RECITS
Pendant les deux années 1798 et 1799, qui séparent la journée du 18 fructidor de celle du 18 brumaire, la France présente le spectacle d'un navire désemparé qui, miraculeusement échappé à la fureur des flots, est tombé aux mains des corsaires. Corsaires en effet, ces membres du Directoire qui, sentant le pays lassé de leur joug, prêt à le secouer, ont, le 18 fructidor, brutalement paralysé, par un coup de force, les efforts qu'il tentait pour se délivrer. Mais, s'ils se flattaient d'avoir consolidé leur pouvoir ébranlé et
de tirer un long profil de leur criminelle victoire, ils se sont trompés. La France, un moment terrorisée par les violences auxquelles ils ont recouru : la déportation, la proscription et même la mort, n'a pas tardé à recouvrer l'espérance de briser ses chaînes.
Les partis hostiles au Directoire, peu de mois après leur défaite, sont convaincus que l'heure de la revanche ne tardera pas à sonner; ils appellent de leurs vœux un libérateur. Le gouvernement qui leur dicte encore des lois, présente tous les symptômes d'une fin prochaine. Quoiqu'il s'efforce de se maintenir par un redoublement de mesures arbitraires, arrachées à la représentation nationale décimée et asservie, il n'y trouve plus la force de vivre. Déjà, royalistes, constitutionnels, montagnards recommencent à convoiter sa succession, bien loin de soupçonner qu'encore quelques mois, Bonaparte revenu d'Egypte à l'heure opportune, exécutera le coup d'Etat qui mettra fin à leurs rivalités et rendra au pays la sécurité, la confiance, l'ordre. Ainsi, la journée de fructidor n'a pas remédié à l'état lamentable en lequel le gouvernement du Directoire avait maintenu la France ; elle a prolongé la fragile et hon-
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teuse existence de ce gouvernement méprisé; elle ne l'a rendu ni plus populaire ni plus fort.
Ces! à la faveur de ces circonstances que, plus ardents entre tous à provoquer sa chute, quelques royalistes forgent un plan qui, selon eux, doit la précipiter. Ce plan consiste à reprendre d'anciens desseins successivement avortés ou déjoués, à dresser, en face du Directoire, une force composée de citoyens énergiques et résolus, auxquels on adjoindrait des généraux qu'on croit faciles à gagner, divers membres des Conseils et quelquesuns des chefs de la garnison de Paris. A l'aide de cotte force ainsi constituée, on briserait le pouvoir directorial, on mettrait à sa place, du haut en bas de l'échelle gouvernementale, dans les assemblées et dans les administrations, des royalistes éprouvés. Le nouveau gouvernement, à la tête duquel les conspirateurs se proposent, dès la fin de 1798, d'appeler le général Pichegru, arrivé en Angleterre au mois de septembre après s'être évadé de Cayenne, conserverait d'abord l'étiquette républicaine. Mais, grâce à des circonstances qu'on espère faire bientôt naître, on ne tarderait pas à relever le drapeau blanc et à proclamer le roi.
Pour favoriser cette révolution, on compte sur
une reprise de la guerre avec les puissances étrangères et sur les insurrections vendéennes. Ces insurrections, en effet, semblent à la veille de renaître. Dans les contrées de l'Ouest, les chouans qui, depuis le désastre de Quiberon, paraissaient écrasés, se réorganisent. Un rapport qu'au mois de mai 1798, le plus entreprenant de leurs généraux, Georges Cadoudal, avait fait parvenir au ministère britannique, évaluait à plus de trente mille hommes les effectifs que pouvaient mettre sur pied, en quelques jours, la Bretagne, la Vendée et la Normandie. Au mois de mars de l'année suivante, Cadoudal, après avoir consulté les chefs chouans, confirme ces indications. Il va même plus loin que dans ses précédentes lettres. Il croit à la possibilité de provoquer dans vingt-deux départements une insurrection générale, à la condition toutefois que, d'une part, l'Angleterre fournira des fusils, des munitions, de l'argent, et que, d'autre part, le comte d'Artois viendra prendre la direction du mouvement.
Avant d'ajouter foi à ces dires, le prince appelle à Edimbourg, où il réside, les principaux chefs dont les services passés lui garantissent l'énergie et la fidélité : Bourmont, Botherel, Mercier-La-
Vendée, La Bouère, Mallet, Frotté, d'autres encore. Il les consulte et tous sont d'accord pour reconnaître que l'Ouest pourra mettre progressivement sur pied jusqu'à deux cent mille hommes sons leurs ordres et sous ceux des autres généraux qui jadis y ont exercé le commandement : Marigny, Scépeaux, d'Autichamp, Châtillon, la lVévalaye, Suzannet, étant d'ailleurs entendu que l'Angleterre équipera ces effectifs, les approvisionnera d'artillerie et de chevaux et payera leur solde. Tel est l'aveuglement des conspirateurs, qu'ils ne sont même pas frappés du caractère onéreux et impraticable d'une telle entreprise et qu'ils ne voient pas lout ce que révèle d'illusions le seul fait de l'avoir conçue.
Il est vrai qu'au mois de décembre suivant, Georges Cadoudal écrit au comte d'Artois que tout est peçdu si, dans quelques semaines, celui-ci ne vient pas se mettre à la tête du parti royaliste : « Tout sera sauvé, ajoute-t-il, si Monsieur arrive
parmi nous avec un secours quelconque
Dans l'état actuel des choses, huit jours après le débarquement et même dans un terme plus court, Monsieur aura réuni, sur les points de l'Ouest qu'il jugera convenables, soixante mille royalistes
armés. Un succès un peu marquant peut doubler ce nombre, et, vu le peu de forces que les républicains ont disponibles dans l'Ouest, ce n'est pas se hasarder que d'affirmer qu'on y obtiendra tous les succès qu'on pourrait désirer. Qu'on se hâte d'y créer une armée royale; ce n'est que sur elle qu'on peut compter pour tirer l'Europe de la crise où elle se trouve. »
Il est permis de conserver des doutes sur la question de savoir à qui doit être attribuée l'idée première du complot ourdi à Paris et auquel les royalistes de l'Ouest promettaient de concourir. L'un des acteurs qui y prirent part, Hyde de Neuville, en revendique la paternité dans ses mémoires publiés il y a quelques années. Il déclare avoir été le principal auteur du projet. Mais, d'autre part, au mois d'octobre* 1799, un royaliste, le chevalier de Coigny, qui, déjà, à cette époque, devait à l'ancienneté de ses services, à la notoriété de son nom, à la place qu'il avait tenue à la cour de Louis XVI, une autorité bien plus grande que celle de Hyde de Neuville, lequel n'était encore qu'un jeune homme, adressait au comte d'Artois un long mémoire où il exposait le plan, son objet et ses moyens d'exécution.
