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L'HISTOIRE DE FRANCE

Opinioas traditionnelles sur nos origines nationales et sar la constitatioii prinitiTe âe la monarchie française. — Elles sont diverses, an moyen âge» chez les différentes classes de la nation. — La science les modifie et les transforme. — Naissance des systèmes historiqaes. — Système de Franco!» Hotman- ^ Sa popularité durant le xvie siècle. — Travail d'Adrien de Valois sur Tbistoire de la (|yB38iie mérovingienne. ^ Système de rorigino gauloise des Franks. ~ Causes de la vogue dont il jouit sous le règne de louis XIV. — 11 est combattu en Allemagne par la science et par l'esprit de nationalité. ~ Opinion de Fréret. — La question de rorigino dea Franks est résolpe par lui d'une manière définitive.

L'histoire nationale est, pour tous les hommes du même pays, une sorte de propriété commune; c'est une portion du patrimoine moral que chaque génération qui disparait lègue à celle qui la remplace; aucune ne doit la transmettre telle qu'elle Ta reçue, mais toutes ont pour devoir d'y ajouter quelque chose en certitude et en clarté. Ces progrès ne sont pas seulement une œuvre littéraire noble et glorieuse, ils dpnnent sous de certains rapports la mesure de la vie sociale chez un peuple civilisé; car les sociétés humaines ne vivent pas uniquement dans le présent, et il leur importe de savoir d'où elles viennent pour qu'elles puissent voir où elles vont. D'où venons-nous, où dlons-nous? Ces deux grandes questions, le passé et l'avenir politiques, nous préoccupent maintenant, et, à ce

qu'il semble^ au même degré; moins tourmentés que nous de la seconde, nos ancêtres du moyen âge Tétaient parfois de la première; il y a bien des siècles qu'on tente incessamment de la résoudre, et les solutions bizarres, absurdes, opposées Tune à Tautre, n'ont pas^ manqué. Le premier coup d'œil de celui qui étudie sérieusement et sincèrement notre histoire doit plonger au fond de ce chaos de traditions et d'opinions discordantes, et chercher par quelles transformations successives, par quelles tluctu^ tions du faux au vrai, de l'hypothèse à la réalité, la notion des origines de la société française a passé pour arriver jusqu'à nous*

Lorsque le mélange des différentes races d'hommes que les invasions du v« siècle avaient mises en présence sur le sol de la Gaule fut accompli et eut formé de nouveajix peuples et des idiomes nouveaux, lorsqu'il y eut un royaume de France et une nation française, quelle idée cette nation se fit-elle d'abord de son origine? Si l'on se place au xu« siècle et qu'on interroge la littérature de cette époque, on verra que toute tradition de la diversité des éléments nationaux, de la distinction primitive des conquérants et des vaincus, des Franks et des Gallo-Romains, avait alors disparu. Le peuple mixte, issu des uns et des autres, semblait se rattacher exclusivement aux premiers qu'il appelait comme lui Français^ le vaoifranky dans la langue vulgaire, n'ayant plus de sens ethnographique. Les circonstances et le caractère de la conquête, les ravages, l'oppression, la longue hostilité des races, étaient des souvenirs effacés; il n'en restait aucun vestige, ni dans les histoires en prose ou en vers, ni dans les récits romanesques, ni dans les contes du foyer. Le catho- Kcisme des Franks avait lavé leur nom de toute souillure

barbare. Les destructions de villes^ les pillages^ les mas* sacres^ les martyres^ arrivés durant leurs incursions ou à leur premier établissement^ étaient mis sur le conipte d'Attila^ des Vandales ou des Sarrasins. Les légendes et les vies des saints ne présentaient aucune allusion à cet égards si ce n'est dans leur rédaction la plus ancienne^ la plus savante^ la plus éloignée de l'intelligence du peuple et de la tradition orale.

Ainsi la croyance commune était que la nation française descendait en masse des Franks; mais les Franks^ d'où les faisait-on venir? On les croyait issus des compagnons d'Énée ou des autres fugitifs de Troie, opinion étrange, à laquelle le poëme de Virgile avait donné sa forme, mais qui, dans le fond, provenait d'une autre source, et se rattachait à des souvenirs confus du temps où les tribus primitives de la race germanique firent leur émigration d'Asie en Europe, par les rives du Pont-Euxin. Du reste, il y avait, sur ce point, unanimité de sentiments; les clercs et les moines les plus lettrés , ceux qui pouvaient lire Grégoire de Tours et les livres des anciens, partageaient la conviction populaire, et vénéraient, comme fondateur et premier roi dé la nation française, Francion, fils d'Hector*.

Quant à l'opinion relative aux institutions sociales, à leurs conunencements, à leur nature, à leurs conditions nécessaires, elle était loin d'être, à ce degré, simple et universelle. Chacune des classes de la population, fortement distincte des autres, avait ses traditions politiques, et, pour ainsi dire, son système à part, système confus, incomplet, en grande partie erroné, mais ayant une sorte

* Chroniques de Saint-Denis, dans le RecMeil des BUlufievs de la France €l dei Gaules, 1. 111, p. (53

48 CHAPITRE PRBIflER.

de vie^ à cause des passifs dcmt il était empireint et des sentiments de rivalité ou de haine mutuelle qui. s'y ralliaient. La noblesse conservait la notion vagué et mal for^ mulée d'une conquête territori^e faite jadis^ à* profit cornmm} f^v les rois et par ses Qieui^^ et d'im grand partage de domaines acquis par le droit de répée* Ge souvenir d'un événement réel était rendu fabuleux par la. fausse couleur et la fausse date prêtées à l'événement. Ce n'était plus l'intrusion d'im peuple barbare au sein d'un payiç civilisé, nuûs utie conquête douée de tous les caractères de grandeur et d^ légitimité que concevait le moyen âge, faite^ non sur des chrétiens par une nation païenne, niais sur des mécréants par une armée de fidèles, suite et couronnement des victoires de Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne sur les Sarrasins et d'autres peuples ennemis de la foi*. Au xu« siècle et plusieurs siècles après, les barons et les genfilshommes plaçaient là l'origine des fiefs et des privilèges seigneuriaux. Ils croyaient, selon une vieille formule de leur opinion traditionnelle^ qu'après avoir purgé la France des nations barbares qui l'habitaient, Charlemagne donna toutes lès terres du pays à ses compagnons d'armes, à l'un mille arpents^ à l'autre deux mille, et au reste plus ou moins, à charge de foi et d'hommage *.

 cette tradition de conquête et de partage, se joignait une tradition de jalousie haineuse contre le olergé^ qui, disait-on^ s'était glissé d'une manière furtive parmi les conquérants, et avait ainsi usurpé une part de possessions et d'honneurs. La rivalité du baronnage et de l'ordre

1 Bistoire générale des rois de France, par Bernard de Girard, seigneur du Haillan, édition (de 157jS, t. h P* 3W- 3 Ibid.

ecclésiastique pouvait se présenter comme remontant de siècle en siècle jusqu'au cinquième^ jusqu'à la grande querelle qui, dès la conversion des guerriers franks au christianisme^ s'était élevée entre eux et le clergé galloromain. L'objet de cette vieille lutte était toujours le même^ et sa forme avait peu changé. Il en reste un curieux monument dans les chroniques du xui« siècle; c'est Tacte d'une confiMération jurée^ en 1247^ par les hauts barons de France^ pour U ruine des justices cléricales en matière civile et criminelle. Le duc de Bourgogne et les comtes de Bretagne^ d'Angoulôme et de 8aint-Pol> étaient les chefs de cette ligue^ dont le manifeste^ portant leurs sceaux^ fut rédigé en leur nom. On y trouve le droit de justice revendiqué exclusivement comme le privilège des fik de ceux qui jadis conquirent le royaume^ et^ chose plus bizarre^ un sentiment d'aversion dédaigneuse contre le droit écrite qui semble rappeler que ce droit fut la loi originelle des vaincus du v^ siècle. Tout cela est inexact^ absurde même quant aux allégations historique$^ iiiais articulé avec une singulière franchise et une rude hauteur de langage:

« Les clercs^ avec leur momerie^ ne songent pas que a c'est par la guerre et par le sang de plusieurs que^ sous « Charlemagne pt d'autres rois, le royaume de France a « été converti de l'erreur des païens à la foi catholique; « d'abord, ils nous ont séduits par une certaine humilité, a et maintenant ils s'attaquent à nous, comme des renards a tapis sous les restes des châteaux que nous avions fona dés; ils absorbent d^ns leur juridiction la justice sécu- « lière, de sorte que des fils de serfs jugent, d'après leurs a propres lois, les hommes libres et les fils des hommes « libreS; tandis que^ selon les lois de l'ancien temps et le

2iO CHAPITRE PREMIER.

« droit des vainqueurs, c'est par nous qu'ils devraient être (t jugés'... A ces causes, nous tous, grands du royaume, « considérant que. ce royaume a été acquis non par le ç( droit écrit et par Tarrogance des clercs, mais à force a; de fatigues et de combats, en vertu du présent acte et « de notre commun serment, nous statuons et ordonnons « que, désormais, nul clerc ou laïque n'appelle en cause « qui que ce soit devant le juge ecclésiastique ordinaire ou « délégué, si ce n'est pour hérésie, mariage ou usure, sous « peine de perte de tous ses biens et de mutilation d'un « membre^. En outre, nous députons certaines personnes « chargées de Texécntion de cette ordonnance, atin que « notre juridiction, près de périr, se relève, et que ceUx «qui, jusqu'à ce jour, sont devenus riches de notre « appauvrissement, soient ramenés à l'état de la primi- (( tive Église, et que, vivant dans la contemplation, pence dant que nous, comme il convient, nous mènerons la « vie active, ils nous fassent voir les miracles qui, depuis « longtemps, se sont retirés du siècle '. s>

* Quia clerlcorum superetiUo, non attendéns quod beHicis et quorundam sanguine, sub Garolo Magno et aliis, regnum Franeiœ de errore gentilium àd fidem catliolicam sit conversum, primo quadam bumiUtate nos seduxit, quasi vuïpes se nobis opponentes, ex ipsorum castrorum reliquiis, qwe a nobis -habueront fundamenium ; jurisdictionem secularium sic absorbent, ut fliii «ervorum secundum leges suas Judicent liberos; et fitios liberorum-, quamvis secundum leges priorum et leges triumpbatorum deberenta nobis potius judièari... (Mattel Westmonasteriensis Flores historiarvm, éd. 1570, p. 217, lib. II.) — Mattei Harisiensis Historia Angtiœ major, t. Il, p. 720, éd. London , 1640. — Il y a quelque» variantes entre les deux textes.

3 Nos omnesregni majores attento animo percipientes, quod regnum non per jus scriptum,fieeper clericorum arrogantiam, sed per sudores bellicos fuerit adquisitum ; praesenti décrète omnium juramento staluimus et sancimus... (Mattei Paris. HisL Ânifliœ major, p. 720.)

3 Ut sic juriâdictio nostra ressuscitata respireti et ipsi nactenus ex nostra de];)auperatione ditati... reducantur ad statum Ecelesiss primitivâB ; et in contemplatione vi ventes, nobis, sicut decet, activam vitam ducentibus, osleudaut miraculti, quse dudum a sœculo rece8scrunt.(lbid )

Outre la maxime du droit de justice inhérent au domaine féodal^ une autre maxime qui se perpétuait parmi la noblesse, était celle de la royauté primitivement élective et du droit de consentement des pairs et des grands du royaume, à chaque nouvelle succession. C'est ce qu'ex* primaient, au 3pu* et au xiu* siècle, les formules du sacre, par le cri : Nous le voulons, nous VapprouvonSy que cela soit*/ et quand ces formules eurent disparu, l'esprit en demeura empreint dans les idées et les mœurs des gentilshommes. Tout en professant pour le roi un dévouement sans bornes, ils se plaisaient à rappeler en principe le vieux droit d'élection et la souveraineté nationale. Dans le discours de l'un d'eux aux États Généraux de 1484^ on trouve les paroles suivantes : « Comme l'histoire le « raconte et comme je l'ai appris de mes pères, le peuple, «au commencement, créa des rois par son suffrage^.» Aux mêmes souvenirs, transmis de la même manière, se rattachait encore le principe fondamental de l'obligation, pour le roi, de ne rien décider d'important sans l'avis de ses barons,' sans le concours d'une assemblée délibérante, et cet autre principe, que l'homme franc n'est justiciable que de ses pairs, et ne peut être taxé que de son propre consentement, par octroi libre, non par ccHitrainte. Il y avait là un fond d'esprit de liberté politique, qui n'existait

< Post, milites et popii|}i, tam majores quam minores uno ore eonsentientes. Iau4averuntter proclamantes : Laudatm». Yolumiu^ Fiat. ( Coronatio PhiUppi primi, apad Script, rer, gallic. et franc., t. XI, p. 33. } ~ Ipse autem episcopus affatur populum si tali principi ac rectori se subjicere... velint, tune ergo a circumstante clero et populo unanimiter dicatur : Fiat y fiât, amen. (D. Mârtenne, Âmplissima collectio, M H, col. 644, 643.)

^ Hisrtoriae predicant, et id a majoribus meis accepi : ihitio, dominî rerum populi sufiragio, reges fuisse creatos. (Discours de Philippe Pot, seigneur de La Roche, ^and sénécbal de Bourgogne, Journal des Êiatt CénérauXf par Bfasselin, éd. Bemier, p. 446.)

22 CHAPITRE PEEMIBR.

ni dans le clergé ni dans la bourgeoisie; il y aTait aussi un sentiment d'aifection pour le royaume de France^ pour lé pays natal dans toute son étendue^ que n'ayaien};^ au même degrés ni Tui^e ni l'autre de ces deux clauses. Mais c'était un amour de propriétaire plutôt que de citoyen ^ qui n'embrassait la destinée> les droits^ les intérêts^ qu^ d'un petit nombre de familles^ un esprit de conservation aveugle dans ses entêtements ^ qui s'ojûni&trait pojir le mamtien de toute vieille coutume^ contre la raison et le bien général; qui^ p$^ exemple, déplor^iit, comme la ruine de toute franchise et une honte pour le pays, la tentative de substituer au combat judiciaire U^ procédure par témoins: a Vous n'êtes plus francs, vous êtes jugés « par enquête, dit une chanson du xni^ siècle. lia douce «France, qu'on ne l'appelle plus ainsi, qu'elle fût nom « pays de sujets, terre d'esclavage^ 1... »

La plus nette et la moins altérée des traditions historiques appartenait à la bourgeoisie, et se conservait isolément dans les grandes villes, jadis ç^pitfiles de province ou cités delà Gaule impériale. Les habitants dB Reims se souvenaient, au xn"* siècle, de l'origine romaine de leur constitution muni(ûpale; ils disaient avec orgueil que la loi de leur ville, sa magistrature et s^ juridictiou rémois

Oent de France, mult estes ébabie !

Je di à touz ceus <iuî sont nez des ûez :

Se m'a'ft Bët, franc n'estes vos mes miê; Huit TOUS a Yen de franchise esloignlez, Car vous estes par euqueste jugiez.

Pouce France n'apiaut l'en plus ensi,^ Ançois ait nom le païs aus sougieZ) (Jne terre acuvertie.

{Rec. de ckanis kut» franc, par Leroiix de Lincy, 4re série, p. 218, édit. de mi in-484

taient jusqu'au temps de saint Remy^ l'apôtre des Franks ' .

Les bourgeois de Metz se vantaient d'avoir usé de droits civils avead qu'il exist&t un pays de Lorraine, et parmi eux courait ce dicton populaire : Lorraine est jeune et Metz xmcienne^. A Lyon, à Bourges, à Boulogne, on soutenait qu'il y avait eu, pour la cité, droit de justice et d'administration libre, avant que la France fût en royaume '. Arles, Marseille, Périgueux, Angouléme, et de moindres villes du Midi, simples châteaux sous l'empire romain, croyaient leur organisation semi-républicaine antérieure à la conquête franke et à toutes les seigneuries du moyen âge, Toulouse, jouant sur le nom appliqué par elle à son corps de magistrature, se donnait un capitole, à l'exemple de Rome^* Cette conviction de l'anciameté immémoriale d'mi droit urbain de liberté civile et de liberté politique fut le plus grand des appuis moraux que trouva la bourgeoisie dans sa lutte contre l'envahissement féodal et contre l'orgueil de la noblesse. Partout où elle exista, elle fit naître un vif sentiment de patriotisme local, sentiment énergique, mais trop borné, qui s'enfermait trop volontiers dans l'enceinte d'un mur de ville ^ sans souci du pays, et regardait les^ autees villes comme des Ëtats à

* Dummodo eos Jure tractaret etlegfbas vivere pâteretur quibus clvitas continue usa est atempolre sancti Remigii Franooram apdfttoli. (loan* nis Saresberiensis epistola ad Joannem Pictavensem episcopum, apud Script, ter. gaîlic. et franc. ^ t. XVI, p. 568 epist. LXi.)

' Metz U8oit jà de droit civile

Avant qu'en Lobereigne y eut bonne Tille ; Loberelgne est jeune et Metz ancienne.

(Chronique en vers des antiquités de Metz-, Biit. âe Lorraine, par D. Calmet, t. Il, preuve», col. cxxtr.)

s Loyseau, Traité det Seignenriet, édition de 1608, p. 375 à 398.- Dubos, Bistoire critique de l'élablissement de la monarchie française, X. IV, p. 300.

* lbid.,p.302. — Kaynouard, Histoire du droit municipal, i, 11^ p. 182, a49. 353. — Savigny, Histoire du droit romain au moyen âge.

part^ amis ou ennemis au gré de la circonstance et de l'intérêt.

Voilà quels étaient, à Tépoque du grand mouvement de la révolution communale, l'opinion et l'esprit public dans les vieilles cités gauloises, oii> après rétablissement des dominations germaniques, s'était concentrée la vie civile, héritage du monde romain. Cet esprit se répandait, de proche en proche, dans tes villes d'une date plus nouvelle, dans les communes récemment fondées et dans les bourgades affranchies; il donnait aux classes roturières occupées de commerce et d'industrie ce qui fait la force dans les luttes politiques, des souvenirs, de la fierté et de l'espérance. Quant à la classe des laboureurs, des vilains comme on disait alors, elle n'avait ni droits, ni traditions héréditaires; elle ne suivait point dans le passé et ne rattachait à aucun événement l'origine de sa condition et de ses misères ; elle l'aurait tenté en vain. Le servage de la glèbe, de quelque nom qu'on l'appelât, était antérieur sur le sol gaulois à la conquête des Barbares; cette con quête avait pu l'aggraver, mais il s'enfonçait dans la nuit des siècles et avait sa racine à une époque insaisissable, même pour l'érudition de nos jours. Toutefois, si auctme opinion sur les causes de la servitude n'avait cours au moyen âge, cette grande injustice des siècles écoulés, œuvre des invasions d'une race sur l'autre et des usurpations graduelles de l^omme sur l'homme, était ressentie par ceux qui la subissaient avec une profonde amer^ tume. Déjà s'élevait, contre les oppressions du régime féodal, le cri de haine qui s'est prolongé, grandissant toujours, jusqu'à la destruction des derniers restes de ce régime. La philosophie moderne n'a rien trouvé de plus ferme et de plus net sur les droits de l'homme et la

liberté naturelle^ que ce qu'entendaient dire aux paysans du XII* siècle^ les trouvères^ fidèles échos de la société contemporaine :

«Les seigneurs ne nous font que du inal^ nous ne pou* « vons avoir d'eux raison ni justice; ils ont tout^ prennent « tout^ mangent tout^ et nous font vivre en pauvreté et a en douleur. Chaque jour est^ pour nous^ jour de peines; « nous n'avons pas une heure de paix^ tant il y a de ser- « vices et de redevances, de tailles et de corvées, deprétf vôts et de baillis*... Pourquoi nous laisser traiter ainsi? c( Mettons-nous hors de leur pouvoir, nous sommes des et hommes comme eux, nous avons les mêmes membres, « la même taille, la même force pour souffrir, et nous « sommes cent contre un... Défendons-nous contre les « chevaliers, tenons-nous tous ensemble, et nul homme « n'aura seigneurie sur nous, et nous pourrons couper « des arbres, prendre le gibier dans les forets et le poisson a dans les viviers, et nous ferons notre, volonté, aux bois, « dans les prés et sur Teau*. »

Quoique, dès les premiers temps qui suivirent la conquête des hommes de Tune et de l'autre race, les Franks comme les Gallo-Romains fussent entrés dans les rangs du clergé, les traditions de cet ordre étaient demeurées purement romaines; le droit romain revivait dans les canons des conciles et réglait toute la procédure des tribunaux ecclésiastiques. Quant à la nature primitive du gouvernement et à sa constitution essentielle, le clergé supérieur ou inférieur, sauf de rares et passagères exceptions, n'avait qu'une doctrine, celle de l'autorité royale

■ Wace, Affflian àe Rouy édition de Pluquet, t. {, p. 30^ et suiv.— Benoît de Sainte-Maure, édition de M. Franeisque Michel, t. if, p. S90 et soir» 9 ibid. — Benoît de Sainte-Maure, loc. eïU

universelle et absolue, de la protection de tous par le roi et par la loi, de l'égalité civile dérivant de la fraternité chrétienne. Il avait conservé sous des formes religieuses ridée impériale de Tunité de puissance publique, et il la maintenait contre Fidée de la souveraineté domsuiiàte et de la seigneurie indépendante, produit des mœurs germaniques et de Tesprit d'orgueil des conquérants. D'ailleurs, tout souvenir d'un temps où la monarchie gallofranke avait été une pour tout le pays, où les ducs et les comtes n'étaient que des officiers du prince, n'avait pas entièrement péri pour les hommes lettrés, laïques ou clercs. Instruits quelque peu des faits de l'histoire authentique. Au îu« siècle, l'étude scientilSque du droit romain vint donner à ces traditions une force nouvelle et fit naître, pour les propager, une classe d'hommes toute spéciale, sortie de ce qu'il y avait de plus romain sur le sol de la Gaule, les grandes villes.

Les légistes, dès qu'ils purent former un corps, travaillèrent, avec une hardiesse d'esprit et un concert admirables, à replacer la monarchie sur ses ancieniies bases sociales, à faire une royauté française à limage de celle des Césars, symbole de l'État, protectrice pour tous, souveraine à l'égard de tous, sans partage et sans limites. Ils fondèrent une école théorique et pratique de gouvernement, dont le premier axiome était l'unité et l'îndîvisibilité du pouvoir souverain, qui, en droit, traitait d'usurpations les seigtieùries et les justices féodales, et qui, eii fait, tendait à les détruire au profit*du roi et du peuple. Remontant par la logique, sinon par des souvenirs clairs et précis, jusqu'au delà du v« siècle et du démembrement de l'empire romain, ils regardaient comme nulle l'œuvre du temps écoulé depuis cette époque; ils

ne voyaient de loi digne de porter ce nom que dans le texte des codes impériaux^ et qualifiaient de droit odieux^ droit haineux, la coutume contraire ou non conforme au droit écrit; ils donnaient au roi de France le titre d'empereur et appelaient crime de sacrilège toute infraction à ses ordoimances*. a Sachez^ dit un vieux jurisconsulte^ c( qu'il est Empereur en son Royaume^ et qu'il y peut faire « tout et autant que à droict Impérial appartient^. » Cette maxime^ développée dans toutes ses conséquences^ et s'alliant à la vieille doctrine bourgeoise des libertés municipales , devint la voix du tiers-État dans les grandes assemblées politiques du xv« et du xvi« siècle.

Tel était l'assemblage eonfus de croyances traditionnelles et d'opinions dogmatiques, de notions incertaines et de convictions passionnées, au milieu duquel éclata, dans le tlvi^ siècle, la renaissance des études historiques. Après que les livres de l'antiquité grecque et latine eurent touç été mis au jour par l'impression, les esprits avides de savoir, se tournèrent avec ardeur vers les manuscrits du moyen âge et la recherche des antiquités nationales. On tira du fond des bibliothèques et des archives, et l'on se mit à imprimer et à commenter pour le public, les moniunents presque oubliés de la vraie histoire de France.

^ Droict haineux est le droict qui, par le ^03'en de la eoustume du pals, est contraire au droict escrit, .. Droict commun est, comme les sages dieirt, un droict qui s'accorde au droict escrit et à coustume du pals, et que les deux sont coiMbnans ensemble, si que droict escrit soit conforme aveo la coustume locale, à tout le moins ne luy déroge, ou contrarie, car lors est ce droict commun et coustume tollerable. [Somme turàlU ou le Grand Coulumier général de pratique civile ^ par Jean Bôuteiller, édition de 1641, P- 3 )— Crime de sacrilège si est de faire dire, ou venir contre Festablissenient du Boy ou de son Prince, car de venir contre, c'est encourir peine capitale de sacrilège. ( Ibid. p. 4 71 . )

» Ibid., p. 646.

Grégoire de Tours et Frédégaire, la vie de Charlemagne et les annales de son règne é(H*ites par un contemporain^ d'autres chroniques originales^ les lois des Franks et un certain nombre de diplômes de la première et de la seconde race furent publiés. Une science nouvelle, fondée sur l'étude des documents authentiques et des sources de notre histoire, se forma dès lors, et entra en lutte avec les opinions propagées par des traditions vagues et par la lecture de chroniques &buleuses ou complètement inexactes. La plus générale de ces opinions et en même temps la moins solide, celle de Torigine troyenne des Franks, fut la première attaquée, et elle ne put se soutenir, quoiqu'il y eût en sa faveur une sorte de résistance populaire'. Les personnes lettrées y renoncèrent promptement et mirent à sa place deux opinions entre lesquelles la science ^ partagea, Fune qui rangeait les Franks, ou comme on disait, les Français ^ parmi les peuples de race germanique, l'autre qui les faisait descendre de colonies gauloises émigrées au delà du Rhin et ramenées plus tard dans leur ancienne patrie^. Mais ce ne fut pas sans de grands efforts de logique, sans de grandes précautions oratoires que les érudits parvinrent à donner cours à ces nouveautés malsomiantes, et le gros du public tint longtemps encore à sa chère, descendance troyenne. Cette bizarre prétention de vanité nationale, poursuivie par le ridicule dès la fin du xvi« siècle, ne disparut entièrement

1 « Voilà Topinion de nos François sur TEtymologie de leur nom, laquelle, si quelqu'un vouloit leur ôler, 11 commettroit (selon leur Jugement) un grand crime^ ou pour le moins il seroit en danger de perdre temps. » Du HaiUan, Histoire générale des rois de France^ Discours préliminaire, p. I.)

3 Cette dernière opinion fut soutenue par Jean Bodin, dans le livre intitulé Methodus ad facilem hisloriarum cognitionem (1566), et par Etienne Forcadel» dans son traité De Gallorum imperio eê philosophia (ISG9).

des livres d'histoire qu'après le milieu du dix^septième.

Quant aux divei*ses traditions sociales et aux questions qu'elles soulevaient^ elles ne pouvaient être aussi aisément tranchées par la science. Non-seulement elles avaient de profondes racines dans les mœurs et les passions des classes d'hommes pour qui elles formaient^ chacune à part^ un symbole de foi politique^ mais encore elles s'appuyaient toutes^ plus ou moins^ sur un fondement réel et historique. Il était vrai qu'il y avait eu conquête du sol de la Gaule et partage des terres conquises^ que la monarchie avait été d'abord élective et la royauté soumise au contrôle d'assemblées délibérantes; il était vrai que les cités gallo-romaines avaient conservé leur régime municipal «ous la domination des Barbares ; il était vrai enfin que la royauté franke avait essayé de continuer en Gaule l'autorité impériale, et cette tentative , reprise d'époque en époque, après des siècles d'intervalle, ne fut jamais abandonnée. Ainsi la noblesse, la bourgeoisie, le clergé, les légistes, avaient raison d'attester le passé en faveur de leurs doctrines contraires ou divergentes sur la nature de la société, le principe du pouvoir, la loi fondamentale de l'État; il se trouvait, sous chacune de ces croyances, un fond de réalité vivace que le progrès scientifique pouvait modifier, compléter, transformer, mais non détruire.

C'est de l'application de la science moderne aux opinions traditionnelles que naquirent les systèmes historiques dont la lutte a duré jusqu'à nos jours. Ce genre d'ouvrages, moitié histoire, moitié pamphlet, où l'érudition est mise, en quelque sorte, au service d'une passion politique, et où l'esprit de recherche est animé par l'esprit de parti, eut en France une origine plus lointaine, y commença plus tôt, s'y produisit avec plus de suite et ^ 3.

plus (Téclat que dans aucun autre pays de l'Europe, Chez nous^ par des causes qui tiennent à la fois au génie particulier de là nation et à la diversité des éléments natîo-^ naux^ Fhistoire abstraite et spéciilative, dans des vues de polémique sociale^ a eu, depuis le réveil des études, une extrême importance; elle a été Farme des passions et dès intérêts politiques; elle a dominé, d'un côté, sur les rechercliefe désintéressées, et, de l'autre, siir l'histoire narrative. Soulevées tour à tour par les divers courants de l'opinion publique, les vieilles traditions des classes rivales servirent de fondement à des théories nouvelles, plus ou moins savantes, plus ou moins ingénieuses, mais ayant toutes cela de commim qu'elles ne remuaient le passé dar>s ses profondeurs que pour en faire sortir^ bon gré mal gré, quelque chose de conforme ailx idées, aux désirs, aux prétentions^opulaires ou aristocratiques du moment. Voici dans quelles circonstances parut, en 1574, le premier écrit de ce genre, écrit remarquable en luimême, autant qu'il l'est par sa date.

François Hotman, l'un des plus savants jurisconsultes du xvï« siècle, fut attiré à la religion réformée par la vue de l'héroïque fermeté des luthériens qui subirent à Paris le supplice du feu*. Ilentra de bonne heure en relation intime avec les chefs du parti protestant, et adopta leurs principes politiques, mélange des vieilles traditions d'indépendance de l'aristocratie française avec l'esprit démocratique de la Bible et l'esprit républicain de la Grèce et de Rome. Hotman se passionna pour ces doctrines comme pour la foi nouvelle, et répudia les théories de droit public que les hommes de sa profession puisaient dans l'étude journalière des lois romaines impériales. Il prit en égale

* Vie de François Hotman, en tête de ses œuvres, p. 4. ^^

aversion la monarchie absolue et l'autorité des parlements judiciaires, et se fit un modèle de gouvernement où la royauté était subordonnée au pouvoir souverain d'une grande assemblée nationale, type dont Tidée, assez vague d'ailleurs, répondait à cette formule souvent répétée alors dans les manifestes de la noblesse protestante : Tenue d'États et conciles libres^. Après lé massacre de la Saint- Batthélemy, réfugié à Genève, et, comme il le dit luimême, tristement préoccupé, dans cet exil, de la patrie et de ses malheurs, il lui vint à la pensée de chercher dans le passé de la France des leçons et un remède pour les inaux présents^. Il lut tout ce qu'il lui fut possible de rassembler en histoires, chroniques et autres documents relatifs, soit à la Gaule, soit au royaume de France. Il crut découvrir, dans ces lectures, faites par lui avec patience et bonne foi, la constitution essentielle de la monarchie française, et ce qu'il en tira ne fiit autre chose que le programme qu'il avait dans l'esprit en commençant ses recherches, la souveraineté et le contrôle permanent d'une assemblée d'États Généraux. c( Il y a plusieurs mois, dit-il, et qu'absorbé dans la pensée de si grandes calamités, je c( me mis à feuilleter tous les anciens historiens de notre c( Gaule franke, et qu'à l'aide de leurs écrits je composai « un sommaire de l'état politique qu'ils témoignent avoir « été en vigueur chez nous pendant plus de mille ans, « état qui prouve, d'une façon nlerveilleuse, la sagesse de

* Mémoire de l*élai ée France ^out Charles IX, t. Il, passim. .

' Cujus rei ineum pectus meihoria esulcerat : quum cogito miseram et infortunatam patriam duodecim jam fere aunorum spatio ineendiis oiyilibus e^arsisse..;.. Ita spero neminem patriœ commuuis aniantem meam hanc in quœrendîB remediis operam ttspernaturum. (F^. Hotomani, FraneogaUiœ. Ëditio sécunda. Golonias 1574. PrtBfaiM epislolarù ai Fridericum, Bavariœ éueem^ p. 4 et s.)

« nos ftficêtres, et auqijel notre pays, pour avoir la paix, c( doit revenir, comme à sa constitution primitive et en « quelque sorte naturelle*. »

Ce curieux livre où se rencontre, pour la première fois, une invocation des lois fondamentales de Tancienne monarchie, fut composé en langue latine et intitulé Franco- G allia y titre qu'une traduction du temps rend par ces mots la Gaule française^. Il est aisé de se figurer par quel abus de méthode Fauteur, iniposant à l'histoire ses idées préconçues, arrive à montrer que^ 4e tout temps en France, la souveraineté fut exercée par un grand conseil national, maître d'élire, et de déposer les rois, de faire la paix et la guerre, de voter les lois, de nommer aux offices et de décider en dernier ressort de toutes les affaires de l'État. En dépit des diflférences d'époque, de mœurs, d'origine et d'attributions, il rapproche et confond ensemble sous un même nom, comme choses de même nature, les États Générauî^ des Valois, les parlements de barons des premiei*s rois de la troisième race, les assemblées politico-ecclésiastiques de la seconde, les revues militaires et les plaids de la première, et enfin les assemblées des tribus germaniques telles que Tacite

1 SuperLoribus quidem mensibus in tantarum calamitatum cogHatione deûxus, veteres Francogalliae nostrœ historicos omnes et GaUos et Germanos evolvi, summamque ex eorum scriptis confeci ejus status, quem anm)s ampUus mille in repnbUca nostra viguisse testaplur : ex qiia incredibile dictu est quantam majorum nostrorum ià constituenda republica nostra sapientiam cognoscere iieeat... Rempublicam nostram tum denique sanatum iri confidimus, quum in snum antiquum et tanquam naturalèm statum divino aliqno beneficio resHtuetur. (Fr. Hotomani, Prœfat.y p. & et 6.)

> Frango-Gâllia sive tractatus isagogicus de regimine regum GaUioe et du jure successionis : libéllus, statum veteris reipubllcœ Gatliœ tum deinde a Francis occupatœ, describens. — La traduction se trouve dans le tome lldu recueil intitulé : Mémoires de Vètatie Fronce sous Charles IX.

les décrit. Hotman parvient de cette manière à une démonstration factice^ à un résultat faux^ mais capable de séduire par Tabondance des citations et des textes dont il semble découler. Lui-même était dupe de l'espèce de majgie produite par ses citations accumulées; il disait naïvement de son ouvrage : « Qu'y a-t-il à dire contre a cela? Ce sont des faits^ c'est un pur récit^ je ne suis que « simple narrateur*. »

Le point de départ de cette prétendue narration est ^'hypothèse d'une hostilité constante des indigènes de la Gaule contré le gouvernement romain. L'auteur suppose, entre les Gaulois et les peuplades germaniques voisines duBhin, une sorte de ligue perpétuelle pour la vengeance ou le maintien de la liberté commune. Toute invasion des Germains en Gaule, course de pillage, prise de villes, lui semble une tentative de délivrance, et le nom de Franks, hommes libres y comme il l'interprète, le titre dont se décoraient les guerriers libérateurs. Il croit le voir paraître d'abord chez une seule tribu, celle des Ganinéfates, et s'étendre progressivement à mesure que d'autres tribus s'associent pour cette croisade de l'indépendance^. Selon lui, après deux cents ans de luttes continuelles, la Gaule se vit enfin délivrée du joug romain par l'établissement des bandes frankes sur les rives de la Meuse et de l'Escaut. Ces bandes victorieuses et les Gaulois affranchis, formant dès lors une seule nation, fondè-

* Gur vel Massonus, vel Matharellus FrancogailiflB scriptori et simplici historiarum narratori itateiTrl)iliter irascitur ?..■ Quornodo potest alîqais ci Buccensere qui est tantum relator et narrator Facti ? Francogallista enim tantum narrationi et relationi simpliei vacat; quodsi aliéna dicta delerentur, charta remaneret alba. (Réponse de l'auteur aux pamphlets de ses adversaires. Bayle, Dictionnaire historique, article Hotmak, note i Édit. de 1734, p. 4U.)

< Franeopallia, éd. 1574, p. 20, 21, ai, 32.

3l tlHAPÏTRB PREMIER.

rent le royaume de la Gaule frailke dont le premier roi, Hilderik, fils de Merowig, fut élu parle suffrage commun des deux peuples réunis'. Après avoifc établi no9 origines nationales sur cette base étrangement romanesque^ Hotihan tire de toute la suite de Phistoire de France les propositions suivantes j où le' lecteur ayant quelqiie notion de la science actuelle fera facilement et sans aide la part du faux et du vrai : V

c( Chlodowig, flls de Hîlderik, ayîfcnt enlevé aux Ro- « mains ce qui leur restait de territoire, chassé les Gpths. « et soumis les Biu*gondes, le royaume fut constitué poc( litiquement dans toute son étendue. — La royauté se « transmit par le choix du peuple, quoique toujours dans « la même famille; le peuple fut le vrai souverain, et fit (( les lois dans le grand eonse^^ national, appelé, selon les « temps, champ de mars, chan* ^ mai, assemblée gé- « nérale, plaeite, cour, parlement, assemblée des trois « États. — Ce conseil jugeait les rois, il en déposa plir- « sieurs de la première et de la seconde race, et il fallut c toujours son consentement pour ratifier, à chaque nou^* a veau règne, la succession par héritage* — Charlemagne a n'entreprit jamais rien sans sa participation... — Le pou^ « voir de régir et d^administrer ne résidait pas dans tel a ou tel homme décoré du titre de roi, mais dans Pasa semblée de tous les ordres de la nation où était le vrai t( et propre siège de la majesté royale*. — L^autorité suce prême du parlement national s'est maintenue intacte c( jusqu'à la fin du règne de la seconde race, c'est-à-dire « pendant cinq siècles et demi, r- Le premier roi de la « troisième race lui porta une atteinte grave en rendant

* Franeogalliat p. 39, 40.

> U>iâ., p. 41, 67, 69, ii, 73, 76, 80, 89, 88, 109,4tf.

a béréditaires les dignités et les magistratures^ qui aupacc ravant étaient temporaipes et à la nomination du grand (( conseil; mais ce fut probablement de l^aveu de ce con- « seil lui-méine. — Une atteinte plus grave encore lui vint fl des suct^seurs de Hugues Capet qui transportèrent à a une simple cour de justice le droit de ratifier les lois^ et a le nom auguste de parlement. — Toutefois le conseil a de la nation garda la plus haute de ses {^ciennes préro- « gatives; il continua de faire acte de souveraineté dans « les grandes circonstance» et dans les crises apolitiques. « — On peut suivre la série de ces actes jusqu'après le « règne de Louis XI, qui fut forcé par une rébellion natio- (( nate^dans là guerre dite du bien public, à reconnaître la « suprématie des États du royaume et à s'y soumettre*. » a Ainsi , B ajoute fauteur en concluant et en essayant d'amener vers un mA»«<».dlit les passions politiques qui divisaient ses contemporains, a ainsi, liotre chose publique, a fondée et établie sur la liberté, a duré onze cents ans dans « son état primitif, et elle a prévalu, même à force ou- « verte et par les armes, contre la puissance des tyrans*.» C'est du livre de François Hotmgtti que lès idées de monarchie élecûve et de souveraineté nationale passèrient dans le parti de la ligue, parti qui, selon soii origine toute municipale et plébéienne, devait naturellement se ralliel à d'autres traditions, à celles de la bourgeoisie d'alors ^ et pour lequel ces doctrines d'emprunt rîe j>ouvalent être qu'une ressource extrême et passagère*. Quelque éloigné

1 Francûffttllia, éd. 157i, p. 443, M8, 12Q, 131, 122; 133, 421, 42ft.

2 Ut facile intelligatur» rempublicam noslram liberlatc fQndatam ci Btabilitam, annos amplius centum et mille statum lUum suum libcrum et sacrosancium, ctlam vi et armis ad versus tyrannorum potentiam, rcti* nuisse. ( Ibid., p. 129.)

* Voyez Bayle, bktiomaire historique^ article Hotiun^

que soit de la vérité historique le système du jurisconsulte protestant^ on doit lui reconnaître le mérite de n'avoir point eu de modèle, et d'avoir été construit tout entier sur des textes originaux, sans le secours d'aucun ouvrage de seconde main. En 1574, il n'en existait pas encore de ce genre; Etienne Pasquier travaillait à ses recherches idus ingénieuses qu'érudites, elles n'avaient pas paru dans leur ensemble, et d'ailleurs elles étaient trop peu liées, trop capricieuses et trop indécises dans leurs conclusions, pour fournir le moindre appui à une théorie systéma^ tique; les compilations plus indigestes et plus chargées de science de Fauchet et ie Du Tillet ne virent le jour que plus tard. Ainsi François Hotman ne dut rien qu'à Im-méme, et la témérité de ses conjectures, ses illusions, ses méprises, lui appartenaient en propre, aussi bien que la hardiesse de ses sentiments presque républicains. Du reste, son érudition éjtait saine en grande partie, et la plus forte qu'il fût possible d'avoir alors sur le fond de l'histoire de France. Il traite quelquefois avec un bon sens remarquable les points secondaires qu'il touche en passant. Par exemple, il. reconnaît dans Tidiome de la Basse- Bretagne un débris de la langue des anciens Gaulois; il soutient, contre le préjugé universel de son temps, que la loi salique n^a rien statué sur la succession royale et ne renferme que des dispositions relatives au droit privé; il marque dhme manière assez exacte l'habitation des Franks au delà du Rhin, et se montre inébranlable dans l'opinion de leur origine purement germanique*.

Dans cet opuscule tout rempli de citatimis textuelles et lonné de lambeaux disparates des historiens latins et

dès chroniqueurs du moyen âge, il y a, chose singulière, un air de vie et un njouvement d'inspiration. L'amour enthousiaste du gouvernement par assemblées, espèce de révélation d^un temps à venir, s'y montre à toutes les pages. Il éclate dans certaines expressions, telles que le nom de saint et sacré, que l'auteur donne au pouvoir de ce grand conseil national qu'il voit sans cesse dominant toutes les institutions de la Gaule franke et de la France proprement dite*. Le livre de François Hotman eut un succès immense, et son action fut grande sur les hommes de son siècle qu'agitait le besoin de nouveautés religieuses et politiques; elle survécut à la génération contemporaine des guerres civiles, et se prolongea même durant le calme du règne de Louis XIV. Ce bizarre, et fabuleux exposé de l'ancien droit public du royaume devint alors la pâture secrète des libres penseurs, des consciences délicates, et des imaginations chagrines plus frappées, dans le présent, du mal que du bien. Au commencement du xyu!® siècle, sa réputation durait encore : les uns l'aimaient^ les autres le déclaraient un livre pernicieux; mais les grandes controverses qu'il avait soulevées cent vingt-cinq ans auparavant, éloignées de l'opinion des masses, ne remuaient plus, dans un sens ou dans l'autre, que quelques esprits d'élite^

Les premiers essais d'une érudition impartiale, mais plus habile à déchiflfrer la lettre des textes qu'à en exprimer le vrai sens historique, et des histoires narratives tout à fait nulles pour la science, remplissent l'intervalle qui sépare François Hotman d'Adrien de Valois. Ce fut

1 De sacrosancta publici concilii auctoritate. [Francogallia, cap. il, p. 82 etpassim.) 3 Voyez Bayle, Dietionnaire historique, article Holman.

en l'année 1646 que ce savant historien pul)Ua^ sous le titre de Gestes des anciens Franks, le premier des trois volumes in-folio qui forment son œuvre capitale; les deux autres^ complétant l'histoire de la dynastie mérovingienne^ parurent en 1658 '. Selon le projet et les espérances de l'auteur, ces volumes ne devaient être que le commencement d'une gigantesque histoire de France, rassem^ blant dans un même corps d'annales écrites en latin, d'un style classique, tous les récits et toutes les informations dignes de foi; mais, après avoir parcouru Tespace de cinq siècles, depuis le règne de l'empereur Vàlérien jusqu'à l'avènement de la seconde race, il se sentit découragé par l'immensité de l'entreprise, et son travail s'arrêta là. Tel qu'il est, cet ouvrage mérite le singulier honneur d'être cité d'un bout à l'autre à côté des sources de notre vieille histoire, comme un commentaire perpétuel des documents originaux. Tout s'y trouve éclairci et vérifié en ce qui regarde les temps, les lieux, la valeur des témoignages et l'authenticité des preuves historiques; les lacunes des textes, les omissions et les négligences des chroniqueurs sont remplies et réparées par des inductions du plus parfait bon sens; il y a exactitude complète quant à la succession des faits et à l'ordre matériel du récit, mais ce récit, on est forcé de l'avouer, manque de vie et de couleur. Le sens intime et réel de l'histoire s'y trouve, pour ainsi dire, étouffé par l'imitation monotone des formes narratives et de la phraséologie des écrivains classiques.

Si Adrien de Valois signale et fait remarquer, par la

* Adrianî Valcsii Gesta veterum Francorum^ sive rerum Francicarvm usque ad Chlotarii senioris mortem libri viii. — Rerum Francicarum à Ckhtarii senior ris morte ai Chlotarii junioris monarchiam, tomus II. — Renan Francicarum *> Chlotarii minoris momrckia ai Ckilierioi destilutionem, tomus III.

différence des noms propres, d'un côté latins ou grecs, de l'autre germaniques, la distinction des Gallo-Romaîns et dès Franks après la conquête, il ne fait point ressortir les grandes oppositions de mœurs, de caractères et d'intérêts qui s'y rattachent. L'accent de barbarie des conquérants de la Gaule, cette rudesse de manières et de langage exprimée si vivement par les anciens chroniqueurs, se fait peu sentir ou disparaît sous sa rédaction. c( Personne que toi n'a apporté des armes si mal soignées; « ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache, ne sont en état de « servir ' ; ». cette apostrophe du roi Chlodowig au soldat dont il veut se venger, discours, sinon authentique, du moins évidemment traditionnel, se perd chez le narrateur moderne, dans un récit pâle et inanimé. « Comme il pas- « sait l'armée en revue et examinait tous les hommes l'un a après l'autre, il s'approcha du soldat dont il a été parlé c( ci-dessus, et, regardant ses armes, les prenant et les « retournant plusieurs fois entre ses mains, il dît qu'elles « n'étaient ni fourbies, ni affilées, ni propres au com-

« bat ^, » Et quand le même roi excite ses guerriers

contre les Goths : «Je supporte avec peine que ces Ariens c( possèdent une partie des Gaules; marchons avec l'aide a de Dieu, et quand nous les aurons vaincus, réduisons « leur terre en notre puissance*,» au lieu de cette brusque

1 Nullus tam ineulta nt tu detuUt arma : nam neque tibl hasta, nequc glading, neque securis est utilis. (Greg. Turou.» HM. Franc, ecckt,» lib. ir» eap. xxYii.)

' Quum exercitum recenseret , singulosque circuiret ac recognosceret, ad supradictum militem accessit: ejusarmadiu multumque inter manus versans negavit tersa, acuta, et ad pugnam habilla esse. (Adriani Valesii, Rerum Francicarum^ t. I, p. 241.)

* Valde maleste fero, quod hi Ariani partcmteneantGalliarum. Eamus cum Del adyutorio, et superatis rcdigamus lerram in ditioncm nostram. (Greg. Turon., ïïisl. Franc, eccks.y lib. ii, cap. xxxi^ii, p. I8f .)

allocution^ si fortement caractéristique, on trouve encore du récit et toute la froideur d'un discours indirect : c< Il c< les exhorte à attaquer, sous sa conduite, Âlarik dont il «t vient de recevoir une injure, à marcher contre les Visia goths, à les vaincre avec la faveur de Dieu, et à s'em- « parer de leur territoire, disant que des catholiques ne « devaient pas souflFrir que la meilleure partie des Gaules c< fût possédée par les Ariens.... '. »

Le texte de Grégoire de Tours, dont Adrieq de Valois connaissait tout le prix, car il l'appelle $ivec vérité le fonds de notre histoire ^, subit continuellement dans son livre de semblables transformations. La mon£u*chie des rois de la première race est trop pour lui la monarchie de son temps; il applique à cçUe-là les maximes et les formules de l'autre, sans trop se douter du contraste, et aussi sans qu'il y ait rien de bien choquant dans cet anachronisme. On sent toujours l'homme d'un esprit judicieux, libre de toute préoccupation systématique, ne cherchant dans l'histoire autre chose que la vérité, mais manquant de pénétration pour la saisir tout entière, dans les détails comme dans l'ensemble, dans la peinture des mœurs comme dans la critique des faits. Avec ces qualités plutôt solides qu'attrayantes, avec un long ouvrage qui ne flattait aucune passion politique, aucune opinion de classe ni de parti, et dont la forme était celle d'une glose sur des textes absents, l'historien de la dynastie mérovingienne avait peu de chances de faire une vive impression sur

• Hortatur, ut Alaricum, a quo injuriam acceperit, se duce aggrediantur, VisigoUiosque Deo propifio vincant, ac eorum regionem armis occupent ; neque enim catholicis ferendum esse ab Arianis partem opf imam Gallianim obtineri. (Adriani \Q\e.9\\yKerumFrancicarum, t. I, p. 294.)

3 Et quoniam Gregorius Florentiùs, Turonicus episcopus, nostrae historise velut fuudus est. (Prsfatio ad t. Il, Rerum Francicarum,)

le public contemporain. Personne n'entreprit de le traduire en français^ ni d'exposer, en le résumant, la théorie de ses recherches et de ses découvertes historiques. Il n'eut pas l'honneur d'être chef d'école au xvii^ siècle, comme le furent, dans le siècle suivant, des hommes moins instruits, moins sensés, mais plus dogmatiques que lui. Il n'eut pas même le pouvoir de fixer les esprits et la science de son temps à l'égard de la question d'origine, de faire reconnaître comme seule véritable la descendance germanique des Franks , et de renverser l'hypothèse des colonies gauloises ramenées en Gaule, hypothèse toujours admise par un certain nombre de savants, et à laquelle les circonstances vinrent bientôt donner la faveur publique et une sorte de règne passager.

L'ère de calme et d'unité qui commence avec les belles années du règne de Louis XIV vit l'esprit de lutte politique s'éteindre à l'intérieur, et toutes les passions sociales se porter au dehors et tendre vers un but commun , l'agrandissement du territoire français et la fixation de ses limites. Tous les partis cédèrent au besoin d'ordre ; toutes les classes de la nation s'attachèrent au gouvernement; il y eut dans les âmes très-peu de susceptibilité quant aux bornes du pouvoil* et aux conditions de l'obéissance, mais, en revanche, une grande délicatesse sur le point d'honneur national. Ce sentiment public, dont l'infiuence s'étendit Jusqu'à l'histoire, init en vogue, d'une manière preàque subite, le système qui, reniant pour la France toute tradition de conquête étrangère, faisait de la monarchie franke sur le sol de la Gaule , un gouvernement indigène. L'opinion suivant laquelle les FrmîEs éî Tes Gaulois étaient des compatriotes, longtemps séparés, puis réunis en un seur peuple, opinion émise

pour la première fois au xvi* siècle, avait deiix formes ou variantes. L'une remontait Jusqu'au w siècle avant notre ère et à l'émigration de Sigovèse et de Bellovèse ; l'autre s'arrêtait à des temps plus récents et à une prétendue émigration, sans date précise, de quelques peuplades gauloises amoureuses de la liberté et fatiguées du joug romain'. Plusieurs savants et demi-savants, depuis l'année 1660, s'appliquèrent à étayer de nouvelles démonstrations et à développer, avec plus ou moins d'emphase patriotique, ces conjectures sans fondement , devenues tout d'un coup populaires.

c( La Gaule ne peut être considérée comme un pays de a conquête, mais comme ayant été perpétuellenient pos- « sédée par ses naturels habitants, » dit l'auteur encore estimé d'un volumineux traité des fiefs ^, et il établit cette assertion sur les données suivantes : que les Franks , Gaulois ^'origine, qui avaient passé le Rhin y repassé^ rent le même fleuve y soit pour trouver de nouvelles habitations y soit pour délivrer leurs frères les Gaulois de la servitude des Romains; qu'c/i moins de quarante ans ils chassèrent les Romains de la Gaule y et que le peu de résistance qu*ils éprouvèrent de la part des indigènes donne lieu de croire que cette entreprise n^avait pas été faite sans leur participation ; qu'ainsi au v® siècle, il n'y eut conquête pour la Gaule qus relativement à Vexpulsion des Romains, et qu^à V égard des Gaulois elle est demeurée en Vétat où elle était de toute ancienneté. Les formes du style et l'expression appartiennent ici, comme \i pensée, à l'écrivain du xyu« siècle'. Une fois poussés

' Voyez Uézeray, Abrigé chronologique de l'Histoire de France^ tome i , p. 293.

^ (itiaotereau-le-Fëvre. mort en 1658; son livre fut publié ea 4668* * Traité des Fiefs et de leur origine^ p, 43.

par le désir de complaire à la vanité nationale, les esprits systématiques ne s^en tinrent pas là, et atteignirent bientôt les dernières litnîtes de l'absurde. Dans un livre publié en 1676 et intitulé : De V origine des Français et de leur empire y ion^ les conquérants du v« siècle, tous les destrucf^eurs dé Vempire romain, les Goths, les Vandales, les Burgondes, les Hérules, les Huns eux-mêmes, devinrent frères des Gaulois, yauteùr, ne doutant pas du succès de sa découverte, en parlait ainsi: «La nation se « trouvera par là, d'une manière aussi solide qu'impré- «vue, n'avoir qu'une même origine avec ce que le « monde a jamais eu de plus terrible, de plus brave et de « plus glorieux'; » et le Journal des Savants disait de cette opinion extravagante : « Il n'y en a pas qui soït a allée plus avant et qui soit plus glorieuse à la na- « tion^. »

C'est surtout en Allemagne que le système des colonies gauloises devait trouver des contradicteurs, soit à cause des progrès de ce pays dans les véritables voies de l'histoircysoit par un sentiment étranger à la science, la rivalité d'orgueil national, et l'envie de conserver à la race teutonique l'honneur d'avoir produit les Franks. Il parait même que la crainte des envahissements de la France et de l'ambition de Louis XïV fut un aliment pour cette controverse, et que la démonstration de l'origine purement germaine des conquérants de la Gaule figurait dans des diatribes contre le projet supposé d'une monarchie universelle'. Du reste la querelle scientifique entre lés deux pays se prolongea longtemps, et dura plus que les

^ De l'origine, des Français et de leur empire, par Audigier, 1. 1. préface. ' Journal des Savapts, du 29 mars 1677.

3 De non speranda nova monarchia diaUgus; BaUsbonne, 4681. — Voyei Meusel, Bibliothèque historique ^ t. VII, p. 212.

desseins ambitieux, et même qiie la vie du grand roi. Les partisans de l'identité de race entre les Gaulois et les Franks eurent, pour appui le plus solide, Tautorité d'un savant jésuite, le père Lacarry, qui traita, ce sujet sans ridicule ^ , et leur plus célèbre adversaire fut un homme de génie, Leibnitz, Dans sa dissertation latine sur Torigine des Frianks, publiée en 1715, il défmit avec une grâce maligne la méthode conjecturale de ses antagonistes : G C'est du désir, dit-il, non du raisonnement^. » Il s'anime davantage dans une réplique en français, où son patriotisme se soulève à l'idée de céder à une nation étrangère les vieux héros de l'indépendance germanique : « Si Arminius a été de race gauloise, sentiinent fort nonce veau, il faut que les Chérusques aient été une colonie « gauloise, chose inouïe que je sache'... » Leibnitz réussit mieux sur ce point à combattre le faux qu'à établir le vrai, et sa raison si supérieure se laissa égarer dans un système presque aussi hasardé que l'autre; il fit venir les Franks des rives de la Baltique aux bords 4u Rhin. Le père Tournemine, jésuite, prit la défense de l'opinion déjà soutenue par un membre distingué de cet ordre, et lui-même se vit réfuté, en 172'2, par un bénédictin, dom Vaissette, l'auteur de l'Histoire du Languedoc*. Ce fut la dernière fois que l'hypothèse patriotique de l'unité de race produisit un débat sérieux entre des hommes de

1 Hisloria colonrarum tum a Gallis in exterai nationes mssarum, cUm exterarum natUmum in Gallias dedUctarum, aiictore ^gidio Lacarry, 4677.

* Hxo optantis sunt, non ratiocinantis. [LeUmitzii Opéra, t. IV, pareil, p. 150.)

3 Leibniliii Opéra, t. IV, pars «, p. 473.

* Journal de Trévoux, du mois de janvier 1716. Dissertation sur Tori^ine des Franyais, où l'on examine s'ils descendent des Teclosa^es, ou anciens Gaulois fttablis dans la Germanie. Voyez la Bibliothèque historique de la France, par le père Lelong et Fevrel de Fonlette, t. II, p. 19.

sens et de savoir; la science française^ ramenée dans le droit chemin, venait d'y faire mi pas décisif, et de se montrer, sur la question de Torigine et de la nationalité des Franks, plus nette et plus exacte que l'érudition germanique.

En Tannée 1714, un homme qui a laissé après lui un nom illustre, et qui, jeune alors, n'était qu'élève en titre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres^ Nicolas Fréret, lut à une assemblée publiqiie de cette académie un mémoire sur l'établissement des Franks au nord de la Gaule. Il annonça, dans le préambule de sa dissertation, que ce travail ne resterait point isolé, qu'il n'était, pour lui, que le commencement d'une longue série de recherches ayant pour objet T^tat des mœurs et du gouvernement aux diverses époques de la monarchie française*. Le jeune érudit, avec une grande sûreté de méthode, résolut, ou, pour mieux dire, trancha Cette question de l'origine des Franks posée à faux ou faiblement touchée jusqu'à lui. Ses conclusions peuvent se réduire à trois : c( Les Franks sont une ligue formée au ni* siècle entre « plusieurs peuples de la Basse Germanie, les mêmes à « peu près qui, du temps de César, composaient la ligue « des Sicambres. — Il n'y a pas lieu de rechercher la c< descendance des Franks ni les traces de leur prétendue a migration, puisque ce n'était point une race distincte « ou une nation nouvelle parmi les Germains. — Le nom « de Frank ne veut point dire libre; cette signification, « étrangère aux langues du Nord, est moderne pour elles; « on ne trouve rien qui s'y rapporte dans les documents

> Manuscrit original do Fréret, qui doit faire partie de l'édition complète de ses OEuvres, promise par M. GhampoUion-Figeac. Je suis rede*» vable de cette communication à l'obligeance du savant éditeur.

