‹ Récits des temps mérovingiens, précédés de considérations sur l'histoire deChapitre 3 sur 4 · DES · texte numérisé non relu

DES

Les quatre fils de Chlotlief I<'. — Leur caractère. — Leurs mariages.

— Histoire de Galeswinthe '•

A quelques lieues de Soissons^ sur les bords d'une rivière, se trouve la petite ville de Braine. C'était, au VI* siècle, une de ces immenses fermes où les rois des Franks tenaient leur cour, et qu'ils préféraient aux plus belles villes de la Gaule. L'habitation royale n'avait rien de l'aspect militaire des châteaux du moyen âge, c'était

* Quelque jugement qu'on porte en général sur l'adoption de l'orthographe germanique pour les noms des personnages franks de notre histoire, on sentira que cette restitution était ici une convenance inbérente au sujet. Elle contribue à la vérité dérouleur dans ces récits, où j'ai mis en scène les diverses populations de la Gaule conquise ; elle forme un contraste qui sépare, en quelque sorte» les hommes de races différentes. Si le lecteur s'étonne de trouver cbaùgés des noms qu'il croyait bien connaître, de rencontrer des syllabes dures et des lettres insolites, cette surprise même sera utile en rendant plus marquées les distinctions (|ue j'ai voulu établir.

un vaste bâtiment^ entouré de portiques d^architecture romaine^ quelquefois construit en bois poli avec soin^ et orné de sculptures qui ne manquaient pas d'élégance ^ Autour du principal corps de logis se trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du palsûs, soit barbares^ soit romaitis d'origitie^ et ceux des chefs de bande qui^ selon la coutume germanique^ s'étaient mis avec leurs guerriers dans la truste du roi^ c'est-à-dire^ sous un engagement spécial de vasselage et de fidélité ^. D'autre^ maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nombre de familles 4^1 exerçaient^ hommes et femmes^ toutes sortes de métiers^ depuis Torfévrerie et la fabrique des armes jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur^ depuis la broderie en soie et en or jusqu'à la plus grossière préparation diB la laine et du lin.

La plupart de ces familles étaient gauloises^ nées sur la portion du sol que le roi s'était adjugée comme part de conquête^ ou transportée violemment de quelques villes voisines pour coloniser le domame royal ; hiais , si Ton fen juge par la physionomie des noms propres, il y avait aussi parmi elles des Germains et d'autres barbares dont les pères étaient venus en Gaule, comme ouvriers ou gens de service , à la suite des bandes conquérantes. D'ailleurs, quelle que fût leur origine ou letlt genre d'industrie^ ces familles étaient placées au même rang^ et

< iBthera mole sua tabiilata palatia puisant,...

Singuta sUva favens sdiflcavit opus.

Altior innititur, quadrataque porticus àmbtt. Et Bculpturata lusit in arte faber.

(Venantll Fortunati, Opéra omnta, édît. Luchi, 2 toi. in-4o, BomâS, 4786, p. 326 . )

3 V. pàctum legis Salicë^, slpud ^ript, fer. gaîlic., H francic, X iV, p. 4ft9; et il)id., Marculf. Formul., p. 475.

désignées paT le paéme npm^ par celui de lites en langea tudesque, et en langue latine par pelut dGfiscaiin^\ c'està-dire attachés au fisc *, Des bâtiments d'exploitatipn agricole, des haras , des étî^bles , des bergeries et des granges , les masures des cultivateurs et les cabanes des serfs du domaine complétaient le village royal, qui r^sseR^Wait parfçiiteinent, quoique sur une plus grande échelle, aux villages fi^ Tancienne Gerpaanie, Dans le site même de ces résidences il y avait quelque chose qui rappelai^ le souvenir d^s paysages d'outre^Rhin; la plupart d'eptre elles se trouvaient sur la lisière et quelque^unè? au centra des grandes forêts mutilées depuis par la civilisation, et dont nous admirons encore les restes.

Brâine fut le séjour favori de Chlother, le dernier des fils de Ghlodqwig, même après que 1^ mort de sps trpjs frères lui eut donné la royauté daps toute l'étendue de la Gaule. C'était là qtf il faisait garder, au fond d'un S(f^ parlement sfcret, les grands coffres à triple serrure quj contenaienj; ses richesses en or mopnayé, en vases et en bijou]^ précieux; ïà aussi qu'il accon^plissait les principaux actes de sa puissance royale. Il y çonvoqn^it en synode les évéques des villes gauloises , recevait les an)bassadeurs d^s rois étrangers > et présidait^ les gi*^des assemblée^ de la nation frànke, suivies de ces ffistins traditionnels parmi la race teutonique, où des s^pgliers et des daims entières étaient servis tout embrochés, et Qù des tonneaux défoncés occupaient les quatre cpin§ de la salle ^. Tant qu'il n'était pas appelé au loin pa? la giierre

1 Fisealiniy Liti, Udi, Lazi. Voyez le Hecueil des historiens de la France et des Gaules , t. IV, passim y et les Considérations sur l'Histoire de France^ chap. V, p. 187.

^ Quum ergobisille ad prandium vocatus venisaet; domum in^roiena, conspicitgentili ritu vasa plena cervisœ domi adBtare.Quod Uléf ciscitaiiç

contre les Saxons, les Bretons ou les Goths de la Septimanie, Chlother employait son temps à se promener d'un domaine à Tautre. Il allait de Braine à Attigny, d'Attigny à Compiègne , de Gompiègne à Verberie , consommant à tour de rôle, dans ses fermes royales, les provisions en nature qui s'y trouvaient amassées, se livrant, avec ses leudes de race franke, aux exercices de la chasse, de la pèche ou de la natation, et recrutant ses nombreuses maîtresses parmi les filles desjlscalins. Souvent, du rang de concubines , ces femmes passaient à celui d'épouses et de reines , avec une singulière facilité.

Chlother, dont il n'est pas facile de compter et de classer les mariages, épousa de cette manière une jeune fille de la plus basse naissance, appelée Ingonde, sans renoncer d'ailleurs à ses habitudes déréglées, qu'elle tolérait , comme femme et comme esclave, avec ime extrême soumission, n l'aimait beaucoup, et vivait avec elle en parfaite intelligence; un jour elle lui dit: « Le roi mon a seigneur a fait de sa servante ce qu'il lui a plu, et m'a (( appelée à son lit; il mettrait le comble à ses bonnes « grâces en accueillant la requête de sa servante. J'ai « une sœur nommée Aregonde et attachée à votre ser- « vice; daignez lui procurer, je vous prie , un mari qui « soit vaillant et qui ait du bien, afin que je n'éprouve pas « d'humiliation à cause d'elle.» Cette demande, en piquant la curiosité du roi, éveilla son humeur libertine; il partit le jour même pour le domaine sur lequel habitait Aregonde, et oii elle exerçait quelques-uns des métiers alors dévolus aux femmes, comme le tissage et la teinture des étoffes. Chlother, trouvant qu'elle était pour

quidsibi vasain média posi ta vellent... (Vita S. Vedasti, apud ScripL rer, guUie, et ftanek,, t. Ill, p. 373. )

le moins aussi belle que sa sœur^ la prit avec lui^ l'installa dans la chambre royale et lui donna le titre d'épouse. Au bout de quelques Jours, il revint auprès dingonde et lui dit, avec ce ton de bonhomie sournoise qui était Tun des traits de. son caractère et du caractère germanique: c( La grâce que ta douceur désirait de moi^ j'ai ((songé à. te l'accorder; j'ai cherché pour ta sœur pn (( homme riche et sage, et n'ai rien trouvé de mieux que a moi-même. Apprends donc que j'ai fait d'elle, mon « épouse, ce qui, je pense, ne te déplaira pas. » — «Que (( mon seigneur, » répondit Ingonde, sans p£u*aitre émue, et sans se départir aucunement de son esprit de patience et d'abnégation conjugale, « que mon seigneur fasse ce il qui lui semble à propos, pourvu seulement que sa sera vante ne perde rien de. ses bonnes grâces ^»

£n l'atmé^ 561 , après une expédition contre l'un de sei ses fils, dont il punit la rév(dte en le faisant brûler avec sa femme et ses enfants, Chlother, dans un calme parfait d'esprit et de conscience, revint à sa maison de Braine. Là, il fit $es préparatifs pour la grande chasse d'automne, qui était chez les Franks une espèce de solennité. Suivi d'une foule d'hommes, de chevaux et de chiens, le roi se rendit à la forêt de Cuise , dont celle de Compiègne, dans son état actuel, n'est qu'un mince et dernier débris. Au milieu de cet exercice violent, qui ne convenait plus à son âge, il fut pris.de la fièvre, et.

* «Traetavi mereedem illam implere, quam me tua dulcedo expetiit.Et « requirena yinim divitem afqne sapientem , quem tuœ sorori deberem « adjungere, nihil melius quam meipsum inveni. Itaque noveris, quia « eam coi^iugem accepi, quod tibi displiccre non credo. » At illa :«< Quod « bonum, inquit, videtur in oculis domini mei faciat : tanUim ancillatua « cum gratia Rcgis vivat. » (Greg. Turon. Hist. Fraae.^ lib. iv, apiid Script. Tir. gailie. et fruneie, t. Il, p. 205.

KM s^étant fait transportei* §iir $on domaine le plus voisin , i) y mourut après cinquante t^ns de règne * . Ses quatre fils, Haribert, Gonthramn^ Hilperik et Sighebert^ suivirent son convoi jnsqu'à Soissons^ chantant des psauq^es et portant h la niain des flambeaux de cire.

A peine les funérailles étaient-elles achevées, que le troisième des quatre frères, Hilperik, partit en grande bftte pour Braine, et força les gardiens de ce don^aine royal à lui remettre les clefs du trésor* Maitre de toutes les richesses que, son père avait accumulées, il commença par en distribuer une partie aux chefs de bande et aux guerriers qui avaient leurs logements soit à Brain^, soit dans le voisinage. Tous lui jurèrent fidélité ^ en plaçant leurs mains entre les siennes, le saluèrent par acclamation du titre de Koning, et promirent de le suivre partout où il les conduirait ^. Alors, se mettant à lepr tête, il marcha droit sur Paris, ancien séjour de Chlodowig P% et plus tard capitale'du royaume de son fils lupé Hildebert.

Peut-être Hilperik attachait-il quelque idée de prééminence à la possession d'une ville habitée jadis par le conquérant de la Gaule; peut-être n -avait-il d'autre envie que celle de s'approprier le palais impérial, dont les bâtiments et les jardins bordaient, en dehors de la cité.

< Exin regrossus, quin()uage8imo primo-regoi sui anno, dum jn CoUa silva veaationem exerceret, a febre corripitur, et exinde Gompendium Yillam rediit. (Greg. Turon. Hiat. Franc, lib.lv, apud Script rer. gallic. et francic.^ t. II, p. 2U. )

* Chilpericus vero, post patris funera, thesauros, qui in villa Brinnaco erant congregati, accepit, et ad Francos utillores peliit, ipsosque muneribus mollltos sibi subdldit. ( Ibid., p. 2U.)

» Konlng signifie roi, dans le dialecte deB Franks; voyez Lettres sur VHisioire de France, lettre ix.

PREMIER RÉGIT. t67

la rivé méridionale dfela Sieine *. Cette âtipïioâition n's^m rien d'improbable, c^ les vnes ambitieuses des rois franks n^allaient guère au delà de la perspective d'uh gain immédiat et personnel ; et d'ailleurs, tout en conservant une forte teinte de la barbarie germanique, des passions effrénées et une âme impitoyable , Hilperik avait pris quelques-uns des goûts de la civilisation romaine. U aimait à bâtir, se plaidait aui spectacles donnés danâ des cirques de bois, et parrdessus tout , avait la prétention d'être grammairien, théologien et poëtè. Ses vers latiiiè> où les règles du mètre et dé la prosodie étaient rarfeihent observées, trouvaient des admirateurs parnli tes hoblés Gaulois qui applaudissaient en tremblant ^ et s'écriareht que HUustre tlls des Sicathbres Remportait en beati langage sur les enfants de Romulus, et que le fleuvô du Wahal en remontrait au Tibre ^.

Hilperik entra à Paris satis aucune op^jositiott, et logea ses guerriers dans les tours qui défendaient les ponts de la ville, alors environnée par la Seine. Mais, à la nouvelle de ce coup de main, les trois autres frèreâ se réunirent contre celui qui voulait se faire à lùi-mémë sa part de rhéritage paternel , et marchèrent sur Paris à grondes

» Etmox Parisiusingreditup, sedemque ChildebérU Régis occupât... ( Greg. Turon. Hist. Franc. , lib. iv, apud ScripL rer. gallie, et franciç^ t.II, p.2U. )

' Admirande tnihi nimiam Rex, cujuà opime

Praelia robur agit, carmina lima polit.

(PorlunaU Opéra, lib, ix, p. 303.)

Cum sis progenitus clara de gente Sygamber, Floret iû eloquio lingua Latina luo.

(Ibid.jlib. vi,p. 196.) ... Confecitque duos libros, quasi Sedulium meditatus, quorum veraiculi débiles nuUis pedibu» subsislerepossunt... (Greg. Turon. sup. cit., p. 29«.)

861 journées, avec des forces supérieures ^ Hilperii^ n'osa leur tenir tète, et, renonçant à son entreprise, il se soumit aux chances d'un partage fait de gré à gré. Ce partage de la Gaule entière et d'une portion considérable de la Germanie s'exécuta par un tirage au sort, comme celui qui avait eu lieu, un demi-siècle auparavant, entre les fils de Ghlodowig. Il y eut quatre lots, correspondant, avec quelques variations, aux quatre parts de territoire désignées par les noms de royaume de Paris, royaume d'Orléans, Neustrie et Austrasie.

Haribert obtint dans le tirage la part de son oncle Hildebert, c'est-à-dire le royaume auquel Paris domiait son nom, et qui, s'étendant du nord au sud^ tout en Ion* gueur, comprenait Senlis , Melun, Chartres, Tours, Poitiers, Saintes , Bordeaux et les vUles des Pyrénées. Gonthramn eut pour lot, avec le royaume d'Orléans, part de son oncle Ghlodomir, tout le territoire des Burgondes, depuis la Saône et les Vosges , jusqu'aux Alpes et à la mer de Provence. La part de Hilperik fut celle de son père, le royaume de Soissons, que les Frsmks appelaient Neoster-rike ou royaume d'Occident,. et qui avait pour limites, au nord, l'Escaut, et au sud le cours de la Loire. Enfin le royaume d'Orient, ou VOster-rike, échut à Sighebert, qui réunit dans son partage l'Auvergne, tout le nord-est de la Gaule, et la Germanie jusqu'aux frontières des Saxons et des Slaves ^. Il semble, au reste, que les villes aient été comptées une à une, et que leur nombre seul ait servi de base pour la fixation de ces quatre lots ;

1 ...Sed non diu hoc ci licuit possidere: nam conjuncii fratresejus eum exinde repulere..-(Greg. Turon. Hitt. Franc, lib . iv, apud Script, m, gallicet francie., t. Il, p. SU.)

3 ..Et sic inter selii quatuor,., divisionem legitimam faciunt : dediique sors Gliariberto reguum Cliildeberli, Bedemque habere Parisius ; Gunt-

car, indépendamment de la bizarrerie d'une pareille di\i7 36i sion territoriale, on trouve encore une foule d'enclaves dont il est impossible de se rendre compte. Rouen et Nantes sont du royaume de Hilperik, et Avranches du royaume de Haribert; ce dernier possède Marseille ; Arles est à Gonthramn et Avignon à Sighebert. Enfin Soissons, capitale do là Neustriè, se trouve, pour ainsi dire, bloquée entre quatre viUes, Senlis et Meaux, Laon et Reims, qui appartiennent aux deux royaumes de Paris et d'Austrasie.

Après que le sort eut assigné aux quatre frères leur part de villes et de domaines, chacun d'eux jura, sur lès reliques des saints, de se contenter de son propre lot, et de ne rien envahir au delà, soit par force, soit par ruse. Ce serment ne tarda pas à être violé; Hilperik profitant s&i de l'absence de son frère Sighebert, qui guerroyait en ^ Germanie, attaqua Reims à l'inïproviste , et s'empara de cette ville, ainsi que de plusieurs autres également à sa portée. Mais il ne jouit pas longtemps de cette conquête; Sighebert revint victorieux de sa campagne d'outre-Rhin, reprit ses villes une à une, et, poursuivant son frère jusque sous les murs de Soissons, le défit dans une bataille, et entra de force dans la capitale de la Neustrie. Suivant le caractère des barbares, dont la fougue est violente, im mais de peu de durée, ils se réconcilièrent en faisant de J^^

nouveau le serment de ne rien entreprendre l'un contre l'autre. Tous deux étaient d'un naturel turbulent , batailleur et vindicatif; Haribert et Gonthramn, moins jeunes

chramno vero regimm Ghiodomcris, ac teneré sedem Aurelianenfiem ; Chilpefico vero regnum Chlotacbarii patris ejus, cafbedramqueSuessionas habere; Sigiberto quoque regnum Thcuderici, sedémque habere Remensem. (Greg. Turon. UisL Franc*f lib. it» apud Script* rer, gallic, et franeie.t t. 11, p. 214.)

864 et moins pKassionnés y avaient du goût pour la paix et le ^ repos. Au lieu de Fair rude et guerrier de ses ancêtres, le roi Haribert affectait de prendre la contenance calme et un peu lourde des magistrats qui, dans les villes gau» loises, rendaient la justice d'après les lois romaines. Il avait même la prétention d'être savant en Jurisprudence, et aucun genre de flatterie ne lui était plus agréable que réloge de son habileté comme juge dans les causes embrouillées, et de la facilité avec laquelle, quoique Germain d'origine et de langage, il s'exprimait et discourait en ■ latin \ Chez le roi Gonthramn, par un singulier contraste, des manières habituellement douces et presque sacerdotales s'alliaient à des accès de fureur subite, dignes des forêts de la Germanie. Une fois, pour im cor de chasse qu'il avait perdu, il lit mettre plusieurs hommes libres à la torture; une autre fois, il ordonna la mort d'un noble frank, soupçonné d'avoir tué un buffle sur le domaine royaL Dans ses heures de sang-froid , il avait un certain sentiment de l'ordre et de la règle, qui se manifestait surtout par un zèle religieux et par sa soumission aux évêques, qui alors étaient la règle vivante.

Au contraire, le roi Hilperik, sorte d'esprit fort à demi sauvage, n'écoiitait que sa propre fantaisie, même lorsqu'il s'agissait du dogme et de la foi catholique. L'autorité du clergé lui semblait insupportable, et l'un de ses grands plaisirs était de casser les testaments faits au pro-

t srteniailt allquœ vdriato murmure causse ,

Pondéra mox leguoi régis ab ore flttunt.

Quamvis confusas référant certamina voces /

Nodosae litis solvere fila poteg...

Qualiâ est in propria docto scrmone loquela.

Qui nos ftomunos vincis in eloquio ?

(forlunati Opéra, lib. vi, p. 49$.) — Voy. Pièces juslilicativés.)

PREMIERRÉCIT. 271

fit d'une église ou tfun monastère. Lé caractère et la sa conduite des évoques étaient le principal texte de ses ^ plaisanteries et de ses propos de table; il qualifiait Tun d'écervelé, l'autre d'insolent^ celui-ci de havard, cet autre de luxurieux. Les grands biens dont jouissait l'Église 5 et qui allaient toujours croissant, l'influence des évêques dans les villes, où, depuis le règne des barbares, ils posfsédaient la plupart des prérogatives de l'ancienne magistrature municipale, toutes ces richesses et cette puissance qu'il enviait, sans apercevoir aucun moyen de les faire venir à lui, excitaient viveipent sa jalousie. Les plaintes qu'il proférait dans son dépit ne manquaient pas de bon sens, et souvent oa l'entendait répéter: «Voilà que notre «fisc est appauvri! voilà que nos biens s'en vont aux c( églises! Personne ne règne, en vérité, si ce n'est les c( évêques des villes *. »

Du reste, les fils de Ghlother I*'", à l'exception de Sighebert qui était le plus jeune, avaient tous à un trè&-haut degré le vice de l'incontinence, ne se contentant presque jamais d'une seule femme, quittant sans le moindre scrupule celle qu'ils venaient d'épouser, et la reprenait ensuite, selon le caprice du moment. Le pieux Gonthramn changea d'épouse à peu près autant de fois que ses deux frères, et, comme eux, il eut des concubines, dont l'une, appelée Vénérande, était la fille d'un Gaulois attaché au fisc. Le roi Haribert prit en même temps pour maîtresses deux sœurs* d'une grande beauté, qui étaient au nombre des suivantes de sa femme Ingoberghe. L'une

< « Ëcce pauper remansit fiscus noster, ecce divitiœ nostrâB ad ecclesias « sunt translaiœ : nulli penitus, nisi soli episcopi régnant : periithobor «< noster, et translatus est ad Êpisçopos civitatum. » (Greg. Turon. HisL FtanCf lib. Ti, apud Scripi, rer, gaUic, elfhnciCy t. II, p« 291.)

564 s'appelait Markowefe et portait l'habit de religieuse^ Tau-

* tré avait nom Meroflede: elles étaient filles d'un ouvrier

enlaine^ barbare d'origine, et lite du domaine royal •.