llyde de Neuville, dans ses récits, ne reproduit pas ces détails. Mais il laisse entendre que, se trouvant trop jeune et trop dépourvu d'influence pour conduire à bonne fin une entreprise pareille, il alla se confier au chevalier de Coigny en le sollicitant d'en prendre la direction. Coigny, ayant adhéré à sa requête, l'engagea à se rendre à Londres pour soumettre le projet au comte d'Artois et obtenir par son entremise, du gouvernement britannique, les moyens de l'exécuter. .
Il est facile de faire s'accorder ces dires en apparence contradictoires et logique d'en conclure que, quel qu'ait été l'auteur du projet, Coigny en prit la responsabilité. La correspondance du comte d'Artois avec le roi son frère autorise cette conclusion. Il y est dit formellement que le chevalier de Coigny, en octobre 1799, fit présenter à Monsieur un plan « qui avait pour but de détruire le Directoire et d'en établir un nouveau par lequel il ferait proclamer le roi. Coigny demandait de pleins pouvoirs, vingt mille livres sterling comptant et la promesse de trente mille livres sterling pour l'avenir. .» La correspondance ajoute que le gouvernement britannique donna son adhésion, compta vingt mille livres, en promit trente mille,
et que, le 12 novembre, Monsieur expédia au chevalier de Coigny des pouvoirs illimités, tant au nom du roi qu'au sien.
Trois jours plus tard, Monsieur, écrivant à son frère pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait, lui disait : « Dans toute autre circonstance, avant de donner aucuu pouvoir ni instruction, avant même de faire aucune ouverture aux ministres britanniques sur le projet qui m'était présenté, je l'aurais soumis à votre décision. Mais, dans la position actuelle des affaires et dans la crise terrible où se trouvent nos plus grands intérêts, je me serais cru coupable de compter assez peu sur votre confiance pour hésiter un moment à agir de moi-même. Deux mois se seraient écoulés pour le moins avant que je pusse recevoir vos ordres, et ces deux mois perdus auraient pu avoir les suites les plus fâcheuses. »
Il y a lieu d'ajouter à ces détails qu'en expédiant en Angleterre Hyde de Neuville, qu'il appelle son principal agent, le chevalier de Coigny, jugeant imprudent de le laisser accomplir seul une mission rendue particulièrement périlleuse par la surveillance qu'exerçait alors la police sur les voyageurs, lui adjoignit un jeune
gentilhomme, fils d'un de ses amis, le comte de Crénolles, qui se trouvait alors à Paris.
Avant d'aller plus loin, nous devons présenter au lecteur les trois personnages qu'une passion commune pour la cause monarchique venait d'associer dans une entreprise qui avait pour but de la faire triompher.
Le principal d'entre eux, Jean-Philippe Franquetot de Coigny, dit le chevalier de Coigny, frère du duc de ce nom, était le fils cadet du comte de Coigny, tué en duel sous Louis XV par le prince des Dombes, à la suite d'une querelle de jeu. Né en 1743, entré tout jeune dans l'armée, il était arrivé assez rapidement aux grades supérieurs. Il avait longtemps commandé le régiment des Dragons de la Reine. En 1784, on le trouve maréchal de camp et l'un des inspecteurs généraux de la cavalerie. Dans son dossier, conservé aux Archives du Dépôt de la Guerre, existe une note qui le concerne et qui permet de se faire une idée exacte de ses mérites : « Il a un excellent esprit, le cœur honnête, est aimable et estimable, plein d'honnêteté, bon à employer et très conciliant; a beaucoup d'intelligence, servira bien partout. »
Tout en poursuivant sa brillante carrière, le chevalier de Coigny avait fait belle figure à la cour, parmi les favoris de Marie-Antoinette. La reine prisait la distinction de son esprit, son élégance native et, par-dessus tout, son dévouement dont il lui donna des preuves aux heures les plus tragiques des débuts de la Révolution. Très répandu dans la société, on ne lui connaissait que des amis. Dans sa jeunesse, il avait été l'un des habitués du salon de Mme Geoffrin. Il avait même acquis la réputation d'être loquace à l'excès et de s'attarder souvent en d'interminables bavardages dont se lassait quelquefois la patience de ses auditeurs.
Un soir qu'il soupait chez cette suggestive personne, elle le chargea de découper un poulet. Il obéit en se servant d'un couteau trop petit, qui rendit l'opération d'autant plus longue et difficile qu'il la prolongea en se complaisant au récit trop circonstancié d'un incident sans importance.
Comme il n'en finissait pas de découper et de parler, Mme Geoffrin s'impatienta et lui dit :
« Croyez-moi, chevalier, si vous voulez réussir dans le monde, contez de petites histoires et servez-vous de grands couteaux. »
Après avoir vécu caché pendant la Terreur, le chevalier de Coigny, depuis le 9 thermidor, résidai! à Paris, pensionné de l'Etat en sa qualité d'ancien maréchal de camp, en apparence soumis aux lois et assez répandu dans le monde pour avoir renoué des relations amicales avec Joséphine de Beauharnais devenue Mme Bonaparte, qu'il avait connue autrefois. Il frayait de même avec quelques-unes des autorités du jour, et, notamment, avec le général Morand, nommé récemment commandant de la Place de Paris. Ses relations, sa conduite, ou tout au moins ce qu'on en voyait, ne permettaient pas de le soupçonner de conspirer . La police de Fouché, bien qu'elle n'ignorât pas qu'il correspondait parfois encore avec les émigrés de Londres, était bien loin de le croire capable de s'associer à leurs complots. Elle ne le confondait pas avec les innombrables suspects que la réaction thermidorienne avait ramenés à Paris, que le 18 fructidor en avait chassés, et qui, maintenant, recommençaient à s'y montrer.