«originaux des iv«, v* et vi« siècles; Frek, frak, frenk, a frank, vrang, selon les différents dialectes germaniques, c( répond au mot \dA\nJerox dont il a tous les sens favo- « râbles et défavorables, fier, intrépide, orgueilleux, « cruel*. »

Ces propositions, qui aujourd'hui sont des axiomes historiques, renversèrent d'un même coup et les systèmes qui cherchaient le berceau d'une nation franke, soit en Gaule, soit en Germanie, antérieurement au m* siècle, et celui qui érigeait les Franks, sur l'interprétation de leur nom, en homimes libres par excellence et en libérateurs de la Gaule. Elles ressortaient, dans le mémoire de Fréret, du fond de l'histoire elle-même exposée sommairement et rendue, sous cette forme, plus claire et plus précise que dans la narration ample, mais peu travaillée, dû livre d'Adrien de Valois. L'établissement successif des diverses tribus conquérantes, les déplacBments graduels de la frontière romaine, les traités des Franks et les relations de leurs rois avec l'empire, la disthictiôn des guerres nationales faites par toutes les tribus confédérées, et des courses d'aventure entreprises par de simples bandes; tous ces points obscurs ou délicats de l'histoire de la Gaule au iv« et au V® siècle étaient, pour la première fois, reconnus et abordés franchement.

Le mémoire qui faisait ainsi justice d'erreurs en crédit jusque-là, Bt qui donnait aux opinions saines plus de relief et d'autorité, souleva d'étranges objections au sein de l'académie, et un événement plus étrange encore suivit cette lecture; Fréret fut arrêté par lettre de cachet et enfermé à la Bastille. Les motifs de son emprisonnement, q^ui dura six mois, sont un mystère; il est impossible de

• Œuvres de Fréret, édition de 4798, t. V, p. 164, 203 et suiv.

deviner laquelle des thèses de sa dissertation parut criminelle au gouvernement d'alors 5 mais une telle expérience le détourna des grandes recherches sur l'histoire nationale auxquelles il voulait se dévouer. Ses travaux académiques prirent un autre cours; il remonta jusqu'à l'antiquité la plus reculée, et son admirable netteté d'esprit fit sortir une science nouvelle des ténèbres et du chaos. La chront)lôgie des temps qui n'ont point d'histoire, l'origine et les migrations des peuples, la filiation des races et celle des langues, furent pour la première fois établies sur des bases rationnelles. Que serait-il arrivé, si cette merveilleuse faculté de divination s'était appliquée tout entière au passé de la France, si Fréret eût pu suivre, en pleine sécurité d'esprit, son premier choix et les projets de sa jeunesse? Voilà ce qu'on ne peut s'empêcher de se demander avec un sentiment de regret. L'annonce d'une révolution dans la manière de comprendre et d'écrire l'his* toire semble sortir de ces lignes tracées en 1714 : c< Quoique c< les historiens les plus estimés de l'antiquité, ceux que « l'on nous propose pour modèles, aient fait leur prince cipal objet du détail des mœurs, presque tous nos moc( demes ont négligé de suivre leurs traces. C'est le détail, a abandonné par les autres écrivains, que je me propose c( pour but dans ces recherches ^.. » Les tendances de l'époque présente, les instincts de la nouvelle école historique étaient pressentis, il y a plus de cent vingt ans, par un homme de génie; si cet homme eût rencontré dans son temps la liberté du nôtre, la science de nos origines sociales, de nos vieilles mœurs, de nos institutions, aurait avancé d'un siècle.

* Uanuscrit original de Fréret, communiqué par If. Ghampollion« Figeac.

Controverse sur le caractère et les saites politiques de rétablissement des Fhnks dans la Ganle,. — Thèse de Tinégalité sociale des denx racos. — Grands tra^vaux des éradits da xvne siècle. — Déclin de la puissance et fin du règne de Louis XIV. — Inquiétude des esprits. — Vue^ et projets de Fénelon. — Système du comte de Boulainvilliers. -^ Réponse d'un publicisle da tiers-État. — Système de Tabbé Dubos. — Jugement de Montesquieu. — Son erreur sur les lois personnelles.. — Conséquences de cette erreur.

Le roman de la communauté d'origine entre les Franks et les Gaulois, et le roman de la Gaule aifranchie par Tassistance des Germains > étaient définitivement balayés et rejetés hors de Thistoire de France. A leur place demeurait, comme seul constant, le fait contre lequel Torgueil national s'était débattu en vain, la conquête de la Gaule romaine par un peuple de race étrangère. Quel était le vrai caractère de ce fait désormais incontestable ? Quelles avaient dû être ses conséquences politiques î Jusqu'où s'étaient-elles prolongées dans la suite des siècles écoulés depiiis rétablissement de la" domination franke? En subsistait-il encore quelque chose, et par quels liens de souvenir, de mœurs, d'institutions., la monarchie française se rattachait-elle à l'événement qui semble marquer son berceau 1 Voilà le problème historique dont la solution occupa surtout les esprits durant la première moitié du xviii* siècle, et qui souleva l'importante controverse où figurent les noms de Boulainvilliers et de Dubos, et le grand nom de Montesquieu. C'est dans la détermination exacte de la nature et des ré$ultats sociaux de la conquête que fut cherché alors le principe essentiel de la monar-

chie,, cette loi fondamentale de VÉtat que François Hotman, son inventeur, avait fait dériver de l'association spontanée des Franks et des Gaulois dans un même intérêt, dans une même liberté, dans une sorte de communion de la vieille indépendance germanique.

En histoire et généralement dans toutes fes parties de la science humaine, les grandes questions n'éclatent pas tout d'un coup, et, longtemps avant de devenir l'objet de l'attention publique, elles ge traînent obscurément dans quelque livre où peu de personnes les remarquent, et où elles demeurent enfouies jusqu'à ce que leuï jour soit venu. A l'époque où toute conscience de la dualité nationale avait péri et où l'on suivait naïvement jusqu'à la prise de Troie l'origine et les migrations d'un peuple français, à la fin du xu« siècle, l'auteur d'une chronographie anonyme reconnut la distinction de races et crut en voir des suites manifestes dans l'état social de son temps*. Après avoir raconté, de la manière la plus fabuleuse, les aventures des Franks ou Français, et comment l'empereur Valentinien leur fit remise dé tout tribut, parce qu'ils l'avaient aidé à exterminer les Alains, le chroniqueur ajoute : «Ainsi « délivrés d'impôts, ils n'en voulurent plus payer dans la « suite, et nul ne put jamais les y contraindre ) de là vient «qu'aujourd'hui cette nation appelle Francs, dans sa « langue, ceux qui jouissent d'une pleine liberté, et, quant « à ceux qui, parmi elle, vivent dans la condition de tri-

* Cette chronographie, citée par Adrien de Valois, se trouve à la Bibliothèque Royale, mss. ancien fonds, no 4998, fol. 35 recto, à 64 verso. En tête, on lit : IncipH projogus in libro apologiœ {vel chronosgraphke id est ex* eerpta tel abreviationes diversûrum historiariùm) contra nialedicos, liber primai. Le cinquième livre a pour titre : Incipil liber quintus qui dicitur chronosgrom phia. Cette chronique inédite s'arrête ii Tannée 1199, à la mort de Bicbard Cœnr-d^-LiOD, V. Adriani Valesii îkHH. CaiHar., p. S09.

n butaires, il est clair qu'ils ne sont pas Francs d'origine, « mais que ce sont les fils des Gaulois, assujettis aux « Francs par droit de conquête*.» Ces paroles n'eurent alors aucun retentissement, et la puissaiice seigneuriale n'alla pas y chercher des titres historiques dont elle ne sentait aucun bes^oin. Les Gaulois et leur postérité restèrent dans un complet oubli, et ce ne fut que trois siècles après, au réveil de l'érudition, que des raisonneurs exercés, appliquant la logique à Fhistoire, commencèrent à s'occuper d'eux. Le système de la délivrance par les Germains et celui de la descendance commune tranchèrent les principales difficultés de la question , ^t lea esprits spéculatifs n'allèrent pas plus loin ^ un seul entre tp^is, Charles Loyseau, Jurisconsulte et puWiciste, hasarda les thèses suivantes qui, plus tard, devaient enfanter un système:

a La Noblesse de France'print son origine de l'ancien « mélange des deux peuples qui s'accommodèrent ence semble en ce royaume, à sçavoir desGaulois et des Francs a qui les vainquirent et assujettirent à eux, sans toutesfois c< les vouloir chasser et extermhier ; mais ils retinrent cette c< prérogative sur eux, qu'ils voulurent avoir seuls les « charges publiques, le maniement des armes et lajouis-

< Sic a tributo boIuU nullum vectigal ulterius solvere voluerunt, nec quisquam jure belli poeteapotuit eos redigere sub jugo tribuU. Unde geDS illa quos liberos esse constat, Francos etiam nunc propria lingua vocal : et quos apud ipsos bujus modi vincula constringunt, non Francos liquet esse, sed Gallos, quos Franci sibi jure gentium subjecerunt. {AnonynU Chronographia, apud Adriani Valesii Notit. GaUiar.^ p. 200.) — B. R. mss. ancien fonds, no 4998, foi. 51 recto, col. 4. Ce passage fit une grande impression sur le savant auteur de la Notice des Gaules, qui, après l'avoir cité, ajoute : « Ea verba memoratu dignissima, qualia nusquam alibi reperire memini , diserte aperteque docent, œtate scriptoris, nimirum circa annum MCC, Francos qui in Gallia dominabantur, adhuc immunes tributorum extilisse, solos Gallos inter ipsos tributapependisse. »

CHAPITRÉ n. 51

« sance des fiéfs sans estre tenus de contribuer aucuns de- « mers, soit aux Seigneurs particuliers des lieux, soit aux « Souverains pour les nécessités de l'État : au lieu de quoi, « ils demeurèrent seulement tenus de se trouver aux « guerres. Quant au peuple vaincu, il fut réduit pour la « plupart en une condition de demye^servitude * . — Pour « le regard de nos François, quand ils conquestèrent les « Gaules, c'est chose certaine qu'ils sefeirent Seigneurs dés « personnes et des biens d'içelles, j'entens Seigneurs par- « faits, tant en la Seigneurie publique qu'en la propriété a ou Seigneurie privée. — Quant aux personnes, ils feirent « les naturels du pays serfs, non pas toutesfois d'entière « servitude, niais tels à peu-près que ceux que les Roa mains appelloient ou censitos ceu adscriptîtios , ou caalonos ceu glebœ addictos, qui estoient deux diverses « espèces de dëmy-serfs, s'il faut ainsi parler, dont les « premiers sont appelles en noz Coustumes Gens de maince morte, ou Gens de pote, et les derniers, Gens de Suite a ou Serfs de Suite... Mais quant au peuple vainqueur, il « demeura franc de ces espèces de servitude et exempt de â toute seigneurie particulière. D'où est venu que les Frana çois libres estans mesléz avec les Gaulois qui estoient a demy-serfs, le mot de Franc, qui estoit le nom propre a de la nation, a signifié ceste liberté^... » Ces propositions Jetées çà et là dans des écrits d'ailleurs très -hostiles aux privilèges de la noblesse, y demeurèrent presque inaperçues; elles ne causèrent aucune rumeur, ni dans le monde de la science, ni dans celui des partis politiques, et la question dormit de nouveau jusqu'à la fin dîi xvii« siècle.

^ Œuvres de maître Charles loyseau (éd. de 1701 )| Traité des ordres de la Noblesse, p. ^.

3 Ibid., Traité des Seigneuries, p. 13.

Les circonstances étaient alors singulièrement favorables à la production d'une théorie de Thistoire de France,^ plus savante et plus complète que celle de François Hotman. D'immenses travaux d'érudition, dont la gloire égale presque celle des œuvres littéraires du siècle de Louis XIV, avaient mis à la portée des hommes studieux là plupart des documents historiques du moyen âge, surtout les monuments législatifs, les actes publics et ceux du droit privé, inconnus au siècle précédent, fcîes documents, rassemblés dans de vastes recueils, étaient éclaircis et commentés par la science des Duchêne , des Pithou , des Dupuy , des Sainte - Marthe y des Labbe , des Sirmond, des Du Gange, des Mabillon, des Baluze. D'un autre côté, le déclin de ce long règne, jusque-là si glorieux et si populaire, avait ramené l'agitation dans les idées et fait renaître, en sens divers, les passions politiques. La, majestueuse unité d'obéissance et d'enthousiasme qui, pendant quarante ans, avait rallié au pied du trône toutes les forces divergentes, tous les instincts de la nation, venait de se rompre par les malheurs publics et le désenchantement des esprits. La France, épuisée de ressources dans la guerre de la succession d'Espagne, se lassait de servir d'instrument à des vues ambitieuses où l'intérêt de famille avait plus de part que les intérêts nationaux*. L'opposition, quoique sourde et contenue, se réveillait de toutes parts; les différents ordres, les classes de la nation , se détachant du présent, retournaient à leurs vieilles traditions ou cherchaient, dans des projets de réforme, l'espoir d'un avenir meilleur. Cette royauté

1 Voyez le morceau remarquable placé par M. Mignet en tête du recueil I â'acted diplomatiques intitulé : Négociatums relatives ù la succession d'Es^

' vagne sous Louis XIV^ 1835.

de Louis XIV, si admirée naguère, objet d'une sorte d'idolâtrie nationale, trouvait de la froideur dans une grande partie de la noblesse , dans les parlements des velléités d'indépendance, dans la masse du peuple là désaffection et le mépris*. Des voix de blâme, .des conseils sévères parvenaient au vieux monarque du sein de sa propre famille. Son petit-fils, l'héritier du trône, était sous la tutelle morale d'un homme qui lui apprenait que tout despotisme est un mauvais gouvernement, qu'il y a pour l'État des règles supérieures au bon plaisir du roi, et que le corps de la nation doit avoir part aux affaires publiques^.

Fénelon (car c'est à lui qu'appartiennent ces maximes), nommé, en 1689, précepteur du duc de Bourgogne, avait accepté cette charge comme une haute mission politique. Il s'était proposé pour tâche de faire succéder à la monarchie absolue, qu'il voyait pencher vers sa ruine, un gouvernement de conseils et d'assemblées qui ne fit rien sans règle et sans contrôle, qui ne se crût pas libre de hasarder, comme lui-même le dit énergiquement , la nation, sans la consulter'. Tel était le but des enseignements qu'il donnait à son élève et qu'il développait dans des mémoires animés par un sentiment tendre et profond des misères publiques. Il parlait de rendre à la nation ses libertés méconnues et de se rapprocher ainsi de l'ordre , de la justice et de la véritable grandeur ; il présentait les États Généraux comme le moyen de salut, comme une

* Voyez la lettre de Féneloq à Louis XIV, dans ses Œuvres y t* III, p. 441 , édition du Panthéon liUéràire.

2 Voyez les Œuvres politiques de Fénelon et la belle Notice de M. Villeinain, dans ses Discours et mélanges^ i vol. 1856.

9 Lettres au duc de Chevrcuse, (Éuvres de Fénelont, t. III.

institution qu*il serait capital de rétablir, et, en attendant, il proposait une convocation de notables * . Ce grand homme croyait également aux droits naturels dés peuples et à la puissance de Thistoire. Dans le plan d'une vaste enquête sur l'état de la France, conçu par lui pour rinstructioh dii duo de Bourgo^e, il eut soin de faire entrer le passé comme le présent, les vieilles mœurs, les vieilles institutions, comme les progrès nouveatix de l'industrie et de la richesse nationale. Il demanda , au nom du jeune prince, à tous les intendants du royaume, des informations détaillées sur les antiquités de chaque pirovince, sur les anciens usages et les anciennes formes de gouvernement des pays réunis à la couronne*. De pareilles demandes semblaient provoquer im travail dTiistorièn publiciste sur les origines et les révolutions de la société et du pouvoir en France. Quelqu'un répondit à cette sorte d'appel, mais ce ne fut pas l'un dès grands érudits de l'époque; ceux-là, membres, pour la plupart, de congrégations religieuses, étaient étrangers aux intérêts politiques, aux idées générales^ et, pour ainsi dire, cantonnés chacun dans un coin de la science. Ce ne fut pas non plus im patriote désintéressé, ce ^ fut un honmie d'un savoir médiocre et préoccuppé de regrets et de prétentions aristocratiques,, le comte de Boulainvilliers '. Cet écrivain, dont le nom est plus connu que les œuvres,

• Plans de gouvernement concertés avec le duc de Chevreuse, pour être proposés au duc de Bourgogne. [CEuvres deFénelon, t III, p. 44Ç et suivantes.)

* Cette demande fut adressée vers Tannée 4695. Les mémoires envoyés par les intendants des généralités se trouvent au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque royale; ils forment 17 volumes In-foIio.

^ Voyez VHistoin de l'ancien gouvernement de la FranôCy par le coihte de Boulainviiliers, préface, édit. de 17S7, 3 vol. in-ia.

issu d'une ancienne famille et épris de la noblesse de sa maison, s'était livré aux études historiques pour en rechercher les titres, les alliances, les souvenirs de toute espèce. Il lut beaucoup avec cette pensée, et, ayant éclairci à son gré ses antiquités domestiques, il s'occupa de celles du pays. Les documents législatifs des deux premières races, imprimés dans la collection de Baluze, furent pour lui l'objet d'une observation attentive, et, sur certains points, intelligente. Il avait compris la liberté des mœurs germaniques et s'était passionné pour elle; il la regardait comme l'ancien droit de la noblesse de France et comme son privilège héréditaire. Tout ce que les siècles modernes avaient successivement abandonné en fait d'indépendance personnelle, le droit de se faire justice soi-même, la guerre privée, le droit de guerre contre le roi, plaisaient à son imagination, et il voulait, sinon les faire revivre, au moins leur donner une plus grande place dans l'histoire. « Misère extrême de nos jours, s'écrie-t-îl « avec une fierté dédaigneuse dans l'un de ses ouvrages « inédits; misère extrême de nos jours qui, loin de se « contenter de la sujétion où nous vivons, aspire à porter c( l'esclavage dans le temps où l'on n'en avait pas l'idée' ! n A ces élans de liberté à l'égard du pouvoir royal, il joignait une froideur imperturbable en considérant la servitude du peuple au moyen âge. Enfin il avait, pour le présent comme pour le passé, la conviction d'une égalité native entre tous les gentilshommes, et d'une iiofimense inégalité entre eux et la plus haute classe du tièrs-État. Telles furent les idées sous l'influence desquelles se forma son système historique, système dont voici les points

* Préracc du Journal de saint Louhy manuscrit de la Bibliolhôque deTArsenal. B. L. F. nol31.

essentiels^ formulés^ autant que possible^ avec le langage même de Fauteur^

c( La conquête des Gaules est le fondement de Tétat c< françois dans lequel nous vivons, c'est à elle qu'il faut c( rapporter Tordre politique suivi depuis par la nation; c< c'est de là que nous avons tous reçii nôtre droit pric( mordial. — Les François^ conquérants des Gaules, y « établirent leur gouvernement tout à fait à part de la « nation subjuguée qui, réduite à un état moyen entre la « servitude romaine et une sorte de liberté, privée de tout « droit politique et en grande partie du droit de propriété, « fut destinée par les conquérants au travail et à la cul- « ture de la t^rre. — Les Gaulois devinrent sujets, les Fran- « çois furent maîtres et seigneurs. D^uis la conquête, les c( François originaires ont été les véritables nobles et les « seuls capables de l'être. — Tous les François étoient « libres, ils étoient tous égaux et compagnons; Clovisn'é c( toit que le général d'une armée libre qui l'avoit choisi « pour la conduire dans des entreprises dont le profit devoit c< être commun. — Les François d'origine y seuls nobles « reconnus dans le royaume, jouissoient à ce titre d'avan- « tages réels qui étoient l'exemption de toutes charges c( pécuniaires, la jouissance des biens réservés au domaine « public, l'exercice de la justice entre leurs pareils et sur c< les Gaulois habitants de leurs terres, la liberté d'atta- « quer ou de se défendre à main armée, enfin le droit c( de voter les lois et de délibérer, sur toute espèce de c< matière, dans l'assemblée générale de la nation ^

«Le pouvoir souverain des assemblées nationales ne

^Histoire de l'ancien gouvernement de la France^ avec 14 lettres historiques sur les parlements ou États généraux ^ t. I, p. 21, 24, 29, 33, 38, 40, 57, 59, 61, 245, 32â et passim.

a dura pas d^une manière uniforme ni dans son intégrité; « Charles Martel les abolit pendant les vingt-deux ans de a sa dQminati(»); Charlemagne les remit en vigueur et a restitua ainsi à la nation française un de ses droits na* c< turels et incontestables. — Pendant et depuis son règne, c( les assemblées communes de la nation firent des lois; a elles réglèrent le gouvernement et la distribution des a emplois civils et militaires; elles décidèrent de la paix a et de la guerre, et elles jugèrent souverainement les « causes majeures, attentats, conjurations, révoltes, et « cela à regard de toutes les conditions, sans en excepter « la royale ni l'impériale . — A la fin du règne de la se- « conde race, toutes les parties du royaume étant dés- « unies, on ne trouve plus d'assemblées commîmes de « véritables parlements. Loin que ce fût un parlement c( général qui déféra la couronne à Hugues Capet,àFex- « clusion de la race de Charlemagne, on peut dire qu'il « n'eût pas été possible de transférer la royauté dans une « famille qui n'y avoit aucun droit, si l'usage des parc< lementç nationaux avoit subsisté * .

« La police des fiefs établie par Charlemagne fut la « seule qui , s'étant insensiblement affermie dans le dé- « clin de sa postérité, se trouvai dominante après l'usur- « pation de Hugues Capet. -— A cette époque, les nobles, « encore égaux entre eux, étoient de fait et de droit les « seuls grands de l'État; eux seuls en possédoient les « charges et les honneurs; eux seuls étoient les conseillers « du prince, eux seuls nianioient les finances et commàn- « doient les armées, ou plutôt eux seuls les composoient. (( — On ignoroit les distinction^ des titres aujourd'hui

* Butoire de Vancien foup€ntem$nt de la Friiftce, etc., t I, p. 310, 2U, 215,

en usage; les François ne connoissoiént point de princes parmi eux; la parenté des rois ne donnoit aucun rang.

— Deux grands événements arrivés dans la monarchie ont amené- la ruine graduelle de cet ordre de choses.

— Le premier fut Taffranchissement des serfs ou gens de mainmorte, dont toute la Trande étoit peuplée, tant dans les villes que dans les campagnes, et qui étoient, ou les Gaulois d'origine assujettis par la conquête, pu les malheureux que différents accidents avoient réduits en servitude* T— Le second fut le progrès par lequel ces serfs s'élevèrent, contre tout droit, à la condition de leurs anciens màîtres.Depuis six cents ans, les roturiers esclaves, d'abord affranchis puis anoblis par les rois, ont usurpé les emplois et les dignités de l'État, tandis que la noblesse, héritière des privilèges de la conquête, les perdoit un à un et alloit se dégradant de siècle en siècle*.

a Tous les rois de la troisième race ont voulu son abaissement et travaillé, comme sur un plan formé d'avance, à la ruine des lois primitives et de l'ancienne constitution de l'État; ce fut pour eux une idée commune d'anéantir les grands seigneurs, Ab subjuguer la nation, de rendre leur autorité absolue et le gouvernement despotique. — a Philippe-Auguste commença la destruction de là police a des fiefs et des droits originels du baronnage ; Phî- « lippe le Bel poursuivit ce projet par la ruse et par la c( violence; Louiç XI l'avança près de son terme. — Leur c( postérité est parvenue au but qu'ils s'étoient proposé; c( mais pour l'atteindre pleinement, l'administration du c( cardinal de Richelieu et le règne de Louis XIV ont plus et fait, en un demi-siècle, que toutes les entreprises des

1 Histoire de l^ancien gouvernement de ïa France t etc., t. !« p. 391 , 309, 310, 346, 322 ; t. II, p. 2 et SUiv.

« rois antérieurs n*avoient pu faire en douze cents ans*.» Ce système à deux faces. Tune toute démocratique tournée vers la royauté, l'autre tout aristocratique tournée vers le peuple, contenait de trop grandes hardiesses pour qu'il fût possible de lui donner une entière publicité. Les deux écrits du comte de Boulainvilliers qui l'exposent et le développent, Y Histoire de Vancien gouvernement de la France et les Lettres sur les Parlements, circulèrent en copies du vivant de l'auteur, et ne furent imprimés que cinq ans après sa mort, en 1727. Il y avait là de quoi exciter l'attention générale et remuer vivement les esprits. L'instinct de la liberté politique reparaissait dans cette nouvelle théorie de l'histoire de France, et en outre elle touchait à des passions rivales qu'elle flattait d'un côté' et que de l'autre elle irritait en les blessant. Comparée à la théorie, si naïvement simple, de François Hotman, elle marquait un véritable progrès pour le talent d'analyse, la pénétration, la faculté de discerner les problèmes fondamentaux et les points délicats de notre histoire. De grandes questions y étaient entrevues et d'importantes distinctions établies; ce mot jusque-là sans retentissement : c< H y a deux races d'hommes dans le pays, » était prononcé de manière à frapper toutes les oreilles. Le vice capital du système de Boulainvilliers, pour ce qui regarde les temps antérieurs au xn« siècle, consistait dans l'omission d'une série entière de faits, celle qui prouve la persistance de la société gallo-romaine sous la domination des Barbares, et dans une fausse idée de la nature et des conséquences de l'établissement germanique en Gaule, idée fournie par la logique, par un raisonnement

1 Histoire de l'ancien gouvernement de la Frunee^ t. I, p. 491, SiO, 891, SU, t. III, p. 135, 452 et passim.

superficiel^ non par Tobservation et rintime connaissance des faits. Pour ce qui suit le xii« siècle, le gentilhomme publiciste a mieux vu sans avoir mieux jugé; il a aperçu le grand mouvement de transformation de la société française et le rôle de la royauté dans ces révolutions successives. Ses conclusions, quoique partiales, ses interprétations, quoique erronées, frayèrent le chemin qui devait conduire au vrai. C'était une rçvolte contre le coursvdes choses, une protestation impuissante contre les tendances sociales de la civilisation moderne; mais ces tendances étaient là, pour la première fois, nettement reconnues et signalées.

On trouve dans le second écrit du comte de Boulainvilliers une portion moins étroitemqit systématique, plus complète, mieux étudiée que le reste, l'histoire des États Généraux du xiv« et du xv« siècle. Ce travail, entièrement neuf pour Tépoque, a depuis servi de base ou de thème à beaucoup d'essais du même genre; il n'a jamais été refait sur les sources avec un pareil développement- L'immense intérêt du suj€t semble ici entraîner Tauteùr hors de ses préoccupations ordinaires et le lancer dans une voie plus large et plus sûre. Au lieutle l'éternel paradoxe de la souveraineté de la noblesse, il présente un tableau animé du concours des grandes classes de la nation au gouvernement de l'État, véritable étude d'historien politique d'où ressort le double contraste de lamonarchie des États Généraux avec la monarchie absolue, et de l'imposant contrôle des assemblées représentatives av£C le contrôle mesquin des parlements. Boulainvilliers fut l'homme des États Généraux, non-seulement comme écrivain, mais comme citoyen; il en proposa la convocation après la mort de Louis XlV^ dans des mémoires présentés au

Régent. C'est par là que sa renommée de publiciste s'établit à part de son système, et que ses .idées politiques eurent de la portée hors de la classe à laquelle, dans ses rêves de liberté exclusive, il voulait boraer la nation.

Peu d'hommes de cette classe retrempèrent dans le nouveau système historique leurs vieilles traditions d'indépendance amorties depuis un siècle; mais tous, bu presque tous, crurent volontiers que leurs familles remontaient jusqu'aux Franks et qu'ils étaient nobles en vertu de la conquête. Un surcroît d'orgueil dont on retrouve la tracé dahs quelques écrits du' temps, paraît s'être insinué au cœur des gentilshommes. qui, sur la foi de Boulainvilliers, ne virent plus autour d'eux dans la magistrature, les ennoblis, tout le tiers-État, que dés fils d'esclaves, esclaves de droit, affranchis par grâce, par surprise ou par rébellion. Ceux dont l'humeur ou les intérêts ne s'accommodaient pas de la portion républicaine du système la rejetèrent et ne prirent que l'autre* C'est ce que fit le duc de Saint-Simon, qui a consigné dans quelques pa^es de ses curieux mémoires l'espèce de version rectifiée qu'il adopta pour son usagé* Il y pose, comme fait primitif, non la souveraineté collective et l'égalité de tous les Franks, mais un roi, seul conquérant de la Gaule, distribuant à ses guerriers les terres conquises, selon le grade, les services et la fidélité de chacun. « De là, dit-il, est « venue la noblesse, corps unique de l'État, dont les « membres reçurent d'abord le nom ^'hommes de guerre^ c( puis celui de nobles, à la dififérence des vaincus qui, de c( leur entière servitude, furent appelés serfs^.n II poursuit le développement de cette thèse et disserte siuc l'ori-

< Mémoires da duc de Saint-Simon* t. H, p. 367*

gine des propriétés roturières et la formation du tiers- Etat^ dans un style fort différent de celui de ses peintures de mœurs contemporaines^ et dont Tallure embarrassée trahit une grande inexpérience de ces sortes de matières. Quand bien même Topinion mise en vogue par le comte de Boulainvilliers eût été^ ce qu'elle n'était paa^ inattaquable du côté de la science^ elle aurait inspiré de vives répugnances et trouvé d'ardents contradicteurs. Le tiers- État^ qui avait grandi de siècle en siècle sans trop s'inquiéter de ses origines^ qui était sorti du règne de Louis XIY^ comme de tous les règnes précédents^ plus fort, plus riche, plus illustré par les hautes fonctions publiques, ne pouvait accepter patiemment, fût-ce au nom de l'histoire ellemême, uâe pareille place dans le passé. Aussi les réfutations plébéiennes, mêlées de colère et de raisonnement, ne se firent pa& attendre ; un pamphlet remarquable, dont le titre était ; Lettre d^un conseiller du parlement de Rouen y courut quelque temps manuscrit et fut publié en 1730. L'auteur anonyme déclare qu'indigné de voir avilir la majorité de la nation pour rehausser l'état et la gloire de trois x)u quatre mille personnes, il veut remettre (c'est lui qui parle) les nobles de niveau avec les citoyens de nos villes et leur donner des frères au lieu d'esclaves*. Celui qui se présentait si fièrement contre le champion de la noblesse n'apportait pas dans la controverse une érudition supérieure; mais il avait une foi complète et presque naïve aux traditions et aux idées de la bourgeoisie. Grâce à cette disposition d'esprit, sa polémique lut comme un

miroir où vinrent se refléter fidèlement les croyances des

< Lettre d'un conseiller du parlement de Rouen au sujet d'un écrit du comte de Boulainvilliers, Métnoires de lUtérature du P, Desmolets, t. IX > lit part,, p. 407 à 41è, éctit. de 4730.

hautes classes roturières, leurs désirs, toutes leurs passions^ tous leurs instinctsbons où mauvais. On y trouve à la fois le sentiment de Tégalité civile et Tadmiration de la richesse, une aversion décidée pour les privilèges de la naissance, et un aveu sans réserve des privilèges de l'argent*.

Voilàpour les doctrines politiques; et, quant à l'histoire, le principal argument de 1-auteur de la lettre se fonde sur les preuves de la liberté immémoriale des villes de France. Il établit l'existence non interrompue du régime municipal dans un grand nombre de cités, soit du midi, soit du nord de la Gaule, et montre qu'à l'égard de ce droit les souvenirs n'ont jamais péri. Il prouve que les habitants des grandes villes n'eurent jamais besoin d'être exemptés de la servitude personnelle, mais seulement de quelques' servitudes réelles et de la justice seigneuriale; que ce fut là toute la portée de leurs chartes d'affranchissement. Enfin il revendique pour les bourgeois du moyen âge, avec la liberté civile et politique, l'honneur d'avoir été riches, courtois, généreux, et même prodigues à l'égal des gentilshommes^. Cet ordre d'idées et de faits le conduit, par une pente naturelle, à s'attacher exclusivement aux restes de la ci vilisatioil romaine, comme à la seule base de notre histoire nationale; il est impossible de faire tme abstraction plus complète et plus dédaigneuse de ce qu'il y eut de germanique dans lès vieilles institutions et les vieilles mœurs de la France. Les pré-, tentions .de la noblesse à l'héritage des Franks sont, de sa

* Lettre d*un conseiller du parlement de Rouen au sujet d'un écrit du comte de BoulainvilUers « Mémoires de Htlérature du P, Detmolets, t. IX, art. lY, de la Richesse, p. ifiK et suiv.

> Ibid., p. 203, 220, 221, 224, 229, 231, 233, 236, 248, 949, 251 et SUiv.

part, Tobjet de plaisanteries, souvent plus aigres que fines, sur le camp de Mérovée d'où les gentilshommes de nom et d'armes s'imaginent être sortis. Parfois même, quelque chose de triste vient se mêler, d'une façon étrange, au burlesque de l'expression, et, dans les invectives du pamphlétaire du xvui« siècle, on croit entendre la voix et les regrets d'un descendant des Syagrius et des Apollinaire : c< Je passe avec douleur, dit-il, à ce déluge de barbares c( françois qui inonda la malheureuse Gaule, qui y renversa c< les lois romaines, lesquelles gouvemoient les habitants « selon les principes de l'humanité et de la justice, qui y c< établit en leur place l'ignorance, l'avarice et la cruauté « barbaresques. Quelle désolation pour les campagnes et « les bourgades de ce pays, d'y voir exercer la justice « par un caporal barbare, à la place d'un Décurion Ro-

«inain!...*»

Mais ces ressentiments de la bourgeoisie qui s'échappaient ainsi en saillies plus ou moins vives, plus ou moins piquantes, couvaient silencieusement dans l'âme d'un homme d'un talent mûr, d'un esprit subtil et réfléchi, Jean-Baptiste Dubos, secrétaire perpétuel de l'Académie française, célèbre alors comme littérateur et comme publiciste, entreprit non-seulement d'abattre le système historique de Boujainvilliers, mais encore d'extirper la racine de tout système fondé pareillement sur la distinction des vainqueurs et des vaincus de la Gaule. C'est dans cette vue qu'il composa le plus grand ouvrage qui, jusqu'alors, eût été fait sur les origines de l'histoire de France, un livre encore lu de nos jours avec profit et intérêt, V Histoire

* Lettre d'un conseiller du parlement de Rouen au sujet d'un écrit du comte de Boulainvilliers, Mémoires 4e litlératuire du P. Desmokis^ t. IX, p. 253 et 254, ait. m.

critique de rétablissement delà monarchie françoise dans les Gaules*, L'esprit de ce livre^ où.un immense appareil d'érudition sert d'échafaudage à un ar^ment logique^ peut se formuler en très-peu de mots et se réduire aux assertions suivantes : « La conquête de la Gaule par les « Francs est une illusion historique. Les Francs sont venus « en Gaule comme alliés ^ non comme ennemis des Ro- « mains.— «-Leurs rois ont reçu des empereurs les dignités « qui conféraient le gouvernement de cette province, et « par .un traité formel ils ont succédé aux droits de Tema pire. — L'administration du pays, l'état des personnes^ « l'ordre civil et politique, sont restés avec eux exactement et les mêmes qu'auparavant. — Il n'y a donc eu, aux v« « et vi« siècles, ni intrusion d'un peuple ennemi, ni domi- « nation d'une race sur Vautre, ni asser\issement des Gau- « lois. — C'est quatre siècles plus tard que le démembre- « ment de la souveraineté et le changement des offices en a seigneuries produisirent des effets tout semblables à « ceux de l'invasion étrangère, élevèrent entre les rois et c< le peuple une caste dominatrice et firent de la Gaule un « véritaWe pays de conquête ^^ » Ainsi le fait de la conquête était retranché du v« siècle pour être reporté au x« avec toutes ses conséquences, et, par cette simple opération, la loi fondamentale de Boulainvilliers, le droit de victoire, s'évanouissait sans qu'il fût besoin d'en discuter la valeur ou l'étendue. En outre, tout ce dont l'établissement des Franks se trouvait déchargé en violences, en tyramiies, en barbaries, tombait à la charge de l'établis-

> La première édition parut en 4734, 3 vol. in-4o, la seconde en 1742, S vol. in-40, ou 4 vol. in-42.

' Voy. Histoire critique de l'établissement de la monarchie françoise dans les Gaules (édit. de 4742). T. I, Discours préliminaire, p. 3, S8, 59, 60, et t. IV, p. 43, 289, 416 à 430. '

sèment féodal , berceau de la noblesse et de la noblesse seule, la royauté demeurant, comme la bourgeoisie, une pure émanation de la vieille société romaine.

Dans le projet et h pensée Intime de son œuvre, Tabbé Dubos obéit, du moins on peut le croire, àTinfluence de traditionô domestiques; car il était fils d'un marchand de Beauvals, aiicten bourgeois et échevin de cette ville. Une chose certaine, c'est que le mode d'exécution lui fut en grande partie suggéré par sa science dans le droit publie et son intelligence de la diplomatie. Non-seulement 11 avait étudié à fond la poUtique extérieure, les intérêts mutuels et les diverses relations des États, mais encore il avait rempli avec succès plusieurs missions délicates auprès des cours étrangères. De ses travaux et de ses emplois^ il avait rapporté une merveilleuse souplesse d'esprit et la tendance à considérer l'histoire principalement du point de vue des alliances offensives ou défensives, des négociations et des traités. C'est sur la théorie de ces transactions politiques qu'il fonda son nouveau système; il chercha une raison d'alliance entre les Romains et les Franfcs, et, dès qu'il Feut trouvée, il en induisit audâcieusement Texistence et la durée non interrompue de leur alliance fondée sur le voisinage et im intérêt commun. 11 profita, ou plutôt il abusa des moindres indications favorables à sa thèse, des moindres traits épars chez les historiens > les géographes , les poètes et les panégyristes, torturant les textes, traduisant feux, interprétant à sa guise, et conservant, dans ses plus grands écarts, quelque chose de contenu, de patient, de finement persuasif qui tenait, en lui, du caractère et des habitudes diplomatiques. Il parvint ainsi à former une démonstration invincible en apparence ^ à enlacer le lecteur dans un

réseau de preuves, toutes fort légères, mais dont la multiplicité étonne Tesprit et ne lui permet plus de se reconnaître. Raisonnant comme si les relations de Tempire romain avec un peuple barbare avaient dû ressembler à celles qu'entretiennent les puissances de TEurope moderne, il fait planer, au-dessus de Thistoire réelle du v« et du vi"^ siècle, une histoire imaginaire toute remplie de traités et de négociiitions entre les Franks^ Tempire et une prétendue république des provinces armoricaines. Voici quelle série de faits, pour la plupart donnés par l'hypothèse ou par la conjecture, occupe, dans son livre, l'espace de temps compris entre la fin du m* siècle et le règne de Têmpereur Justinien :

a L'époque de rétablissement des Francs sur les bords a du Rhin est celle du premier et du principal traité d'al- « liance entre ce peuple et les Romains. Dès lors les deux « nations furent unies par une amitié constante, h peu a près de la même manière que la France et la Suisse, a depuis le règne de Louis XL — Les Romains ne déclaa rèrént jamais la guerre à toute la nation des Francs, et «la masse de celle-ci prit souvent les armes en faveur de a l'empire contre celle de ses propres tribus qui violait a la paix jurée. — H était de l'intérêt des Romains d'être « constamiûent alliés des Francs , parce que ces derniers « mettaient la flfontière de l'empire à couvert de Tinva- < sion des autres Barbares; c'est pour cela qu'à Rome on c( comblait d'honneurs et de dignités les chefs de la naa tion franque. — Les anciens traités d'alliance furent r&- « nouvelés, au commencement du v* siècle, par Stilicon, « au nom de l'empereur Honorius, vers 450, par Aétius, au « nom de Valentinien III, et vers 460, par iEgidius, pour a les Gallo- Romains, alors séparés de l'Italie, à cause

« de leur aversion contre la tyrannie de Ricimer. — ^ « Childéric, roi. des Francs, reçut de Tempereur Anthé- « mius le titre et l'autorité de maître de la milice des « Gaules; son fils Clovis obtint la même faveur après son « avènement, et il cumula cette dignité romaine avec le c< titre de roi de sa nation. — En Tannée 509 , il fut fait a consul par l'empereur Anastase, et cette nouvelle dic< gnité lui donna dans les affaires civiles le même poua voir qu^il avait déjà dans les affaires de la guerre ; il a devint empereur de fait pour les Gaulois, protecteur a et chef de tous les citoyens romains établis dans . la a Gaule, lieutenant et soldat de Tempire contre lesGoths c< et les Burgondes. — Vers Vannée 540 , ses deux fib « Ghildebert et Clotaire, et Théodebert, son petit-fils, cf obtinrent, par une cession authentique de Tempereur c< Justinien , la pleine souveraineté de toutes les Gante les * . »

Cette fameuse cession qui , en réalité , ne s'étendit qu'au territoire méridional déjà cédé par les Ostrogoths, forme le couronnement de l'édifice fantastique élevé par l'abbé Dubos. Aqîvé là^ l'auteur met fin au récit, et ne s'occupe plus que des conclusions qui sont l'objet de son dernier livre , le plus curieux , parce qu'il donne le sens et, pour ainsi dire, le mot de tout l'ouvrage. Dans ce dernier livre, qui est un tableau général de l'état des Gaules durant le vi« siècle et les trois siècles suivants, se trouvent mises en lumière, avec assez d'art, les questions résolues ou tranchées par le nouveau système. C'est là que sont réunies et. groupées , de manière à se fortifier mutuellement, toutes les propositions ayant une portée

« Hisloire critique de Vélablissemnl de la monarchie françoise dans les Gaules, liv. Il, m, \Y et y, passim.

politique, et entre autres celle-ci, «que le gouvernement « des rois de la première et de la seconde race , conti- « nuation de celui des empereurs , fut une monarchie « pure et «on une aristocratie; que, sous ce gouveme- « ment , les Gaulois conservèrent le droit romain et la a pleine possession de leur ancien état social; que chaque « cité des Gaules conserva son sénat municipal, sa milice « et le droit d'administration dans ses propres affaires; « que les Francs et les Gallo- Romains vivaient, avec des « lois différentes , sur un pied d'égalité ; qu'ils étaient « également admis à tous les emplois pubKcs et soumis <c à tous les impôts*. »

Le temps et le progrès des idées historiques ont opéré le partage de ce qu^l y a d'excessif ou de légitime, d'absurde ou de probable dans les inductions et les conjectures de l'antagoniste du comte de Boulainvilliers.La fable d'un envahissement sans conquête, et l'hypothèse d'une royauté gallo-franke parfaitement ressemblante, d'un côté au pouvoir impérial des Césars, et de l'autre à la royauté des temps modernes, 'tout cela a péri; mais le travail fait par ^écrivain, pour trouver des preuves à l'appui de ses vues systématiques , a frayé de nouvelles voies à la science. Dans ce genre d'ouvrages, la passion politique peut devenir un aiguillon puissant pour l'esprit de recherches et de découvertes; si elle ferme sur Certains points l'intelligence , elle l'ouvre et l'excite sur d'autres ; elle suggère des aperçus, des divinations, parfois même des élans de génie auxquels l'étude désintéressée et le pur zèle de la vérité n^aurait pas conduit. Quoi qu'il en soit pour Dubos , nous lui devons le premier exemple d'une

* Histoire critique de Vétablissement de la monarchie françoise dans les Gaules, liv. Ti, ch. I, II, Tiii, IX, z, XI, xiY et xti.

attention vive et patiente dirigée vers la partie romaine de nos origines nationales. C'est lui qui a retiré du domaine de la simple tradition le grand fait de la persistance de Tancienne société civile 30us la domination des Barbares ; et qui, pour la première fois, Ta fait entrer dans la science. On peut, sans exagération, dire que la belle doctrine de Savigny, sur la perpétuité du droit romain , se trouve en germe dans V Histoire critique de Rétablissement de la monarchie française*»

Ce livre eut à la fois un grand succès de parti et un grand succès littéraire; il fut classé dans Topinion comme le meilleur antidote contre le venin des systèmes aristocratiques. Il produisit une forte impression sur les bénédictins eux-mêmes, ces apôtres de la science calme et impartiale, et ses nouveautés les plus aventureuses trouvèrent crédit auprès de dom Bouquet, le premier auteur du vaste recueil des historiens de la France et des Gaules ^, Lorsque l^ontesquieu , terminant son immortel ouvrage de Y Esprit des Lois, voulut jeter un regard sur les problèmes fondamentaux de notre histoire, il se vit en présence de deux systèmes rivaux qui ralliaient, dans des sphères différentes, les convictions et les passions contemporaines. Dubos venait de mourir, et Boulainvillicrs était mort depuis plus de. vingt ans' ; mais ces deux hommes, personnifications de deux grandes théories

I Voyez VBistoire du draU romain au moyen âge, par F.-C. de Saivigny, traduite de Tallemand par M. Charles Guenoux, 1830.

* Dans UQ grand nombne de notes, au bas des pages des deux premiers TPlomes, rauteur àeVBisioire critique de VèlablitsemaU de la nwmrchie françoise est cité quclquerois d'une manière assez gratuite, mais toujours avee cette qualification : doctissimus abbaa Dubos.

3 Le dernier mourut en 1723, et Dubos en 1743; c'est en 47i8 que fut publié VEsprii des Lois,

d'histoire et de politique, semblaient encore des figures vivantes assises sur les débris du passé dont elles expliquaient, chacune en sens contraire, la loi et les rapports avec le présent; leur puissance sur les esprits qu'ils divisaient Tobligea de s'occuper d'eux, et de donner sur eux spn jugement. c( M. le comte de Bdulainvilliers, dit-il, et a M. l'abbé Dûbos , ont fait chacun un système , dont « Tun semble être une conjuration contre le tiers-État, et « l'autre une conjuration contre la noblesse. Lorsque le « Soleil donna à Phaéton son char à conduire , il lui '<( dit : Si vous montez trop haut , vous brûlerez la dece meure céleste; si vous descendez trop bas, vous ré- « duirez en. cendres la terre. N'allez point tfop à droite, « vous tomberiez dans la constellation du serpent; n'alii lez point trop à gauche, vous iriez dans celle de l'autel : (c tenez-vous entre les deux*. »

Ces traits légers d'une critique pleine de. grâce et de sens ne suffisaient pas à la gravité du sujet; l'auteur de YEsprit des Lois voulut s'expliquer plus nettement et faire aux deux systèmes opposés la part exacte du mérite et du blâme; il ne tint pas la balance d'une main assez ferme, et son impartialité fléchit. Boulainvilliers obtint plus de faveur et d'indulgence que son adversaire; il avait traité des droits politiques de la nation, des assemblées délibérantes, du pouvoir législatif, d'une foule de points dont l'abbé Dubos, exclusivement cantonné dans la tradition romaine, faisait une entière abstraction. De plus, sa hardiesse de pensée, sa fierté d'homme libre et de gentilhomme, plaisaient à l'imagination de Montesquieu, et peut-être aussi l'homme de génie lui saveit-il quelque

1 Esprit des Lois^ liv. six, ch. x. .

n CHAPITRE II.

gré de ses préjugés nobiliaires dont lui-mêriie n*était pas exempt. De là vinrent ces mots empreints d'une bienveillance protectrice : « Comme son ouvrage est écrit sans « aucun art et qu'il y parle avec cette simplicité, cette c( franchise et cette ingénuité de Tancienne noblesse dont « il étoit sorti, tout le monde est capable dé juger et des « belles choses qu'il dit, et des erreurs dans lesquelles il « tombe. Ainsi je pe l'examinerai point, je diroi seulece ment qu'il avoit plus d'esprit que de lumières, plus de c( lumières que de savoir; mais ce savoir n'étoit point mé- « prisable, parce que, de notre histoire et de nos lois, il « savoit très-bien les grandes choses * . » . •

Quant au publiciste plébéien, pour lui la* sévérité de l'illustre critique fut entière et sa clairvoyance impitoyable. Montesquieu aperçut,. d'un coup d'œil, tout ce qu'il y avait chez l'abbé Dubos de choses hasardées, fausses, mal comprises, de conjectures sans fondement, d'inductions légères, de conclusions erronées, et il dit ce qu'il voyait dans un admirable morceau qui a toute la véhémence de la polémique personnelle. J'en citerai la plus grande partie. Dans cette longue étude sur un sujet aride, où il faut poursuivre des Idées, et souvent des fantômes d'idées, à travers des volumes médiocres ou* mauvais de style, c'est un charme que de rencontrer enfin quelque chose qui ait la double vie de la pensée et de l'expression :

«Cet ouvrage (le livre de V Etablissement de la monar- « chie fmnçoise) a séduit beaucoup de gens, parce qu'il «est écrit avec beaucoup d'art, parce qu'on y suppose « éternellement ce qui est en question, parce que, plus

^ Esprit des lois. Ut. xxx, ch. x.

G on y manque de preuves, plus ou y multiplie les proie habilités, parce qu'une infinité de conjectures sont « mises en principe, et qu'on en tire, comme conséquence ces, d'autres conjectures. Le lecteur oublie qu'il a douté a pour commencer à croire. Et coihme une érudition (( sans fin est placée, non pas dans le système, mais à « côté du système, l'esprit est distrait par des accessoires « et ne s'occupe plus du principal... Si le système de c( M. l'abbé Dubos avoit eu de bons fondements, il n'au- « roit pas été obligé de faire trois mortels volumes pour ce le prouver; il auroit tout trouvé dans son sujet; et, sans « aller chercher de toutes parts ce qui en étoit loin, la c( raison elle-même se seroit chargée de placer cette véii rite dans la chaîne des autres vérités. L'histoire et nos (( lois lui auroient dit : Ne prenez pas tant de peine, nous « rendrons témoignage de vous * . »

« M. l'abbé Dubos veut ôter toute espèce d'idée que « les Francs soient entrés dans les Gaules en conquérants : ce selon lui, nos rois, appelés par les peuples, n'ont fait c( que se mettre à la place et succéder aux droits des « empereurs romains. Cette prétention ne peut pas s'apc( pliquer au temps où Clovis, entrant dans les Gaules, c( saccagea et prit les villes; elle ne peut pas s'appliquer « non plus au temps où il défit Syagrius, officier romain, « et conquit le pays qu'il tenoit : elle ne peut donc se « rapporter qu'à celui où Clovis , devenu maître d'une « grande partie des Gaules par la violence , auroit été « appelé, par le choix et l'amour des peuples, à la domic( nation du reste du pays. Et il ne suffit pas que Clovis « ait été reçu, il faut qu'il ait été appelé; il faut que

• Expril des Loh, Ut. xix, cli. xxri.

a M. Tabbé Dubos prouve que les peuples ont mieux « aimé vivre sous la domination de Clovis^ que de vivre a sous la domination des Romains ou sous leurs propres « lois. Or, les Romains de cette partie des Gaules qui n'avoit K point encore été envahie par les Barbares étoient, selon c( M. Tabbé Dubos, de deux sortes : les uns étpient de la « confédération armorique, et avoient chassé les officiers « de l'empereur pour se défendre eux-mêmes contre les « Barbares et se gouverner par leurs propres lois; les aun très obéissoient aux officiers romains. Or, M. Fabbé Dubos « prouve-t-il que les Romains, qui étoient encore soumis a à Tempire, aient appelé Clovis? Point du tout. Prouvea t-il que la république des Armoriques ait appelé Clovis « et fait même quelque traité avec lui? Point du tout « encore. Bien loin qu'il puisse nous dire quelle fut la desc( tinée de cette république, il n'en sauroit pas même monc( trer rexîstence,et quoiqu'il la suive depuis le temps d'Hoc< norius jusqu'à la conquête de Clovis, quoiqu'il y rapporte « avec un art admirable tous les événements de ces tempsa là, elle est restée invisible dans les auteurs*...»

(( Les Francs étoient donc les meilleurs amis des Roa mains, eux qui leur tirent, eux qui en reçurent des « maux effroyables^ Les Francs étoient amis des Romains, <i eux qui, après les jvoir assujettis par leurs armes, les « opprimèrent de sang-froid par leurs lois? Ils étoient « amis des Romains comme les Tartares qui conquirent « la Chine étoient amis des Chinois. Si quelques évêques « catholiques ont voulu se servir des Francs pour détruire « des rois ariens, s'ensuit-il qu'ils aient désiré de vivre sous a des peuples barbares? En peut-on conclure que les Francs

» Esprit des Lois, liv. xxx, ch. xxir.

« eussent des égards particuliers pour les Romains*?... « Les Francs n'ont point voulu et n'ont pas même pu « tout changer, et même peu de vainqueurs ont eu cette a manie. Mais pour que toutes les conséquences de « M. Tabbé Dubos fussent vraies, il aUroit fallu que nona seulement ils n'eussent rien changé chez les Romains, « mais encore qu'ils se fussent changés eux-mêmes^... »

Quelle vivacité de style, quelle verve de raison et quelle fermeté de vue! Le tait de la conquête à repris sa place; il est là, donné dans sa vraie mesure, avec sa véritable couleur, avec ses conséquences politiques. En le posant comme un point inébranlable, le grand publieiste à élevé une barrière contre la confusion introduite par le système de Dubos entre tous les éléments de notre histoire; mais lui-même ébranle son œuvre et, dans un moment d'inadvertance, il fait une brèche par laquelle cette confusion devait rentrer sous d'autres formes. Pour cela, il lui suffit de quelques lignes dans lesquelles il admet, comme un fait historique, le choix libre des lois personnelles sous la première et la seconde race, et donne à tîette grave erreur l'immense autorité de son nom :

« Les eilfants, ditril, suivoient la loi de leur père, les a femmes celle dfe leur mari, lés veuves revenoient à c( leur loi, les affranchis avoient celle de leur patron. Ce a n'est pas tout, chacun pouvoit prendre la loi qu'il vou- « loit; la constitution de Lothairè I" exigea que ce choix «fût rendu public^... Mais pourquoi les lois saliques « acquirent-elles une autorité presque générale dans le « pays des Francs? Et pourquoi le droit romain s'y per-

* Esprit des Lois^ lîv. xxTiii, ch. ui.

2 Ibid., liv. XXX, ch. xxif.

3 Ibid., liv. XXVIII, ch, ii.

(( dit- il peu à peu^ pendant que^ dans le domaine des c( Visigoths, le droit romain s'étendit et eut une autorité c( générale? Je dis que le droit romain perdit son usage c( chez les Francs à cause des grands avantages qu'il y « avoit à être Franc, Barbare, ou homme vivant sous la (( loi salique; tout le monde fut porté à quitter le droit a romain pour vivre sous la loi salique. Il fut seulement « retenu par les ecclésiastiques , parce quils n'eurent « point d'intérêt à changer*... »

Singulier et triste exemple de la faiblesse de l'attention humaine dans ceux même qui sont doués de génie. Montesquieu ne s'aperçoit pas que cette conquête des Barbares, qu'il vient de caractériser si énergiquement, s'anéantit sous sa plume, qu'elle ne fait que paraître et disparaître comme une vaine fantasmagorie; que, si chacun pouvait à son gré devenir membre de la nation conquérante, il n'y a plus sérieusement ni vainqueurs, ni vaincus, ni Franks, ni Romains; que. ce sont des distinctions sans valeur dans l'histoire de nos origines. Avec cette faculté laissée aux vaincus de prendre la loi, c'està-dire les privilèges de la race victorieuse, que devient l'orgueil des Franks, leur mépris pour les Romains, l'oppression légale que, selon Montesquieu lui-même, ils firent peser sur eux, en un mot, cette cruelle différence (l'expression lui appartient) qui, établie entre les deux races à tous les degrés de la condition sociale, prolongea pour les indigènes les misères de l'invasion?

Montesquieu fut induit ea.erreur par deux textes qu'il examina trop légèrement. Le premier est le titre 44 de la plus ancienne rédaction de la loi salique. On y lit : a Si

* Esprit des Loi», liv. xxtih, ch. iv*

« quelque homme libre tue un Frank, ou un Barbare, ou « un homme vivant sous la loi salique*... » ce qui semble dire qu^il y avait des hommes de race non germanique, des Romaine qui vivaient sous cette loi. Mais la leçon est fausse, comme on peut le voir, si on la rapproche des variantes qu'offrent les différents manuscrits, et surtout de la rédaction amendée par Charlemagne, la plus correcte et la plus claire de toutes. Il est évident que le monosyllabe ou, en latin aut^ s'est redoublé par inadvertance du copiste ou de Timprimeur, que le vrai sens de Tarticle est celui-ci : Si quelque homine libre tue un Frank ou un Barbare vivant sous la loi salique^, et qu'il n'y a pas dans cet article la moindre place pour les Gallo-Romains.

Le second texte pris à faux par Tillustre écrivain est la constitution promulguée à Rome en 824, par Lothaire, fils de Louis le Débonnaire, afin de terminer la querelle des Romains avec leur évêque Eugène II. C'est une ordonnance uniquement faite pour les habitants de la ville et de son territoire, et non, comme trop de savants l'ont cru, un capitulaire général applicable aux hommes de race romaine dans toute l'étendue de l'empire frank. «Nous a voulons», dit cette constitution traduite ici littéralement avec ses bizarreries grammaticales, « nous voulons que a tout le sénat et le peuple romain soit interrogé et qu'il

* Si quis ingenuus Franco aut Barbarum, aut hominem qui Salica]ege vivit, occiderit... (Pactus legis salicœ, ab Heroldo editus, apud script, rergallic. et francic.^ t. IV, p. 447.)