Ingoberghe, jalouse de l'amour que son mari avait pour ces deux femmes, fit tout ce qu'elle put pour l'en détourner, et n'y réussit pas. N'osant cependant maltraiter ses rivales, ni les chasser, elle imagina une sotte de stratagème qu'elle croyait propre à dégoûter le roi d'une Uaison indigne de lui. Elle fit venir le père des deux jeunes filles, et lui donna des laines à carder dans la cour du palais. Pendant que cet homme était à l'ouvrage, travaillant de son mieux pour montrer du zèle, la reine, qui se tenait à une fenêtre , appela son mari : « Venez , <( lui dit-elle, venez ici Toir quelque chose de nouyeau. » Le roi vint, regarda de tous ses yeux, et ne voyant rien qu'un cardeur de laine , il se mit en colère , trouvant la plaisanterie fort mauvaise ^. L'explication qui suivit entre les deux époux fut violente , et produisit un effet tout contraire à celui qu'en attendait Ingoberghe , ce fut elle que le roi répudia pour épouser Meroflede.

Bientôt, trouvant qu'une seule femme légitime ne lui suffisait pas, Haribèrt donna solennellement le titre d'épouse et de reine à une fille nommée Theodehilde, dont le père était gardeur de troupeaux. Quelques années -après, Meroflede mourut, et le roi se hâta d'épouser sa sœur Markow^efe. Il se trbuva ainsi , d'après les lois de

* Habebat tune temporis lugobèrga in servitium suum duas puellas pauperis cujusdam flliàs, quarum prima vocabatur lU[arcovefa,reiigiosam vestÊDi habens; alia vero Merofledis; in quarum amore Rex valde deUncbatur : erant enim, ut dixlmus, artiûcis lanarii flliœ. (Gre^ Turon. Hist. Franc., lib. iv, apud Scripi. rer. galiic et francic*^ t. II, p. 215.)

' ... Quo opérante vocavitRegem. Ille autem sperans aliquid novi videre, adspicit hune eminus lanas regias componentem : quod videns eommotus in ira, rellquit Ingobergam.... ( Ibid.)

TÉglise, coupable d'un double sacrilège^ comme bigame> se* et comme mari d'une femme qui avait reçu le voile de ^ religieuse. Sommé de rompre son second mariage par saint Germain, évêque de Paris, Il refusa obstinément, et fut excommunié. Mais l'Église n'était pas toujours la plus forte dans sa lutte coûtre l'orgueil brutal des héritiers de la conquête; Haribert ne s'émut point d'une pareille sentence, et garda près de lui ses deux femmes *.

Entre tous les fils de Ctilother, Hilperik est celui auquel les récits contemporains attribuent le plus grand nombre de reines, c'est-àrdire de femmes épousées d'après la loi des Franks, par l'anneau et par le denier. L'une de ces reines, Audow^e, avait à spn service une jeune fille nommée Fredegonde, d'origine franke, et d'une beauté si remarquable que le roi, dès qu'il l'eut vue, se prit d'amour pour elle. Cet amour , quelque flatteur qu'il fût, n'était pas sans danger pour une servante que sa situation mettait à la merci de la jalousie et de la vengeance de sa maîtresse. Mais Fredegonde ne s'en effraya point ; aussi rusée qu'ambitieuse, elle entreprit d'amener, sans se compromettre, des motifs légaux de séparation entre le roi et la reine Audowere. Si l'on en croit une tradition qui avait cours un siècle après, elle y. réussit, grâce à la connivence d'un évêque et à la simplicité de la reine. Hilperik venait de se joindre à son frère Sighebert, pour marcher au delà du Rhin contre les peuplés de la Confédération saxonne; il avait laissé Audowere enceinte de plusieurs mois. Avant qu'il fût de retour, la reine accoucha d'une fille, et ne sachant si elle devait la faire baptiser en l'absence de son mari, elle consulta Fredegonde ,

< Greg. Turon. HisL Franc, lib. |V, apud ScnpL rer, gailic, eS frame, t. Il, p. 315 et seq.

564 qui , parfaitement habile à dissimuler^ ne lui inspirait iii jj^ soupçon ni défiance : a Madame , répondit la suivante , « lorsque le roi mon seigneur reviendra victorieux, pour- « rait-il voir sa fille avec plaisir, si elle n'était pas bap- « tisée * ?» La reine prit ce conseil en bonne part^ et Fredegonde se mit à préparer sourdement, à force d'intrigues, le picge qu'elle voulait lui dresser.

Quand le jour du baptême fut venu, à Theure indiquée |)our la cérémonie, le baptistère était orné de tentures et de guirlandes; Tévéque,. en habits pontificaux,, était présent; mais la miuraine, noble dame franke, n'arrivait pas, et on l'attendit en vain. La reine , surprise de ce contre-temps, ne savait que résoudre, quand Fredegonde, qui Se tenait près d'elle, lui dit : « Qu'y a-t-il besoin de a s'inquiéter d'une marraine? aucune dame ne vous c( vaut pouir tenir vptre fille sur les fonts; si vous m'en «croyez, tenez-te vous-même^. >i L'évêque au mépris de ses devoirs, accomplit les rites du baptême, et la reine se retira sans comprendre de qudte consé* quence était pour elle l'acte religi&ux qu'elle venait de faire.

Au retour du roi Hilperik , toutes les jeunes tilles du dbmaine royal allèrent à sa rencontre, portant des fletirs et chantant des vers à sa louange; Fredegonde, enl'abor^ dant, lui (Ht : a Dieu k>it loué de ce que le roi notre <( seigneur a. remporté la victoire sur ses ennemis, et de

^ u Domina mea, ecce dominua ftex victor revertitur : quomodo potest « flUam stiahi gratanter recipere non bapUsatam ? » {^esla reg, Francor., apud Seripi. rer. gallic. et francie,, t. II, p. 561 .) — Ce récit du vite Biècle , repro^iuit dans la plupart des chroniques jusqu'à celle de Saint-Denis» esl rnis en doute par Adrien de Vdlôis. Voy. Badrlani Valesii Aervm, francic , t. Il, lib. ix, p. 23 et 23.

?« Namquid Bimiiem tul Ijivenire poterimus, quaieam Buscipiat? modo « tunietipsa suscipe eam. » (fiesta reg. Franc, ibid.)

PREMIER RjCIT. • 275

« ce qu'une fille lui est née! Mais avec qui piori çeigiieur 864

« couclïera-t-ii cette nuit; car la reine, ma maîtresse, est ^

«aujourd'hui ta commère > et n^arrai^e de ta fille Hil- « deswinde? — Eh bien! répondit le rpi à'\\x\ ton jovial, « si je pe puis çQucheraveç ellf3, je ceuçherai avec toi * . » Sous le portique du palais, Hilperik. trouva sa femme Audoweye tenant entre ses braS son enfant, qu'elle vint lui présenter avec une joie mêlée d'orgueil; mais le roi, affectant un àir dé regret, lui dit : « Femme, dans ta «simplicité d'esprit, tu as fait une chose criminelle; G désormais tu ne peux plus être mon épouse ^ » En rigide observateur des lois ecclésiastiques, le roi punit par l'exil l'évêque qui avait baptisé sa fille , et il engagea Audower^ à se réparer de lui sur-le-champ, et à prendre, comme veuve , le voile de religieuse. Pour la consoler, il lui donna plusieurs domaines d'une valeur considérable; ell^ se résigna et fit choix d'un monastère situé dans la vill^ du Mans. Hilperik épousa Fredegonde, et ce fut au hriiit des fêtes de ce mariage que la feine. répudiée partit pour sa retraite, où, quinze ans pius tard, elle fut mise à mort par les ordres de son ancieiine servante '.

Pendant que les trois fils aînés de Chlother vivaient ainsi dans la débauche, et se mariaient à dps femmes de service, Sighebert, le plus jeune, loin de suivre leur exemple, en conçut de la honte et du dégoût. Il résolut

> » Cum qua dominus meus Réx dormiet bac oocte ? quia dOmlh^ niea « Regina commater tud'Cst de lilia tua Childesindç, » Et ille ait : » Si cum « illa dormire nequeo, dormiam tecum, » (Gesta reg. FranCy apud Script, rer. gallic, et francic, \. Il, p. 561.)

2 « Nefandam rem fecisti per simplicitatem tuam: jam enimconjuX « mea esse non poterie ampli qs. » ( Ibid.)

3 Rogavitque eam eacro vëlamine jnduere cum ipsa ftlia sua : deditque ei prœdia multa et villas ; Episcopum vçro, qui eam bapttsavH, exiiio condemnavit ; Fredegundem vero copulavit aroî ad Reginam. (Ibid. ) .

564 de n'avoir qu*ùne seule épouse, et d'eïi prendre une qui ^fût de race royale*. AthariaghiM, roi des Goths établis en Espagne, avait deux filles en âgé d'être mariées, et dont la cadette, nommée Brunehilde, était fort admirée pour sa beauté ; ce fut sur elle que s'arrêta le choix de Sighebert. Une ambassade nombreuse pm^tit de Metz, avec de riches présents, pour aller à Tolède faire au roi

des Goths la demande de sa* main, te chef de cette ambassade, Gog, ou plus correctetnent Godeghisel^ maire du palais d'Austrasie , homme habile en toutes sortes de négociations, eut un plein succès dans celle-ci , et amena d'Espagne la fiancée du roi Sighebert. Partout où passa Brunehilde, dans son long voyage vers le Nord, elle se fit remarquer, selon le témoignage d'un contemporain, par la grâce de ses manières, les charmes dé sa' figure, la prudence et l'agrément de ses discours ^. Sighebert l'aima, et toute sa vie, conserva pour elle un attachement passionné.

566 Ce fut en l'année 566 que la cérémonie des noces eut lieu, avec un grand appareil, dans la ville royale de Metz. Tous les seigneurs du royaume d'Austrasie étaient invités par le roi à prendre part aux fêtes de ce jour. On vit arriver à Metz, avec leur suite d'hommes et de chevaux , les comtes des villes et les gouverneurs des provinces septentrionales de la Gaule, lès chefs patriarcaux des vieilles tribus frankes demeurées au ddà du Rhin, et les ducs des Alamans, dés Baïwares et des Thorins ou Thu-

* Porro Sigibertus Réx, quum videret, quod fratres ejus indignas sibimet u\ores acciperent , et per Vilitatem suam etiam ancillas in màtrlmonium sociarent... (Greg. Turon. Hist. Franc. ^ lib. iy, apud ScripL rer, gallk* et francic. , t. II, p. 24^)

.^ Erat enim pueiia ele^ns opère , venusta adspectu, honesta moribus àtque décora, prudens conailio, et blanda conlpquio. ( Ibid.)

ringiens \. Dans tjette bizarre a&semWée, la civilisation et sec la barbarie s'offraient côte à 6ôte à différents degrés. Il y avait des nobles gaulois^ polis et insinuants^ des^ nobles franks^ orgueilleux «t brusques, et de vrais sauvages, tout habillés de fourrures, aussi rudes de manières que d^aspect. Le festin nuptial fut splendide et animé par la joie; les tables étaient couvertes de plats d'or et d'argent ciselés, fruit des pillages de la conquête; le vin et la bière coulaient sans interruption d^s des coupes ornées de pierreries, ou dans les cornes de buffle dont les Germains se servaient pour boire ^. On entendait retentir, dans les vastes salles du palais, les santés-et les défis que se portaient les buveurs, des acclamations, des éclats^ de rire, tout le bruit de la gaieté tudesque. Aux plaisirs du banquet nuptial succéda un genre de divertissement beaucoup plus raffiné, et de nature à n'être goûté que du très-petit nombre des convives.

Il y avait alors à la cour du roi d'Austrasie un Italien , Venantius Honorius Glementianus Fortunatus , qui voyageait en Gaule, accueilli partout avec une grande distinction. C'était un homme d'un esprit superficiel mais agréable, et qui apportait de son pays quelques restes de cette élégance romaine déjà presque effacée au delà des Alpes. Recommandé au roi Sighebert par ceux des évêques et des comtes d'Austrasie qui aimaient encore et qui regrettaient l'ancienne politesse , Fortunatujs obtint, à la cour semi-barbare de Metz, une généreuse hospitalité.

* nie vero congregatis senioribus Becum, prseparatis epulls, cum immensa laetitia atque jocunditate eam accepit uxorem. (Greg. Turon. Hist. Franc. , lib. iv, apud Script, rer. gailie. et francic, t. II, p^. 2^6 et 2*7.)

3 Rex enim quum Inter prandendnm qiioddam vas lapideum vitrei coloris, auro gemmisque mirabiliter ortiatum , juberet afTerri plénum mero... (Vita S. Fridolinf, apud Script, rer. gallic. et franciCtt III, p. 288.)

806 Les intendants du fisc royal avaient ordre de lui fournir un logement^ des vivres et des chevaux*. Pour témoigner sa gratitude^ il s'était fait le poète de la cour^ il adressait eu roi et aux seigneurs des pièces de vers latins^ qui y si -elles n'étaient pas toujours parfaitement comprimes ^ étaient bien reçues et l^ien payées. Les fêtes du mariage ne pouvaient se passer d'un épithalame; Yenantius Fortunatus en composa un dans le goi^t classique^ et il le récita devant l'étrange auditoire qui se pressait autour de lui, avec le môme sérieux que s'il eût fait une lecture publique à Rome sur la place de Tryan ^.

Dans cette pièce qui n'a d'autre mérite que celui d'être un des derniers et pâles reflets du bel esprit romain ^ les deux personnages obligés de tout épithalame, Vénus et l'Amour, paraissent avec leur attirail de flèches, de flambeaux et de roses. L'Amour tjre une flèche drpit au cœur du roi Sighebert, et va conter à sa mère ce grand triomphe : « Ma mère, dit-il, j'ai terminé le combat I » Alors la déesse et son fils volent à travers les airs jusqu'à la cité de Metz, entrent dans le palais, et vont orner de fleurs la chambre nuptiale. Là, une dispute s'engage entre eux sur le mérite des deux époux; l'Amour tient pour Sighebert, qu'il appelle un nouvel Achille; mais Vénus préfère Brunehilde, dont elle fait ainsi le portrait :

«0 Vierge que j'admire et qu'adorera ton époux, Bru-

Te mihi constiluit Rex Sigibertus opem.

Tutior ut graderer tecum comitando, viator,

At(me pararetur bine pquus, inde cibus.

(Fortunati Opéra, lib. x, p. 366.)

Vix modo tam nitido pomposa poemata cuitu Audit Trajano Borna verenda foro.

(IbidMlib.Yii, p.106.)

a nehilde^ plus brillante^ plus radieuse que la lampe éthé^ 566 c( pée, le feu des pierreries cède à Téclat de ton visage ; c( tu es une autre Vénus, et ta dot est Tempire de la beauté ! « Parmi les Néréides qui nagent dans les mers d'Hibérie, a aux sources de TOcéan, aucune ne peut se dire ton « égaie; aucune Napée n'est plus belle, et les Nymphes « des fleuves s'inclinent devant toi! La blancheur du lai^ « et le rouge le plus vif sont les couleurs de ton teint; « les lis mêlés aux roses, la pourpre tissue avec Tor, « n'offrent rien qui lui soit comparable, et se retirent du « combat. Le saphir, le diamant, le cristal, l'émeraude et c( le jaspe sont vaincus; l'Espagne a mis au monde une «perle nouvelle*.»

Ces lieux communs mythologiques et ce cliquetis de mots sonores, mais à peu près vides de sens, plurent au roi Sighebert et à ceux des seigneurs franks qui, comme lui, comprenaient quelque peu la poésie latine. A vrai dire, il n'y avait, chez les principaux chefs barbares, aucun parti pris contre la civilisation; tout ce qu'ils étaient capables d'en recevoir, ils le laissaiejfit volontiers venir à eux; mais ce vernis de politesse rencontrait un tel fond d'habitudes sauvages, des mœurs si violentes, et des caractères si indisciplinables, qu'il ne pouvait pénétrer bien avant. D'ailleurs, après ces hauts personnages, les seuls à qui la vanité ou l'instinct aristocratique fît chercher la compagnie et copier les manières des anciens

' virgo miranda mihi, placitura jugali ,

Clarior aètherea, Brunichildes lampade fulgens, Lumina gemmarum superasU lumine vultua,.** Saphirus, alba adamas, crystalla, smaragdus, iaspis, Ccdant cuncta; uovam genuit Hispania gemmam !

(Fortunatl Opéra, lib. ri, p. 189. — Voy. Pièces jusUAcattYes.)

ses nobles du pays^ venait la foule des guemers franks^ pour lesquels tout homme sachant lire^ à moins qu'il n'eût fait ses preuves devant eux, était suspect de lâcheté. Sur le moindre prétexte de guerre, ils recommençaient à piller la Gaule comme an temps de la première invasion; ils enlevaient, pour les faire fondre , les vases précieux des églises, et cherchaient de Tor jusque dans les tombeaux. En temps de paix, leur principale occupation, était de machiner des ruses pour exproprier leurs voisins de race gauloise, et d'aller sur les grands chemins attaquer, à coups de lance ou d'épée, ceux dont ils voulaient se venger. Les plus pacifiques passaient le jour à fourbir leurs armes, à chasser ou à s'enivrer. En leur donnant à boire, on obtenait tout d'eux, jusqu'à la promesse de protéger de leur crédit, auprès du roi, tel ou M candidat pour im évêché devenu vacant, ^

Harcelés continuellement par de pareils hôtes, toujours inquiets pour leurs biens ou pour leur personne, les membres des riches familles indigènes perdaient le repos d'esprit sans lequel l'étude et les arts périssent ; ou bien, entraînés eux-mêmes par l'exemple, par un certain instinct d'indépendance brutale que là civilisation ne peut effacer du cœur de l'homme, ils se jetaient dans la vie barbare, méprisaient tout, hors la force physique, et devenaient querelleurs et turbulents. Comme les guerriers franks> ils allaient de nuit assaillir leurs ennemis dans leurs maisons ou sur les routes, et ils ne sortaient jamais sans porter sur eux le poignard germanique appelé skramasax^ couteau de sûreté. Voilà comment, dans l'espace d'un siècle et demi, toute culture intellectuelle, toute élégance des mœurs disparut de la Gaule, par la seule force des choses, sans que ce déplorable Changement fût l'ouvrage d'une

volonté malveillante et d'une hostilité systématique contre sgo la civilisation romaine * .

Le mariage de Sighebert, ses pompes, et surtout Téclat que lui prétait le rang de la nouvelle épouse, firent, selon les chroniques du temps, une vive impression sur Tesprit du roi Hilperik. Au milieu de ses concubines et d^s femmes qu'il avait épousées à la manière des anciens chefs germains, sans beaucoup de cérémonie, il lui sembla qu'il menait une vie moins noble, moins royale que celle de son jeune frère. Il résolut de prendre, comme lui, une épouse de haute naissance; et, pour Timiter en tout point, il fit partir une ambassade, chaînée d'aller demander au roi des Goths la main de Galeswinthe ^, sa fille aînée. Mais cette demande rencontra des obstacles qui ne s'étaient pas présentés pour les envoyés de Sighebert. Le bruit des débauches du roi de Neustrie avait pénétré jusqu'en Espagne ; les Goths, plus civilisés que les Franks, et surtout plus soumis à la discipline de l'Évangile, disaient hautement que le roi Hilperik menait la vie d'un païen. De son côté, la fille sânée d'Athanaghild, naturellement timide et d'un caractère doux et triste, tremblait à l'idée d'aller si loin, et d'appartenir à un pareil homme. Sa mère Goïswinthe, qui l'aimait tendrenâent, partageait sa répugnance, ses craintes et ses pressentiments de malheur ; le roi était indécis et difiërait de jour en jour sa réponse définitive. Enfin, pressé par les ambassadeurs, il refusa

» V. Greg. Turon. Hiat. Franc. , lib. it, apud Script, rer. gaUk. etfrancic. , t. II, p. 2i7, g xLYii. De interifu Andarchii. — Ibid- , lib. ix , p. 34S, g XIX. De iDteritu Sicharii civis Turoiilbi. — Ibid., lib. iV, p. 210, g XV. De episeopatu sancti Eufronii.

3 J'adopte pour Tortbographe de ce nom, la forme propre au dialecte gothique; celle qui répond au dialecte des Franks est Gaieswinde ou Ga'ileswinde,

686 de rien conclure avec eux, si leur roi ne Rengageait par serment à congédier toutes ses fenHnes, et à vivre selon la loi de Dieu avec sa nouvelle épouse. Des courriers partirent pour la Gaule, et revinrent apportant de là part du roi Hilperik une promesse formelle d'abandonner tout' ce qu'il avait dfe reines et de concubines, pourvu qu'il obtint une femme digne de lui et fille d'un roi *.