Tout autre nous apparaît Hyde de Neuville. Quoiqu'il n'eût alors que vingt-deux ans, son existence était déjà pleine d'émouvantes aven-
tures. Il descendait d'une famille anglaise, alliée aux Clarendon. Parti d'Angleterre à la suite des Stuarts et victime de son dévouement à leur cause, son père, venu en France et fixé à Sancerre, s'y était marié. Notre conspirateur était né de ce mariage. En 1790, destiné à la carrière militaire, il achevait ses études à Paris. Il se trouva mêlé ainsi aux premiers événements de la Révolution. En même temps qu'il puisait dans le spectacle sinistre qu'ils lui offraient une profonde aversion pour elle, il y contractait vis-à-vis de lui-même l'engagement de se vouer à la défense des Bourbons proscrits.
Il faut lire dans ses mémoires comment ce dévouement s'était exercé jusqu'au jour où nous le voyons se jeter dans la plus périlleuse des équipées. Les convictions qui le poussaient à affronter des dangers redoutables étaient celles de toute sa famille. Marié depuis quelques mois, il trouvait dans sa jeune femme un écho de ses propressentiments. Son unique frère, son cadet, n'était pas moins royaliste que lui, et quoiqu'il ne manifestât pas ses opinions de la même manière, il devait payer chèrement plus tard la parenté qui l'unissait à un homme notoirement
compromis, et qui amena la police à le confondre avec lui. s.
Enfin, leur beau-frère. De La Rue, membre du Conseil des Cinq-Cents, figurait parmi les victimes du 18 fructidor. Arrêté en même temps que plusieurs de ses collègues et comme eux déporté à Cayenne, il avait été assez heureux pour s'en évader avec Pichegru. Mais, tandis que celui-ci, arrivé à Londres, y restait, De La Rue s'évertuait à obtenir l'autorisation de rentrer en France. Au commencement de 1800, il revenait dans sa famille aux environs de Sancerre, placé sous la surveillance de la police, circonstance qui ne pouvait, on en conviendra, que fortifier les légitimes colères que son malheur immérité avait amassées dans son âme contre ses bourreaux.
Ces colères, Ilyde de Neuville les ressentait vivement au moment où il partait pour Londres, envoyé par Coigny; elles venaient ajouter un désir de vengeance aux ardeurs que lui suggéraient d'anciennes convictions, et ce disir surexcité le poussait aux pires folies. Quinze ans plus tard, la maison des Bourbons remise en possession de la couronne, il recueillera la récompense du dévouement sans bornes dont il a fait preuve
envers elle; il jouira de la confiance des princes; il siégera dans le Parlement; il sera ministre; Chateaubriand l'honorera de son amitié et il apparaîtra alors comme un homme dont la sagesse et la prudence égalent le dévouement. Mais, à l'époque où nous le voyons ne pas craindre de jouer sa vie pour hâter le retour de la royauté, il révèle trop souvent plus de témérité que de prévoyance. Par son audace moins réfléchie que courageuse, par des inconséquences que sa jeunesse seule peut excuser, il compromet la cause à laquelle il s'est voué, et lorsqu'elle a succombé, le comte d'Artois raisonnant avec son frère des causes qui l'ont perdue, accusera les « légèretés de M. Hyde » et exprimera le regret de l'avoir employé.
Nous avons dit qu'en l'envoyant en Angleterre, le chevalier de Coigny lui avait donné pour compagnon le comte de Crénolles. Sur celui-ci, les détails manquent. Nous savons seulement qu'il était, de quelques années, l'aîné de Hyde de Neuville. Sa famille, originaire de Bretagne, était alliée aux Beauvau, aux Chabot, aux Carcado, aux d'Épinay, aux Rohan. Son père, le marquis de Quengo de Crénolles, avant la Révolution
maréchal de camp, inspecteur général de l'infanterie, n'avait pas voulu émigrer. Pendant la Terreur, il étail resté avec sa famille à Paris. Il y
sera encore en 1824, époque de sa mort. Il aura alors quatre-vingt-dix ans. Il en comptera quarante de loyaux services, ce qui explique pourquoi, en 1812, Napoléon l'a pensionné, et pourquoi, en 1816, Louis XVIII l'a nommé grand'croix de Saint-Louis.
Si nous ne sommes pas aussi documentés sur son fils, nous savons du moins qu'il avait été major en second dans le régiment de Brie-infanterie. Quant à ses opinions, elles étaient celles de ses ancêtres et de son père, qui s'étaient toujours montrés les serviteurs fidèles de la monarchie.
Tels sont les personnages qui, durant cette année 1798, et quelques mois à peine après le coup d'Etat accompli par le Directoire, ne craignaient pas de fomenter une conspiration qui avait pour but de le renverser.
On a vu qu'après avoir pris connaissance du mémoire dans lequel le chevalier de Goigny lui exposait ses plans, le comte d'Artois les avait approuvés, d'accord avec le gouvernement britannique, celui-ci ayant consenti à verser l'argent
qui devait en assurer l'exécution. Hyde de Neuville et Crénolles étaient arrivés à Londres au mois d'octobre; ils en repartaient, quelques semaines plus tard, porteurs des premiers fonds donnés par l'Angleterre et des pouvoirs illimités dont le comte d'Artois investissait le chevalier de Coigny afin de le mettre à même d'agir.
