné de quelques amis, car il en trouvait toujours malgré ses trahisons multipliées, il prit le chemin du Midi par la route la plus sûre, parvint à Poitiers sans accident, et réussit avec non moins de bonheur à faire 25 sortir ses deux filles de la basilique de Saint- Hilaire. Ce n’était pas tout, il fallait s’éloigner au plus vite et gagner promptement un lieu où nulle poursuite ne fût plus à craindre : Gonthramn et ses amis, sans perdre de temps, remontèrent à cheval, et sortirent de Poitiers par la porte qui 30 s’ouvrait sur le chemin de Tours.

Ils marchaient près du chariot couvert qui portait les deux jeunes filles, armés de poignards et de courtes lances,

équipage ordinaire des voyageurs les plus pacifiques. A peine avaient-ils fait quelques centaines de pas sur la route, qu’ils aperçurent des cavaliers qui venaient au-devant d’eux. Les deux troupes firent halte, afin de se reconnaître, et celle 5 de Gonthramn-Bose se mit en défense, car les gens qu’elle voyait en face d’elle étaient des ennemis. Ces gens avaient pour chef un certain Drakolen, partisan très-actif du roi de Neustrie, et qui justement revenait du palais de Braine, où il avait conduit le fils de Dagarik et d’autres captifs, les 10 mains liées derrière le dos. Gonthramn sentit qu’il fallait se battre,; mais, avant d’en venir aux mains, il essaya de parlementer. Il détacha vers Drakolen un de ses amis, en lui donnant les instructions suivantes: “Va, et dis-lui ceci “ en mon nom : Tu sais qu’autrefois il y a eu alliance entre 15 “nous; je te prie donc de me laisser le passage libre; “ prends ce que tu voudras de mes effets, je t’abandonne “tout, jusqu’à rester nu; mais que je puisse me rendre “ avec mes filles où j’ai l’intention d’aller.”

En entendant ces paroles, Drakolen, qui se croyait le 20 plus fort, fit un éclat de rire, et, montrant un paquet de cordes suspendu à l’arçon de sa selle, il dit au messager : “Voici la corde avec laquelle j’ai lié les autres coupables “que je viens de mener au roi, elle servira pour lui.” Aussitôt, donnant de l’éperon à son cheval, il courut sur 25 Gonthramn-Bose, et lui porta un coup de lance ; mais ce coup fut mal dirigé, et le fer de la lance, se détachant du bois, tomba à terre. Gonthramn saisit le moment avec résolution, et, frappant Drakolen au visage, il le fit chanceler sur les arçons ; un autre le renversa et l’acheva d’un 30 coup de lance à travers les côtes. Les Neustriens, voyant leur chef mort, tournèrent bride, et Gonthramn-Bose se remit en route, non sans avoir soigneusement dépouillé le cadavre de son ennemi.

Après cette aventure, le duc Gonthramn chemina tranquillement vers PAustrasie. Arrivé à Metz, il reprit la vie de grand seigneur frank, vie d’indépendance farouche et désordonnée, qui n’avait rien de la dignité du patriciat romain, rien des mœurs chevaleresques des cours féodales. 5 L’histoire dit peu de choses de lui durant un intervalle de trois années; puis, tout d’un coup, on le voit à Constantinople, où il paraît avoir été conduit par son humeur inquiète et vagabonde. C’est dans ce voyage que, par son entremise, fut nouée la grande intrigue du siècle, une intrigue qui remua 10 la Gaule entière, et dans laquelle l’esprit de rivalité des Franks-Austrasiens contre leurs frères de l’ouest fit alliance avec la haine nationale des Gaulois méridionaux, pour la destruction des deux royaumes dont Soissons et Châlon-sur- Saône étaient les capitales. 15

APPENDIX

On the Franks and the Lites .

The following passage from M. Thierry’s Considérations sur V histoire de France , Chap. v. pp. 207, 208, complétés the indications given on p. 2.

Une autre série de faits curieux à établir, pour l’appréciation des conséquences politiques de la conquête, est celle qui constate la bizarre destinée du mot frank, passant de sa signification nationale à une signification sociale, et, par suite, morale. Il y a dans cette étude de philologie historique bien des révélations sur l’impression que produit l’existence d’un peuple dominateur au milieu d’une société qu’il a vaincue, et dans laquelle il s’est emparé de la souveraineté politique, de la prééminence civile, et de la richesse immobilière. Les causes qui firent que, par degrés, le mot Franc devint un titre de condition et d’honneur, exprimant la liberté et la possession par excellence, furent multiples et de différents genres. D’abord à l’époque même de la conquête, le nom national n’était porté que par les Franks pleinement libres; eux seuls figurent sous ce nom dans les lois et dans les actes publics; les autres, non propriétaires et fermiers, sont nommés lites1. Le nom de Romain, au contraire, n’appartenait pas seulement à des hommes libres et propriétaires, mais aussi à des colons et à des ouvriers

1 On trouve une fois, dans Grégoire de Tours, les mots franks ingénus servant à désigner ceux que leur qualité d’hommes libres exemptait de tout tribut public ; mais, homme d’origine gallo-romaine, il emploie ici une formule que les Franks eux-mêmes n’admettaient pas. — Lite , lide, lete> laze , suivant les différents dialectes germaniques, devaient signifier un homme de moindre condition, un homme de rang inférieur, un homme du dernier rang, en anglais lit t le , petit, lesser , moindre, last, dernier; en allemand, letzte , dernier.

chargés de redevances quasi serviles1. Le peu de division de la propriété en Gaule, au déclin de l’empire, ne permet pas d’évaluer à plus de cent mille le nombre des possesseurs de domaines dans les provinces du Nord où se fit l’établissement territorial de la population franke, où se formèrent ensuite les institutions et la langue politique de l’état gallofrank. Ce nombre,, on peut le croire, fut réduit de moitié par les dévastations et les spoliations de la conquête, et il diminua de plus en plus.