Une double alliance avec les rois des Franks, seàvoisms et ses ennemis naturels, offrait t$nt d'avantages politiques au roi Athanagbild, qu'il n'hésita plus, et, sur cette assurance, passa aux articles du traité de mariage. De ce moment , toute la discussion roula> d'un côté, sur la dot qu'apporterait la future épouse, de l'autre, sur le douaite qu'elle recevrait de son mari, après la première nuit des noces, comme présent du lendemain. En effet> suivant une coutume observée chez tous les peuples d'origine germaine, il fallait qu'au réveil de la mariée, l'époux lui fit un don quelconque pour prix de sa vii^inité. Ce présent variait beaucoup de nature et de valeur : tantôt c'était une somme d'argent ou quelque meuble précieux, tantôt des attelages de bœufs ou de chevaux, du bétail, des maisons ou des terres; mais quel que fût l'objet de cette donation, il n'y avait qu'un sçul mot pour la désigner, on rappelait don du matin, morghengabe ou mor-gane^ghiha y selon les différents dialectes de l'idiome germanique. Les négociation^ relatives au mariage du roi Hilperik avec la sœur de Brunehilde, ralenties par l'envoi

667 des courriers, se prolongèrent ainsi jusqu'en l'année 567;

* Quod Yidens Chilperlcus Béx, quum jam pltires habèret uxores, soro- Tem ejus Galsuintham expetiit, promittens per legatos se alias relictti^ ruiïi, tantum condignam sibi ; Regisqoe proleni diereretur abcipere. Pater ^ero ejùs has promissiones aecipiens... ( Greg. Turoo. A/«f. Franr. , lib. ir, apad Script, rer. gaùic, ei francic.^ t. II, p. 217.)

eljes n'étaient pas encore terminées, lorsqu'un événement 567 survenu dans la Gaule en rendit la conclusion plus facile. L'aîné des quatre rois frants, Haribert, avait ^juitté les environs 4e Paris/ sa, résidence habituelle, pour aller près de Bordeaux, dans un de ses domaines, jouir du climat et des productions de la Gaule méridioriale. Il y mourut presque subitement, et sa mort amena, dans l'empire des Franks, une nouvelle révolution territoriale. Dès qu'il eut fermé les yeux, l'une de ses femmes, Theodehilde, qui était la fille d'un berger, mit la main sur le trésor royal; et , afin de conserver le titre de reine, elle envoya proposer à Gonthramn de la prendre pour épouse. Le roi accueillit très-bien ce message, et répondit avec un air de parfaite sincérité : «Dites-lui qu'elle se hâte de venir avec « son trésor^ car je veux l'épouser et la rendre grande c( aux yeux des peuples; je veux même qu'auprès de moi « elle jouisse de plus d'honneurs qu'avec mon frère qui « vient de mourir * . » Ravie de cette réponse, Theodehilde fit charger sur plusieurs voitures les richesses de son mari, et partit pour Chalon-sur-Saône, résidence du roi Gonthramn. Mais, à son arrivée, le roi, sans s'occuper d'elle, examina le bagage, compta les chariots, et fît peser les coffres; puis il dit aux gens qui l'entouraient : «Ne vaut- « il pas mieux que ce trésor m'appartienne plutôt qu'à « cette femme, qui ne méritait pas l'honneur que mon « frère lui a fait en la recevant dans son lit *?» Tous furent de cet avis, le trésor de Haribert fut mîs en lieu de sûreté.

> <c Accedere ad me èi non pigeât cum fhesaurîs suis. Ego enim acci- » piam eam, faciaraque magnam in populis... » ( Greg. Turon. Bist. Franc.^ lib. IV, apud Scripl, rer. gatlic. et francic, t. Il, p. 216.)

' « Recliiià est enim, ut hi thesauri pênes me habcantur, quam post « hanc, quœ indigne germani mei thorum adivit. » (Ibid.)

667 et le roi fit conduire sous es^corte, au monastère d'Arles *, celle qui , bien à regret , venait de lui faire un si beau présent.

Aucun des deux frères de Gonthranm ne lui disputa la possession de l'argent et des effets précieux qu'il venait de s'approprier par cette ruse; ils avaient à débattre, soit avec lui, soit entre eux, des intérêts d'ime bien autre importance. Il s'agissait de réduire à trois parts, au lieu de quatre, la division du territoire gaulois, et de faire, d'un commun accord, le partage des ,villes et des provinces qui formaient le royaume de Haribert. Cette nouvelle distribution se fit d'une façon encore plus étrange et plus désordonnée que la première. La ville de Paris fut divisée en trois, et chacun dès frères en reçut une portion égale. Pour éviter le danger d'une invasion par surprise, aucun ne devait entrer dans la ville sans le consentement des deux autres, sous peine de perdre nonseulement sa part de Paris, mais sa part entière du royaume de Hatibert. Cette clause fut ratifiée par un serment solennel , sur les reliques de trois saints vénérés, Hilaire, Martin et Polyeucte, dont le jugement et la vengeance furent appelés sur la tête de celui qui manquerait à sa parole ^.

De même que Paris, la ville de Senlis fut divisée, mais en deux parties seulement; des autres villes on forma trois lots, d'après le calcul des impôts qu'on y percevait,

< Ce monaetèra, le premier couvent de femmes étabU dans ]a Gaule franke, avait été fondé, au commencement du vie siècle, par Févêque GcesarlUs ou saint Césaire.

* ...« Ut quisqïiis sine fratris voluntate Parisius urbem ingrederetur, « amitteret partem suara, essclque Polloclus martyr, cum Hilario atque « Martino confessoribus, judex ac retributor ejus. » (Greg. Turon. Jïw/. Franc, , lib. vu, apud Script, rer, gaUic. et fruncïc.^ t. II, p. 295.)

et sans aucun égard à leur position respective. La confu- 557 sion géographique devint encore plus grande, les enclaves se multiplièrent, les royaumes furent, pour ainsi dire, enchevêtrés Tun dans Tautre. Le roi Gonthranm obtint, I^r le tirage au sort, Melun, Saintias, Angouléme, Âgen et Périgueux. Meaux, Vendôme, Avrarjches, Tours, Poitiers, Albi, Conserans et les cantons des Basses-Pyrénées, échurent à Sighebert. Enfin , dans la part de Hilperik se trouvaient, avec plusieurs villes que les historiens ne désignent pas, Limoges, Gahors, Dax et Bordeaux, les cités aujourd'hui détruites de Bigorre et de Béam, et plusieurs cantons des Hautes-Pyrénées.

Les Pyrénées orientales se trouvaient, à cette époque, en dehors du territoire soumis aux Franks; elles appartenaient aux Goths d'Espagne qui, par ce passage, communiquaient avec le territoire qu'ils possédaient en Gaule depuis le cours de TAude jusqu'au Rhône. Ainsi, le roi de Neustrie, qui n'avait pas eu jusque-là une seule ville au midi de la Loire, devint le. plus proche voiân du roi des Goths, son futur beau-père. Cette situation réciproque fournit au traité de mariage une nouvelle base, et en amena presque aussitôt la conclusion. Parmi les villes que Hilperik venait d'acquérir, quelque&-unes confinaient à la frontière du royaume d'Athanaghild ; les autres étaient disséminées dans l'Aquitaine, province autrefois enlevée aux Goths par les victoires de Chlodowig le Grand. Stipuler que plusieurs de ces villes, perdues par ses ancêtres, sellaient données en douaire à sa fille, c'était faire un coup d'adroit politique; et le roi des Goths n'y manqua pas. Soit défaut d'intelligence pour des combinaisons supérieures à celle de l'intérêt du moment, soit désir de conclure à tout prix son mariage avec Galeswinthe, le roi

286 PKËMlKK UÊClî.

S67 Hilperik n'hésita point à promettre^ pour douaire et poui* don du mat in y les cités de Limoges^ Gahors^ Bordeaux , Béam et Bigorre, avec leur territoire *, La confusion qui régnait dans les idées des nations germaniques^ entre le droit de possession territoriale él le droit de gouvernement, pouvait quelque jotu* mettre ces villes hors de la domination fradke , mais le roi de Neustrie ne prévoyait pas de si loin. Tout entier à Une seule pensée, il lie songea qu^à stipuler, eu retour de ce qu'il abandonnerait, la remise entre ses mains d'une dot considérable en ârgeiit et en objets de grand prix : ce point convenu, il n'y eut plus aucun obstacle^ et lé mariage fut décidé.

A travei^s tous les incidents de cette longue négociation, Galeswinthe n'avait cessé d'éprouver une grande répugnance pour l'homnle auquel on la destinait, et de vagues inquiétudes sur l'avenir. Les promesses faites au nom du roi tlilperik par les anibassadeurs fraiiks, n'avaient pu la rassurer. Dès qu'elle apprit que son sort venait d'être fixé d'unfe manière irrévocable> saisie d'un mouvement de terreur, elle courut vers sa mère, et jetant ses bras autour d'elle, comme un enfant qui cherche du secours, elle la tint embrassée plus d'une heure en pleurant, et sans dire un mot ^. Les ambassadettrs franlES se présentèrent pour

1 « De civitatibus vero, hoc est Burdegala, LemoTica, Gadurcô, Benarno « et Begorra, quas Gailesuindam... lam in dote quam in nwganegikt, « hoc est, matutinali dono, in Frànciam venientem certum est adqui- «< sisse. » (Greg. Turon. Bût, Frahc.^ lib. ix, apud Script, ter, gatlk, ei francic, t. 11, p« 344. )

* Hoc ubi vlrgo metu, audituque exterrita sensit^

Currit ad atnplexus, Go'isuinta, ttios;...

Brachia constringens nectit sine fime catenam , £t mutrem amplexu per sua membra ligat.

(Fprtunati Opéra, lib. vi, p. S02.) Voy. t^ièces juâtlficaUves.

saluer la fiancée de leur roi, et prendre ses ordres popr le sot départ; mais à la Yue de ces deux femmes sanglotant sur le sein Tune de l'autre et se serrant si étroitement qu'elles paraissaient liées ensemble^ tout rudes qu'ils étaient, ils furent émus et n'osèrent parler de voyage. Ils laissèrent passer deux jours, et le troisième, ils vinrent do nouveau se présenter devai^t la reine^ en lui annonçant cette fois qu'ils avaient hftte de partir, lui pajlant de l'impatience de leur roi et de la longueur du chemin * . la reine pleura, et demanda pour sa fille enpore un jour à^ délai. Mais le lendemain, quand on yint lui dire que tout était prêt pour le départ : «Un seul jour encore, répondit*elle, et je ne (< démanderai plus rien ; savez-yous que là où vous emmç- « nez ma fille, il n'y a plus de mère pou;r elle ^î» Mais tou^ les retards possibles étaient épuisés; Athanaghild interposa son autorité de roi et de père; et, înalgré les larniQs de la rejne, Oaleswinthe fut remise entre les mains de ceux qui avaient mission de la copduire auprès de son futur époux. ^

Une longue file de cayaliers, de voitures et de chariots de bagage, traversa les rues de Tolède, et ^e dirigea vers la porte du Nord. Le roi suîvit à cheval le cortège de sa fille jusqu'à un pont jeté sur le Tage/ à quelque distance

^ Instant legati, (îermanica régna reQiiiri,

I*)arrantes iongae tempofa tarda viae.

Sed matris moti gemitu sua Yiscera solvunt... Prœtereunt duplices» tertia, quarta aies.

(Fortunali Opéra, lib. ▼!, p. 203.)

* Quid rapilis? differte dies, quum disco dolpres,

Solameiique mali sit mora sola mei.

Quando itenim videam, quando hœc mihi lumina ludant,

Quando iterum natœ per pta colla cadam ?...

Cur nova rura petas , illic ubi non ero mater ?

seide la ville; mais la reine ne put se résoudre à retourner /.éi vite, et voulut aller au delà. XJuittant son propre char, ['•^ ^^ eUe s'assit auprès de Galeswinthe, et, d/étape en étape, de journée en journée, elle se laissa entrsdner à plus de cent milles de distance. Chaque jour, elle disait : C'est jusque-là que je veux aller, et, parvenue à ca terme, eUe passait outre *. A rapproche des montagnes, les chemins devinrent difficiles; elle ne s'en aperçut pas, et voulut encore aller plus loin. Mais comme les gens qui la suivaient, grossissant beaucoup le cortège, augnientaient les embarras et les dangers du voyage, les seigneurs goths résolurent de ne pas permettre que leur reine fît un mille . de plus, n fallut se résigner à une séparation inévitable, et de nouvelles scènes de tendresse, mais plus calmes, eurent lieu entre la mère et la fiUe. La reine exprima, en paroles douces, sa tristesse et ses craintes maternelles : c< Sois heureuse, dit-elle; mais j'ai peur pour toi; prends « garde, ma fille, prends bien garde ^...» A ces mots, qui s'accordaient trop bien avec ses propres pressentiments, Galeswinthe pleura et répondit : «Dieu le veut,. il «faut que je me soumette;» et la triste séparation s'accomplit.

Un partage se fit dans ce nombreux cortège; cavaliers et chariots se divisèrent, les lins continuant à marcher en avant, les autres retournant vers Tolède. Avant de mon-

i Dat causas spatii genitrix, ut longius iret,

Séd fuit optanti tempus, iterque l)reve.

» Pervenit, quo iqater ait, dese inde reverti,

Sed quod velle prius , postea noUe fuit.

(Fortunati Opéra, lib. ti, p. 204.)

' Quod «uperest, gemebundus afloorhoc mandat euhli :

, , Sis precor o feljx, seà cave valde, vale.

ter sur le char qui devait la ramener en arrière, la reine sér des Goths s'iarrêta au bord de la route, et fixant ses yeux vers le chariot de sa fille, elle ne cessa de le regai*der, debout et immobile, jusqu'à ce qu'il disparût dans Téloignément et dans les détours du chemin*. Galeswinthe, triste mais résignée, continua sa route vers le Nord. Son escorte > composée de seigneurs et de guerriers des deux nations, Goths çt Franks, traversa les Pyrénées, puis les villes de Narbonne et de Carcassonne, sans sortir du royaume des Goths, qui s'étendait jusque-là; ensuite elle se dirigea, par la route de Poitiers et de Tours, vers la cité de Rouen où devait avoir lieu la célébration du mariage 2. Aux portes de chaque grande ville, le cortège faisait halte, et tout se dis.posait pour une entrée solennelle; les cavaliers jetaient bas leurs manteaux de route, découvraient les harnais de leurs chevaux, et s'armaient de leurs boucliers suspendus à l'arçon de la selle; la fiancée du roi de Neustrie quittait son lourd chariot de voyage pour un char de parade, élevé en forme de tour, et tout-couvert de plaques d'argent. Le poëte contemporain à qui sont empruntés ces détails, la vit entrer ainsi à Poitiers, où elle se reposa quelques jours; il dit qu'on admirait la pompe de son équipage, mais il ne parle point de sa beauté^.

' Et contra genitrix post natam lumina tendens ,

Uno stante loco, pergit et ipsa simul.

Tota tremens, agiles raperet ne mula quadrigas...

Illuc mente sequens, qua via flectit iter...

Donec longe oculo, spacioque eyanuit amplo,...

(Fortunati Opéra ^ lib. Ti, p. 205 et 806.)

3 Adriani Yalesii fier. Franck., lib. ix, p. 24..

* Post aliquas urbes, Pictavàs attigit arces,

Regali pompa prœtereundo viam...

89e PREMIER RÉCIT.

m Cependant Hilperik, fidèle à sa pcomesse, avait répudié ses femmes et congédié ses maîtresses. Fredegonde ellemême^ la plus belle de toutes^ la favorite entre celles qu'il avait décorées du nom de reines, ne put échapper à cette proscription générale; elle s'y soumit avec une résignation apparente, avec une bomie gr&ce qui aurait trompé un homme beaucoup plus fin que le roi Hilperik. Il sem* blait qu'elle reconnût sincèrement que ce divorce était nécessaire, que le mariage d'une femme comme elle avec un roi ne pouvait être sérieux, et que son devoir était de céder la place à une reine vraiment digne de ce titre. Seulement, elle demanda, pour dernière faveur, de ne pas être éloignée du palais, et de rentrer, comme autrefois, parmi les femmes qu'employait le service royal. Sous ce paasque d'humilité il y avait une profondeur d'astuce et d'ambition féminine, contre laquelle le roi de Neustrie ne se tint nullement en garde. Depuis le jour où il s'était épris de l'idée d'épouser unp fille de race royale, il croyait ne plus aimer Fredegonde, et ne remarquait plus sa beauté ; G^V l'esprit du fils de Ghlotber, comme en général l'esprit de$ barbares, était peu capable de retenir à la fois des impressions de nature diverse. Ce fut donc sans arrièrepensée, non par feiblesse de cœur, mais par simple défaut de jugement, qu'il permit à son ancienne favorite de rester près de lui, dans la maison que devait habiter sa nouvelle épouse.

Hanc egô nempe novus conspexi prœtereuntem Uolliter argenti lurre rolante vehi.

(Forlunati Opéra, lib. vi, p. 206.)

— Il est plus que probable que Fortunatus apprit de la bouche des personnes qui accompagnaient jSale&wipibe les circonçtances du départ et même les mots touchants qui, au milieu des phrases déclamatoires, se rencontrent dans sa pièce de vers. Voilà pourquoi j'ai considéré cette pièce comme un document historique.

Les noces de Gâleswinthe furent célébrées avec autant ^ d'appareil et de magriificencé que celles de sa sœur Briinehilde; il y eut même, cette fois, pour la mariée des honneurs extraordinaires; et tous les Franks de la Neîistrie, seigneurs et simples guerriers, lui jurèrent fidélité comme à un roi *>. Rangés en demi-cerde, ils tirèrent tous à la fois leurs épées, et les brandirent en Fair en prononçant une vieille formule païenne, qui dévouait au tranchant du glaive celui qui violerait son Serment. Ensuite le roi lui-même renouvela solennellement sa prcJniesse de constance et dé foi conjugale; posant sa main sur une châsse qui contenait des reliques, il jura de hé jamais répudier la fille du roi des Goths, et tant qu^elle vivrait, de ne prendre aucune autre femme '.

Galeswinthe se fit remarquer, durant les fêtes de son mariage, par la bonté gracieuse qu'elle témoignait aux convives: elle le%^ accueillait comme si elle les eût déjà connus; aux uns elle offrait des présents, aux autres elle adressait des paroles doiices et bienveillantes; tous rassuraient de leur dévouement, et lui souhaitaient une Fougue et heureuse vie ^. Ces vœux, qui ne devaient point se réaliser, pour elle, raccompagnèrent jusqu'à la chambre nuptiale ; et le lendemain, à son lever, elle reçut le

* Jungitur ergo thoro regali culmine \irgo ,

Et magno meruit plebis amore coli...

, Utque Ûdelis ei sit gens , armaia per arma Jurât, jure suo se quoque lege ligat.

(Forlunali Opéra, lib. vi, p. 207.)

» Legatis sane Alhanahildi régis quœrentibus, ut taclis sanclorum dlgnoribuè fldes firmaretur, quod Galsonta in vita sua solio regni non pelleretur, Chilpericus non abnuit... ( Aimoini monachi florlac. de eesi. Franc, lib m, apud Script, rer. gallic» etfrancic, t. III, p. 68-)

' Uos quoque munerjbus permulcens, vocibus illos»

Et licet ignotos sic facit esse suos.

(Fortunali Opéra, lib. ti, p. 207.)

wj présent du matin, avec le cérémonial prescrit par les coutumes germaniques. En présence de témoins choisis^ le roi Hilperik prit dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse^ et de l'autre il jeta sur elle un brin de paille^ en prononçant à haute voix les nom3 des cinq villes qui devaient, à Tavenir, être la propriété de la reine. L'acte de cette donation perpétuelle et irrévocable fut aussitôt dressé en langue latine; il ne s*est point conservé jusqu'à nous; mais on peut en reproduire jusqu'à un certain point la teneur, d'après les formules consacrées et le style usité dans les autres monuments de l'époque mérovingienne :

« Puisque Dieu a commandé que l'homme abandonne « père et mère pour s'attacher à sa femme , qu*ils soient c( deux en une même chair, et qu'on ne «épare point ceux « que le Seigneur a unis, moi, Hilperik, roi des Franks, c< homme illustre, à toi Gales winthe, ma femme bien-aic< mée, que j'ai épousée suivant la loi salique, par le sou « et le deniçr, je d(mne aujourd'hui par tendresse d'ace moiu*, sous le nom de dot et demorgane-ghibay les cités « de Bordeaux, Cahors, Limoges, Béam et Bigorre, avec « leur territoire et toute leur population *. Je veux qu'à c( compter de ce jour, tu les tiennes et possèdes en proie priété perpétuelle, et je te les livre, transfère et confirme

> Dum Dominus ab initio... prsecepit ut relînquat homo patrem et matrem, et adhaereat suse uxori, ut sint duo in carne una, et quod Dominus conjunxit homo non separel., ego enim in Del nomlne ille, dulcissimse conjugi meœ Itli. Dum et ego te per solidumet denarium secundum legem salicam visus fui sponsare, ideo In ipsa amoris dulcedine, dabo ergo tibi.M (Formul. Bignon., apud Scripi. rer, pallie, et francic.y t. lY, p. 539.) — Ego Cbilpericus Be\ Francorum, vir inluster... (Ibid., passim.) •—De civitatibus vero, hoc est Burdegala, Lemovica, Cadurco, Benarno et Begorra. ., tam in dote, quam in mprganegiba...,cumterminis et cuncto populo 8U0... (Greg. Turon. Uisl, Franc., lib. ii, ibid. , t. II, p. 3U et 345.)

<f par la présente charte, comme je Tai fait par le brin 667 a de paille et par le handelang * . »

Les premiers mois de mariage furent, sinon heureux, du moins paisibles pour la nouvelle reine; douce et patiente , elle supportait avec résignation tout ce qu'il y avait de brusquerie sauvage dans le caractère de son mari. D'ailleurs, Hilperik eut tpielque temps pour elle une véritable affection; il Taiina d'abord par vanité^ joyeux d'avoir en elle une épouse aussi noble que celle de son frère; juris, lorsqu'il fut un peu blasé sur ce contentement d'amour-propre, il l'aima par avarice, à cause des grandes sommes 4'argent et du grand nombre d'objets précieux qu'elle avait apportés 2. Mais après s'être complu quelque temps dans le calcul de toutes ces richesses, U cessa d'y trouver du plaisir, et dès lors aucun attrait ne l'attacha plus à Galeswinthe. Ce qu'il y avait en elle de beauté morale, son peu d'orgueil, sa charité envers les pauvres, n'étaient pas de nature à le charmer; car il n'avait de sens et d'âme que pour la beauté corporelle. Ainsi le moment arriva bientôt où, en dépit de ses propres résolutions, Hilperik ne ressentit auprès de sa femme que de la froideur et de l'ennui.