Les documents qui le constatent ne nous disent pas comment les conjurés voulaient s'y prendre pour renverser le Directoire. Très probablement, eux-mêmes n'en savaient encore rien. Provoquer de nouveaux soulèvements dans les contrées de l'Ouest ou même s'emparer d'un grand port pour s'en approprier les ressources et les armes et l'ouvrir aux émigrés avec l'appui de l'Angleterre, tout cela n'était que l'un des moyens bons à employer. Mais il ne pouvait suffire, car, aux bandes insurrectionnelles, le Directoire était en mesure d'opposer des forces supérieures. Ce qu'il fallait avant tout, c'était se mettre à même de s'emparer de la personne des gouvernants. En admettant qu'on y réussît, une question se posait : Que ferait-on d'eux quand on les tiendrait? Se contenterait-on de les proscrire! Irait-on jusqu'à l'assassinat? Si les conspirateurs s'étaient posé ces
questions, il ne semble pas qu'ils les eussent résolues et, pas davantage, qu'ils se fussent demandé par quels moyens ils arracheraient au Conseil des Anciens et au Conseil des Cinq-Cents Les décisions légales qui légitimeraient, le succès une fois obtenu, les mesures qui devaient le consacrer.
Tout porte donc à penser qu'au moment où Hyde de Neuville et Crénolles revenaient en France, la conspiration était encore à l'état embryonnaire, que tout était à organiser et que les fameux plans n'existaient que sur le papier. Du reste Hyde de Neuville en fait dans ses mémoires l'implicite aveu : ce Je revenais en France, écrit-il, entièrement occupé de l'organisation définitive du parti royaliste ». Il eût été plus sincère en disant que rien n'était encore fait.
Dans la seconde quinzaine de novembre, les deux jeunes gentilshommes, après avoir fait escale à l'île de Saint-Marcouf, venaient de reprendre la mer pour aller débarquer sur les côtes de Normandie, lorsqu'ils furent rejoints par un messager parti de Portsmouth, deux jours après eux. C'est le comte d'Artois qui le leur expédiait pour leur faire connaître le grave événement <|ui
venait de s'accomplir à Paris. Dans la journée du 18 brumaire — 9 novembre, — le général Bonaparte, revenu d'Egypte peu de temps avant, avait exécuté pour son compte le projet que les conspirateurs se proposaient d'exécuter pour le compte de Louis XVIII.
Bien que Hyde de Neuville, soucieux de se faire un mérite d'une prévoyance qui, à cette époque, lui fit trop souvent défaut, s'attache à faire croire que la nouvelle lui causa plus de peine que de surprise, il n'est pas douteux qu'elle le déconcerta cruellement. Elle éloignait la réalisation de ses espérances. Peut-être même les rendait-elle irréalisables, et ce qui ajoutait à ses regrets, c'était la facilité relative avec laquelle l'entreprise de Bonaparte avait réussi. Dans ses mémoires, il semble convaincu que si l'heureux général ne l'avait devancé, le même succès eût couronné la tentative des royalistes. Mais, pour le moment, c'en était fait de leurs espoirs.
Il ne^ paraît pas cependant qu'il se soit laissé abattre. A peine arrivé en Normandie, où Grénolles et lui ne purent aborder qu'au prix de difficultés devant lesquelles d'autres eussent reculé, il écrivait au comte d'Artois qu'il partait pour Paris
afin d'étudier la situation nouvelle créée par la journée de Brumaire et de rechercher quels avantages on en pouvait tirer. A partir de ce moment son rôle va grandir; il reste presque seul en scène; le comte de Crénolles devient un comparse dont il est à peine question. Lorsque la découverte du complot aura mis les conspirateurs dans la nécessité de se cacher ou de s'enfuir, Crénolles disparaîtra sans, pour ainsi dire, laisser de traces.
A Paris, Hyde de Neuville retrouva le chevalier de Coigny. Il lui remit les pouvoirs que lui avait confiés le comte d'Artois. On peut s'étonner que Coigny ne les ait pas considérés comme inutiles et ne les ait pas renvoyés à Londres. Mais la vérité oblige à dire qu'il les tint pour bons et comme pouvant être encore utilisés. Pas plus que son jeune complice, il n'avait perdu confiance. Quoique ayant pu suivre de près les péripéties de la journée de Brumaire, il n'en était pas effrayé; il croyait encore à la possibilité d'assurer le triomphe de la cause royale.
On en trouve la preuve dans les lettres qu'il adressait au comte d'Artois. Il y énumérait les ressources que présentaient la capitale et les pro-
virices de l'Ouest. Les éléments d'insurrection qui s'y trouvaient conservaient, à l'en croire, toute leur force et toute leur vitalité. Il insistait sur la nécessité de la prompte arrivée du roi ou du comte d'Artois en France; il demandait qu'en attendant que la présence de l'un ou de l'autre vint ranimer le zèle des royalistes, le général Pichegru prît en leur nom le commandement des insurgés. Il réclamait, en outre, la totalité des fonds promis par l'Angleterre aux yeux de laquelle il faisait luire la possibilité, pour une flotte anglaise, d'occuper le port de Brest. Un gentilhomme qui résidait dans cette ville, le comte du Bouchage, avait rédigé un mémoire sur les moyens de s'en emparer1.
En faisant part à son frère du contenu de ces pièces, le comte d'Artois, enthousiasmé, écrivait : « J'espère que vous serez content de la bonne conduite du chevalier de Coigny et de ses coopérateurs. Le projet sur la ferme (Brest) est excellent. Coigny se dispose en silence à préparer les
1. Au même moment, le lieutenant de vaisseau Rivoire, traître à ses devoirs, avait conçu le môme projet que Du Bouchage et tentait de l'exécuter. Sa tentative se greffant sur le complot Coigny-Hyde de Neuville, nous en donnons le récit à la fin de celui-ci.
l.K COMPLOT COIQNY-HYDE DE NEUVILLE. 21
moyens convenables pour renverser le gouvernemont actuel. »
Si l'on ne savait avec quelle crédulité confiante ►mte (1 Artois et son entourage avaient toujours accueilli les propositions qui semblaient offrir quelque cbance à une restauration monarchique, sans mè nie se demander si les moyens qu'on leur présentait étaient pratiques, on ne comprendrait pas que ce prince ait pu croire un moment à la réalisation du plan dont le chevalier de Coigny s'était déclaré l'auteur responsable ni qu'il ait pu supposer que, Bonaparte devenu le maître, il serait aussi facile de le renverser qu'il l'eût été de renverser le Directoire. Mais il n'est que trop vrai qu'il ajouta foi aux assurances que lui donnait Coigny et sur lesquelles, avec l'ardeur de son âge, renchérissait Hyde de Neuville.