On the appearance , dress and armour of the Franks .

La peinture que les écrivains du temps tracent des guerriers francs à cette époque, et jusque dans le sixième siècle, a quelque chose de singulièrement sauvage. Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux d’un blond roux, qui formaient une espèce d’aigrette, et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à l’exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile serrés au corps et sur les membres, avec un large baudrier auquel pendait l’épée2. Leur arme favorite était une hache à un ou à deux tranchants, dont le fer était épais et acéré, et le manche très court. Ils commençaient le combat en lançant de loin cette hache, soit au visage, soit contre le bouclier de l’ennemi. Rarement ils manquaient d’atteindre l’endroit précis où ils voulaient frapper.

Outre la hache qui, de leur nom, s’appelait frankiske , ils avaient une arme de trait que leur était particulière, et que, dans leur langue,

1 Si quis Romanus homo possessor, id est, qui res in pago ubi remanet proprias possidet, occisus fuerit... (Leg. salie., tit. xliv, § 15, apud Script . rer . gallic. et francic ., t. IV, p. 148.) — Si quis Romanum tributarium occident.. (Ibid., § 7, p. I47>) Dédit... idem Theodo dux, de Romanis tributales homines 80, cum coloniis suis in diversis locis. (Donationes factæ Eccles. Salisburgensi ; Ducange, Glossar. ad script, mediœ et infimæ latinitatis, verbo Tributales .) — Tradiditque tributales romanos ad eundem locum, in diversis locis colonos centum sedecim. (Ibid.)

2 Hic quoque monstra domat rutili quibus arce cerebri Ad frontem coma tracta jacet, nudataque cervix

Setarum per damna nitet

ac vultibus undique rasis,

Pro barba tenues perarantur pectine cristæ.

Sidonius Apollinaris (Carmen v.).

APPENDIX

ils nommaient hang, c’est à dire hameçon. C’était une pique de médiocre longueur, et capable de servir également de près et de loin. La pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants et recourbés comme des hameçons. Le bois était recouvert de lames de fer dans presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d’épée. Lorsque le hang s’était fiché au travers d’un bouclier, les crocs dont il était garni en rendaient l’extraction impossible ; il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité. Alors le Frank qui l’avait jeté s’élançait, et, posant un pied sur le javelot, appuyait de tout le poids de son corps, et forçait l’adversaire à baisser le bras, et à se dégarnir ainsi la tête et la poitrine. Quelquefois le hang attaché au bout d’une corde servait en guise de harpon a amener tout ce qu’il atteignait. Pendant qu’un des Franks lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi, soit pour l’attirer lui-même par son vêtement ou son armure1.

Augustin Thierry ( Lettres sur V histoire de France , Lettre vi.).

Feod, alod.

Par droit de conquête et comme premiers de la nation conquérante, ils (les chefs Franks) s’étaient appropriés, dans toutes les parties de la Gaule, un très grand nombre de maisons et de terres, qui formaient leur domaine patrimonial, leur al-od , comme on disait en langue Franke2. Les villes mêmes étaient regardées par eux comme des portions de cet al-od, comme matière de possession et d’héritage. Acquérir de nouvelles richesses, accroître le nombre de ces braves qui garantissaient à leur chef la possession de ses trésors, et lui en gagnaient de nouveaux, tel était l’unique but de leur politique. Toujours occupés d’intérêts matériels, ils n’exerçaient leur habileté qu’à reprendre ce qu’ils avaient aliéné,

1 Insertum triplici gestabat fune tridentem,

Quem post terga quidem stantes socii tenuerunt;

Consiliumque fuit, dum cuspis missa sederet In clypeo, cuncti pariter traxisse studerent.

{De prima expeditione Attilæ , regis Hunnorum &c.)

2 Od ou ot , dans les anciennes langues Teutoniques, signifie richesse et propriété ; al'od veut dire ittéralement toute propriété.

et dépouiller leurs compagnons des Fek-ods1, ou soldes en terres, dont ils avaient payé d’anciens services. Il n’y avait trêve pour eux à cette passion d’amasser et de jouir, que dans les jours de maladie, et aux approches de la mort. Alors les terreurs de la religion Chrétienne se présentaient à leur esprit, redoublées par un souvenir confus des anciennes superstitions de leurs pères. Afin d’apaiser Dieu, ils le traitaient comme ils avaient voulu être traités eux-mêmes, et donnaient aux églises leur vaisselle d’or, leurs tuniques de pourpre, leurs chevaux, les terres de leur fisc. Enfin, avant d’expirer, ils divisaient paternellement entre tous leurs fils Yal-od qu’ils avaient reçu de leurs ancêtres, et tout ce qu’ils y avaient ajouté. Ces fils vivaient et mouraient comme eux ; et à chaque génération se renouvelait une semblable distribution de meubles, de champs et de villes, sans qu’il y eût là-dessous autre chose que le soin du père de famille occupé à concilier d’avance les intérêts et les prétentions de ses fils.

Augustin Thierry ( Lettres sur V histoire de France , Lettre x.).

Frédêgonde et Brunehaut.

The exciting adventures of these two queens suggested to Lemercier (Népomucène-Louis, 1775 — 1840) the subject of a tragedy acted under the above title, and which M. Victor Hugo characterizes as “ conçue comme un rêve de Crébillon, exécutée comme une pensée de Corneille.” The following extracts from this drama form a kind of poetical commentary on some of the incidents related in M. Augustin Thierry ’s Récits.

1. See page 61 il un jour que la famille — sur cette maison .”

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