Ce moment, épié par Fredegonde, fut mis à profit par elle avec son adresse ordinaire. Ilrlui suffit de se montrer comme par hasard sur le passage du roi , pour que la comparaison de sa figure avec celle de Galeswinthe fit re-

1 Per banc chartulam \\bfi\\\ dotis siYe per festucam aique per ond^laugum. {Formul, Underbrog, ibid., l. IV, p. &i&.) ^ Handelang oxLhandelag, du mot hand, main, exprimait, en langue germanique, l'aclion de liYrer, donner, transmettre de sa main.

3 .»A quo etiam magne amore diligebatui^. Detulerat enim secum magnos thesauros... (Greg. Turou. Hiêi, Franc.yWh. iy, cap. xxyiii apud Script, rer, gaUic. et franeic^ t. U, p. 317.)

ses vivre^ dans le cœur de eet homme sensuel^ une passion mal éteinte par quelques bouffées de vanité. Fredegonde fut reprise pour concubine ^ et fit éclat de son nouveau triomphe; elle affecta même envers l'épouse dédaignée des airs hautains et méprisants*. Doublement blessée comme femme et comme reine, Galeswinthé pleura d'abord en silence; puis elle osa se plaindre > et dire au rôi qu'il n'y avait plus dans sa maison aucun honneur pour elle, mais des injures et des afl^ohts qu'elle ne pouvait supporter. Elle demanda comme une grâce d'être répudiée, et offrit d'abandonner tout ce qu'elle avait apporté avec elle, pourvu seulement qu'il lui fCkt permis de retourner dans son pays ^.

L'abandon volontaire d'un riche trésor j le désintéressement par fierté d'âme, étaient des thoses incompréhensibles pour le roi Hilperik; et, n'en ayant pas la moindre idée, il ne pouvait y croire. Aussi, malgré leur sincérité, les paroles dfe la triste -Galeswinthe ne lui inspirèrent d'autre sentiment qu'une défiance sombre, et la crainte de perdre, jpar une rupture ouverte, des richesses qu'il s'estimait heureux d'avoir en sa possession. Maîtrisant ses émotions et dissimulant sa pensée avec la ruse du sauvage, il changea tout d'un coup de manières > prit une voix douce et caressante^ fit des protestations de repentir et d'amour qui trompèrent la fille d'Athànaghild. Elle ne pariait plus de Séparation, et se flattait d'un tetour siiicère, lorsqu'une nuit, par cwdre du roi, un serviteur affidé

> S'ed per amorem tredegundis, quam prius babucrat; ortum est Inter eos grande Scandalum. (Greg. Turon. Bist. Franc. , îib. iVi apud Script, rer. gallic. et francic.j t. Il, p. '247.) ' -

2 Quumque se regl queteretur assidue Injurias perferre, dîceretque nullam se dignilalem cum eodemhabere, peliit ul relfctis thesauris, q^uos secum delulerat, liberam redire permitteret ad patrlam. (Ibid.)

PKÊMIER RÉCIT. 295

fut introduit daUs sa chambre, et rétrangl^ pendant ses qu'elle dormait. En la trouvant morte dans son Ht, Hilperik joua la surprise et Taffliction; il fit même semblant de verser des larmes, ^tj qiielques Jours après, il rendit à Fredègonde tous les droits d'épouse t% de

reine V

Ainsi périt cette jeune femme qu'une sorte de révélation intérieure semblait avertir d'avance du sort qui lui était réservé, figure mélancolique et douce qui traversa la barbarie mérovingienne, comme une apparition d'un autre siècle. Malgré Taffaiblissement du sens moral au milieu de crimes et de malheurs sans nombre , il y eut des âmes profondément émues d'une infortune si peu méritée, et leurs sympathies prirent, selon l'esprit du temps , une couleur isuperstitieuse. On disait qu'une lampe de cristal, pendue près du tombeau de Gales winthe, le jour de ses funérailles, s'était détachée subitement sans que personne y portât la main, et qu'elle était tombée sur le pavé de marbre sans se briser et sans s'éteindre. On assurait, pour compléter le miracle, que les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière molle, et la lampe s'y enfoncer à demi '.De semblables récits peuvent nous faire sourire, nous qui les lisons dans de vieux livres écrits pour des hommes d'un

1 Quod ille per in^nia dissimulans, Terbis eam lenibus demulsit. Ad extremum eam suggilari jussit a puero, mortuamque reperi^ in Btrato... JKex autem^ quum eam mortuam deflesset, pDst paucos dies Fredegundem recepit in matrimonio. ( Greg. Turon. HisL Franc, lib. ir, apud Script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 217.)

2 Lychnus enim ille, qui fune suspensus coram sepulcbro ejus ardebat, nullo tangente, fune dîsrupto in pavimentum conruit : et fugiente ante eum duritia pavimenti, tanquam in aliquod molle elementum descendit, atque m€diu3 est suffossus, nec omnino contritus : quod non sine grandi mlraculo videntibus fuit. (Ibid. — Fortumticurmm^ lib. yi, p. 46c: }

8M autre âge ; mais^ au vi« siècle, quand ces légendes passaient de bouche en bouche, comme Texppçssion vivante et poétique des sentiments et de la foi populaires, on devenait pensif et Fon pleurait en les entendant raconter.

Suites du meurtre de Galeswintbc. — Guerre civile. — Mort de Sigliebcrt.

Chez les Franks^ et en général chez les peuples de race ses germanique, dès qu'un meurtre avait été commis, le plus proche parent du mort assignait un rendez-vous à tous ses parents ou alliés, les sommant sur leur honneur d'y venir en armes, car l'état de guerre existait dès lors entre le meurtrier et quiconque tenait à sa victime par le moindre lien de parenté. Comme époux de la sœur de Galeswinthe, Sighebert se trouva chargé d'accomplir ce devoir de vengeance. Il envoya des messagers au roi Gonthramn, et celui-ci, sans hésiter un moment entre ses deux frères devenus ennemis, se rangea du côté de l'offensé, soit que les mœurs nationales lui en fissent une loi, soit que le crime odieux et lâche du roi Hilperik l'eût, pour ainsi dire, mis au ban de sa propre famille. La guerre fut aussitôt déclarée, et les hostilités commencèrent , mais avec une ardeur inégale de la part des deux fjfères armés contre le troisième. Excité par les cris de vengeance de sa femme Brunehilde, qui avait sur lui un empire absolu, et dont le caractère violemment passionné venait de se révéler tout à coup, Sighebert voulait pousser le combat à outrance; il ne reculait pas devant la pen-

M8 séc du fratricide ; mais Gonthramn^ soit par une inspiration chrétienne, soit par la mollesse de volonté qui lui était naturelle, ne tarda pas à quitter son rôle de co-assail-

8e9 lant pour celui de médiateur. A Taide des prières et de la menace, il détermina Sighebert à ne point se faire justice, mais à la demander pacifiquement au peuple assemblé selon la loi*.

En effet, d'après la loi des Franks, ou pour mieux dire, d'après leurs coutumes nationales, tout homme qui se croyait offensé avait le choix libre entre la guerre privée et le jugement public; mais, le jugement une fois rendu, la guerre cessait d'être légitime. L'assemblée de justice s'appelait ma/, c'est-à-dire conseil , et pour y exercer les fonctions d'arbitre, il fallait appartenir à la classe des possesseurs de terres, ou, selon l'expression germanique, à là classe des hommes d'honneur, arimûns^. Plus ou moins nombreux, selon la natui^e et l'importMice des

* Post quod factum, reputantes c^jus fratres, quod 6ua emissione antedicta Regina fuerit interfecta, eum de regno d^iciunt. (<ireg. Taron. Hist. Franc, ^ llb. 17, apud SùripL rer. gaîlic. elfrandc., t. Il, p. 217.) — Non tulerunt fratres, tanto scelere maculatum consortem esse suum : sed conjuncli simul regno pellere moliii sunt. Quod consilium non tam astu Ghilperic], quam ipsa levitate qua cœptum fuerat, dissipatum est (Aimoini monachi floriac. de Gest Franc , lib. m, cap. y, ibid., t. Itlj p. 68.) — Le passage de Grégoire de Tours est obscur à cause des mots regno dejU ciunt; si on les prenait à la lettre, il faudrait croire qu'il y a une lacune dans les faits, puisqu'on ne trouve pas de récit ultérieur qui montre flilperik recouvrant son royaume. Aitnoih , bistf^ién du t« feiède, a dé?eloppé et rectifié la phrase de Grégoire de Tours, peut-être à l'aide de documents aujourd'iiui perdus; j'ai suivi son teite, à l'exemple d'Adrien de Valoir, qui le complète par l'induction suivante v. a ...tameb bellum « Chilperico a fratribus, prœsertim a Siglberto, qui instigante Bruni- « childe uxore sororem ejus Gallesuintham ulcisci cupiebat, denuntia- « tum puto, et priusquam ad arma vetiiretur, Guntchramni Francorùmque « decrcto pacem inter ambos compositam discordiamque dijudicatam « esse... » (Adriani Valesii her. francic., t. Il, lib. ix, p. 26 et 27.)

' Cette classe d'bommes est encore désignée dans les lois et actes publics par le nom de RachitikurgU, Racinburdi (Rekin'àurghe)^ fortes cauliona.-

DEUl^IÈME RÉCIT- * 299

causes quMls avaient à débattre^ les juges se rendaient en t^^ {^*mes à rassemblée, et siégeaient tout armés sur des bancs disposés en cercle. Avant que les Franks eussent passé le Rhin et conqiiis la Gaule, ils tenaient leurs cours de justice en plein air, sur des collines consacrées par d^anciens rites religieux» Après la conquête, devenus chrétiens, ils abandonnèrent cet usage, et le mal fut convoqué, par les rois ou par les comtes , sous des halles de pierre ou de bois; mais, en dépit de cechange- . ment, le lieu des séances garda le nom qu'il avait reçu autrefois dans la Germanie païenne ^ on continua de l'appeler, en langue tudesque, Mâl-hergy la Montagne du Cionseil *.

Lorsqu'une proclamation publiée dans les trois royaumes franks eut annoncé que, dans le délai de quarante nuits (c'était l'expression légale) un grand conseil serait tenu par le roi Gonthrapin, pour le rétablissement de 1^ paix entre les rois Hilperik et Sighebert, les principaux chefs et les grands propriétaires^ accompagnés de leurs vassaux, se rendirent au lieu indiqué. Il y eut un jugement solennel que l'histoire du temps mentionne sans aucun détail *, mais dont il est possible de retrouver les circonstances probables à l'aide de différents textes de lois, d'actes et de formulés judiciaires. L'induction appli-* quée h ces textes donne les faits suivants qui ne sont ^ il

> Malbergum, MaUobetgnm, Maikbergium, locuB judicii, coÛTentus judi* oiali», ipsum judicium, populua ad judlciuna congregatus. (Ducange, Glossar. ) — Voyez Leg. salie, et Leg. R4puar., apud Script» rer* gallie. el francie.t t. IV, p. 430 et seq.

> Ce jugement est rappelé et constaté pour nous daps le fameux traité d'Andelau dont il forme une des bases : per judiciim gîoriosissimi domini Guntchramni régie, vel Prancorum. (Exemplar pactionia, apud Andelaum factœ an. 537; Greg. Turon. Hist. Franc., lib. ix, apud Script, fcr, gallie. et francic, t 11, p. 843.)

S60 est vrai, que de simples conjectures, mais qui peuvent jusqu'à un certain point combler le vide que laissent ici les témoignages historiques.

L'assemblée s'étant réunie, le roi ijonthramn prit place sur un siège élevé, et le resté des juges sur de simples banquettes, chacun d'eux ayant Tépée au côté et, derrière lui, un serviteur qui portait son bouclier et sa framée. Cité comme appelant, le roi Sighebert se présenta le premier; et, au nom de sa femme , la reine Brunehilde, il accusa Hilperik d'avoir sciemment pris part au meurtre de Gales winthe, sœur de Brunehilde. Un délai de quatorze nuits fut donné à l'accusé pour comparaître à son tour et se justifier par serment *.

La loi des Franks exigeait que ce serment de justification fût confirmé par celui d'un certain nombre d'hommes libres, six dans les moindres causes, et jusqu'à soixantedouze dans les causes d'une grande importance soit par la gravité des faits, soit par le haut rang des parties ^. Il fallait que l'accusé se présentât dans l'enceinte formée par les bancs des juges, accompagné de tous les hommes qui devaient jurer avec lui. Trente-six se rangeaient à sa

* Si Antruslio Antruetionem de quacumque causa admallare voluerit, ubicumque eum convenîre poluerit, super vu noctes cura teatibus eum rogare débet ut ante Judicem ad Mallobergo... debeat convenire. Sic postea iterata vice ad noctes xiy eum rogare débet ut ad iHum Mallobergo debeat venire ad dandum responsum. (Leg. salie, tit. Lxxyt, apud Script, rer. gallic. et francic.^ t. IV, p. 459 )

' .. Et ille postea qui rogatus fuerat» si se ex hoc idoneum esse cogflo- ' scat, se débet postea eum duodecim per sacramenta obsolvere. Si vero major causa fuerit. quam xxxt solidis culpabilis inveniatur, seu adhuc majori numéro... (Ibid.) — Le serment des co-jurnnts se nommait , en langue germanique, V/eier-ei {Vedredwm) ^ c*est-à-dire serment réitéré. — Si quis RIpuarius sacramento fldem fecerit, super xit noctes sibi septimus seu duodecimus vel septuagesimus secundus eum legitimo termine noctium studeat conjurare. (Leg. Ripuar , tit lxyi, apud Scripi, rer, gatiic, et franciCf t. IV, p. S48.^

droite et trente-six à sa gauche; puis, sur Tinterpellation 569 du juge principal, il tirait son épée et jurait par les armes qu'il était innocent; alors les co-jurants, tirant tous à la fois leurs épées, prêtaient sur elles le même serment * . ^ucun passage, soit des chroniques, soit des actes contemporains, ne donne à penser que le roi Hilperik ait essayé de se disculper ainsi du crime qu'on lui imputait; selon toutes les. probabilités, il se présenta seul devant rassemblée des Franks et s'assit gardant le silence. Sighebert se leva, et s'adressant aux juges, il di( à trois reprises différentes : a Dites-nous la loi salique.» Puis, il reprit une quatrième fois, en montrant Hilperik; a Je « vous somme de nous dire à lui et à moi ce qu^ordonne c( la loi salique ^. d

Telle était la formule consacrée pour demander jugement contre un adversaire convaincu par son propre aveu; mais, dans le cas présent, la réponse à cette sommation ne pouvait avoir lieu qu'après de longs débats, car il s'agissait d'une cause à laquelle la loi commune des Franks n'était applicable que par analogie. Dans la vue de prévenir, ou, tout au moins, d'abréger les guerres privées, cette loi établissait qu'en cas de meurtre le coupa-

< Si autem content! o orta fuerit quod sacramentum in die placito non conjurasset, tune cum tertia parte juratorum suorum adûrmare &tudeat, aliquibus a dextris seu a sinistris stantibus. Sin autem nec sie satis/ecerit, tune secundum prœsentia Judicis vel Beeundum terminationem Bextam juratorum suorum cum dextra armata tam prius quam posterius sacramentum . in prœsentia Judicis eonfirmare studeat. (Leg. Ripuar., lit, LXTi, apud Script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 248.)

' Si quis Bathinburgii legem yoluerint dicere in Slallebergo résidentes... débet eis, qui eausam requirit, dicere : Dicite nobis legem satieam. Si illi tune noluerint dicere, tune iterum qui eausam requirit , dicit : Yostangano vtmiki et islo legem dicatis. Bis autem Cet 3 tertio hoc débet focere. (Leg. salie., tit. lx, apud Script, rer, gallic, et franck.^ t. IV, p. 455.) ^

809 ble payerait aux héritiers, du mort une somme d^âtgeqt proportionnée à la condition de celui-ci. Pour la vie d'un esclave domestique, on donnait dé quinze à trente-cinq sous d'or, pour celle d'un lite d'origine barbare ou d'un tributaire gallo-romain quarante-cinq sous, pour un Romain propriétaire cent sous, et le double pour un Frank ou tout autre Barbare vivant sous la loi salique'. A chacun de ces degrés, l'auiende devenait triple si l'homme assassiné, soit esclave ou cerf de la glèbe, soit Romain ou Barbare de naissance, dépendait immédiateftient du roi comme serviteur, comme vassal ou comme fonctionnaire public. Ainsi, pour un colon du fisc, on payait quatrevingt-dix sous d'or^ trois cent§ sous pour un Romain admis à la table royale, et six bents pour un Barbare décoré 4'un titre d'honneur, ou simplement an-trmtiy c'est-à-dire affidé du roi^.

Cette amende qui, unp fois payée, devait garantir le coupable de poursuites ultérieures et de tout acte de vengeance, s'appelait, en langue germanique, wer-^beldy taxe de SÉ^uvegarde, et en latin composition parce qu'elle terminait la guerre entre l'offenseur pt l'offensé. H n'y avait point de wer-gheld pour le meurtre des personnes

> Leg. salie, tit. xliv et xlt, apud Scripts rer, ffallic. et franeie,t t lY, p. 447 et 448. -7 D'après la nouvelle évaluation donnée par M. Guérard, dans son Mémoire sur le système monétaire des Francs sous les deux premières rare« ( Revue 4^ la Numismatique française » numéros de novembre et de décembre 4837), le sou d'or (solidus) , dont la valeur réelle était de 9 fr. *28 e., équivalait à 99 fr. 53 c. de notre monnaie actuelle.

> Le mot Trustée subsiste dans la langue anglaise. — Si vero eum, qui in truste dominica est, occiderit... sol dc culpabilisjudicetur. (Leg. salie., tit. xLiv.) -~ Si Romanus homo conviva Régis occisus fuerit, sol. ccc componatur. ( Ibid.) — Si quis gravionem occiderit, sol. dc çulp. jud. (Ibid., tit. Lvn.) — Si quis Sagbaronem aut Gravionem occiderit, qui puer régi us fuerat, sol. ccc cul]), jud. (Leg. salie, tit. ltii, apud Script, rer. gallic. et francic.^ t. IV, p. 454. )

toyales, et, dans ce tarif de là vie humaitië, elfes étaient 569 placées en dehors et âu-dessUs de toute estimation légale. D'un autre côté, les mœurs barbares donnaient/ en iquelijue sorte, au prince le privilège de Thomicide; et Voilà pourquoi, sans étendre par interprétation les termes de la loi sàlique. Il était iiilpossible de dire ce qu'elle ordon* naît dans le ^rocës* intenté ail roi Hilperîk, et d'éhonicèt' le taux de la composition tpii devait êtrfe payée aux t)àrents de Gâleswihthe.' Ne pouvant juger strictehient d'après la loi , l'assemblée procéda par arbitrage , et rendit ïâ sentence suivante, âuthetitique pour le foiid et seulement restituée tjuaht t la forme :

« Voici le jugement du très-glorieux roi Gonthramn et « des Pranks siégeant dans le Mâl-Berg. Les cités de Bor- « deaux, Limoges, Cahors, Béarii et Bigorre , que Oales- « winthe, sœur de là tî'ès-excellente dame Brunehilde, 4 « son arrivée dans le pays de France, reçut, coinme thaa eun sait, à titre de douaire et de |)résent du matin, de- « viendront, à partir de ce jôur^ la propriété de la reine « Brunehilde et de ses héritiers, afin que, moyenn'ant a cette composition, la paix et la charité soient rétablies « entre lés très-glorieUx seigneurs Hilperik et Sighebert * . »

^ De civitàtibua vero, hoic eii Burdegala, Lemovicâ, Cadurcô, fieiiarho et Begorra, quas Gailesuindam germanam dominœ Brunichildis , tam in dote, quam in morganegilba, hoc est, matutinali dono, in Franciam venientem certum est adquisisse. Quas etiam per judicium gloriosissimi domini Guntchramni régis, vel Francorum, superstitibus Ghilperico et Sigiberto Rcgibus, domina Bruniehildis noscitur adqiiisisse : ita convenit...(£xemplarpactionisapud Andeleaum factae; Greg.Turon.ff^^ Frauc.f lib. ix, apud Script, rer. galfic. et francic^ U II, p. 344.) •» Adrien de Valois a tiré de ce passage la même conclusion que moi ; selon lui^ il y eut composition imposée par jugement : ... « Guntcbramni Franco- <f rumque decreto pacem inter ambos compositam discordiamque dijudi- « catam esse, quinque urbibus, nimirum Burdigala, Lemovicis, CadureiS' « Benarno etBigerra, quœ ab Gbilperico dotis donique matutini nomine

^0 Les deux rois s'avancèrent Tun vers l'autre^ tenant à ' la main de petites branches d'arbre qu'ils échangèrent comme signe de la parole qu'ils se doimaient mutuellement , l'un de ne jamais tenter de reprendre ce qu'il venait de perdre par le décret du peuple assemblé^ l'autre de ne réclamer soiis aucun prétexte une composition plus forte. « Mon frère, dit alors* le roi d'Austrasie, « je te donne à l'avenir paix et sécurité sur la mort de « Galeswinthe , sœur de Brunehilde. Dorénavant tu n'as a plus à craindre de moi ni plaintes ni poursuites, et (f si, ce qu'à Dieu ne plaise, il arrivait que, de ma part, a ou de celle de mes héritiers, ou de toute autre perce sonne en leur nom, tu fusses inquiété ou cité de noua veau par-devant le Mal pour l'homicide dont il s'agit , a et pour la composition que j'ai reçue de toi, cette com- (( position te sera restituée au double *. » L'assemblée se sépara, et les deux rois, naguère ennemis môrtek, Sortirent réconciliés en apparence.

