‹ Récits des temps révolutionnaires; d'après des documents inéditsChapitre 4 sur 17 · Voir : La Police et les Chouans · texte numérisé non relu

Voir : La Police et les Chouans

ments, il avait bientôt oublié ses engagements et ses devoirs. Son zèle royaliste, duquel on peut dire qu'il fut plus nuisible qu'utile à la cause qui le lui suggérait, avait fait oublier qu'il était prêtre. Il l'oubliait volontiers lui-même, ainsi que le prouve la place que tenait alors dans sa vie une jeune femme, Julienne Spère, dite Mme Derlang, qui tomba dans les filets de Fouché, en même temps que celles dont nous venons de parler. Ratel est le commissionnaire de l'agence dans Paris. C'est lui, notamment, qui communique à certains journaux les informations qu'on veut répandre dans le public. Il est jeune, entreprenant, actif, et aucun effort ne lui coûte s'il en espère un profit.

L'abbé Godard, ancien grand-vicaire de l'archevêque de Toulouse, est spécialement employé par l'agence à la traduction des lettres chiffrées. Mais lui, du moins, est demeuré fidèle aux devoirs de son état. Il travaille pour la religion autant que pour la monarchie, et c'est en vain que la médisance chercherait à s'exercer contre sa mémoire.

A mentionner encore, parmi les associés du comité de Coigny, le journaliste Fiévée, dont le rôle demeure assez obscur mais qui semble être

allé à Londres, à la fin de 1799, au même mometit que Hyde de Neuville et Crénolles, afin d'appuyer leurs démarches auprès du comte d'Artois; le chevalier de Margadel, dit Joubert, ancien officier au régiment Royal-Comtois, émigré en 1791, employé à l'armée des Princes avec ses quatre frères, passé ensuite en Vendée, où il a commandé un corps de chouans dans les bandes de Bourmont; homme terrible, toujours prêt aux violences, qui, pour procurer à son parti les fonds dont il a besoin, se fait, en de certains jours, brigand de grand chemin, et arrête, l'arme au poing, les voitures publiques; le chevalier de Toustain, un tout jeune homme, dix-neuf ans, officier dans l'armée royaliste du Maine, venu à Paris à la faveur de l'armistice, sous le prétexte de voir son frère, chouan comme lui, détenu au Temple, mais en réalité pour acheter des armes, et qui devait payer de sa vie les imprudences qu'il commit durant son séjour dans la capi'ale; Hyde de Neuville cadet, que son frère tenait au courant de tous ses projets, et qui, plus ou moins secrètement, participa maintes fois à leur exécution; De La Haye, l'ancien député fructidorisé, qui recevait à Anvers, où il s'était établi, des lettres expédiées de Londres pour

l'abbé Rate! el les lui faisait passer; un sieur de Butler, jadis capitaine dé dragons, dont le rôle n'est pas bien défini et qui paraît avoir surtout expié en cette circonstance les relations que, depuis longtemps, il entretenait avec les émigrés.

Cette liste pourrait être allongée indéfiniment, et peut-être y aurait-il lieu d'y faire figurer le beau-frère de Hyde de Neuville, l'ancien membre du Conseil des Cinq-Cents, De La Rue. Renlré en France au commencement de 1800, il possédait une usine dans la Nièvre. Les besoins de son industrie l'avaient déterminé à se faire ouvrir un crédit chez les banquiers parisiens, Mallet frères. Lorsque la police chercha à connaître l'emploi des fonds qu'il avait touchés, cet emploi parut suspect. A défaut de griefs positifs, c'en fut assez pour qu'on le déclarât complice de la conspiration. Son cas est celui de plusieurs autres individus dont la culpabilité ne put être établie, mais qu'une longue détention châtia de s'être exposés à des soupçons plus ou moins fondés.