< Si quis ingenuus Franco aut barbarum, qui legem Salicàm vivit, occl-

deret (Lex salica ex codice Guelferbytano ab Eccardo édita, tit. xl,

apud script ter. galUc et francic, t. IV, p. 473.) — Si quis ingenuus hominem Francum aut barbarum occiderit, qui loge Salica vivit... (Lex salica a Carolo raagno emendata, tit. xliii, ibid., p. 280.) -^ Il y a tout lieu de croire que Terreur provient d'une simple faute typographique de Tédition donnée par Hérold, en 1557, car on ne la rencontre dans aucun des manuscrits de la Loi Sahque a^ioul'd'hui connus*

« lui soit demandé sous quelle loi il veut vivre, afin que c( dorénavant il s'y maintienne 5 et, en outre, qu'il leur c( soit déclaré que s'ils viennent à transgresser la loi dont « ils auront fait profession , ils seront passibles de toutes « les pénalités établies par elle, selon la décision du sei- « gneur pape et la nôtre* . » Une autre rédaction du même acte qui se trouve jointe, on ne sait pourquoi, à tous les recueils des lois lombardes, porte, il est vrai, ces simples mots : c( Nous voulons que tout le peuple romain^... » Le mot sénat y est omis ; mais cette omission ne suffisait nullement pour causer la méprise : car si, dans tous les royaumes fondés par les conquérants germains, les indigènes, les provinciaux de l'empire furent appelés /?omains et distingués ainsi des hommes de l'autre race, jamais aucun acte public, ni en Gaule, ni en Espagne, ni dans l'Italie lombarde, ne leur donna le nom collectif de peuple romain. Ce nom, restreint aux habitants de Rome et du duché de Rome, fut, dans la langue diplomatique du moyen âge, une appellation spéciale, et comme un dernier titre de noblesse, pour les citoyens de la ville éternelle.

Les trois livres de l'Esprit des Lois où Montesquieu a jeté, avec tant de puissance, mais d'une manière si capricieuse et si désordonnée, ses vues sur l'origine de nos institutions nationales, contiennent, parnli beaucoup d'aperçus fins et de solutions vraies, plus d'une erreur de

* Yolumus etiam ut pmnisSenatuget populus.Itomanusinterrogetur qnali vult legc vivere. ut sub ea vivat : eisque denuntietur quod procul dubio , si ofTenderint contra eandem, eidem legi, quam proiltebantur, dispositioni domini Pontiflcis et nostra omnimodis subjacebunt. {Seript, rer, gallic. et francic, t. Vï, p. h\0 et 4H.)

^ Yolumus ut cunctus populus Romanus interrogetur quali lege vitu vivere... (Leges langobardicœ, apud Ganciani Anlig. leg» barbatorum, 1. 1.) — Voyez Savigny, Hùloire du droit romain au moyen âge^ 1. 1, p. 120.

ce genres Celle-là, introduite dans la science grâce à un tel patronage, et mise désormais hors de doute, devint la pierre angulaire d'un nouveau système qui, par une sorte de tour d'adresse, fit voir au tiers-État ses ancêtres ou ?es représentants dès le berceau de la monarchie, -siégeant dans les grandes assemblées politiques, ayant part à tous les droits de la souveraineté. C'est la théorie historique à laquelle l'abbé de Mably attacha son nom, et qui prit faveur dans la dernière moitié du xviii* siècle. Je me hâte d'arriver à ce nom célèbre parmi les historiens dogmatiques de nos origines et de nos lois, et je néglige quelques écrits où ne manquent ni le savoir, ni le talent, mais qui n'influèrent en rien sur ce qu'on pourrait appeler le courant des croyances publiques. Le plus considérable, celui du comte du Buat, intitulé les Origines^, est un ouvrage confusément mêlé de faux et de vrai, sans méthode, sans chronologie, sans intelligence des textes et, malgré cela, remarquable par im certain sentiment de l'étendue et de la variété des questions à résoudre, par une grande liberté d'esprit, par les efforts que l'auteur fait, à l'aide d'une érudition puisée en Allemagne, pour se détacher des préjugés historiques qu'entretenaient, dans la France d'alors, la puissance des vieilles institutions et la force des habitudes nationales.

* Voy. Eàprit des Loii, llv. xxTiii, xit et xiii.

' Les Origines de l'ancien gouvernement de ta Frmcej de l'AUeinapne et de PItâiie, nS7. — On peut joindlre à ce livre les deux suivants, dont !e second est de beaucoup le meilleur : Traité de l'Origine dît gouvernement français, par Tabbé Garnier, 4765.— Quel fut l'état des personnes en France BOUS la première et la deuxième race de nos rois? par l'abbé de Gourcy (Mémoire courMnèfar l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) 1 1768»

État de Véradition historiqne aa milieu du xviii« siècle. » Naissance et mon-vement de l'opinion philosophique. ~ Sa tendance à l'égard de l'histoire, son action sur elle. — Système de Mably. — Timidité de la science. — Travaux de Bréquigny. — Question du régime municipal et de l'affranchissement des communes. — Théorie des lois politiques de la France^ par mademoiselle de Lézardière. ^ Qu'est-ce que le tiers-État ? pamphlet de Sieyès. — L'assemblée nationale constituante. — Accomplissement de la Révolution. — Abrégé des révolutions de l'ancien gouvernement français^ par Thouret.

Jamais époque ne parut plus favorable aux progrès de la connaissance intime des divers éléments de notre histoire que les années qui suivirent 1730. Montesquieu venait de révéler avec génie ce qu'il y a d'enseignements pour les peuples dans Tétude historique de leurs institutions nationales; de grands travaux d'érudition, entrepris sous le patronage du gouvernement, complétaient les travaux individuels des savants du xvii« siècle ; le Recueil des historiens de la France et des GauUs et celui des Ordonnances des rois, commencés, l'un en 1738, l'autre en 1 723, se poursuivaient coUatéralement * . Des recherches exécutées à la fois sur différents points de la France et

> Le premier de ces recueils, Rerum galliearum et franeieanm Seriptores, forme aujourd'hui 30 volumes, qui ont eu pour éditeurs : 4o dom Bouquet, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur (8 volumes, publiés de 4738 à 1752 ) ; 2o dom Haudiguler, dom Poirier, dom Housseau et dom Précieux, de la même congrégation (5 volumes, de 1757 à 1767); 30 dom Clément et dom Brial (a volumes, de i78i à 1786); 4o après la création de l'Institut, dom Brial seul (5 volumes, de 1806 à 1822); 50 MM. Daunou et Naudet, qui ont publié les tomes 19 et 20, d'après le manuscrit laissé par dom Brial. — Le recueil des Ordonnances des rois forme 21 volumes, qui ont eu pour éditeurs : 1o M. de Luurièrc (1 vol. publié en 4723); 20 M. Secousse (7 volumes, de 1729 à 1750); 30 M de

qui devaient s'étendre de plus en plus^ rassemblaient dans un dépôt unique, le cabinet des chartes, tous les monuments de législation royale, seigneuriale ou municipale, épars dans les archives publiques ou privées du royaume * . On n'avait pas encore vu un tel nombre de documents originaux publiés, ou mis, par leur réunion, à la portée des hommes studieux. Le temps; paraissait donc venu pour qu'un regard plus pénétrant fût jeté sur les origines et les révolutions de la société française, pour que nos diverses traditions, rendues précises par la science, fussent rapprochées, conciliées et fixées, d'une manière invariable, dans une théorie qui serait la vérité même. Tout cela semblait infaillible, et pourtant il n'en arriva rien. Au contraire, il se fit, dans la manière d'envisager le fond et la suite de notre histoire, une déviation qui la jeta tout d'un coup en dehors de la seule route capable de conduire au vrai. Cette déviation, du reste, fut nécessaire: elle tenait à des causes supérieures au mouvement de la science elle-même, à un mouvement universel de l'opinion qui devait agir sur tout et laisser partout son empreinte.

Déjà se préparait dans les idées l'immense changement ^ui éclata dans les institutions en 1789. L'instinct d'une rénovation sociale, d'un avenir inconnu qui s'avançait et

Villevaut (I volume, publié en 4755, d'après le manuscrit laissé par Secousse) ; 4o M. de Bréquigny, associé à M. de Ville vauU mais en réalité travaillant seul (5 volumes, dé 4763 à 4790) ; 5o après la création de l'Institut, M. de Pastoret (6 volumes, de 481i à 4841 ), et M. Pardessus (4 vol. en 4849).

* Ce dépôt fut créé, en 4762, par M. Berlin, ministre de la maison du roi. Des arrêts du conseil (8 octobre 4763 et 48 janvier 4765 ) réglèrent Tordre du travail et pourvurent aux dépenses qu'il exigeait. Voyez la notice de M. Gliampollion-^igeac sur le Cabinet des Chartes et Diplômes de l'histoire de France, 4827,

auquel rien, dans le passé, ne pouvait répondre, lançait fortement les esprits hors de toutes les voies historiques. On sentait d'une manière vague, mais puissante, que l'histoire du pays, celle des droits ou des piriviléges des différents corps de l'État, des différeiites classes de la nation, ne pouvait fournir à l'opinion que des forces isolées ou divergentes, et que pour fondre ces classes, si longtemps ennemies ou rivales, dans une société nouvelle, il fallait un tout autre élément que leurs traditions domestiques. Au delà de tout ce qufe nous pouvions ressaisir par la tradition, au delà du christianisme et de l'empire romain, on alla chercher dans les républiques anciennes un idéal • de société, d'institutions et de vertu sociale conforme à ce que la raison et l'enthousiasme pouvaient concevoir de meilleur, de plus simple et de plus élevé. C'était la démocratie de Sparte et de Rome, abstraction faite de la noblesse et de l'esclavage qu'on laissait de côté, ne prenant du vieux monde que ce qui répondait aux passions et aux lumières du monde nouveau. En effet, l'idée du peuple, dans le sens politique de ce mot, l'idée de l'unité nationale, d'une société libre et homogène, ne pouvait être clairement conçue, frapper tous les yeux et devenir le but de tous les efforts, que par une similitude plus ou moins forcée entre les conditions de l'état social moderne et le principe des États libres de l'antiquité; l'histoire de France ne la donnait pas. Il fallait que cette histoire fût dédaignée ou faussée, pour que l'opinion publique prît son élan vers des réformes dont le but final était marqué dans les secrets de la Providence,

Au xvi« siècle, la renaissance des études classiques avait amené, par toute l'Europe, une invasion subite, mais passagère, des idées et des maximes politiques de l'antiquité.

Ce mouvement, poussé à Textrème en France durant les guerres civiles qu'amena la réformation, et interrompu ensuite par le repos des partis religieux et la forte administration de Richelieu et de Louis XIV, fut repris, à la fin du xvii® siècle, sous des formes d'abord voilées par la fiction et la poésie. Eéfiêk©^ ^^^^® ^^^ ardente pour le bien général, cet esprit qui devina tant de choses que l'avenir devait réaliser et qui^ le premier, initia la nation à ses nouvelles destinées, offrit aux imaginations rêveuses le monde antique, l'Egypte et la Grèce, comme les modèles de la perfection et des vertus sociales. Au charme de ces illusions poétiques succéda, pour continuer, avec plus de sérieux, le même pouvoir sur les esprits, une version de l'histoire de l'antiquité, sobrement embellie par la plume naïve de Rollin. Chrétien comme Fénelon, Roilin jeta sur les rudes et austères vertus des républiques païennes un reflet de la morale de l'Évangile ; il fit aimer des caractères qui, peints avac des couleurs complètement vraies, n'eussent excité que la surprise ou une froide- admiration. Le prodigieux succès de son Histoire ancienne, et de ce qu'il publia de l'histoire romaine, fraya le chemin à ceux qui vinrent après lui, avec plus de conscience de ce qu'ils faisaient, poursuivre la même œuvre, d^me manière bien autrement directe, par la logique et par l'éloquence. Le premier de ces avocats de la société antique contre le monde moderne, l'abbé de Mably, trouva des auditeurs préparés, et quelques âmes déjà ouvertes à l'enthousiasme des grandes vertus et du dévouement civiques. Il fixa par la démonstration et le raisonnement, il érigea en principes sociaux les choses que la poésie et le simple récit avaient fait aimer et admirer. Il prêcha la liberté, l'égalité sociale et l'abnégation patriotique; il pré-

84 CHAPITRE Ilî.

senta le bonheur de tous comme fondé sur Tabsence du luxe, raustérité des mœurs et le gouvernement du peuple par lui-même ; il fit entrer dans le langage usuel les mots de patrie, de citoyen, de volonté générale, de souveraineté du peuple, toutes ces formules républicaines qui éclatèrent avec tant de chaleur et d'empire dans les écrits de Jean- Jacques Rousseau*.

Mably, logicien fi:*oid mais intrépide, non content d^attirer les esprits hors de Thistoire nationale, résolut de la transformer elle-même, de lui imposer son langage, et de la faire servir de preuve à ses maximes de gouvernement. Telle fut la tentative qui donna naissance à l'ouvrage intitulé Observations sur l'Histoire de France , ouvrage dont la première partie parut en 1765, et la seconde vingt-trois ans après 2. L'auteur de cette nouvelle théorie historique différa surtout de ses devanciers, en se plaçant en dehors de toutes les opinions traditionnelles et en appelant les faits sur le terrain de ses propres idées et de sa croyance individuelle. Ne prenant de chaque tradition de classe ou de parti que ce qui lui convenait, il n'en rejeta aucune, et les employa toutes, mutilées et tronquées à sa guise. Son système formé capricieusement de lambeaux de tous les autres, n'eut rien de neuf que sa phraséologie empruntée à la politique des anciens. Aussi n'entreprendrai-je pas d'en donner le sommaire complet; ce serait tomber dans une foule de redites, dont rien ne compenserait l'ennui. J'ai pu résumer les systèmes de Boulainvilliers et de Dubos, ils sont tout d'une pièce, et dans

* Voyez, sur ces deux écrivains, d'admirables pages de M. Villeuiain, Cours de Utlérature françaiscy xviiie siècle, t. II, leçons iro et 2e.

2 Dans rédition de 1765, publiée par l'auteur, l'ouvrage s'arrêtait au règne de Philippe de Valois, et contenait quatre livres. La suite forma qaaire nouveaux livres dans l'édition posthume de 1788.

cette unité il y a quelque chose d'imposant. Chacun d'eux, en outre, est sorti des entrailles de l'histoire de France; mais il n'en est pas de niéme pour celui de Mably, fruit d'une inspiration étrangère à notre histoire, composé d'emprunts disparates faits aux théories précédentes, et de capitulations peu franches et rarement habiles avec la science contemporaine.

Le propre de ce système, son caractère essentiel est, je le répète, de mêler et de confondre des traditions jusque-là distinctes, de rendre commune au tiers-État la démocratie des anciens Franks, et d'abandonner, pour ce même tier&-État, son vieil héritage de liberté, le régime riiunicipal romain. L'abbé de Mably admet, avec Boulainvilliers, une république germaine transplantée en Gaule pour y devenir le type idéal et primitif de la constitution française, et, avec Dubos, la ruine de toute institution civile par l'envahissement de la noblesse. Il part du même point que François Hotman, d'une nationalité gallo-franke, pour arriver à sa conclusion politique, le rétabhssement des États Généraux. S'il n'érige pas, comme le publiciste du xvi« siècle, les Franks en libérateurs de la Gaule, le choix libre des lois personnelles a pour lui la même vertu que cette délivrance, celle de faire un seul et même peuple des conquérants et des vaincus. La tradition romaine se trouve ainsi éliminée sans aucuji détriment, et même avec une apparence de profit pour les classes qui l'avaient conservée durant des siècles avec tant de fidélité, et maintenue si énergiquement par l'organe de leurs avocats et de leurs publicistes. Ce qui ressort de plus clair au milieu de cette confusion historique, c'est la prédilection de l'auteur pour la forme démocratique du gouvernement des Franks au delà du Rhin^ telle qu'on peut l'induire du u 8

livre de Tacite, et la découverte, sous Charlemague, d'un gouvernement mixte de monarchie, d'aristocratie et de démocratie avec trois États, clergé, noblesse et peuple, prenant part à la formation des lois dans des assemblées constitutionnellement périodiques. Après avoir bâti cet idéal de gouvernement monarchique, Mably le montre avec regret incapable de durer, comme il avait montré, avec des regrets semblables, la république des Franks incapable de se soutenir après la conquête de la Gaule. Tous ses raisonnements là-dessus, foiidés sur des considérations puisées dans l;a lecture des politiques de Tantiquité, sur les vices et les vertus des peuples, sur la passion de la gloire et celle des richesses, sur Timprévoyance et la prévoyance de Tavenir, sont vides, creusement sonores, et parfaitement inapplicables aux temps et aux hommes*. L'abbé de Mably ne s'efforce point d'éluder ou d'atténuer le fait de la conquête. Il en avoue toutes les violences, mais avec cette singulière apologie : « L'avarice des emc( pereurs et l'insolence de leurs officiers avoient accou- « tumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la pa- (( tience. Ils ne sentoient point l'avilissement où la domi- « nation des François^ les jetoit, comme l'auroit fait un c( peuple libre. Le titre de citoyens romains qu'ils por- (( toient n'appartenoit depuis longtemps qu'à des esclaves'. » Parti de là, il entre en plein système, en établissant, pour toute personne vivant sous la domination franke, la prétendue faculté de changer de loi, et dès lors la race gallo-romaine s'absorbe pour lui politique-

* Observations sur l'Histoire de France, édit. de 4788, liv. i et ii. 2 Montesquieu et Dubos s'étaient gardés de ce ridicule anachronisme ; ils avaient toujours écrit les Francs.

» Observations sur f Histoire de France, 1. 1, p. 241.

menl dans la société de ses vainqueurs*. « Un Gaulois, a dit-il, après avoir déclaré qu^il renonçoit à la loi roc< maine pour vivre sous la loi salique ou rîpuaire, de (( sujet devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées « du champ de mars, et entroit en part de la souveraic( neté et de l'administration de FÉtat^... » Le point capital est atteint, mais une grave difficulté se présente. Comment expliquer la distinction légale qui subsiste jusqu'au x« siècle entre les Franks et les Romains? L'auteur ne s'en émeut guère; ses réminiscences des rhéteurs anciens lui viennent en aide, et il ajoute avec une assurance imperturbable : « Malgré tant d'avantages attachés c( à la qualité de François, il est vrai que la plupart des a pères de famille gaulois ne s'incorporèrent pas à la na- « tion françoise et continuèrent à être sujets. On ne con- « cevroit pas cette indifférence à profiter de la faveur de (( leurs maîtres , si on ne faisoit attention que la liberté a que tout Gaulois avoit de devenir François, levoit la « honte ou le reproche de ne l'être pas. Le loiig despo- « tisme des empereurs, en affaissant les esprits, les avoit « accoutumés à ne pas même désirer d'être libres'. »

Le Charlemagne de l'abbé de Mably est, de même que celui du comte de Boulairivilliers, le restaurateur des assemblées nationales, mais,^n outre, il a des vertus que le publiciste gentilhomme ne s'était pas avisé de lui prêter, c'est un philosophe ami du peuple. « Quelqti'humic< Ué que fût le peuple depuis l'établissement des seigneu- « ries et d'une noblesse héréditaire, il en connoissoit les a droits imprescriptibles, et avoit pour lui cette coîîipas-

^ Voy. plus haut chap. ii, p. 53 et suiv.

* Observations sur Vnistoire dt France, t. I, p. 249 et 250.

» Ibid., t. I, p. S50; remarques et preuves, p. 315 et 316.

« sion mêlée de respect avec laquelle les hommes ordic( naires voient mi prince fugitif et dépouillé de ses États... c< Il fut assez heureux pour que les grands consentissent « à laisser entrer le peuple dans le champ de mars, qui « par là redevint véritablement l'assemblée de la nation... « 11 fut réglé que chaque comté députeroit au champ de « mars douze Représentants, choisis dans la classe des ra- « chinbourgs, ou, à leur défaut, parmi les citoyens les (( plus notables de la Cité; et que les avoués des églises, «qui n'étoient alors que des hommes du peuple, les « accompagneroient * . » Ce portrait du premier empereur frank et cette interprétation de quelques articles de ses capitulaires sont de grandes extravagances, et pourtant j'ai à peine le courage de les qualifier ainsi. Il y eut de la puissance morale dans ces rêves d'une représentation universelle des habitants de la Gaule aux assemblées du champ de mai, et d'un roi s'inclinant, au vui« siècle, devant la souveraineté du peuple. Us infusèrent au tiers- État cet orgueil politique, cette conviction de ses droits à une part du gouvernement, qui jusque-là n'avaient apparu que chez la noblessse. C'étaient de singulières illusions; mais ces chimères historiques ont contribué à préparer l'ordre social qui règne de nos jours, et à nous faire devenir ce que nous sommes.

Une fois que l'abbé de Mably, prêtant ses idées à Karl le Grand, a érigé, par les lois de ce prince, le peuple en pouvoir politique, le peuple, ou, comme il le dit luimême, ce qui fut depuis le tiers-État, devient le héros de son livre. Il suit la destinée de ce souverain déchu , rétabli, et déchu de nouveau, avec une affection qui s'in-

• Observations sur l'Histoire de France, t. U, p. 7d, 80 et 81; remarques et preuves, p. 295, 8^9.

quiète peu des tortures qu'elle fait subir à ITiistoire. 11 signale d'abord comme un grand vice dans les institutions carolingiennes, la prétendue division de l'assemblée nationale en trois ordres distincts et indépendants l'un de l'autre; puis, sous les successeurs de Charlemagne, il trouve que les trois ordres cessent de s'entendre et que le peuple n'est plus compté pour rien. En analysant le reste de l'ouvrage, on y trouve, pour thèses principales, les propositons^ suivantes : « Le peuple tomba dans un « entier asservissement par la révolution qui rendit héré- « ditaires les grands offices, et souveraines les justices c( des seigneurs. — L'affranchissement des communes et « la ruine du gouvernement féodal lui rendirent quelque <c liberté dans les villes. Il profita de ces changements qui « ne furent pas son ouvrage, mais il ne recouvra pas ses ance ciens droits politiques. — Une ombre de ces droits reparut « au XI v« siècle dans les États Généraux. Ces assemblées G ne furent qu'une image imparfaite de celles que Charce lemagne avait jadis instituées. — Les États Généraux c( de 1335 et ceux de 1356 montrèrent quelque connoisc( sance des droits de la nation; mais l'incapacité et l'im- « prévoyance de ces deux assemblées rendirent infrucc( tueux les efforts qu'elles firent pour le rétablissement c< de la liberté * . » Telle est, pour l'auteur des Observations sur V Histoire de France, la série des grands faits politiques; toutes les autres considérations ne sont à ses yeux que secondaires. Pour employer le langage de l'école, ce sont là ses prémisses, et voici sa conclusion énoncée par lui-même, conclusion qui renferme tout l'esprit du livre et embrasse à la fois, pour la France, le

1 Observations sur l'Histoire de FrancCy 1. 111, liv. m, ch. i et vii; liv. iv, h. ni; liv. T» ch. ii etili.

passé et l'avenir : « En détruisant les États Généraux « pour y substituer une administration arbitraire, Charles « le Sage a été Fauteur de tous les maux (Jui ont depuis « affligé la monarchie; il est aisé de démontrer que le (( rétablissement de ces États, non pas tels qu'ils ont été, « mais tels qu'ils auroient dû être, est seul capable de «nous donner les vertus qui nous sont étrangères, et « sans lesquelles im Royaume attend dans une éternelle « langueur le moment de sa destruction*. »

Ce vœu du publiciste ne tarda guère à se réaliser; le rétablissement des États Généraux eut lieu en 1789 , et il fut aussitôt suivi d'une immense révolution qui renouvela la société, balayant tout ce qu'il y avait d'ancien dans les institutions de la France, les États Généraux comme le reste. C'était le but de la Providence, le grand dessein à l'accomplissement duquel travaillèrent, sans le connaître , les écrivains du xviu® siècle , par la philosopliie et par le sophisme , par le faux et par le vrai , par l'histoire et par le roman. Il y a plus de toman que d'histoire dans le système de Mably , mais qu'importait à ses contemporains? Ce qu'ils demandaient, ce qu'il leur fallait, c'était l'excitation révolutionnaire, non la vérité scientifique; c'est ce qu'on doit se dire, en jugeant ce livre pour lui marquer exactement sa place. L'auteur n'avait aucune science des antiquités nationales; les études de toute sa vie avaient roulé sur l'antiquité classique et sur la diplomatie moderne. Il fit tardivement et rapidement la revue des monuments de notre histoire; mais l'idée systématique de son livre fut antérieure à toute recherche des documents originaux , et conçue d'après des ouvrages

« Observations sur l'Histoire de France^ t. VI, liv. vin, p. 813.

de seconde main. Il eut pourtant la prétention de donner ses idées pour la voix de Thistoire elle-même , et de présenter une longue série de textes qui rendissent témoignage pour lui.

Tel est Tobjet des Remarques et preuves placées à la fin de chaque volume, et où se mêle, à des citations textuelles, la défense polémique des principales assertions de Fauteur. Il y a ainsi, dans l^ouvrage, deux parties distinctes : Tune , l'exposition dogmatique , roide , guindée et sentencieuse ; Tautre , la discussion accompagnée de preuves, plus simple, plus claire, mais dépourvue de suite, d'ordre et de profondeur. Cette seconde portion du livre semble appliquée à la première comme des étais mis contre un bâtiment qui, de lui-même, ne resterait pas debout. Là se trouve le titre le plus sérieux de l'abbé de Mably à la réputation d'interprète de notre histoire, et toutefois ses Remarques et preuves ne sont guère qu'un assemblage de négations ou d'affirmations téméraires, de doutes capricieux , d'attaques presque toujours gratuites contre des opinions antérieures , et d'allégations peu intelligentes des documents originaux. L'abbé Dubos est, pour le nouveau publiciste du tiers-État, un adversaire perpétuel. C'est contre lui que se dirige le plus fort de sa polémique; il le réfutfe d'après Montesquieu, puis il s'attaque à Montesquieu lui-même contre lequel il argumente à tort et à travers, frappant tantôt sur quelque assertion vulnérable, tantôt sur des opinions beaucoup mieux fondées que les siennes*. Quant à Boulainvilliers, il ne le reprend qu'mie seule fois et sur un point unique, sa fameuse proposition : Tous les Franks furent gentilshom*

1 Observations sur l'hisloire de France, U II, passim; remarques et preuves, p. 254, 272.

n CHAPITRE III.

mes et tous les Gaulois roturiers* y et ^ en effet, ce seul point de dissidence levé, tout le fond du système de Boulainvilliers, pour ce qui regarde l'histoire des deux premières races, rentre dans le système de Mably.

Ce qu^l y a de plus aigre et de plus dédaigneux dans cette polémique s'adresse à la partie la plus vraie et la plus féconde du système du Dubos , la persistance du régime municipal romain ^. Mably nie la durée de ce régime avec une sufBsance incroyable. Il impute à des chimères de vanité la tradition qui attribuait à plusieurs villes un droit immémoriale de juridiction sur ellesmêmes, n voit un signe de peu de science historique dans Tarrêt du parlement de Paris, favorable à Tantique liberté municipale de Reims'. Il ne trouve rien de commun entre les sénats des cités gallo-romaines et Téchevinage des villes du xu« siècle , rien dans les actes publics ou privés des deux premières races qui dénote Texistence d'une magistrature et d'une justice urbaines. «Prétendre, « dît-il assez cavalièrement, que quelques villes ont pu « conserver leur liberté pendant les troubles qui donnè- « rent naissance au gouvernement féodal, et reconnoître «cependant un seigneur, c'est avancer la plus grande « des absurdités. Soutenir que quelques villes , en se ce révoltant, ont pu secouer le joug de leur seigneur avant « le règne de Louis le Gros, c'est faire des conjectures a qui n'ont aucune vraisemblance, et que tous les faits c( connus semblent démentir *. »

Du reste, Mably n'a pas toujours heurté aussi rude-

» Observalîons sur riîisioire de France , t. II , passitn ; remarques et preuves, p. 240.

' Ibid., t. III; remarques et prouves, p. 313 à 325,

ment la vérité historique; il se trouve même en plusieurs points d'accord avec elle. Il a vu juste sur Tancienne organisation dès tribus frankes , sur Tabsence chez elles d'un corps de noblesse privilégiée , et sur le sens si controversé des mots terre salique ^mois qui désignaient simplement Théritage en biens-fonds , le domaine paternel chez les Franks saliens , et non une terre concédée pour un service pid)lic, non pas pnême un lot de terres conquises*. Les nations germaines qui ne devinrent point conquérantes comme les Franks et restèrent établies au delà du Rhin , excluaient de même les tilles de tout partage de la succession immobilière. La loi des Thuringiens s'énonce là-dessus de manière à rendre parfaitement clairs les motifs d'une pareille exclusion; voici les termes de cette loi :

« Que l'héritage du mort passe au fils et non à la fille, a Si le défunt n'a pas laissé de fils, que l'argent et les a esclaves appartiennent à la fille , et la terre au plus « proche parent dans la ligne de descendance paternelle. « S'il n'y a pas de fille, la sœur du défunt aura l'argent « et les esclaves, et la terre passera au plus proche pac< rent du c6té paternel. Que si le défunt n'a laissé ni fils, (( ni fille, ni sœur, et que sa mère seulement lui survive, « la mère prendra ce qu'aurait dû avoir la fille ou la c( sœur, c'est-à-dire l'argent et les esclaves. S'il n'y a ni « fils , ni fille , ni sœur , ni mère Survivants , celui qui « sera le plus proche dans la ligne paternelle prendra poso session de tout l'héritage, tant de l'argent et des esclaa ves que de la terre. Quel que soit celui auquel la terre « sera dévolue, c'est à lui que doivent appartenir le vête-

« Observations sur l'Histoire de France^ t. Il; remarques et preuves, p. 244 860> note 7.

« ment de guerre, c'est-à-dire la cuirasse , la vengeance c( des proches , et la composition qui se paye pour l'ho- « micide * . »

Le succès de Uouvrage de Mably passa toute mesure; pour lui, il n'y eut pas de partage de Topinion comme pour les théories de Dubos et de Boulainvilliers, il trouva dans toutes les classes de la nation des admirateurs et des prosélytes. Adhérer au nouveau système, c'était faire preuve de philosophie, de patriotisme et de libéralité d'âme ^; il exerçait sur les esprits les plus graves et les plus capables de le juger une sorte de fascination. En 1787, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres accepta la mission de décerner le prix d'un concours ouvert pour l'éloge de l'auteur des Observations sur VHistoire de France, Cette académie , gardienne de la méthode et de la vérité historiques, couronna un discours où, entl-e autres choses du même genre, se trouvait le passage suivant : « Deux idées neuves et brillantes ont frappé tous c( les esprits. La prenaîère est le tableau d'une république c( des Francs qui , quoi qu'on en ait dit , n'est nullement (( imaginaire. On y voit la liberté sortir avec eux des « forêts de la Germanie, et venir arracher les Gaules à (( l'oppression et au joug des Romains. Clovis n'est que le « général et le premier magistrat du peuple libérateur,

1 Hereditatem defuncti filius, non fllia suscipiat. Si fllium non habuit qui defuncius e&t, ad filiam pccunia et mancipia, tetra vero ad i)roximum paternœ generationis consanguineiim pertineat... Ad quemcumque hèreditas terrœ pervenerit, ad illum vegtis bellica, id est lorica, et ultio proximi et solutio leudis, débet pertinere. (Lex Angliorura et Werinorum, hoc est Thuringoruto, apud Pauius Caneiani, Sarbarorum leges antiq,, t. III, éd. de 1783, p. 33 et 34.)

* « Ses principes ont été adoptés par tous ceux qui n'ont pas l'âme ser- « vile, les bons citoyens» tous les Français qui aiment encore la patrie. >» (Éloge historique de Mably, par l'abbé Brizard, tn tête des ObservatioM 8ur l'histoire de France, édit. de 1788, 1. 1, p. 46.)

« et c'est sur une constitution libre et républicaine, que « Mably place , pour ainsi dire , le berceau de la monar- « chie... La seconde est la législation de Charlemagne : « c'est à ce grand homme, qu'il regarde comme uyi phé- « nomène en politique , que Mably s'est arrêté avec le « plus de complaisance. Il nous montre , dans Charle- « magne , le philosophe , le patriote , le législateur ; il « nous fait voir ce monarque abjurant le pourvoir arbia traire, toujours funeste aux princes : Charles reconnoît « les droits imprescriptibles de l'homme , qui étoient « tombés dans l'oubh *. »

L'approbation expresse ou tacite que donnèrent à ces niaiseries emphatiques des hommes tels que MM. de Bréquigny, du Theil, Gaillard, Dacier, montre à quel point la véritable science était alors timide et indécise. Déjà bridée, pour ainsi dire, par la constitution despotique du gouvernement et par les habitudes d'esprit qui en résultaient, elle fut tiraillée dans un sens contraire par l'entraînement universel vers les idées démocratiques. Le courant de l'opinion la dominait et la forçait, quoi qu'elle en eût, de souscrire aux raisonnements à priori sur les questions fondamentales. La science, du reste, bornée de plus eu plus à des recherches partielles, se montrait singulièrement peu inventive en conclusions générales, elle ne parlait guère pour son propre compte, et se mettait au service de ceux qui cherchaient après coup, dans les faits, la preuve de leurs idées. En un mot, il y avait une sorte de divorce entre le travail de collection des documents originaux et la faculté d'en comprendre et d'en exprimer le sens intime.

« Éloge historique de Mably, par l'abbé Brizard, 1. 1, p. h\, Ai et 43.

Par exemple, dans les grands recueils des monuments historiques, où l'éditeur, en présence des textes, aurait dû ressentir avec inspiration le besoin de prêter un sens à la suite chronologique des récits ou actes originaux qui se déroulaient sous sa plume, cet éditeur, quelque intelligent qu'iPfût, s'abstenait presque de toute vue d'ensemble, de tout commentaire tant soit peu lai^e, sur les mœurs, les institutions, la physionomie des époques importantes. Dom Bouquet et la plupart de ses successeurs dans le travail de la collection des historiens de la France et des Gaules, poussèrent jusqu'à l'excès cette réserve, ou, pour mieux dire, cette faiblesse. Leurs préfaces, du premier tome au dixième inclusivement, n'offpent que deux dissertations ex professa j l'une sur les mœurs des Gaulois, l'autre sur l'origine des Franks et quelques usages du gouvernement mérovingien, toutes les deux incomplètes et sans portée, soit dans la solution, soit même dans la position des problèmes historiques. Ni la question de la conquête et de ses suites politiques, si vivement controversée alors, ni les lois des Franks et les autres do- 'cuments législatifs de la première race, ni la révolution qui mit fin à cette dernière dynastie, ni la législation de Charlemagne qui donnait lieu à tant d'hypothèses et d'imaginations fantastiques, ni la dissolution de l'empire frank, ni les causes et le caractère du démembrement féodal, ne sont l'objet d'aucun examen, d'aucune explication, soit critique, soit dogmatique. Le tome XI, publié en 1767, présente des considérations, assez nombreuses, il est vrai, mais partielles et détachées, sur la succession à la couronne, l'association au trône, le droit d'aînesse, le sacre, le domaine des rois, les cours plénières et d'autres institutions de la troisième race; puis^ Tabsence de touto

dissertation revient après ce volume, et se prolonge jiisqu^à ceux qui, postérieurs à la révolution française, appartiennent au XIX® siècle et à dom Brial, le dernier des bénédictins, devenu membre de Tlnstitnt.

On avait moins à demander, en fait de conclusions historiques, aux éditeurs du recueil des ordonnances des rois de la troisième race; leur cercle était plus borné, mais, dans ce cercle même, ils auraient pu faire davantage pour rinterprétation des monuments qu'ils rassemblaient» Laurière et Secousse, dont les noms se succèdent en tête de ce recueil conduit par eux jusqu'au neuvième volume, n'ont traité, dans leurs préfaces, que des points isolés ou secondaires de l'ancienne législation française. Les amortissements, les jrancs-flefSy le droit d'aubaine, le droit de bâtardise, les guerres privées, les gages de bataille, V arrière-ban^ les monnaies ^ surtout le domaine de la couronne du xn« au xv« siècle, sont les principaux thèmes de leurs dissertations qui offrent seulement, çà et là, quelques pages sur les États Généraux et particuliers du royaume. Les réformes législatives de saint Louis avec leurs conséquences politiques, la transfarmation du droit coutumier sous l'influence du droit l'omain, cette marche graduelle vers l'unité sociale qui se poursuit de règne en règn^, tantôt sur un point, tantôt sur l'autre ; rien de tout cela n'est signalé par les deux savants éditeurs auxquels, certes, la sagacité ne manquait pas. Des considérations de détail, qu'ils jettent comme au hasard, les occupent uniquement, et il faut aller jusqu'au tome XI pour trouver une question véritablement grande, celle des communes, traitée en 1769 par leur successeur, Bréquigny. Je m'arrête sur ce nom déjà célèbre et qui doit grandir de nos jours^ car c^est celui de l'homme aux travaux duquel se

98 CHAPITRE IIL

rattache une vaste entreprise, tentée par le siècle dernier, interrompue à son commencement, et que notre siècle veut reprendre, la collection générale des chartes, diplômes, titres et actes concernant Vhistoire de France,

Feudrix de Bréquigny, d'une famille noble de Normandie, s'^tmt montré, dès sa jeunesse, passionné pour la carrière de Térudition. Après avoir, durant vingt ans, partagé ses études entre Tantiquité classique et le moyen âge, il se livra tout entier à la recherche et à la publication des monuments de notre histoire. Plus de cent registres in-foUo, conservés à la Bibliothèque royale, sont remplis des pièces qu^l a retrouvées et transcrites à la Tour de Londres et dans les autres dépôts de TAngleterre. Cinq volumes de la collection des ordonnances, publiés de 1763 à 1790, sont de lu); et, quand le gouvernement de Louis XV entreprit de donner un recueil universel des actes publics de la France, c'est lui qui fut chargé de cet immense travail, conjointement avec son ami La Porte du Theil. Leur association produisit trois volumes in-folio, un des chartes et diplômes de Fépoque mérovingienne, et deux de lettres des papes*. Ils les présentèrent au roi Louis XVI, en 1791 , et, un an après, Touvrage était suspendu par ordre du gouvernement révolutionnaire, les exemplaires étaient jetés au rebut, et les matériaux enfouis dans les cartons de la Bibliothèque nationale. Bréquigny mourut en 1795; il a fallu quarante années pour que son héritage scientifique fût recueilli, pour que FAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres

* Diplomata, Chartœy Epigtolœ et alla documenta aires Frandcas spedantia, ex dhtrsis regni exterarumque regionum archivis uc bibliothecis, jussu Régis Christianissitni, multorum erudUorum curis, plurimum ad id conferente conyregatione S. Mauri, eruta. — Le premier volume eut pour éditeur Bréquigny, les deux autres furent publiés par La Porte du Theil.

reçût la mission de construire Tédifice dont il n'avait posé que les fondements*.

A ses mérites comme investigateur et éditeur infatigable^ Bréquigny joint celui d^avoir fiait en histoire critique les deux morceaux qui ont le moins vieilli parmi tous les traités de la même date. Ce sont le Mémoire sur les Communes, et le Mémoire sur les Bourgeoisies, servant de préface, Tun au tome XI et Tautre au tome XII du recueil des ordonnances. Pour la première fois, le problème des libertés municipales au moyen âge fut nettement posé et embrassé largement. La dissertation sur les communes, la plus importante des deux, établit des distinctions qui n'avaient pas encore été faites : celle de l'ancien municipe conservant des franchises immémoriales, et de la commune affranchie par l'insurrection et constituée par le serment; celle de la ville de commune civilement et politiquement libre, et de la ville de bourgeoisie privilégiée quant aux droits civils, sans aucune liberté politique. Ainsi les divers éléments du sujet, sont aperçus et démêlés avec une rare intelligence, mais cette fermeté de vue ne se soutient pas dans le cours de la discussion historique. L'auteur s'y préoccupe trop de l'idée de la commune légale; idée de jurisconsulte qui jette un jour douteux, sinon faux, sur les déductions de l'historien. Suivant la définition de Bréquigny, la ville de commune est celle qui, «outre ses Coutumes particuHères, outre « ses franchises, outre sa juridiction propre, jouissoit de a l'avantage d'avoir des citoyens unis en un Corps, par une

* Au mois de mars 1832, elle a été chargée par le gouvernement de publier la collection complète des chartes, diplômes et actes de tout genre, et de continuer la table chronologique des pièces déjà imprimées. — Voyez la préface de M. Pardessus, en tête du- quatrième volume de cette table chronologique.

« coniédération jurée, soutenue d'une concession expresse a et authentique du Souverain ^ . » S'il énonce que « Tacte « fondamental de la Commune étoit la confédération des « habitans unis ensemble par serment, pour se défendre « contre les vexations des Seigneurs, » il observe aussitôt que « cette confédération n* étoit proprement qu'une ré- « volte, tant qu'elle n' étoit pas autorisée ;îi et il ajoute : « Le seigneur immédiat et principal devoit contribuer nà V établissement de la Commune ^ et lui donner en « quelque sorte une première forme ; le Roi devoit l'au- « toriser par une concession spéciale. — La même auto^ « rite qui avoit établi les Communes pouvoit seule les mo- « difiery les supprimer ou les rétablir, — Les souverains c( qui accordoient les Communes y n'épuisoient pas leur « autorité à cet égard par une première coticession; ils c( deineuroient toujours les maîtres d'y faire les chana gcmens, qu'ils croy oient convenables. Leur qualité de c( Législateurs attachoit à leur personne le pouvoir ina- « liénable d'exercer leur autorité sur cette portion du c( droit public de leur royaume'^. »

Rien de plus exact que ces propositions considérées du point de vue judiciaire, selon la pratique des parlements et du conseil; mais, sous le rapport historique, elles sont étroites, incomplètes, bornées à une seule face de la question. En effet, le pouvoir législatif de la royauté, dans les temps où les villes s'affranchirent et se constituèrent en communes, était loin d^être universel comme il Ta été depuis. Au xii« siècle, son action était nulle sur les deux tiers du sol moderne de la France, et très- imparfaite sur le reste. Il suit de là qu'on fait un anachronisme et qu'on

1 Ordonnances des rois de France, t. XI, préface, p v et vi. * Ibid., p. xxiii, xxTii et xlti.

dénature le grand événement de la révolution communale, quand on le resserre dans les limites posées par la teneur des actes royaux. Bréquigny a mis en relief quelques traits de cet événement, mais il en a méconnu, selon moi, le sens et la portée. Il y eut, au xn« et au xiu« siècles (qu^on me passe l'expression ), une immense personnalité municipale que les siècles suivants mitigèrent et amortirent de plus en plus. C'est ce dont les aperçus de l'illustre érudit, quelque justes qu'ils soient d'ailleurs, ne donnent pas la moindre idée, car ils feraient croire que les conditions de Fexistence communale ont été les mêmes dans tous les temps. Il est vrai qu'il admet la révolte populaire comme principe de l'affranchissement attribué avant lui à la politique de Louis le Gros; mais c'est la révolte fortuite, isolée, provenant de griefs locaux et individuels, non l'insurrection suscitée par des causes sociales qui agissent invinciblement, dès que le temps est venu, et propagent d'un lieu à l'autre l'impulsion une fois donnée. Enfin, il n'a point reconnu le double mouvement de cette révolution, le mouvement de réforme qui, parti de l'Italie, gagnant les villes du midi de la Gaule, et travaillant sur le vieux fonds romain de leurs institutions municipales, les rendit plus libres, plus complètes, plus artistement développées, et le inouvement d'association pour la défense des intérêts civils qui, se produisant dans lès villes du nord, d'une façon plus rude, plus simple, et en quet que sorte élémentaire, y créa des constitutions énergiques, mais incomplètes, dont les éléments hétérogènes furent pris de tous côtés comme au hasard.

Bréquigny a, le premier, mis la main au débrouillement des origines du tiers-État; c'est une gloire que notre siècle, s'il est juste, doit attacher à son nom. Peut-être

i02 CHAPITRE lïl.

n'eut-il pas clairement la conscience de ce qu^il faisait; personne, du moins de ses contemporains, ne vit, dans ce travail sur les communes et sur les bourgeoisies, un trait de lumière jeté sur une face inconnue de notre histoire, un point de départ pour des recherches à la fois neuves et fécondes. Le public n'y fit aucune attention; emporté alors dans les voies du système de Mably, il n'attacha pas plus d'importance qu'auparavant à la question des communes, et l'opinion de routine, celle de leur affranchissement par Louis le Gros, continua de dominer; son règne n'a fini que de nos jours. Pour la renverser, H a fallu que le temps vînt où l'on pourrait appliquer aux révolutions du passé le commentaire vivant dé l'expérience contemporaine, où il serait possible de faire sentir, dans le récit du soulèvement d'une simple ville, quelque chose des émotions politiques, de l'enthousiasme et des douleurs de notre grande révolution nationale.

Il y a pour l'histoire du tiers-État qui est, à proprement parler, l'histoire de la société nouvelle, deux grandes questions autour desquelles gravitent, pour ainsi dire, toutes les autres, celle de la duriée du régime municipal romain après la conquête germanique, et celle de la fondation des communes. Bréquigny avait traité la seconde; une occasion s'offrit pour lui de toucher à là première : elle trouvait sa place naturelle dans les prolégoniènes du volume où il réunit tous les actes, soit inédits, soit déjà publiés, de l'époque mérovingienne ^ Mais, loin de la

* Ces prolégomènes, commentaire critique et historique très-développé, occupent 380 pages en tête du volume dont voici le titre : Diplomala, Chartoiy etc. Pars prima quœ diplomata^ chartas et alla id genus tnêlrumenta^ quolquot au oiighie regni Francici repetitia supersunt, vel hue ttsqu anecdola vel ad fidemmanuicripiorum codicum diligenier rccogniia, compleclilur : Tomus I.

résoudre à Taide de tant de documents rassemblés pour la première fois^ Bréquigny ne se Test pas même proposée. Dans ce volume, premier tome d^me collection qui devait être gigantesque^ son talent, comme éditeur de textes, se montre admirable. Sa discussion de Tauthenticité de chaque diplôme est un modèle de sagacité et de sens critique; mais, quand il disserte sur les mœurs et sur les institutions du teiilps, quand il yeut présenter Tesprit de ces actes dont la teneur a été si nettement établie par lui, ses vues sont courtes et embarrassées. Rien de ce qu'il y a de grand dans le spectacle du vi« et du vu® siècle ne lui apparaît, ni Tantagonisme des races, ni celui des mœurS) ni celui des lois, ni celui des langues; il n'est frappé ni de la vie barbare, ni de la vie romaine coexistant et se mêlant sur le même sol; il se préoccupe de questions secondaires et de points légaux tels que la majorité des rois, le rôle de la puissance royale dans Télection des évêques^ le pouvoir des évêques sur les monastères, les immunités du clergé. Cette légalité dont on croyait alors devoir suivre le fil, à travers douze siècles, jusqu'à l'établissement de la monarchie, pèse sur lui, comme il en avait porté le poids dans ses considérations sur les communes. Au lieu d'être saisi par ce qu'il aperçoit de plus étranger à son temps, il s'inquiète surtout de relever les choses qui sont à la fois du présent et du passé; et pourtant, au moment, même où il écrivait ses prolégomènes, tout ce qui avait racine dans le passé, ToBUvre des douze siècles, s'écroulait déjà sous la main de l'Assemblée constituante. Bréquigny avait entendu le bruit de cette révolution au milieu de ses chartes dont Te dépôt, formé par tant de soins, allait être clos ou dispersé; il y fait allusion, mais dans de singuliers termes

qui prouvent qu'il ne se rendait pas un compte bien juste des grands faits sociaux de notre histoire; le titre de roi des Français, donné à Louis XVI par la nouvelle constitution, lui semble un retour au style officiel de la pre-

mière race*

Le penchant à conclure et à systématiser, la hardiesse d'inductions que Bréquigny n'avait pas, lui plaisait, à ce qu'il paraît, dans autrui 5 il encouragea, de son approbation et de ses conseils, une^ nouvelle tentative faite pour découvrir la véritable loi fondamentale de la monarchie française, tentative qui eut cela de singulier, entre toutes les autres, qu'elle fut l'œuvre d'une femme. Il y avait, en 1771, dans un château éloigné def Paris, une jeune personne éprise d'un goût invincible pour les anciens monuments de notre histoire, et qui, selon le témoignage d'un contemporain, s'occupait avec délices des formules dD Marculfe, des capitulaires et des lois des peuples barbares^. Blâmée d'abord et combattue par sa famille, qui ne voyait dans cette passion qu'un travers bizarre, mademoiselle de Lézardière, à force de persévérance, triompha de l'opposition de ses parents, et obtint d'eux les moyens de suivre son penchant pour l'étude et les travaux historiques. Elle y consacra ses plus belles années, dans une profonde retraite, ignorée du public, mais soutenue par le suffrage de quelques hommes de science et d'esprit, et par l'ambition un peu téméraire, de combler une la-

* « Le litre de roi des Francs 011 des Français, dont l'antiquité vénéi< rable remonte à l'origine de notre monarchie, et que nos rois ont porté « durant tant de siècles, vient enfin de leur être rendu par la voix una- «c nime de la nation assemblée, et confirmé par la sanction du roi même.» (DiplomiUiy Chartœ, Epislolœ et alla documenta ad res Francicas speeianlia. Prolégomènes, p. 172 )

> Journal des Savants t avril 1791, article de M. Gaillard.

cune laisssée par Montesquieu dans le livre de VEsprit des lois. Telle fut Torigine de Touvrage ajQonyme imprimé^ en 1792, sous le titre de Théorie des Lois politiques de la monarchie françoise y et publié, après la révolution, sous celui de Théorie des Lois politiques de la France \ Dans cet ouvrage, dont le plan, à ce qu'on présume, fut suggéré par Bréquigny , tout semble subordonné à ridée de faire un livre où les textes originaux parlent pour Tauteur, et qui soit, en quelque sorte, la voix des monuments eux-mêmes : intention louable, mais sujette à de grands mécomptes, et qui donna lieu ici au mode le plus étrange de composition littéraire. Chaque volume est divisé en trois sections qui doivent être lues, non pas suc^ cessivement, mais collatéralement, et qui se répondent article par article. La première, appelée discours, expose, sous une forme dogmatique, Tesprit de chaque époque et les lois que l'auteur y a découvertes ou cru découvrir; la seconde, appelée sommaire des preuves, rapporte ces lois réelles ou prétendues à leurs sources, c'est-à-dii^e aux documents législatifs et historiques; la troisième contient, SOUS le nom de preuves, des fragments de textes latins accompagnés d'une version française. L'auteur et ses savants amis croyaient à la vertu d'un pareil cadre pour exclure toute hypothèse et n'admettre rien que de vrai; mais c'était de leur part une illusion. Le pur témoignage des monuments historiques ne peut sortir que de ces monuments pris dans leur ensemble et dans leur intégrité; dès qu'il y a choix et coupure, c'est l'homme qui parle,

* «« M Tie Montesquieu, après avoir donné le titre de théorie à 8on « ouvrage sur nos anciennes lois civiles, a exprimé le regret de ne pou- M voir y joindre la théorie de nos lois politiques. Voilà l'autorité qui m'a tt donné à la fois la première idée du titre et de l'ouvrage. » ( Théorie de» loi» politiques, etc., 8 vol. in-8o, 4792. Le privilège est de 4789,

et des textes compilés disent, avant tout, ce que le cotnpilateur a voulu dire; La vanité de ce grand appareil de sincérité historique se montre à nu dès l'épigraphe du livre, composée de mots pris çà et là dans le prologue de la loi salique : La nation des Francs y illustre,,, forte sous les armes,,,, profonde eni conseil.,, car cette nation est celle qui, brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains,,, Dans ce peu de lignes, élaguées avec intention, il y a tout un système en germe, ou en puissance, comme disent les métaphysiciens*.

Le fond de ce système n'est pas difficile à pénétrer ; il consiste à voir chez la nation des Franks, avec l'énergie guerrière, l'instinct politique et une prudence capables de lui donner, en Gaule, l'empire moral en même temps que la domination matéKelle; à faire de la lutte acharnée entre les Franks et les Romains une guerre de principe, où la liberté germanique et le despotisme impérial sont aux prises, et où la liberté triomphe. C'est là, en effet, le point de départ, la base première de la Théorie des Lois politiques de la monarchie française^ . Dans le système de mademoiselle de Lézardière, la conquête devient, sinon en intention, du moins par le fait, une délivrance

• Les suppressions portent sur ce qui présente un caractère d'étrangeté sauvage, et rappelle l'idée de la barbarie. Voici le passage entier : Gens Francorum inclyta, auetore Deo conditaf fortis in armis, firma paeis fœdere, profunda in consilio, corpore nobilis et incolumis^ candore et forma egregia, andax, veloxet aspera,,. Hœc est enim gens, quoB fortis dum esset etrobore valida, Romanorum jugum durlssimum de suis^tTviclbus excussit. ( Prologus ad Pactum legis salicœ, apud script, rer, gallic. etfrancic, t. IV, p. 422, 423.)

* « L'état des Gaulois, sous le gouvernement impérial, fut la servitude « poîllîquela plus avilissante et la plus cruelle. Les Germains indépen- « dants et vainqueurs ne connurent ce gouvernement que pour le détes- « ter et le détruire. Leur législation primitive fut le triomphe des « pHncipes et des coutumes germaniques sur les principes opposés de la « législation romaine... les Francs, en établissant leur puissance dans

pour les Gaulois; et cette nouvelle théorie, construite à grands frais d'érudition, de raisonnements et de preuves, nous ramène, par une voie toute savante et toute philosophique, à Thypothèse puérile du vieux François Hotman. A un systèïne de ce genre, il faut nécessairement^ pour support, TadmissiQU des Gallo-Romains au partage de tpus les droits de la nation franke. Mably faisait dériver cette admission de la prétendue faculté accordée aux Gaulois de renoncer à la loi romaine pour vivçe sous la loi salique, et de s'incorporer ainsi à la société des vainqueurs. L^autèur de la Théorie des Lois politiques, ne trouvant aucune preuve suffisante de cette liberté de naturalisation, Tabandonne; mais par une conjecture plus étrange encore, elle avance que les Gaulois, restés, comme vaincus, inférieurs et dégradés, quant aux droits civils, devinrent les égaux des Franks en droits politiques, et cela par un traii de haute prévoyance de ces habiles et sages conquérants * . Cette thèse, purement logique, a, sur celle de Mably, l'avantage d'être plus tranchante et de n'admettre aucune exception. Selon mademoiselle de Lézardière, tous les Gallo-Romains de condition . libre siègent dans les assemblées législatives; ils sont membres

« les Gaules, substituèrent un gouvernement qui leur fut exolusivement «c propre, au gouvernement que les Gaulois avoicnt connu sous le joug « des empereurs romains. » (Théorie des Lois politiques, etc., t. VIII, conclusion, p. 82,^ et preuves, p. 208. )

1 « Les Francs associèrent toutes les nations soumises à leur empire « au gouverncmeQjk qu'ils avoieiit adopté, et ne laissèrent subsister « aucune dififérence entre le sort politique des vaincus et dea vainqueurs..! « L'intérêt le plus cbfer des Francs avoit déterminé cette communication « du droit politique national aux nations assi^yetties et même aux mal» « beureux Gaulois. Si les Francs n'avoient pas associé les divers citoyens « dp l'État aux avantages qu'ils avoient stipulés pour eux-mêmes en éla- « Dlissant la royauté, on côt vu les rois se servir des nations soumises « pour asservir les conquérans même, et la monarchie eût péri sous « le despotisme. » ' Théorie des Lois politiques^ t.VIH, conclusion, p. «2 et 8;J.)

408 CHAPITRE IIÏ.

du souverain, au champ de mars comme au champ de mai, sous Clovis comme sous Charlemagne; Charlemagne n'est plus le restaurateur des droits du peuple, car le peuple, depuis la conquête, n'a jamais cessé de jouir de ses droits dans toute leur plénitude; le peuple, c'est l'armée, c'est l'ensemble de tous les hommes libres vivant sous la monarchie franke, sans distinction de race, de langue et de loi ^

Jamais les Franks, qui avaient joué de si singuliers rôles dans nos histoires systématiques, n'en avaient reçu un plus bizarre. D'une main, ils frappent sur les Gaulois, ils les dépouillent de leurs biens, ils les oppriment civilement^; de l'autre, ils les affranchissent et les élèvenj jusqu'à eux-mêmes, au plus haut degré de la liberté politique, au partage dis la souveraineté. Ils les font entrer dans une constitution à la fois libre et monarchique; c'est le plus bel alignement d'institutions qu'on puisse voir.

« « L'assemblée des calendes de mai fut la même que l'assemblée des « calendes de mars; Tépoque seule changea. — L'assemblée générale qui « étoit appelée champ de mai, synode ou placite, étoit envisagée comme « rassemblée des Francs ou de tous les Francs. — L'assemblée des Francs «€ qui étoit appelée champ de mai, synode ou placite, étoit, encore con- « nue comme assemblée générale du peuple, ce qui signifie qu'elle réu- « nissoit les diverses nations qui composoient le peuple franc. -^ Les « citoyens des diverses nations qui formoient le peuple de la monarchie « avolent séance et voix délibérative aussi bien qtie les Francs aux pla- « cites généraux. » {lliéovtt des Lois politiques, t. III, -discours, p. 8 à 38 passim.) — « La réunion des citoyens formoit l'armée générale, et cette ar- «( méepartageoit le pouvoir politique dans les placites généraux. »(lbid., t III, preuves,4). S7 et suiv.)