La pensée d'accepter, comme une expiation, le jugement rendu contre lui n'était pas de celles que le roi Hilperik pouvait concevoir: au contraire , il se promit bien de reprendre un jour ses villes, ou d'en saisir l'équivalent sur les domaines de Sighebert. Ce projet, mûri et dissimulé pendant près de cinq ans, se révéla tout à coup en

« Gailesuiqthœ collatse ftierant, Brunichildi ejus sorori, Sîgiberti Auetra- » siorum Régis conjugi adjudicatis. »(Adriani Valesii Rer, francic, lib. ix, t. Il, p. 270

> ...Ut nullo unqaam tempore de jam dicta morte, nec de ipsa leudc, nec ego ipse, nec ullus de heredibus meis, ncc quislibet ullas calumnias nec repetitioncB agere, nec repetere non debeamus... Et si fortasse ego ipse, aut aliquis de heredibus meis, vel quicumque te ob boc inquietare voUierit, et a me defensatum non fuerit, inferamus tibi, cum cogente flsco, duplund quod nobis dedisti... (Marculfl Formul., lib. ii, apud Seripi, rer. galUc. et francic. ^ t. lY, p. 5f 2 et 495.)

Tannée 573. Sans se rendre un compte bien exact de la 573 situation et de Timportance respective des cités dont il regrettait la possession^ Hilperik savait que celles de Béam et de Bigorre étaient à la fois les moins considérables et les plus éloignées du centre de ses domaines. En songeant au moyen de recouvrer par force ce qu'il avait abandonné malgré lui^ il trouva que son plan de conquête serait à la fois plus praticable et plus avantageux , si, aux deux petites villes du pied des Pyrénées, il substituait celles de Toi^rs et de Poitiers, grandes, riches, et tout à fait à sa convenance. D'après cette idée, il assembla dans la ville d^Angers, qui lui appartenait, des troupes, dont il donna le commandement à Chlodowig, le plus jeune des trois fils qu'il avait eus d'Âudowere, sa première femme.

Avant qu'aucune déclaration de guerre eût été faite, Chlodowig marcha sur Tours. Malgré la force de cette ancienne cité, il y ^tra sans résistance ; car le roi Sighebert, aussi bien que les deux autres rois , n'avaient de garnison permanente que dans les villes où ils résidaient, et les citoyens, tous ou presque tous Gaulois d'origine, se souciaient peu d'appartenir à l'un des rois franks plutôt qu'à l'autre. Maître de Tours, le fils de Hilperik se dirigea vers Poitiers, qui lui ouvrit ses portes avec la même facilité, et où il éts^lit ses quartiers, comme dans un point central, entre là ville de Tours et celles de Limoges, de Cahors et de Bordeaux, qui lui restaient à conquérir *.

A la nouvelle de cette agression inattendue, le roi Si^ebert envoya des messagers à son frère Gonthranm, pour

* ...Quum Ghilpericua Turonis ac PietoTia pervasisset, quœ Sigiberto Régi per pactum in partem Tenerant... (Greg. luron. HisL Fntnct lib. îy^ apud Scripts rer. gallic. ei fttmeie., t. Il, p* 337.)

»73 lui demander aide et conseil. Le rôle que GonÛiràmn avait joué six ans auparavant dans la pâdfication des deux rois semblait l'investir à leur égard d'une sorte de magistrature, du droit de sévir contre celui des deux (jui violerait sa parole, et enfreindrait te jugement du peuple. Dans Cette pensée, fconforme d*ailleurè à Tinstinct de justice qui était une des feces de son caractère, il prit sur lui le soin de réprimer la tentative hostile du foi Hiîperik, et de Tobliger à se soumettre de nouveau aux conditions du traité de partage et à la sentence des Franks. Sans adrès^ ser à rinfracteur de la paix jurée ni remontrances, ni sommation préalable, Gohthramn fit marcher contre Chlodowîg deà troupes conduites par le meilleur de ses généraux, Eohius Miimmolus, homme d'origine gauloise, qui égalait en intrépidité les plus braves d'entre les Frankà, et les surpassait tous en talent militaire '.

Mummolus, dont le nom, célèbre alors, reparaîtra j[)luS d'une fois dans ces ftécits> venait de vaincre dans plusieurs combats, et dé feifouler au delà des Alpes la nation des Langobards qui, maîtresse du notd de l'Italie, tentait de déborder sur la GàuIe, et menaçait d'une conquête les provinces voisines dû fthône *. Avec la rapidité de mouvement qui lui avait procuré i5es victoires, il partit de Chalon-sur-Saône, capitale du royatiine de Gonthranm, et se dirigea vers là ville de Tours par la route de Ne'verâ et de Bourges; A son approché, le jeune Ghlodowig, qu! était revenu à Tours dans l'intention d'y soutenir un siège, prit le parti de battre en retraite, et alla sur la route de

* ...ConjunctusBexipsecumGuntchramno fratresuo,Mummolum eligùnt, qui has urbes àd éôruin dominfum reVocare deberet. (Greg. Tui^n. ffîff/. Frmw., iib. iv, apud Sfrrijp/. Hr, gallic. et francic, t. II, p. 9X7,)

* Voyez Grégoire do Tours, tib iv, chap. ïiïl et îi.r.

DEUXIÈME RÉCIT. 3Ôt

Poitiers, à peu de distance de cette ville, occuper une «73 position favorable et y attendre des renforts. Quant aux citoyens de Tours^ ils accueillirent pacifiquement le général gallo-romain, qui prit {Possession de la place ati nom du roi Sighebert, Afin de les rendre h Tavenir moins indift^ rents en politique, Mummolus leur fit prêter, en masse, un serment de fidélité*. Si, comme il est probable, sa proclamation adressée au comte et à l'évêque de Tours, fut conforme pour le style aux actes du même genre, tous les hommes de la cité et de la banlieue, soit Romainsy soit FrankSy soit de nation quelconque y reçurefat Tordre de s^assembler dans l'église épiscopale, et d'y jurer sur les choses saintes qu'ils garderaient en toute sincérité, et comme de véritables leudes, la foi due à leur seigneur le très-glorieux roi Sighebert ^.

Cependant les renforts qu'attendait Chtodowig arrivèrent à son camp près de Poitiers. C'était une troupe de gens levés dans le voisinage et conduits , par Sigher et Basilius, l'un Frank, Fautre Romain d'origine, tous deux influents par leurs richesses et zélés partisans du roi Hilperik.. Cette troupe, nombreuse mais sans discipline, composée en grande partie de colons €t de paysans, forma Tavant-garde de l'armée neustrieûne, et ce fut elle qui d'abord en vint aux mains avec les soldats de Mummolus. Malgré beaucoup de bravoure et même d^achamement

* Qui Turonis veniena, fùgalo exinde Clodovecho Chilperici fllio, exactis a populo ad partem Régis Siglbertî sâcramentis, t^ictavos accessit. (Greg. Turon. HUtL Franc., iib. iv, apud Script, rer, galUc, et franeic., l. II, p. 22».)

* Ut omnes pagenses vestros , tam Franco», Romaiios, vel rellquas nationes degentes, bannire, et locis congruis per civitates, vicos et castellft congregare faciatis ; quâtenus présente Misso Aoslro..* fidelitatem... noblftleode etsaraio per loca Sanctorum.... debeant promitteré et conjurare. ( Marculû Formai., Iib. i, apud Scri^it, rer, çaltic, et fràncic, i. IV, p. 483.)

873 au combat^ Sigher et Basilius ne purent arrêter dans sa marche sur Poitiers le plus grand ou pour mieux dire le seul tacticien de Tépoque. Attaqués à ta fois en tète et sur le flanc, ils furent, après une perte énorme, culbutés sur les Franks de Chlodowig, qui lâchèrent pied et se débandèrent presque aussitôt. Les deux che& de volontaires furent tués dans cette, déroute, et le fils de Hilperik, n'ayant plus autour de lui assez de monde pour défendre Poitiers, s'enfuit par la route de Saintes* Devenu maître de la ville par cette victoire, Mummolus regarda sa mission comme terminée, et après avoir, comme à Tours, fait prêter par les citoyens le semieût de fidélité au roi Sighebert , il repartit pour le royaume de Gonthramn , sans daigner poursuivre les Neustriens ([m fuyaient «n petit nombre avec le fils de leur roi ^

Chlodowig ne fit aucune tentative pour rallier ses troupes et revenir sur Poitiers; mais, soit par crainte <le se voir couper la route du Nord, soit par une bravade de jeune homme, au lieu de tendre vers Angers, il continua de suivre une direction contraire, et marcha sur Bordeaux, Tune des cinq villes dont il avait ordre de s'emparer^. Il arriva aux portes de cette grwràe cité avec une poignée d'hommes en mauvais équipage, et, à Ta première sommation qu'il fit au nom de ston père, les portes lui furent ouvertes, fait bizarre où se révèle d'une manière frappante l'impuissance administrative de la royauté mérovingienne. Il ne se trouvait pas dans cette grande ville

* Sed Basilius ac Sieharius Pietavi cives, collecta multitudiDe, resistère voluerunt : quos de diversis partibus circumdatos oppressit, obruit, iRteremit ; et sic Pictavos accedens, sacramenta exegU. (Greg. Turon. Hiél. Franc., lib. iv, s^ud Script, rer, gallic. et fraude, t. }l\ p. 837.)

3 Ghlodovechus vero Ghilpenci filius, de Turonico ejectus, Burdegalam abiit. CIbid., p. 228.)

assez de forces militaires pour défendre le droit de posses- 573 sion de la reine Brunehilde et le droit de souveraineté du roi Sighebert contre une bande de fuyards harassés et dépaysés. Le fils de Hilperik put librement s'y installer en maître, et occuper avec ses gens les hôtels qui appartenaient au fisc , propriété Jadis impériale, recueillie par les rois germains avec l'héritage des Césars.

Il y avait déjà près d'un mois que le jeune Chlodowig résidait à Bordeaux , prenant des airs de conquérant et affeôtant 1 autorité d'un vice-roi, lorsque le duc Sigulf, gardien de la frontière ou marche des Pyrénées, s'avisa de lui courir sus*. Cette frontière qu'il fallait défendre contre les Goths et contre les Basques appartenait alors tout entière au roi d'Austrasie, au nom duquel le ban de guerre fut publié sur les deux rives de l'Adour. Quelques indices fournis par des faits postérieurs donnent lieu de croire que, pour ne pas dégarnir ses places fortes, le duc ou, comme on disait en langue germanique, le mark-grap ordonna upe levée en masse des habitants du pays; population de chasseurs, de pâtres et de bûcherons presque aussi sauvages que les Basques leurs voisins, et qui souvent s'entendaient avec eux pour piller les convois de marchandises, rançonner les petites villes et résister aux gouverneurs franks. Ceux des montagnards qui obéirent à l'appel du chef austrasien vinrent au rendez-vous, les uns à pied, les autres à cheval, avec leur armement habi-

* Denique quum apud Burdegalensem civitatem nullo proreus inquiétante resideret, Sigulfus quidam a parte Sigiherti se super eum objecit. (Greg. Turon HUL Franc,, lib. iT, apud Script, rer, gallic. et fratidc, t. Il, p. 228.) — Chlodoveus filius Ghilperici Burdegalam pervadit, a Siguiro Duce superatuSi fugaciter ad patrem redit. ( Fredegarli Hist. Franc, epUomat., ibid., t. II, p. 407.) — Super quem Sigulfus Dux partium Sigiberti irruens... (Aimoini monac. floriac, de Gtst, Franc, ibid., t. III, p. 74.)

2 Mark, limite, frontière; graf, chef de canton, gouverneur, juge.

MO DEUXIÈxME RÉCIT.

573 tiiel, c'est-à-dire en équipage de chasse, l'épieu à la main et la trompe ou le cornet en bandoulière. Conduits par le mark-graf SÏQulî, ite entrèrent à Bordeaux, pressant leur marche comme pour une surprise, et se dirigeant vers le quartier de la ville où les Neustriens étaient cantonnés.

Ceiix-ci , attaqués à Timproviste par un ennemi supérieur en nombre, n'eurent que le teinps de monter à cheval et d'y faire monter leur prince qu'ils entourèrent, fuyant avec lui dans la direction du nord. Les gens dé Sigulf se mirent à les poursuivre avec acharnement, animés, soit par l'espérante de prendre à merci et de rançonner un fils de roi , soit par un instinct de haine nationale contre les hommes de race franke. Afin de s'exciter mutuellement à la course, ou pour accroître la terreur des fugitifs, oïl simplement par une fantaisie de gaieté méridionale, ils sonnafent, en courant, de leurs trompes et de leurs cornets de chasse. Durant tout le joui*, penché sur les rênes de son cheval qu'il pressait dé l'éperon, Chlodowig entendit derrière lui le son du cor et les cris des chasseurs qui le suivaient à la piste comme un cerf lancé dans le bois *. Mais le soir, à mesure que l'obscurité devint plus épaisse, la poursiiite se ralentit par degrés, et bientôt les Neustriens furent libres de continuer leur route au pas de Voyage. C'est âuisi que le jeune Chlodowig regagna les rives de la Loune et les murailles d'Angers, d'où il était sorti naguère à la tête d'une armée nombreuse \ ,

Cette fin ridicule d'une expédition entréprise avec inso-

* .. Quem fugientem cum tubis et buccinis, quasi labentem cervum fugana, insequebatur... (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. i?, apud Seripi, rer, gallic et fraiicic, t. Il, p. i28.)

' • Qui vix ad patrem regrediendi liberum habuit adilum* Tamen per Andcgavis regressu», ad eum rcdiil. (Ibid.)

lence produisit dans Tâm^ du roi Hilperik un sentiment 57^ de dépit son^bre et furieux. Ce n'était plus seulement 1é| passion du gain, mais encore celle de Torgueil blessé^ qui Texcitait à tout risquer pour reprenclre ses conquêtes, et répondre au défi qu^on semblait lui porter. Décidé à \enger son honneur d'une manière éclatante, il rassenibla sur les bords (Je la Loire une armée beaucoup plus nombreuse que la première, et il en donna l^ cpmmandement à Theodebert, Taîné de ses fils '. Le prudent Gonthrami^ réfléchit pette fqis qu'une nouvelle intervention de sa part serait probablement inutile pour la paix, et certainement très- coûteuse pour lui. Renonçant au rôle d'arbitre, i} adopta un genre de médiation qui, en cas de non-s^ccès^^ lui permettait de se tenir à l'écart et de ne prendre àupun parti dans l^ querelle. Il remit à un synode ecclésiastique le soiii de réconcilier les deux rois; et, d'après ses ordres^ tous les évéques de son royaume, neutres par position^ s'assemblèrent en concile dans une ville neutre, Paris, ou^ suivant l'acte de p^irtage, aucun des fils de Chlother ne pouvait mettre le pied sans le consentement des deux autres ^. Lé concile adressa au roi de Neustrie les exhortations les plus pressantes pour qu*il gardât la paix jurée et n'envahît plus les droits de son frère. Mais tous le$ discours et tous les messages furent inutiles. Hilperik^ n'écoutant rien, continua ses préparatifs militaires, et les membres du synode retournèrent auprès du roi Gonthramp, ^^pportant, pour unique fi-uitde leur n^jssioï}^

1 Ghilpericus autem Bex, in ira cômmotus, per Theodobertum filJum guum seniorein,... civitates ejus CSigiberti] pervadit, id est Turonis et Pictavis, et reliquat citra Ugerim sitas. (Greg. Turon. Hist. Franc, \'\h. iv, apud Soripi. rer. gaHic. et francic, t. Il, p. 228.)

' Guntchramims Rex apud Pariâius ooines Episcopos regni sui congregat , ut iater utrosque quid verttas haberet, edicereDi. (Ibid. \

342 DEUXIÈME KÉCIT.

8TS l'annonce d'une guerre inévitable \ Cependant Theodebert passa la Loire ^ et, par un mouvement qui semble offrir quelque apparence de combinaison stratégique, au lieu de marcheT d'abord sur Tours, comme avait fait son jeune frère, il se dirigea vers Poitiers, où les chefs austrasiens qui commandaient en Aquitaine venaient de concentrer leurs forces. Gondebald, le principal d'entre eux, eut Fimprudence de hasarder le combat en plaine contre les Neustriens, beaucoup plus nombreux, et surtout plus animés à cette guerre que les troupes qu'il conduisait; il fut complètement défait , et perdit tout dans une seule bataille ^. l*es vainqueurs entrèrent à Poitiers; et Theodebert, maître de cette place au centre de TAquitaine austrasienne, put se porter librement vers Tune ou vers l'autre des villes dont il avait mission de s'emparer. Il choisit la direction du nord, et entra sur cette partie du territoire de Tours qui occupe la rive gauche de la Loire. Soit par les ordres de son père , soit d'après sa propre inspiration, il fit au pays une guerre de sauvage , portant la dévastation et le massacre dans tous les lieux où il passait. Les citoyens de Tours virent avec effroi du haut de leurs murailles les nuages de fumée qui, s'élevant de tous côtés autour d'eux, annonçaient l'incendie des campagnes voisines. Quoique liés envers le roi Sighebert par

< Sed ut bellum civile ia majore pernicitate creaceret, eos audire peccatis facientibuB distulerunt. (:Greg. Turon. Bist^, Frimc.i lib. tv, apud Script, rer. gaUic, et francic.^ t. II, p. 328.) ~ La guerre continuait en dépit d'un Jugement solennel et la loi de la composition était enfreinte ; Il faut bien distinguer, comme Ta fait Adrien de Valois, cette médiation tout officieuse du jugement rendu en Tannée 569. — Voyez plus haut, p. 30O et suiv, et Adriani Valesii Rer, franciCt lib. ix, p. S6 et 54.

> Qui Pictavis veniens, contra Gundobaldum Ducem pugnavlt Terga aUtem vertente exercitu partis Gundobaldi, magnam ibi stragem de pcpulo illo feeit. (Greg. Turon. Hisf, Franc., lib. i?, apud Script, rtr^ faUie. et frémeic., X. Il, p. 2i8,

un seraient prêté sur les choses saintes, ils firent taire 573 leurs scrupules religieux , et se rendirent à discrétion en itnplorant la clémence du vainqueur * .

Après la sounaission de Poitiers et de Tours, Tarmée neustrieûne alla mettre le siège devant Limoges qui lui ouvrit ses portes, et, de Limoges, elle marcha sur Gahors. Dans cette longue route, son passage fut marqué par la dévastation des campagnes , le pillage des maisons et la profanation des lieux saints. Les églises étaient dëpouil^ lées et incendiées , les prêtres mis à mort, les religieuses violées, et les couvents détruits de fond en comble ^. Au bruit de ces ravages , une terreur universelle se répandit d^in bout à Tautre t!e l'ancienne province d^Aquitaine, depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées. Ce vaste et beau pays où les Franks étaient entrés, soixante ans auparavant, non comme ennemis de la population indigène, mms comme adversaires des Goths ses premiers dominateurs, et comme soldats de la foi orthodoxe contre une puissance hérétique, ce pays privilégié, où la conquête avait passé deux fois sans laisser de traces bien profondes, où les mœurs romaines se conservaient presque intactes, et où les princes germains d'outre Loire n'étaient guère connus que par leur réputation de parfaits catholiques, fut subitement arraché au repos dont il jouissait depuis un demi-siècle.

Le spectacle de tant de cruautés et de sacrilèges frap-

> Sed et de Turonica regione maximam partem incendit, et nisi ad tempus ipanus dédissent, totam eontinuo debellasset. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. iv, apud Scripi. rèr. gallie. et fancic, t. II, p. 228.)

><:oinmoto autem exercitu, Lemovicinum, Cadurcinum, vel reliquas illorum provincias pervadit, vastat, everlit; Ecclesias inceudit, ministeria detrahit, Clericos interfieit, monasteria virorum dejicit, puellarum deludit; et cuncta dévastât... (Ibid.)

344 DEUXIÈUE RÉCIT.

873 pait tes esprits d'étonnement et de tristesse. On comparait la campagne de Theodebert^ en Aquitaine^ h la persécution de Dioclétien' ; on opposait^ avec une surprise naïvp^ les crimes et les brigandages commis par l'armée de Hilperik aux actes de piété de Ghlodowig le Grande qui avait fondé et enrichi un si grand nombres d^égljses. Des invectives et des malédictions en style biblique sortaient de la bouche des évêques et des sénateurs aqujt^iïis, dont la foi chrétienne était tout le patriotisme, ou bien il§ se racontaient Tun à Taqtre, ^vec un sourire d'espérance, les miracles qui, selon le bniit public, s'opérs^ient en différents lieux pour punir les excès des barbares ^. C'était le nom qu'on (Joïmait aux Franks; mais pe mot n'avait par lui-même aucune signification injurieuse; il servajt ep Gaple à désigner la r^ce çpnquér^te, çomiRc celui dp Romains la cacp jndigène.