Nous avons raconté comment, après le premier voyage de Hyde de Neuville et du comte de Crénolles à Londres, ils avaient appris, en retournant en France, l'événement du 18 brumaire. Cet événement, on s'en souvient, ne les avait pas découragés. Revenus de leur stupéfaction, ils regagnèrent Paris avec la ferme volonté, Hyde de Neuville surtout, de continuer à lutter pour la cause royale, et furent heureux d'y retrouver le chevalier de Coigny, toujours animé des mêmes intentions. Ils ne se dissimulaient pas, cependant, que les circonstances avaient changé. Elles ne leur offraient plus autant de chances de succès que lorsqu'ils n'avaient devant eux que le gouvernement du Directoire, menaçant ruine de toutes parts. Il était de plus en plus visible que Bonaparte prétendait avoir raison de toutes les résistances. Là où les moyens de persuasion avaient échoué, il employait les moyens de rigueur. Le 8 janvier 1800, voyant que les négociations pour la paix avec la Vendée n'avançaient pas, il écrivait au général d'Hédouville : « Que j'apprenne bientôt que les chefs des

rebelles ont vécu. Soyez inexorables pour les brigands. »

D'autre part, travaillée tour à tour par des négociateurs habiles et prodigues de bonnes promesses, par des menaces froudoyantes qu'appuyait la présence, dans les contrées rebelles, d'une force armée alerte et résolue, la chouannerie ne battait plus que d'une aile. Ses principaux chefs s'étaient soumis; leurs soldats étaient rentrés dans leurs foyers, refusaient d'en sortir, convaincus de l'inutilité de tentatives nouvelles. Seuls, quelques irréconciliables restaient encore debout. En de telles conditions, l'issue d'un soulèvement dans Paris devenait singulièrement problématique. Il n'est donc pas étonnant qu'après avoir envisagé cette situation, Coigny et Hyde de Neuville aient pensé qu'avant de recourir à la violence, ainsi qu'ils se l'étaient d'abord proposé quand il s'agissait de renverser le Directoire, il fallait essayer d'obtenir de Bonaparte qu'il se fît lui-même le restaurateur de la royauté.

Ils soumirent au comte d'Artois ce plan nouveau que leur suggérait l'état des choses, bien loin de se douter qu'au même moment Louis XVIII s'elîorçait, de son côté, par l'entremise de l'abbé

de Montesquiou, d'ouvrir avec le Premier Consul une négociation analogue. Ils exprimaient l'avis qu'il serait opportun que le comte d'Artois écrivît directement à Bonaparte. Ils lui avaient même envoyé en minute le début de la lettre à écrire. On pouvait en attendre de bons effets si le prince, en la complétant, savait y flatter l'orgueil et les ambitions du prestigieux personnage auquel elle était destinée.

« Monsieur le général, y était-il dit, un grand homme ne se laisse pas gagner; mais, un grand homme peut se laisser convaincre. Ce n'est pas un prince ne consultant que son intérêt qui vous écrit; c'est un Français, c'est un soldat qui ne cesse de faire des vœux pour sa patrie. Général, que de maux ont affligé la France! que de maux peuvent l'affliger encore! son bonheur cependant ne dépend que de vous. Que Bonaparte s'arrête à cette douce idée et qu'il voie, à côté de sa gloire acquise, toute celle qu'il peut encore acquérir. Général, que vous deveniez usurpateur, vous avez tout fait pour vous, rien pour la paix du monde, et la postérité ne voit plus en vous qu'un illustre ambitieux qu'elle condamne. Que vous consentiez à partager le pouvoir avec des hommes qui ne

peuvent s'élever qu'à l'ombre de vos lauriers, ces mêmes hommes sont là pour vous trahir, pour vous frapper peut-être. Que vous rendiez, au contraire, aux Français le seul gouvernement qui doit les rendre heureux, que par vous une paix glorieuse et durable soit enfin assurée, que par vous les abus qui pouvaient exister sous l'ancien régime disparaissent avec le crime du nouveau, qu'il ne reste de cette Révolution que ce qu'elle put produire de grand et de glorieux »

Le projet de lettre envoyé au comte d'Artois s'arrête là. Le prince refusa d'y rien ajouter. Il ne croyait pas à l'efficacité d'un appel à Bonaparte. C'est par l'exécution des projets hostiles antérieurement arrêtés que devait, selon lui, être poursuivie la chute du gouvernement consulaire.