Un peu plus tard, le prince se défendra d'avoir été aussi crédule. Dans une lettre du 8 avril 1800, il déclare que, d'après le changement survenu dans les circonstances, il a paralysé tout à fait le travail de Coigny et qu'il sait que celui-ci s'est conformé à ses intentions. « Mais les communications avec l'intérieur, ajoute-t-il, sont devenues
si lentes et si difficiles qu'il y a très longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles. »
En ce qui touche Coigny, cette lettre dit la vérité. Le chevalier a suivi les ordres du prince et prêche autour de lui la « nécessité de dormir » jusqu'à ce que se présente une occasion favorable de commencer la bataille. Mais Hyde de Neuville ne témoigne ni de la même docilité ni de la même circonspection. C'est là, comme on le verra plus loin, l'objet de leurs querelles : Coigny veut qu'on agisse et s'évertue à imprimer au complot une impulsion plus active.
On a si souvent décrit la physionomie de Paris et de la France, au lendemain du 18 brumaire, que nous ne pourrions nous attarder à la décrire de nouveau sans répéter ce que d'autres ont dit avant nous. Nous passerons donc rapidement sur la satisfaction générale avec laquelle, en dehors de quelques coteries politiques dont la victoire de Bonaparte déjouait les espérances, fut accueilli le succès de son entreprise. En devenant le maître,
LE COMPLOT COIGNY-HYDE DE Mil VILLE. 23
il délivrait le pays du terrorisme qui semblait être redevenu le principal moyen d'action des hommes qui, depuis trop longtemps, détenaient le pouvoir. Mais leur influence n'était pas entièrement détruite, et quoique leurs armes fussent désormais brisées, ils s'efforçaient d'en utiliser les débris. Ce fut à les leur arracher que Bonaparte dut appliquer ses premiers efforts.
Toutefois, parmi les adversaires qu'il rencontrait devant lui, les plus intraitables n'étaient pas ceux qu'il venait de réduire à l'impuissance. C'étaient les royalistes, ou tout au moins ce qui restait de ce parti, de plus en plus réduit, et qui comptait maintenant plus de chefs que de soldats. La chouannerie, en laquelle s'incarnaient leurs passions et leurs ressentiments, redoublait d'audace. A la faveur du désarroi matériel et moral du pays, résultat de dix années de désordres, de guerre civile, de violences légales, elle entretenait dans les contrées de l'Ouest les ferments d'anarchie dont elles avaient été si longtemps les victimes. L'irréconciliable Cadoudal et la poignée de complices qui marchaient d'accord avec lui auraient déjà levé le drapeau de la révolte si l'Angleterre eût été plus prompte à réaliser les promesses
2i RECITS DES TEMPS REVOLUTIONNAIRES,
qu'elle leur avait faites. Fort heureusement pour Bonaparte, l'Angleterre tergiversait. Elle s'engageait un jour; le lendemain, elle se dégageait, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre. Elle voulait et ne voulait pas, et ses hésitations, dont s'irritaient les royalistes, décourageaient lentement mais sûrement les visées de ces derniers survivants de la chouannerie.
La correspondance du comte d'Artois avec son frère permet de suivre en ses tergiversations la conduite ambiguë du gouvernement anglais. Au mois d'avril 1800, Georges Gadoudal était venu à Londres, accompagné de Hyde de Neuville, afin de présenter de vive voix aux ministres des arguments propres à les convaincre de l'intérêt qu'il y avait, pour la cause royale, à provoquer en France des soulèvements et à encourager les insurrections vendéennes, « A ce moment, l'Angleterre, changeant une fois encore d'opinion, ne considérait plus les royalistes de l'Ouest, écrit le comte d'Artois, que comme un moyen, d'ailleurs bien incertain, d'opérer d'utiles diversions. C'est vers le midi de la France qu'elle tournait ses vues. »
Naturellement, Georges Cadoudal était fort éloigné de partager l'opinion des ministres anglais.
Dans plusieurs entretiens avec Windham, préposé au département de la Guerre, il s'était efforcé de lui démontrer que les provinces de l'Ouest offraient de plus puissantes ressources que celles du Midi. Appuyé dans ses dires par Hyde de Neuville, il avait affirmé qu'on pourrait renverser le gouvernement de Bonaparte, au milieu même de la capitale, si l'on saisissait le moment où un prince débarquerait et si l'on obtenait des fonds suffisants pour préparer d'avance cette révolution. Il insistait sur la possibilité de s'emparer d'un port. A défaut de celui de Brest, si la conquête en semblait trop difficile, il proposait celui de Calais. L'opinion des habitants et la faiblesse de la garnison en permettraient facilement l'accès. En attendant qu'on occupât Calais, ou Brest, ou même Lorient, il se faisait fort de débarquer par surprise au Croisic, de s'y établir solidement et d'assurer par cette voie l'arrivée en France des secours en hommes, en armes et en munitions, qui devraient être envoyés aux insurgés. Le mémoire qui contient ces propositions mentionnait en outre la ssité de mettre le général Pichegru, en attendant l'arrivée du comte d'Artois, à la tête du mouvement; il dressai l le compte des sommes néres-
saires à l'entreprise et en précisait l'emploi.
Soumis aux ministres anglais et défendu devant eux par Georges Cadoudal et par Hyde de Neuville, il ne parut pas d'abord devoir produire les effets qu'en espérait son auteur. Mais, le comte d'Artois étant intervenu, lord Granville, qui présidait à ces conférences, s'humanisa, consentit à négocier, et, à la date du 16 mai, l'accord était fait entre lui et le chef royaliste.