Souvent l'accident le plus siippl^ faisait le fond de ces récits populaires qi^e des imaginations f|*appées polpraient d'une teinte superstitieuse. A quelques lieiips dQ Tours, sur la five droite de la Loire, se trouvait un couvent célèbre par des reliques de saint Martin; pendant q]ie les Franks ravageaient la rive gauche , une vingtaine (J'entre eux prirent i^n bateau pour passera l'autre bord, et pillpr ce ric}ie monastère. N'ayant' pour diriger le bateau, ni rames, ni perches ferrées, ils se servaient de leurs lances,

1 Fuitque illo in tempore pejor in Ecelesiis gemitus, quam tempore persecutiQDÎs Diocleti^ni. (Greg. Turon. Hisi. Franc,^ lil). ly, apud Script, rer. gallicet francic.yi.\lt^,^S.)

2 Et adbuc obstupescimus et admiramur, curtantse super eoa plagse inruerant : sed recurramus ad illud quod parentes eorum egerunt , et isti perpétrant. Hli post prœdicatlonem Sacerdotum de fanis ad Ecclesias sunt conversi ; isti quotidie de Ecelesiis prœdas detrahunt... lUi mo» nasteria et Ecclesias ditâverunt ; isti eas dlruunt ac subvertunt. (|bid.)

DEUXIÈME RÉGÎT. 318

tenaiit le fer en haut et appuyant l'autre bout au fond de 573 la rivière. En les voyant approcher, les moines qui ne pouvaient se méprendre sur leurs intentions, tinrent aU-

devant d'elix, et leut ci^ièrènt : ce Gardez-vous, Ô barbares ! G gardez-vous de descendre ici, car ce mdiiastère appar- « tient au bienheureux MaHin *. » Mais les Franks n'feh débàrquéreiit pas moins; ils battirent les religieiix, i3risè- Tetlt les meuble^ dii côUvent, enlevèrent tout ce qtii s'y trouvait de précieux et en firent des ballots qu'ils empilèrent sur leur embarcation *. Le bateau, rnal conduit et chargé outre mesure, àlîa donner dans un de ces bas-fonds qui encothbrent le lit de la Loire, et ^ resta engravé. A la secousse produite par ce temps d'arrêt; plusieurs dé ceux (jui mancëuvrai€nt,.en poussant de toutes leurs forces, potlr faire marcher là lourde barqiie, trébuchèrent > et tombèrent en avant; chafcùn sur le fer de sa lance qui lui entra dans la poitrine ; les autres, saisis à la fols dé terreur et de componctioti, se mirent à crier et à appeler du secours. Quelques-uns des^ réligiéul qu'ils avaient inaltraités, accourant alors, hiontèrent dans une barque, et virent, non sans étonnement, ce qui était arrivé. Pressés par les pillards eux-ménies, de reprendre tout le bùtifi ehlévé dans leur maison , ils regagnèrent la rive en chantant l'office des inorts pour l'âme dé cetix qui venaient de périr d'une manière si impré^m *.

* « Noiite, barbari, nolite hnc transire : beat! enîm Martini istad est nionasterlaiii. ( Greg. Turon. Bist, Franc.^ lib, ivj àpud Script, rer, gallic, et francie.y f . II, p. 228.)

3 ,..Uluc transgrediuntori' et inimico stimulante , IJilonachos caedunt, monasterium evertunt, resque diripiunt : de quibUB faciented sarcinas» navi imponunt. (Ibid., p. 22S.)

8 ...Et uniuscujusque ferruib, quod contra se tenebat,pecloM deflgilur... Quibus interfectis, Monachi ipsos et res suas ex alveo detrahenteé, illôs sepelientes, res suas domui restituunt. (ibldO

S73 Pendant que ces choses se passaient en Aquitaine , le roi Sighebert rassemblait toutes les forces de son royaume, pour marcher contre Theodebert, ou contrçûndre Hilperik à le rappeler et à rentrer dans les limites que lui assignait le traité de partage. Il appela aux armes, non-seù-lement les Franks des bords de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, mais encore toutes les tribus germaines, qui, au delà de ce dernier fleuve, reconnaissaient Tautorité ou le patronage des fils de Me^roWig. Tels étaient les Sweves ou Swabes et les Alamans, derniers débris de deux confédérations autrefois puissantes; les Thorings et les Baîwares, qui conservaient leur nationalité sous des ducs héréditaires; enfin, plusieurs peuplades de la Basse-Germanie, détachées soit de gré, soit de force, de la redoutable ligue des Saxons, ennemie et rivale de Tempire frank *. Ces nations transrhénanes, comme on les appelait alors, étaient entièrement païennes, ou, si les plus rapprochées de la frontière gauloise avaient reçu quelques semences de christianisme, elles y mêlaient, d'une manière bizarre, les pratiques de leur ancien culte, sacrifiant des animaux, et jusqu'à des hommes dans les circonstances solennelles^. A ces dispositions féroces se joignait une soif de pillage et un instinct de conquête qui les poussaient vers rOccident, et les stimulaient à passer le grand fleuve pour aller, comme les Franks, prendre leur part du butin et des terres de la Gaule.

* Dum hœc agerentur, Sigibertus Rex gentes illas* qi^œ ultra Rhenum habentur, commovet , el bellum civile ordiens, contra fratrem buuiq Gbilpericum ire destinât. (Greg. Taron, HisU Franc, , lib. iy, apud Script, rer. galUc. et francic., t. II, p. 229.) ^ ^

3 Nam ita Cbristiani sunt isti Barbari, ut multos priscoe superstiUonis ritus observent, humanas bostias aliaque impia sacrificia divinationibus adbibentes. ( Procopii de Bcllo gothico, lib. ii, cap. xxy, apud Script, rer, gallic. et francic, t. II, p. 38.)

Ceux-ci le savaient, et ils observaient avec défiance les 573 moindres mouvements de leurs frères d'origine, toujours prêts à émigrer sur leurs traces, et à tenter sur eux une conquête. Ce fut pour écarter ce danger que Chlodowigle-Grand livra aux Swabes et aux Alamans réunis la far meuse bataille de Tolbiac, D'autres victoires, rempoi^tées par les successeurs de Chlodowig, suivirent la défaite de cettp avant-garde des populiations d'outre Rhin. Theoderik soumit la nation thuringienne et plusieurs tribus des Saxons, et Sighebert lui-même signala contre ces derniers son activité et son courage. Comme roi de la France orientale, et gardien de la frontière commune, il avait maintenu les peuples germaniques dans la.crainte et le respect de la royauté frankej mais, en les enrôlant dans son armée et en les menant sous ses drapeaux jusqu'au centre de la Gaule, il devait réveiller en eux cette vieille passion de jalousie et de conquête, et soulever un orage menaçant à la fois pour les Gaulois et pour les Franks.

Aussi, à la nouvelle de ce grand armement de TAustrasie, un sentiment d'inquiétude se répandit, non-seulement parmi les sujets de Hilperik, mais, encore parmi ceux de Gonthramn qui, lui-même, partagea leurs craintes. Malgré son peu de penchant à chercher querelle sans avoir été longuement et vivement provoqué , il n'hésita pas à considérer la levée en masse des nations païennes d'outre Rhin comiAe Un acte d'hostilité contre tout ce qu'il y avait de chrétiens en Gaule, et il répondit favorablement à la demande de secours que lui adressa Hilperik. c< Les deux rois eurent une entrevue , dit le narrateur contemporain, et firent alliance, se jurant Tun à l'autre qu'aucun d'eux ne laisserait périr son

573 frère * . » Prévoyant (\ne le plan de Sighebert serait de ttiarcher ters le sud-ouest, ht de gagner un point quelconque de la route elitre Paris et Tours , tïilperik transporta ses fofces sur la |)artie orientale du cours de la Seine , afin d'en déiFendre le passage. Gonthraihn, de son côté, garnit de troupes sa frontière du nord, qui n'était protégée par aucune défense naturelle , et vint lui-même à Troyes où il s'établit en observation.

574 Ce fut en Tannée 574 que les troupes du roi d^Austrasîe, après plusieurs jours de marche, arrivèrent près d'Arcis-sur-Aubé. Sighebert fil halte en cet endroit, et attendit, avànt d'aller plus loin, le rapport de ses éclairéurs. Pour entrer dans le royaume de Hilperik sans changer de direction, il devait passer la Seine un peu audessus de son confluent avec l'Aiibe, dans un lieu nommé alors les Douze Ponts ^ et aujourd'hui Pont-sur-Seine; mais tous les ponts avalent été rortipus, tous les bateiaux enlevés , et le roi de Neuslrie se tenait campé non loin de là, prêt à livrer bataille si l'on tentait le passage à gué^. A moins de dix lieues vers le sud^ la Seine avec ses deux rives faisait partie des États, ou comme on s'exprimait alors, du lot de Gonthràmn. Sighebert ne balança pas à le sommer de lui livrer passage sur ses terres. Le message qu'il lui envoya était bref et significatif: c(Si tu ne mè permfetâ de passer le fleuve à travers

< Quodaudiens Ghilp«ricuB, ad fratrem suum GuntchramDum legatos mittit. Qui conjuncti pafiter fœdus ineunt» ut nullus fratrem suum perire sineret. (Greg, turoni Sist. Franc^ lib. ir; $pud Scrjp/. rer. guUic, e^^ranc/t;., t. II, p. 229.]

^ Sed quuin Sigibertus génies illas adducens venisset, et Chilpericus de alia parte cuna sup fexercrtu resideret, liec haberet Rex Sigibertus super fratrem suum iturus, ubi Sequanam fluvium transmearet... (Ibld.) — Sigibertus cum exercitu Arciaca resedens, Chilpericus Duodecim-pontes. (Fredegarii Historiœ Franconim epitotnaîa, îbid., ï>. 407.)

toïvlot, je marcherai sur toi avec toute mon armée*- » sw

La présence de cette redoutable armée agit de la manière la plus forte sur Timagination du roi Gotithramn, et les mêmes motifs de crainte qui l'avaient déterminé à se coaliser avec Ôilperik le portèrent à rompre cette alliance et à violer son serment. Tous les détails qu'il, recevait de ses espions et des gens du pays sUr le nombre et Tâspect Ses troupes austrasiennes , lui présentaient soui des couleurs effrayantes le danger auquel un refus devait Texpôser. En effet, si les armées des rois mérovingièiis étaient d'ordinaite sans discipline , celle-là passait en turbulence farduchB tout ce qu'oii avait Vu depuis FépoqUe des grandes Invasions. Leè bataillons d'élite se composaient de la population franke là moins civilisée et la mbins chrétienne , celle qui habitait vers le Rhin ; et le gros des troupes était une horde de barbares dans toute la force dû terme. C'étaient de ces figures étranges qui avaient parcouru la Gaulé, au temps d'Attila et de Ghlôdowig, et qu*on ne retrouvait plus que daiis les récits populaires; de ces guerriers aux moustaches pendantes et aux cheveux relevés en aigrette sur le sommet de la tête qui lançaient leur hache d'armes au visage de Tennemi ou le harponnaient de loin avec leur javelot à crochets^. Une pareille armée ne pouvait se passer de brigandage^ mêmeenpayS ami ; mais Gonthramn aima mieux s'exposer à quelques déprédations de courte durée que d'encourir les chances d'une invasion et d'une conquête. H céda le passage, probablement ^ar le pont de Troyes 5 et, dans cette ville

» ...Fratri suo Guntchraihno luandàtam'mitUt, dicens : « Nisi me permiseris pcr tuam sortem hune fluviam transire, cum omni exerçita mea super te pergam. » {Greg. Turen. Hist. ftane.,Àih, iv, a^nù Script, rer. gallicet franciCtP' isid^

* Voyez liCUres sw l'histoire 4e France^ lettre ti»

574 même, il eut une entrevue avec son frère Sighebert, auquel il promit par serment une paix inviolable et une sincère amitié * .

A la nouvelle de cette trahison , Hilperik se hâta d V bandonner ses positicms sur la rive gauche de la Seine, et de gagner, par une retraite précipitée, Tintérieur de son royaume. Il marcha sans s'arrêter jusqu'aux environs de Chartres, et campa sur les bords du Loir , près du bourg d'Avallocium qui, maintenant, se nomme AUuye \ Durant cette longue route, il fut constamment suivi et serré de près par les troupes ennemies. Plusieurs foîs, Sighebert, croyant qu'il allait faire halte, le fit sommer, selon la coutume germanique, de prendre jour pour le combat; mais, au lieu de répondre, le roi de Ne.ustrie formait de vitesse et continuait sa marche. A peine fut-il établi dans ses nouvelles po$itions, qu'un héraut de l'armée austrasienne lui apporta le message suivant: c< Si tu a n'es pas un homme de rien, prépare un champ de c( bataille et accepte le combat ^. » Jamais un pareil défi

* Quod ille timens, foedus cum eodem iniit, eumque transire pertnisit (Greg. Turon. HisL Franc. !ib ir, apud Script, rer. gallic, et francie,^ t. II, p. 239.) — ...Trecas junxerunt, et inEccIesia eancii LupisacrameDta... ut pacem servarent, dederunt. (Fredegarii Hist. Franc. epUom,t ibid., p. 407.) — Cçt auteur bf ouille ici le» faits de la manière la plus étrange, mais J'ai cru pouvoir profiter des indications géographiques qu'il donne, et qui ne se trouvent point ailleurs.

2 Deniqiiesen tiens Chilpericus, quod Guntcbramnus, scilicet relicto eo, ad Sigibertum transisset, castra movif, et usque Ayallocium Camof ensem vicum abiit. (Greg. Turon. Hist. Franc,, lib iv, apud Script, rer, gallic, et francic, t. H, p. S29.)

3 Quem Sigibertus insecutus, campum sibi praeparari petiit ( Greg. Turon. Hist. Franc.y lib. ly, apud Script, rer. gallic. et francic. , t. II, p. S29.) — L'expression étrange et nullement latine eampum prœparare semble traduire littéralement deux mots d'un message eu langue tudesque qu'il estperniis de compléter. — Homme de rien, Nîtkig, Nithing, Nidimç^ selon les dialectes germaniques ; celte formule s'employait dans les défis et les proclamations de guerre. Voyez plus haut, ConsidératUmSi ch. v.

porté à un homme de race franke ne restait sans réponse; 574 mais Hilperik avait perdu to.ute sa fierté originelle. Après d'inutiles efforts pour échapper h son ennemi, poussé à bout, et ne se sentant pas le courage du sanglier aux abois, il eut recours à la prière, et demanda la paix en promettant satisfaction.

Sighebert, malgré son naturel violent, ne manquait pas de générosité; il consentit à oublier tout, pourvu seulement que les villes de Tours, Poitiers, Limoges et Cahors, lui fussent rendues sans délai, et que Tarmée de Theodobert repassât la, Loire '. Vaincu de son propre aveu, et pour la seconde fois déchu de ses espérances de conquête, Hilperik se montra tout à fait radouci; il joignit même à une apparente résignation des scrupules, vrais ou faux de justice et do charité. 11 s'inquiéta de ce que deviendraient les habitants des quatre villes qui s'étaient soumises à lui : a Pardonne-leur, dit-il à son frère, c( et ne mets pas la foute sur eux, car s'ils ont manqué à « la foi qu'ils te devaient, c'est que je les y ai contraints a par le fer et par le feu. » Sighebert fut assez humain pour écouter cette recommandation *•

Les deux rpis paraissaient très-satisfaits l'un de l'autre, mais un grand mécontentement régnait dans l'armée austrasienne. Les hommes enrôlés dans les contrées d'outre Rhin murmuraient de ce qu'une paix inattendue venait les frustrer du butin qu^ils s'étaient promis d'amasser en Gaule. Hs s'indignaient d'avoir été emmenés si

> nie vero timéns, ne conliso ùtroqne eiercitu, etiam regnum eorum conrueret, pacem petiit, civitatesque ejus, quas Theodobertus maie pervaserat , reddidit... (Greg. Turon. Hist. Franc.y lib. iv, apud Script, rer, gallic, et francic.f t. II, p. 229.)

3 Depreeans ut nuUo casu culparentur earum babitatOres ; quos ille injuste igni ferroque opprimens adquigierat, (Ibid.)

574 loin de chez eux pour ne pas se battre et pour ne rieil gagner; ils accusaient le roi Sighebert de s'être retiré du jeu dès qu'il avait fallu combattre. Tout le camp était en rumeur, et une émeute violente se préparait. Le roi, sans témoigner éucurie émotion , monta à cheval , et galopant vers les groupes où vociféraient les plus mutins: « QuV (i vei-vous^ leur dit-il, et que demandez-vous? — La baa taille ! cria-t-on de toutes parts. Donne-nous Toccasion « de noiis battre et de gagner des richesses, autrement « nous ne retoumoiis pas dans notre pays ' . » Cette menace pouvait amener une nouvelle conquête territoriale ail sein de la Gaule , et le démembrement de la domination franke; mais Sighebert n'en fut nullement troublé, et joignant à une côntenaîice ferme des paroles dé douceur et des promesses, il parvint. Sans trop de peine, à calmer cette colère de sauvages.

Le camp fut levé, et l'armée se mit en marche pour regagner les bords du Rhin. Elle prit le chemin de Paris, mais ne passa point par cette ville dont Sighebert, fidèle à ses engagements, respectait la neutralité. Sûr toiite leur route les colonnes austrasiennes ravagèrent les lieux qu'elles traversaient, et les environs dé Paris se ressentirent longtemps de leur passage. La plupart des bourgs et des villages furent incendiés , les maisons pillées , et beaucoup d'honimes enimenés en servitude , saiis qu'il fût possible au roi de prévenir ou d'empêcher de tels excès. « fl parlait fet conjurait > dit l'ancien narrateur,

* Tunb ex gentilibus illls cohlrà eum quidam mtirtnuraverûnl, cur se a certamine subsfraxisset. Sed ille, ut erat ihti'epidus, ascenso equo, ad eos diriglt... ('Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ly, apud Script, rer. gaUic. et francic, t. II, p. 2-29 ) — Adversus SiKiberlum rùmorem levant, dicentcs : « Sicut promisisti dauobls ubi rébus ditemur, aut prseiietnur; alioquin «ad pati'iom non reverlimur. » (Fredegarliiir/j/. Franc. epUm., ibid., p. 407.)

a poijf que ces choses n'eussent pas lieu, mais il ne pou- st%A a vait prévaloir contre la fureur des geps venus de l'autre «côté du Rhin i. »

Ces païens n'entraient dans les églises que pour y con^mettre des vols. Dans la, riche basilique de saint Denis, Tun des papitaines de Farmée prit une pièce d'étoffe de soie brochée d'or et senaée de pierres précieuses, qui couvrait le tombjBau du martyr; un autre ne craignit pas de monter sur le tombeau même pour atteindre ^e là, et abattre avec.s^ lance une coloiphc en or, figure çju Saint- Esprit^ suspendue aux lambris. de la chapelle ^. Ces pillages et ces profanations indignaient SigheJ)e?*t con^n^e roi et çoipme chrétien; mais, sentant qu'il np po^^vait rien sur l'esprit de se§ soldats, il agit enyers eux comme son aïeul Chlodowig envers celui qui av^jt bfisé ]^ vase de Reims. Tant que l'armée fut ^n marcjie, il laissa fajre, et dissimula son 4^pit; inais aif retour, quand ces hommes indisciplmablQs, regagpant chacun sa tribi^ et sa maison, se furent dispersés pu différents lieux, \\ fit saisir un à ^n et mettre à mort ceux qui s'étaient Ip plus signalés par des actes de mutinerie et de brigandage ^.

Il pare^ît que de semblables dévastations eurent lieu au passage dçs Austr^siens sur Ja frontière septentrioïiale 4» royaume de Gontbramn^, et que ce grief, qu'il resseiitit

* Vicos quoque, qui circa Parisiug erant, maxime tune flamma consumsit; et tam'domus quam re» reliqusê ab hoste direptSB sunt, ut etia'm etcaptivi ducerentur. Obtestabatur enim Rex, ne hsc fièrent ; sedfurorem gentipm, quœ de ulteriore Rheni ampis parte vénérant, Bupepare non poterat... {Greg. Turon. HîsL Franc^ lil). iv, apud Scripi. rer. gnllic, et /'rancit;., t. II. p. 229.)

2 Adrlani Valesii ter. francic, lib. it, p. 55.

» ... Sed omnia patienter ferebat, donec redire posset ad patriam... muKos ex eis poslea lapidibus obruî prœcipiens. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib iv, apud Scripr rer, gallic. et franciCy t. Il, p. 229.)