Lorsque le Comité Coigny eut connaissance de ce refus, il n'était que trop disposé, non seulement à s'y résigner, mais encore à le souhaiter, par suite d'un événement tragique qui venait de prouver aux conspirateurs que Bonaparte n'entendait céder son pouvoir à personne, qu'il voulait être seul maître et qu'il ne reculerait devant aucune rigueur pour asseoie s;» puissance sur des bases inébranlables. Dans sa pensée, l'heure était

venue de faire un exemple, et le jeune chevalier deToustain, dont nous avons parlé tout à l'heure, fut la victime de cette intraitable volonté.

A son insu, l'infortuné était surveillé par la police. Ses allures ayant paru suspectes, une perquisition fut opérée chez lui. On y saisit des cocardes blanches, des plumets blancs et la preuve qu'il avait commandé des poignards chez des marchands d'armes. C'en fut assez pour le perdre. Arrêté et traduit aussitôt devant une Commission militaire, sa jeunesse ne trouva pas grâce auprès de ses juges. Quelques heures plus tard, dans la plaine de Grenelle, il tombait sous les balles d'un peloton d'exécution.

Cet excès de rigueur n'était pas fait pour apaiser les ardeurs des conjurés; il les exaspéra. Si, jusqu'à ce moment, ils avaient pu hésiter à frapper Bonaparte, l'hésitation maintenant n'était plus permise. « Aujourd'hui, je mettrais ma gloire à le poignarder, écrivait Hyde de Neuville au comte d'Artois. Le sentiment qui m'anime est général parmi les hommes du parti. » Désormais, il ne pouvait être question que de représailles contre celui qui, aux yeux des conspirateurs, n'était plus « qu'un vil brigand ».

Dès o€ moment, l'objet de la conspiration se précise. Les rapports des conjurés avec les rares chefs chouans qui n'avaient pas désarmé, tels que Cadoudal, Bourmont et Frotté, deviennent plus actifs; on étudie de plus près les moyens d'attaquer le Premier Consul. Le chevalier de Margadel est chargé de préparer cette attaque dont la direction lui est confiée et de recruter quelques hommes résolus, à l'aide desquels il l'exécutera.

Hyde de Neuville fait part de ces projets au comte d'Artois. Il voudrait que le prince, en débarquant en France, pût offrir, à côté d'une proclamation incitant à la guerre contre les Français rebelles à l'autorité légitime, les bases d'un traité de paix définitive avec les Français soumis. Il serait habile d'honorer dans cette proclamation le courage des soldats républicains. « Ils ne veulent pas, écrit-il, être pardonnes, mais considérés comme ayant servi utilement la France. Ils demandent des garanties, et, la première, la présence de Pichegru. Elle entraînerait des régiments, et, quand le prince arriverait, tout serait disposé. »

Non content de donner ses conseils, notre entreprenant conspirateur s'adresse directement au

général qui fut le conquérant glorieux de la Hollande et qui n'est plus maintenant qu'un misérable traître, errant à travers l'Allemagne et sollicitant de l'étranger des armes contre sa patrie. La requête de Hyde de Neuville, celle du comte d'Artois trouvent Pichegru hésitant. Il ne refuse pas son concours ; mais, il évite de le promettre.

En dépit des allées et venues et des échanges de correspondance, que comportait la préparation d'un tel projet, la police 'ne le soupçonnait pas. Elle ne savait rien de ce complot déjà vieux de plusieurs mois ni des démarches dont étaient secrètement l'objet divers personnages politiques, des généraux tels que Bernadotte, Macdonald, Beurnonville, et dont le Comité Goigny s'attribuait, à tort ou à raison, le mérite. Le 21 janvier 1800 seulement, une inutile bravade des conjurés lui donna l'éveil.

A l'aube de ce jour, huitième anniversaire de la mort de Louis XVI, le portique de l'église de la Madeleine, à la stupéfaction des Parisiens, se trouva tendu d'un long drap mortuaire sur lequel étai/t affiché le testament du feu roi. L'affiche fut également placardée dans plusieurs quartiers de Paris et même au pied de la statue de la Liberté,

qui s'élevait alors sur la place de la Révolution. Dans ses mémoires, Hyde de Neuville avoue que c'est lui, aidé de son frère et de quatre de leurs amis, qui avait fait le coup. Il ne paraît pas se douter que sa conduite, en cette circonstance, révèle plus de témérité que de prévoyance. Elle reçut l'approbation du comte d'Artois; mais elle fut blâmée par Louis XVIII lorsqu'à Mitau, où il était alors, il en eut connaissance.