Le gouvernement anglais s'engageait à tenir prête une armée de vingt-cinq mille hommes avec les transports nécessaires pour opérer un débarquement en France. Trois ou quatre mille hommes seraient rassemblés à Douvres pour pouvoir prendre possession de Calais, dès qu'on en recevrait l'invitation. Après l'occupation de Calais, l'armée de débarquement profiterait du premier bon vent pour se porter sur les côtes de France, en s'assurant, par l'occupation de l'île de Houat, une communication permanente avec l'Angleterre. Arrivé sur les côtes, le commandant de l'armée anglaise jugerait, d'après les circonstances, si elles lui permettaient d'opérer le débarquement avec la certitude de pouvoir se réembarquer, en cas de nécessité, avant que les républicains eussent
pu lui opposer des forces supérieures. S'il jugeait ne pouvoir débarquer, il devrait néanmoins fournir n;;\ royalistes de l'intérieur tous les secours en hommes et en argent qui leur seraient nécessaires, protéger au besoin le débarquement du comte d'Artois, et, dans ce cas, faire sur toute l'étendue des côtes de France les démonstrations les plus menaçantes afin d'opérer une diversion efficace.
Le paragraphe final de la note où nous puisons ces détails stipule qu'aucun mouvement ne devrait s'effectuer à Paris qu'après l'arrivée des Anglais sur la côte, soit qu'ils se fussent déterminés à débarquer, soit qu'ils se fussent contentés de protéger la mise à terre du comte d'Artois. On voit que l'engagement pris par l'Angleterre était en quelque sorte annulé par les restrictions diverses dont on l'avait entouré. Du reste, des circonstances qu'on ne pouvait alors prévoir allaient bientôt en empêcher l'exécution et détruire une fois de plus les espérances que l'appui de l'Angleterre avait permis aux royalistes de concevoir.
A l'heure où ces plans s'élaboraient à Londres, Bonaparte, à Paris, poursuivait la pacification de l'Ouest. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les longues négociations qui amenèrent peu à peu le
désarmement des royalistes vendéens. Bonaparte s'était attelé à cette tâche dès le lendemain de son avènement. A son appel, les principaux chefs chouans s'étaient rendus à Paris ; il avait reçu la plupart d'entre eux, Georges Gadoudal lui-même, et s'ils ne s'étaient pas montrés également convaincus de la nécessité de désarmer et d'accepter la paix qui leur était offerte, presque tous y avaient souscrit.
Le voyage de Georges Gadoudal à Londres, dont nous venons de parler et qui suivit cette entrevue, prouve que, quant à lui, en dépit des efforts de Bonaparte pour le séduire, il était resté rebelle à toute idée de réconciliation. Hyde de Neuville ne s'était pas montré moins intransigeant. Sa résistance, comme celle de Georges, de Frotté, de d'Andigné et de plusieurs autres chefs chouans, les mettait ainsi en état de révolte ouverte contre le gouvernement de la République; ils n'étaient plus que des factieux, passibles par conséquent de la rigueur des lois.
Ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre combien demeurait encore troublée la situation intérieure de la France, quelques mois après le 18 brumaire. Les départements de l'Ouest
se remettaient à peine de leurs longues agitations. Si la grande majorité de leurs habitants, lasse de vivre dans Les alarmes et toujours sur le quivive, se soumettait sans difficulté au gouvernement consulaire, il y avait encore, parmi eux, quelques nommes, insurgés incorruptibles, qu'une vie d'aventures n'avait que trop disposés à l'indiscipline, à la rébellion, et qui se refusaient à désarmer. Sous prétexte de royalisme, ils prétendaient rester indépendants, continuer à vivre ainsi qu'ils avaient vécu depuis dix ans, et ne déposer les armes qu'après avoir rétabli la royauté. Ils forment le groupe de ce qu'on pourrait appeler les derniers chouans, dont on voit, dans l'histoire de ces temps troublés, les exploits dégénérer en brigandages.
C'est eux qui, pendant plusieurs années encore et malgré l'incessante surveillance de la police de Fouché, rendront les routes dangereuses, arrêteront les diligences, détrousseront les voyageurs, pilleront les fermes isolées et feront revivre, sur certains points du territoire, les plus sinistres souvenirs de la réaction thermidorienne.
Rien que dans Tannée 1800, ils attestent leur existence par une succession d'entreprises erimi-
nelles l. Au mois de septembre, le sénateur Clément de Kis disparaît subitement; il a été enlevé dans sa maison à la campagne, pendant un court séjour qu'il y faisait. Durant deux semaines, on ne sait ce qu'il est devenu. On le cherche encore, lorsque, tout à coup, il reparaît et déclare qu'il était tombé aux mains de malfaiteurs restés inconnus. Quelques semaines plus tard, aux portes de Quimper, l'ancien conventionnel Audrein, évêque assermenté du diocèse, est assassiné. Ces actes audacieux sont l'œuvre des derniers chouans. Leur œuvre aussi, ce tragique attentat dit du 3 nivôse an IX, connu sous le nom de machine infernale, qui, dans la soirée du 24 décembre 1800, ensanglante une rue de Paris, et auquel n'échappe que par miracle le Premier Consul contre qui il est dirigé.