3 « Les droits de guerre et de conquête furent exercés par les Francs « dans toute leur barbarie, et ils s'approprièrent tous les domaines dont « ils purent se saisir pendant leurs conquêtes dans les provinces gau- «c loiscs. » ( Ibid., t. Il, discours, page 33. ) — « On en appelle à l'esprit et « à la lettre du premier code s^Iique, on y trouve partout le Romain M traité avec infériorité à l'égard du Franc ou du Barbare. » C Ibid., U 11 , f ommaire de0 inreutes, p. 28.)

c'est quelque chose d'artistement conçu, de savamment balancé, de parfaitement homogène ^ Quand les textes manquent à Tauteur, ou refusent de lui fournir les preuves de cette constitution imaginaire, de prétendues coutumes germaniques, trouvées ou devinées par une induction plus ou moins arbitraire, sont les sources où elle va puiser. C'est par des règles émanées de ces coutumes qu'elle supplée au silence des documents originaux ou qu'elle les interprète à sa guise ^. Les règles primitives, comnie elle les appelle, sont le fondement de son livre; elle les voit toujours subsistantes, toujours immuables sous les deux races frankes dont le gouvernement lui apparaît comme identique.

De Clovis à Charles le Chauve, elle n'aperçoit aucun changement social qui soit digne d'être noté; il n'y a pas, selon elle, de révolution dans cet intervalle de trois siècles; on y trouve seulement les oscillations inévitables d'une constitution mixte , où la souveraineté , le droit de paix et de guerre^ la puissance législative et judiciaire, se partagent entre le prince et le peuple. Pour former cette constitution, les principes de la liberté germanique,

« « On remarque dans ces lois une attention égale à prévenir les entre- « prises des rois centre la liberté du peuple, et les entreprises du peuple « contre les prérogatives de la royauté, et cette balance est véritable- « ment le caractère distinctif du gouvernement monarchique. » ( Théorie des Lois politiques, etc., t. III, discours, p. 37.) — « On trouve dans la con- « stitution primitive, l'alliance de la liberté politique et d'une dépen- « dance réglée. On retrouve l'esprit et la lettre des règles et des coutumes t< germaniques dans les plus grands traits et dans les moindres détails « des lois et du gouvernement. (Ibid., t. VIII, conclusion, p.> 83.)

2 « Les diverses nations qui composèrent avec les Francs le peuple de « la monarchie, passèrent sous le même gouvernement que les Francs. « Ce sera donc dans les règles politiques admises par les Francs, à « l'époque où commença la conquête, que l'on reconnoîtra les lois fona damentales d'où dérivèrent les droits respectifs des rois et des divers « sujets dans la monarchie francque. » (Ibid., t III, discours, p. 4.)

440 CHAPITRE lïL -

énoncés d'après Tacite , s'en vont refluant jusqu'au delà du règne de Charlemagne , et Tadministration de Charlemagne reflue jusqu'au règne de Clovis : vue chimérique à l'égal des chimères de Mably, et encore plus contraire à l'histoire; car, du v« au x« siècle, Mably du moins voit des révolutions; il les définit mal, il se trompé sur leurs causes, mais cette fabuleuse immobilité d'un droit public imaginaire ne se trouve pas parmi les vices de son système ^ Quoiqu'il ait en histoire le jugement faux, il observe les règles de la méthode historique, il déduit chronologiquement; l'entier oubli de ces règles élémentaires ne pouvait naître que d'une étude exclusive des documents législatifs séparés de l'histoire elle-même, que d'un travail tout spéculatif, où la chronologie ne jouerait aucun rôle. Et cependant, on doit le reconnaître, ce travail, chez mademoiselle de Lézardière, est complet, ingénieux , souvent plein de sagacité. Elle paraît douée d'une remarquable puissance d'analyse; elle cherche et pose toutes les questions importantes, et ne les abandonne qu'après avoir épuisé, en grande partie, les textes qui s'y rapportent.il ne lui arrive guère de se tromper grossièrement sur le sens et la portée des documents qu'elle met en œuvre, elle ne leur fait pas violence non plus d'une manière apparente; elle les détourne peu à peu de leur

< C'est à la fin du règne de Charles le Chauve que s'arrêtent les deux premières parties de Touvrage, les seules qui aient été publiées. Dans sa préface, l'auteur annonçait como^e achevée et prêle pour rmprestm la troisième partie, qi^i devait exposer les modifications et la irûdition du droit public de la numarchief depuis la division de l*auoiett empire franc jusqu'au règne de Philippe le Bel. M serait curieux, de voir comment, avec son idée d'une constitution primitive exclusivement germanique, mademoiselle de Lézardière envisageait, à l'époque du xiie siècle, la renaissance du droit romain, la renaissance des villes municipales sous le nom de communes, et l'établissement de la puissance royale sur une nouvelle base, d'après des maxio^es toutes romaines.

signification réelle avec beaucoup de subtilité. En un mot, il n'y a pas ici comme dans les systèmes précédents, un triage arbitraire des éléments primitifs de notre histoire t il sont tous reconnus, tous admis, et c'est par une suite de flexions graduelles et presque insensibles, qu'ils se dénaturent pour entrer et s'ordonner, au gré de l'auteur, dans le cadre de ses idées systématiques.

Soit modestie , soit crainte de heurter l'opinion dominante , mademoiselle de Lézardière s'abstient de toute remarque sUr l'ensemble du système de Mably. Sa polémique, dont elle est, du reste, assez sobre, est presque uniquement dirigée contre l'historiographe de France Moreau, écrivain personnellement nul, mais disciple de Dubos et exagérateur de son système. Il semble que l'entraînement du siècle vers la liberté politique conduisît à extirper une à une toutes les racines de ce système qui, à l'établissement de la monarchie, ne savait montrer que deux choses, la royauté absolue et la liberté municipale. On Avait contre la première une aversion de plus en plus décidée 3 la seconde paraissait mesquine et indigne du moindre regard, auprès de la souveraineté nationale que le tiers-État ambitionnait pour l'avenir, et dont il prétendait avoir au moins une part dans le passé. Son exigence, toute-puissante alors, devenait une loi pour l'histoire, et l'histoire y obéissait; elle rejetait, pour la France, toute tradition rattachant, d'une manière quelconque, les origines de la société moderne à la société des derniers temps de l'empire romain. Marchant comme Mably dans cette vole, mais d'une allure plus ferme et plus scientifique, l'auteur de la Théorie des Lois politiques de la monarchie françoise nie, avec de longs développements, que rien de romain ait subsisté en Gaule sous la domination des con-

quérants gertnains , ni la procédure criminelle , ni les magistratures, ni Timpôt, ni le gouvernement municipal. Les justices urbaines et les justices de canton sont pour elle une seule et même chose; elle attribue aux comtes de répoque mérovingienne toute l'administration des villes, et fait ainsi abstraction de tout vestige de Torganisation gallo-romaine des municipes et des châteaux. Elle ne veut, pour la Gaule Franke, qui, selon elle^ est la France primitive, aucune institution dérivant de Tempire romaine L'idée même de cet empire lui est tellement odieuse, qu'elle la poursuit jusque dans la personne de Charlemagne, à qui elle ne reconnaît d'autre titre que celui de roi des Franks, et, chose encore plus singulière, elle lui prête à cet égard ses propres sentiments, une forte répugnance pour le titre d'empereur et l'autorité impériale ^,

J'aurais voulu être moins sévère en jugeant ce livre; car sa destinée eut quelque chose de toiste* Fruit de vingtcinq années de travail, il fut, durant ce temps, l'objet d'une attente flatteuse de la part d'hommes éminents dans la science et dans la société; M. de Malesherbes en suivait les progrès avec une sollicitude mêlée d'admiration; tout

> «Des noms baiixires, des noms germains viennent remplacer dans la « Gaule même les noms de curies et de curialcs dès que la Gaule passe « sous le gouvernement franc, pour anéantir jusqu'aux traces du despo- « tisme impérial, et pour lier en toutes choses, les principes monar- « chiques et les idées de liberté. » [Théorie des Lois politiques^ etc., t. Vil, sommaire des preuves, p. i78.)

* » Comme Gharlemagne n'étoit empereur que des Romains, comme V les deux gouvernements de ritalie et de la France, étalais sur des « principes différents, nepouvoient s'identiûer... 'Gharlemagne apprécia « ces deux titres; il dédaigna celui d'empereur, et eut peine à l'accepter. « Il affecta de se prévaloir du titre de roi des Francs. Dans la charte de « division de son empire, il n'attribua le titre d'empereur à aucun de « ses ilis, et chercha à éteindre, dans sa maison, ce titre étranger. » (Ibid., t. VIU, discours, p. 55 et 56.)

semblait promettre à Tauteur un grand succès et de la gloire; mais la publication fut trop tardive, et les événements n'attendirent pas. La Théorie des Lois politiques de la monarchie françoise s'imprimait en 1791 , et elle était sur le point de parîdtre, lorsque la monarchie fut détruite. Séquestré, par prudence, durant la terreur et les troubles de la révolution, l'ouvrage promis depuis tant d'années ne vit le jour qu'en 1801 , au milieu d'un monde nouveau, bien loin de l'époque et des hommes pour lesquels il avait été composé. S'il eût paru dans son temps, peut? être aurait-il partagé l'opinion et fait secte à côté du système de Mably, peut-être, comme plus complet, plus profond, et en appai^ence plus près des sources historiques, aurait-il gagné le suffrage des esprits les plus sérieux. Au fond, malgré les différences qui séparent ces deux théories , leur élément intime est le même ; c'est le \ divorce avec la tradition romaine; il était dans le livre de Mably, il est dans le livre de mademoiselle de Lézardière,plus fortement marqué, surtout motivéplus savamment. Telle était l'ornière où le courant de l'opinion publique avait fait entrer de force l'histoire de France , ornière qui se creusait de plus en plus. On s'attachait à un fantôme de constitution germanique; on répudiait tout contact avec les véritables racines de notre civilisation moderne; et cela, au moment même où l'inspiration d'une grande assemblée investie par le vœu national d'une mission pareille à celle dès anciens législateurs, allait reproduire dans le droit civil de la France , dans son systènie de divisions territoriales, dans son administration tout entière, la puissante unité du gouvernement romain.

L'heure marquée arriva pour cette révolution , terme actuel, sinon définitif, du grand mouvement de renais-

4f4 CHAPlTaE ni.

sance sociale qui commence au xii« siècle. Après cent soixante -quinze ans d'interruption, les États Généraux furent convoqués pour le S mai 1789. L^opinion de la majorité nationale demandait, pour le tiers-État, une représentation double , et cette question , traitée en sens divers, du point de vue de Thistoire et de celui du droit, donna lieu à de grandes controverses. Elle fui tranchée par un homme dont les idées fortes et neuves eurent plus d'une fois le privilège de fixer les esprits et de dè^ venir la loi de tous parmi les incertitudes sans nombre d'un renouvellement complet de la société. Qii^est-ce que le tiers-État? Tout, Qu^a-t-il été jusqu'à présent dans rvrdre politique? Rien, Que demande-t-il? A être quelque <:hose:,iA% furent les termes énergiquement concis dans lesquels Tabbé Sieyès formula ce premier problème de la révolution française. Son célèbre pamphlet, théorique avant tout suivant les habitudes d'esprit de Fauteur, fut le développement de cette proposition hardie vie tiers- État est une nation par lui -même y et une nation complète^. Les faits actuels, les rapports nouveaux qu'il s'agissait de reconnaître et de sanctionner par les lois constitutives, furent la base des démonstrations du publiciste logicien; il n'y eut que peu de mots pour l'histoire, mais ces mots furent décisift; les voièi :

et Que si les aristocrates entreprennent, au prix même a de cette liberté dont ils se montreroient indignés, de « retenir le Peuple dans l'oppressioft, il osera demander « à quel titre. Si l'on répond à titre de conquête : il faut « en convenir, ce sera vouloir remonter un peu haut, a Mais le Tiers ne doit pas craindre de remonter dans les

* Qu'esi-ce qu le tiers-Êiat ? p. 40 et U , 3e édit., 1789,

a temps passés. Il se reportera à l'année qui a précédé la a conquête; et puisqull est aujourd'hui assez fort pour <t ne pas ^ laisser conquérir^ sa résistance sans doute u sera plus efficace. Pourquoi ne renverroit-il pas dans « les forêts de la Franconie toutes ces familles qui con- « servent la folle prétention d'être issues de la race des c< Gonquérans^ et d'avoir succédé à des droits de conquête? c< La Nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, « d'être réduite à ne se plus croire composée que des « descendans des Gaulois et des Romains. En vérité, si « l'on tient à vouloir distinguer naissance et naissance, ne « pourroit-on pas révéler à nos pauvres Concitoyens que « celle qu'on tire des Gaulois et des Romains vaut au « moins autant que celle qui viendroit des Sicambres, c( des Welches et autres Sauvages sortis des bois et des c( marais de l'ancienne Germanie? Oui, dira-t-on; mais c( là conquête a dérangé tous les rapports, et la Noblesse (( a passé du côté des Conquérans. Eh bien ! il faut la « faire repasser de l'autre côté ; le Tiers redeviendra « Noble en devenant Conquérant à son tour*. »

Les Welches sont ici de trop, et le sens donné à ce nom accuse l'inexpérience de Sieyès en philologie historique *j mais la dédaigneuse fierté de ses paroles peut siervir à mesurer l'immensité du changement qui avait eu lieu, depuis soixante ans, dans la condition et dans l'esprit du tiers-État. Soixante ans auparavant, le système de Boulainvilliers soulevait d'indignation les classes roturières; il effrayait comme une menace contre laquelle on n'éteit pas bien sûr de prévaloir, et qu'on repoussait, en

» Qu'est-ce que le tiers-État? p. 16, 47 et 18.

* C'est le nom des Gaulois et des Romains eux-mêmes-, dans lldiome des nations germaines.

s'abritant d'un contre-système qui niait la conquête*. La théorie qui, en 1730, causait tant de rumeur, est acceptée avec un sang-froid ironique par Técrivain de 1789, et, de cette acceptation, il fait sortir un défi de guerre et des menaces bien autrement significatives que toutes celles qu'on eût jamais faites, au nom de la descendance franke, à la postérité présumée des vaincus du vi" siècle.

En dépit des précédents historiques, la doiible représentation du tiers fut décrétée et les États Généraux s'assemblèrent; ils forent comme un ponl jeté pour le passage du vieil ordre de choses à un ordre nouveau; ce passage se fit , et aussitôt le pont s'écroula. Â la place des trois États de la monarchie française^ il y eut une assemblée nationale où dominait l'élite du troisième ordre préparé à la vie politique par le travail intellectuel de tout un siècle. €es représentants- d'un grand peuple qui, selon l'expression vive et nette d'un historien, n'était pas à sa place et voulait s'y mettre^, n'eurent besoin que de trois mois pour bouleverser de fond en comble l'ancienne société et aplanir le terrain où devait seibnder le régime nouveau. Après la fameuse nuit du 4 août 1789, qui vit tomber tous les privilèges, l'Assemblée nationale, changeant de rôle, cessa.de détruire et devint constituante. Alors commença pour elle, avec d'admirables succès, le travail de la création politique, par la puissance de la raison, de la parole et de la liberté. Ce travail, dans ses diverses branches, fut une synthèse où tout partait de la raison pure, du droit absolu et de la justice étemelle; car, selon la conviction du siècle, les droits naturels et imprescriptibles de l'homme étaient le principe et la fin ^

* Voyez plus haut, ch. ii, p. 64 et suiv.

' M. MigDt'ty Histoire de la Révolution française.

le point de départ et le but de toute société légitime. L'Assemblée constituante ne manqua pas à cette foi qui faisait sa force et d'où lui venait l'inspiration créatrice; elle demanda tout à la raison, rien à l'histoire, et toutefois, dans son œuvre, purement philosophique en apparence, il y eut quelque chose d'historique. En établissant l'unité du droit, l'égalité devant la loi, la hiérarchie régulière des fonctions publiques, l'uniformité de l'administration, la délégation sociale du gouvernement, elle ne fit que restaurer sur notre sol, en l'accommodant aux conditions de la vie moderne, le vieux type d'ordre civil légué par l'empire romain* ; et ce fut la partie la plus solide de ses travaux, celle qui, reprise et complétée, dix ans plus tard, par la législation du consulat, est demeurée inébranlable au milieu des secousses et des changements politiques. Toutes les tentatives faites, durant l'intervalle, pour se rattacher an monde des républiques anciennes, à ce monde idéal de Mably et de Jean-Jacques Rousseau, ont avorté et disparu, ne laissant après elles que des souvenirs tristes et une répugnance nationale qui va jusqu'à l'aversion. Depuis 4791, les constitutions ont passé vite et changé souvent ; elles changeront sans doute encore ; elles sont le vêtement de la société; mais, sous cet extérieur qui varie, quelque chose d'immuable se perpétuera, l'unité sociale, l'indivisibilité du territoire, l'égalité civile et la centralisation administrative.

1 L'autorité des empereurs, tout absolue qu'elle était, dérivait d'un principe essentiellement populaire. « Si la volonté du prince a force de « loi, c'est, disent les jurisconsultes romains, que le peuple lui a trans- « mis et a placé en lui son empire et toute sa puissance : Quod prtncipl » placuit legis babei vigorem, uipote quum... populus ei et in cum omne « suum imperîum et potestatem conférât. » {Digest,^ lex i, tit. iv, lib. i; Institut,, lib. i, tit. ii, g vi.) cf. .Digest.^ leg. xixii, tit. m, lib. i, g i praefat., § vu.

118 CHAPITRE IIÎ.

Les noms des grands orateurs de TAssemblée constituante sont aujourd'hui célèbres et leur biographie est populaire; mais il y eut au-dessous d^eux^ dans cette assemblée, une foule d'hommes d^une merveilleuse activité d'esprit, dont les motions devinrent des lois, et qui, pour récompense, n'ont guère obtenu qu'une renommée collective. Au premier rang de ces génies pratiques, il faut placer Thouret, député du tiers-État de Rouen, membre du comité de constitution, élu quatre fois présideift de l'Assemblée nationale, et, après 1791, nommé président du tribunal de cassation qu'il avait proposé d'établir. Cet homme, à qtii revient ulie grande part dans les travaux lés plus glorieux de l'Assemblée constituante, éprouva, quand il eut fini sa tâche de législateur, le besoin de renouer la chaîne des souvenirs que la révolution semblait rbmpre, et dé rattacher le nouvel œuvre social aux origines môme de notre histoire. Pour satisfaire ce besoin d'un esprit éminemment logique, Thouret ne s'adressa ni aux textes originaux, ni aux œuvres des bénédictins ; il étrait trop pressé de conclure,- et ce fut dans les systèmes faits avant lui qu'il chercha les données et les matériaux du sien. Par un éclectisme tout nouveau, il adopta à la fois deux de ces systèmes et il les réunît ensemble, dans le même livre, sans s'inquiéter de les concilier. Son Abrégé des révolutions de Vancien gouvernement fran-çois se compose d'un précis pur et simple de l'ouvrage de Dubos et d'un précis raisonné de l'ouvrage de Mably*.

Ce fut pour Dubos, en plein discrédit depuis quai'ante ans, un commencement de réhabilitation, et, dans cette confiance rendue à un écrivain dédaigné, il est permis de

* Ahrégè des révolutions de Vancien gouvernement françois, ouvrage élémentaire extrait de l'abbé Dubos et de l'abbé Mably.

voir autre chose qu'un caprice littéraire. On peut croire que Thouret, législateur de 1791 , fut amené, par la vue ynême du renouvellement social auquel il avait coopéré, à un retour d'intérêt pour les derniers temps de Tancienne société civile, et d'estime pour le mécanisme uniforme et grandiose de l'administration gallo-romaine ^ Réfrénant pour son compte le système tout romain que Topinion avait délaissé, il le remit de pair avec la théorie en faveur, le système tout germain de Mably, et c'est dans ce premier symptôme d'une nouvelle tendance historique que consiste Toriginalité de son Uvre qui, du reste, est d'une monstrueuse incohérence. Après avoir décrit l'administration de la Gaule au v« siècle et exposé, selon les idées de Dubos, que le gouvernement et tout le système administratif restèrent sous la première race des rois franks et en partie sous la seconde, ce qu'ils étaient sous l'empire romain, Thouret, d'après Mably, fait venir de Gernianie la démocratie pure, qui s^altère, soys les premiers Mérovingiens, par la coalition des rois, des évoques et des leudes contre le peuple, se transforme en despotisme sous les maires du palais, puis renaît en partie sous Gharlemagne, pour disparaître s^ns retour sous ses successeurs. Quant au fond du système, entre l'auteur des Observations sur l'Histoire de Frqnce et son abréviateur, il n'y a pas une seule variante 3 mais, dans ses conclusions politiques, Thouret dépasse de beaucoup Técrivain qu'il abrège, et, pour cela, il n'a pas besoin d'une grande hardiesse, il lui suffit de s'accommoder à l'esprit de son temps et aux événements accomplis. A l'époque où il s'avisa de devenir historien, il avait vu i79â et l'abolition de la royauté; il

• Voy. ci-après, p. 428, l'opinion de François de Neufchâteau.

i20 CHAPITRE IIL

acceptait^ comme légitime, cette phase extrême de la révolution ; elle lui semblait motivée et amenée de loin par toute la série des faits antérieurs, et, pour lui, notre histoire, du vi« siècle à la fin du xvni«, n'était, en dernière analyse, que le passage de la république des Franks à la république française. C'est pour l'instruction d'un fils alors très-jeune qu'il composa son livre, qui fut publié avec un grand succès en 1800, et dont la vogue, aflaiblie sous l'empire, parut se ranimer dans les premières années de la restauration*. En voici quelques fragments :

« Aujourd'hui que la révolution la plus pure dans ses « principes et la plus complète dans ses effets a fait jusce tice de toutes les usurpations et de toutes les tyrannies, « un jour nouveau luit sur notre histoire. H faut donc, « mon enfant, l'approfondir mieux et t'attacher à y voir, (i sans déguisement : !<> l'injustice des origines de tant « d'autorités et de privilèges aristocratiques que la révo- « lution a anéantis; â*» l'excès des maux qu'ils avoient « accumulés sur la nation. C'est par là que tu pourras « juger sâinem^t de la nécessité de la révolution, de son « importance pour la prospérité nationale, et par consé- 6 quent de l'obligation où nous sommes tous de concôu- « rir de tous nos efibrts à sa réussite^.

« La révolution a aboli la royauté. Nous avons vu que a la royauté avoit envahi la souveraineté nationale; cette « usurpation fut faite par les premiers successeurs de « Clovis, qui changèrent leur qualité de premiers fonca tionnaires de la république en celle de monarques sou-

* n y eut une édiUon stéréotype de cet ouvrage, qui se réimprime encore de nos jours.

> Abrégé des révolutions de l'ancien gouvernement françois, p. 59, Oe édition an IX.

Xi verains. Mais le pouvoir monarchique, n'ayant jainais « été délégué aux Mérovingiens par le peuple, fut une « véritable tyrannie; car la tyrannie est proprement Tù- (( surpation de la souveraineté nationale. Le peuple a eu « le droit incontestable d'abolir cette royauté, dont Tori* « gine ne peut être justifiée*.

c( Tu as vu, mon enfant, ce que firent les rois des deux

« premières races Ils furent les premiers instruments

« de l'oppression du peuple. Hugues Capet et sa race « eurent aussi les mêmes torts envers la nation, tant parce « qu'ils perpétuèrent, à leur profit, l'usurpation de la « souveraineté nationale , que. parce qu'ils ne s'occupè- « rent jamais sincèrement du soulagement du peuple... <( Louis XVI n'avoit pas d'autre droit au trône que celui « dont il avôit hérité de Hugues Capet, et celui-ci n'avoit a aucun droit. Si Charles, duc de Lorraine, avoit été le a plus fort, il auroit fait condanmer Hugues Capet comme « un sujet rebelle et factieux; si le peuple françois avoit « été en état de défendre ses droits, il auroit puni Hugues « Capet comme un tyran. Le temps qui s'est écoulé juste qu'à Louis XVI n'avoit pas pu changer en droit légi- « time l'usurpation qui avoit mis le sceptre dans la c( fani(lle des Capets^...

« Le moment marqué pour le réveil de la raison et du « courage du peuple françois n'est arrivé que de nos jours. « La nation venge, par une révolution à jamais mémoc( rable, les maux qu'elle a soufferts pendant douze siècles « et les crimes commis contre elle pendant une si longue « oppression. Elle donne un grand exemple à l'univers'. »

* AlfHgé des révolutms de l'ancien gouvernement franfois^ p. 79.

> Ibid., p. 142 et 413.

> Ibid., p. 299.

11 semble qua riea ne puisse nccroitre Tétrangé eiFet de ces pages empreintes^ à 14 fois^ de la douceur du sentiment paterne} et de Tâpreté d'une conviction absolue qui tran^orte sa logique dans Thistoire; et pourtant^ les circonstances où elles furent écrites ajoutent à leur bizarrerie quelque chose de sombre. L^auteur alors était proscrit, emprisonné au Luxembourg, d'où il ne sortit que pour aller à Téchaf^iud, avec Despréménil et Chapelier, ses collègues à l'Assemblée constituante, et Malesherbes, le défenseur de Louis XVI * . Il avait vu la puissance révolutionnaire, s'égarant et se dépravant par la longueur de la lutte, tomber, de classe en classe, jusqu'à la plus nombreuse, la moins éclairée et la plus violente dans ^es passions politiques; il avjait vu tfois générations d'hommes de parti régner et périr Tune après l'autre; lui-méfme était arrêté comme ennemi de la cause du peuple, et sa foi dans l'ûeuvre de 1789 et dans l'avenir de la liberté n'était pas diminuée. On ne peut se défendre d-une émotion triste et pieuse> quand on lit, en se recueillant et en faisant abstraction de Tétrangeté des vues historiques, ce testament de mort de l'un des pères de notre grande révolution, ce témoignage d'adhésion inébranlable donné par lui à la révolution française, au pied de l'échafaud, et sur le point d'y monter parce qu'elle est devenue pour

un temps injuste et cruelle^.

1 3 floréal an II ( 23 avril 4794 ).

' « Mon malheureux père les composoit (ces deux résumés) pour mon instruction dans la prison du Luxembourg, sous les yeux du citoyen François de Neufchâteau, dont il partageoit la chambre, escalier de la Liberté. U s'attendoit à la mort qui étoit due à son innocence, et la précipitation avec laquelle il écrivoit ne lui permit pas d'apercevoir, ou du moins d'effacer, quelques fautes de langage- »t (Abrégé des révoiulions de l'ancien gouvememetU françois^ discours préliminaire de G.-A.-Tt Thouret,

p. IX.)

Méthode suivie dans cet examen chronologique des théories de notre histoire, -i- Conséquences de la révolMioh dô 4789. — Nouveaux intérêts, nouveaux partis. — Bonaparte» pretnier consul de la république française. — Divergence des opinions historiques. — Demande d'un nouveau système faite au nom du premier consul. — M. de Montlosier. — Fin de la république, établissement de l'empire. — Fausse application des souvenirs de Charlemagne. — L'idée de nos limites naturelles, sa puissance, ses fondements historiques. — Travaux d'érudition repris et continués par l'Institut.

— Faveur rendue i l'histoire du moyen âge. — Réaction contre l'Empire.-* Restauration des Bourbons. — Sens providentiel de cet événement — Préambule historique de la charte constitutionnelle. — Scission nationale en deux grands partis. -^ Le livre De la Monarchie française. — Système de M. de Montlosier.— Effet de sa publication.— Polémique fondée sur l'antagonisme des Franks et des Gaulois. — Nouvelle école historique, son caractère,

— Questions résolues ou posées. — M. Guizôt. — Esprit de la science actuelle. — Prédominance déflnitive de la tradition romaine.

Avant d'aller plus loin, d'entrer dans le xix*" siècle et de toucher à des choses contemporames > Je dois fixer ridée de la méthode suivant laquelle je procède. J'examine, d'un double point de vue, les théoHes de notre histoire et les opinions diverses qu'ont soulevées ses problèmes fondamentaux; je les considère en elles-mêmes, et dans leurs rapports avec les mouvements généraux de l'opinion et les changenlents de la société. Ainsi, la critique des systèmes et l'exposition des controverses historiques se lient, d'époque en époque, à une vue des partis sociaux et des révolutions nationales. Dans l'absence de solutions nouvelles, je m'attache à recueillir les signes du degré de faveur qui reste aux anciennes; lorsque manquent les théories complètes^ les ouvrages traités ex vrofessOf je m'adresse ailleurs pour saisir la trace des

doctrines qui, par intervalles, ont eu force et crédit. J'ai cité, à ce propos, des pamphlets politiques; je le ferai encore, et s'il y a lieu je citerai des écrits officiels^ Mon but final est de marquer le caractère et la portée du mouvement récent des études historiques, de lui assigner sa place parmi les différentes évolutions qui forment la série des progrès de notre histoire nationale. Ce mouvement, comme tous ceux dont il est la suite, provient de deux ordres de causes, d'un travail intérieur de la science, et d'une influence extérieure, celle qui résulte de l'état de la société et de la vue des grands événements politiques. Dans l'examen que je vais poursuivre jusqu'à nos jours, je rencontrerai plus d'une fois des questions qui, pour nous, contemporains, sont des questions de parti; c'est une nécessité de mon sujet, il faut que je l'accepte; je ne puis changer de marche, et, en parlant des travaux modernes, faire abstraction du temps où ils sont. nés et dont ils relèvent selon moi.

Tout ce qu'avait produit, dans l'ordre politique, la succession des événements arrivés en Gaule depuis la chute de l'empire romain, cessa d'exister par la révolution française. Ses résultats nécessaires ou accidentels, calculés ou imprévus, amenèrent dans l'état des personnes et de la propriété un bouleversement égal à celui que ses principes avaient causé dans la sphère des idées. Les domaines accumulés , durant une longue suite de siècles, dans les mains du clergé furent en masse déclarés nationaux, et les terribles lois portées contre les émigrés frappèrent de confiscation une partie des biens de la noblesse. Près de la moitié du territoire changea ainsi de possesseurs et passa des classes anciennement privilégiées à celles des bourgeois et des paysans. Victimes de

leur opi)osition à- un mouvement irrésistible^ les gentilshommes périrent par milliers sous les drapeaux de l'émigration, dans les champs de bataille de la Vendée ou par la hache des tribunaux révolutionnaires. Les trois quarts-de la noblesse française disparurent dans cette tempête, et toutes les hautes fonctions publiques, tous les emplois civils et militaires furent occupés par des hommes sortiç de la masse du peuple. Â la place des anciens ordres, des classes inégales en droits et en condition sociale, il y eut une même société, vingt-cinq millions de citoyens vivant sous la même loi, le même règlement, le même ordre. Telle était la France nouvelle, une et indivisible, comme le proclamait sa république passagère^ uniforme dans la circonscription des parties de son territoire, dans son organisation judiciaire, dans son système d'impôts, dans toutes les branches de son régime administratif*.

Mais les événements qui venaient de conduire le pays à cette admirable unité de loi et de condition civiles avaient laissé après eux dans les intérêts et les esprits une division profonde. Deux grands partis existaient, séparés par l'antipathie de leurs doctrines et par la violence des faits accomplis, le parti de la révolution et celui de la contre-révolution. C'était un schisme politique analogue au schisme religieux que produisit dans la France du xvi« siècle l'établissement de la réforme; là était le côté faible de la révolution, la plaie sociale qu'elle avait faite, et qu'il fallait cicatriser. Quand le 3tix« siècle s'ouvrit, la liste des émigrés contenait plus de cent mille personnes^

< Voy. les fragments recueillis dans l'ouvrage intitulé : Napaléon, us opinions et jugements sur les hommes et sur les choses ^ 3 vol., 1838. Je reproduis quelques traits de ces admirables, esquisses > il m'a été impossible de les oublier.

tes Violences physiques ou morales exercées contre les prêtres rendaient hostile au nouvel ordre de choses tout ce qui restait de foi religieuse; entre les adversaires de la révolution et ses partisans de toute nuance, il y avait, comme barrière, Texil, la mort civile, une tierreur mutuelle> d^horribles représailles, des répugnances aveugles et des rancunes impitoyables. Mettre fin â cette scission, amortir Fhostilité des intérêts, rapprocher les opinions par la tolérance comihùne, rétablir Vaccord entre le présent et le passé; telle ^taît la tâche imposée au nouveau siècle, tâche difficile, devant laquelle la raison de tous semblait reculer, et que ^instinct public confia d'abord ail génie d'un seul homme*. Bonaparte créé dictateur sous le îiom de consul, chargé de pacifier, de réunir et de fixer enfin la nation, avait pour cette mission réparatrice des aptitudes merveilleuses. Étranger au vice commun des intelligences contemporaines, à Tenivrement des principes et à Tobstination logique, il voyait, avant tout, la réalité des choses, et préférait dans ses déterminations rinstinct au raisonnement. Il t'entra audacieusement dans les voies délaissées, il prit là où il voulut, parmi les institutions détruites et les innovations révoliitionnnaires, des éléments pour un ordre nouveau. Il chercha à ramenei* et à fondre les partis daàis la masse nationale, et à donner à cette masée de la cohésion par des moyens éprouvés dans la pratique des siècles, avoués par le bon sens du genre humain. Il rétablit la religion du pays, rappela les émigrés, rendit les biens non vendus, associa dans les emplois publics les hommes que séparaient lé plus leurs qHuions ou leurs ^tes. La réconciliation des Français^

t Yoy. VBiétoirede la Kévolution, par M. MigQet, et VHUtoire ie h RSi^ tauration, par M. Làcretelle, introduction*

h fin des vengeances^ l^oubli des haines^ tel fut^ comme il l'a dit lui^méme^ son grand principey V^vii et le btit de sa politique. Consul temporaire^ consul à vie> empereur^ il porta ce détachement absolu de toute affection de parti dans les phases successives de sa glorieuse destinée; c^est le point fixe de son caractère^ la règle dont il ne dévia jamais au milieu même des égarements de la toute-puissance ^

Le grand homme qui;^ au rebours de TAssemblée constituante, s'appuyait^ dcms ses créations sur l'expérience du passée ne pouvait manquer de. songer à Thistoire nationale^ et de se préoccuper à cet égard de Tétat où la révolution venait de laisser les esprits. Le même cataclysme qui avait englouti Tancienne société^ avait fait disparaître les anciennes études^ et détruit la vie des systèmes historiques en dispersant leurs sectateurs. Il y «ut pour la France près de dix années où l'action était tout, où la pensée de chacun s'absorbait dans les nécessités de l'heure présente, l'intérêt ou la passion du monient. Dès qu'uil premier temps d'arrêt eut rendu aux intelligences le repos et du loisir, oii se reprit à la réflexion, aux souvenirs, à l'histoire; quelques signes du besoin inné de connaître ce qui fut et de le comparer à ce qui est, reparurent alors,

* « Mes idées libérales à l'égard des prêtres et des nobles, mon système « de fusion, un des principes les plus grands de mou administration et « qui la caractérisera spécialement... mon grand principe était d'ense- « velir entièrement le passé, et jamais on ne m'a vu revenir sur aucune « opinion ni proscrire aucun acte-.^ Depuis que je suis à la tête du gou- « vernement, m'a-t-on jamais entendu demander ce qu'on était, ce qu'on « avait été, ce qu'on avait dit, fait, écrit? Qu'on m'imite .. Je n'épouse « aucun parti que celui de la masse; ne cherchez qu'à réunir : ma poii- « tique est de compléter la fusion. Il faut que je gouverne avec tout le M monde, sans regarder à ce que chacun a fait. » {Napûléo»t aea opinions et Jugements recueiiiis par orin alphabétique y t. Il, p. 180, \^^ 188 et S68.)

mais isolément^ comme les sommités du terrain quand rinondation décroît. Ce n'était plus ces courants d'opinion qui, au siècle précédent, soulevaient les esprits pour ou contre telle doctrine historique; il n'y avait guère, soit dans le vrai, soit dans le faux, que des croyances individuelles.

François de Neufchâteau, honune de lettres devenu homme d'État en 1795, admirait le livre de Dubos, moins toutefois son hypothèse monarchique; il se plaisait à y considérer le tableau de l'administration romaine, et faisait cette remarque frappante de justesse et de nouveauté : « Après avoir parcouru un long cercle d'aberrations poli- « tiques, nous semblohs revenir à beaucoup de parties du c( plan adopté par les Romains'. » Chémer, poète et philosophe enthousiaste, pour qui les faits sans les principes étaient peu de chose, trouvait dans l'œuvre de Mably la vérité tout entière^. De§ hommes de sens et d'esprit, rayant comme indignes de la moindre étude treize siècles de l'histoire de France^ en plaçaient le vrai commencement vers l'année 1789; d'autres la faisaient dater de 1792 avec l'ère républicaine. Dans des opuscules fort goûtés alors, ils expliquaient, d'une manière plus -où moins sub-

1 Voici le passage entier écrit en 1800, à piH)pos ûe Touvrage de Thouret : « Le précis de l'abbé Dul>os est un chef-d'œuvre d'analyse... « L'extrait de Thouret donne une idée tr^-nette des formes du gouver- « uement que les Romains avoient établi dans les Gaules et qui fut à peu « près suivi par Clovis et par ses successeurs, La division du pays, les <f magistrats municipaux, lies subsides, etc., sont deà objets d'autant « plus dignes de notre attention, qu'après avoir parcouru un long cercle « d'aberrations politiques, nous semblons revenir à beaucoup de parties « du plan adopté par les Romains. » Le CofuerwUeur, ou Recueil de morceaux inédite d'hiêtoire, de politique, de littérature et de philosophie, tirés du portefeuille de François de Neufchâteau, de l'institut national, t. I, préface, p. 46 et 24. Discours préliminaire de G.-F.-A. Thouret, p. Ti et ru,

s Œuvres de U.-J, ChènUr, t. Ul, p. 445 et 469.

tile, plus ou moinâ forcée^ par les révolutions d'Athènes, de Sparte, de Corinthe, de Syracuse, de tous les États libres de l'antiquité, lés crises de la révolution française. Un jeune écrivain dont le nom devait être Tun des plus grands noms du siècle, M. de Chateaubriand, mêlait à sa défense du christianisme contre la philosophie et Tinstinct révolutionnaire, les souvenirs de Théroïsme chevaleresque et des splendeurs de la monarchie détruite. , Il ramenait vers^JJhistoire, par la poésie, cette société née de la veille, qui reniait ses aïeux, se proclamant fille, non du temps, mais de la raison.

Parmi ce chaos d'idées ou plutôt de sentiments historiques, surnageait un livre publié récemment, V Abrégé des révolutions de Vancien gouvernement françoiSy dont il a été parlé plus haut.. Mais ce livre, sans unité, sans largeur de vues, était incapable de fournir un point de ralliement aux opinions divergentes. Par son double système, il avait le défaut d'être un véritable tourment, non un repos pour les esprits attentifs, let, par ses conclusions ultra-révolutionnaires, il creusait un abîme eotre le présent et le passé; il laissait la France pour ainsi dire suspendue au berceau de sa constitution républicaine, forme vieillie en moins de dix ans, et d'où la vie se retirait. Sentant à merveille quelle serait l'influence d'un ouvrage où la même vue historique embrasserait à la fois l'ancien régime, sa chute violente et le rétablissement de l'ordre, Bonaparte voulut en avoir un; mais, en cela comme en tout, il voulut créer d'un mot. Il ne s'adressa pas aux écrivains ralliés dans l'Institut; ceux-là. auraient demandé trop de temps, et d'ailleurs il les jugeait trop mal guéris des préventions philosophiques du siècle dont ils conservaient les lumières. Il chercha dans le parti contre-révo-

430 CHAPlTftE IV.

lutioiûiaire un homme connu pour s'être occupé studieusement de questions historiques, d'un esprit vif et avefttui^ux, capable de produire en quelques mois un système nouveau qui ralliât les grands faits politiques de la monarchie aux restaurations sociales du consulat près de âe compléter par l'empire.

Parmi les étnigrés compris dans l'amnistie et traités par le gouvehiement avec une faveur particulière, se trouvait M. de Montlosier, ancien député de la noblesse aux États Généraux, attaché depuis' sa rentrée en France au tninis-^ tère des relations extérieures. Il s'était montré a l'Assemblée nationale l'un des plu9 fougueux défenseurs des privilèges, et, du fond de l'exil, en Angleterre, il n'avait cessé de combattre la révolution de ses démarches et de sa plume. Gomme écrivain, il avait tin talent inégal> un sa-<" voir confus, peu de logique, mais une certaine force inculte et un accent déclamatoire capable de faire impression. G'est sur lui que s'arrêta le choix du premier consul. 11 reçut en 1804, par l'intermédiaire du mhiistre dont il dépendait, l'ordre de composer uti ouvrage dii il rendrait compte : « l^ de Tancien état de la France et de ses msti- « tutions; 2o de la manière dont là révolution était sortie « de cet état de choses; 3o des tentatives faites pour la «combattre;. 4.0 des succès obtenus par le premier consul <x à cet égard ; et de ses diverses restaurations * .» Cet ordres dont la rédaction nette et précise tient de ce qu'on pourrait tiomtnër la formule napoléonienne, assignait à l'historien futur un délai fixe pour son œuvre, comme s'il sô fût agi de quelque travail administratif. Le livre devait

* De la mmarchie- française depuis s(m éiabUssemem Jnsqi^à nos jourst par M le comte de Montlosier, député de la noblesse aux États Généraux» 1914, 1. 1» avertissement.

être prêt et publié à l'époque où semît déclaré m grancj changement alors prochain^ la dernière transformation de la république française^ la délégation de la souveraineté de tous à un seul^ et le rétablissement de Is^ n^onarchi» héréditaire^ mais avec un tout autre principe^ celui du vœu national.

Le publiçiste à qui cette tâche était donnée^ se i^it 2^ l'œuvre î^vec des matériaux recueillis dans un autre, temps^ lorsqu'il protestait au nom de l'histoire et du droit; contre les réformes de l'Assemblée constituante ; mais son travail ne put s'improviser comme on le lui demandait et comme lui-même l'avait cru possible. Des mois, des années se passèrent, et, bien avant que le livre commandé fût prêt, la répubUque devint l'empire, et Bonaparte Napoléon !•'*. On ne sait si l'empereur regretta beaucoup l'absence du nouveau système historique dont l'apparition devait acr compagner son avènement; mais tout prpuve qu^il continua: de s'intéresser h l'ouvrage et h l'auteur. Il attendait un livre qui mît en lumière toutes les époquep d'ordre et de grandeur nationale, où il n'y eût rien d'immolé que les principes anarchiques, où l'ancienne France et la France nouvelle, réconciliées sur le terrain de l'histoire, se donnassent fraternellement la main. 11 comptait sans les passions contre-révohitipnnaires, qui, par un ^gulier hasard, se trouvaient, chez l'historien de son choiï, h leur plus haut degré de vivacité.

En eifet, M. de Montlosier, hopame d^une pai&ite bonne foi, mais d'une conviction intraitable, était revenu de l'émigration plein de ressentiment de la grande défaite de 1791. Cette rancune qui débordait en )ui, son imagi-

1 Le gouvernement impérial fut établi par le sénatus-consuUe du 98 floréal an xi (48 mai 1804).

nation la refoulait au loin dans le passë^ et toute sa théorie de rhistoire de France en était empreinte ; il avait rapporté de ses luttes politiques et de son exil d'émigré des formides étranges^ nouvelles, plus énergiques d'expression et non moins orgueilleuses que celles de Boulainvilliers. Selon lui, le vrai peuple français, la nation primitive, c'était la noblesse, postérité des hommes libres des trois races mélangées sur le sol de la Gaule; le tiers- État était un peuple nouveau, étranger à l'ancien, issu des esclaves et des tributaires de toutes les races et de toutes les époques. Jusqu'au xii« siècle, l'ancien peuple avait seul constitué l'État; mais depuis lors, le nouveau peuple, entré en liïtte et en partage avec lui, l'avait dépouillé graduellement de son pouvoir et de ses droits, usurpation couronnée, après âix siècles, par lès résultats sociaux du mouvement de 1789. Tel était pour M. de Montlosier le fond de notre histoire; il croyait voir la vérite dans cette thèse passionnée, et ce fut elle qu'il appliqua intrépidement au programme du premier consul. Indépendant de caractère, il fit par ordre ce qu'il aurait fait de lui-même si la pensée lui en était venue ; il profita de la mission qui lui était donnée comme d'un privilège qui lui assurait la pleine liberté d'écrire. Son ouvrage, qu'il termina en 1807, tendait à faire un axiome historique de la proposition suivante : dans ses luttes de tous les temps contre la bourgeoisie et les communes, la noblesse française a soutenu une cause juste et défendu des droits incontestables.

Ainsi la guerre intérieure était posée comme une nécessité de notre histoire, et ce livre désiré dans des vues de réconciliation entre le passé et le présent , établissait que nui accord entre eux n'était possible; que toujours.

quelle que fût la forme des événements, il y aurait au fond la même chose, deux peuples ennemis sur le même sol. Il eût été difficile d'imaginer un résultat plus contraire aux intentions de celui qui Tavait provoqué. Le manuscrit de M. de Montlosier fut soumis à Texamen d'une commission qui, sans lui refuser les éloges de politesse, décida qu'il ne serait pas imprimé. Rentré dans le portefeuille de l'auteur , il y demeura jusqu'au jour où une révolution l'en fit sortir, celle qui fit tomber l'empire. Quant à l'empereur, il y eut là pour lui un singulier désappointement; mais sa conviction de la puissance de l'histoire et l'idée de la mettre, comme les autres forces sociales , en régie administrative , ne l'abandonna point; seulement il n'essaya plus de renouveler le fond de la théorie historique, il se rabattit sur des régions moins élevées de la sdence et s'occupa de faire continuer jusqu'à l'année i 800 les ouvrages de récit réputés classiques ou simplement d'une lecture usuelle. L^Histoire de France de Millot fut complétée sous la surveillance d'un de ses ministres , et il voulut qu'un autre ministre dirigeât de même la continuation des histoires dé Velly et du président Hénault. On a de lui, sur ses volontés à cet égard, une note impérieuse et pleine de verve dictée à Bordeaux, en 1808, au milieu des premiers soucis deJ'immense et fatale affaire d'Espagne'.

1 En voici de cucieux fragments :. « Je n'am)rpuve pas les principes « énoncés dans la note du ministre de l'intérieur ; ils étaient vrais il y a « vingt ans, ils le seront dans soixante, mais ils ne le sont pas aujoiir- « d'hui.VelIy est le seul auteur un peu détaillé qui ait écrit sur Tliistoire « de France. I/abrégé chronologique du président Hénault est un bon « livre classique; il est très-utile de les continuer Tun et l'autre. Velly « finit à Henri lY, et les autres historiens ne vont pas au delà du règne « de Louis XIV. II est de la plus grande importance de s'assurer de l'es- « prit dand lequel écriront les continuateurs. J'ai chargé le ministre de

134 CHAPITRE lY.

La révolution avait eu de bonne heure une double tendance : au dedans l'égalité sociale ^ au dehors l'agrandissement du territoire. Elle atteignit^ du premier élan de •ses conquêtes^ la limite du Rhin et des Alpes; elle aurait dû marquer là d'une manière invariable les bornes du sol français^ et s'imposer la loi de ne franchir ces bornes que pour combattre, non pour conquérir; elle ne le fit pas, et ce fut le grand vice de sa politique extérieure. Sous le consulat, notre précieuse unité nationale était déjà compromise par des incorporations qui chMigeaient d'une manière bizarre la configuration du territoire et que repoussaient tous les souvenirs'. L'empire se jeta dans cette voie , et bientôt il n*en connut plus d'autre ; ce fut

« la police de yeiller à la continuation de Millof, et je désire que les « deux ministres se concertent pour faire continuer Velly et le prési- « dent Hénault...

« On doit être juste envers Henri IV, Louîs XIII, Louis XIV et «< Louis XV, mais sans être adulateur. On doit peindre les massacres de «< septembre et les horreurs ^e la: révolution du même pinceau que l'inf< quisition et les massacres des Seize. Il faut avoir soin d'éviter toi)te « réaction en parlant de la révolution, aucun homme ne pouvait s'y « opposer. Le blàme n'appartient ni à ceux qui ont péri ni à ceux qui ont «f survécu, n n'é|ait pas d^ force individuelle capable de changer les « éléments et de prévenir les événements qui naissaient de la nature des fc choses et des circonstances.

« Il faut faife remarquer le désordre perpétuel des finances, le chaos « des assemblées provinciales, les prétentions des parlements, le défaut « de règle et de ressort dans l'administration ; èette France bigarrée, c sans unité de lois et d'administration, étant plutôt une réunion de « vingt royaumes qu'un seul État, de sorte qu'on respire en arrivant à «r l'époque où l'on a joui des bienfaits de l'unité de lois, d'administra- « tion et de territoire... L'opinion exprimée par le ministre, et qui, si « elle était suivie, abandonnerait un tel travail à l'industrie particulière « et aux spéculations de quelque libraire, n'est pas bonne et ne pourrait « produire que des résultats fâcheux. » ( Notice sur la vie et les écrits de Tontanes, par M. Sainte-Beuve. OEuvres de Fontanes, t. I. )

» Le Piémont fut réuni au territoire français le \\ septembre 1802; il forma les départements du Pô (chef-lieu Turin), de Marengo (chef-lieu Alexandrie), de la Sezia ( chef-lieu Verceil ), de la Stura (chef-lieu €oni), et de la Doire ( chef-lieu Ivrée).

une course effrénée vers la monarchie universelle , une manie de cpnquête sans fin, un jeu ruineux et périlleuxi Alors, pour trouver des précédents historiques^ on remonta jusqu'au règne de Charletnagne , et Ton établit entre les deux empires un rapprochement faux et puéril. Napoléon couronné de la main du pape prétait à cette illusion que lui-même sembla partager; mais entre la France de 1809^ et la prétendue France du ix« siècle, il n'y avait dans le fait rien de commun. Gharlemagne , quelle qu'ait été Tinfluence de son génie administratif et de son instinct civilisateur, ne représentait, au plus haut de sa puissance, qu'une nationalité extrêmement restreinte, celle du peuple frank qui dominait toutes les autres sans les avoir effacées et scms avoir détruit leur tendance à la séparation. L'empire des Carolingiens était né pour passer vite, et ce n'était pas à ce type de transition, mais à quelque chose d'homogène et de durable, qu'il eût fallu rattacher l'idée du nouvel État français; il y avait là une lourde méprise en histoire et en politiquei

On peut dire qu'au milieu^ de l'enivrement des sUccés militaires et malgré ces crises d'ambition qui travaillent les peuples comme les individus, la nation ne voulut fermement et constamment que le maintien de nos limites naturelles. Quelle que soit notre fortune, bonne ou tnauvaise, l'idée de les reprendre ne se perdra jamais; elle est profondément nationale et profondément historique. Elle se réfère non pas aux Franks , qui ne furent qu'un accident passager, et superficiel , en quelque sorte, dans notre nationalité , mais âu fond même , au fond primitif et vivace de cette nationalité, à la Gaule, soit indépendante > soit romaine. On la voit poindre au tii* siècle avec la renaii^sance du droit civil quand la fusion des races

rae chapitre iv.

nouvelles au milieu du fonds commun s'est accomplie; il y en a des traces visibles dans la politique de Philippe^ Auguste et dans sa double action vers le Nord et vers le Midi. On la voit reparaître dans la politique de Louis XI ^ ce roi du tiers-État qui semble avoir anticipé Tesprit de la révolution française ^ Sous Louis XrV,elle fut près de se réaliser ; enfin la révolution la reprit avec une force irrésistible^ atteignit le but^ et, par malheur^ alla plus loin.

Pendant que Tempire français dévorait de proche en proche les États de l'Europe , républiques, principautés, royaumes, que les événements les plus gigantesques des temps passés se reproduisaient sous nos yeux, et préparaient des catastrophes qui devaient, en nous frappant, rendre nos esprits plus ouverts à l'intelligence de l'histoire, les études historiques se relevaient peu à peu du grand choc de la révolution. La troisième classe de l'Institut renouait le fil un moment brisé des traditions scientifiques; elle continuait l'œuvre des l>énédictinsde la congrégation de Saint-Maur et tous les travaux commencés sous le patronage des deux derniers rois. De 1806 à 1814, trois volumes du recueil des historiens, deux du recueil des ordonnances, et un de l'Histoire littéraire de la France, furent publiés^. Mais ce retour d'activité, dans un petit

* « Aussi desiroit fort qu'en ce royaume on usât d'une coutume, d'un « poids, d'une mesure, et que toutes ces coutumes fussent mises en fran- « çois en un beau livre... et si Dieu lui eût donné la grftce de vivre « encore cinq ou six ans sans être trop pressé de maladie, il eût fait « beaucoup de bien à sondit royaume. » [Mémoires de Pk, de Commet, Ilv. VI, ch. VI, t. I, p. 398, éd. de Godefroy, 4723.) ^ Voyez les Études historiques de M. de Chateaubriand, t. IV, p. 219, et le Cours d'histoire moderne de M. Guitot, 4828, xie leçon.

* L'Histoire littéraire de la France fut entreprise en 4728 par Dom Rivet, assisté de Dom Poucet et de Dom Colomb, religieux de l'abbaye de SaintrVincent du Mans. De 4733 à 4747, Dom Bivet publia 8 volumes

cercle d'érudits, avait peu de retentissement et peu d'influence au dehors; il ne féconda pas le talent des écrivains découragés par la pression de plus en plus accablante du despotisme impérial; aucun essai de combinaison nouvelle des éléments de notre histoire ne parut; tout resta, jquant à sa théorie , au point oii*le dernier siècle Tavait laissée. La renommée de Mably , héritage de ce siècle , continua de dominer toutes les autres ; seulement Tonvrage de mademoiselle de Lézardière , peu répandu dans le public, mais recherché des personnes studieuses, se plaçait dans leur opinion à côté et même au-dessus du sien. La forme sévère de cet ouvrage qui, sous un de ses aspects, n'est qu^un centon de frs^ments originaux, ramena, en histoire, à la religion des textes quelques penseurs que le règne absolu de la philosophie avait habitués à n'avoir de foi que dans les idées. D'un autre côté, le sentiment historique dans les choses d'imagination commençait à éclore d'une manière vague, il est vrai, indécise, et même parfois niaise , mais vive et capable d'entraîner. Il y eut réaction coiitre l'anathème jeté par l'école philosophique sur l'histoire du moyen âge; la Gaule poétique de M. de Marchangy, pleine d'^ithousiasme et à,e fatras, obtint un succès de vogue au déclin de l'empire * ; et dans le même temps ies romances à la

iR-4o de ce grand ouvrage, qui aujourd'hui en forme 22. Le neuvième volume fut publié en 1750 par Dom Taillandier. Les 3 suivants, de 4756 à 1763, par Dom Clément et Dom Glémencet ; Touvrage resta interrompu. En 4800, Bonaparte cbargea Tliistitut de le continuer. La classe d'histoire et de littérature ancienne, qui, en 4844, reprit .son ancien nom, Académie des inscriptions et belles^etlres, a publié, de 4814 à 4844, 8 volumes, dont le dernier achève l'histoire littéraire du xiiie siècle. Pour le recueil des Historiens des Gaules et de la France et le RecueU des Ordonnances des rois de la 3e rac«, voyez plus haut, ch. m, p. 80.

> La Gaule poétique, ou l'histoire de France considérée dans ses rapports avec la poésie, éloquence et les beaux-arts, k vol. in-8o, 4813.

mode ne parlaient que de châtelaines et de troubadours. La popularité de ce nouveau goût , quelque léger qu'il fût, prépara les voies qui devaient conduire plus tard à un renouvellement sérieux de la forme et de l'esprit des compositions historiques.

Une des grandes fautes de Bonaparte, consul et empereur, fut d'écarter obstinément de ses combihaisons d'ordre social la liberté intellectuelle et la liberté politique, de ne voir dans l'une et dans l'autite que des rêveries d'idéologues, de ne pas comprendre que, par le mouvement de tout le xvm« siècle, ce double instinct avait reçu chez nous la sanction que donne l'histoire, qu'il fallait compter avec lui comme avec un fait réel. Une Fois reposée de l'anarchie et rassasiée de gloire militaire, là nation devait se reprendre à désirer les droits pour lesquels elle avait combattu dix ans et que lui refusait l'empire. Ce principe de vie publique se réveilla tout d'un coup, stimulé par les souffrances inouïes des dernières années du régime impérial, par l'excès de la police, l'immense abus de la conscription, la Justice prévôtale des commissions militaires, l'énormité des impôts, la tyrannie des prohibitions commerciales. Au milieu de nos désastres de ISl^, il y eut une sorte de résurrection du parti constitutionnel de 1789; l'idée de la liberté politique reparut, moins absolue qu'autrefois, cherchant, non le règne impossible de tous sur tous, mais de fortes garanties pour les droits et )es intérêts civils*» C'est

> « Que Sa Majesté sqit suppliée de mamtenir rentière et constante « exécution des lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté, « de la sûreté, de la propriété, et à la nation le libre exercice de ses « droits politiques. » ( Rapport des cinq commissaires nommés par le corps législatif, Laine, Raynouard, Gallois, Fkugergues et Maine de Biran» 80 décembre 1 SI a.)

CHAPITEE IV. 439

raccord soudain de cette idée avec les désirs et les projets des partisans de Tancienne royauté qui amena la restauration que les étrangers^ dans leur victoire, n'avaient ni cherchée ni prévue*.

Toutes choses, en ce monde> ont leur fin demière> leur but idéal qu'elles n'atteignent pas toujours, il s'en faut, mais qui n'en est pas moins marqué dans la logique de l'esprit humain. Quel fut ce but pour la révolution qui ramena en France et remit sur le trône la famille des Bourbons? En d'autres termes, quelle fut la tâche politique imposée alors à cette famille? la voici : reprendre d'une manière pratique> sur un terrain nivelé, sur la base d'une société homogène, dans le calme d'un parfait accord entre le roi et la nation, l'œuvre avortée des grands théoriciens de 1791^ remonter historiquement, bien au delà des dernières luttes, jusqu'aux grandes époques du rôle social de la royauté, et de là, dominer sur les pa^ sions et les factions contemporaines; adopter, dans ses principes légitimes et dans ses résultats nécessaires, la révolution que le peuple français avait faite et que l'Europe avait reconnue; enfin, comme gage de cette alliance, joindre aux vieux insignes de la monarchie les couleurs

* « Le sénat) considérant (|ue^ dans une monarchie constitutionnelle, « le monarque n*existe qu'en vertu de la constitution ou du pacte ^ social ; que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps d'un gouver- « nement ferme et prudent, avait donné à la nation des sujets de xïomptcr « pour l'avenir sur des actes de sagesse et de justice, mais qu'ensuite il a « déchiré le pacte qui l'unissait au peuple français...