874 vivement, amena de la mésintelligence entre lui et Sighebert. D'un autre côté , les dispositions pacifiques du roi de Neustrie ne forent pas de longue durée; dès qu'il se vit hors de danger, il revint à son idée fixe, et tourna de nouveau un regard de convoitise vers les villes d'Aquitaine qu'il avait un moment possédées. La brouillerie qui venait d'éclater entre ses deux frères lui parut une circonstance favorable pour la reprise de son projet de conquête; il s'emprçssa de saisir l'occasion , et, moins d'un an après la conclusion de la paix, il envoya dire à Gonthranm : «Que mon frère vienne avec mbi , voyons-nous, « et, d'un commun accovd , poursuivons notre ennemi « Sighebert * . » Cette proposition fut trèsrbien accueiUie; les deux rois eurent ensemble une entrevue^ se firent des présents d'amitié, et conclurent une alliance offensive contre leur frère d'Austrasie. Hilperik, plein de confiance, fit marcher de nouvelles troupes vers la Loire, sous le

575 commandement de son fils Theodobert, qui passa ce fleuve pour la seconde fois en l'année 575; lui-même entra avec une armée sur le territoire de Reims, frontière occidentale du royaume d'Austrasie. Son invasion fut accompa-

. gnée des mênies ravages que la campagne de Theodobert en Aquitaine; il incendia Içs villages, détruisit les récoltes, et pilla tout ce qui pouvait s'emporter ^.

La nouvelle de ces brigandages parvint à Sighebert en même temps que celle de la coalition formée contre lui.

> Post annum iterum Ghitpericus ad Guntchramnum fratrem suum legatos mittit, dlcens : « Veniat frater mecum, et videamus nos, el pacificati persequamur Sigiberium inJmicum noatrum. (Greg. .Turon. Hist. Franc, lib. iv, apud Script, rer. gallic. el fràHcic, t. Mt P- 22p.)

3 Quodquum fuisset fàclum, seque vidissent, ac muneribus honorassent,, commoto Ghilpericus cxercitu usque Remis accessit, cuQcla inceûdens alque debeûans. (Ibid.)

Il avait pardonne à Hilperik^ et résisté aux sollicitations 575 de sa femme, qui ne voulait ni paix ni trêve avec le meurtrier de Galeswinthe ; son indignation fut celle d'un homme simple de cœur et fougueux de caractère , qui découvre qu'on s'est joué de sa bonne foi. Il éclata en invectives et en imprécations; mais cette colère bouillante, espèce de fièvre dont l'accès pouvait se calmer de nouveau par la soumission.de l'ennemi, était trop peu sûre pour contenter Brunehilde. Elle déploya tout ce qu'elle avait d'influence sur son mari pour lui insinuer dans l'âme un désir de vengeance plus réfléchi, et diriger tous ses ressentiments vers un but unique , le fratricide. En finir avec l'assassin , tel était le cri de la sœur de Galesv^inthe, et Sighebert l'écouta cette fois. Ce fut avec la pensée d'un duel à mort qu'il proclama de nouveau son ban de guerre contre Hilperik parmi les Franks orientaux et les peuples d'outre-Rhin *é

Pour exciter ces gens si peu traitables à se battre en déterminés, le roi d'Austrasie leur promit tout : de l'argent, le pillage, et jusqu'à des terres et des villes dans la Gaule. Il marcha directement vers l'ouest au secours de la province rémoise ; ce qui le dispensa de s'inquiéter de la manière dont il passerait la Seine. A son approche, Hilperik, évitant le combat comme dans la campagne précédente, fit sa retraite en longeant le cours de la Marne, et alla vers la Seine inférieure chercher une position favorable. Sighebert le poursuivit jusque sous les murs de Paris; mais il s'arrêta là , tenté par l'idée d'occuper cette ville qu'on regardait alors comme très-forte, d'en faire sa plac^ d'armes, et, au

1 Quod audiens Slgibertus , iterum convocatis gentibus illis, quarum supra memoriam fecimus... contra fratrem suura ire disponit... (Greg. Turon. Hist. Frane.^ lib. iv, apud Script, rer. gallic, et francic., t. Il, p. 229.)

326 DEUXIEME KÉCIT.

i75 besoin^ une place de refuge. Quelque prudente que fût cette idée , le roi d'Austrasie, en y obéissant, fit un acte de témérité devant lequel il eût reculé sans doute si sa passion de vengeance n'avait fait taire en lui tout scrupule et toute crainte.

En vertu du traité de partage, conclu huijt ans auparavant, Paris, divisé en trois lots , était cependant une ville neutre, interdite à chacun des trois fils de Chlother par le serment le plus sacré et par toutes les terreurs de la religion. Nul d'entre eux , jusque-là, n'avait osé enfreindre ce serment et braver les malédictioij^ prononcées contre celui qui le violerait, Sighebert en eut le courage, aimant mieux risquer son âme que de négliger im seul moyen de succès dans la poursuite de ses desseins. Paris, en effet, lui était nécessaire comme point d'appui , et, pour employer une locution toute moderne, comme base de ses opérations ultérieures, soit qu'il voulût agir contre Hilperik à l'ouest, ou au sud contre Theodebert. Il somma donc la ville de le recevoir, en dépit du traité, et il y entra sans aucune résistance * .

Après avoir établi ses quartiers à Paris, le roi Sighebert s'occupa premièrement d'envoyer des troupes contre le fils de Hilperik qui, parcourant en Aquitaine là même route (pie Tannée précédente, venait d'arriver à Limoges. Entre la ville de Tours et celle de Chartres, une bande de terre, comprenant les pays de Ghâteaudun et de Ven-

• ...Parisius veirit... (Greg. Turon. HkL Frane,^ Ub. iV, apud Script» rer. gallic et franck.^ t. II, p. 229.) — « Ecce pactioues quœ inter nos facUB sunt, « ut quisquis sine fratris voludtateParisius urbem ingrederetar, amitteret « partem suam, essetque Polyeuctus martyr, cum Hilario atque Martine u confeasoribusjudex ac retributor ejus. Post bœc ingressiu est in eam « germanua meus Sigibertus, qui judicio Dei interiens, amisit partem « suam... Juxta Dei judicium et malediclionespactionum..- (Ibid., Ub. tu, p. ses.)

dôme^ appartenait au royaume d'Austrasie; Sighebertin résolut d^y lever une arméë^ a&n de. ménager les forces quii avait amenées avec lui. Ses messagers allèrent de bourgade en boui^ade^ publiant une proclamation qui enjoignait à tout homme libre de se trouver au rendez* vous de guerre^ éguipé de son mieux d'armes quelconques» Mais^ ni dans les villes ni hors des villes^ personne ne répondit à Tappel; et malgré la peine encourue par celui qui résistait aux ordonnances royales^ les habitants de Ghàteaudun^ de Vendôme et de la contrée au nord de Tours ne s'armèrent points et ne quittèrent point leurs maisons ^ Ces gens savaient que leur pays était compris dans le pailage de Sighebert^ et que les impôts levés chez eux se rendaient au fisc d'Austrasie^ mais c'était à peu près toutj et comme le roi dont ils dépendaient ne leur faisait sentir que rarement son autorité administrative , comme cet ordre était le premier du- même genre qu'ils eussent reçu de lui y ils y firent peu d'attention.

Cette résistance passive devait y si elle se prolongeait^ contraindre le roi d'Austrasie à diviser ses forces. Pour la feire cesser promptement et sans violence , il envoya sur les lieux ses deux plus habiles négociateurs^ Godeghisel^ maire du palais, et Gonthramn, surnommé Bose, c'est-àdire le malin , homme dliitrigue et de savoir-faire, doué, malgré son origine tudesque , d'une souplesse d'esprit qui n'appartenait guère qu'à la race gallo-romairie. Les deux Austraâiens réussirent dans leur mission, et passèrent bientôt la Loire à la tête d'une armée indigène ,

* ...Mittens nuntios Ouncnsibus et Turohicis, ut contra Theodobertum ire debcrent. Quod illi disBimttlantes... (Greg. Turoti. Hist. Franc, lib. ir. apud Script, rer. gaiOc.tt francic., t. 11,^. ii9.) — Leg, R^uar., Ut. txV, ibid., t lY, p. a«8.)

575 mal équipée^ mais assez nombreuse pour ne pas craindre d'en venir aux mains avec les Franks de Theodebert*. Ceux-ci , déjà fort alarmés par la nouvelle de Tinvasion austrasienne, le furent encore plus lorsqu'ils apprirent que des troupes s'avançaient contre eux^ et que laretraite leur était coupée. Mais^ quel qu^ fût le découragement de ses soldats^ Theodebert, en véritable chef germain, résolut de marcher à Tennemi ^. Il sortit de Limoges, et alla prendre position sur les bords de la Charente, à huit ou dix milles d'Ângouléme: durant ce trajet, beaucoup de ses gens désertèrent, de sorte qu'au moment de livrer bataille, il resta presque abandonné; il n'en combattit pas moins avec une grande bravoure, et fut tué dans la mêlée'. Les paysans gaulois dont se composait l'année de Godeghisel et de GonthramnBose* n'avaient point, comme les Franks, une sorte de culte pour les descendants de Merowig; sans égard pour la longue chevelure qui distinguait le fils du roi Hilperik, ils le dépouillèrent comme le reste des morts, et le laissèrent nu sur le champ de bataille. Mais un chef austrasien, nommé Aruulf, eut horreur de cette profanation; quoique ennemi de Theodebert, il enleva avec respect le corps du jeune prince; puis, l'ayant lavé selon la coutume , et habillé de riches vêtements, il le fit ensevelir à ses frais dans la ville d'Angoulême \

1 ...Rex Godegiselum et GuntchramDum Duces in capite dirigit. Qui oommoventes exercitum ad versus eum perçut. (Greg. Turon. J7m/. Franc., lit). ly, apud Script.- rer., gallic. etfrandc.^ t 11, p. 329.)

3 At ille derelictus à suis, cum paucis remansit : sed tamen ad beHum exire non dubitat. (Ibid.)

3 Le bruit courut que Gontramn Bose l'avait tué de sa propre main, ou Tavait laissé tuer par ses soldats lorsqu'il pouvait le faire prisonnier Voyez ci-après troisième récit.

* ...Theodobertus eviptus in CSunpo prosterultur, el ab hoslibus exanime

Cependant le roi Gonthramn^ cédant encore une fois è 575 son goût pour le repos ou à Timpression de la crainte , venait de se réconcilier avec Sighebert. Hilperik apprit cette nouvelle trahison en même temps que la mort de son fils^ et la perte de son armée d'Aquitaine. Eéduit par ce double malheur à un état complet de désespoir^ et ne songeant plus, qu'à sauver sa vie^ il quitta les bords de la Seine^ traversa Tapidement tout son royaume y et alla se réfugier dans les murs de Tournai avec sa femme y ses enfants, et ses guerriers les plus fidèles * . La force de cette ville, première capitale de Tempire frank, Tavait déteiv miné à la prendre pour asile. Dans l'attente d'un siège, il s'occupait d'y rassembler des hommes et des munitions de guerre, pendant que Sighebert , libre de ses mouvements dans toute l'étendue de la Netistrie , s'emparait des villes de ce royaume.

Ayant occupé celles q[ui se trouvaient au nord et à l'est de Paris, il se porta vers l'occident, résolu de livrer ce qu'il venait de conquérir, cité§ et territoire, en solde à ses guerriers d'outre-Rhin. Ce projet fut pour tous les Franks, même pour ceux du royaume d'Austrasie , une cause de vives inquiétudes 2. Les Austrasiens étaient peu désireux d'avoir pour voisins en Gaule des gens qu'ils regardaient comme leurs ennemis naturels; et de leur côté

corpus, quod dici dolor est^spoliatur.TuHc ab Araulfo quodam collectus,

ablutusqae, ac dignis vestibns est induius, et ad Ecolismensem civitatem I sepuUus. (Greg. Turon. HisL Franc,, lib. it, apud Senpi. rer, gailic. et franeic,

t. II, p. 330.) I • Chilpericus vero cognosoens. quod itcrum se Guntcliramnus cum

Sigiberto paciilcasset, se Infra Tornacenses muros cum uxore et filiis I suis commuuivit. ( Ibid.)

I » Sigibertus vero obtentis civUatibus illis, quœ citra Parlsius sunt

positœ, U8qu£ Rothomagensem Urbem accessit, volens easdem urbes hos- , tibus cedere. Quod ne faceret, a suis probibitus est. (Ibid.)

•n les Neustriens se voyaient m^iacés de l'expropriation, de r<!98ervis6eiiient politique , de tous les maux qu'entrakie VÊMà conquête territoriale. Les premien firent étendre au roî des r^iumtrances et des murmures; les seemids transigèrent avec lui. A|Nrès avoir d^béré sur ce qu'il convenait de faire dactâ une conjoncture aussi (Périlleuse, les seigneurs et les arimans de la Neustrie adressèrent à fttghebert un message conçu eau ces termes: «Les Fianks « qui autrefois regardaient du c6té du roi Hiidebert , et « qui depuis sont devenus hommes-tiges du roi Ifilp^k, € veulent maintenant se tourner vers loiy et se proposent, « si tu viens les trouver, de t'étaUîr roi sur eux '. »

C'est de cette manière que les ÏVanks exai^ent leur droit de quitter le farinée qui ies goov^tiaît, et de passer aous l'obéissance 4l'nn âuiïe descendant dé Merow^. La puissance royale, pour chacun des fils de Chlotiber^ consistait bien momâ dans f étendue ei la ridiesse des territoires qui formaient wa royaume , qiie dans le nombre des homn^s déferre q^ii s'étaient rangés sous son patronage, et qin, selon l'expression germanique, obéissaient à sa boudie ^. Il n'y avait rie» de fixe ni de stable

' Tune Franci, qui quondam ad Ghildebertum adspex^ront seniorem, ad SigCbertum legatton^iai mittunt, tit ad eo9 vetiiens, dereIi<ïto Cfailpertco, super se ipaum Râgem «labilirenU (Greg. Tiiroa. Mùi» Fiwae.. iib. iv, apud Scri]^, rer. galUc. et francic.y t II, p. 230.)—» Convertimini ad me ut sub mea sîtis defensioDC.» (Ibid., Iib. ii, p. 184.) - Les mots quiad Childeberium adàpixerant m'eut paru être la traduction littérale d'une formulje germanique employée dans le message que l'historien résume et que J'essaie dé restituer.

^ Muhd, d'où viennent les mots mundehurdis y mundeburdâimy nutad^' burdôt. etc. — ...Sub sermone tuitionis noslrœ viajiuimus récépissé, ut 9ub mundeburde xel defensioue inlustrls viri tliius Msûoris domus nostrl ^ (Macultl Formul., Iib. i, apud Script, rer. gallic et franck.. t. IV, p. 747> Charta xii?.)-Tl>'-âprè8.certaûM radicaux des langues teutoniques» la bouche était pour les anciens Germains le symbole de Tauldrité, et roreiile celui de ïa dépendance.

dans la répaiiition de la population franke entre les rois 573 dont elle faisait la forcer elle ne répondait pas exacte* ment aux circonscriptions territoriales, et l'un des princes pouvait avoir des vassaux dans le royaiin^ d'un autre. Parmi ces vassaux ou leudes, les plus dévoués, les plus utiles, comme on s'exprimait alors, étaient ceux qui, habitant près du roi, et formant autour d6>a personne une garde permanente, avaient pour salaire la vie commune à sa table ou sur les &uits de son domaine. Il y avait moins à compter sur la foi de ceux qui, domiciliés au Umo, et vivant dans leurs propres maisons, jouissai^t, par concession royale, àxxfeod ou de la solde en terres ^ C'est cette dernière classe d'hommes qui , pour sauver ses propriétés, déserta la cause de Hilperik, et c^rit la royauté à Sigfaebert; l'autre, plus fidèle mais moins nombreuse, avait suivi le roi fugitif jusque dans les murs de Tournai. Si^eberi reçut avec joie le message et l'oifre des Neu6triens^ il leur garantit par serment qu'aucune ville ne serait Uvrée à ses soldats, et prooiit de se rendre à l'assemblée où il devait être inauguré selon la coutume de ses ancêtres. Ensuite il alla jusqu'à Rouen faire une sorte de reccMUiaissançe miUtaire , et revint à Paris après s'être assuré qu'aucune ville forte de l'ouest n'était disposée à tenir contre lui.

Afin de prémunir son mari ccmtre un retour d'affec^ tion fraternelle, et de veiller par elle-même à l'accomplissement de sa vengeance, Brunehilde quitta la ville de Metz pour se rendre au{»ès de Sighebert. Elle avait une

1 ...Omnes causœ ejus aut amicorum suoruiii,tain Ulorum qui cum illo pergunt^quam qui ad propria eorum résident... (MarculÛFormul., lib. i, apud Script, ter, gaUic. et framfic.^ t. IV, p. *77,Cliarla xxiii.)- — Sur la véritable BigoiGcalion des mots feod et o/Mf, ypyez Leitre* wr VBUMrê de France^ Lettre x«

S75 telle confiance dans la certitude de son triomphe, qu'elle voulut faire ce voyage accompagnée de ses deux filles, . Ingonde et Ghlodeswinde, et de son fils Hildebert, enfant de quatre ans. Ses chariots de hagage contenaient de grandes richesses et ce qu'elle avait de plus précieux en ornements d'or et en bijoux '. 11 semble que, par une vanité de fenmie, elle voulût éblouir les yeux, et se montrer magnifique dans sa parure, en même temps que terrible pour ses ennemis. Cette princesse, jeune encore, et d'une beauté remarquable, répondait mieux que les autres épouses mérovingiennes à l'idée que la population gauloise se faisait d'une reine d'après les traditions de l'empire romain. Fille de roi, et née dans un pays où la^ royauté, quoique d'origine barbare, avait des allures tout impériales, elle commandait le respect par la dignité de ses manières et par la noblesse de sa naissance. Le joui* de son entrée à Paris, les habitants se portèrent en foule à sa rencontre, le clergé des églises et les gens de famille sénatoriale s'empressèrent de venir la saluer; mais l'homme que sa dignité à la fois ecclésiastique et municipale plaçait à la tête de la ville, l'évêque Germanus, aujourd'hui honoré comme saint, ne se présenta pas 2.

C'était un homme de civilisation autant tjue de foi chrétienne, une de ces natures délicates à qui la vue du monde romain gouverné par des barbasses causait d'incroyables dégoûts, et qui s'épuisaient dans une lutte înu-

1 Begressus inde, Parisius est ingressuâ ; ibique ad eum Bmaiehildîâ cum fliiiâ venit. (Greg. TuroiK Hist, Franc.y lib, iv, apud Sèripl, rer, gallic, et franctc,, t. H, p« ÏZO.)

3 Qiiare Lutetiam ad^entanfem Reginam, eùm opMani obviam egressi pro se quisque salutare properareut, Germanus Parisiaeae Ecclesiœ Episcopus, vir 8anciissimus,adventoria exçepit.(Adriam Valesii Rer.francic.t lib. IX, t. Il, p. 57.)

tile contre la force brutale et contre les passions des rois. Dès 67$ le commencement de la guerre civile, saint Germain avait essayé de s'interposer comme médiateur entre Hilperik et Sighebert, et à l'arrivée de ce dernier, il avait renouvelé en vain ses sollicitations et ses remontrances. La fatigue et le découragement altérèrent sa santé; il tomba.malade, et au milieu de ses souffrances corporelles , le présent ^t Tavenir de la Gaule s'offraient à lui sous des couleurs encore plus sombres, et Pourquoi, s'écriait-il , n'avons-nous c( pas un moment de repos? pourquoi ne pouvons-nous c< pas dire, comme les apôtres dans l'intervalle de deux «persécutions: Voici enfin des jours supiwrtables \ » Retenu par la maladie, et ne pouvant faire entendre à Brunehilde ses exhortations en faveur de la paix, il les lui adressa par écrit ^. Gejtte lettre qui fut remise par un clerc d'origine franke, nommé Gondulf , et qui s'est conservée jusqu'à nous, commence par des excuses respectueuses et des protestations d'attachement; puis elle continue de la manière suivante :

« Répéterai-je les bruits qui courent dans le.public ? « Ils mç consternent^ et je voudrais pouvoir les dérober c( à la connaissance de votre piété. On dit que c'est par « vos conseils et votre instigation que le très-glorieux roi « Sighebert s'acharne- si obstinément à la ruine de ce

* ...Eo tempore, quando minor eratnumcruspopuliGhristiaDi,etcum Dei auxilio licebat residere quielum, cum.apostolid dicebant : «Ecce nune fempus acceptabile, ecce nunc dies salutis. » Nunc e contrario tapi funestos et luctuosos ante ocnlos habentes dies, flenfes dicimus : «Ecce diestribulationis et perditlonis nostrœ... » ( Germani Paris . episp. £pi£/. i apud &r/j»/. r&r, gallic, et franciç,, U IV, p. 80.) — VoyCï Pièces justificatives.

< Si nos istœ non conterruissent amarlludines et tribulationes, et cor* pori exhibuissent inûrmitatem, per nosmetipsos vestrœ debuimus oo currere petati. ( Ibid. ) - C'est à tort que les savants auteurs du recueil ùesHistorieM des Ùaules et de la France ont Inséré cette lettre sous la date de 574.