La police, malgré ses recherches, ne découvrit pas les auteurs de l'affichage. Mais, en le rapprochant de divers autres incidents de moindre importance, signalés par ses agents, elle y trouva la preuve que les royalistes redoublaient d'activité et qu'il existait un complot tendant au rétablissement de l'ancien régime. Toutefois, elle manquait de renseignements précis. A en croire le contrepolicier Duperron, informé par l'officier de paix Clément, ses soupçons ne se portaient encore ni sur le chevalier de Coigny ni sur Hyde de Neuville. Elle ne pouvait pour l'instant que redoubler de vigilance, et c'est ce qu'elle lit.

Il est remarquable que, jusqu'à ce moment, le chevalier de Coigny et Hyde de Neuville avaient

continue à circuler dans Paris, à se montrer parfois dans les endroits publics, portant assez haut la tête, manifestant assez d'assurance et de sérénité pour qu'il ne vînt à l'idée de personne qu'ils nourrissaient de ténébreux desseins. On rencontre Hyde de Neuville au café Hardy, sur le boulevard, près de la rue Taitbout; chez Comtat le restaurateur; il y vient fréquemment; c'est même là qu'il dicte ses ordres aux agents subalternes et autres qui s'y donnent rendez-vous pour se concerter avec lui. On le voit encore en compagnie des chefs chouans qui sont venus dans la capitale pour traiter de la paix avec le gouvernement consulaire, et dont les allures parfois excentriques, les costumes surannés, les figures hirsutes ne laissent pas d'étonner les Parisiens. 11 accompagne certains d'entre eux aux Tuileries où les reçoit le Premier Consul. Il assiste aux entrevues de ce dernier avec Georges Cadoudal et avec d'Andigné. Bonaparte le reçoit même seul, et c'est Talleyrand qui le conduit dans sa voiture à cette audience. Il est l'habitué d'un petit nombre de salons, assidu chez la baronne de Montchenu, chez la comtesse d'Aubusson, chez Mme de Damas, chez le marquis d'Harcourt. S'il quitte Paris,

c'est toul simplement pour aller voir sa famille dans la Nièvre.

Néanmoins, craignant d'être surveillé, il se montre constamment soucieux de dépister la police. Dans Paris, il sort rarement à pied; il a plusieurs domiciles; il couche rarement plusieurs jours de suite dans le même. Pour recevoir sa correspondance, il a également plusieurs adresses. En vérité, s'il était poursuivi, il serait insaisissable. Et cependant, à cette heure encore, les soupçons dont il commence à être l'objet sont tellement vagues que la police ne lô surveille que de loin. Bientôt, il n'en sera plus de même; elle cherchera à le prendre. Mais, il aura fait l'apprentissage de l'existence errante des conspirateurs, et c'est en vain que les agents iront tour à tour à Gien, à Bourges, au château de l'Etang, partout enfin où on leur signale sa présence; toujours ils arriveront trop tard. En attendant, il n'est en apparence qu'un royaliste inoffensif auquel on ne peut reprocher que la multiplicité de ses déplacements.

Le chevalier de Coigny affecte une égale tranquillité ; il [tousse l'audace jusqu'à faire de courtes apparitions dans le monde officiel. Le ministre

de la police qu'il y rencontre et qui, probablement, le tient quelque peu en suspicion, ne peut croire, quand il cause avec lui, qu'il cause avec un conspirateur dangereux. Il peut d'autant moins le croire que Coigny est traité en ami par Mme Bonaparte et qu'il entretient des relations cordiales avec le général Morand, commandant la place de Paris.