« Considérant que, par toutes ces causes, le gouvernement impérial « établi par le sénatusHîonsulte duiS floréal an xii, ou 18 mai 4804, a cessé « d'exister...

« Le Sénat déclare et décrète ce qui suit :

« Napoléon est déchu du trône, le droit d'hérédité est aboli dans sa « famille, le peuple français et l'armée sont déliés envers lui du serment « de fidélité. » ( Scnatu-emstUU du 3 avrU 1844.)

nationales de 1789, et, selon la noble expression d'un orateur patriote, placer les fleurs de lis de Bouvines sur le drapeau d'Austerlitz*. Une pareille mission était bellç, mais elle ne fut pas acceptée 3 rien de cela ne fut compris nettement par le prince £n faveur de qui venait de s'accomplir un événement providentiel.

Louis XVIII perdit uue admirable occasion que le tefnps ne devait plus ramener. En donnant la Charte constitutionnelle, il ne s'éleva point jusqu'à la pensée d'un pacte égal et définitif entre le présent et le passé de la France, entre la raison pure et l'histoire. Il tâcha de prendre fortement son point d'appui dans l'histoire et, en cela, il eut raison; mais il se méprit sur la nature des grands changements sociaux dont la succession remplit les six derniers siècles : il ne sut reconnaître ni ce qu'il y avait eu de révolutionnaire dans le progrès opéré sous l'ancienne monarchie et par elle, ni ce qu'il y avait eu de légitime dans la révolution de 1789. S'il est vrai que cette CTreur fut en grande partie le fruit de préoccupations politiques, il n'est pas moins vrai que l'incertitude qui régnait alors dans la théorie de notre histoire, que l'anarchie des systèmes légués par le xvin» siècle, y contribua. On en voit la preuve irrécusable dans ce préambule de la Charte, qu'une révolution nouvelle a fait disparaître, et qui, privé aujourd'hui de toute sanction légale, reste comme

' « T^ cocarde tricolore marque l'époque du plus grand développement tt de l'esprit humain, de la plus haute gloire qui ait jamais été accumu* « lée sur une nation, de la régénération entière de Tordre social... Si « jama^is l'auguste auteur de la charte rétablissait le signe que nous « avons porté pendant un quart de siècle, assurément ce ne serait pas «t les ombrea de Philippe-Auguste et de Henri IV qui s'indigneraient « dans leura tombeaux de voir les fleurs de lis de Bouyines et d'ivry sur « les drapeaux d'Auslerlitz. » (f^itcourê du général Foy à la Chamlfre des dé^HUê, séance du 7 février 4891.)

un triste monument de Tétat des idées historiques à Vépoque où il fut écrit : .

c( Nous avons considéré que, bien que l'autorité tout ence tière résidât en France dans la personne du roi, nos préce décesseurs n^avoient point hésité à en modifier Texercice, c< suivant la différence des temps; que c'est ainsi que les «communes ont jdû leur affranchissement à Louis le c< Gros, la confirmation et l'extension de leurs droits à c( saint Louis et à Philippe le Bel; que Tordre judiciaire c( a été établi et développé par les lois de Louis XI, de c( Henri II et de Charles IX; enfin, que Louis XIV a réglé c< presque toutes les parties de Tadministration publique c( par différentes ordonnances dont rien encore n'avoit oc surpassé la sagesse.

c< Nous avons dû, à l'exemple des rois nos prédécesc< seurs, apprécier les ^effets des progrès toujours croisc( sants des lumières, les rapports nouveaux que ces proc( grès ont mtroduits dans la société, la direction imprimée c( aux esprits depuis im demi-siècle, et les graves altérac( tions qui en sont résultées : nous avons reconnu que c< le vœu de nos sujets, pour une charte constitutionnelle, ce étoit l'expression d'un besoin réel; mais, en cédant à a ce vœu, nous avons pris toutes les précautions pour c( que cette charte fût digne de nous et du peuple auquel a nous sommes fiers de commander....

c( Noiis avons cherché les principes de la Charte constic( tutionnelle dans le caractère françois et dans les monu-* c( ments vénérables des siècles passés. Ainsi, nous avons c( vu, dans le renouvellement de la pairie, une institution c< vraiment nationale, et qui doit lier tous les souvenirs à c( toutes les espérances en réunissant les temps anciens et « les temps modernes.

c( Nous avons remplacé par la Chambre des députés a ces anciennes assemblées des champs de mars et de « mai, et ces chambres du tiers-État, qui ont si souvent « donné tout à la fois des preuves de zèle t>our les intéa rets du peuplé, de fidélité et de respect pour Tautorité a des rois. En cherchant ainsi à renouer la chaîne des «temps, que de funestes écarts avoient interrompue, c( nous avons effacé de notre souvenir, comme nous vou- « drions qu'on pût les effacer de l'histoire, tous les maux « qui ont affligé la patrie durant notre absence

« A ces causes, nous avons, volontairement et par le « libre exercice de notre autorité royale, accordé et accor- « dons, fait concession et octroi à nos sujets, tant pour « nous que pour nos successeurs, et à toujours, de la « Charte constitutionnelle qui suit *• »

Jamais théorie de l'histoire de France n'avait été proclamée de si haut et jamais il n'y avait eu rien de plus faux, rien de si arbitraire, une telle confusion de faits et d'idées. D'abord apparaît le système de Dubos dans sa conclusion finale : Vautorité fout entière a toujours résidé en France dans la personne du roi; mais si la thèse monarchique de ce système est complètement admise, l'autre thèse, le droit traditionnel de liberté municipale, est totalement supprimée; c'est à l'autorité royale modifiant d'elle-même son exercice qu^est attribuée l'origine des municipalités libres : Les communes ont dû leur affranchissement à Louis le Gros; et cette grande institution des communes du moyen âge où la tradition fut rajeunie et fécx>ndée par l'action populaire, se trouve bizarrement rangée dans la classe des réformes adminis-

UjuiDU44.

tratives et rapprochée, à ce titre, des lois et ordonnances du xvi« et du xvn« siècle. Ensuite vient une réminiscence du système de Mably dans la plus absurde de ses thèses, la présence d'une députation bourgeoise aux assemblées nationales des Franks : T^ous avons remplacé par la Chambre des députés ces anciennes assemblées des champs de mars et de mai, et ces chambres du tiers^État,,,*, Voilà de quelle manière est donné l'esprit des temps anciens, et, quant aux temps modernes, la rénovation nationale de 1789, source des principes libéraux de la Charte constitutionnelle, n'est pas une seule fois mentionnée dans le préambule de cette Charte^ il n'y a sur elle que des allusions vagues et mesquinement haineuses^; il y a effort pour la retrancher du nombre des belles époques législatives, pour reculer ces époques au delà du dernier siècle et les marquer toutes du nom d-un roi. Les réticences et les méprises historiques tendent ici au même but : on veut prouver que ïa royauté fut, de tout temps en France, Tunique pouvoir constituant, qu'elle exerça en tout et sur tout, sans aucune interruption, un droit législatif absolu et universel, prétention historiquement vaine, et de plus injurieuse à la nation qui, vingt-cinq ans auparavant, s'était reconstituée par sa propre initiative. Le pouvoir constituant n'appartient à qui que ce soit d'une façon permanente et exclusive; c'est le levier de la Pro-

* Voyez plus haut, chap. m, p. 87 et 88. — Cette thèse de Mably était prise au sérieux par Napoléon ; lui-même la consacra officiellement dans les cent-jours, en convoquant à Paris les membres des collèges électoraux en assemblée extraordinaire du champ de mai. [Décret impérial du 13 mars 1845.)

' u La direction imprimée aux esprits depuis un demi-siècle, et les « graves allérations gui en sont résultées... .'Renouer la chaîne des temps que « de funestes écarts avoient interrompue. » {Préambule de ta Charte consti^ tttiionnelle de 48U. )

vidence; elle le met, à chaque époque de renouvellement politique, aux mains des mieux inspirés. Chez nous, le roi, le peuple, les corps de TÉtàt, des assemblées, des hommes de génie, Font exercé tour à tour; et c'est de leurs 4ravaux accumulés durant dés sièles, qu'est sorti rédifice lentement construit de notre société civile.

Sous ces référeiîces illusoires du passé au présent, sous les effusions de sentiments plus ou moins sincères qu'amenaient les mots sans cesse prononcés de paix, d'amour, de légitimité, de royauté paternelle, se cachait, pour la restauration^ une réalité sombre et périlleuse. C'est qu'elle relevait à l'état de parti organisé, de parti vainqueur san$ combat, de parti dans le gouvernement, l'ancienne noblesse, les émigrés, tous les opprimés de la révolution, tous ceux qui la condamnaient dans ses principes et dans ses actes, sans s'inquiéter de faire le partage du bien et du mal, du vrai et du faux, de la violence et du droit. L'amnistie de 1800 était prise à rebours; l'émigration cessait de se considérer comme amnistiée; c'était elle, à son tour, qui amnistiait la nation ^ Ainsi la subordination nécessaire dés partis à la masse nationale était subite^

* « n est bien reconnu que les regnkoîes. comme les émigrés appelaient « de tous leurs vœux un heureux changement, lors même qu'ils n'osaient « encore Tespérer. A force de malheurs et d'agitations, tous se relrou- « valent donc au même point, tous y étaient arrivés : les uns en suivant « une ligne droite sans jamais en dévier, les autres, après avoir parcouru « plus ou moins les phases révolutionnaires au milieu desquelles ils se « sont trouvés. » (Discours. prononcé par M. le comte Ferrand, ministre d'État, en présentant la loi sur la restitution des biens nationaux non vendus, \t septembre 1814. ) — « L'armée comme la France n'a pas « besoin de grâce, l'armée comme la France n'a besoin de la clé- « mence de personne. Ne parlez jamais d'amnistie aux armées nationales « ni aux peuples; l'amnistie n'est que pour ceux qui ont combattu sous u les drapeaux étrangers contre leur patrie. » ( Discours du général Foy à la Chambre des députés, séance du 28 mars {822.)

meiit rompue ; Tœuvre de fusion dans un nouvel ordre de choses, entreprise par Bonaparte, se trouvait arrêtée court; il y avait tendance en arrière vers un but que personne ne pouvait désigner clairement, ni. ceux qui le désiraient, ni ceux qui s'indignaient, ni ceux qui prévoyaient -dés catastrophes inévitables ^ Entraînée par la violence de passions et d'opinions obstinément rétrogrades, la royauté de saint Louis et de Henri IV, puissance à qui la tradition et sa propre nature faisaient une loi de Timpartialité, ne pouvait plus remplir son rôle et s'identifier avec la nation tout entité. Un parti, lié avec elle par la fidélité et le malheur, la revendiquait pour lui seul, avec une apparence de droits acquis. Il fallait de deux choses Tune, ou qu'elle pesât sur la nation avec les principes de ce parti, où qu'elle luttât contre lui pour se soustraire à la tyrannierde ses exigences. C'est dans l'alternative de ces deux tendances contraires qu'est toute l'histoire de la monarchie restaurée. Là se trouve la fatalité qui la perdit, recueil contre lequel elle se brisa au moment même où elle se croyait le plus sûre de sa force et de son avenir.

C'est au milieu de cette nouvelle situation politique, du trouble naoral qu'elle faisait naître et des intérêts op^ posés qu'elle mettait en présence, que fut publié, sous ce titre, Dç la Monarchie française , l'ouvrage de M. de Montlosiér, dont il a été parlé plus haut. Le manuscrit rejeté par Tempire trouvait, dans la division qui venait de renaître au* sein du pays, un triste et bizarre commen-

* « Que résultera-t-il de tout cela, deux peuples sur le même boI, « acharnés, irréconcHiablés, qui se chamailleront sans relâche et s'extcp- « mineront peut-être... Et qui peut dire les crises, la durée, les détails de « tant d'orages ? Car l'issue n'en saurait être douteuse, les ],umières et le « siècle ne rétrograderont pas ! » {Napoléon, tes opinUms su^ les hommes et sur les choses, 1. 1, p. 467. )

U6 CHAPITRE ÏV,

taire; il parut sans aucun changement. Je vais en donner une idée complète; et il le mérite à double titre^ car il est, en dehors de la science actuelle, le dernier des grands systèmes historiques, et de 1814 à 1820, son action, biai qu'indirecte, fut considérable. Il remua fortement les esprits, par les vives répugnances quHl soulevait; il provoqua, sur le terrain de Thistoire, l'opposition et la controverse politiques. Quant à sa part d'originalité, elle consiste surtout en ce que le point capital dé la nouvelle théorie se trouve placé, non, comme d'ordinaire, à l'établissement de la monarchie franke, mais à l'affranchissement des communes et au berceau du tiersTÉtat. Venu après Boulainvillîers, Dubos, Montesquieu, MaWy et d'autres moins célèbres, l'auteur n'avait plus cette simplicité de conviction des premiers historiens systématiques; et comme, pour construire son thème, il travail^ lait, non sur les textes originaux, mais, sur les livres de seconde main, sa méthode fut de glisser, pour ainsi dire, entre tous les systèmes antérieurs. Il les effleure tour à tour,, emprunte à chacun d'eux quelque chose, et les oppose l'un à l'autre, avec un certain art de logicien*. Il chemine ainsi en louvoyant jusqu'au xii« siècle, et. là, changeant tout d'un coup de marche et de procédé, il s'enfonce d'une manière directe, avec ime force et des

^ V U m'est impossible de prendre un parti entité les opinions qui ont « divisé M. de Boulai OTilIiers et M. V&hhé Dubos. Je ne puis être de « l'avis de M. de Montesquieu, quand il regarde le gouvernement féodal « comme établi avec les Francs et par le» Francs. Je ne puis penser non «c plus avec M. le président Hénault, que ce soit un effet de la faiblesse « des derniers rois carlovingiens. Je ne puis penser avec f^. de Valois et « M. le président Bénault, qu'il n'y ait point eu de noblesse en France « sous les deux premières races; je ne puis penser avec M. de Montesquieu qu'elle ait résidé dans Tordre des Anlrustions. « Si je parcours tout ce qui s'est écrit sur ce siget à l'époque des États

développements qui lui sont propres /dans la thèse antimonarchique et antiplébéieime du comte de Boulainvilliers. Voici les propositions historiques, ou prétendues telles, dont la série constitue ce qu^on peut nommer le corps de son système :

« Uorigiue des grandes institutions de la France se eon- « fond avec Torigine même des trois grandes nations dont « la nôtre s'est formée j aucun fait historique , aucune « date ne marque leur commencement. — Lorsque les et Romains entrèrent dans les Gaules, les justices seigneucf riales, la servitude de la glèbe, les censives, les guerres « particulières existaient déjà y il y avait des hommes ingé- (f nus et des hommes tributaires; les terres elles-mêmes « avaient des conditions et des rangs. — La domination « romaine, en s'établissarit sur le pays, n'altéra point cette «hiérarchie: on continua à distinguer, dans les Gaules, a des terres libres et des terres asservies, des hommes « Ubres et des tributaires; les justices seigneuriales furent <t maintenues, et les cités continuèrent de guerroyer entre « elles. — Les Francs n'exercèrent point le droit de cona quête, et respectèrent l'ordre de choses établi avant eux. a Clovis gouverna le pays selon tes coutumes gauloises; « il conserva le régime des campagnes qui étaient distria buées en seigneurs et en colons; il conserva de même a le ré^me dés cités, leurs sénats, leurs curies, leurs « milices. — ^ Le lien féodal résulta des clientèles, qui dans

« Généraux, je me trouve dans îé même embarras. Je ne puis penser « avec les niembrès de l'ordre de la noblesse, que sou institution se rap- « porte aux magnâtes et aux principes qui composaient l'ordre des grands M de l'État aux assemblées 4es Champs de Mars et de Mai , ni avec les « écrivains du tiers-état, que celui-ci ait le moindre rapport avec ce qui « figure sous le nom de peuple aux assemblées des deux premières « raoes. » (Delà Monarchie ftanfoise, 1. 1> p. 78 et 79 j édit. de 16U. )

« la^aule franque. étaient de trois espèces : là clientèle c( gauloise, la romaine et la germaiïxe. Par la première, a qui était servile, le faible faisait hommage au puissant c( de ses biens, et lui payait redevance; par la seconde; c( qui était civile, des liens s'établissaient entre le client c( et le patron, san^ que leur condition respective chanc( geût; par la troisième, qui était militaire, des guerriers ff se dévouaient à Tun d'entre eux, le suivaient et parta* « geaiçnt avec lui les profits de la guerre. Ces clientèles, « en se mêlant, produisirent la féodalité, — Les hommes c( cherchèrent la protection des hommes, les domaines la c( protection des domaines; les hommes et les domaines G s'associèrent dans les mêmes devoirs et les mêmes seiv c< vices. La clientèle gauloise, où l'on donnait servilement a sa terre, s'anoblit en s*unissaat à latîlientèle germanique, c( où l'on donnait sa foi et son courage' . »

a Connue il fut permis à tous les hommes libres d'adop- « ter la loi salique, les cTistinctions d'origine «'effacèrent. «La nationalité franque, les mœurs et les coutumes ger- « maniques s^étendirent par degrés à tous les habitants « de la Gaule, moins les tributaires et les esclaves. — Nos

* De ta Mofiarchie française^ t. I, p. 2, 7, 40, 42, 13, 31, 33» 35, 39. — Je n'ai pas besoin de relever tout ce qu'il y a de méprises et d'anachronismes dans ce prétendu tableau deô institutions primitives de la Gaule, dans 1^ confusion des mœurs des Celtes avec les mœurs des Germains et avec les mœurs féodales, ni ce qu'il y a d'absurde dans l-assertion que le régime des tribus gauloises se conserva sous les Romains, ni ce qu!il y a d'impossible dans l'hypothèse d'un mélange par égaie part entre les mœurs gauloises, les mœurs romaines et les mœurs germaniques. Quelques rapports grossièrement saisis entre le clan celtique, la tribu gcrm^ine et la seigneurie du moyen âge, sont le fondement de cette théoiie, qui a, par-dessus tout, cela d'étrange, qu'elle part de prémisses analogues à celtes de Dabos pour arriver à une conclusion identique à ^celle de Boulainvilliers. -^ Voyez VEssai sur la fcodalUé et les institutions de saint Louis ^ par M. Mignet, notes, p. 213 (4822), et VUisloire des Gaulois, par mon frère Amédée Thierry.

« premiers rois n'avaient auprès d'eux qu'Une poignée de « Francs sonà le nom de Leudes. Au commencement 4e « la deuxième race, toute la France èii est couverte. Soùs c< Charles le Chauve, Tunion est consommée f on désigne a par le nom dé Francs tous les hommes libres. — Selon c< les mœurs des Germains, le ser^âce personnel, avili chez « leè autres nations, était quelque chose de noble ; prendre « quelqu'un dans sa domesticité, c'était lui accorder une « distinction particulière. Cette disposition, que l'exemple a des Francs propagea peu à peu dans la Gaule, fit ren^ « voyer à la profession des métiers et à la culture des c< terres, ces misérables que les Gaulois, ainsi que les Roc( mains, faisaient servir dans l'intérieur des maisons. Il « en résulta un grand mouvement qui éleva tous les ana cieus esclaves à la condition de tributaires ou de rotu- « riers, et abolit ainsi la servitude personnelle. — Un autre c< caractère essentiel des mœurs germaniques était la pré- « dilection pour le séjour de la campagne. Cette habitude, « se communiquant par degrés à tous les hommes libres, « sans distinction de races, il arriva que les villes, délais- « sées par les familles de quelque considération, perdirent « leurs sénats, leurs curies, leurs milices, et ne furent « plus peuplées que d'artisans, c'estrà-<iire de tributaires; c( l'organisation municipale, fpndée par les Romains, et (.( respectée par la conquête franque, disparut ainsi. — « Lorsque tous les Gaulois nobles ou pleinement libres « furent devenus francs, et que les mœurs franques se « furent totalement propagées, les domaines gagnèrent « l'importance que perdaient les villes; ils se modelèrent «sur les anciennes cités, ils devinrent des chateatix, « Alors, la guerre qui, auparavant, était de cité à cité, c< se fit de domaine à domaine. — Yoilà pour Iç régime

45a CHAPITRE lY.

« domestique et pour le régime civil } quant au régime « politique^ les changements ne furent pas moindres. Sous a la première race , on n'avait vu en scène^ pour les «délibérations législatives^ que les grands et quelques a leudes; tons les hommes libres étant devenus Francs^ a ils furent tous appelés à délibérer sur les aflEaires de «l'État'.»

«Vers le xn« siède^ temps où les mœurs franques «étaient complètement établies^ Tordre social se dis-^ « tinguait par deux caractères principaux ; la puissance «politique et législative était morcelée entre tous les « domaines^ et il n'y avait plus d'esclaves. — Il y avtût^ « d'un côté; les hommes francs > et de l'autre^ la classe « des tributaires^ classe qui formait l'immense majorité « de la population^ et que l'établissement des communes « éleva tout d'un coup à' la franchise , c'est-à-dire à la « condition de Francs. — Par l'octroi des chartes de com- « mune^ il fut permis aux habitants des villes de fonner « un sénat; de s'imposer des tailles^ de rendre ou faire « rendre la justice > de battre monnaie ^ tle tenir sur pied « une milice réglée. Il n'est pas jusqu'au droit de guerre^ « ce femeux privilège des Francs ^ qui ne leur ait été ac- « cordé. — ^ Quelque énormes que semblent ces conces*

< De la Monarchie française^ 1. 1, p. âl, S3, 24» 35, 28, U6. — Il n'y a rien àe commun entre la guerre privée des Germains, homme contre homme, famille contre famille, et la guerre publique des cités gauloise» ou de quelques villes gallo-romaines l'une contre l'autre. L'extension des mœurs franltes à tous les ingénus de la Gaule, et l'abandon des villes par la population libre, sont des inductions purement gratuites. Quand on consulte avec attention et réflexion les monuments historiques dea deux premières races, on n'y aperçoit pas un seul Indice de la prétendue disparition du régime municipal. Il resta toujours dans, les cités asseï de mœurs romaines, et dans les coutumes assez de droit romain pour qu'une réaction pût avoir lieu contre les mœurs et les coutumes germaniques.

« èions^ elles n'avaient en soi rien d'eiLtraopdinaire> c^était « la pratique ancienne de la monarchie. Au temps de la « première et de la deuxième race, les tributaires affran- « chis, ou pour mie^ux dire anoblis, soiis le nom de J)é- (( nariés^ participaient sans réserve à tous les droits des <x hommes francs; mais, entre les anciens affranchisse- « ments et les nouveaux, il y eut de notables différences. « «T-Ët d'abord, les affranchissements anciens, qui pora taient un homme de la classe des tributaires dans celle « des Francs, étaient des actes purement individuels, sans (X conséquence pour l'état des conditions et des rangs. Il « n'en fut pas de même d'une mesure par laquelle les a villes devenaient des espèces de souveraineté, mesure « générale qui, s'associant à une auti^e mesure générale, « l'affranchissement des campagnes, créa dans l'État un « nouveau peuple, égal en droits à l'ancien peuple, et de « beaucoup supérieur en nombre. Il y eut d'autres difféc< renées encore plus graves; — Dans les temps anciens, c( quand un tributaire parvenait à la condition de Franc, « il renonçait, dès lors, aux habitudes et aux professions « affectées ^ la classe tributaire, il adoptait les mœurs « franques. Ici, au contraire, c'est une classe immense « qu'on appelle au partage de tous les droits de la con-» « dition franque, en lui laissant les mœurs, les habitudes «f et les professions serviles * .

«Lès rois de la troisième race se firent les patrons et

• De la Monarchie française, 1 1, p. 4^ 403, 441, 149^ 4B0, 451, 452. — Le singulier abus que rauteûr fait ici du mot franc, et la confusion entre le sens primitif de ce mot comme appellation nationale et son sens dérivé, comme qualification sociale, rassimilation des afTrajichîssements des Tilles et des bourgades aux manumissions par le denier, d'après la loi salique ou celle des Ripuaires^ sont de telles énormités en histoire qu'il est inutile do les réfuter.

c( les proniotenrs de cette grande innovation qui boulecf versait tout dans l'État, les rangs, les mœurs, les lois, « la constitution. — Quant à la noblesse, elle n'avait pas c< le droit de s'opposer à ce que le roi accordât des chartes a d'affranchisseiu^t aux villes qui lui appartenaient. Elle «ne l'essayia pas; au contraire elle fut entraînée par «Texemple, et les hauts barons établirent, comme le <i suzerain, des communes dans leurs domaines. Maisuon « ne se contepta pas de cette marche graduée et volon- « taire. Comme il se trouva quelques seigneurs en retard, « on provoqua le changement par des révoltes. Des agents c< du roi' parcouraient les villes à la manière de nos der- « niers propagandistes. Partout où les affranchissements a n'étaient point accordés, ils étaient arrachés; partout « où ils étaient accordés, le roi s'établissait comme le c( seul maître, -r- L'affranchissement des campagnes; qui « vint après celui des villes, fut conduit dans le même « esprit. Une ordonnance de Louis X avait proclamé que, (c selon le droit de nature ^ chacun doit être Franc; cette « doctrine des droits de l'homme eut son eifet, les paysans « se soulevèrent, et l'on se mit, comme dans ces derniers c< temps, k massacrer les nobles et à incendier les châ- «teaux, Ne nous étonnons point des excès de la Jac- « querie^...»

Là se trouve, comme je l'ai déjà dit, le point culminant du système de M. de Montlosier; c'est de là que

* De la Monarchie française, 1. 1, p. 453 à 157. ^ Si ce bizarre aperçu de ce qu'on pourrait nommer la partie révolutionnaire du rôle de l'ancienne royauté manque de justesse et de mesure, il faut reconnaître qu'en 4814 il avaitle mérite d'être, pour ce qui regarde le mouvement communal des xii« et xiiie siècles, plus près des faits réels que ne Tétait l'opinion alors en crédit, celle de l'affranchissement des communes par voie de réforme administrative.

Tauteur éclate à la fois contre la puissance royale^ l'unité sociale, régalité civile. Tordre judiciaire, les mœurs romaines et le droit romain. Il le fait avec des formules qui lui appartiennent en propre, et qui l'emportent de beaucoup en véhémence sur celles de Boulainvilliers; on sent que la révolution, avec sa dureté. de langage dans un sens ou dans Tautre, et ses luttes à main armée, a passé par là. Che?.M. de Montlosier, les regrets aristocratiques ont, dans leur amertume, quelque chose de sauvage; le dépouillé du 4f août 1789 a pris en haine tous les principes, tous les éléments constitutifs de la société moderne, tout ce qui, depuis six siècles, grandit et s'élève; la souveraineté publique, là justice sociale, la loi civile, la propriété mobilière, la vie laborieuse, Timportance du travail, Testime accordée à la science et aux facultés de l'esprit. Il donne à ses invectives chagrines un ton nouveau, par remploi d'une phraséologie qui substitue à l'idée de classes et de rangs, celle de peuples divers, qui applique à la lutte des classes ennemies ou rivales, le vocabulaire pittoresque de rhistoire des invasions et des conquêtes. L'histoire critique, d'ordinaire si terne et si peu animée, prend par là, sous sa plume, un air de vie qu'elle n'avait eu ni dans l'ouvrage de Boulainvillicrs, ni dans celui de^ Dubos, ni dans celui de Mably. On jugera, par quelques citations, de Teffet de cette verve fantasque qui rajeunit, par la forme et les accessoires, un thème usé depuis longtemps:

«Deux peuples divers figurent dans l'Etat. L'un, tout c( antique, se retranche vers la dignité, et s'empare de tout «le lustre; l'autre, tout nouveau, cherche à acquérir «l'importance, et s'empare de toute la force. Pendant « quelque temps, les deux peuples vivent parallèlement

« Tun à l'autre, comme s'ils n'avaient aucun rapport de « régime et d'origine. A la fin, cependant, ils s'embara rassent, se heurtent et s'attaquent. Mais im peuple nou- « veau, qui n'a rien de droit, pour qui tout est dé grâce, « convient beaucoup à l'autorité. Ce peuple a pour lui le « monarque; il se saisit, avec son aide, de la màgistra* « ture de l'État, et de sa législation. Le nouveau magistrat a repousse sans cesse une Constitution qu'il ne connaît « pas, ou qu'il n'a connue que dans une situation qui lui a rappelle de douloureux souvenirs. DésormMs toutes les a lois sont du jour, tous les principes du moment. Il se « forme une nouvelle liberté, qui est de détruire Tanr a cienne liberté; une nouvelle franchise, qui est de détruire et l'ancienne franchise; le nouveau droit public est de déci truire l'ancien droit public.

« Cependant, auprès de ce peuple nouveau, que dévien- « dra l'ancien peuple ? Il a laissé se fonner tranquillement « ce nouvel ordre social : il espérait y demeurer étranger; a il va s'y trouver enveloppé. Quand il existait seul, il « avait façonné, à sa manière, ses rangs, sa hiérarchie et « sa magistrature; il avait ses comtes, ses pairs, ses seic( gneurs suzerains et dominans. Les noms se conservent; c( les réalités sont efracées. L'ancien peuple se voit prive « peu à peu de ses anciens juges, de ses lois anciennes, « de ses anciennes formes. Il faut qu'il se courbe sous a des lois que ses pères n'oi^t point connues, qu'il adopte « des mœurs que ses pères ont repousséës. Il est établi , « comme loi d'État que ses persécuteurs sont ses juges, a ses inférieurs ses souverains. Dans ce renversement c< général, les lois 9e la France sont réputées étrangères, « les lois étirangères sont devenues les lois de la France. « Les libertés de l'ancien peuple ne s'appellent plus que

«privilèges^ son ancienne indépendance barbarie *

« Les propriétés mobiliaires se balancent avec les proa priétés immobiliaires ^ Targent avec la terre ^ les villes « avec les châteaux. La science s'élève de spn côté pour « rivaliser avec le courage , Tesprit avec Thonneur , le a commerce et l'industrie avec les armes. Les lois romaia nes^ que les lois frsmques avaient fait disparaître^ repaa raissent avec les mœurs romaines, que les mœurs frana ques avaient effacées. Le nouveau peuple s'accroissant a de plus en plus, se montre partout triomphant. Il défait « les anciennes formes , ou s'en empare ; rompt tous les ff anciens rangs, ou les occupe; domine les villes sous le «nom de municipalités; les châteaux sous le nom de (x bailliages; les esprits sous le nom d'universités; chasse a bientôt l'ancien peuple de toutes ses places, de toutes « ses fonctions, de tous ses postes; finit par s'asseoir au a conseil du monarque : impose là, de force, son esprit a nouveau, ses mœurs nouvelles *.•

« La noblesse (je me servirai désormais de eette exprès- «sion), la noblesse avait, dans ses terres, des hommes « qui étaient sous son gouvernement : on les lui enlève. « Elle avait le droit de guerre : on le lui ôte. Elle avait le a droit d'impôt: on l'abolit. Elle avait l'usage de s'assem- « bler dans des fêtes guerrières ; on les supprime. Elle faia sait elle-même le service de ses fiefs : on l'en dispense, a Elle avait le droit de battre monnaie : on s'en empare, a Elle avait le droit d'être jngée par ses pairs : on l'envoie 6 à des commissions de roturiers. Elle mettait une grande a importance à ne point payer de tributs : on l'impose. «Enfin, après lui avoir fait subir toutes les injustices,

1 t)e la Monarchie française j 1. 1, p. 463 à 165. » ItHd., p. m.

« toutes les tyrannies, toutes les spoliations, on imagine, a pour couronner toutes ces manoeuvres, de la présenter « elle-même comme coupable de tyrannie et de spolia- « tions. Tel est le système qui est poursuivi pendant trois « siècles * . ».

Dans ces pages si étrangement passionnées, sous cette colère qui s'attaque à Tœuvre des siècles écoulés depuis le douzième, il y avait, à Tétat de germe, un nouvel aperçu historique, et, si Fauteur a mal conclu, il a nettement posé les deux termes de la question. M. de Montlosier ait vrai : la grande lutte sociale des sept derniers siècles eut lieu entre les traditions de la vie civile, et les instincts de la vie barbare adoucis par le christianisme et colorés par le sentiment de Thonneur et par la foi d'homme à homme; entre l'égalité devant la loi, et l'inégalité héréditaire sous la sanction de la coutume; entre l'unité nationale, et le morcellement de la souveraineté; entre les mœurs roniaines, et les mœurs germaniques. Admirateur enthousiaste du monde féodal qu'il n'avait vu qu'en rêve, et dont il embrassait les derniers vestiges, il fit un système pour prouver que toute liberté et tout pouvoir étaient le droit de la noblesse, et l'effet sérieux de ce système fut de signaler d'une manière plus frappante l'apparition du tiers-État sur la scène politique. Quelque dose d'extravagance qu'il y eût au fond de sa théorie, le premier il a senti vivement d'où procède l'ordre social moderne, et assigné au xu« siècle son véritable caractère, en y plaçant une révolution mère de toutes celles qui sont venues depuis^. C'est le mérite qu'il

1 De la Monafchie française^ 1. 1, p. 181 et 483.

• « Telle est cette grande révolution, qui a été elle-même la source « d'une multitude de révolutions ; qui, en se propageant dans toute l'Eu-

faut lui reconnaître, et, sur ce point, Vesprit de parti a servi à donner plus de puissance et de vie à ses aperçus d'historien. Il a vu le mieux ce qu'il haïssait le plus, ce qu'il aurait voulu détruire, dans le passé comme dans le présent ' . Le système de M. de Montlosier, qui, s'il eût paru sous l'empire , n'aurait eu d'autre poids que celui d'une opinion isolée, puisait dans l'état des choses et des esprits une véritable importance. Beaucoup de personnes se souviennent d'avoir été frappées de l'espèce de fatalité qui semblait écrite dans ces formules , revenant presque à chaque page du livré : deux grands ennethis, Vancien peuple et le nouveau pêuple^M On voyait se refléter là, de siècle en siècle, la division actuelle des partis. Ce fut surtout après les Cent-Jours et l'invasion de 4815, après la réaction violente qui, en 1816, frappa^ au hasard, et sans épargner le saiig, sur les hommes de l'empire et de la révolution, qiie cette vue de la France, condamnée par sa ptopre histoire à former deux camps rivaux et inconciliables, parut aux imaginations quelque chose de grave et de prophétique. La théorie de la dualité nationale (qu'on me passe cette expression) fournit alors à chacun des deux partis opposés, au parti de la révolution et de la charte, comme à celui de la contre-révolution, des

« rope, Ta couverte de guerres et de troubles, a rempli l'empire d'Alle- « magne de villes impériales, l'Italie dé républiques; a répandu partout « une multitude de droits nouveaux, d'états nouveaux, de doctrines et « de constitutions nouvelles. » [Deia Monarchie française^ t. I, p. 136.)

< Voici, sur la révolution de 4789, son jugement paradoxal, en apparence» mais qui ne manque ni de sens ni de portée historique : « Le tt peuple souverain, qu'on ne le blâme pas avec trop d'amertume : il n'a « fait que consommer l'œuvre des souverains ses prédécesseurs. II a « suivi de point en point la route qui lui était tracée depuis deux siècles « par les rois, par les parlements, par les hommes de loi, par les « savansr» [De la MoMrâhiefnnfaixef t. II, p. S09.)

^ Ibid., t. Il, p. 145 et passim.

nUusions et des formules. Les pamphlets et les jouiloaux de Topinion ultrà-royaliste faisaient étalage jdu nom de Francs -y ce nom dont M. de Montlosier avait tant abusé^ ils rappliquaient soit au sens propre^ soit par figure^ ,à tout ce qui avait combattu pour la cause de Tancien régime, même aux paysans bretons et vendéens'. A cette revendication semi-poétique d'une nationalité privilégiée, des écrivains de Tautre parti répondirent en proclamant, comme un défi, la nationalité gauloise de^ communes et du tiers-État, et en la revendiquant pour le peuple de la révolution et de Tempiré. Contre le nouveau système qui, rattachant la roture h- la foule sans nom des tributaires de toute race, lui attribuait une origine ignoblement servilCj, nous relevâmes Topinion dé Tasservissement par la conquête, le système de Boulainvilliérs; je dis nous, parce que je suis Tun de ceux qui, vers 1820, firent de la polémique avec Tantagonisme social des Franks et des Gaulois^. M. Guizot en fit la thèse principale d'un de ses plus célèbres pamphlets, de son manifeste de rupture avec le pouvoir qui, après six années d'une politique indécise, venait de s'abandonner franchement au parti contre-révolutionnaire^. Voici quelques phrases dont la hauteur d'accent montre que, sous cette forme d'eriiprunt, la lutte des intérêts présents était encore vive et sérieuse : « Je me sers de ces mots, parce qu'ils sont clairs et

* Voyez le Conservateur, l'Observateur de la marine, elles autres écrits périodiques de la même opinion, «47 à 1820.

* Voyez, dans le volume Intitulé : Dix ans d'études historiques, les morceaux extraits du Censeur européen, 2 avril, le»" et 12 mai 1820.

* « Un ministère est tombé sous les coups de la contre-révolution, un <f ministère nouveau s'est fornié par son influence et à son profit. Le « pouvoir a subitement chef ché et trouvé un autre camp, d'autres amiS; « on sait d'où ils viennent, c'en est' assez pour savoir Où ils vont, » {Du Gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministère actuel , par F. Guizot, p. 7, 1820,)

« vrais. La Révolution a été une guerre, la vraie guerre> c( telle que le monde la connaît entre peuples étrangers. «Depuis plus de treize siècles, la France en contenait a deux, un peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis a plus de treize siècles le peuple vaincu luttait pour «secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire « est l'histoire de cette lutte. De nos jours une bataille a décisive a été livrée; elle s'appelle la Révolution.

« C'est une chose déplorable que la guerre entre deux a peuples qui portent le même nom, parlent la même làn- « gue, ont vécu treize siècles sur le même sol. En dépit G des causes qui les séparent, eii dépit des combats pu- « blics ou secrets qu'ils se livrent incessamment, le cours « du tempe les rapproche, les mêle, les unit par d'innpm- « brables liens, et les enveloppe dans une destinée com- (( mune, qui ne laisse voir, à la fin, qu'une seule et même « nation, là où existent réellement encore deux races dis- « tinctes, deux situations sociales profondément diverses.

(( Francs et Gaulois, seigneurs et paysans , nobles et c< roturiers, tous, bien longtemps avant la Révolution, « s'appelaient également Français, avaient également la « France pour patrie. Mais le temps qui féconde toutes « choses, ne détruit rien de ce qui est; il faut que les « germes, une fois déposés dans son sein, portent tôt ou « tard leurs fruits. Treize siècles se sont employés parmi a nous à fondre dans une même nation la race conque- « rante et la race conquise, les vainqueurs et les vaincus. « La division primitive a traversé leur cours et résisté à « leur action. La lutte a continué dans tous les âges, sous « toutes les formes, avec toutes les armes; et lorsqu'en « 1789 les députés de la France entière ont été réunis « dans une seule assemblée, les deux peuples se sont

a hâtés de reprendre leur vieille querelle : le jour de la « vider était enfin venu* »

Le système de Boulainvilliers , non-seulement accepté par des plébéiens défenseurs des droits populaires^ mais soutenu par eux. dogmatiqueinent ^ c'était là un singulier phénomène. En politique^ cela voulait dire que ceux qui trouvaient bon de s'intituler fils des vaincus du v« siècle étaient les vainqueurs de la veille ^ sûrs de leur cause pour le lendemain ; en histoire c'était le terme extrême de la décomposition des anciens partis. Des deux grandes hypothèses historiques du xviii« siècle. Tune, celle de Dubos, la négation de tout exercice du droit de conquête par les Franks , venait d'être mise en œuvre par M. de Montlosier dans une théorie ultra-aristocratique; l'autre, celle de l'asservissement des Gaulois, passait de la noblesse à la roture. Ainsi, toutes les deux se trouvaient au service de passions politiques diamétralement contraires à celles que , dans l'origine , elles avaient servies ou flattées. Cet étrange fevireitient devait être et fut, en effet, leur dernier signe de vie.

J'aborde une époque de travaux remarquables et de grands progrès en histoire. L'année 18^0,. qui yit finir l'espoir d'une transaction pacifique entre les deux partis que la révolution avait créés , qui remit tout aux chances plus ou moins prochaines , plus ou moins éloignées , d'une crise sociale , eut , par compensation , cela d'heureux , qu'elle marque la date d'un beau mouvement de rénovation dans les sciences morales et politiques. Ceux qui refusaient leur adhésion aux doctrines et aux projets du gouvernement ( et la plupart des intelligences jeunes

I Du Gowemement de la France depuis la restauration, et du ministère actuel^ p. 2 et 3.

et fortes furent de ce nombre ) , exclus de la carrière des fonctions publiques, se renfermèrent, en attendant l'avenir, dans l'étude et les travaux solitaires. Ce temps d'arrêt, unique peut-être, où le repos n'était pas de l'oppression, où la délivrance apparaissait comme certaine, fut fécond pour les esprits contraints de se replier sur eux-mêmes, et de borner leur activité aux choses purement spéculatives. Il n'y eut pas, durant dix années, cette absorption de toutes les capacités, cette prodigieuse dépense d'hommes publics que font les gouvernements soutenus et dirigés par l'opinion nationale. En s^appliquant aux

> recherches studieuses , la jeunesse du parti rejeté loin des affaires y porta toute l'ardeur de ses espérances combattues, et le stoïcisme de son attachement aux principes

. qu'on voulait détruire. Ainsi , il y eut , pour les lettres , une classe d'hommes jeunes et dévoués , dont l'ambition n'avait de chances que par elles ; il y eut une passion de renouvellement littéraire associée par l'opinion aux honneurs et à la popularité de l'opposition politique. Le professorat s'éleva au rang de puissance sociale j il y avait pour lui des ovations et des couronnes civiques*, et, chose qui peut-être ne se reverra plus , il y avait des salons où le succès était pour la parole la plus grave, sur les questions les plus élevées de la philosophie morale , de l'histoire et de l'esthétique. L'histoire surtout eut une large ; part dans ce travail des esprits et dans ces encouragements \ du monde. On avait soif d'apprendre , sur ce passé dont

< L'immense succès des cours de MM, Villemain et Cousin ( littérature française et histoire de la philosophie morale), date de 1819. En 1821 M. Guizot ouvrit son célèbre cours d'iiistoire moderne, suspendu à la fin de 1823 et repris en 1828. De 1828 aux derniers mois de 1830, ces trois cours, professés concurremment à la Sorbonne, attirèrent une affluençe d'auditeurs dont le souvenir est presque fabuleux.

Tombre semblait encore menaçante, la vérité tout entière, et de là vinrent, spécialement pour les études historiques, dix années telles que la France n^en avait jamais va de pareilles.

A Dieu ne plaise que j'atténue en quelque chose la gloire de la grande école d'éru(}its , antérieure à la révolution ! quel que soit le progrès actuel , quel que puisse être le progrès à venir, cette gloire restera belle et intacte. Les œuvres des bénédictins de Saint-Maur et de Saint- Vannes et celles des savants laïques qui les oiit imités sont, comme Ta dit un écrivain de génie, l'intarissable fontaine où nous puisons tous ^ . Ils ont recueilli et mis au jour tout un monde de faits enfouis dans la poussière des archives ; ils ont fondé la chronologie, la géographie, la critique de Thistoire de France ; mais en histoire ^ il y a deux tâches distinctes, deux ordres de travaux que Tambition de Tesprit humain tente simultanément, mais qui, pour le succès, en dépit de notre volonté , vont toujours , à la suite Vun de Fautre. La recherche et la discussion des faits, sans autre dessein que Texactitude, n'est qu'une des faces de tout problème historique ; ce travail accompli, il s'agit d'interpréter et de peindre, de trouver la loi de succession qui enchaîne les faits l'un à l'autre, de donner aux événements leur signification , leur caractère , la vie enflh, qui ne doit jamais manquer au spectacle des choses humaines^ Or, crnnrne j'ai déjà eu l'occasion de le montrer , toutes les tentatives faites, avant 1789, pour répondre à la première de ces tâches , ont été bonnes et grandes; mais celles qui ont eu poui* objet de répondre à la seconde, furent presque toutes mesquines et fausses^.

> M. de Chateaubriand, Ètuilei historiques^ préface» p. xix, édit. de ^831. 2 Voyez ce que j'ai dit là-dessus dans mes lettres sur VUsloire de Francft lettres là y.

Le succès en ce genre ^tait réservé à de& temp^ postérieurs ; Tordre logique des idées et la nature des travaux le voulaient ainsi , et , de plus , il y eut à cela des motifs irrésistibles , nés de circonstances extérieures, étrangères au développement de la science.

L'histoire donne des leçons, et, à son tour, elle en reçoit; son maître est ^expérience, qui lui enseigne, d'époque en époque , à mieux voir et à mieux juger. Ce sont les événemens, jusque-là inouïs, des cinquante dernières années, qui nous ont appris à comprendre les réVo* lutions du moyen âge, à voir le fond des choses sous la lettre des chroniques, à tirer des écrits des bénédictins ce que ces savants hommes n'avaient point vu, ce qu'ils avaient vu d'une façon partielle et incomplète, sans en rien conclure, sans en mesurer la portée. Il leur manquait l'intelligence et le sentiment des grandes transformations sociales. Ils ont étudié curieusement les lois , les actes publics, les formules judiciaires , les contrats privés^ ils ont discuté , classé , analysé les textes , fait dans les acteâ le partage du vrai et du faux avec une étonnante sagacité; mais le sens politique de tout cela, mais ce qu'il y a de vivant pour l'imagination sous cette écriture morte , mais la vue de la société elle - même et de ses éléments divers, soit jeunes , soit vieux , soit barbares, soit civilisés, leur échappe, et de là résultent les vides et l'insuffisance de leurs travaux. Cette vue, nous l'avons acquise par nos propres expériences , nous la devons aux prodigieuses mutations du pouvoir et de la société qui se sont opérées sous nos yeux ; et , chose singulière , une nouvelle intelligence de l'histoire semble naître en nous , à point nommé , au moment où se complète la grande série des renversements politiques, par la chute de l'empire élevé

sur les ruines de la République française y qui avait jeté à terre la monarchie de Louis XVI.

Ainsi s'est produite au xix* siècle une école historique nouvelle; c'est le nom qui lui a été donné', quoiqu'à vrai dire il n'y ait pas école , car il n'y a pas un maître et des disciples , une doctrine et dés adeptes ; mais une diversité d'esprits , de méthodes et de recherches , et , dans cette diversité , ce qui est remarquable, une grande analogie d'instincts, de tendances et de but. Pour tous, le but commun est de ^'attaquer aux problèmes fondamentaux et de poser , d'une manière définitive , les bases de notre histoire nationale. Aussi , depuis cette renaissance des études historiques , la science de nos origines , des vieilles institutions et des vieilles mœurs, a-t-elle atteint un degré de certitude et de fixité dont elle était loin jusque-là. C'est depuis ce temps que les systèmes ne roulent plus les uns sur les autres , que les opinions ne sont plus individuelles , que les questions ne sont plus trcdtées le même jour d'une façon contradictoire, que les solutions données par un écrivain de sens et de savoir sont acceptées par tous les autres , qu'il y a , sur les points essentiels , un consentement unanime , un travail progressif où chacun ajoute quelque chose à l'œuvre de ses devanciers. Dans le siècle dernier , aucune opinion n'était réellement assise; autant de dissertations nouvelles, autant de nouvelles solutions ; aucune erreur n'était définitivement condamnée, aucune vérité définitivement reconnue. Où l'un ne voyait que du droit romain , l'autre n'apercevait que les mœurs et les lois germaniques ; où

* On rencontre ce nom pour la première fois dans les Études hisiariques de M. de Chateaubriand, publiées en I83i; voyez la préface dt cet ouvrage, p. xut et lxkx.

l'un trouvait la monarchie pure , l'autre admircdt la pure liberté. Il y avait une perpétuelle préocupation quant à de prétendues lois fondamentales et aux principes du droit public français. La* question des bénéfices royaux sous la première race s'embrouillait par le dogme moderne de l'inaliénabilité du domaine ; la souveraineté absolue du roi jetait un nuage sur le problème de l'établissement des communes ; le fait légal ^ sans cesse présent , empêchait d'avoir une vue nette du fait réel *.

On peut juger de la valeur et du degré d'originalité des travaux historiques modernes, par la nature des questions résolues d'une manière neuve ou posées pour la première fois , depuis vingt ans. Le nombre de ces questions est énorme ^ je ferai un recensenient sommaire de celles qui méritent d'être signalées comme capitales :

Le problème^ si difficile et si important, de nos ori-

< M. de Chateaubriand a dit la même chose avec une yivaeité d'expression qui n'appartient qu*à lui : « Khlovigb, dans nos annales anté- « révolutionnaires , ressemble à Louis XIV et Louis XIV à Hugues « Capet. On avoit dans la têle le type d'une grave monarchie, toi^ours la « même, marchant carrément avec trois Ordres et un Parlement en robe « longue; de IS, cette monotonie de récits, cette uniformité de mœurs « qui rend la lecture de notre histoire générale insipide... Mais si nous « apercevons les faits sous un autre jour, ne nous figurons pas que cela « tienne à la seule force de notre intelligence. Nous venons après la « monarchie tombée, nous toisons à terre le colosse brisé, nous lui trou- « vons des proportions différentes de celles qu*il paroissoit avoir lors- « qu'il étoit debout. Placés à un autre point de la perspective, nous « prenons pour un progrès de l'esprit humain le simple résultat des « événements, le dérangement ou la disparition des objets. Le voyageur, « qui foule aux pieds les ruines de Thèbes, est-il l'Égyptien qui demeu- « roit sous une des cent portes de la cité de Pharaon? » (Eiudeê hisio-' riquèSf préface, p. xxxix et xl.)

L'homme de génie qui a écrit ces lignes donne à la nouvelle école historique française le beau titre d'école politique; mais en même temps il l'avertit de ne pas trop croire à elle-même et de rendre une pleine justice aux travaux de ses devanciers, conseil bon à suivre, même quand il no viendrait pas de si haut

gines nationales^ les races primitives^ leur filiation^ leurs diversités de caractère et d'instincts sociaux oot été Tobjet de recherches plus approfondies, de distinctions plus sûres^ plus variées, plus délicates. Sur les populations de Tancienne Gaule et de la Germanie, on a donné autre chose que des redites des écrivains de Tantiquité* On a examiné, peuple à peuple^ tribu à tribu, les conquérants du V* siècle, et trouvé, dans des différences dé caractère, dans des inégalités de culture morale, la cause des variétés que présente la constitution de leurs établissemeots sur le territoire romam. On a distingué dans le royaume des FVanks plusieurs zones politiques, et des nuances de mœurs et de populations sous les noms de Neustrie et d*Austrasie. On a marqué, d'une manière plus ou moins précise, le point d'origine de la nation française, mélange de diverses nationalités préexistantes, et séparé ainsi l'histoire de France proprement dite de l'histoire de la Gaule franke '.

Le fait de la conquête a été étudié dans ses conséquences politiques et civiles; la société gallo-romaine et la société des conquérants germains ont été analysées chacune à part. L'état des personnes dans les deux races, la classification des conditions sociales, les institutions politiques, les institutions locales ont été envisagées d'une manière plus nette, plus exacte, plus conforme au vrai sens des textes originaux. On a cherché à se faire une juste idée des effets de l'invasion des Barbares sur l'état moral de la Gaule; oii a fait ressortir le côté politique de

* «« Pour les deux premières races, j'adopte généralement les idées de « l*École moderne i je ne transforme point les Franks en Français; je vois « la société romaine subsister presque tout entière dominée par quel- « ques Barbares, jusque vers la fin de la seconde race. » (Itf. de Chateaubriand, Éludes higtoriques, préface, p. cxv.)

Taction et de Tinfluence du clergé gallo-romain. La perpétuité du droit romain après la chute de Tempire, et la conservation plus ou moins entière du régime municipal ont été reconnues et établies sur des preuves incontestables. On a étudié les variations de l'état frank dans son organisation intérieyre et dans ^s rapports avec les peuples voisins. On a fixé le caractère , si mal déterminé jusque-làj de la royauté et des assemblées nationales sous les deux premières races; on a rattaché à des transformations de la société^ à des mouvements nationaux, à de grandes nécessités politiques^ les causes des révolutions successives qui renversèrent les deux dynasties frankes. / Une grande place, mais sans exagération soit romar nesque, soit philosophique, a été donnée à Gbarlemagne, comme administrateur et législateur. On a analysé et décrit son gouvernement sous toutes ses faces. On a suivi la niarche et recherché les causes du démembrement de son empire; on Va expliqué par la grande loi de la séparation des États formés en dépit des convenances naturelles et des répugnauices nationales.

/ Le régime féodal a été considéré d'une manière calme et impartiale, comme une révolution nécessaire. On a étudié, d'éppque en époque, le vasselage, la hiérarchie des terres et des services, toute Torganisation, tous les éléments de la société féodale, dans leur variété et leur complexité. On a remarqué, dans le fractionnement du territoire sous la féodalité, des divisions correspondantes aux divisions naturelles et physiques, et d'autres provenant de variétés morales parmi la population mélangée, h différents degrés, de Barbares et de Gallo-Romains» Des recherches spéciales ont fait éclater sous un nouveau jour le fait d'une nationalité méridionale, opposée, jus-

qu'au xni* siècle, à la nationalité française, et distincte de celle-ci, par la langue, Tesprit, les mœurs, Fétat social, toute la civilisation.

/ La grande question du mouvement communal des xii« et xiii* siècles, a été mise pour la première fois à son véritable rang. On a reconnu l'étendue et la puissance de ce mouvement analogue, par son caractère et ses effets, aux révolutions de nos jours. On a recherché les divers principes, les éléments multiples de la formation des communes; on a suivi leur destinée dans ses progrès, ses fluctuations, ^a décadence; on a attribué une large part à rimpulsion populaire dans Taffranchissement ou, pour mieux dire, la renaissance des villes municipales '.

Le caractère nouveau, le rôle vraiment libéral de la royauté sous la troisième race, point de vue conforme à la tradition des classes bourgeoises, mais rejeté par l'école philosophique, a passé définitivement dans la science. Les efforts du pouvoir royal pour se faire une place en dehors de la féodalité, les travaux politiques de Louis le Gros, les travaux législatifs de Philippe-Auguste et de

> u Louis le Gro3 n'a point affranchi les Communes, comme Va si long- « lcni])â as.sm*é rAncienne école historique ; mais le mouvement insur- « rcctionnel général des Communes dans le xi« siècle, qu'a remarqué « l'école Moderne, ne doit être admis qu'avec restriction : cette écola cf s'est laissée entraîner sur ce point à l'esprit de système. » (M. de Chateaubriand, Études historiques, ^éfdiCie^ p. cxxti.)

U est à regretter que l'adhésion de l'illustre écrivain n'ait pas été complète sur ce point fondamental. Ses réserves, quoique Vaguement énoncée», ont, par l'immense autorité de sa parole, produit une certaine hésitation et un certain trouble dans la science. A bien la considérer pourtant, cette dissidence n'avait rien d'essentiel, car ceux qui ont accordé le plus au fait de l'insurrection populaire dans l'établissement des communes, ne l'ont point donné comme le principe unique de cet établissement ; ils ont toujours distingué trois principes de la révolution communale : les restes du régime municipal romain, rinsurrection et l'octroi libre.

saint Louis, ont reçu leur appréciation dernière, selon la justice et le bon sens. On a donné toute son importance à la grande lutte des légistes contre Taristocratie féodale; on a recherché les origines et signalé fortement Tapparition du tiers-État. Son histoire manquait, elle était faussée, en sens contraires, par ses amis et par ses ennemis^ on a suivi son développement graduel à travers les progrès et à travers la décadence des communes proprement dites.

f La renaissance du droit civil, la transformation des coutumes, le progrès, lent mais continu, vers Tunité de législation, Funité de territoire, Tunité administrative, Tunité d'esprit national, tout cela a été reconnu et décrit sans prévention d'aucun genre. On a établi, avec une grande abondance d'aperçus, les rapports intimes qui existent entre ITiistoire politique de la France et l'histoire de l'Église aux différentes époques du moyen âge. 11 y a une lacune pour ce qui regarde les États Généraux, ébauche imparfaite et prématurée du système représentatif qui ne devait s'établir chez nous qu'avec l'unité de la nation et l'égalité des droits. L'attention de la nouvelle école historique ne s'est point dirigée de ce côté, comme vers la question des communes S En revanche, elle s'est portée avec un remarquable succès sur une époque toute récente, la révolution de 1789. La question de ce grand mouvement et de ses phases diverses a été posée nettement; une loi était trouvée dans ce désordre, la loi des révolutions combattues, loi dont l'inévitable fatalité a quelque chose de triste et d'effrayant, mais qu'il est im-

* Ceci a été écrit avant l'année 4840; denuis lors deux histoire» des États tiénéraui ont été pubtiées, l'une par M. Thibaudeau en 4843, l'autre par m. Rathery en 1845.

possible de ne pas reconnaître dans la réalité et dans rhistoire.