A la même époque, la capitale est remplie de gens qui conspirent ou se flattent de conspirer. Le plus souvent, les divers groupes qui se forment dans ce but sont inconnus les uns aux autres. Leurs projets se croisent, se contrecarrent. Les uns se proposent de renverser le gouvernement
i. J'en ai retracé les péripéties dans mon livre : La Police et les Chouans (Paris, Pion Nourrit et Cie, éditeurs).
sans coup férir et tout simplement en ameutant l'opinion contre lui; ils publient des libelles diffamatoires que la police ne parvient pas toujours à saisir. Les autres proclament la nécessité de recourir à des moyens violents. D'après eux, il faut que Bonaparte disparaisse. Les plus modérés rêvent de l'attaquer au milieu de son escorte, sur la route de la Malmaison, à leurs risques et périls, et ce sera, ma foi, tant pis pour lui, si son escorte ne parvient pas à le défendre, et si, dans la bagarre, il reçoit un mauvais coup, comme ce sera tant pis pour eux si ses gardes sont les plus forts, raisonnement par lequel ceux qui le tiennent prétendent conserver au guet-apens qu'ils préparent le caractère d'une attaque loyale. Les plus violents se rient de leurs scrupules. Sous prétexte que Bonaparte n'est qu'un malfaiteur et que, contre lui, toutes les violences sont légitimes, ils embrassent résolument le parti de l'assassinat.
A côté de ces partisans de l'action, il y a les partisans des moyens de persuasion. Parmi eux figurent l'abbé de Montesquiou, le comte de Cler~ mont-Gallerande, Royer-Collard, agents secrets de Louis XVIII, qui se sont chargés de négocier avec le Premier Consul en vue d'obtenir qu'il
restitue la couronne aux Bourbons. Le Comité formé par ces personnages fonctionne dans l'ombre ; il parvient à exister sans être dénoncé à la police jusqu'au jour où, en apprenant que le comte d'Artois en a créé un autre à Paris, composé du chevalier de Coigny, de Hyde de Neuville et du comte de Grénolles, ses membres, se refusant à toute entente avec l'émigration d'Angleterre, dont ils redoutent les indiscrétions et les extravagances, envoient leur démission au roi.
Il n'y a pas lieu de s'attarder dans celte étude, qui a un tout autre but, au récit des incidents que fit naître la rivalité des deux Comités1. Nous n'avons à nous occuper ici que de celui dont nous avons raconté la création et dont le but nettement avoué, était le renversement du gouvernement consulaire à tout prix et par tous les moyens.
Avant d'entreprendre avec Georges Cadoudal le voyage d'Angleterre dont nous parlons plus haut, Iîyde de Neuville, d'accord avec Coigny et secondé par Crénolles, avait commencé à jeter les bases de l'organisation du complot en vue duquel s'était formée leur association. Ce travail préparatoire
1. On en trouvera les détails dans le tome II de mon Histoire de l'Émigration (Paris, Hachette et Gie, éditeurs).
fait entrer en scène de nouveaux personnages. Le premier qui se présente à nous, s'appelait de * son véritable nom Dierhofï ; mais, il en avait pris un autre, et c'est sous celui de Dupérou qu'il était connu. Une certaine obscurité plane sur ses origines comme sur les fonctions qu'il avait exercées. On sait seulement que son père était, sous l'ancien régime, commissaire des guerres, et que lui-même, en l'an IV, avait été employé au ministère des Relations extérieures. Comme il se vante, à plusieurs reprises, de parler cinq langues, on doit supposer qu'il était attaché à cette administration en qualité de traducteur. Nous ne savons, du reste, pour quel motif il en était sorti ni pourquoi, malgré plusieurs requêtes adressées à Talleyrand, il ne put s'y faire réintégrer. Mais c'est probablement par dépit de n'avoir pas obtenu sa réintégration qu'il se décida à passer à l'ennemi.
Sans quitter Paris, il parvint à se mettre en relation avec les émigrés de Londres et à se faire agréer dans l'entourage du comte d'Artois. Très résolument, il offrit ses services. A Londres, on ne se montrait pas plus scrupuleux dans le choix des individus bons à employer que dans celui des moyens d'agir. Dupérou, que, désormais, la cor-
respondance désignera sous le nom de Marchand, un nom de guerre, fut considéré comme un instrument utile. On accepta ses offres sans s'informer de ses antécédents, en se promettant de les utiliser à la première occasion.
Elle ne tarda pas à se présenter.
De Paris, Coigny et Hyde de Neuville insistaient sur l'avantage qu'il y aurait pour eux à connaître à temps les mesures que le gouvernement pouvait prendre contre le parti royaliste et de pénétrer les secrets propres à seconder ou à entraver les dessins de ce parti. « Cette tâche difficile, avoue Hyde de Neuville, demandait un homme intelligent, adroit et prudent. » On avait Dupérou sous la main; on le recommanda aux agents de Paris et il devint ainsi l'organisateur de la contre-police que, du reste, la bonne fortune de Fouché ne tarda pas à lui faire découvrir.
Pendant plusieurs semaines, Dupérou se montra assez exactement renseigné sur les ordres qui partaient des bureaux de Fouché. A diverses reprises, des individus suspects, dont l'arrestation avait été ordonnée, furent avertis à temps ; d'autres, qui pouvaient craindre d'être désignés à la police, furent rassurés, et, notamment, Coigny et Hyde
de Neuville qui s'attendaient toujours à quelque mésaventure. Les informations que Dupérou recueillit de la sorte au profit de ses amis lui étaient fournies par un officier de paix, nommé Clément, employé dans les bureaux, dont, à prix d'argent, il s'était assuré le concours.
Dans ce rôle, Dupérou révélait autant d'habileté que de zèle. Sans doute, il lui arriva de n'avoir pas prévu certaines mesures; des gens furent arrêtés, auxquels il avait affirmé que la police ne s'occupait pas d'eux. De même, plusieurs de ses rapports témoignent de l'insuffisance, de l'inexactitude et même de l'insignifiance accidentelle de ses renseignements. La confiance qu'il inspirait à son parti ne paraît pas cependant en avoir été ébranlée. S'il lui était prouvé que son informateur l'avait trompé, il objectait « que, en matière de police, il y a des opérations qui ne se décident qu'entre le ministre et son secrétaire général ».