Sorti des rangs de l'ancienne armée, ce brillant soldat avait conquis tous ses grades à la pointe del'épée. Il s'efforçait de rester à l'écart des coteries politiques, et toute sa conduite témoignait de son admiration pour le premier Consul. Mais, quoique ses allures fussent celles d'un enfant du peuple, il n'oubliait pas qu'il était d'origine aristocratique et que son enfance s'était écoulée entre les murs d'un château, propriété de son père, Jérôme de Morand. On doit supposer que ce souvenir avait contribué à le rapprocher de Coigny. Chez Mme Bonaparte, où sa conduite en brumaire, à laquelle il devait d'avoir été appelé au poste qu'il occupait, lui avait valu ses grandes et petites entrées, Morand frayait avec le chevalier, pour qui ces rapports constituaient une protection et qui cachait si bien ses visées que, volontiers, on

oubliait son passé de royaliste. La tranquillité de Coigny pourrait donc, si elle eût été sincère, très aisément s'expliquer. Mais, pour dire le vrai, elle était plus apparente que réelle et révèle surtout en lui un vif désir de dissimuler les incessantes inquiétudes que lui causaient les imprudences de Hyde de Neuville.

Ces imprudences, celui-ci ne les avoue pas dans ses mémoires ; mais nous en trouvons des preuves ailleurs, et notamment dans un rapport rédigé ultérieurement par un jeune homme, le chevalier de Gallard, qui servait de secrétaire à Coigny et qu'on est surpris de ne pas voir figurer dans la procédure qui suivit la découverte du complot. Son nom n'y est même pas prononcé et nous ignorerions jusqu'à son existence si, par une lettre du vicomte de Durfort, gendre de Coigny, datée de Londres, le 3 novembre 1800, et adressée au comte d'Avaray à Mitau, pour être soumise au roi, nous ne savions que le chevalier de Gallard est l'auteur du rapport qui accompagne cette lettre.

Les folles démarches de Hyde de Neuville y sont longuement exposées. Gallard incrimine notamment la faute qui consistait à conserver les

papiers les plus compromettants, bien que Goigny recommandât toujours de tout brûler :

« Il n'écrivait jamais, est-il dit dans ce rapport rédigé, nous le rappelons, après la découverte du complot; il refusait de garder toute espèce de compte, disant qu'il était certain de la confiance de Monsieur et qu'il ne doutait pas qu'il n'eût autour de lui que des gens d'honneur; il poussait la prudence jusqu'à vouloir brûler lui-même les papiers qui dépendaient immédiatement de lui et jusqu'à ne jamais se dessaisir de ceux que l'on ne pouvait se dispenser de garder, vu leur importance... Il me confia le plan sur Brest écrit de la main du fermier (M. du Bouchage) et me recommanda de le lui rapporter après l'avoir fait copier chez M. Hyde. Celui-ci, qui était toujours pressé, voulait le garder, prétextant avec impatience que M. de Coigny le lui confierait certainement. Mais, fidèle dans l'exécution des ordres que j'avais reçus, je lui répondis avec fermeté qu'il était le maître de l'aller demander; que, pour moi, je le remportais ; après quoi, se radoucissant, il me proposa de le copier moi-même, ce que je fis. La copie a été prise et sans l'exactitude de M. de Coigny à remettre fidèlement son manuscrit au

fermier y celui-ci était perdu indubitablement. » On saisit là sur le vif une des causes de la défiance instinctive que Hyde de Neuville inspirait au chevalier de Coigny. Le même rapport nous révèle que, depuis longtemps, s'était créée entre les deux complices une divergence d'idées. Coigny trouvait que Hyde de Neuville promettait beaucoup, mais ne produisait en définitive que des projets impraticables, sans aucun moyen d'exécution. Ce grief n'était que trop fondé, comme le prouve cet autre extrait du rapport Gallard :

« D'après les notes que l'on a trouvées dans les papiers de M. Hyde, sur des choses qui n'ont jamais existé ou au moins dont M. de Coigny n'a jamais eu connaissance, l'on dirait qu'il donnait carrière à son imagination pour le plaisir d'écrire les rêves qu'il faisait éveillé, et que ses conversations n'étaient que la préparation du chapitre qui devait l'occuper le soir pour un roman sur la contre-révolution. »

Ces quelques lignes précisent l'objet des querelles qui éclataient trop souvent entre les conspirateurs. Coigny, cependant, y apportait beaucoup d'indulgence. Attribuant les démarches de Hyde

de Neuville « au feu de la jeunesse, à la fermentation d'un esprit exalté et d'un cœur brûlant », il essayait de le calmer et de le diriger; il résistait sans se lasser à ses emportements et refusait avec opiniâtreté de se mettre en avant, ainsi que le lui conseillait son fougueux associé. Goigny, se conformant aux ordres du comte d'Artois, entendait dissimuler son rôle, ne se découvrir qu'en temps opportun et lorsqu'il serait nécessaire que les royalistes fidèles trouvassent dans sa personne un point de ralliement.