Tels sont les problèmes historiques dcmt la réunion forme ce qu'on pourrait nommer le fonds commun des études actuelles. Quand bien même on n'admettrait pas, comme définitives, toutes les solutions qu'ils ont reçues, il faudrait avouer qu*ils indiquent, en histoire, un mouvement et une liberté d'esprit supérieurs à ce qui s'était vu jusqu'à nous. Dans cette masse de recherches et d'aperçus, il y a des choses qui appartiennent aux esprits les plus divers et aux méthodes les plus dissemblables; c'est la propriété du siècle, je la laisserai indivise. Tous ceux qui, avec plus ou moins de bonheur, ont mis la main à ce travail des vingt dernières années sont assez connus du public; citer les noms serait inutile, et il ne m'appartient pas d'assigner les rangs. Je ne parlerai que d'une seule œuvre, celle de M. Guizot, parce qu'elle est la plus vaste qui ait encore été exécutée sur lès origines, le fond et la suite de l'histoire de France; six volumes d'histoire critique, trois cours professés avec un immense éclat, composent cette œuvre dont l'ensemble est vraiment imposant*. Les Essais sur l'Histoire de France, l'Histoire de la civilisation européenne et l'Histoire de la civilisation française sont trois parties d'un même tout, trois phases successives du même travail continué durant dix années. Chaque fois que l'auteur a repris son sujet, les révolutions de la société en Gaule depuis la chute de

* Les dUsertaliona dont se compose le volume publié en 1822» sous le titre ù'Essais sur rhistoire de France, sont en partie extraites du premier de ces cours qui est encore inédit. Le second, Histoire de la civilisation européennei et le troisième, Histoire de la civilisation française, ont été reproduits textuellement par la sténographie et publiés en 6 vol. de isas à la fin de i830.

l'empire romain^ il a montré plus de profondeur dans l'analyse j plus de hauteur et de fermeté dans les vues. Tout en poursuivant le cours de ses découvertes personnelles^ il a eu constamment l'œil ouvert sur les opinions scientifiques qui se produisaient à côté de lui^ et^ les contrôlant^ les modifiant^ leur donnant plus de précision ou d'étendue, il les a réunies aux siennes dans un admirable éclectisme. Ses travaux sont devenus ainsi le fondement le plus solide, le plus fidèle miroir de la science historique moderne dans ce qu'elle a de certain et d'invariable. Il a ouvert, comme historien de nos vieilles institutions, l'ère de la science proprement dite; avant lui, Montesquieu seul excepté, il n'y avait eu que des systèmes. Qu'on regarde les écrits de ceux qui, depuis la renaissance des lettres, ont voulu donner une vue complète de l'histoire sociale de la France et qu'on passe de l'un à l'autre, de François Hotman à Boulainvilliers, de Boulainvilliers à Mably, de Mably à Montlosier> on ne trouvera, au fond, nul progrès. L'abondance des documents imprimés, fut^ pour les deux derniers, presque égale à ce qu'elle est pour nous, elle ne leur a servi de rien ; toujours des méprises, des variantes sur les mêmes données fausses, des suppositions bâties à côté des faits. Mais quand on arrive à M. Guizot, à ses théories si fortes devant le contrôle des textes originaux et si largement compréhensives, le progrès éclate de toutes parts. L'auteur des Estais sur Vhistoire de France et de VHistoire de la civilisation française s'élève à une vue d'ensemble qui est la pure abstraction des faits réels, qui a le double privilège de frapper comme un trait de lumière la commune intelligence, et de rester inattaquable aux yeux de l'érudition exacte et minutieuse. Doué d'un merveilleux talent

d'analyse, il marche, comme en se jouant, à travers les époques obscures, où les disparates abondent, où les éléments de la société se combattent Tun Tautre ou se distinguent à peine. Il excelle à décrire le désordonné, l^ fugitif, l'incomplet dans l'état social , à faire sentir et comprendre ce qui ne peut être formulé^ ce qui manque de couleur propre et de caractère bien précis. Il a au plus haut degré l'impartialité critique, la faculté de tenir une balance équitable entre toutes les notions, traditionnelles ou acquises, dont la multiplicité Compose le tableau réel, la vraie théorie de notre histoire nationale.

Les efforts de l'école historique moderne ont eu pour principal objet d'établir, sur des données positives, la nature, l'origine et le caractère des grandes institutions civiles et politiques du moyen âge. Y a-t-il une conclusion supérieure qui se déduise plus particulièrement de la masse des problèmes posés on résolus? Ya-t-il un système qui soit, en quelque sorte, la voix de la science actuelle, qui, n'appartenaïit à personne d'une manière exclusive, soit le résultat des travaux de tous? Je crois qu'il y en a un, et que, s'il n'est pas encore tout à fait dégagé de ses enveloppes, parfaitement distinct, parfaitement sensible à toutes les intelligences, on peut lé définir et le nommer. Considérée en elle-même, la science historique de nos jours n'a pour aucun point de doctrine, pour aucune tradition séparée des autres, ni prédilection, i^ répugnance; elle comprend tout, elle est curieuse de tout, elle admet tout dans la mesure de son iiîiportance véritable. Mais si l'on rapproche ses aperçus les plus généraux des dernières théories produites par la science du xvui* siècle, du système de Mably et de celui de mademoiselle de Lézardière, elle apparaîtra, dans son ensemble, comme une

réhabilitation de Télément romain de notre histoire. La tradition romaine, cette vieille tradition des classes bourgeoises, eut, dans sa destinée, des phases bien diverses. Conservée isolément jusqu^à la fin du xvii* siècle, elle se transforma, dans le livre de Dubos, en un système absolu et exclusif; elle absorba, en quelque façon, toute l'histoire de France. Depuis le milieu du xviii* siècle jusqu'à la révolution de 1789^ par une sorte de réaction contre Dubos, elle fut de plus en plus délaissée, méconnue, et, pour ainsi dire, bannie de notre histoire. Elle y rentra par Fopuscule de Thouret, qui réunit, côte à côte, comme deux moitiés de la vérité, les systèmes contradictoires de Dubos et de Mably. Depuis Thouret jusqu'à ce jour, le mouvement de réaction a continué, non point en faveur de Dubos, mais en faveur de la vérité, servie et compromise à la fois par sa thèse exagérée. L'élément romain que l'école philosophique du siècle dernier repoussait, en s'attachant aux souvenirs, fort embellis par elle,, de la liberté barbare^ s'est relevé du mépris, grâce à trois choses, le sens commun, l'expérience et l'étude. Le travail intime et caché de l'histoire' a été de lui rendre son importance, et de lui assigner invariablement la place qu'il a droit d'occuper.

Le point extrême de cette réaction anti-germanique qui, chose inévitable, eut son moment de fougue et d'excès, se trowe dans l'ouvrage de M. Raynouard, intitulé Histoire du droit municipal en France, Né dans le pays qui fut, de ce côté des Alpes, la première province romaine, le célèbre académicien semble avoir porté, dans ses recherches, une sorte de patriotisme méridional, qui se plaisait à rattacher la Provence., et par elle la Gaule entière, à tous les souvenirs des tejnps romains. Personne

ne tint moins de compte que lui de la conquête barbare et de ses conséquences^ des institutions ^ des mœurs ^ de la langue et du droit germaniques ; personne ne conserva aussi purement, dans ce siècle, Tesprit, les sytnpathies, les préjugés des écrivains du vieux tiers-État. Il incline visiblement, quoique avec une certaine mesure> vers le système suranné de Dubos; la conquête franke est à se^ yeux une révolution administrative, non un bouleverçement social. Il voit après elle la plupart des choses qu^îl voyait avant, surtout le régime municipal qu'il fait déborder hors des villes, transformant les tribunaux d'origine barbare en débris conservés des institutions romaines. Il reste tellement enfoncé dans sa conviction de la perpétuité du nmnicipe gallo-romain, qu'il ^aperçoit, en aucune façon, le mouvement de la révolution communale du xn« siècle. Il n'ia aucun sentiment des différences qui apparaissent dans la destinée des villes au moyen âge, selon les diverses régions du territoire; le nom de France lui suffît pour qu'il, induise et affirpae les mêmes choses sur le nord et le midi de la Gaule. Du reste, son livre présenté une véritable surabondance de preuves pour ce qui regarde la durée et la continuité de l'organisation municipale, et, quoique faible de critique, il en a dit assez là-dessus pour éteindra, toute controverse*. Ce livre, venu à temps, a rendu de grands services, et ses exagérations ou ses méprises sont aujourd'hui sans danger. Je ne sais

1 L'Histoire du Droit mmicipai en France fut publiée en 182S. Tout prouve que l'auteur, peu eurieux de l'érudition allemande, n'eut aueune conniaiasance de l'ouvrage oCi M. de Savigny venait de traiter le même sujet avec une largeur de vue et une sûreté de méthode bien supérieure». VHistoire du Droit romain au moyen âge {'Geschichle des Roemischen Kech/s im MUtelaUer, etc!), 4 volumes in- 8o, parut à Ileidelberg, de 48 U à 4826.

par quelle opération de Tintelligence publique et du bon sens universel, chaque vérité mêlée d^erreur se dégage promptement de Falliage qui Tentoure, et va grossir la somme des vérités déjà établies ; ain^i se forme la science^ et la passion elle-même, ce qu'il y a de moiiïs logique en nous, y contribue.

En résumé, le nouveau caractère, le cachet d'originalité que la théorie de Thistoire de France a reçu des études contemporaines, consiste, pour elle, à être une, comme l'est maintenant la nation, à ne plus contenir deux systèmes se niant l'un l'autre et répondant à deux traditions de nature et d'origine opposées, la tradition romaine et la tradition germanique. La plus large part a été donnée à la tradition romaine, elle lui appartient désormais, et un retour en sens contraire est impossible. Chacun des travaux considérables qui se sont faits depuis le commencement du siècle a été un pas dans cette voie ; on s'y presse aujourd'hui, et l'on y entre par tous les points, surtout par l'étude historique du droit, qui relie, à travers l'espace de quatorze siècles > notre code civil aux codes impériaux ^ Il semble que cette révolution scientifique soit une conséquence et un reflet de la révolution sociale accomplie il y a cinquante ans, car elle est faite à son image ; elle met fin aux systèmes inconciliables , comme celle-ci a détruit, pour jamais, la séparation des ordres. On ne verra plus notre histoire tourner dans un cercle sans repos, être tantôt germaine et aristocratique, tantôt romaine et monarchique, selon le courant de Topinion, selon que l'écrivain sera noble ou roturier. Son

* Voyez les diverses publications de MM. Dupin, Pardessus, Lermlnier, Laferrièrc, Laboulaye, Klrmratb» et les cours professés à Fécole de droil par MM. Rossi et Poncelet.

point de départ^ son principe , sa fin dernière^ sont Axés dorénavant; elle est Fhistoire de tous, écrite pour tous; elle embrasse, elle associe tontes les traditions que le pays a conservées; mais elle place en avant de toutes, celles du plus grand nombre, celles de la masse nationale, la filiation gallo-romaine par le sang, par les lois, par la langue, par les idées.

RéYohitiÀQ de 1890. — Son caractère, ses eltets. — Elle a fixé le sens des révoliilions antérieures. — Travaux de recherche et de pablicaiion des matériaox inédits. de l'histoire de France.' — Anarchie des études historiques, déviation des méthodes. — Voie de progrès pour la science de nos origines. — Vue analytique des grandes révolutions du moyen âge. — La conquête et ses suites. — La féodalité, foyer de son organisation. — Permanence et variations du régime municipal.

La révolution de 1830 , merveilleuse par sa rapidité et plus encore parce qu'elle n'a pas , un seul instant , dépassé son but , a rattaché^ sans retour^ notre ordre social au grand mouvement de 1789. Aujourd'hui tout dérive de là , le principe de la constitution ^ la source du pouvoir^ la souveraineté , les couleurs du drapeau national *. La fusion des anciennes classes et des anciens partis'a repris son cours ; elle se poursuit sous nos yeux y et se précipite par la lutte même de ces partis nés d'hier , qui ont remplacé^ en la fractionnant de diverses manières^ la profonde et fatale division du pays endeux camps^ celui de la vieille France et celui de la France nouvelle. De tous les pouvoirs antérieurs à notre grande révolution^ un seul subsiste , la royauté rajeunie et confirmée par l'adoption populaire. Si l'on regarde ce fait comme l'œuvre de la seule raison politique , on se trompe ; il a de plus sa raison historique. Notre histoire témoignait auprès de nous^ société renouvelée , en faveur de la royauté; car son développement durant six siècles a marché de front avec

* Ceci a été éerit en 4840.

celui du tiers-État ; la révolution a voulu et n'a pu Tabolir, elle n'a pu que lui faire subir une interruption de douze ans si Ton compte Jusqu^à T^mpire, et de huit ans si Uon s'arrête au consulat à vie , sorte d'ébauche du pouvoir royal. Elle durera sans doute , liée invariablement aux garanties de nos libertés politiques , tnais c'est à des conditions expresses; la révolution des trois jours a inscrit en regard du vœu national le fameux sinon, non des cortez aragonaises*.

Cette révolution que l'avenir jugera dans ses consé^ quences sociales, a fait faire un pas au développement logique de notre histoire 5 elle a rendu à la première révolution et à l'empire la place qui leur était contestée parmi les grands faits légitimes , et , en terminant les années de la restauration, elle il commencé pour celle-ci l'ère du jugement historique.Vue de ce pointextrôme, la série dé nos changements sociaux prend un sens plus fixe et plus complet ; les époques où Mably et son école ne voyaient que décadence, honte et misère morale, sont réhabilitées. Depuis le xn« siècle jusqu'au milieu du xix*, il y a suite et progresion dans la vie nationale ; d'un point à l'autre, à travers l'intervalle de sept cents ans, l'œil peut mesurer une même carrière laborieusement parcourue , l'esprit se figurer un même but ^ poursuivi sans relâche par toutes les générations politiques , par tous ceux à qui la coutume, la loi ou la force des choses ont tour à tour donné le pouvoir. Les révolutions ont achevé l'œuvre des réformes; les coqtre-révolutions n^ont point fait disparaître ce qui avait été fbndé sur la vraie ligne de ce progrès. De tant

* « Nos otros que, cada uno por si somos tanto como os, os hacemoa « a nuestro rey, con tanto que guardareis nuestros fueros, sino, no. » ( Formule d'inironisalton des anciens rois d'Aragon.)

de destructions , de créations , de transformations successives, sont résultées à la fin trois choses : la nation une et souveraine ; la loi une , égale pour tous , faite par les ré* présentants de la nation ; le pouvoir royal s'appliquant , sous le contrôle du pays , aux nouvelles conditions de la société. Tout est renouvelé aujourd'hui sans que la tradition soit rompue ; voilà ça qu'a fait le travail des siècles , et voilà pour nous , dans Tavenir , le chemin que trace l'expérience , la leçon que donne l'histoire du pays*

Notre histoire, dont le gouvernement restauré en 4844 méconnut , pour son malheur , les véritables voies et la pente irrésistible , fut , de la part de ce gouvernement , Tobjet de deux actes bien contraires, Tun à jamais déplo^ rable , la dispersion du Musée des Monuments français *, Tautre digne d'éloges et de reconnaissance , la création de l'École des Chartes. Cet établissement , dont la pensée première appartient à l'empire et que la restauration nous a légué , se trouve lié aujourd'hui à une entreprise colossale conçue et dirigée par le gouvernement , la recherche et la publication de tous les matériaux encore inédits de l'histoire de France, Le grand travail de collection des monuments de notre ancienne existence politique et civile^ conamencé en 4762 et intei3*ompu en 4792, cette œuvre à laquelle s'attachent , avec le nom de Bréquigny, les noms des ministres Bertin , de Miromesnil , Lamoignon, Barentin, d'Ormesson et de Calonne*, a été re-

1 Fondé par les soins d'AIeiandre Lenolr, institué par un 4écret du S9 vendémiaire an ir (4796), et suppriipé par orêûnnanoe royale y le 48 décembre 4816.

* Voyez les mémoires suivants publiés par Pliistoriographe Moreati : Plan des îrqvaux liUérairet ordmnés par Sa Majeité, pour la recherche, la collection et l'emploi des mouwnent» de l'hiiioire et du droit pv^Hc de la momrchie françoise, 4782. — Progrès des travaux littirair^s ordonnés par 8a Majesté

prise ^ et, dans son nouveau cadre, elle embrasse lès documents relatifs à lliistoire intellectuelle et morale du pays , à celle des sciences , des. lettres et des arts M'application de la centralité administrative aux recherches historiques était en quelque sorte une loi pour le xix* siècle, car elle est , tout à la fois , d'accord avec son esprit «t avec la nécessité des circonstances. Nous n^ayons plus que deux forces , Faction publique et le zèle individuel ; la grande puissance des anciennes corporations savantes,. Tassociation religieuse, a disparu. Il faut marcher cependant avec les moyens qui nous, restent , et c'est ce qu'a senti ITiomme d'État, grande historien lui-même ,xlont les plans tendent à élever chez nous l'étude des souvenirs et des monuments du pays au rang d'institution nationale.

Mais il faut le dire , la fin de cette grande lutte où la France entière , divisée en deux partis , combattait d'un côté et de l'autre avec toutes les forces de l'opinion^ cet événement si heureux dans l'ordre politique a produit dans l'ordre moral et iatellectuel le relâchement et la désunion des volontés, et des efforts. Par cela même qu'elle a été profondément nationale , qu'elle a appelé à la vie politique tous les enfants du pays capables d'y entrer à quelque titré que ce fût , la dernière révolution a été fatale au recueillenaent des études et à la perfection du sens littéraire. Elle a dispersé dans toutes les carrières administratives cette nouvelle école d'historiens que de mauvais jours avaient rassemblés. La plupart de ceux

et relatifs à la légUlalion, à l'histoire et au droit public de la monarchie françoisèy 1787.

' Voyez les rapports adressés au roi par M. Guizot, le 31 décembre 4833, le 27 novembre 4834 et le 2 d(H;embre 4835 ; ÇoiiecUon de Document» ittédUs sur rhislolre de Franee^ publiéâ par ordre du roi et par les soios du ministre de l'instructloQ publique.

qui avaient fait leurs preuves et de ceux qui s'étaient préparés à les faire , ont pris des fonctions publiques; ils sont partis , maîtres et disciples , pour ces régions d'où If on ne revient guère, et où, parfois. Ton perd jusqu'au souvenir des études qu'on a quittées., La discipline de Texeniple, la tradition des règles s'est affaiblie. Dans une science qui a pour objet les faits réels et les témoignages positifs , on a vu s^introduire et dominer des méthodes empruntées à la métaphysique, celle de Vico, par laquelle toutes les histoires nationales sont créées à l'image d'une seule , l'histoire romaine*, et cette méthode venue d'Allemagne «qui voit dans chaque fait le signe d'une idée , et dans le cours des événements humains une perpétuelle psychomachie. L'histoire a été ainsi jetée hors des- voies qui lui sont propres; elle a passé du donfiaine de l'analyse et de l'observatiQU exacte dans celui des hardiesses synthétiques, n peut se rencontrer, je le sais, un homme que l'originalité de son talent absolve du reproche de s'être fait des règles exceptionnelles , et qui , par des études consciencieuses et de rares qualités d'intelligence , ait le privilège de contribuer à l'agrandissement de la science , quelque procédé qu'il emploie pour y parvenir ; mais cela ne prouve pas qu'en histoire toute méthode soit légitime. La synthèse , l'intuition historique , doit être laissée à ceux que la trempé de leur esprit y porte invinciblement ^t qui s'y livrent , par instinct , à leurs risques et périls ; elle n'est point le chemin de tous , elle ne saurait l'être sans conduire à d'insignes extravagances.

« Il faut que l'histoire soit ce qu'elle doit être et qu'aile « s'arrête dans ses propres limites, dit M. Victor Cousin;

• Voyez Touvrage remarquable publié par M. Joseph Ferrari, soufl le titre de : Yico et nialky 4839.

« ces limites sont les limites mêmes qui séparent les a événements et les faits du monde extérieur et réel^ des « événements et des faits du monde invisible des idées. » Cette r^gle> posée par un homme d'une rare puissance d'esprit philosophique , est la plus ferme barrière contre rirruption désordonnée delà philosophie dansPhistoire. Si les événements les plus généraux, ceux dont le cours marque la destinée de Thumanité tout entière^ peuvent, jusqu'à un certain point, trouver leur type dans une histoire idéale, il n'en est pas de même des faits qui sont propres à chaque peuple et révèlent, exi la caractérisant, son existence individuelle. Toute histoire nationale qui s'idéalise et passe en abstractions et en formules sort des conditions de. son essence; elle se dénature et périt. La nôtre, après un rapide mouvement de progrès, risque de se trouver comme enrayée par l'affectation des méthodes et des formes transcendantes; il taùt qu'elle soit ramenée fortement à la réalité , à l'analyse ; il faut qu'on cherche des vues nouvelles, non pas au-dessus, mais au dedans des questions nettement posées. Au point où est parvenue la science de nos origines, ce qui peut la pousser en avant, ce sont des études analytiques sur les institutions du moyen âge, considérées dans leur action variée sur les diverses portions du sol de la France actuelle. Là se trouveront les moyens de revenir, avec des développements neufs et des résultats certains, sur tous les problèmes agités par l'école historique moderne^

Parmi ces problèmes il en est deux qui, ainsi, que le montre ce qui précède, sont comme les pivots autour desquels la théorie de notre vieille histoire tourne en sens divers, selon la diversité des systèmes. C'est la question des conséquences sociales de l'établissement des Franks

dans la Gaule, et celle de Torigine des grandes municipalités du moyen âge. La première domine toute l^histoire de là société Irançaise, la seconde domine toute Tbistoire de ce tier*-État qui a détruit le régime des ordres et fondé Tunité nationale sur Inégalité des droits citils. Au début de mes études historiques, une sorte dinstinct m^attira vers ces deux questions fondamentales; elles ont été le point de ralliement d'une grande part des travaux de ma vie ; je reviens à elles, et, dans les pages qui vont suivre, je leur apporte un dernier tribut de réflexions et de recherches* 11 s'en faut de beaucoup que tout soit dit sur la conquête et sur rétablissement des Franks. Selon les systèmes absolus qui, successivement, dominèrent avant xe siècle, la conquête tut considérée : tantôt comme une délivrance de la Gaule, dont les indigènes appelèrent ^ leur aide les Franks contre les Romains; tantôt comme une cession politique du pays, faite par les empereurs romains aux rois franks, oifficiers héréditaires de Tempire; tantôt comme une extirpation, violenté mais salutaire, de tout ce qu'il y avait de romain dans les institutions, les lois et les mœurs, et comme l'avènement d'une société et d'une constitution nouvelles, toutes formées d'éléments germaniques. On sait aujourd'hui, de manière à né plus varier là-dessus, que la conquête franke ne fut rien de tout cela; on est fixé sur son caractère de force brutale mais non totalement destructive, d'impuissance ^ renouveler tout et d'impuissance à tout abolir en fait d'institutions et de lois. Mais ce caractère, établi d'une manière générale, ne rend pas raison de tous les faits; la domination franke ne s'éleva pas d'un seul coup dans toute l'étendue de la Gaule; il y eût, pour chacun de ses progrès, des conditions diverses, et les effets de cette

diversité doivent être étudiés séparément. dans chaque portion du territoire où elle se montre. Du Rhin à la Somme y les invasions sans cesse renouvelées pendant près d'un siècle, furent désastreuses sans mesure, et les bandes des Franks, Incendiant, dévastant, prenant des terres chacune à part, se cantonnèrent une à une, sans offrir aux indigènes ni capitulation ni merci. Entre la Somme et la Loire, il y eut des capitulations avec le pouvoir municipal représenté Surtout par les évêques; les dévastations furent moins furieuses, et les violences moins gratuites; ily eut dans l'invasion des Franks Saliens, sous la conduite d'un seul chef, quelque chose de politique^ à prendre ce mot dans le sens applicable à de tels hommes et à de pareils événements. C'est là qu'il faudrait aller chercher là trace de leurs prétendues facultés constituantes; car toute administration provinciale disparut devant eux, et, possesseurs du pays d'une façon moins désordonnée, ils furent maîtres de l'organiser d'après leurs instincts nationaux. Dans leurs conquêtes postérieures au sud de la Loire et vers le Rhône , sur les Visigoths et les Burgondes, ils rencontrèrent les débris du régime romain, non plus à l'état de simples débris, mais déjà liés par un premier essai de gouvernement germanique. Le passage du gouvernement civilisé à-la donàination barbare s'était opéré là sans eux, à des conditions qu'ils n'avaient point faites, et qu'eux-nâêmes furent contraints de maintenir.

Dans le royaume des Visigoths, l'organisation municipale était non- seulement tolérée, mais garantie d'une manière expresse. Dans ce royaume et dans celui des Burgondes, à côté de la loi du peuplé conquérant, on trouvait un code de lois romaines compilé par ordre des

rois et sanctionné par eux *. Sur tout le territoire où dominaient cçs deux peuples, il y avait eu un partage régulier de terres entre les Barbares et les Gallo-Romains; des lois avaient été faites pour maintenir strictement le partage primitif et arrêter les invasions et les spoliations ultérieures'*. Un pareil ordre de choses dut donner dans ces contrées, qui embrassaient toute la Gaule méridionale, plus de fixité et de solidité à la propriété romaine ébranlée et menacée d'une entière destruction par Tenvahissement germanique. Les domaines romains, ceux dont la propriété continua de se régir par les règles du droit civil,, restèrent, après rétablissement complet de la domination franke, bien plus nombreux au sud de la Loire qu'ils ne l'étaient au nord de ce fleuve. Des traces de cette variation subsistent, aujourd'hui même, sur la carte de France, où il serait facile de les relever. 11 faudrait noter, par provinces, les noms de toutes les communes rurales, et mettre à part, d'abord, ceux où figure, comme composant, un nom d'homme de langue teutonique, puis ceux dans la composition desquels s'aperçoit un nom propre, romain ou gaulois, et enfin ceux qui, évidemment contemporains de la conquête., ne présentent ni l'une pi l'autre de ces deux particularités. On établirait, d'après ce triage, |)oiir chaque région du territoire, dans quelle proportion relative les trois classes de noms de

• Le code romain du royaume des VisîgoUis est connu sous le nom de Dreviarhtm Amant; celui du royaume des Burgondes, sous le nom de Papiani reaponsa. Voyez d-après p. 9(», à la noie.

' Voyez, dans les lois des Visigoths, les titres suivants : De immne tetrarum facta mier Goihum et Romanum; De silvisintèr Golhum et Rùtnanum indivisit relictU; Ne post qumqwig'mta annoa aortes Gothicœ tel Romahœ auiplius repetantur (Canciani Leg.antiq. barbar., t. IV, p. I7JW77 ), et ce litre de la loi des Burgondes : Dé removendia Barbarorum peraonia^ quotUna hter dwa Romanoa de agrçrum ftnilma fHerUtxortarcomentiQ ( Ibid^ p. 30).

lieu y eoexistent*. Chacune des localités auxquelles un homme de la race conquérante attacha son nom et son orgueil peut être considérée comme un monument des pri^s de possession de la conquête. Là où apparaissent des noms d'hommes d'origine gallo-romaine^ itest clair que les Gallo-Romains ne furent pas dépossédés en masse^ et que même ils purent fôndel*^ comme les Barbares^ des domaines nouveaux et considérables. Là enfin où d'anciens noms ^ purement géographiques^ se présentent seuls^ il est probable que la balance de la propriété^ après l'invasion^ demeura favorable aux indigènes^ que Texpropriation fut partielle à l'égard de chaque domaine ^ ou que^ du moins ^ elle n'alla pas jusqu'à réunir ensemble plusieurs domaines pour en ériger de nouveaux. La fréquence plus ou moins grande des noms d'hommes^ romains ou germaniques , et la loi suivant laquelle ces derniers deviennent de plus en pliis rares à mesure qu'on descend du Nord au Midi^ fourniraient ainsi y je ne dis pas la statistique des mutations de propriété opérées après la conquête^ mais une ombre de cette statistique Impossible à retrouver aujourd'hui^ mais quelque chose d^analoguç à ce que produit le travail phi«lologique par lequel on recherche^ sous la langue vivante^ les vestiges d'un idiome perdu'.

> Bien entendu que, dans chacune des trois catégories, on ne prendra en considération que les noms de lieu qui peuvent légitimement se rapporter à La période franke, et qu'on négligera ceux que des signes évidents rangent à une époque postérieure. Ainsi, Ton relèvera les noms où se rencontrent, soit au commencement, soit à là fin, les mots vUtey vUlierSt courte mont^ val, bois, font, fontûine, etc., et on négligera ceux où l'on trouve nuu, ménil, ptissis, etc.; on négligera pareillement ceux qui, par les mots pré, moulin, etc., semblent indiquer, non un domaine complet, mais de simples dépendances.

3 Franconville et Romain ville, près de Paris, sont désigaés dans lesactei

Une autre série de faits curieux à établir, pour Tappréciation des conséquences politiques de la conquête, est celle qui constate la bizarre destinée dû mot frank, passant de sa signification nationale à une signification sociale et, par suite, morale. Il y a dans cette étude de philologie historique bieii des révélations sur l'impression que produit Texistence d'un peuple dominateur au milieu d'une société qu'il a vaincue, ^t dans laquelle il s^est emparé de la souveraineté politique, de la prééminence civile, et de la richesse immobilière. Les causes qui firent que^, par degrés, le mot Franc devint un titre de condition et d'honneur, exprimant la liberté et la possession par excellence, furent multiples et de différents genres. D'abord, à l'époque même de la conquête, le nom national n'était porté que par les Franks pleinement libres; eux seuls figurent sous ce nom dans les lois et dans les actes publics; les autres, non propriétaires et fermiers, sont nommés 7*te*. Le nom de Romain, au contraire, n'appartenait pas seulement à des hommes libres et propriétaires, mais aussi à des colons et à des ouvriers chargés de redevances quasi-serviles^. Le peu

du ix« siècle par les curieux noms de Francorui» villa et Rotnana villa. Dans les dénominations géographiques de la banlieue de Paris, les noms propres d'origine germanique, joints aux mots ville .viliiers ^ court, montt etC/, sont beaucoup plus nombreux que les noms romains. Voyes rouvrage 'd'Adrien de Valois intitulé : Notilia Galliarum ordine lUlerarum digesta, p. 448, 438 et passim.

,» On trouve une fois, dans Grégoire de- Tours, les mots /ran** m^é»K* servant à désigner ceux que leur qualité d'hommes libres exemptait de fout tribi|t public ; mais, homme d'origine gallo-romaine, il emploie ici une formule que les Franks eux-mêmes n'admettaient pas. -^ Lite, lide, kte, late^ laze, suivant les. différents dialectes germaniques, devaient signifler un homme de moindre condition, un homme de rang inférieur, un homme du dernier rang ; en anglais, liltley petit, lesser, moindre, Uuftey dernier; en allemand, lelzte, dernier*

3 si quis Bomanus homo possessor, idest, qui res iapago ubi remanet

-188 CHAPITIVE V.

de division de la propriété en Gaule^ au déclin de l'empire ^ ne permet pas d'évaluer à plus de cent mille le nombre des possesseurs de domaines dans les provinces du Nord où se fit l'établissement territorial de la population franke^ où se formèrent ensuite les institutions et la langue politique de l'état gallo-frank. Ce nombre^ on peut le croire^ fut réduit de moitié par les dévastations et les spoliations de la conquête^ et il diminua de plus en plus. Il est probable qu'au vu« siècle ^ entre le Rhin et la Loire les domaines possédés par desFranks se trouvaient beaucoup plus nombreux que les domaines conservés ou acquis par des familles indigènes. Les concessions de terres faites par Charles Martel sur les biens des églises fireat pencher encore, d'une manière considérable, la balance du côte des Franks. Les grandes armées du maire du palais se recrutaient d'aventuriers venus d'outee- Rhin qui, entrant dans son vasselage, abjuraient leur nëH lionalité, et devenaient Franks de nom et de condition. Enfin , le nombre des Franks , possesseurs à titre perpétuel, ne cessa de s'accroître par l'habitude, de plus eai plus générale, de l'hérédité des bénéfices, et le nombre des propriétaires gallo-romains de diminuer par l'entrée de cette classe d'hommes dans les ordres ecclésiastiques, ou par leur soumission volontaire au patronage des églises, pour obtenir une sauvegarde contre les violences ^e leurs voisins barbares, ou celles des officiers royaux.

propriaB possidet, occisuB fuerit... (Leg. salie, lit. xmt, g 15, apud Script, rer. gallic, ei francic.y X. IV, p. 148.) —Si quis Rômanura trtbula-

rium occiderit... ( Ibid., § 7, p. 44T.) — Décrit idem Theodo dux, de

Bomanis Tributales homines 80. cum coloniis guis in diversis locis. (Donaiiones faclœEccIes. Salisburgeiisi ; Ducange, Gloisar., ai script, mediœ et itiftmœ lutinilatts, verbo Tributales.) — Tradiditque Tribulales Roaia* nos ad eumdem locum in diversis locis colonos centum sedecini. (Ibid.)

Quand bien même la proportion du nombre se serait maintenue égale^, les Franks l'auraient encore emporté par la grandeur de leurs possessions, par leur importance politique et militaire , par leur valeur sociale, qui légalement était double de celte des Romains, et qui, dans Torgueil du vainqueur, devait être infiniment plus grande*. De tout cela résultèrent de nouvelles formules qui apparaissent dans la langue politique^ un siècle après la conquête, et dont Tusage, dès lors, fut de plus en plus fréquent. Sous le règne de la première race, se montrent deux conditions de liberté, la liberté par excellence, qui est la condition du Prank, et la liberté de second ordre, le droit de cité romaine. Sous la seconde race, la liberté franke est seule comptée dans Tordre politique; Tautro s'est resserrée dans Tenceinte des villes municipales, où elle dure comme une chose sans valeur et sans nom. L'impression produite sur les esprits et sur le langage, par la haute existence des Franks d'origine, des hommes vivant sous la loi salique, ne se borna pas là; elle fit de leur nom de nation et de prééminence, l'expression usuelle des qualités nobles de l'âme et du corps, de la force, de la hardiesse, de la promptitude, de la sincérité et de la droiture de tout ce qui est énergique, décidé, net, complet dans son genre ^.

• V. leg. salie, tit. xxxr, gg 3 et 4; tit. xiiv, g§ 1, 6 et 15; lit. xi.v, gg 1 et 3; et leg. Bipuar., tït. xxxvi, apud Script: rer. gallic, et francfc.y t. IV. — Dans un décret de Bildebert II, qui règle la procédure à suivre à regard des coupables de difTérents crimes, le Romain libre et propriétaire, le lite, le colon et Tesclave domestique sont confondus ensemble, et distingués du Frank par les mots personne inférieure ( deldiior periwa ) ; ..//a ut si Francus fiteril, ad nostram presentiam^ dirigalur ; et si debilior persona fuerit, in loco pendatur, [Decretio Childeberti II, data eirca annum dxcv £5963 apud Baluze, Capilularia repum francorum^ edidit De Ghiniac, Parisiis 1780, t. 1, col. 19. Nous renverrons toujours à celte édition.)

' Franc,.au xii« siècle, sigriiflait puissant, riche, libre, homme consi*

La durée de la propriété foncière dans les familles gallo-romaines des contrées méridionales fut Tune des causes qui, dans ces contrées, firent reparaître assex promptement le droit romain à Tétat de loi territoriale. De là surtout vint que, dès le ix« siècle, on faisait la di^ tinction du pays où les jugements avaient lieu selon la loi romaine, et du pays où les cî^uses se jugeaient d'après une autre loi*. Ce que; dans la langue de Tancien droit français, on nommait le francHilleu du Languedoc, de la Guienné et de la Provence, se rapporte, en dépit de Tétymologie, à une origine plus certainement romaine que germanique '. L'allodialité , dérivant des vieilles lois ger^ maines, ne put se maintenir que dans les pays entièrement ou presque entièrement colonisés par les Germains; Textrême nord de la Gaule fut dans ce cas; la franchise de possession s'y perpétua, même pour des domaines trèspeu considérables, en regard de la féodalité'. Le berceau de la féodalité française fut la Gaule centrale; une distinction marquée doit s'établir, à cet égard, entre, les trois régions du Nord du Centre et du Sud; c'est au Centre que domine la maxime : Nulle terre sans seigneur. Le berceau de la féodalité européenne fut la France et Ja Lombardie.

dér^le» Les Francs de France., pour les grands de France, se trouve dans une chanson de l'époque. — Voyez, pour les acceptions actuelles des mots /rauc, franchement franchise, le Dictionnaire de l'Académie; plusieurs de ces idiotismes ont passé de notre langue dans les langues étrangères.

1 In IIU terra, In qua judicia secundum legem romanam non judicantur... In lUis autçm regionibus, in quibus secundum ,legem romanam judicantur judicia. (Edictum Pistense» art. 46 et 26, apud Scrift. rer. fatlie, et francic, t. VU, p. 659 et 660.)

' Voyez le Traité du Franc-alleu de la province de Languedoc, par Cazeneuve (1645), et Touvrage de Dominicy, intitulé De PrœrQgatim ulhdiorum in provinciis quœjure acriplo uiunlur (i645).

» \oyeiVhistoire de Flandre, par Warneliœnig, t. I, p. 2<8, 241.

Bien qu^il n'y eût dans le système féodal autre chose que le pur développement d'une certaine face des mœurs germaniques j, ce système ne s'implanta dans la Germanie que par imitation, d'une manière tardive et incomplète; toutes les terres n^y devinrent pas dés fiefs, et il se passa longtemps avant que tous les fiefs y fussent héréditaires % Ce régime bizarre, fruit d'une double impossibilité pour ^administration romaine de rester debout, et pour les institutions germaniques de s'établir sur le sol conquis^ dut s'organiser le plus complètement, et s'organisa en effet , dans les pays . où cette impossibilité fut la^ plus grande. Or, quelles en étaient les conditions? Il y en avait deux principales : d'abord, que la population con^ quérante ne fût pas tellement nombreuse que la face du pays pût être renouvelée par elle, car ses institutions antérieures auraient donné leur forme à cette recomposition sociale; en .second lieu, quecettç population; inférieure en nombre aux anciens habitants du sol, fût tout à fait rebelle, par ses mœurs, à l'ancienne administration du pays. Ainsi > les pays colonisés, dans le sens complet du mot, par les conquérants germains, devaient devenir, pour les institutions, radicalement germaniques. Les pays incomplètement colonisés par des tribus germaines iléjà formées à des habitudes de civilisation, avaient chance de conserver, en partie du moins, le régime romain. Il

i Le mot fief, dans la langue allemande, se rend par une expression comparativement moderne, lehn qui signifle chose prêtée, et non parles anciens mots théotisques fe ou feh (solde, récompense )j ou par le composé fe-od { propriété- solde), qui ont passé presque intacts dan^les disH lectes romans. On trouve les mots feum et fevum dans les actes publics et privés dès le milieu du i« siècle. L'aspiration forte du mot feh se permuta en fou en V dans la prononciation romane. Les Français disaient fié ou fief, et les Bourguignons fied, dérivé du composé théetisque /«-oi; en latin feodum, feudum.

n*y avait qiie les pays où Tancienne société ne pût être balayée par la conquête et où le de^é de barbarie était extrême chez les conquérants^ qui fussent exclus de Fune et de l'autre de ces chances. La partie de la Grande-Bretagne conquise par les Anglo-Saxons, et l^extrémité nord de la Gaule ; étaient dans le premier cas; la Gaule méridionale^ conquête des Goths et des Burgondes^ était dans le second; la Gaule centrale, conquête des Franks, et la Haute Italie, conquête des Langobards, étaient dans ïe troisième.

L'ordre social romain, dans toutes ses parties, répugnait aux Franks; ils n'aimaient pas l'habitation des villes; les impôts, la subordination civile, le pouvoir strict et régulier des magistrats, leur étaient odieux. D*im autre côté, l'organisation libre et démocratique des tribus geHnaines, ne pouvaient se maintenir en Gaule, où le^ hommes d'origine franke vivaient clair-semés dans les campagnes, séparés l'un de l'autre par de grandes distances, et, plus encore, par l'inégalité de fortune territoriale, fruit des hasards de la conquête. La pratique des assemblées de Canton, celle des assemblées nationales et le système de garantie mutuelle qui liait en groupe de dix et de cent tous les chefs de famille, durent, par la force des choses, tomber en désuétude*. Cette portion des mœurs germaniques alla déclinant de plus en plus; mais une autre portion de ces mêmes

* L'ancien canton germanique se divisait en centuries et en décanies où les borames libres étaient caution l'un de l'autre polir le bon ordre et la paix publique; c'est ce qu'on appelait burg ou borg, garantie, sur le continent, et frilK-borh, garantie de paix, dans l'Angleterre saxonne, où ce genre d'institution conserva de la puissance par les raisons dites ci-" dessus. Voy. Legea de Fidejussùribut, de Friborgis, de Genlurionibus seii capitelibut friborgi (Ganciani Leg. mtiq, barbar. , t. IV, p. 273, 388, 340 ).

mœurs, Fhabitade du vasselage, devint de plus en plus vlvace, et finit par se rendre dominante. Elle fut le seul lien social auquel, ^^^ Fanarchie des volontés et des intérêts, se rattachèrent ceux qui repoussaient avec dédain la cité romaine, et pour qui la vieille cité germanique n'était plus désormais qu'un rêve inipossible à réaliser. Cette société à part, que formaient, au sein de chaque tribu germaine, les patrons et les vassaux> espèce d'État dans l'État, qui avait sa juridiction, sa police, ses usages particuliers, grandit ainsi rapidement en force et en importance. Elle se joua de la volonté qu^avajpnt les rois franks de régner à la figiçon des empereurs, et elle les contraignit à la protéger , à lui donner des chartes de sauvegarde contre les fonctionnaires publics de tout ordre et de tout rang*, lies vassaux de chaque personnage considérable, ceux qui s'étaient recommandés à lui selon le cérémonial germanique, n'avaient plus d'autres juges que lui; c'est-à-dire qu'il répondait de tous leurs délits, comme il répondait pour eux du service militaire et de tout ce qu'ils devaient à l'État. Leurs garanties personnelles s'absorbaient, en quelque sorte, dans la siemie; et il semble que les rois de la première et de la seconde race aient préféré, comme plus commode pour eux-

« Voyez les formules 4e Mareulfe, les diplômes des rois mérovingienu et les Capîtulaires. ^ Le mot, dont rapt>arition dans les actes signale la féodalité naissante, est vasstig^, dont on peut établir de la manière suivante Forigine et les variantes. Du yerbe théotisque vassen^ fmsen, lier, attacher, s'est formé le substantif vasto^ ou va98e^ et avec la désinence du singulier masculin vassor ou^ taster; cette dernière forme, transportée intégralement dans la langue romane, a produit le vieux mot vasseur. Vassal, qui est à la fois théotisque et roman, s'est formé par l'addition, au radical vass, d'une désinence adjective. Vavasseur, en latin valvaaaor, en langue théotisque wal-vassor, s'est composé par l'addition de l'adverbe wal ou tffo/, bien, et signifie bien attaché.

mêmes ^ cette responsabilité collective à la responsabilité individuelle des hommes libres^ soit riches^ soit pauvi^s. Ils contribuèrent ainsi ^ par leur propre législation ^ à précipiter le mouvement qui devait un jour emporter leur puissance *«

Tout s'effaça donc et périt dans la Gaule ^ en fait d'institutions germaniques j sauf le vasselage. Il y avait là quelque chose d'élémentaire^, de matériel^ de présent et de vivant, le don et la reconnaissance^ le serment et la fidélité , qui devait avoir plus de force et de durée que les pratiques sociales fondées sur le sentiment du droit personnel , sur l'indépendance des anciens chefs de famille ^ sur de vieilles traditions qui devenaient chaque jour plus faibles et plus incertaines. Gharlemagne profita largement du vasselage , comme lien militaire; mais il ne se borna pas là^ il fit jsntrer la clientèle aristocratique parmi les moyens d'ordre et de police qu'il rtissemblait, de toutes mains ^ autour de lui. Il alla même jusqu'à sanctionner^ au profit des seigneurs ^ le devoir du vassal de prendre les armes pour les vengeances domestiques et les guerres privées^. L'accord qu'il maintenait, par son génie et son activité, entre tant d'éléments disparates d'organisation sociale, /ut passager, et, après lui, le vas-

1 ...Yillain aliquain, pupcupatam U]Ain,«itam in pago UIo... et ille tenuerat, cum omtii Integritate ad ipsam viUam aspioiente... in intégra émunitate absque uUiua introitu ludicum de quibuBlibet causis ad freda eiigenduni... (UarculU, lib. i , form. i7, apud Script, rer, §aUie, H franciCf t. IV, p. 475. )

2 Et si quis de Ûdelibus nostris centra adversarium 8uum-pagnamaut aliquod certamen agere voluit, et convocaverit ad se aliquem de comparis suis ut et aâijutorium prœbuisset, et ille noiuit, et eiinde negligens permansit, ipsum benefleium, quod babuit, auferatur oh eo, et detur ei qui in stabilitate et ûdelitate sua permansit. (Gapitul. ann. occcuii» apud Script, rer. gaUic,^ t. V» p. 688.)

selage militaire ou la barbarie organisée , continuant seul ses progrès , finit par absorber tout.

La confusion du droit de propriété et du droit de souveraineté dans chaque domaine, la prétention de posséder pleinement et héréditairement tout ce que les rois confé^ raient, soit en bénéfices territoriaux, soit en dignités politique», furent, pbur les chefs et les guerriers franks, des idées contemporaines de rétablissement qui suivit la conquête.^ S'il était contre leur nature de se plier à Fétat dé sujets d'une puissance publique, il leur répugnait également de se considérer comme de simples officiers révocables de cette puissance. Ils ne voulaient voir dans leur position sociale à tous ses degrés, qu'un partage des fruits de la conquête, et prétendaient que leur lot, quel qu'il fût, terres, bénéfices, dignités, devînt immuable sous la seule condition de foi et d'hommage envers le chef suprême des conquérants. Dès le premier jour, ils entrèrent en lutte avec le po^voir royal, poui? l'accomplissement de ce projet, et leur postérité n'eut de repos que lorsqu'elle se vit maîtresse dans cette lutte. Sa victoire fut l'avènement du régime de souveraineté privée, de subordination militaire et d'orgueil aristocratique, qu'on nomme le système féodal. L'orgueil, chez les Franks, était plus fort et plus hostile aux vaincus que chez les autres Germains ; ils sont 1^ seuls dont les lois établissent une différence de valeur légale entre le Romain et le Barbare, à tous les degrés de condition sociale. Ni les Goths, ni les BurgoTides, ni les Alamans, ni les Suèves qui prirent le nom. de Baïvares, et occupaient un pays où il y avait de grandes villes romaines, ne firent rien de semblable',

1 V. Ganclani Leges antiq. harhar,^ passim.

quoique souvent^ dans leurs accès de colère^ il leur arrivât d'employer le nom de Romain comme un terme d'injure ^ S'il n'est pas exact de donner pour seuls ancêtres au baronnage français les Franks du v* et du vi« siècle , on doit reconnaître que le mépris intraitabte des derniers conquérants de la Gaule ^ pour ce qui n^êtait pas de leur race , a passé , avec une portion des vieilles mœurs germaniques^ dans les mœurs de la noblesse du moyen âge. L'excès d'orgueil attaché si longtemps au nom de gentilhomme est né en France; son foyer, comme celui de l'organisation féoadale, fut la Gaule du centre et du nord^ et, peut-être aussi, l'Italie lombarde. C'est de là qu'il s'est propagé dans les pays germaniques , où la noblesse, antérieurement, se distinguait peu de la simple condition d'homme libre. Ce mouvement social créa, partout où il s'étendit, deux populations, et comme deux nations profondément distinctes; il anéantit la classe des anciens hommes libres, ou enleva tout lustre à leur état. En Allemagne, il causa de grandes luttes «t des guerres intestines; en Angleterre, la conquête des Normands mit l'esprit nobiliaire des Français, accru d'une nouvelle dose d'orgueil, à la place du patronage presque patriarcal des chefs et des nobles saxons.

Le démembrement de l'empire carolingien, quelle qu'en fût la cause, et cette cause est complexe, fut à la fois nécessaire et utile. Si cet empire avait pu garder.

* ...Quos nos, Longobardi ftcilicet,SaxQneB, Franci, Lotharingie Baioarii, Suevi, Burgundiones, tanto dedignamur, ut iûimicos nostros commotl, nil aliud contumeliarum, nisi, Romane, dicamus : hoc solo id est Romanorum jiomine, quidquid ignobilitatis,... quidquid luxuris, quidquid mendacii, imino quidquid viciorum est, comprehendentcs. (Luitprandi legatio ad Nicephôrum Phocam, apud Corpus scriptoru^ kûtoria Bizantinœ: Boniiae, 1828, pars xi, post Léo Diaconus, p. 849.)

comme l'empire romain dont il était une image grossière , Tunîté et la fixité d'administration ^ qui forcent, à la longue, le consentement des peuples, il aurait peut-être atteint son but; mais Charlemagne, hooime double d'es^ prit, Romain et Germain à la fois, donna le premier coup à son œuvre, en appliquant à l'empire la règle de partage des domaines germaniques. Cette règle fut suivie par sea successeurs, et Içs partages, faits, défaits, modifiés plu- . sieurs fois dans un rè^e, ramenèrent, sous d'autres formes, tous les désordres des temps mérovingiens. Les populations restées en dehors de la hiérarchie du vassclage et vivant sous les débris de l'ancienne discipline sociale, soit dah^ le$ cités de fondation romaine, soit dans les villes fondées récemment, ne trouvèrent au-dessus d'elles, pour leur protection et le maintien de l'ordre, qu'une souveraineté dont le centre variait sans cesse , et passait capricieusement de la Gaule en Germanie, et de la Germanie en Gaule. Les délégués de cette souveraineté, comtes, ducs, marquis, ou étaient fréquemment changés, et alors, étrangers à leur province, ils tombaient comme des fléaux sur les pays qu'ils venaient régir; ou, s'ils jouissaient longtemps de leur charge, jusqu'à pouvoir la transmettre à titre héréditaire, ils en abusaient impunément, et rejetaient sur un pouvoir éloigné, incertain, inconnu en quelque sorte, le mal qu'ils faisaient euxmêmes , et les griefs du pays. Tout cela changea quand la souveraineté fut morcelée, et quand le territoire social fat partout circonscrit dans une localité de médiocre étendue; les ifopulations trouvèrent en face d'elles un pouvoir présent à qui elles purent demander compte du tort qui leur était fait; on vit, en moins d'un siècle, poindre et se développer une lutte politique d'un nou-

veau genre, celles des sujets contre lès souverains locaux, seigneurs ou évêques. Dans le midi , ce fut contré les seigneurs laïques, avec Taide et Tappui des évéques restés fidèles à leur ancienne mission de membres et de soutiens du régime municipal ; dans le nord, contre les évêques euxmêmes, qui, par des abus successifs, avaient transformé leur part d'autorité et de Juridiction civile en seigneurie absolue. D'un autre côté, les seigneurs bien intentionnés, et il y en eut de tels, plus tranquilles et plus libres d'action dans leur indépendance, se trouvèrent à Taise poitr appliquer, en petit, les traditions administratives de l'empire de Charlemagne. Au nord, les comtes de Flandre, au midi, les comtes de Toulouse, en donnèrent un exemple remarquable. Telles furent, du moins en partie, les causes qui firent apparaître, au commencement du xi« siècle , les premiers symptômes de renaissance de la vie civile.

D'autres causes concoururent avec celles-là, et agirent simultanément. Cette société urbaine, débris du monde romain, ou nouvellement formée autour des monastères, à l'imitation de ces débris, avait besoin de voir au-dessus d'elle des pouvoirs qui eussent le caractère d'une autorité publique. Elle était, par sa nature même, antipathique au pouvoir personnel, essence du régime féodal; dès qu'elle eut le sentiment de sa force , elle réagit contre ce régime. La réaction commença lorsque la féodalité, parvenue à l'état d'organisation complète, eut changé le principe de l'autorité , et mis à la place de l'administration et de l'obéissance civiles, d'un côté la seigneurie, patronage sans contrôle et domination privée, de l'autre^ \e vasselage pour les nobles, et le servage pour les plébéiens ; lorsque les pouvoirs ecclésiastiques eux-mêmes ,

réptôcôpat dans les villes^ et la dignité abbatiale dans les bourgs de fondation nouvelle, pouvoirs qui, soud des formes théocratiques, avaient conservé un caractère social, et continué d'une manière plus ou moins efficace ranctenne administration des intérêts publics, se furent transformés, comme les pouvoirs lîuques, en privilèges seigneuriaux. Alors, il se fit un grand mouvement qui agita et souleva, au sein des villes, la classe d'hommes dont les occupations héréditaires étaient le commerce et Findustâê, classe d'hommes, anciennement libres et civilement égaux , qui ne pouvaient s'ordonner dans la hiérar^ chie du vasselage, qui n'avaient rien de ce qtt'il fallait pour cela, ni les moeurs toutes guei^ières, ni la richesse territoriale, et que la féodalité menaçait de réduire à la condition de demi-esclavage des cultivateurs du sol. Le but de ce mouvement, qui apparut sous différentes formes et s'aida de uioyens divers, fut partout le même; ce fut de retrouver, de raviver, de rajeunii: en quelque sorte, les éléments dégradés de la vieille société civile.

Au xu* siècle, on voit le régime municipal entrer dans le droit politique dont il se trouvait exclu, par le fait sinon par la loi, depuis l'établissement de la domination franke. Dans presque toutes les villes anciennes, son organisation se réforme d'après des types très-diversifiés; il éclate dans les nouvelles villes, où s'étaient peu à peu réunis les élén>ents nécessaires à sa formation; c'est ce que, dans la langue historique de no» jours, on nomme la révolution communale. Cette révolution a été vivement signalée, et l'on a rappelé non moins vivemeBit le fait, contesté au dernier siècle, de la persistance du régime municipal romain; entre ces deux- points d'histoire se trouve la partie obscure des origines de notre société

moderne. Ce n'est pas tout de dire que le régime municipal a duré depuis les temps romains^ il faut pouvoir dire aussi quelle a été la grande loi y quelles furent les vicissitudes de cette permanence jusqu'à l'époque où se prononcent, sous forme de révolution, la renaissance des villes et l'avènement politique des magistratures urbaines. Et d'abord, il faut établir quelles altérations subit, dans toute la Gaule , le régime municipal après l'invasion des Barbares ; si l'on recueille là-dessus les témoijgnages historiques et qu'on les éclaire par l'induction, l'on trouvera que les modifications de ce régime, du moins dans les premiers tenips, furent loin d'être défavorables à l'existence libre des villes. La partie K moins importante dés privilèges municipaux sous le régime impérial était la juridiction. Les magistrats des villes, dans les provinces, n'avaient que la police correctionnelle et le jugement de première instance; le défenseur de la <i%té\ quand fut instituée cette magistrature, garantie suprême de la liberté municipale, n'obtint que le droit de juger en dernier Ressort les moindres causes civiles , et le droit d'instruction au criminel; la haute justice appartenait tout entière aux gouverneurs impériaux^. Dans l'anarchie et le désordre qui suivirent la retraite des fonctionnaires romains devant les bandes germaniques, tout cela dut changer, et il fallut de nécessité que les autorités municipales , le défmiseur^ l'évéque, la curie tout entière, les plus notables citoyens, s'emparassent des pouvoirs laissés vacants , et devinssent

1 Defetuor cmtaUi^piebii^ locu Voy. lib. i, cod, Theod. de defensoribus^ g i, iSteinoveOamMajorianiS.

* ReelQreSy judieesy consulares, eorreetùres, pn^sidesy comités, duces, eto. Voyez la notice des dignités de l'empire bous Valentipien 111 ; Ueèudl des Historiens des Gaules et de la France^ 1. 1, p. 425. ,

à la foiS; pour la vUle et son territoire^ admii^istrateur, etjuges».

Cet agrandissemeùt des pouvoil^ municipaux^ loiu d'être défait ou troublé par Finstallation d'un comte sous Tautorité des rois germains^ reçut au contraire, de la présence de cet officier, une sorte de sanction légale. Le comte ou graf, dans les Cantons de la Germanie, était juge au civil et au criminel; il siégeait en justice avec les principaux chefe de famille dont les opinions, recueillies par lui, étaient la règle de ses jugements. Les comtes de race germanique, suivant leur mission et leurs habitudes nationales, firent, dans chaque cité de la Gaule, ce que leurs pareils faisaient au delà du Rhin. Dès qu'il y eut un crime à punir ou un procès à juger, ils convoquèrent, selon leur vieil usage , ceux que les Germains appelaient àms leur langue les meilleurs hommes^ les hommes puiS" santSy les bons hommes^ les fortes cautions^. Or, à quelle classe d'hommes, dans la cité municipale, s'adres^ sait une pareille convocation? Exactement à ceux que la force des choses venait, dans l'espèce d'interrègne qui précéda l'établissement barbare, d'investir de tous les droits judiciaires. Selon les idées sociales.des conquérants, cette classe d'hommes avait le droit de justice, c'était son

V Cttf/tf, ordo, principales, opiimi civM, prinU ^atrUe, Voyez Savigny, Sîst. du DroU romain au mçyea âge , t. I, chap. 5, g 4, 3, 3.

* Besie Manne, rike Mantfe, gute Manne, Rekin-burghe. Ce dernier nom, composé de iurg, caution, et de rekin, reghin, raghin, puissance, prééminence, joue Un grand rôle dans les actes de la Gaule Franke, où l'on trouve les mots rachiniburgn, racimburgi^ racineburgi^ recyneburgl, regimburgi, racim!mrdL^ Veniens illi et germanos suos illi Andecavis civitate an te viro illuster illo Comité vel reliquis racimburdis qui cum eo adorant, quorum nomina per subscriptionibûs atque signacola subter tenenfur inserta, interpellabal aliquo homine^ nomen illo... (Formulœ Andcgay., form. iLix, apud Script, rer. gallic. et franc., t. IV, p. 575.)

borne, il est vrai, à une partie de la Gaule; pour le reste, on n'a point de tels renseignements; mais il est hors de doute que les choses s'y passèrent d'une façon sinon identique, du moins analogue, avec plus de désordre, de caprice, de hasard, mais en excédant parfois, au profit des villes, la mesure des droits réguUèrement reconnus et légalement garantis sur le territoire des Yisigoths.