8T5 « pays. Si je rapporte de semblables propos^ ce n'est pas a que j'y ajoute foi , c'est afin de vous supplier de ne four^ « nir aucun prétexte à de si graves imputations. Quoique « déjà, depuis longtemps, ce pays soit loin d'être heureux, «t nous ne désespérons pas encore de la miséricorde di- < vine qui peut arrêter le bras de la vengeance,- pourvu « que ceux qui gouvernent ne se lussent pas dominer par « des pensées, de meurtre, par k cupidité, source de tout c mal, et par la colère qui fait perdre le sens *...

c Dieu le sait, et cela me suffit; j'ai souhaité de tnour « rir pour que leur vie soit prolongée, j'ai souhaité de mou- « rir avant eux, afin de ne pas voir de mes yeux leur « ruine et celle de ce pays. Mais ils ne se lassent point d'être « en querelle et en guerre,, chacun rejetant la faute sur « l'autre, n'ayant nul souci du jugement de Dieu, et ne « voulant rien laisser à la décision de la toute-puissance € divine. Puisque aucun d'eux ne daigne m'écouter^ c'est « à vous que j'adresse mes instances; car si, grâce à leurs a discordes, le royaume tombe à sa perte, il n'y aura pas « là un grand triomphe pour vous ni pour vos enfants. « Que ce pays ait à se féliciter de vous^avoû» reçue ; monïR très que vous y venez pour le sauver et non pour le « perdre; en calmant la cofère du roi, en lui persuadant « d'attendre avec patience le jugement de Dieu , vous fea rez tomber à néant les mauvais propos du peuple ^. «C'est avee tristesse que je vous écris ces choses;

1 Vulgl TertNi itérantes, tfa» nos maxime terrent, veBtne pielatf in notitiam deponlmus, qun ita dîsseminata eloquentium ore àetrahunt, quasi Testro Toto, oonsiiio et instigatione dominus gloriosisBimus ^gi-> bet%m ReiL tam ardue bane Telit perdere regioiiem. (Germant Paris, episc. Bpitl., apud SerijK. rer. ffaUk.^et frgneie.y t. tV, p. SO.)

3 Ad hoc Yw Imsc ragio susoepisse gratuletur, ut per vos salatem, non interitum perelpere videatur. In hoc populi restingtiitis verfoa, si mitigatis furorem, si Dei facitis expectare judicium. (Ibid.,p. 81.)

DEUXIÈMB RÉCIT. aa&

a car je sais comment se précipitent rois et nations à ^3 a force d'offenser Dieu. Quiconque espère en la puissance a de son propre bras^ sera confondu et n'obtiendra point a la victoire; quiconque se repose avec confisuice sur la a multitude de ses gens , loin d'être à Tabri du danger, a tombera en péril de mcnrt } quiconque s'enorgueillit de a ses richesses en or et en argent , subira, l'opprobre et a la désolation avant que son avarice soit satisfaite. Voilà a ce que nous lisons dans les ^critur,es * ^.

a C'est une victoire sans honneur que de vaincre son a frère, que de faire tomber dans l'humiliation une fa^ « mille de parents, et de ruiner la propriété fondée par a nos ancêtres. £n se battant l'un contre l'autre , c'est a. contre eux-mêmes qu'ils combattent; chacun d'eux trar a vaiUe à détruire son propre bonheur, et l'ennemi qui a les regarde et qui approche se réjouit en voyant qu'ils a se perdent... Nous lisons que la reine Ëstber fut Vinsr* c trument de Dieu pour le salut de tout un peuple; faites ce éclater votre prudence et la sincérité de votre fol, en « détournant le seigneur roi Sighebert d'une entreprise « condamnée par la loi divine^ et en faisant que le peuple 9 jouisse du bien 9e la paix , jiisqu'à ce que le juge éter» a nel prononce dans sa justice*. L'homme qui mettrait de a côté l'affection fraternelle, qui mépriserait les paroles a d'une épouse , qui refuserait de se rendre à la vérité , « cet homme, tous les prophètes élèvent la voix contre c( lui, tous les apôtres lé maudissent, et Dieu lui-même « le jugera daïis sa toute-puissance *. »

1 Propterea bac dolens scribo, quia video quallter pnecipitantar et Beges et populi, utDei iDeurrantofTensain. (Germani Paris, episc. EpUt., apud Scr^, rer, galiie. ei françic,, t. IV, p. 81.)

2 InboResta Victoria est fratrem vlncere, domesticas domos bumiliare, et poseessionem a pareniibus construciam evertere. Contra semetipsot

336 DEUXIÈME BÉCIT.

875 Le sentiment de tristesse empreint dans chaque phrase de cette lettre, la gravité un peu hautaine du style, et jusqu'à cette manière dédaigneuse de parler des rois sans les nommer, tout cela avait quelque chose d'imposant ; mais tout cela fut inutile. Brunehilde possédait au plus haut degré ce caractère vindicatif et implacable dont la vieille poésie germanique a personnifié le type dans une femme qui porte le même nom *. Elle ne tint compte ni des menaces de la religion, ni de ces vieux avertissements de Texpérience humaine sur l'instabilité- de la fortune. Loin de réfléchir à la situation vraiment critique où elle se trouverait placée si son mari essuyait quelque revers , elle se montra plus impatiente que jamais de le voir partir pour aller à Tournai, porter les derniers coups et compléter sa victoire par uu fratricide.

Sighebert envoya d'abord. une partie de ses troupes investir la place de Tournai et en commencer fe siège ; lui-même fit ses préparatifs pour se rendre au lieu où il devait être inauguré comme roi des Franks occidentaux^. Paris, ni toute autre ville, ue pouvait convenir pour cette cérémonie qui devait s'accomplir en plein air au milieu d'un camp. On choisit pour lieu d'assemblée l'un des domaines fiscaux du royaume de Neustrie, celui de Vitry sur la Scarpe, soit parce qu'il était peu éloigné de Tournai, soit parce que sa position septentrionale en faisait un rendez-vous commode pour la population franke , moins

pugnant» suatnque felicitatem exterminant; de sua perditione gaudet accelerans inimicus (Germani Paris, episc. EpisL, apud Script, rer, ffaltie, elfrancie.^ t. IV p. W.)

1 La Brynhilde de l'Edda Scandinave, ei la Bnmhiit des Nibelungen ; cette ressemblance de nom est purement fortuite.

3 nie vero haec audiens, misil qui fratrem suum in sopra memorata ctvitate obsiderent, ipse illuc properare deliberans. (Greg. Turon. Huit. Frthte,, lib. ly, apud Script, rer, gaWc. et francic,^ t. Il, p. 230.)

clair-semée eii Gaule à mesure qu'on remontait vers le s?» nord. Au moment du départ, lorsque le roi se mit en route escorté de ses cavaliers d'élite, tous régulièrement armés de lancei^ et de boucliers peints, un homme pâle, en habits sacerdotaux, parut au-devant de lui ; c'était Tévéque Germain, qui venait de s'arracher à son lit de souffrances pour faire une dernière et solennelle tentative : (( Roi Sighefoert, dit-il, si tu pars sans intention de mettre à a mort ton frère, tu reviendras vivant et victorieux ; mais si « tu as une autre pensée, tu mourras; car le Seigneur a dit a par la bouche de Salomon : La fosse que tu prépares a afin que ton frère y tombe, te fera tomber toi-même ' . » Le roi ne fut nullement troublé de cette allocution inattendue; son parti était pris et il se croyait sûr de la victoire. Sans répondre un seul mot, il passa outre, et bientôt il perdit de vue les portes de la ville où sa femme et ses trois en&nts restaient pour attendre son retour.

Le passage de Sighebert à travers le royaume qui allait lui appartenir par élection, fut comme un triomphe anticipé. Les habitants gaulois et le clergé des villes venaient processionnellement à sa rencontre ; les Franks montaient à cheval pour se Joindre à son cortège. Partout les acclamations retentissaient en langue tudesque et en langue romaine *. Des bords de la Seine à ceux de la Somme, les Gallo-Romains étaient, quant au nombre, la popula-

' ...«Si abieris, eifratram tuum {nterfioere noiueris, vivus et vietor redibis; 8in atitem aliud eogitAYeris. morieris. Sic enim Domiims per Salomonem dixit : « Foveam quam fratri tuo parafais, in eam conrues. » Qiiod me, peccatis facientibus, audire neglexit. ( Greg. Turon. H48L Franc, lib, iT, apnd Script, rer, gallie. ei ftanciCy t. Il, p. 230.)

' HInc cui barbaries, illinç Bomania plaudif ,

Diversis linguis laus sonat una viri.

(Fortunati Opera^ lib. ti, p. 184.)

875 tion doroinante; mais^ à partir de ee dermer fleuve vers le Dord^ une teinte germanique de plus en plus forte commençait à se montrer. Plus on avançait , plus les hommes de race franke devenaient nombreux pamù les masses indigènes; ils ne formaient pas simplement ^ cornsde dans les provinces extraies de la Gaule^ de petites Imdes de guerriers oisifs^ cantonnés de loin en loin ; ils vivaient à rétat de tribu et en colonies agricoles^ au bord des marécages et des forêts delà province belgicpie. Vitry^ près de Douai ^ se trouvait ^ pour ainsi dire^ sur la limite de ces deux régions : les Francs du nord, cultivateurs et fermiers, et les Franks du sud, vassaux militaires, purent aisément s'y rémnr pour rinauguratim du nouveau roi. Parmi les grands propriétaires et les chefs du royaume de Neustrie, im seul, nommé Ansowald, ne se trouva pas au rendei^vous; son absenee fut remarquée^ et lui fit dans la suite un grand renom de fidélité au malheur ^ . La cérémonie eut lieu dans une plaine bordée par les tentes et les baraques de ceux qai, n'ayant pu se loger dans les bâtiments du domaine de Vitry, étaient contr$ûnts de bivouaquer en plein champ. Les Franks, en armes, formèrent un vaste ^^rcle au milieu duquel se plaça le roi Sighebert, entouré de ses officiers et des seigneurs de haut rang. Quatre soldats robustes s'avancèrent, tenant un bouclier sur léqud ils firent asseoir le roi, et qu'ils soulevèrent ensuite à la hauteur de leurs épaules. Sur cette espèce de trône ambulant, Sighebert fit trois fois le tour du cercle, escorté par lés seigneurs et salué par la multitude qui, pour rendre ses acclamations plus bruyan-

1 OmnesNeuBtf'ufttadeuinvenienie» m Buœ-diUoDi gubjecerunt. An- Boaldus tantum cum ChilpertcoremanBit. (Fredegârii HiU. Franc, Epiiom.^, apud Script, rer. gultic. ei francie., t. Il, p. 407.)

DEUXIÈME RÉCIT. 33d

tes, applaudissait en frappant du plat de répée sur les stb boucliers garnis de fer *. Après le troisième tour, selon les jËUiciens riles germaniques, Tinauguration royale était complète, et de ce moment Sigbebert eut le droit de sïntituler roi des Franks, tant de YOster que du Neoster- Rike, Le reste du jour et plusieurs des jour$ suivants 66 passèrent en réjouissances, en combats simulés et en fés^ tins somptueux, dans. lesquels le roi, épuisant les provisions de la ferme de Yitry, faisait à tout venant les hcMineurs de son nouveau domaine.

A quelques milles de là. Tournai, bloqué par les trou^ pes austrasiennes, était le Aéàtre de scènes bien difiërentes. Autant que sa grossière organisation le rendai capable de souffrance morale, Elilperik ressentait les chagrins d'un roi trahi et dépossédé; Fredegonde, dans ses accès de terreur et de désespoir, avait des emportements de béte sauvage. A son arnvée dans les murs de Tournai, elle se trouvait enceinte et pr^que à terme; bientôt elle accoucha d'un fils au milieu du tumulte d'un âége et de la crainte de la mort qui Tobsédait jour et nuit. Son promis mouvement fut d'abandonner et de laisser périr, faute de soins et de nourriture, Tenâint qu'elle regardait comme tme nouvelle cause de danger; mais ce ne fut qu'une mauvaise pensée, et l'instinct materoel reprit le dessus. Le nouveau-né, présenté au baptême et tenu sur les fonts par l'évéque de Tournai, reçut, contre la cou* tume des Franks , un nom étranger à la langue germanique, celui de Samson, que ses parents, dans leur

I ' Teniento autem illo ad Tillam, cùi nomen est Vi«toriacuai, colledus

eBt adeum omnis esercttus, impositumque saper clypeo sibi Regcm statuant (Greg. Tuixm. HiêL Fume.Wh. it, aptid ScHpt. r$r. gullie.et f^anck,,

\ t. II, p. 230.) — ... Plaudentes tam parmis qaam Yocibus, eum dypee

eveetum super se Bcgetn constituunl. (Ibid.» Itb. it^ p. «M.)

S75 détresse^ choisirent coinme un présage de délivrance *• Jugeant sa position presque désespérée, le roi attendait l'événement dans une sorte d'impassibilité; mais la reine, moins lente d'esprit, s'ingéniait de mille manières, faisait des projets d'évasion, et (d)servait autour d'elle pour épier la moindre hieur d'espérance. Parmi les hommes qui étaient venus à Tournai partager la fortune de leur prince, elle en remarqua deux dont le visage ou les discours indiquaient un sentiment profond de sympathie et de dévouement : c'étaient deux jeunes gens nés au pays de Térouanne, Franks d'origine, et disposé3 par caractère à ce fanatisme de loyauté qui fut le point d'honneur des vassaux du moyen âge. Fredegonde mit en usage, pour gagner l'esprit de ces hommes, toute son adresse et tous les prestiges de son rang : elle les fit venir auprès d'elle^ leur parla de ses malheurs et de son peu d'espoir> joignit à ses propos gracieux des boissons enivrantes; et, quand elle crut les avoir en quelque sorte fascinés, elle leur proposa d'aller à Yitry assassiner le roi Sighebert. Les jeunes soldats promirent de faire tout ce que la reine leur commanderait : et alors elle donna de sa propre main à chacun d'eux un long couteaurà gaîne,ou, comme disaient les Franks, un skramasax y dont elle avait, par surcroît de précautions, empoisonné la lame. «Allez, leur dit>-eUe. (( et si vous revenez vivants^ je vous comblerai d'honneiu^s^ « vous et votre postérité; si vous succombez, je distri^ « huerai pour voua des aumônes à tous les lieux saints ^.o

< ...Quem mater ob metum morlU a se abjecit, et perdere Yoluit. Sed quum non poluissét, objurgata a Bege, eum baptizari prseoepit Qui bapiizatus, et ab ipso Episcopo susceptus.*. (Greg. Turon. BUl, Frauc,^ lib. t« apud Script, rer. çallie. et francic , t. il» p. S49.) — Adriani Valesii A^, francic.y lib. ix, t. Il» p. 60.

3 Tune duo pueri cum cultris validis, quos vulgo scramasaxos vocaut.

DEUXIÈME HÉCIT. 34f

Les deux jeunes gens sortirent de Tournai ^ et^ ses» donnant pour déçerteurs^ ils traversèrent les lignes des Austrasiens et prirent la route qui conduisait au domaine royal de Yitry. Quand ils y arrivèrent^ toutes les salles retentissaient encore de la joie des fêtes et des banquets» Ils dirent qu'ils étaient du royaume de Neustrie, qu'il» venaient pour saluer le roi Sighebert et pour lui parler^ Dans ces jours de royauté nouvelle^ Sighebert était tenu de se montrer affable et de donner audience à quiconque venait réclamer de lui protection ou justice. Les Neustriens sollicitèrent un moment d'entretien à l'écart^ ce qui leur fut accordé sans peine; le couteau que chacun d'eux portait à la ceinture n'excita pas le moindre soupçon, c'était une partie du costume germanique. Pendant que le roi les écoutait avec bienveillance^ ayant l'un à sa droite et l'autre à sa gauche^ ils tirèrent à la fois leur skramasax^ et lui en portèrent en même temps deux coups à travers les côtes. Sighebert poussa un cri et tomba mort. Â ce cri le camérier du roi^ Hareghisel^ et un Goth nommé Sighila^ accoururent l^epée à la main ; le premier fut tué et le second blessé par les assassins^ qui se défendirent avec une sorte de rage extatique. Mais d'autres hommes armés survinrent aussitôt^ la chambre se remplit de monde ^ et les deux Neustriens assaillis de toutesparts succombèrent dans une lutte inégale '•

infectis veneno, maleAcuti a Fredegunde Be^ina... {Greg. Turon. UiH» Franc, lib. iv, apud Scripi.rer. gàllic, et franeie ^ X. Il, p. SSO.) -* Tune Fredegundis memor artium suarum inebriavit dutfs pueros Tarwa- Denses, dixitque eis: «Ue ad cuneum SigibertI,... eumque interfieUe.8i «< evaderitis vivi , ego miriflce bonorabo vos et sobolem vestram ; si M antem corrueritis, ego pro vobis éleemosynas... » {Ge$iê. reg. Fnme,, ibid. p. 563.) Skrama-'tax veut dire eouteau de défense.

* ...Quum aliam causam se gerere simularent, utraqueei latera fcriunt. At ille vociferans, atque conruens, non post multo «ptfUo emisit spiri*

m A la nottvette de ces évéa^[nents^ les Austrasiens qui disaient le siège de Tournai se bÂtèreat de plier bagage et de Teprendfe le chaoki de leur pays. Chacun d'eux était pressé d'aller voir ce qui se passmt chez lui; car la mort imprévue du roi devait amener en Austrasîe le signal d'une feuk de désordres^ de violences et de bri-* gandages. Cette nombreuse et redoutable armée s'écoula ainsi vers le Rhin, lais$ant Hilperik sans ennenû et libre de se transporter où il voudrait. Ëdiappé à une mort presque infaillible ^^ il quitta les murs de Tournai pour aller re{»eiidre possession de son royaume. Le donoLaine de Yitry , témoia de tant d'événements ^ fut le lieu où il se r^Mlit d'ab(^« Il n'y retix>uva plus la brilkoite assemr blée des Neustriens, tous étaient retournés à leurs affaires^ mais seul^nent quelques 'serviteurs austrasiens qui gaiv datent le corps de SigheberU Hilperik vit ce cadavre sans remords et sans haine , et il voulut que son frère eût des iunéraiUes dignes d'un roi. Par son ordre, Sighebert fui revêtu, sdon la coutume g^manique, d'haUts et d'armes d'un grand prix , et enseveli avec pompe dans le viUa^ de Lambins sur la Scarpe \

Telle fot la tin de ce long drame qui s'ouvre par un lineurtre et qui se dâioue par un meurtre; véritable tragédie m rien ne manque, ni les passions, ni les caractères, ni cette sombre fatalité qui était l'àme de la tragédie

lam : ibiqve «t Charogiûlufl cubicularius ^us conrult; ibi et Sigila, qui ^pHiiMlAm «( Getthia venerat, multum laeeratuseftU. (Greg. turon. Bigi, fnme^, lib* ur, a(Nid Seript, nr. galUc. et fnmcie., t II, p. 230.) — Adriaai Valesii Her^ ftamk^ lib. iX| t 11, p. 61.

1 Chiipericys aatem in ancipiU casu clefixus, in dubium habebat an ev«âeret* aBpcriret, dofi«cad eum jnissl veniunt de fratris obilu nuti-* liantes. Tune cgressuD a Toroaco «um uxore et liliis, eum vesfitum apud UiAibras vicum sc^etivit (Grog. TuiMk. Miêk Franc^ lib. ir, apud Script, wêr. gaUifi. H ^moic,, t U, p. 230.)

antique, et qui donne aux acoid^ts de b tie réeUe tout bt» le grandiose de la poésie. Le sceau d'une destinée irrésis* tible n'est, dans aucune histoire, plus fortement empreint que dans celle des rois de la dynastie mérofingieftne. Ces fils de conquérants à demi sauvages, nés avec les idées de leurs pères au miSeu d^s jouissances du luxe et des tentations du pouvoir, n'avalent danâ leurs passions et leurs désirs ni rè^e ni mesure^ Vametnent des homn^s plus éclairés qu'eux sur les affaires de ce monde et sur la conduite de la vie élevaient la voix pour leur conseiller la modération et la prudence, ils n'écoutaient rien; ils se perdaient faute de comprendre; et l'on disait : Le doigt de Dieu est là. C'était la formule chrétienne; mais, à les voir suivre en aveugles , et comme des barques emmenées à la dérive , le courant de leurs instincts brutaux et de leurs passions désordonnées, on pouvait, sans être un prophète, deviner et prédire la fin qui les attendait presque tous.

Un jour que la famille de Hilperik, rétablie dans ses grandeurs, résidait au palais de Braine, deux évéques gaulois, Salvius d'Alby et Grégoire de Tours, après avoir reçu audience, se promenaient ensemble autour du palais. Au milieu de la conversation, Salvius, comme frappé d'une idée , s'interrompit tout à coup et dit à Grégoire : a Est-ce que tu ne vois pas quelque chose au-dessus du « toit de ce bâtiment? — Je vois, répondit l'évêque de « Toiu*s, le nouveau belvédère que le roi vient d'y faire « élever. — ^Et tu n'aperçois rien de plus? — Rien du tout, « repartit Grégoire ; si tu vois autre chose, dis-moi ce que « c'est. » L'évêque Salvius fit un grand soupir et reprit : « Je vois le glaive de la colère de Dieu suspendu sur cette

975 « niaiscm*. » Quatre ans après ^ le roi de Neustrie avait péri de mort violente.

1 Tune remoti paululum, dum bine inde aermoeinaremur, ait mibi : Yidene super koe teeium quœ ego suspicio ? Gui ego : Video enim êupertegulum quoi mtper Hes poHiprœcepii. Bt ille : Aliudf inquit, no» adspicie? Cui ego : Nikil ttliud^lnqjaam^ tiieo, Suspicabar enim quod aliquidjoeulariter loqueretur. Et acjyeci : Si tu aliquid magie cerSis, enarra. Ai ille alla trahens suspiria ait : Video ego evagin8ium irœ diviuœ gladium super domum kauc dependeutem. (tireg. Turon. Bisi, Franc^ lib. v, apud Script, rer. galUe. et fremeic^ t 11, p. 164.)

riN DU TOME PREHIEft.

Page 1