Au surplus, il ne se bornait pas à surprendre les secrets de la police. 11 avait organisé, pour le bien de la cause, des moyens de correspondance entre Londres et Paris. Parmi les gciio qu'il y employait se trouvait une jeune femme qu'il avait
connue dans des maisons amies. Elle figure dans les pièces judiciaires sous le nom de Mme Chalamet, née Marianne Gachon. Son mari, de qui, depuis peu, elle vivait séparée, était contre elle en instance de divorce. Jolie, élégante, à peine âgée de vingt-six ans, mais quelque peu réduite aux expédients, elle devint la maîtresse de Dupérou, et, dès ce moment, elle participa à ses opérations. A tout instant, elle part en voyage. Un jour, elle est en Belgique; un autre jour, à Calais. Ces allées et venues qu'elle payera un peu plus tard par huit mois de détention préventive, dont quarante jours au secret, n'ont d'autre but que de faciliter la correspondance dont elle est le canal.
Elle n'est pas la seule femme qu'on voit, à cette époque, évoluer sur l'étrange théâtre où se déroulent les aventures du royalisme. On en trouve plus d'une parmi les conspirateurs. Hyde de Neuville lui-même ne craint pas de recourir à leur savoir-faire. C'est chez une femme, la veuve Mercier, que sa situation modeste ne permet pas de soupçonner, qu'il réunit les membres du Comité; à elle qu'il confie ou laisse confier les papiers de l'agence. Sans lui en révéler le
caractère, il la prie de les garder. Elle accepte, et ces papiers compromettants : lettres du comte d'Artois, confidences d'émigrés, plans de prise d'armes, liste d'officiers de la garnison de Paris qu'on croit corruptibles, faux passe-ports, fausses cartes de sûreté, et tant d'autres pièces révélatrices que Goigny recommande sans cesse de détruire, que Hyde de Neuville a promis de brûler et qu'il conserve imprudemment, restent ainsi aux mains de la veuve Mercier chez qui bientôt la police les découvrira.
En Bretagne et en Normandie, c'est encore des femmes de tout âge et de toute condition que le comité Coigny emploie pour le service de la cause royale. L'une d'elles, qui signe ses lettres « le Petit Matelot », est une Anglaise quinquagénaire, Arabelle Williams. Elle habite Paris depuis 1772 ; elle est libre, riche, indépendante. Comment Hyde de Neuville est mis en rapport avec elle, nous l'ignorons. Ce qui est certain, c'est que nous la trouvons, en 1800, parmi les messagers les plus actifs de la correspondance avec l'Angleterre. Tantôt habillée en homme, tantôt sous les vêtements de son sexe, elle quitte Paris fréquemment pour aller s'embarquer au
Tréport, ou à Dieppe, ou à Gayeux, portant, cousus dans les doublures de ses jupes, des papiers que les conspirateurs entre eux appellent des dentelles, et qui sont impatiemment attendus à Jersey, d'où elle revient bientôt chargée des réponses.
Elle n'est pas la seule qui remplit ce rôle périlleux. Il faut citer encore Rose-Blanche-Fleurice- Aimée Cyrenne, dite de Banville, du nom du village de l'Orne où elle est née. Nos documen s la désignent sous le nom de Jeanne d'Arc. Son signalement, tel qu'il existe dans son dossier conservé aux Archives, nous apprend qu'elle avait vingt-sept ans, des yeux bleus, des cheveux châtains. Ce qui autorise à croire que sa jeunesse la rendait séduisante et lui valait de nombreux hommages, c'est que, parmi les lettres saisies chez elle au moment de son arrestation, il s'en trouve qui sont de véritables déclarations d'amour; telle celle-ci dont l'auteur « lui souhaite un joli petit mari, bien doux, bien complaisant
et fidèle et trente mille livres de rentes ». —
« N'oubliez pas, ajoute-t-il, que vous m'avez promis que je serais des noces. Ce sera pourtant pour moi le supplice de Tantale : tandis qu'un
autre se livre aux délices de la volupté, il est bien cruel d'être spectateur indifférent. »
Il ne faut pas conclure de ces témoignages d'admiration quelque peu ridicules que Rose de Banville est une petite maîtresse. C'est au contraire une énergique, une vaillante, une résolue, royaliste dans le sang, et dont aucun péril ne saurait ralentir l'ardent dévouement à la cause royale. A Bayeux, où elle réside ordinairement, elle a élu domicile chez une de ses amies, Mme de Vaubadon, née de Mesnildot, qui, elle aussi, possède tous les attraits de la jeunesse et de la beauté, mais dont on ne saurait, comme on le peut faire pour Rose de Banville, vanter les mœurs, la conduite et la dignité. Il y a de tristes histoires sur cette Mme de Vaubadon : des liaisons scandaleuses avec plusieurs chouans de grande marque, tels que le chevalier de Bruslard et le vicomte d'Aché; sa conduite envers son mari, ses procédés indélicats pour se procurer de l'argent, et, ce qui est pire que tout, ses relations avec la police, résultat de sa vénalité, et qui permettent de l'accuser d'avoir odieusement dénoncé et livré de malheureux proscrits dont elle avait su, à force de séduction, capter la confiance.
Compromise en 1800 par sa participation au complot que nous racontons, et en 1804 dans la fameuse conspiration de Georges, ce n'est qu'en 1806, à la suite delà tragique aventure du vicomte d'Aché, dont nous avons fait ailleurs le récit * que fut révélé le rôle abominable qu'elle avait joué vis-à-vis des royalistes. Mais, ce rôle, à supposer qu'elle y fût entrée déjà au moment où le comité Coigny recourait à son dévouement vrai ou factice, personne alors ne le soupçonnait. Rose de Banville, notamment, ne pouvait que croire à la sincérité du zèle royaliste de son amie.
A côté de ces personnages que s'était adjoints le comité Coigny et qu'employaient tour à tour Hyde de Neuville et Dupérou, il faut citer encore l'abbé Ratel et l'abbé Godard.
Le premier ne vaut pas cher. C'était un de ces nombreux dévoyés que la Révolution avait jetés hors des gonds. Né à Saint-Omer, d'une famille honorable, ayant un frère avoué à Paris, il avait embrassé le sacerdoce. Devenu curé d'une des paroisses de Dunkerque, mais la conscience promptement débilitée par l'imprévu des événe-