Les traits les plus généraux de cette transformation du régime municipal, ceux que des témoignages plus ou moins précis, plus ou moins complets, font retrouver à peu près au même degré dans toutes les grandes villes, sont les suivants : La curie, le corps des décurions, cessa d'être responsable de la levée des imp6ts dus au fisc^; rimpôt fut levé par les soins du comte seul et d'après le dernier rôle de contribution dressé dans la cité ^, Il n'v eut plus d'autre garantie de l'exactitude des contribuables que le plus ou moins de savoir-faire, d'activité ou de violence du comte et de ses agents. Ainsi les fonctions municipales cessèrent d'être une charge ruineuse, personne ne tint plus à en être exempt, le clergé y entra; la liste des membres de la curie cessa d'être invariablement fixe; les anciennes conditions de propriété, nécessaires pour y être adnus, ne furent plus maintenues, la simple notabilité suffit. Les corps de marchandise et de métiers, jusque-là distincts de la corporation municipale, y entrèrent^ du moins par leurs sommités, et tendirent, de plus en plus.

ûeri, modo ante Guriam facienda est. (Galus, IttstUuiUmum liber, lit. 6. — ...Ex quo tutor sive eurator minorte per Judicem , aut per Cuiiam intalerit, seu exceperit actionem... (Coâ. Theod., lib. ii, tit it, gl, de DenuiitiiUionef inlerp.) — ...Auctoritate Judiclsaut consenea Curiœ ma atur... (Ibid., lib. m, tit. i, §3; inlerp.)

* Ibid., lib. XII, tit. i. de Deeurionibua,

* Ce rOle s'appelait can<m ou polypti^ui^

à se fondre avec elle *. Il n'y eut plus dans la municipalité de juges proprement dits; les jugements furent rendus par les curiales eh nombre plus ou moins grand; la juridiction urbaine s^agrahdit, et de nouveaux offices parurent avec des titres splendides, appliqués pour la première fois au gouvernement municipal^. L'intervention de la population entière de la cité dans ses affaires devint plus fréquente; il y eut de grandes assemblées de clercs et de laïques sous la présidence de Tévêque. L'évêque joua un rôle de plus en plus actif, soit dans la gestion des affaires locales , soit dans l'administration de la justice; il empiéta sur les attributions du défenseur, comme celui-ci^ au temps de l'empire, avait envahi par degrés les droits de l'ancienne magistrature'. On peut rencontrer de notables différences dans ce qui eut lieu sur telle ou telle portion du pays ; mais il est certain que, partout, le régime municipal devint démocratique en principe, quoique ses formes demeurassent plus ou moins aristocratiques; ce principe nouveau y resta dès lors déposé comme un germe fécond , et il fut le ressort le plus puissant de la révolution du xu? siècle.

i A Paris, sous la première race, l'organisatioii du corps^ des marchands, nautœ, mércatoresy se distingue à peiné de la curie. Voyez Féli* bien, Mut. de Paris, 1. 1; Dissertation sur l'origine de rHôtelrde-Ville.

2 Dans la curie d'Angers, au ti» siècle, on trouve un chef de la milice urbaine portant le titre de magisUr mititutn. A Paris, dans un texte du vuie siècle, le même office semble désigné par le titre de spatharius, emprunté à la liste dés hautes dignités de l^empiré bj'zantin. Voy. Formulœ Andegav., apud. Script, rer gallic. et fraude., t IV, p. 564 ; et le testament d'Ermintrude ; iipud Bréquignyr Diplomata, ehartœ, epUtolœy et ttlia documenta^ etc., ParisHs, 4791 , pars prima,, t. I, p. 364 et suiv..

3 lgiturquum,pro utilitateeeclesiae vel principale negotio Apostolicus vir, illi Episcopus, necnon et inluster vir illi Cornes , in ciyitate Ande- €ave cum rdiquis venerabtlibus atque magnificis rci publicœ virls resedissit, ibique veniens homo , nômen illi, palam suggereret... [Formufœ Andegav„ form. xxiii, apud Script, rer» gallic. et francic, t. IV, p» 57<.)

A en juger par certains détails et certains témoignages historiques^ il semble que la société gallo-romaine^ au moment où elle perdit sans retour ses grandes institutions civiles et judiciaires^ ait fait un effort pour rassembler et concentrer dans les institutions municipales tout ce qui lui restait de vie^ de force el d^éclat. (Cette espèce de trsh vail social se révèle sous beaucoup d'aspects divers dans les documents du vi« siècle^ surtout dans ceux qui regardent les villes du Midi. Non -seulement Texistence municipale y devint plus indépendante qu'elle ne rétait sous les empereurs^ mais elle s'anoblit en quelque sorte et s'entoura d'un nouveau lustre dans les formes^ les titres et les attributs du pouvoir. La curie appliqua en principe à sa juridiction œ que les codes impériaux disaient de celle du préteur^ et elle s'assimila^ autant qu'elle le put^ au sénat de Rome. Les noms de sénats de sénateurs ^ de &milles séfnatqriales^ se multiplièrent dans les cités gauloises^ et le titre de clarissimes, le troisième dans la hiérarchie des dignités de l'empire , fut donné à de simples décurions ' ; l'épithète même de sacré, cette formule de la majesté impériale^ devint une qualification pour les sénats municipaux ^. Ge sont là des signes évidents de la nouvelle importance des administrations urbaines et du respect plus grand qui s'y attacha comme ati meilleur et au plus ferme débris de la civilisation vaincue. Là se réfu-

* Putabatur a quibusdam Viennensis senatus ci^us^ .tune niuneroBls illustrJbus Èuria florçbat. (S. Aviti komilia de regatione^., apûd ejiis Opéra, p. 452. Paris, 4643.) — I^e^ témoins du testament d'Abbon, rédigé en l'année 735, reçoivent chacun le titre de w> elaritêimna, Voyei Bréquigny^ DipUmatat chatiœ, ete , t. i, p. 477.

? ...Judicante senatu. in Vienna civitate résidente... et sacro senatul ut firmum maneat roborare manibus rogavi cuncta bse quœ superlus comprehensa sunt... (Testaments d'Ephibius et de Ruâna Cannée B9e 3. Bréquigny, ibid., p. 346.)

gièrent les regrets et s'abritèrent les tradHioni^ de Tanden ordre civil, bouleversé par 1^ conquête, et que la barbarie, en «'infiltrant do^ns les lois et dans les mœurs, menaçait de détruire totaleipejptt.

L'influence toujours croissante des évéques sur les- affaires intérieures des villes fut, jusque dans sa forme la plus abusive, un moyen de conservation pour Tindépendance jnunicipalQ et la plus forte garantie ide cette indépendance. Un fait intéressant à étudier sous ce rapport est celui ([es immunités ecclésiastiques/ si largement accordées par. les pois fcanks de la première et de la seconde race ^ Le privilège d'immunité ne resta pas borné à de simples domaines; il s'étendit sur des villes entières; il y en eut, celle de Tours par exemple, où tous les droits du fisc, c'est-à-dire de l'État, furent supprimés; l'évêque y fut souverain, ou, pour mieux dire, sous son nom, la ville elle-même devint souveraine ^. L'immunité, dans ce cas, agit de deux manières : elle entoura, comme d'un enclos impénétrable) les restes des institutions romaines, et elle investit légalement l'évêque d'un, pouvoir sans contrôle et sans contre-poids sur le gouvernement de la

1 ...ut nuUua Judei publicus ad causad audiendum» vd freda çxigendum, necmansiones aut paratas faciendum, nec fldejussores tollendum, nec homines ipsius Ecclesiae de quibusiibet causis distringehdum, nec ad ulïas redhibUiones requirendum* ibidem ingredi non debeant. { Marculft Pormul, lib. i, foçip.iv, apud Script, rer. gallic. et (rancic.yi. IV, p. 470.)

2 Adeo ailtem omne sibi jus flscalis census EccIesia|lTuronensis3 vindicat, utusquebodie in eademurbe per Pontificis literas Cornes cçnsUr tuatur. ( Vita 8. Eligii, apud Script, rer» gallic, etfrancic^i. Ùl, p. 555.)— ...Ut in pago Genomannico nuUus quislibet ullo quoque tentpore in actlone Ducati nec Comitati ingredere deberet ; njsi tantum per eleclionem memorati Pontificis, autsuccessorum suorum, seu Abbatum ac Consacerdotunh atque pagensium Cenomunnensium, ibidem per voluniatem Dei consistentium... (Prseceptum Ghildeberti 111, Ibid. , t. IV, p. 678 dipl.

LXXXTIII.)

cité. Elle commença l'assimilation de la puissance épiscopale dans les villes avec le patronage seigneurial des grands propriétaires de race franke*dans leur domaine y assimilation qui se prononce de plus en plus, à mesure qu'on avance vers les temps féodaux. Et non- seulement l'immunité ecclésiastique maintint, tout en contribuant à l'altérer, le régime nmnicipal des viHes anciennes, mais encore elle fit naître des ébauches plus ou moins complètes de municipalité dîuis les nouvelles villes, formées peu à peu autour des églises et des abbayes * .

Cette existence toute locale, dans laquelle, depuis le vi* siècle , se resserra de plus en plus la société galloromaine, sous le gouvernement des sénats Bfiunicipaux^ ne pouvait durer sans la condition essentielle de tout gouvernement, un revenu public. C'est une question fort controversée, de savoir si l'impôt foncier, que les Franks ne payèrent jamais, fut aboli pour les^ Romains; on s'est décidé, en général, pour l'affirmative, et l'on a dit qu'après un temps plus ou moins long, les Rommns se trouvèrent, comme les Franks eux-mêmes, exempts de taxes publiques. Cette assertion est, je crois, téméraire; il faudrait voir si l'impôt ne fut pas transporté plutôt que supprimé, et si ce qui, sous les empereurs, avait été payé au fisc, ne devint pas en beaucoup de lieux, sous les rois franks, une charge municipale. Selon de grandes probabilités, la municipalisation de l'impôt fut le ressort matériel qui, joint au ressort moral de l'autorité des

1 ...ut nullus Judex publicus vel quislibet judiciaria potestate accmctus in cortes vel villas ipsius Monasterii niillum debuisset habere introitum , nec ad causas audiendas... Dec ullas retributiones exactandas ; quod fiscus noster exinde habere poterit, nullatenus exactetur, nec rcqulratur. (Emanitas sanctorum; fôrmul. Lihdembrog., apud Scri/»/. rer. gallic. et francic, t. IV, p. 547, form. vu.)

évê(îues, maintint dans les villes Fancieh régime social, et lui donna la force de résister aux envahissements de 1^ barbarie. Les villes conservèrent leurs cadastres et leurs rôles de contribution, Thistoire et les actes en font foi; mais on fit en sorte que ces registres fussent tenus secrets pour Tubage seul de la cité; on tâchait d'en dérober la connaissance aux officiers des rois franks, et le citoyen qui les livrait à quelque agent du fisc était régardé comme un traître*. Si les propriétaires gallo-romains, excités par Fexemple des Franks, répugnèrent de plus en plus à payer le tribut au fisc, il n'en fut point de même sans doute pour les levées d'argent votées par la curie; dans ce cas, ce n'était pas subir une exaction, mais s'imposer librement pour un intérêt commun. Les exemptions, si énergiquement Téclamées et défendues par les évêques, ne purent avoir un autre sens; la ville de Tours, selon d'anciens récits , ne payait aucun impôt public : cela voulait Certainement dire qu'elle ne payait rien qu'à elle-même^. Les grands travaux d^utilité générale, édifices, canaux, aqueducs, entrepris par certains évêques du

* Sed quum populis tribulariam rnnctionem infligere yellent , diccntes:... « Ecce librum prœ manibus Jsabemus, in quo census huic po- « puIo,'est inflictus. Et ego aio : Liber hic a Régis thesauro delatus non « est, nec unquam per tôt convaluit annos. Non est mirum enim si « pro' inimicitiis horum civium in cujuscumque domo reservatus est. « Judicabit ehim Deus super eos qui, pro spoliis civium nostrorum bunc « post tanti temporis transactum spatium protuIerQnt. » Du m autem hœc agerentur, Audini fUius, qui librum ipsum protulerat, ipsa die a febre correptus, die tertia exspiravit. (Greg. Turon. Eut. Franc, lit>. ii, apud Script, rer. gallk. et francic.y t. II» p. 3A0. )

3 » Gaiso vero Cornes... tribula cœpit exigera: sed ab Eufronio Epis* « topo prohibitus , cum exacta pra vitale ad Régis direxit praesentiam, « osteudens eapitularium in quo tributa continebantur. Sed Rex inge* « miscens, ac metucns virtutem sancti Martini , ipsum incendio tradi- « dit : aureos exactos basilics sancti Martini remisit, obtesfans ut nul- « lus de populo Turonico uUum tributum publieo redderet. » (Ibid.)

vi« siècle y prouvent qu'il y av^it souvent confusion entre les revenus de l'église épiscopale et les finances de la cité. Tels sont les traits les plus saillants de cç qu'pn pour^ rait nommer la première époque de conservation du régime municipal, époque où, dans ce régime, rien ne se montre qui né soit d'origine romaine, qù tou^ ce qui dérive des mœurs et des lois germaniques reste à côté de lui, sans se mêler à lui; mais où, par une revanche s^ingur lière, ses magistratures n'ont aucune place parmi les pouvoirs publics, aucun titre dans la nomenclature des foncr tionnaires de l'état gallq-frank. Il n'y a de tikes d'offices que pour les emplois qui procèdent de la constitution politique du peuple ccniquérant, ou qui appartiennent au service du palais et du fisc royal * . Pour désigner les digni^ taires des mt^nicipalités, la langue oJÛlcielle n'admet d'autre appellation que celle de bons hommfis qui, dans l'idiome des populations germaines, .Voulait dire çitoçyens actifs, hommes capables d'être ^viges et témoins au tribunal du canton. Ce nom vague recouvre, ^ans la plupart des documents originaux, l'administration municipale tout entière) il faut aller chercher, là-dessous, la curie avec ses magistrats et ses officiers de tout rang^. Les diplômes et les actes des temps mérovingiens présentent dans sa simplicité cette formule, cause de beaucoup de ipaéprises çt d'erreurs pour les historiens; sous la seconde r^ce, elle se complique, et l'on voit s'y adjoindre un titre spécial et nouveau.

* Duces, comités... graflones, centenarii, majore» domns, doraesUcV judiees Ûscales, cancellarii, rçferendarii, seaescaUi, cubicalarli, etc.

2 On doit regarder cependant de voir la municipalité romainç partout où ae rencontre le titre de^otw hommes; dans une foulé do cas, il se rapporte au plaid cantonal d'institution germanique, et parfois il n'a d'autre sens que celui d'iiommes cl^ bien. Ces distinctions nécessaires et faciles à établir otit écbappé ^ M. I^^nouard.

A pactir du règne de Charlemagne ^ et tant que dure son empire^ on trouve ^administration de la justice orga^ nisée d'une manière unifoxtne dans les villes et hors des villes; une nouvelle magistrature apparaît dans toutes les causes^ soit des Franks^ soit des Romains^ soit des Barbares vivant sous leur loi originelle. Gesi juges ^ que les capitulaires nomment scabini, scahinei*, sont choisis par le comtés F^nvoyé de Fempereur §t le peuple^ ils joignent h leur titre le nom de la loi suivant laquelle ils ont missiop de juger; il y en a de saliques^ de romains et de goths ^. Les anciens tribunaux germaniques et la justice municipale sont également soumis à cette mnovar tion judiciaire V et c'est pour la première fois qu'une même règle s'applique à deux ordres 4e juridiction entre lesquels ; jusque-là^ il n'y avait eu rien de ooiniuuo, Squs le nom de scabins, depuis Charlems^e^ l'historien doit voir dans les villes , sinon la curie tout entière , au moins une portion de la curie^ car ce fiit^ sans nul doute, parmi ses membres les plus notables, que le comte et les habitants désignèrent les juges dont la loi remettait la nomination à leur choix ^. Les scabins franks, ceux du

*. En liM3^uç ihéotisque» thopmey skQfeMf aliàs skep^ne, skefene, du verbe shapa». ou ^cafan^^ qui aigniûe disposer, or<|onner, juger. Voyez Grïuua , Antiquités du droit germanique j g 7, p. 77S.

^ Ut J^udices... Sçabinei boiû et veracea et mansueti cum Comité et populo eligantuf et oonstituantur... {Capitular,A , an. 809, art. 3S, apud Script, rer. çaiUCt $t franc.y t. V, p. 680.) — Ut Misai QOstH, ubicnraque rualos Sçabiueos inveniuiit, ejiciant, et lotiua populi conaenau in loco e(>rumboDoa eligànt. (Capitul. Wormatienae, an. 839, al. cap. ii, ibid-, t. VI, p. 441.)— ...Judiçes, scapbinos, et regimburgos, tam GQloa qjuaw iU)maao8 aeu etiam etSalicoa-.. (Charte de Tannéç 948; Histoire générale dit Uu^ guedocj Dom Vaiaaette, t U , preuves, col. 56.) — ...indices quiiussi au&t cau^a dirimere et legibus deffînire, tam Gotos quam Homanos velut etiam Salicos... CCharte de Tannée 933, ibid., col. 69.)

3 Cum in Digna civitat^... ^cabiujos ipains civitatis aut bo^i» kt^sM^

canton^ étaient de simples juges y mais les scabins romains, ceux de la cité, réunissaient le double caractère de juges et d'administrateurs; c'e$t de là que provient rinstitution de Téchevipage, institution qui, elle-même, n'est qu'un nom nouveau donné à quelque chose d'ancien, à la municipalité gallo-romaitie. Sous la féodalité, le scabinat cantonal disparut, le scabinat urbain subsista seul; alors^ ce que Charlemagne avait établi pour tous les tribunaux de son empire, se resserra dans le régime municipal, et fit corps avec lui. Dès le x« siècle, ceux auxquels les actes publics ou privés donnent le titre, de scabini sont de vrais échevins dans le sens moderne de ce mot; ils ne tiennent plus rieti de la réforme judiciaire à laquelle leur nom se rattachait; ils administrent en même temps qu'ils jugent, et leur droit de justice, en concurrence avec la justice seigneuriale, reste comme une dernière garantie de la vieille liberté civile , comnie une tradition qui, de siècle en siècle, remonte jusqu^au sixième'. L'histoire des villes de laiigue teutonique, où toute

bus qui cum ipsis ibidem aderant. (Charta an. 1M, apud GaWamckriiVan. t. I, instrum., p. 406.)

Ml y a ici une distinction à faire. Dans les provinces du Midi., le titre ô^tlscavlns ou Escafins, que laissent voir^.sous leurs formules, plusieurs actes du xe siècle, fut d'abord effacé çà et là par les titrea, plus anciens que lui , de Syndics, Jurais, Prud'hommes,, et il fut complètement balayé au xii« siècle par la grande réforme qui propagea et fit prévaloir le nom de Consuls. Dans les provinces du Nord , le titre û'éckevins est, pour les villes où on le rencontre avant l'époque des chartes de commune, le signe de la durée non interrompue de leur juridfction municipale. — Voyez dans Ducange le mot Seavini, -^ A Metz au xie siècle et antérieurement « il y avait un collège d'écbevfns et un maître-âchevin choisis par Tévêque et le peuple. Actum GorziœC^OSS]]... primo scabione Amolherio, .{Histoire ffinérale de MeUpar des religieux bénédictins, 4775, t. Ul, preuves, p. 91 ) Signum Johaunts primi scabiniiC4075]. (Idid., p. 98.)^Vuipaldus Mettensis primas ScabinioC40953.(lbid., p. 44)3.)— Plusieurs chartes du xie siècle donnent au premier échevin de Metz le titre de législateiir : Meinzone judice. Amolberto legislatore. C4058^. (Ibid., p. 92.)

trace de mœurs et de lois remaines semble avoir péri, peut fournir d^utiles commentaires à i^histoire des villes de langue romane. C^est aux extrémités septentrionales de l'ancienne Gaule que se montrent les preuves les plus étonnantes de Tincroyable vitalité du régime municipal. Dans les cités romaines des bords du Rhin, tant de fois mises à feu et à sang, et qui, cernées enfin par le flot des invasions, furent, selon Texpression d^un écrivain du v« siècle, transportées au sein de la Germanie, l'idiome romain disparut, et la municipalité subsista ^ A Cologne, on retrouve , de siècle en siècle , un corps der citoyens notables. qui ressemblé de tout point à la curie, et dont les membres, chose bizarre, ont des prétentions à la descendance romaine ; cette corporation héréditaire a le gouvernement de la ville, elle délègue ses pouvoirs administratifs à un comité sorti de son sein , qui , sans être investi de la juridiction contentieuse , exerce la juridiction volontaire, ce qui est contraire aux principes de Fancien droit germanique et conforme à ceux du droit romain ^. Au xii« siècle, la constitution libre de Cologne était réputée antique; les titres s'en trouvaient dans ses archives, à demi effacés par le temps*. C'est de Cologne et de

1 ...Nemetœ, Argentoratus , translati in GermaniaiD..^ (S. Hieronymi Epist.t apud Scripi. rer. gallie. et franc, t. I, p. 744.) — Voyez le mémoire du savant Eichhorn sur l'origine de la constitution municipale des yilles d'Allemagne {Ztiteehrifi fur geschichttiche RectUswissenschafl , t. II, Se cahier). Ce Mémoire a été traduit en italien et publié par le comte César Balbo, dans son recueil de dissertations relatives à l'histoire des villes et des communes d'Italie : Opuscoii per servire alla storia dtile città e 4ei^eommuni d'Ilaliai fascicolo m, Turin, 4839.)

. ' Voyez le mémoire d'Eichhorn, Opuscoii, etc., fascicolo m, p. 443, 434 . —La corporation s'appelait die Bicherzechheitg, (Rigirzagheide) et le comité daa WUzigedin, (Wizzeht dinc.) Voyez la charte donnée, au mois de mai 4469, par Philippe, archevêque de Cologne (Lacomhlet, Vrkundenbuch fur die Gesc&icble des, NiûderrheîMy Dussc]dorf,484e. 1. 1, 4re partie, p. 309),

3 Nos«w Yocari fecimus magistros clvium et Scahinos nostros Colo-

Trêves que te droit municipal s*est répandu de proche en proche dans les villes plus récemment fondées sur les deux rives du Rhin; c'est d'Arras et de Toumay que ce droit s'est répandu de là même manière dans les fameuses communes de la Flandre et du Brabant^ Ces villes, nées au moyen Age de diverses circonstances, surtout du besoin dé se réunir et de se fortifier contre les invasions des Normands, s'approprièrent, il est vrai, la juridiction cantonale, le scabinat du^a^t^^ dont chacune était le chef-lieu; mais quant à l'administration municipale, quant à la gestion des intérêts civils, distincte de la Justice, elles ne trouvaient en elles-mêmes rien qui pûi les y conduire, ni par la tradition, ni par les mœurs; tout cela devait leur venir et leur vint en effet d'ailleurs. L'exetnple du régime administratif, de ce que leurs chartes nomment la loi^ leur fut donné, ainsi que l'exemple de la fabrication des étoflPes de laine, par les deux anciens municlpes nommés plus haut; line admirable situation commerciale a feit le reste pour leur prospérité '.

nienses: ac offlclalès de Rigirzegheide..» qui fnter 3e habito consilio Scrinium suum in quo privilégia eorum erant recond|ta lieet invi^ apçruerunt : et quoddam privilcgium cujus scriptum vix ex nimia vetustate intueripoterat eitraxerunt: etijobis exhibuerunt. (Gharte^e Farfibevêque Philippe, donnée en 1(69 ; Lacomblët, Urkmimbmk fût die Gesckichte 4e* Hiederrhernsy 1. 1, ire parlie, p. d02.)

1 Bertoldus III, dux Zar iugiae, ..uNxeco pitôPRii fundi 8di> Fbibubc, videlicet, ...sbgukdum jdba Golonijs, quîB inter Rhenanas oivitates tum maxime florebatcQmercii3..t. liheram insUtuit ci^tatem. ...Tanta novae civitati tributa fuit libertas, ut «ullcs qovimuii tbl ifiiiisTBBiAi.uiH D0.MIN1, in eam, nisi de commun! civium consensus potuerit recipi. (Gharta anno 4430, apud Sobgepflln, Hisloria Zamgo Baffeusis, 1. 1, p. 04,

2 Voyezdana l'Histoire de Flandre par Warnekœnig, le chapitre où il explique la formule aller à chef de sens^ et parle de Taitcienneté primordiale du recours à l'échevinage d'Arras; voyez aussi son Traité de la farmaiia^ du régime municipal en Flandre, —Opaseoli , etc., fascicolo 111, p. 464 et suiv.

CHAPÎTKÈ V. 21B

J'ai parlé des effets de l'immunité épiscopale sur l^état des villes auxquelles ce privilège s'étendit; sous la race Mérovingienne^ ces effets sont parfaitement simples: c'est l'entière conservation du régime municipal avec les changements qui s'y étaient introduits à la chute du gouvei^ nement romain; sous là seconde race , l'immunité donne aux évêques le pouvoir de comtes; ils deviennent souverains dans la dté^ non plus comme fauteurs et appuis de l'indépendance tivile 3 mais à titre de grands feudataires ^ . Cette révolution qui transformait toute l'organisation municipale^ l'altéra^ la dégrada^ mais ne l'anéantit point; le vieux fond romain s'aperçoit toujours sous l'enveloppe qui le recouvre. Les magistrats électifs de l'ancienne constitution changés en vassaux de Tévêque^ les charges municipales devenues des fiefs ^ une étrange disparate entre les restes de la vieille municipalité romaine et les nouvelles formes de la coiir seigneuriale, voilà ce que présente généralement l'étal intérieur des villes à cette seconde période qui fut le berceau de Téchevinage proprement dit, période de luttes et de divisions intestines, où les juridictions se cantonnent, oir plusieurs cités se

> Similiter autem concedimus eidem ecelesis [TïarbonensiD, sicut haotenus a predecessoribus nostris, Pipino videlicet rege, et deincepa concessum est ilM, medietat^m tofius cWitatis, cum turribUs, et adjacentiis earum intrinsecus et extrinsecus, cum omni integritate ; et de quocunhque commereio, ex quoHeloneus «xigitur, vel portaticus, ac de navibus clrca liitora maris discuirentibus , nec non salinis , quicquid et cornes ipsluacivitatisexlgit... (Diplôme de Charles le Chauve, année 843.; BtsL gin. du Languedûc^t. I. Pr. col. 81 .) — Cujus CAdelardi episcopi Vellavensis] pelitioni benignum prsbentes assënsum, Regum/morem serrantes, hoc prœceptam immunitatis ûeri jussimus ; concedentes ei omnibusque suC' çessoribus omnem Burgum ipsi Ecclesiae adjacentem, et universa quœ ibidem ad dominium et potestatem Gomilis bactenus pertinuisse visa eunt ; forum scilicet, teioneum, monetam, et omnem districtum, cum terra et mansionibus Ipsius Burgl. .(Rodulfl régis Diplomata» an. 984, apud Script, rer, gaùic, el francic, t. IX, p. 564.)

fermentât rivalisent dans l'enceinte des mêmes marailles , où l'ancien droit civil se fractionne en privilèges d'ordres, de classes^ de quartiers. Les offices municipaux dont la source est transportée alors da peuple à la peicionne de révêque^ apparaissent sous de nouveaux noms^ celui de majeurs ou maires qui exprime la qualité d'intendant, et celui de pairs qui dérive des institutions féodales *, deux titres destinés à jouir plus tard d'une popularité peu conforme à leur origine et à figurer avec le titre^ iiéf^he- «;m^ dans la grande réforme des constitutions urbaines. Il semble que la métamorphose des dignitaires de l'Église en barons et en vassaux, dernier terme de l'envahissement des mœurs barbares, double démenti donné aux principes chrétiens et aux traditions municipales, aii excité dans les villes ime invincible répugnance et un immense besoin de réaction. Le divorce accompli y sous l'influence de la féodalité, entre les deux éléments primitifs de la municipalité gallo-franke, l'évèque et le peuple, fut, pour la liberté civile, le point extrême de la décadence et le commencement d'un long travail de rénovation, d'une lutte, tantôt sourde, tantôt violente, pour le rétablissement de ce qui n'était plus qu'un souvenir. Cette lutte a reptis sa jdacc dans notre histoire panni les faits incontestables; il reste à en déterminer toutes les causes et toutes les formes , à rechercher d'où vint le principe d'une nouvelle y ie dans l'organisation mmiicipale, pourquoi, aux approches du xi* siècle, la population urbaine, selon les paroles d'un contemporain, -s'agite et machine la guerre^; pourquoi .tous les troubles du

* Voyez le Glossaire de Dacange aux mots ISajor et Pares:

* Discordantomnes, Prœsul/Comcs, alque phalanges,

temps servent la cause de la bourgeoisie, soit qu^elte les excite ou qu'elle s'y mêle, sôit qu'elle se soulève pour son propre compte ou qu'elle prenne parti dans les combats que se livrent les pouvoirs féodaux * . Pour toutes les cités qui , une à une^ depuis la fin du x« siècle, réagirent contre leurs évoques, ou, d'accord avec ceux-ci contre la seigneurie laïque, les moyens furent divers , mais le but fut le mêmej il y eut tendance à ramener tout au corps de la cité et à, rendre de nouveau publics et électifs les offices devenus seigneuriaux. Cette tendance fut l'âme de la révolution communale du xii« siècle, révolution préparée de loin, qu'annoncèrent çà et là, durant plus de cent ans, des tentatives isolées et dont l'explosion générale fut causée par des événements d'un ordre supérieur, et en apparence étrangers aux vicissitudes du régime municipal.

Pugnant inter se concives, contribulesque :

Urbica turba strepit , machinantuf et pppida bellum.

(Versus Salomonis, episcopi, apùd Henrici Canisii

Lecliones anliqitœ, edid. Jacobus Basnage, 1725,

t. II, pars m, p. 241.)

Mlunfridns Gothiœ Marchio... factione soUto more Tolosanorum, qui Comitibus suis eamdem civitatem supplantare sunt soliti, Tolosam Rei> mundo subripit, etsibi usurpât. (Annales Fraticor.Bertl[iiani,subanno863, apud Script» rer. gallic, et francic., t. VU, p. 81.)

Ganses déterminuites de la réYolation eoimnoBale da xii« siècle. *^ Lotie de la papauté contre Tempire. — MouTement de réforme mnnicipale eu Italie. — 11 passe les Alpes et se propage en Gaale. -~ Nouvelles formes de constitotlon nrbaine. ^ Le eoBsnlat. — La gUlde germanique, soù application an régime monicipal. — La commnne jorée. — Manicipes non réformés. — Conelasion.

n est difficile de mesurer aujourd'hui l^étendue et la profondeur de rébranlenient social que produisit^ dans la dernière moitié du xi« siècle, la querelle des investitures et la lutte de la papauté contre Tempiré. Tout ce qu^avait fondé la conquête germanique dans le monde rotnain se trouva mis en question par cette lutte, la légitimité du pouvoir né de la force matérielle, la domination des armes sur Tesprît, la hiérarchie des fiefs ^militaires introduite dans la société civile et jusque dans Tordre ecclésiastique. Non-seulement les prérogatives de la couronne impériale et sa souveraineté sur Tltalie, mais le principe violent et personnel de la seigneurie féodale partout où elle existait, mais la puissance temporelle des évéqUes transformés en feudatabes, et menant à ce titre la vie mondaine avec tous ses excès, se trouvèrent en butte au courant d'opinions et de passions nouvelles soulevé par les prétentions et les réformes de Grégoire VII*.

< De grandes lumières, sur cette question si vaste et si obscure, doiyetit sortir d'un ouvrage qui est depuis dix ans Tobjet d'une attente universelle, et qu'ajournent, d'année en année, les. distractions delà vie politique et les scrupules de son auteur, trop difficile à contenter ^luand il s'agit de lui-même. M. Villemain a le premier, dans ses Fragments

Pour soutenir cette grande lutte à la fois religieuse et politique, la papauté mit en œuvre, avec une audace et une habileté prodigieuses, tous les germes de révolution qui existaient alors, soit en deçà , soit au delà des Alpes. Dans Fltalie supérieure, où la dernière des conquêtes barbares avait enraciné les mœuré germafiiques, et où la domination des Franks avait ensuite développé > d'une manière systématique, lés institutions féodales^ la seigneurie des évêques était complète, et là, comme au nord et au centre de la Gaule, il y avait guerre ^tre cette seigneurie et les restes des constitutionis municipales, restes plus puissants que nulle part ailleurs, à cause de la richesse des villes. La suspension des évêques du parti impérial, et les condanmations portées Contre ceux qui ne renonçaient pas aux habitudes et aux dérèglements des laïques, désorganisèrent plus ou moins le gouvernement de ces grandes cités et ouvrirent une large voie à Tesprit révolutionnaire qui déjà y ferinentait.

Il semble qu'au miUeu de ce travail de destruction et de renouvellement, les villes de la Lombardie et de la Toscane aient jeté les yeux sur celles de FÉtat pontifical, anciennement l'exarchat de Ravenné, pour y chercher des exemples, soit par affection pour tout ce qui tenait au parti de la papauté, soit parce qu'on se souvenait que le patrimoine de saint Pierre n'avait pas subi l'influence de la conquête et de la barbarie lombardes*. Depuis leur

sur la littérature et la société du ire . siècle, tiré de Thistotre de TÉglise des aperçus nouveaux pour Tbistoire civile et politique. Le prol^lème aocial de la lutte du pouvoir spirituel et du pouvovr temporel au moyen âge recevra, de sa merveilleuse intelligence, et de ses études si patiemment approfondies, une solution large, nette, claire et parfaitement impartiale.

» Voyez, sur cette question et sur celle des origines du régime municipal en Italie, un mémoire très-remarquable donné par le comte César

s<''paration de Tempirc grec, ces villes étaient organisées d'une manière uniforme; dans toutes, il y avait des dignitaires nommés consids. Ce titre, adopté par les villes qui se reconstituaient, devint le signe et, en quelque sorte, le drapeau de la révolution municipale; itiais en se l'appropriant, les cités de la haute Italie lui firent signifier autre chose que ce qu'il avait exprimé jusque-là dans les villes de l'État romain. Là, les consuls étaient de simples conseillers municipaux, non de véritables magistrats ayant puissance et juridiction; ils devinrent à Pise, à Florence , à Milan , à Gênes, le pouvoir exécutif, et en reçurent toutes les attributions jusqu'au droit de guerre et de paix. Ils eurent le droit de convoquer l'assemblée des citoyens, de rendre des décrets sur toutes les choses d'administration, d'être juges et d'instituer des juges au civil et au criminel, en un mot, ils furent les représentants d'une sorte de souveraineté urbaine qui se personnifiait en eux*. Ayant ainsi trouvé sa forme politique, la réorganisation municipale se poursuivit d'elle-même et pour elle-même; elle ne resta pas bornée aux seules villes d'Italie dont l'évêque était du parti de l'empire* et dont le clergé était rebelle aux réformes ecclésiastiques; dans toutes les autres le consulat électif fut établi de concert par l'évêque et les citoyens. Bien plus, le mouvement ne s'arrêta pas en Italie , il passa les Alpes et se propagea

Balbo, sous le titre û'Affpunti per la storia délie eilt4 ilaliane ftno ail* iasiitU" zione de* communi e de* consolif dans ses Opuscoli^ etc., fascic. ii, p. 80 et suiv.

» Des conjectures probables font remonter jusqu'à Van 4093 l'institution du consulat à Milan ; le consulat de Gênes date de l'année '1100. Voyez Opuscolf^ etc., fascicolo ii, p. 85. — Au xit« siècle, la liberté des villes lombardes, passant, par contre-coup, dans les villes de l'État romain, y changea le sens primitif du titre de consuls. Voyez Savii^ny, Histoire du Droit romain au moyen âge, t. I, p. 287 à 200.

dans la Gaule; il gagna même, au bord du Rhin et du Danube, les anciennes cités de la Germanie. Comme je Tai dit plus haut, de nombreuses tentatives avaient eu lieu isolément depuis un siècle pour briser ou modifier, dans les villes, le pouvoir seigneurial, soit des évêques, soit des comtes, ^impulsion partie des cités italiennes vint donc à propos; elle fut l'étincelle qui aHuma, de proche en proche, Fincendie dont les matériaux étaient accu* mules; elle donna une direction à la force spontanée de renaissance qui agissait partout sur les vieux débris de la municipalité romaine; en i|n mot, elle fit de ce qui n'aurait été, sans elle, qu'une succession lente etdésor-. donnée d'actes et d'efforts purement locaux, une révolution générale.

Ici, je tne hâte de le dire, il faut distinguer deux choses, la révolution et sa forme. Quant au fond, le mouvement révolutionnaire fut partout identique; en marchant du midi au nord, il ne perdit rien de son énergie, et acquit même, çà et là, un nouveau degré de fougue et d'audace; quant à la forme, cette identité n'eut pas:lieu, et, au delà d'une certaine hmite, la constitution des villes italiennes ne trouva plus les conditions morales ou matérielles nécessaires à son établissement. Le consulat, dans toute l'énergie de sa nouvelle institution, prit racine sur le tiers méridional de la Gaule , et partout où il s'établit, il fit disparaître ou rabaissa les titres d'offices municipaux d'une date antérieure'. Une ligne tirée de

^ Un acte dressé dans la ville d'Arles» en 4131, est daté de la première année du conâulat. Pour Marseille et pour Avignon il n'y a pas de dale certaine, mais la tradition, dans ces deux villes, faisait remonter Tinstitution des consuls jusqu'aux premières années du xn« siècle. On trouve des consuls à Béziers en 4131, ai Montpellier en 1141, à Nîmes en 1145, à Narbonne en 1148, k Toulouse en 1188, et à Lyon vers 1215. Voyez : Mé'

Touest à l'est^ et passant au sud du Poitou> au nord du Limousin^ de TAuvergne et du Lycmnais^ marque en France les bornes où s'arrêta te qu'on peut nommer la réforme consulaire*. Sur les terres de Tempire^ le nom de consuls pénétra plus loin^ peut-être à cause de la querelle flagrante entre le pape et Tempereur; il parut le long du Rhin^ en Lorraine^ dans le Hainaut^ mais là ce Alt une formule seulement^ et non la pleine réalité du régime municipal de» villes dltalie et des villes gauloises du midi^. Ce régime était quelque chose de trop raffiné, de trop. savant pour les munipipes dégradés du nord, et même pour ceux du centre de la Gaule; entre le Rhin, la Vienne et le cours supérieur du Rhône, l'instrument de régénération politique créé sur les rives de l'Amo n'avait plus de prise, ou demeurait sans efficacité. Aussi, sur les deux tiers septentrionaux de la France actuelle, le mouvement donné pour la renaissance des villes, pour la formation de leurs habitants en corporations régies par elles-mêmes, eut-il besoin d'utf autre ressort que l'imitation des cités italiennes. Il fallut qu'un mobile plus simple, plus éléipentaire en quelque sorte, qu'une force indigène, vînt se Joindre à l'impulsion communiquée de par-delà les Alpes. Ce éecond mouvement de la révolution communale eut, pour principe, les tradi-

iMires 9ur la r^nblique d'Arles^ par Anibert, deuxième partie; Histoire générale du Languedoc ^ t. Il ; Éloge i^sLorique de la vUle de Lym^ par le père Méne9trier ; Recherches historiques sur les vicomtes d*Avignon , par le comte de Blégier-Pierregrosse, 4839.

> On trouve à Véieelai, durant la révolation dé cette ville, en 1fS2, des magistrats nommés consul»; c'est une exception unique dans cette région du territoire. Voyez Lettret sur l'histoire de France^ lettre xxii.

* Les consuls qu'on voit au xite ûède, dans les villes impériales, sont le coBseil.de la cité, les conseillers du magistrat, et non la magistrature eUfHaôniç.

lions les plus étrangères 2iu premier; pour expliquer sa nature et distinguer les résultats qui lui smit propres^ je suis contraint de &ire une digression^ et de passer brusquement de la tradition romainô à la tradition germanique.

Dans Vancienne Scandinavie 5 ceux qui se réunissai^it aux époques solennelles pour sacrifier ensemble^ terminaient la céréûionie par un festin religieux: Assis autour du feu et de la chaudière du sacrifice^ ils buvaient à la ronde et vidaient successivement trois cornes remplies de bière 9 Tune pour les dieux^ Tautre pour les braves du vieux temps^ la troisième pour les parents et les amis dont les tombes^ marquées par des monticules de gazon ^ se voyaient çà et' là dans la plaine; on appelait celle-ci la coupe de Famitié^ Le nom d'amitié^ minney se donnait aussi quelquefois à la réunion de ceux qui offraient en commun le sacrifice^ et^ d'ordinaire^ cette réunion était appelée ghilde, c'èst-à-dire banquet à frais communs, mot qui dgnifiait aussi association ou bonfrérie^ parce que tous les co^sacrifiants promettaient^ par s^ment^ de se défendre Tun l^tre , et de s'entr'aider comme des

K Les coupes bues en rhonneur des dieux et des héros étaient appelées hragafnU oa .^#^«4e^0r«,r8oifc.du nom 4e Brasi, dieu de la poésie et de l'éloquence, soit du mot brag»^ les braves. On multipliait ces libations suivant le nombre des divinités ou des personnes qu'on voulait bonorer.

Primum Othino sacrum eihauriendum erat pooulum, pro Victoria ftegt impetranda, regnique.felicitate; post boc alterum Niordi Fneyique in honorem. pro feliei annona aique paoe ; quo facto, muttis usu erat reae^^ tum^ poculum libarç, ^iaiFULL dictum Da memoriam beroum atque Principum, in bello csesorum^. Prœterea pocula e]tbàuriebantur, in œeflaoriara defunetorum morte proplnqiiorum , qui pTceclari olim nominis fuerant, diclaque sunt illa Minme. (Historia flakoni boni C^aga Hakonar Go^a], cap xyi, apud Hisioria restm Namsicortm conscripta a Suoi« rio Sturlœ fllto, 1. 1, p. I39« id. 4777.)

ÎU CHAPITRE VI.

frères*. Cette promesse de secours et d'appui comprenait tous les périls^ tous les grands accidents de la vie; il y avait assurance mutuelle contre les voies de fait et les injures^ contre l'incendie et le naufrage^ et aussi contre les poursuites légales encourues pour des crimes et des délits^ même avérés. Chacune de ces associations était mise sous le patronage d'un dieu ou d'un héros dont le nom servait à la désigner; chacune avait des chefs pris dans son sein , un trésor commun alimenté par deis contributions annuelles^ et des statuts obligatoires pour tous ses memlM'es; elle formait ainsi une société à part au milieu de, la nation ou de la tribu. La société de la ghilde ne se bornait pas^ comme celle dû canton germanique^ à un territoire déterminé; elle était sans limites d'aucun genre, elle se propageait au loin et réunissait toute espèce de personnes, depuis le prince et le noble jusqu'au laboureur et à l'artisan libre.. C'était une sorte de communion païenne qui entretenait, par de grossiers symboles et par la foi du serment, des liens de charité réciproque entre les associés, charité exclusive, hostile même à l'égard de tous ceux qui, restés en dehors de l'association, ne pouvaient prendre les titres de convive, conjuré, frère du banqtiet^.

< Brat yeterummore receptutn ut quum sacrificia erant celebranda, ad tetnplum ftrequentes eonvénirent cives omnes, ferentes secum singuli victum et commeatum, quo per Bacriûciorum solemnia uterentur, sioguH etiam cerevisiam, qu8B isto in conVivio adhil}eré»tur. (Historia régis Olafl sancti CSaga Olafs konungs bina lieigaj, cap. cxiir, cxit, cxy et eu. Bist, reg. Norveg,, i: II, p. 465 à 468 et 247 à 254.) - Pour l'élymologie du mot gilde on gelde, voyez les gloasaiies d'Ihre de Sbertz et de Wachfer; j'écris ghildff afin de maintenir et de figurer la prononeiaUon germanique de la lettre g.

^ Dicebant enim quod Burgonses Cde Sleswfg^ districtissimam legem tepeant iu convivio suo quod appellant Heilagh^ nec sinant inuUum esse quicumque alicui convivarum illorum damnum sivemortem intulerit. ifihrotticoH Danorum ab Arn* Hagnœo éd., p. 19.)

Soit que cette pratique d'une grande énergie fût particulière à la religion d'Odin, soit qu'elle appartînt à Tancien culte des populations tudesques, il est hof s de doute qu'elle exista non-seulement dans la péninsule Scandinave, mais encore dans les pays germaniques. Partout, dans leurs émigrations, les Germains la portèrent avec eux ; ils la conservèrent même après leur conversion au christianisme, en substituant l'invocation des saints à celle des dieux et des héros, et en joignant c^taines œuvres pies aux intérêts positifs qui étaient l'objet de ce genre d'association. Du reste, l'institution originelle et fondamentale, le banquet, subsista; la coupe des braves. y fut vidée en l'honneur de quelque saint révéré ou de quelque patron terrestre; celle des amis le fut comme autrefois en souvenir des morts, pour Tâme desquels on priait ensemble après la joie du festin. La ghilde chrétienne se montre en vigueur chez les Anglo-Saxons, et on la voit paraître &a Danemark, en Norvège et en Suède à l'extinction du paganisme. Dans les États purement ou presque purement germaniques , ces associations privées ne firent qu'ajouter de nouveaux liens à la société générale avec laquelle elles se mirent en harmonie, qui les toléra, les encouragea même conmie un surcroît de police et uue garantie de plus pour l'ordre public; elles fleurirent en Angleterre et dans les royaumes scandinavesj accueillies et patronisées par les rois*. Dans la Gaule œ fut autre chose ; dans ce jpays, où deux racés d'hommes, l'une victorieuse, l'autre vaincue, se trou-

• Voyez la dissertation danoise de P. Kofod Ancber : Oni garnie Danske Gilden og deres Vndergang, Copenhague, 1780, et un mémoire de Wilda sur les associations au moyen âge Zf^aa GUdenwesen im MUtelalter^y ouvrage couronné en 4831 par l'Académie des sciences de Copenhague.

valent en présence avec des institutions, des lois, des mœurs, qui se repoussaient mutuellement, où il y avait de si grandes diversités d'origine et de conditions, où les hommes étaient froissés de tant de manières les uns par les autres, les ghildes ne furent, à ce qu'il semble, que des moyens de désordre, de violence et de rébellion. On peut croire qu'elles figurèrent parmi les causes, ignorées aujourd'hui, de l'anarchie mérovingienne, de cette ère d'indiscipline qui précéda l'établissement de la seconde race. Quoi qu'il en soit, leur prohibition commence avec le règne et les lois des Carolingiens; on les voit redoutées et proscrites par Charlemagne et par ses successeurs. Les censures du clergé vinrent prêter leur aide aux injonctions politiques*; la guerre faite à l'intempérance, vice dominant des hommes de race germanique, servit de prétexte contre les sociétés de défense mutuelle, dont le lieu de réunion était toujours, comme au temps du paganisme, une immense salle de festin avec des celliers pour le vin, la bière et l'hydromel. Voici les iarticles des capitulaires qui énoncent, à cet égard, des dispositions prohibitives'* :

c( Année 789. Le mal de l'ivresse doit être prohibé pour « tous, et ces conjurations qui se font sous l'invocation c< de saint Etienne , ou par notre nom . ou par le nom de « nos fils, nous les prohibons'.

* Voyez Hincmari archiepiscopi Bhem^tis capitula ad presbyteros parochiaesusB (Labbe, CoUection det Conciles ^ édit. de 1673, t. VIII, col. 97i); — Concilium Namnelense circa annum 800 (ibid.,.t. IX, col 472).

' Nidaroeia... ingentis vastitatis aediûcium, quod Gildeskalen iû est convivalein domum, vocant, ad litus exstructum oUm habuit... eui vienne erant cell$, vinaria et penuaria. eubilia et culinae cum reliquis convivantibus necessariJs œdibus... (Torfaei Historia rerum uorvegiçuruMi 1. 1, p. M.)

3 Omnino prohibendum est omnibus ebrietatls qialuin. Et iatas conjurationes, quas faciuut per S. Stephanum aut per nos aut per Ûlios nos-

« 794. Quant aux conjurations et conspirations^ qu^i c( n^en fas^ point, et que, partout où il s'en trouve^ elles «soient détruites*.

« 779. Quant aux serments de ceux qui se conjurent « ensemble pour former une ghilde, que personne n'ait c( la hardiesse de le prêter, et, quelque arrangement qu'ils « prennent d'ailleurs entre eux sur leurs aumônes et pour « les cas d'incendie et dé naufrage, que personne, à ce « propos, rie fasse de serment ^.

« 884. Nous voulons que les prêtres et les officiers du « comte ordonnent aux villageois de ne point se réunir « en associations, vulgairement nommées ghildesy contre c< ceux qui leur enlèveraient quelque chose , mais qu'ils a portent leur cause devant le prêtre envoyé de l'évêque, c( et devant l'officier du comte établi à cet effet dans la c(. localité , afin que tout soit corrigé selon la prudence et «la raisoh'.»

Veut-on maintenant savoir quelles étaient la forme et la règle de ces associations que les lois des empereurs franks présentaient sous le triple aspect de réunion conviviale, de conjuration politique et de société de secours mutuels, il faut recourir à des documents étrangers à l'histoire de France. Dans tous les pays où la ghilde chrétienne exista, son but et sa constitution furent identiques;

tros, prohibemus. (Caplt. Caroli Magni, apud Script, rer. gatlic. et francic, , t. V, p. 6*9.) X

> De conjurationibus et conspirationibus, ne fiant, et ubi sunt inventée destruantur. (Capitul. Francofurt., c. xxix, apud Baluzé, 1. 1, col. Si68.)

• De sacramentis pro gildionia invicem conjurantibus, ut nemo facere prœsumat. AllD vero modo de eorum eleemosynis, aut de incendio, aut de naufragio, quamvis convenientîam faciant, nemo in boc jurare prœsumat. (Capitul. Caroli Magni, apUd Script, rer, galliù. et francic, t. V, p. 647.)

» Volumufl ut Presbyteri et ministri Comitis villanis praecipiant ne colleclam faciant, quam vulgo geldam vocant, contra illos qui aliquid rapuerint. (Capitula Karlomanni régis, apud Baluze, t. Il, col. 290.)

ses statuts, en quelque langue qu'ils fussent rédigés, disposaient pour des cas semblables, prescrivaient et défendaient les mêmes choses. Bien plus, on peut dire qu'il n'y eut réellement qu'un seul statut de tradition immémoriale, voyageant de pays en pays, et se transmettant d'âge en âge avec de légères variantes*. Les associations que Charlemagne prohiba, et où l'on se conjurait par son nom, par les noms de ses fils , ou par saint Etienne , se rétrouvent dans celles qui prospérèrent en Danemark, trois ou quatre siècles plus tard,- sous les noms du roi Canut, du duc Canut, du roi Éric, de saint Martin et de plusieurs autres saints ; parmi leurs statuts réglementaires , soit en vieux danois, soit en latin, je choisis, pour en citer quelques articles, l'un des plus complets, celui de la ghilde du roi Eric, tédigé au xii« siècle ^ :

« Ceci est la loi du banquet du saint roi Eric de Ringsc( tett, que des hommes d'âge et de piété ont trouvée «jadis, pour l'avantage de& convives de ce banquet, et c( ont établie pour qu'elle fût observée partout, en vue de c< l'utilité et de la prospérité communes '.

« Si un convive est tué par un non -convive, et si des « convives sont présents, qu'ils le vengent s'ils peuvent ;

< Voyez lés statuts de deux gbildes anglo-saxonnes, formées, Tune à Cambridge, l'autre à Exeter (ci-après, pièces justiflcalives no» 8 et a); et les statuts de gbildes royales, publiés par Kofold Ancber à la suite de sa dissertation. — Le nom donné en langue danoise à ces statuts était ^Aroff, mot qui veut dire cri, proclamation.

' Ista statutâ fuerunt inventa vel compilata in skanor ab oétod. senioribus qui dicunttir aldérmàn de con>vivio sti Canuti, anno Domini 1256, septimo Idus septembrîs. (Statut de la ghîlde du roi Eric le Bon, mort en H03, et honoré comme saint; Pisseriaiion de Kofod Ancher, p. 37.)

* Haec est lex convivii beat! Erici régis Ringestadiensis. Quam homînes'scnes et devoli olim invenerunl ad ulilitatem congildarura ejusdemconvivii et ubicumque in prospcrilâte et utilitate observandam statuerunl. (Ibid., pièces justificatives. B.p. I27.t

« s'ils ne le peuvent, qu'ils fassent en sorte que le meup- « trier paye Tamende de quarante marcs aux héritiers du c( mort, et que pas un de3 convives ne boive , ne mange, « ni ne monte en navire avec lui, tfait avec lui rien de c( commun , jusqu'à ce qu'il ait payé l'amende aux héri- « tiers selon la loi*.

« Si un convive a tué un non-convive , homme puis- « sant, que les frères l'aident, autant qu'ils pourront, à «sauver sa vie de tout danger. S'il est près de l'eau, « qu'ils lui procurent une barque avec des rames , un « vase à puiser de l'eau , un briquet et une hache... S'il « ^ besoin d'un cheval , qu'ils le lui procurent , et l'ac- « compagnent jusqu'à la forêt^.

« Si l'un des convives a quelque affaire périlleuse qui c( l'obliged'aller en justice,. tous le suivront, et quiconque « ne viendra pas, payera en amende un sou d'argent'...

c< Si quelqu'un des frères est mandé devant le roi ou c( l'évêque, que l'ancien convoque l'assemblée des frères,, a et choisisse douze hommes de la fraternité qui se met- (c tront en voyage, aux frais du banquet, avec celui qui « aura été mandé, et lui préterpnt secours selon leur pou- « voir. Si l'un de ceux qui seront désignés refuse, il « payera un demi-marc d'argent *...

* Si quis non congilda interfecerit congildam et si affuerint coni^ldœ, tune vindicent eum si potuerint... \^atut de la ghilie du roi ^ric le Bon, art. 4, p. 127.)

> Si quis autem Qcongilda;] interfecerit non congildam vel aliquem potentem et propter insufflcientiam suam llbërare se non^volucrit^ fratres qui prœsentes extlterint sabvenient ei a vitae periculo quomodo po* tuerint... (!t)id.) Cet article est le cinquième du statut que j'ai abrégé et dont j'ai interverti les dispositions pour plus de méthode et de clarté.

3 Si aliquis congildarum arduum negocium eundi ad placilum-babueriti sequentur eum omnes congildœ. (Ibid., art. 33 , p. 140.)

< Si vero ad regem veV episcopum aliquis fcatrum vocatus fuerit, senator faciat conventum fratrum et eligat xirex fraternitate quos voluerit qui eum eo ex convivii expensa vadant... (Ibid., art. 37, p. Ul.) *

«i Si quelqu'un des frères ^ contraint par h, néce^té^ a s'est vengé d'une injure à lui faite ^ et a besoin d'aide a dans la ville , pour la défense et la sauvegarde de ses « membres et de sa vie^ que douze des frères^ nommés à « cet effet, soient avec lui jour et nuit pour le défendre ; a et qu'ils le suivent en armes, de sa maison à la place <x publique, et de la place à sa maison, aussi longtemps « qu'il en aura besoin * .

(( £n outre , les anciens du banquet ont décrété que si a les biens de quelque frère sont confisqués par le roi ou a par quelque autre prince , tous les frères auxquels il a s'adressera, soit dans le royaume, soit hors du royaume, « lui viendront en aide de cinq deniers*.

c( Si quelque frère , fait prisonnier, perd sa liberté , il a recevra, de chacun des convives, trois deniers pour sa «rançon*.

« Si quelque convive a souffert du naufrage pour ses a biens, et n'en a rien pu sauver, il recevra trois deniers a de chacun des frères*.

(( Le convive dont la maison dans sa partie antérieure^ « c'est-à-dire la cuisine ou le poêle , ou bien le grenier « avec les provisions, aura brûlé, recevra trois deniers de « chacun de ses frères *.

< Si quia fratrum necessitate compulsus injuriam suam vindicaverit, et auxilio indiguerit in civitate causa dcfensioniB et causa lutelœ roembrorum suorum aut vitœ, sint oum eo die ac note xii nominati ex fratribus ad defensionem... [Statut de la fhilde du roi Éric leÉon^ art. 38, p. 441.)

> Hoc quoque statutum fecerunt seniores convivii. Quod si quis frater conAscatus fuerit.bonis suis ex p^rte regîs vc] alterius priucipis et captus fuerit... (Ibid., art. 10, p. 482.)

s Si quis lï-ater captus fuerit et libertatem perdiderit... (Ibid., art. 9.)

4 Si quis conviva naufragium passus fuerit de tK)nis suis estimatis ad marc argenti niiiil retinuerit... (Ibid., art 44, p. 432.)

* Gongilda cigus anterior pars domus, id est eoqulna/vel stupa, aut bor-

a Si quelque convive tombe malade, que les frères le « visitent, et, B^l est nécessaire, qu'ils veillent près de « lui... S/il vient à .mourir, quatre frères, nommés par « Tancien , feront la veillée autour de lui , et ceux qui « auront veillé porteront le corps en terre, et tous les « convives raccompagneront et assisteront à la messe en a chantant, et chacun, à la messe des morts , mettra un et denier à l'offrande pour Tâmetle son frère*...»

J'ai omis, dans cet extrait, de nombreuses dispositions sur les torts et lés dommages faits par un associé à un autre, et sur ce qu'on pourrait nommer la police de la ghilder L'exclusion de la fraternité, sorte d'excommunication qu'accompagne le titre infamant tle nithing (homme de rien), est la peine prononcée contre celui qui a tué un de ses confrères sans nécessité de défense personnelle, et par suite de vieille haine entre eux; quHl mit y dit le statut, mis hors de la société de tous les frères , avec k mauvais nom fi'homme de rien, et quHl s* en aille ^. La même peine atteint celui qui a commis le crime d'adul* tère avec la femme d'un confrère , ou enlevé sa. fille, sa sœur ou sa nièce; celui qui , en discorde avec un de ses frères, a refusé de se réconcilier avec lui selon le jugement de Vancien et de toute la gkilde; celui qui , rencontrant un de ses confrères en captivité , en ndujrage ou en lieu d'angoisse, refuse de lui porter secours, et celui qui, insulté en parole et en action par un non-associé, n'a pas voulu tirer vengeance de cet aflFront avec le secours de ses

reum cum annoiia in illa curia in qua residentiàm facit combusta flierit... ( Statut de ia ffhUde du roi Éric le Bon, art. «9, p. 139. )

* Si aliquis congilda Infirtnaiur, visitent eum ft^atres : et si necesse fiierit viftilent super eum... (Ibid.,art $5, p. 137.)