Cette attitude exaspérait Hyde de Neuville. Parlant de Coigny, il disait :

« Il n'est qu'un conspirateur à l'eau de rose. »

Animé de tels sentiments, il négligeait les mesures de prudence que comportait la situation, notamment en ce qui touche les papiers dont la découverte eût livré à la police tous les secrets du parti royaliste. Non seulement il ne les avait pas détruits, malgré les recommandations pressantes de Coigny, mais encore il le plaisantait volontiers sur ce qu'il appelait la peur, ne cessant de répéter qu'on ne trouverait jamais rien chez lui qui compromît quelqu'un.

« Si quelqu'un devait être compromis, ajoutait-

il, ce serait moi, je serais pendu; mais ce ne serait qu'un homme de moins pour la cause. »

Nous apprenons encore par le rapport Gallard qu'un jour, à la suite d'une visite qu'il avait rendue à Coigny, Hyde de Neuville, en s'en allant, oublia son manteau dans l'antichambre. Mme de Coigny eut la curiosité de fouiller dans les poches. Elle y trouva le compte rendu d'une conversation que le jeune homme avait eue, peu de jours avant', avec Bonaparte, et le commencement du rapport qu'il en faisait : « J'étais présent, raconte le chevalier de Gallard. Qui peut répondre que tous les domestiques qui étaient venus dans la soirée n'en avaient pas rris lecture? »

Ce n'est pas seulement en rappelant ces incidents que Gallard constate la jactance de Hyde de Neuville. Il l'accuse encore d'avoir fréquemment, dans les lettres qu'il envoyait à Londres, exagéré à l'excès les dispositions de l'opinion publique en France, « fait mousser ses projets et les moyens de les exécuter ». Hyde poussa l'exagération si loin que Goigny se crut obligé d'écrire au comte d'Artois pour le mettre en garde contre des informations qui altéraient la vérité, « et pour

présenter les objets sous le jour qui frappait ses yeux éprouvés par l'expérience ».

Mécontent d'être ainsi désavoué, Hyde de Neuville prit le parti de retourner en Angleterre afin de faire prévaloir les idées auxquelles Coigny refusait de se rallier, et tel fut l'objet de son second voyagea Londres au mois d'avril 1800, en compagnie de Georges Cadoudal.

On a vu plus baut quelles résolutions furent prises pendant son séjour auprès du comte d'Artois. Elles avaient pour objet de régler l'action du Comité de Paris et de créer un parfait accord entre lui et les insurgés de l'Ouest comme entre lui et les diverses agences royalistes qui existaient alors en France et hors de France. Ces résolutions, qui allaient être déjouées, démontrent que, à cette heure encore, les conjurés n'avaient pas perdu confiance, et qu'en dépit des obstacles qui renaissaient sans cesse sous leurs pas, ils croyaient à la possibilité de la victoire finale. Mais, tandis que Hyde de Neuville s'agitait à Londres à l'effet de faire adopter ses vues, se produisait à Paris un événement, résultat de ses imprudences et qui donnait cruellement raison aux craintes de Coigny.

A cette époque paraissaient, à tout instant, des libelles contre le Premier Consul. Des subalternes, affiliés aux partis d'opposition, aidaient à les répandre. Il venait d'en être publié un intitulé : Leê adieux de Bonaparte. Un écrivain royaliste, Michaud, en était l'auteur; mais il ne l'avait pas signé, et la police, qui cherchait à en entraver la propagande, cherchait également à savoir par qui il avait été écrit.

Une dénonciation anonyme, comme il s'en produisait souvent alors, iixa son attention sur l'abbé Godard, l'un des secrétaires du Comité Coigny; il fut mis en surveillance. En dépit de son esprit et de ses sentiments d'honneur, l'abbé était en affaires « d'une incroyable légèreté », avoue Hyde de Neuville, qui cependant l'employait; il se laissa surprendre à son insu, distribuant dans la rue des exemplaires de la brochure. Au lieu de l'arrêter, l'espion attaché à ses pas le suivit; il le vit entrer dans la maison qu'habitait la veuve Mercier, à laquelle, nous l'avons dit, était confié le dépôt des papiers du Comité.