* Bxeat a conflortio omnium confratrum cum malo nomine ifiTiiiNGBet recédât. (Ibid-, art. 4, p. 4S8.)

232 CHx\PITRE VI.

frères^ Celui qui cite un de ses confrères en justice sans le consentement de toute la ghilde, celui qui témoigne en justice contre un confrère, celui qui, soit au banquet, soit dans tout autre lieu, appelle un de ses ieonfrères voleur ou homme de rien, celui qui, dans sa colère, prend son confrère aux cheveux et le frappe du poing-, sont punis d'une amende de trois marcs d'argent^. Il y a des amendes pour les déhts et les actes inconvenants commis dans la maison du banquet; il y en a pour les confrères qui, ayant reçu la charge de préparateurs du festin, remplissent mal leurs fonctions , ou s'absentent après que le chaudron, des frères a été suspendu au feu; il y en a pour les disputes , les cris et le port d'une épée ou de toute autre arme, car^ dit le statut, to^te sorte d'arme est prohibée dans la maison du banquet; enfin, il y en a pour celui qui s'endort assis à table, ou tombe d'iyresse avant d'avoir pu regagner sa maison'. Quant aux coupes d'honneur que le statut désigne indistinctement par le mot minne (affection), la première devait être bue à saint Eric, la seconde au Sauveur qui, ainsi, ne venait qu'après Je patron de la ghilde, la troisième, à la Vierge. Au signai

• Si qui» frater fornicatus fuerit cum uxore conjurati fratris sui

[Sialtit de la ghildô du roi Éric le Bon, art. 99, p. 142.)^ ^t b! congilda confrairem suùm in captivitateaui naufragio : aut anxiétatis loco inveneril : et opfm ei ferre uegaverit». ( Ibîd., art. H, p. 437. ) — Et si congilda ab alicuio de honestatus fuerit verbi& et factis et si vindicare rioluerit cum auxilio fratrum... (ibid., art. 20, p. 185.)

2 Ibid., art. 8, 47, 48, 49.

' Et si cum fratre suo verbis inopportunis in doroo convivii contcnde/Tit... (Ibid., art:* 46.) - Et si conglldse aliquos eoufratresad parandum convivium nominaverint, si quis eorum neglexerit vel non curaverit... Si quis vero postquam caldarium convivatum igni suspensum est vel fuerit et ante inceptum convivium sine lieentia senioris se subtraxerit... ( Ibid-, art. 45.) -^ Quia orania teia in domo convivii prohibita sunt* (Ibid., art. 21, p. 436. Voyez aussi art. 22, 34, 34, 36.)

que donnait Valdermann , ou ancien du banquet^ chacun des convives prenait sa coupe remplie jusqu'aux bords, puis, se levant tous la coupe à la main, ils entonnaient un cantique ou un verset d'antienne, et le chant terminé, ils buvaient. Le serment de maintenir et d'observer la loi de la confrérie se prêtait sur un cierge allumé*.

Telle était cette étrange mais puissante association de liberté et de protection extra-légale, où les rites et l'esprit de vengeance de la vieille barbarie germaine s'associaient aux bonnes œuvres de la charité évangélique. Les pays Scandinaves la conservèrent jusqu'au xvi* siècle dans sa forme complète et primitive^. Les prohibitions dont elle fut l'objet sous la dynastie carolingienne, ne réussirent point à l'extirper <ies habitudes de la population gallofranke, là surtout où les mœurs germaniques eurent le plus d'influence et <ie durée, c'est-à-dire au nord de la Loire. Mais sur ce sol, où elle n'était pas née, l'institution de la ghilde, en se conservant, né resta pas immuable et tout d'une pièce comme en Scandinavie; elle s'assouplit, en quelque sorte , et, se dégageant des enveloppes de son vieux symbole, elle devint capable de s'appUquer à des intérêts spéciaux, à de nouveaux besoins politiques. Le banquet fraternel perdit son importance et tomba en désuétude, mais deux choses subsistèrent, l'association jurée, et la protection mutuelle jointe à une police dômes-

* Hœc 8UDt constituta de minnis a fratribus sancti Erici. Primo cantanda est beati Erici. Postea Salvaloris Domini. Deinde minnœ bealœ Mariœ virginis : etad quamlibetillarumminnarumtridin» debent confratres recipere biearia .sedendo et bicariis singulis receplis debent unanimiter surgere et inchoare minnam cantando. [Statut de la ghilde du roi Eric le Bon, art. 43.) *- Omnes qui intrant giidam jurent super candelam, prout lex dictavertt quod omnes justiciam et legem observare et tenere Toluerint: prout in présent! skra est prenotatum. (Ibid., art. 44, p. .143.)

> Voyez le Mémoire Wilda sur les aesociatioMoumofien âge, art 2, 3 et 4«

tique exercée par les associés entré eux. L'article que j'ai cité du capitulaire de 884 , prouve qu'à cette époque la pratique de rassurance mutuelle était fréquente, nonr seulement parmi les hommes de descendance germanique, mais parmi les habitants de toute origine et de toute condition, jusqu'aux serfs de la glèbe ^ ; ils montrent, de plus, qu'il était ajors des ghildes spéciales établies , non dans une pensée vague de secours et de charité réciproques, mais pour un objet strictement déterminé. Ce que prohibe cet article, ce sont des associations feites par une seule classe d'hommes, les paysans, pour écarter un seul péril, celui des rapines et de l'extorsion, et làse révèrent peut-être les premiers symptômes de résistance populaire à l'envahissement de tout droit civil pat la féodalité. Il est difficile de ne pas le croire, si l'oû rapproche de ces dispositions législatives un événement postérieur d^un peu plus d'un siècle, la grande association des paysans de la Normandie contre les seigneurs et les chevaliers.

Parmi les historiens qui racontent ce fait remarquable, les uns parlent d'un serment prêté en commun, les autres de conventicules liés ensemble par une aissemblée centrale formée de deux députés de chaque réunion particulière ; U y a là tous les caractères d'une ghilde constituée de manière à denieurer secrète jusqu'au moment de l'insur-

» Voyez plus haut, p. 226 et 927. Un autre capitulaire en fournit la preuve pour les premières années du ix« siècle : « De coi^urationibus servo- « ram quaë flunt in Flandris et in Mempisco, et in caeteris maritimis « locis, volumus ut per Missos nostros Indicetur dominis servorum illo- « nrai ut conslringant éos, ne ultra taies conjurationes facere prœsu- « mail t. Et ut sciant ipsi eomndem servorum domini quod cujUscunque « servi hujuscemodi conjurationes facere praesumpserint postquam eis cf liœc nostra jussio fuerit Indicata, bannum nostrum, îd est sexagmfa « solidos ipsa dominus persolverc debeat. » (Capitula Ludovici Pii» Canno 8l7,j apud Baluze, %. I, col. 775.)

rection *. On sait que ee moment n^arriva pas, et que les assodés expièrent par d'horribles supplices leur tentative dWranchissement. Ge ne fut pas sans doute pour la première fois, qtfau comniencement du xi® siècle, Tinstinct de liberté se fit unei arme de la pratique des associations sous le serment > et, dans le cours de ce siècle de crise sociale , Hnstincl de Tordre qui , non plus que Tautre , né périt jamais , tenta de créer , à Taide de cette pratique , une grande institution de paix et de sécurité. La fameuse trêve de Dieu, selon ses derniers règlements promulgués en 1095, fut une véritable ghilde^; et, dans lés premières années dû xn« sièfele, Louis le Gros, cet infatigable mainteneur de la paix publique, établit dans son royaume,

* Nairï ru&tici unanimes per diversos totius Normaniiics patrie Comitatu8, plurim» agentes conventi«uIa, juxta suos libitus vivere decernebabt... Quae ut ra|a roasereat, ab unequoque eœtu furentk vulgï duo eliguntur legati, qui décréta ad mediterraoeum roboranda ferrent con- Ycntum. (Willelmi Gemeticensls , Historia Normannorum lih. T, cap. u, apud Bittoriœ Nomuin&rum Scriptores arUkfui, p. 249. )

Eissi 8e sunt entrejurez

Et pleviz et asseurez...

( CkroHique de» ducs de Normandie, par Benx)tt de SainterMaure, t. Il, p. 39(1.)

E sunt entre serementé

Ke tuit ensemle se tendrunt

Et enaemle se desfendrunt.

( Wace, roman de HoUyéûi\ Ploquet, 1. 1, p. iff!.) ' Statuit etiam» ut omiies homines a xii anois et supra-jurent hanc « constitutionem treviœ Dei, sicut hic determinata est , ex iutegro se ser? « vaturos tali juramento : « Hoc audiatis, vos, n. quod ego aïoodo in vi- « lea liànc constitutionem treviae Dei, sicut hic determinata est, fideiitâr « custodiam, et contra omnes, qui hanc jurare contBmpseriiU, vel hanc « constitutionem servare noluèrint, Episcopo vel Archidiacono meo auxi- « lium ferara : ita ut si me monuerint ad eundum super eos, née diffu- « giam, nec dissimulabo, sed cum armis meis cum ipso proûciscar, et « omnibus quibus potero juvabo adversus illos per ûdena «ine malo jau genio, secundum meara conscienciam. Sic Deus me a4|uvet et isU « Sancti. » (Orderici Wt&lïB Ui^loriœ ecclesmlice libri xui, apud HùtorûB Normannorum Scriptores antiqiû, edidit Andréas Duchesnius Turoneastf^ aiwo 16t9.1ib. IX, p.721.)

par raotorité des évéques, et avec le concours des prêtre, de paroisse , une fédération de défense intérieure contre le brigandage des seigneurs de châteaux , et de défense extérieure contre les hostilités des Normands. Le seul historien qui mentionne cet établissement le désigne par le nom de communauté populaire * . C'étaient là de nobles applications du principe actif et sérieux de la vieille ghilde germanique , mais elles n'eurent qu'une existence et une action passagères; elles s'étendaient à de trop grands espaces de territoire, elles avaient besoin de la réunion d'un trop grand nombre de volontés diverses , et dépendaient trop du plus ou moins d'enthousiasme inspiré par la prédication religieuse. A côté d'elles une autre application de la ghilde , toute locale et toute politique , produisit quelque chose de biwi plus durable, et de bien plus eflicace pour la renaissance de notre civilisation , la commune jurée. Née au sein des villes de la Gaule septentrionale , la commune jurée , institution de paix au dedans et de lutte au dehors, eut, pour ces villes, la même vertu régénératrice que le consulat pour les villes du Midi; elle fat le second instrument, la seconde forme de la révo-

1 Tune ergo Gommunitas in Francia popularis statuta est a Prsesulibus, ui Preabyterii comitarentur Régi ad obsidionem vél pugnam cum vexiïlis et parochianis omnibus. (Orderici Vitalis Hist. ecclesiasLy apud Script, rer, gallic. et francic., t. XII , p. 70â.> — « Episcopi et Comités, alîaeque Potestates regni tui ad te conveniant, et Presbyteri cum omnibus parochianis saistecum quo jusseris eant; ut communis exercitus communemvindict^m super hostes publicos exerceant. » ( Ibid., p. 723.)— Le premier de ces deux textes est la source de Terreur si vivace qui attribue à Louis le Gros l'institution des communes. On s'est mépris sur le vrai s^ns des mots comnmnitas popuiaris, qui ne signifient rien de plus que les mois communia exercitus du second texte. Il s'agit ici, non d'un établissement de liberté municipale , mais de l'institution d'une fraternité d'armes, entre les gens de tout état, clercs et Itïlques, pour la sûreté des routes et la défense du paya.

lution du xii« siècle; par elle, je rentre dans mon sujet. La ville qui s'avisa la première de former une association de garantie mutuelle, restreinte à ses habitants seuls, et obligatoire pour eux tous, fut la créatrice d^un nouveau type de liberté et de communauté municipale. La ghilde, non plus mobile et flottante, mais fixée invariablement sur une base et dans des limites territoriales, mais bornée à la protection dès droits civils et des intérêts légitimes, tel était Télément de cette organisation urbaine , aussi originale dans son genre que la municipalité consulaire, et plus puissante que celle-ci pour rallier une population asservie, une société à demi dissoute dans Tençeipte des mêmes nmrailles. A en juger par ce qui nous reste de témoignages historiques, l'honneur de cette création appartient à Cambrai, vieux nmnicipe, où la lutte acharnée des citoyens contre la seigneurie de f évêque avait commencé au x« siècle, et où, dès Fannée 1076, il y eut, selon Texpressiôn d'un chroniqueur, conjuration^ commune y nouvelle loi*. Cambrai fut le point de départ d'un mouvement de propagande qui s'étendit de proche en proche et s'avança vers le sud , conmie la propagande italienne marchait , dans le même temps, du sud au nord. Ses premiers progrès, les plus curieux à suivre, ont été déci'its ailleurs avec les révolutions de Noyon, de Beauvais, de Laon, d'Amiens, de Soissons et de Reims ^. On sait comment les communes

* Extrait de la chronique d& Cambrai ; Reaieil ies hhtoriens des Gaules £t de la France, t. XIII, p. 489. — ...Cives Cameraci maie consalli cou-' epiralionem muUo tempore suâurratam , et diu àesideratam juraveruiltcommuniam. ..^Quod niai fuctam concederet conjurationem, denegarent universi inlroitum Cameraci reversuro Ponliflci : qaod et factum est. [Fraimentum chtonic. Camerac, ibid., p. 476, texte latin.)

^ Voyez les Lettres sur l'Histoire dé France, letU'cs xv^ xvi, xyii, xviii, xu et XX. .

de ces villes s'élevèrent, l'une à la suite de Tautre, susci-^ tées par le même courant d'opinion et constituées par le même principe. Ce serait une étude intéressante que d'analyser et de comparer en détail leurs constitutions respectives, de voir de quelle manière et dans quelle mesrue le principe moteur, l'élément nouveau s'y est combmé avec d^anciens éléments d'organisation municipale.

La ghilde avait essentiellement le caractère dé loi personnelle; son application à l'affranchissement des villes, et à la rénovation des municipalités , la fit passer à l'état de loi territoriale; plus ce passage fat net et décidé, plus la ville reconstituée eut cette force que donne l'unité * . A Noyon, la charte de commune présente une sorte d'hésitation entre lés deux principes contraires : Quiconque voudra entrer dans cette commune,,. Si la commune est convoquée en armes y tous ceux qui rauront jurée devront marcher pour sa défense,,. Dans la charte de Beau vais , le caractère de loi territoriale est absolu et nettement exprimé : Tous les hùmnes domiciliés dans V enceinte du mur de ville et dans le faubourg jureront la commune,,, Dahs toute rétendue de la ville chacun prêtera secours aux autres loyalement et selon s6n pouvoir^. A Beauvais, le titre de pairs est un reste de Inorganisation antérieure à l'établissement de la commune; les pairs de Beauvais semblent être un ancien conseil des prin-

* ...Sciatis noB concessisse in perpetuum> et prsesenti Charta confirmasse, dileclis et fidelibus noslris universis hominibus de h.ocheUa, et eorum haereâibûs, Gommuniam juratam apud BocAe^him , ut tam nostra qoam aua propria , melius defendere possint , et magis intègre custodire... ut ad jura suâ et nostra .. deferenda, vim et posse Communiœ suœ, quando necesse ftierit. contra omnèm hominem... exerceant et apposant. (Charte d'Allénor, reine d'Angleterre et duchesae d'Aquitaine, 4199; Kecui^l des ordonnances des rois de France, t. ]!(I. p. 320, notes.)

* Voyez les Lettres sur l'Histoire de France, lettre xt.

cipaux de la cité^ assujéti plus tard au vasselage de révêque, puis redevenu, par une révolution, municipal et électif. Dans la constitution de Saint-Quentin, constitution octroyée, les échevins apparaissent comme un tribunal préexistant à la commune. Il en est de même pour Téchevinage de Reims, institution qui, dans cette ville,, fut régénérée, non créée, par l'établissement communal *- Et ce n'est pas seulement sous la commune constituée par serment de garantie mutuelle que se montrent conservés les débris du régime antérieur; dans les villes qui opérèrent leur réforme par rétablissement du consulat, on trouve aussi des restes considérables de ce régime. Les titres de syndics, ài^ jurçLts, de capUouls^ Aq prud'hommes y qui accompagnent çà et là le titre de consul, sont plus anciens que lui, et appartiennent à différentes époques d'organisation municipale.

De nouvelles études sont à faire sur la nomenclature constitutionneUe des municipalités du moyen âge ; elles doivent commencer par le mot commune ^ qui jOue un si grand rôle dans notre histoire, et qui, depuis le ui« siècle, désigne , d'une, manière spéciale , la municipalité constituée par association et par assurance mutuelle sous la foi du serment. Communia , dans le latin des documents |intérieurs au xii« siècle, a le sens de compagnie ^ réunion, cotisation y jouissance en commun^', il se peut que ce mot, avec son co-dérivé communitas, ait été appliqué très-anciennement au régime municipal^ il se peut que, pour rendre le mot ghilde de Tîdiome teutonique , on ait dit également gelde ou commune, dans la langue romane

* Voyez les Lettres sur l'Hfstoire de France, lettres xix et xx. S Voyez Ducange, Glossar. ad. script, med^ et inflm. latinit,, aux mot communia^ communiOt commune, eammunitus, eommuna.

du nord * ; mais ce qui est certain^ c'est que Tadjonction de la ghilde aux constitutions municipales donna à ce dernier mot un sens fixe et une force toute nouvelle. Le mot jurés y dans le sens de fonctionnaires municipaux assermentés^ est une expression ancienne^ aussi bien sous cette forme que sous la forme méridionale jurais; ce mot appartient aux restes romains du régime municipal, en même temps qu'aux ébauches de ce régime qui ^ avec plus ou moins de liberté , se formèrent dans les villes de création postérieure; il appartient même à la constitution des villages purement domaniaux *. Jurés, dans le sens de bourgeois associés et confédérés parle serment, est une expression plus récente , qui commence à paraître lorsque la ghilde s'applique au régime municipal; ce sont les conjurés y les frères y les amis de la vieille association germanique. Entrer dans la commune, sortir de la commune, sont des formules qui proviennent de la même tradition, et qu'on retrouve dans les statuts des ghildes Scandinaves. Les mots affectueux qu'on remarque dans ces statuts, et qui étaient de tradition conime tout le reste, ceux de fraternité, d'amitié j disparurent en général dans l'opération politique par laquelle l'association jurée s'adapta, comme partie intégrante, aux constitutions urbaines; quelques communes seules les retinrent et lès placèrent dans leurs actes constitutif. A Lille, la loi municipale se nommait loi de V amitié; et le chef de la

^ Nostre Gelde et nous bornes faites avant aler.

(Wace, RoiHah de fiov : vers ciiô par Ducange, au mot gilia)

Ascz tost oï Richard dire Ke vilains cujnune faseicnt.

Clbid. Roman de Ro'i\ édit. Pluquet, 1. 1, p. 307.)

' Voyez Ducange, Glotsar,, etc., au moi juratus.

magistrature urbaine portait le titre de reward (surveillant) de l'amitié^. Dans la constitution de cette ville ^ fondée au moyen âge, il y avait trois éléments d'origines diverses : 1« le tribunal d'un ancien pà^us, avec ses juges institués par lecoiiite, selon les réglés de l'administration Carolingienne : à lui appartenait Téchévinagé; 2^ une association jurée entre tous les habitants : à eHe appartenait ce qu'on peut nommer le lien municipal; 3« une application locale de la trêve^de Dieu et des grandes institutions de paix que vit naître le xi« siècle : à elle appartenait Toffice des apaismrs, ei l'établissement de trêves perpétuelles entre les bourgeois. La chtirte de commune qUi, dans son langage et ses prescriptions, porte la plus vive empreinte de l'esprit et des formes de la confrérie ou conjuration traditionnelle, est celle de la ville d'Aire en Artois, les articles suivants de cette charte sont curieux à rapprocher du statut de la ghilde du roi Éric : -

« Tous ceux qui appartiennent à l'amitié de la ville a ont promis et confirmé, par la foi et le serment, qu'ils a s'aideraient l'un l'autre comme des frères, en ce qui « est utile et honnête. Que si l'un commet Contre l'autre « quelque délit en paroles ou en actions, celui qui aura « été lésé ne prendra point vengeance par lui-même ou a par les siens... mais il portera plainte, et le coupable c< amendera le déht selon l'arbitrage des douze juges « élus. Et, si celui qui a fait le tort, ou celui qui l'a reçu, « averti par trois fois, ne. veut pas se soumettre à cet « ai'bitrage, il sera écarté de l'amitié, comme méchant et « parjure^.

• Dans les chartes latines, respeelor amicitiœ. (Voyez Ducange, Glonsar., etc., au noot amieUia. )

* Omnes autem ad Amicitiàm pertinentes villœ, per fidem et sacramen-

a Si quelqu'un de ramitié a perdu de ses biens par c( rapine ou autrement^ et qu'il ait des traces certaines « de la chose perdue^ il fera sa plainte au préfet de « l'amitié j lequel ^ après avoir convoqué les amis de la « ville, marchera avec eux à la recherche, jusqu'à un a jour de chemin en allant et en revenant; et celui qui « refusera ou négligera de marcher payera cinq sols « d'amende à l'amitié * .

c< S'il arrive du tuihulte dans la ville, quiconque étant « de l'amitié et ayant oui le tumulte, n'y sera point venu « et n'aura point porté secours de plein cœur, selon le (( besoin, payera cinq sols d'amende à la communauté^.

a ^i quelqu'un a eu sa maison brûlée, ou si, tombé en « captivité, il paye pour sa rançon la plus grande partie « de son avoir, chacun des amis donnera un écu en se- « cours à l'ami appauvri •. »

La puissance de l'association Jurée, comme organe de liberté municipale, éclate au xu« siècle, non- seulement

tum flrmaverunt quod unus subveniet alteri tanquam fratri suo in utili et honesto... Quodquidem arbitrium si lœden» vel lœsus sequi tertio admoTtitus n.oluerit, ipse et qui eum in ha6 pertinacia foverit, reus et perjurus contra utile et honestum Amicitlse quod juraverat vadens, ab Amioitia commun! arcebitur... (Charte donnée aux bourgeois d*Aire, par Philippe, comte de Flandre, 4189 ; Recueil des ordonnances det rois de France, t. XII, p. 56.1) — D'après le préambule de cette charte, la constitution communale d*Aire avait été établie au commencement du xh» ajècle.

* Qnod si aHquis de Amic|tia res suas peirdiderit, vel pei* rapinam, et ipse certa vestigia de re perdita invenerit, ad Amicitiae Praefectum querimoniam faciet, qui convocatis villsB Amicis... {tharte d$ la commune d'Aire, art 5, ibid^ p^ 564,)

3 Si vero tumultus in villa evenerit, qui de Amicitia est et ad tumultum auditum non venerit, et auxilium non feret pleno corde prout tempus dictaverit... (Ibid. art. 9.)

' Si vero aliquis cujus domus combugta fuerit, vel aUquia captus se redimendo, attenuatus fuerit, unusquisque paupertato Amico nummum unum in auxilium dabit ( Ibid.« art. is.)

CHAPITOE VI. 243

dan» la promptitude et le nombre des révolutions qu'elle provoque, mais encore dans la violence des oppositions et des répugnances qu'elle soulève et qui s'étendent jusqu'au nom de commune. En l'année 1180/ les citoyens de Cambrai furent cont)*aints de faire disparaître de leur constitution municipale ce nom qu'un auteur contemporain qualifie d'abominable, et d'y substituer le nom de paix *. Dans les comtés de Flandre et de Hainaut, il y eut, comme je l'ai observé pour Lille, des essais d'applications de la trêve et de la paix de Dieu au régime munîcipal> établissements distincts de la commune proprement dite, et qui, tantôt avaient lieu sans elle, tantôt se combinaient avec elle; de là vint le nom de paix, en concurrence avec celui de commune et parfois associé avec lui *. L'établissement de paix, institution dont la charte municipale de Valenciennes présente le type le plus pur et le plus complet, était une ghilde, mais une ghilde de police seulement, et non de défense mutuelle; il garantissait le bon ordre dans la cité, mais non les droits de citoyen libre, et supprimait le principe de résistance, principe actif et politique des associations sous le serment '. L'association

* Cives» ad împeratorem cum muUa pecunia récurrentes, elîmînato communiae nômine quod semper abominabile extUit, sub nomine pacis, quum tamen pax non esset, conlra episcopum et clericorum libeitatem, privilegium suavoluntate et sedltione plénum, reportaverunt. (Balderioi chron. continuât., apud Scrfpt. rer. gallic. et ftancic,^ t. XIII, p. 541.) — - Communia noyum ac pessimum nomen. (Guibert, abbat. de Novlginto, ibid., t. XII, p. 250.)— De execrabilibws Communia ÎHis. (Ibid., p. 257.)

3 ...Burgensibus nostria Tornaeenstim^^ Pacia inatitulionem et Communiam dedimus et concessimua. (Charte de Philippe-Auguste, <l»7) ; Recueil des ordonnances derrois de France, t. XI, p. 248.)

* Cette forme particulière de l'organisation municipale aété signalée et étudiée avec sagacité par M. Tallliar, dans -son Mémoire sur l'affranchissement des communes dans le nord de la France ((837); mais Tauteur a tiré de ses aperçus des conclusions trop générales.

de paix ne fut nulle part hostile au pouvoir seîgneurial> qui la favorisa et la provoqua même dans les lieux où elle s'établit; son nom ne rappelait aucune idée de lutte et d'indépendance^ il «tait inoffensif et de bon augure; telle est la cause de son apparition après la crise révolutionnaire^ dans certaines villes^ à Laon^ par exemple^ où il n'y avait ni trêves de bourgeois à bourgeois^ ni magistrats ayant le titre et l'office d'apaiseurs, noais une simple commune jurée *. La charte de Guise, concédée en 1279, offre un curieux exemple de l'appréhension et de la haine qui s'attachèrent longtemps au nom de commune. Cette charte accorde aux habitants le droit d'avoir des juges élus et une cloche pour les çissemblées f elle érige la ville en ville de loi et d'écbevinage, mai&sous la condition expresse de ne jamais s'attribuer le nom de commune, de ne jamais demander à être en commune ^.

Ce ne fut pas seulement au nord de la France actuelle, que, vers le xii? siècle, la commune jurée vint s'appliquer aux municipalités d'une date antérieure, mais cette espèce de sur-organisation eut lieu dans toutes les provinces belges, et se propagea sur les terres de l'empire d'AUe-

* VT)yez Lettres sur l'Histoire de France, lettres xvi etjtvii.— Il est curieux de voir le nom de comtune^ éliminé de la charte de Laon, reparaître dans les articles de cette même charte, lorsquMls sont octroyés à d'autres villes. Voyez dans le Recueil des Ordonnances des rois de France^ t. XI, p. 185 et 234, la charte de Laon et celle de Grespy en Laonnois.

* « 11 est à sçavoir que je n'entend pas ne veal que par chose que ce « soit par cy devant dict ne octroyé ausdits bourgeois de Guise puissent «t demander ni dire qu'il ayent commune à Guise, ne que l'octroy que je « leur faicls de la cloche avoir, ne par aultres ottroy que je leur ay dessus « faict ; car en telle manière leur faicts les choses dessus dictes, que par « ce ne leur soit poinct acquis le droit d'avoir commune et qu'ils ne « puissent commune demander ne dire qu'ils aient. « {Charte accordée à la ville de Guise CAisne] par Jean de.GhâUllon, comte deBlois, sire d'Avcsnes, etc.; copie authentique conservée dans les archives de la ville de Guise.)

magne, au delà comme en deçà du Rhin *. Là se trouvaient beaucoup de villes modernes dont la constitution, plus ou moins libre, s'était formée pièce à pièce et développée sans aucune lutte des bourgeois contre le seigneur. Dans les Pays-Bas, plusieurs chefs-lieux de justice cantonale, appartenant aux circonscriptions carolingiennes, étaient devenus bourgs ou cités par la seule vertu d'une enceinte de riiurailles, et avaient vU le collège des scabins du comte ou du vicomte se transformer, dans leur sein, en conseil municipal. L'imitation de quelques rares municipes et les nécessités de la vie urbaine suggérèrent aux nouveaux bourgeois les premières notions administratives, et la politique des comtes de Flandre fut favorable à ce progrès. En Allemagne, des changements pareils se firent sur toutes les portions du territoire, et, de plus, des immunités impériales exemptèrent souvent de la juridiction ordinaire ies habitants des villes qui prospéraient, et y changèrent ainsi en offices municipaux la plupart des offices publics. Les empereurs favorisèrent ce mouvement de civilisation, plutôt que d'indépendance; plus tard ils se montrèrent libéraux, en accordant aux cités germaniques le titre et quelques attributions du consulat italien, mais ils ne le furent pas à Tégard du mouvement qui propageait de Gaule en Germanie la réforme municipale par l'association sous le seraient. Leur conduite fut tout autre que celle des comtes de Flandre, qui tolérèrent d'abord, puis sanctionnèrent les nouvelles lois communales *. Vers l'année 1160, une commune jurée fut établie

* ...Contra honorem C^^pîscopi^ et Antiqua jura civitalis vestrd novas quasdam consuetudines, çt quœdam jura insolita ctgusdam comiminionis Yobig creaveriUs. (Gharta Conrad i Trevirensis, comité palat., an. 1161, apud Uontbeim, Historia Trevirensis dipiomaticn^ 4750. t. I, p. 595.)

' Gommunionem autem suam, sicut eam juraverunt , pernfianere prœ-

à Trêves; et en 4161 Tempereur Frédéric I" rendit le décret suivant : ce Que la commune des citoyens de Trêves, a dite aussi conjuration, soit cassée, et que dorénavant « elle ne puisse être rétablie par la faveur de rarchevêque, a ou l'appui du comte palatin ^ » Le même empereur prohiba, au nom de la pai^ publique, toute association sous le serment dans les villes et hors des villes^. En Tannée 1231, une prdiibitibn non moins générale et plus explicite Cut décrétée par Henri, roi des Romains : a Que « nulle cité et nul bourg ne puissent faire de communes, a constitutions, associations, confédérations ou conjurs^ a lions, de quelque nom qu'on les appelle ^. »

Rien de semblable n'eut lieu , de la part des rois^ dans les pays Scandinaves. Là, point de villes turbulentes à contenir, mms des villes à créer; Tinstinct politique fit

cipio el a nemine drêsolvi permitto. (Charte donnée par Gnillaume, t;omte<jle Flandre, aux bourgeois de Saint-Omer, 4127; Miraei JHpiomai, belffic. nova càUectiOt t. IV, p. 195.) — Dans les villes de langue flamande, la commune recohnue et sanctionnée par le seigneur, prenait le nprn de keure, statut, oODStitutton, kgèm juratam qWB ckora vulgariter appellaivr. (G<msuetudines villse Arkarum, apud Ducange, Glossar^.yerho Chora.)

* Gommunlo quoque civirnn Trevirensium, quae^t conjuratio dicitur, quam nos in civitate desti;uxinius.-. qv^ et postea, sicut audivlmus, r^terata est, cassetur et in irritum revocetur, imperiali edicto statuentes, ne deinceps studio archiepiscopi vel industria comitis Palatinl réitère^ tur-.. (Hontheim Bist, Trevir. diplonHH.^ t 1. p.iSM.)

^ Conventiculas quoque onnes «t conjpraliones in civitâtilHis et esitra, etîam occasione parentele, et infer civitatem et civitatem, etinter per- Bonametpersonam, seu inter eivitateïn et personam, omnibus modis fleri prohibemus... (Gonstitutio ^acis Frederi^i I, apaù ?eriz MoHumenta Cermaniœ hislorica^ t. IV, p. 4t^, t. II, de la coUeclipn des loix.)

• QuodnuUa civitas, nullum oppidtnn, communiones, constltutiones, colligationes , confederatlones, vel conjurationes aliquas,^ quocunrqoe nomine censcantur, facere possent;... et quod nos, 6ine domini suî assensu, civitatibus seu oppidis in regno nostro constitutisaactorftatem faciendi communiones, constitutioneSf.eoiHgationes vel coùjuraiiones aliquas, quacumque nomina impcmantur eisdem , non poteramus, nec debebamus impertiri^... {Henrici regU 9enUntié~ eontt'a conm»niones civUatum, ihid^t t. IV, p. 879.)

CHAPITIIE VI. 24Î

servir les gliildes à cette œuvre de civilisation, Olaf, roi de Nor\'ége, vers la fin du xi« siècle, ordonna que leurs assemblées solennelles ne se tiendraient nulle autre part que dans Tenceinte des villes, et il leur fit construire des maisons communes et des salles de banquet. Dans les villes danoises, h Odensée, à Slesvick, à Elensbourg, Torganisation urbaine résulta d'un simple développement du statut primitif de la ghilde qui avait pour chef-lieu Fune de ces villes *. Aiiisi, Tassoçiation jurée prêta aux cités de la France septentrionale, des Pays-Bas et de TAUe-^ magne, de nouvelles formes politiques, et vu ressort révolutionnaire; les cités d» Danemark, de la Suède et de la Norvège, lui durent en grande partie Texistence, et, pour elles, le droit de ghilde fut tout le droit municipal. Quelque chose d'analogue se passa en Angleterre, quoi"* qu'il y eût dans ce pays un grand nombre d'ancieiuies villes. Tout ce que les Bretons avaient conservé du ré^mç municipal romain fut détruit par la conquête saxonne, la plus radicale des conquêtes du v« siècle; l'organisation <mntonale des Anglo-Saxons s'établit uniformément dans les villes et hors des villes j la ghilde s'adjoignit à cette organisation, mais m se plaç^rat à côté d'elle, non en se fondant avec elle pour former, de deux éléitients divers, une nouvelle constitution. L'association jurée demeura au sein de la cité à l'état de loi personnelle, il y eut une ghilde des bourgeois et non de tous les bourgeois, il y eut, en quelque sorte, une cité politique plus étroite que la cité territoriale, et cette institution eut toutes les formes

^ WiJda , Gililenwesen im MitteïaUer , art. 3 et 4. — Quicumque aliquem vulaeravit in foro, si ci vis non conviva conjuratus fuerît, ter'ia manu se purgabit; si autem fuerit ci vis et frater conjuratus 12 manu se defendct. [SlatutacivilatU Rœskil^ an.ti268, S§3«t4; ibid., pièces justificatives.)

de la ghiide Scandinave *. Après la conquête normande, la constitution des villes de Normandie , la constitution communale s^introduisit, plus ou moins complète, dans quelques villes privilégiées, et entraîna la ghiide saxonne vers le principe de loi territoriale ^ ; à cette constitution appartient le titre de maire; la magistrature des aider men provient dé la ghîldc. Tels sont les éléments du régime municipal anglais qui a suivi une autre loi de développement que celui de la France, et celui des pays ger*maniques. Entre la ghiide appliquée àFémancipation municipale, et la ghiide transformée en corporation de bourgeoisie , il y a d'énormes différences ; dans tout ce qui se rapporte au problème des municipalités du moyen âge^ bien des distinctions doivent être faites, bien des nuances restent à discerner; tout est encore confus dans ces questions que j'essaie de poser, sans croire les résoudre^.

La révolution d'où sortirent les communes jurées

* Voy. Judicia civitalis Lundoniœ, hoc est consîlium quod Episcopi et Praefecti, qui ad curiaih Lundi nensem pertkiebant, edixerunt, et juraipentis confirmaTerunt, in nostPis fœderatorum sodalitiis, tam Comités quam Goloni... (Apud Canciani, Leg. anliq, barber., LIY^ p. 265.) —Item omnia amerciamenta capta al) extraneis mercaloribus pertinere debent fratribus^ildœ et bùrgensibus villœ... nullus burgensis vel confratergildae nostrae foris habitans... (Statut de ta ghiide de Berwiclt en Ecosse, art. 4% et 46; Scotiœ veleres leçes et constitutkmes^ éd. Joan. Skenceus, 4613, p> 460.)

^GoucesseruntcivibuaLondoniaruni haberecommuniam suamfirmitcr et înconcusse... quamdiu régi placuerit. (Rogeril de Hoved. annales sub anno 4I9^ apud Ber, anglic. script., p. 702, éd. Saviile.) — Ut sint una communitas perpétua, cdrporata in re, et nomine... ut sint unum corpus in re et nomine et una communîias perpétua corporata. [Formule» des chartes d'incorpùràUm ; Madox, Firma-Burgi, p. 28 et 44.)

* Il y a, pour l'histoire du régime municipal, deux systèmes absolus qui sont comme deux pôles entre lesquels roulent toutes les opinions intermédiaires, le système exclusivement romain, celui de M Raynouard, et le système exclusivement germain, ,que soutiennent, avec ténacité, la plupart des savants de l'Allemagne. Ce système se fonde sur deux méprises : 10 la confusion de la ghiide, association de pur choix, institution toute

n'épuisa pas tout ce qu'il y avait de vie et de puissance^ pour le bien comme pour le mal, dans la pratique des associations sous le serment. Trois sortes de confréries subsistèrent depuis le xii" siècle à côté des comniunes ou dans leur sein : la confrérie de faction, usitée principalement chez la noblesse; la confrérie pieuse, bornée aux œuvres de religion et de pure charité; enfin la confrérie de commerce ou d'arts et métiers * . €e dernier genre d'association, d'une grande importance historique par sa durée et ses résultats sociaux, se forma de la même manière que la confraternité municipale ; il naquit d'une application de la ghilde à quelque chose de préexistant, aux corporotions ou collèges d'ouvriers qui étaient d'origine romaine *. Le berceau des confréries d'artisans au

personnelle, avec la communauté territoriale <3e8 anciens cantons {germaniques; 20 la vue d'une ghilde^ soit en actes, soit en principes, dans toute communauté municipale. Le vrai, c'est que la ghilde se trouve dans la constitution de certaines villes et non de toutes les villes; c'est que là où on la trouve dans les pays jadis romains, elle n'est point le fond, mais seulement une forme du régime municipal ; c'est énfln que, son application à ce régime date de la fin du xie sièecle, et non d'un temps plus voisin de l'établissement des dominations germaniques.

I Les statuts ' municipaux ^ la ville de Malines interdisaient toute association^autre que celle de la commune: Nulla confralemiias nequegul^Oy neque aliquod singnlare dignum de ipsis^ nisi sola communitatis confralernitaSf in Machlinia esse poterit vel debehit. ( Statuta communia^ Mecchliniensis; Ducange, verbo guida.) — Voyez, pouf ce qui regarde les confréries depuis le xii« siècle, la CoUec(>on des conciles^ t. XI, col. 119, concilium Monspeliense, ann. <2U; col. 435, concilium Tolosanum, 4229; col. 564, concilium apud Campinacum, 4238; col. 744, concilium Burdegalense, 4255; col. 4178, concilium Avenionense, 1282; t. XII, col. 4987, concilium Vavrense,4368; t. XIV, col. 428, concilium Biluricense, 4528; et col. 476, concilium Senoncnse, 4528.

' La preuve la plus complète de ce fait résulte des chartes municipales de Ravenne ; on y trouve , en 943, une corporation d'artisans pêcheurs, sekolapiscatortm; en 953, un chef de la corporation des négociant^, capitttlarius scholœ, negoUatorum ; et en 4004, un clief de la corporation des houchen, ûapiliUarius schoiœmacellatorHm. Voyez Fantuzzi, Monmnenlo Ravennentia^ t IV, p. 474, et i. I, p. 433 et 227.

moyen âge, de même que celui des communes jurées, fut le nord de la Gaulé, d'où l'institution gagna les villes d'outre-Rhin ; Strasbourg et Cologne en offrent pour l'Allemagne les plus anciens types, elle s*y montre dès le xu" siècle; en Danemark, elle s'établit beaucoup plus tard, et ce pays, en l'adoptant, imita l'Allemagne*. Dans le nord Scandinave, cette patrie des fraternités politiques, rien, n'est indigène en fait d'associations industrielles, si ce n'est là ghilde de commerce lointain, fondée sur les périls de mer dans un temps où le négoce était mêlé de guerre et de pirateries. Peut-être les terribles bandes de corsaires danois et norvégiens furent-elles des confréries païennes sous l'invocation d'un dieu ou d^un héros.

Entre les deux portions de la Gaule sur lesquelles agirent simultanément, au xn« siècle, les deux courants de la révolution municipale, l'un parti des côtes du sud, l'autre de l'extrême nord , il se trouva une région moyenne sur laquelle le premier fut sans action comme je l'ai dit, et que le second ne remua que d'une manière faible et tardive. Dans cette z(M)e, un certain nombre de municipes échappèrent au mouvement de rénovation; n^oins pressés que les villes du nord par les souffrances matérielles et le besoin d'ordre public^ moins sollicités que celles du midi par la passion de l'indépendance et les besoins moraux qui naissent du commerce et de la richesse^ ils ne prirent ni la commune jurée ni le consulat, et restèrent, en quelque sorte, immobiles dans une organisation antérieure à ces deux formes. La ville de Bourges et celle de Tours, jusqu'au milieu du xv» siècle, furent gouvernées par quatre prud'hommes élus annuellement, et qui réu-

* Voyez le Mémoire dé Wilda sur Ui associations au moyen %«, art. S, et le Mémoire d'Eiclthorn , cité plus haut.

nissaient tous les pouvoirs d'une façon dictatoriale^ administrant la police et les finances de la cité^ exerçant la juridiction au civil et au criminel *. Cette constitution > déjà ancienne au xii« siècle , semble le produit d -une ré^ volution dont il est impossible de déterminer Tépoque, révolution qui , d'un même coup, détruisit les restes de la curie romaine, et mit, soit de gré, soit de force, le pouvoir de Tévéque hors du gouvernement municii)al. A Orléans et à Chartres Torganisation urbaine était pareillement inamémoriale : il y avait dix prud'hommes, administrateurs des affaires communes^ élus chaque année par tous les bourgeois; au xiv« siècle, leur vieux titre fut changé en celui de Procureurs de viilley et plus tard on les appela échevins*. Il serait curieux d'étudier à fond l'ancien gouvernement de ces grandes villes qui ne voulurent pas ou ne purent pas se former en communes , et où la présence continue d'officiers royaux , a fait troj> légèrement supposer l'absence de droits politiques^. Si l'histoire des communes et des cités municipales n'est

^...DoneC per ProboB homines BUuricia manentes secundum villse Gonsuetudinea sit judicatum... postquam per Probos homines ipsius civltaUs, ad quos omnia judicia vil^ae ejusdem et Septenœ ab antique dignoscunturpertinere facienda, judicatum fuerit... (Charte dePilippe-AugUBte, 4481; Hec, des Ordon. des rois de Fr., t. XI, p. 2i2 et 323, art. 3 et 9.) — Voy. y Histoire du Berry» par Thaumas de la Thomassière, liv. m, p. 487, et l'ouvrage intitulé : Recueil des antiquités et privilèges de la ville d& Bourges et de plusieurs autres villes capitales du royaume, par Jean Chenu.

> Voyez VHistoire et Antiquités de la ville et duché d^Orlians, par François le Maire, i645.

^ A Orléans, une commune fut instituée vers l'année 4437 et presque aussitôt détruite. Cette destruoUon, opérée p&r Louis le leune avec un grand appareil de sévérité, fit simplement rentrer la ville dans son ancien régime municipal. » ...Celeriter Aurelianensemregressuscivitatem, quum « ibidem comperisset, occasione Gpmmunise, quorumdam stultorum in- « saniam contra regiam demoliri Maj^statem, compescuit audacter, non « sine quuorumdam Itesione. (Hist. Ludov. VII, apud Script, rer.gallic. et francic.y t. XII, p. 4SU.)

pas toute rhistoire des origines du tiers-État, elle en est la partie héroïque; là sont les plus profond<5S racines de notre ordre social actuel ; un intérêt tout particulier de sympathie et de respect s'attache à la destinée de ces villes , qui ont vécu de leur propre vie , qui n'ont jamais perdu ou ont saisi avec courage la direction de leurs affaires, et qui, chacune à part, ont maintenu durant des siècles ces garanties populaires sur lesquelles repose aujourd'hui la loi fondamentale du pays.

L'histoire municipale du moyen âge peut donner de grandes leçons au temps présent; dans chaque ville importante, une série de mutations et de réformes organiques s'est opérée depuis le xu« siècle ; chacune a modifié, renouvelé, perdu, recouvré, défendu sa constitution. Il y a là en petit, sous mille aspects divers, des exemples de ce qui nous arrive en grand depuis un demi-siècle, de ce qui nous arrivera dans la carrière où nous sommes lancés désormais. Toutes les traditions de notre régime administratif sont nées dans les villes, elles y ont existé longtemps avant de passer dans l'État; les grandes villes, soit du midi, soit du nord, ont connu ce que c'est que travaux publics, soins des subsistances, répartition des impôts, rentes constituées, dette inscrite, comptabilité régulière, bien des siècles avant que le pouvoir central eût la moindre expérience de cela. Les municipes romains ont conservé, comme un dépôt , la pratique de l'administration civile ; ils l'ont transmise, en la propageant, aux communes du moyen âge, et c'est à l'imitation des communes que le gouvernement des rois de France s'est mis à procéder, dans sa sphère, d'après les règles administratives, chose qu'il n'a faite que bien tard et d'une façon incomplète. L'ancienne royauté, incertaine de son principe, appuyée

sur des traditions divergentes et inconciliables^ ballottée^ pQur ainsi dire, entre Tidée féodale du domaine universel et ridée impériale de la chose publique, ne put réussir à doter le pays de ce système d'administration, embrassant tous les intérêts sociaux, prévoyant, exact, scrupuleux , économe, que Napoléon qualifiait admirablement parl'épithète municipal ; la révolution seule en eut le pouvoir, h-'i la philosophie moderne a proclamé comme éternellement vrai le principe de la souveraineté nationale, la vie des municipalités a formé les vieilles générations politiques du tiers-État. L'égalité devant la loi, le gouvernement de la société par elle-même, l'intervention des citoyens dans toutes les affaires publiques , sont tles règles que pratiquaient et maintenaient énergiquement les grandes communes; nos institutions (Mcésentes se trouvent dans leur histoh'e, et peut-être aussi nos institutions à venir. La révolution de 1789 n'a pas créé de rien^ la pensée de l'Assemblée constituante n'a pas élevé sans matériaux l'ordre social de nos jours; l'expérience des siècles, les .souvenirs historiques, les traditions de liberté locale conservées isolément, sont venus, sous la sanction de l'idée philosophique des droits humains, se fondre àms le grand symbole de notice foi constitutionnelle, symbole dont la lettre peut varier, mais dont l'esprit est immuable.

Si l'on veut marquer d'où procède le principe mobile, progressif et eh quelque sorte militant de la municipalité du moyen âge, il faut remonter jusqu'aux temps romains,

< Les rois de France n'ont jamais rien, eu d'administratif ni de municipal... Us ne se sont jamais montrés que de grands seigneurs que ruinaient leurs gens d'affaires. {Napoléon, ses opinions et jugements sur les hommes et sur les choses, t. I, p« 40.) — En citant ces lignes, je n'adhère point au jugement absolu qu'îeUes énoncent.

jusqu'à l'institution du défenseur. C'est par cette institution, qu'au milieu du iv« siècle, un premier germe de démocratie s'est introduit dans le régime, tout" aristocratique jusque-là, des municipes gallo-romains. Le défen* seur élu, pour cinq ans /l'abord, puis pour deux ans, par le suffrage^ universel des citoyens, fut une sorte de tribun du peuple avec tendance à la dictature *. il avait mission dQ garantir les habitants de toutes les classes contre la tyrannie des fonctionnaires impériaux; il snn^eillait la conservation des propriétés municipales^ la répartition des charges pul)liques, l'exécution des lois, l'administration de la justice, le commerce des denrées de première nécessité; il était juge de paix, avocat des pauvres, et, selon une formule officielle, ppoteciteur du peuple contre les abus du pouvoir et contre la cherté des vivres ^. C'est cette magistrature, d'abord purement civile.

• Quapropter praBceptioliis nostras tenore percepto, uniyersarum civîtatum Quae sunt inhabitantium frequentia célèbres , in iuse pateslatis arbitrio constitutœ, muniQîpes hoiioratos plel)em(}ue«ôinmpiieat, ut a4Hi* bito tractatu atque cotisilio, sibi eligànt defepsprem... (Leonis et Majcrlgni m^ellOy inter Novel. constitutiottes ihiperatorum Justiniano anteriorumy b'b. iy, tit. V, apud Cod. Theod., ed, Bittèr, t. Vl.parsiu, p. 153.) — ...Ut viri judicio u^iversitatis electi, àuctoritatem tuepdœtp civitatibus suis plebis accîpiant... (Ibid.) . . '

2 In defensoribus univerearum provinciarum erit adminlstfationis hœc formar... scilicet ut in primis parentis vicem piebi ei^bibe^s; des'criptionibus rusticos urbanosque non patiaris àdfligi, oificialium insolentiae>et judicum prooacitati... ocçurras : Ingrediendi, cum voles, ad judicem liberam babeas faculfatem : Super exigepdi dajQna... plus petentium ab bis, quos liberorum loco tueri debés, excïudas, née patiaris quicquaitt, ultra delegatibnem solitam, ab is exigl. ( Gratiani^ Valentiniani et Theodosii const.; Cod. Jmt. lib. i» tit. lv, 1. 4.) — Defensores... plebem vel decuriones ab omni improborum insolentia et temeritaté tueantur. (Valenfmianii Theodosii et Arcadii'çonsl.; Cod. Just. lib. i, tit. lv, 1. 5). —Impies enim rêvera boni defensoris ofQcium; si cives tuos n^ legibus patiaris^pprirai, nec caritate consumi. (Cassiodorl àenatoris Formulep, apud Canciani Leg. antiq, barlaY. t. I, p. 4S, form. xi.)

puis pavtagée par les évêquès *, puis envahie par eux avec Vassentiment populaire; qui devint le fondeihent de la puissance temporelle de Tépiseopat dans les villes. L'invasion des Barbares trouva dans chaque cité de la Gaule deux pouvoirs, celui de Tévêque et celui du défenseuri tantôt d'accord, tantôt en concurrence^ tous lés deux étaient électifs dans le sens le plus large de ce mot; par eux le principe de Télection dominait sur la curie héréditaire et tendait à entraîner toute la constitution urbaine vérs.un changement dé forme et 4'esjirit. Là fui. Je n'en douté. pas> la source d'une série de révolutions partielles, isolées,. inconnues, par lesquelles fit préparée la grande révolution du xu« siècle, et s'accomplit graduellement le passage de la municipalité du monde romain à la municipalité <lu moyen âge ; là se trouve, pour nous, le point de départ de toute vraie théorie de l'histoire des libertés municipales*. ^

Cette histoire, qui est celle^des origines de là société moderne, fut sapée à sa base par le préjugé de haine contre le droit romain, dont on lit une sorte de dogme dans là dernière moitié du xvni« siècle. On chérchkit des précédents historiques à l'égalité civile , des ancêtres au tiers-État j on les vit où ils n'étaient pas> on ne les aperçut pas où ils étaient. Si les lois romaines impériales présentent d'énormes vices quant à la forine et aux con-

^ Nos autcm per constîtutionem nostram hujùsmodi difflcultates homihum resecantes... Disposnimus, si facultates pupilli vel adulti uaque ad quingentos solidos valeant, defensdres civ4tatam uDfli eUm cjUBdem ciyitatis religiosissimo antlstite... futores vel curatores creare. {Just. Instit. de Attil. tut.y lib. i, lit. xx, g 5.) ~ In civitatibus, in quibus prsesides prœsto non sunt, adeant litigatores defensorem civitatis et ille audiat causas. Si autem episcopum judicare sibi maluerint, boc quoque fleri jubetnus. {Just, Nùvd. eojMt. per Julianum de grœeo transiatœ; consU un, art. vu, p. 93, éd. 1676.)

ditions du pouvoir^ pour le fond même de la société nous leur devons tout ce que nous sommes. C'est la pratique de ce droit conservée sous la domination franke^ et son . étude, au xu» siècle, marchant de front avec la renaissance des libertés municipales, qui sont, dans notre histoire, les deux grands anneaux de la chaîne ^ar laquelle Tancienne civilisation se lie à la dvîlisation de nos jours. Vers la fin du vu» siècle, dans la ville de Paris, un testament était rédigé selon le pur droit rbmaiii avec toutes les formules consacrés : « Ainsi je donne, ainsi je lègue , G ainsi je teste, ainsi tous, citoyens romains, rendez-«i «témoignage*;...» A Paris, à Bourges, à Tours, à Angers, lès formes dramatiques de Tancien droit romain s'observaient pour la validation d'un acte , par son insertion dans les registres municipaux; on constitilait un maildataire chargé de requérir cette insertion devant la curie assemblée , et le procès-verbal contenait un dialogue entre le défenseur et le postulant ": « Vénérable « défenseur, et vous tous, membres de la curie, je vous « prie d'ordonner que les registres publics'me soient ou- « verts et de daigner entendre ma requête; j'ai quelque « chose à faire insérer en présence de vos louables perce sonnes dans les livres municipaux. Le défenseur et la « curie ont dit : Les registres te sont ouverts, poursuis « ce que tu désires qu'on entende.... » La réponse du mandataire était suivie d'une réplique du défenseur ; puis venait la lecture du mandat feite par lé secrétaire de la curie, puis la lecture de l'acte, puis son inscription sur

* Ita do, ita ligo, ita testor, ita vos mihi, Quiritis, testimonium per» hibetote: cileri citersequeproximi proximaeque exhaeredls mihi estote; proculque lial)e(ote... ( Testa mentum Erminetrudis, circa ann. 700, apud Bréquigny Diplomalat bhart.i epist.^ etc. 1. 1, p. 304.)

CHAPITE VI. 257

. les registres, puis un remercîment du mandataire *• Dans la cité des Arvemes, déjà nommée Clermont, des demandes en renouvellement de titres détruits par le pillage ou riricendie présentaient cette curieuse formule : « Gomme il est notoire que nous avons perdu nos titres « par Fhostilité des Franks. ...» et la requête était affichée dans le marché public et y restait durant trois jours^ux termes d'une loi des empereurs Honorius et Théodose ^. Romains et Franks, Tesprit de discipline civile et les instincts violents de la barbarie, voilà le^ double spectacle et le double sujet d'étude qu'offrent les hommes et les

* Adstante vir laudabile Wilfredo 4efenâore, vel cuncta curia Andec ciyitate, adsislantium Âganbertus dixit : Rogo te,laudabili» v^ defensor, Tosque of&cia publica,ut mibi eoditis publicis patere jubeaUs, et prosecutionne mea audire digoiûiini , quia sub aliqua quœ. apud laudabilîtate vestra gestis cupio municipalibus allegafe. Defensor et curia diterunt: Patent tibi codices, prosequere qusB optas audire. Aganbertus -dixit.. (Allegatio donationis Barvichi, facta gesiis municipalibus curlœ Andega venais, ann. 804 ^ àpud Martene Amplissima collection t I, p. 58.) — Rogo te , venerabilîs vir ille defensor, ut mibi codices publlcos patere jubeatis... venerabilis vir ille defensor et ordo curi» dixerunt : Godices publici te patefaciant; et ille amanuensis banc donationem aceipiat vel redtetur. (Formulae Sirmondl apud Canciàni Ug, antiq. -barbar., t. 111, p. 435.) — Rogo te, vir laudabllis illi Defensor, illi Gurator, illi Hagister militum, vel reliquum curia publica, utique oblicls publicis patere jubeatis, quia babeo quid apud acta prosevere debiam. Denfensor princj palis slmul et onmis curia publica dixerunt... (Formulœ Andegavenses, apud Script, rer. gallic* et francic^, t. IV, p. 561.) —Peto, optime defensor, vosque laudabiles curiales atque municipes, ut milii codices publicos patere jubeatis i quaedam enim in manibus babeo, quee gestonim cupio allegatiope roborari. Defensor et curiales dixerunt... (Marculfl Formul. lib. Il, âpud Serlpt. rer, gallic. et frandc.» t. IV, p. 500, form. xxxvii.)

2 Ego ille, et conjux mea illa commanens orbe Arvernis, inpago illo, iiî villa illa. Dum non est incognitum, qualiter cbartolas nostraB per bostilitatem Francorum, in ij)sa villa illa manso nostro, ubi vis! sumus manere, ibidem perdlmus, et petimus vel cognitum faciemus... Quo ita et fecimus ista principium Honorio et Theodosio Gonsulibus eorum ab bostio sancto illo castro Garemunte perlriduum habendi vel custodivimus seu in mercato publicoin quo ordo curiœ duxei:unt... (Formule» veteres a Baluzio editœ, apud Canciani Leg* antiq.Mrbar., t. lli, p. 464}

ehoses au commencement de notre histoire. C'est là ce qu'avant tout il faut décrire nettement^ ce qu'il faut montrer sous toutes ses faces et avec toutes ses nuances^ pour qu'une opinion définitive ^ une. conviction universelle se forme à l'égard de nos origines sociales. Je voudrais qu'à l'aide de recherches nouvelles et plus approfondies > d'une analyse minutieuse des documents narratifs et des actes publics et privés^ on pût suivre d'époque en époque i sous les deux dynasties frankes, la vie romaine et la vie barbare^ distinctes sur le même sol, se mêlant, et pour ainsi dire, se pénétrant par degrés. Mais ici, la dissertation historique ne suffit plus, le récit doit s'y joindre, et suppléer à ce qu'elle a, par sa nature > d'arbitraire et d'incomplet. Je vais tenter, pour le ti* siècle, de faire succéder au raisonnement sur les choses, la vue des choses elles-mêmes et de présenter en action les hommes, les mœurs et les caractères.

riN DES CONSIMSRATIONS.

RÉCITS

DBS

TEMPS MEROVINGIENS

RÉCITS

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