De condition modeste, cette femme vivait seule avec une servante dans un petit appartement. Elle était connue de l'abbé Godard, à qui la

solitude dans laquelle elle végétait avait paru offrir toutes les garanties de sécurité. Chargé de déchiffrer les correspondances qui arrivaient de Londres, il allait, quand il les avait déchiffrées, et, au lieu de les brûler, en déposer les originaux chez elle, convaincu que la police ne s'aviserait pas de les chercher en cet endroit.

Le lendemain, à six heures du matin, trois agents en bourgeois se présentaient au domicile de la veuve Mercier avec la certitude qu'ils allaient y découvrir un' dépôt du libelle incriminé, mais sans penser le moins du monde qu'ils y trouveraient autre chose. La veuve Mercier était encore au lit. La femme à son service, effrayée par l'aspect de ces hommes inconnus qui parlaient durement, s'empressa d'aller lui demander si elle pouvait les recevoir. Mais, sans attendre une réponse, ils s'étaient introduits dans la chambre et la veuve Mercier n'eut pas le temps de faire disparaître les papiers dont elle était dépositaire. Si grande, du reste, fut sa terreur quand ces messieurs déclinèrent leur qualité et leurs ordres, qu'en eût-elle eu le temps, elle n'aurait pas eu assez de sang-froid pour agir.

A coté de la cheminée se trouvait une armoire

sur laquelle était restée la clé. C'est celle-là qu'ouvrirent tout d'abord les agents. Ils y découvrirent un grand nombre de brochures, et, ce à quoi ils ne s'attendaient pas, pêle-mêle avec elles, des tas de papiers dont un rapide examen leur révéla l'importance. La perquisition qu'ils continuèrent dans l'appartement ne leur livra pas autre chose. Mais ils en tenaient assez pour être satisfaits de leur expédition, dont le facile succès, dû au hasard, leur révélait en même temps l'imprudence des conspirateurs. Quelques instants après, la veuve Mercier était conduite au dépôt de la Préfecture de police d'où, après un interrogatoire sommaire et tandis que les papiers étaient envoyés au cabinet de Fouché, elle fut dirigée sur la prison du Temple.

Dans le rapport qui nous fournit ces détails, le chevalier de Gallard raconte qu'il fut prévenu de l'événement par « le bruit du quartier ». Il courut chez la veuve Mercier et n'y trouva plus que la servante laissée en liberté ; les policiers étaient partis. « J'arrivai, dit-il, comme ils venaient de sortir. Je sauvai cependant, dans un autre endroit, le chiffre dont on se servait en dernier lieu et quelques autres papiers. Mais la police n'en avait

pas besoin, presque toutes les lettres saisies étant déchiffrées entre les lignes. »

Quant à l'abbé Godard, reconnaissant tardivement combien il avait été coupable en aggravant par sa propre imprudence celles de Ilyde de Neuville, et contraint de songer à sa sûreté, il parvint à se mettre à l'abri. Mais un inconsolable désespoir l'accompagna dans la retraite où il s'était réfugié. Il s'accusait d'avoir, par sa légèreté, provoqué cette fâcheuse aventure. « Mon ami, quel affreux événement! écrivait-il à Ilyde de Neuville, qui était encore à Londres. Nécessairement, vous aurez, pour vous justifier, à parler de moi à Monsieur; quelle cruelle manière d'êlre connu de lui ! »

Ilyde de Neuville aurait pu alors imputer au malheureux abbé la responsabilité de la saisie Quelques-uns de ses amis d'Angleterre, et notamment la comtesse de Boigne, le lui conseillaient et le pressaient de tout dire au comte d'Artois '.Mais soit qu'il mesurât l'étendue de ses propres torts,

1. C'est Hyde de Neuville qui, dans ses mémoires, fait intervenir ici Madame de Boigne. Dans les siens, elle ne fait aucune allusion à ces incidents. Elle avait alors dix-neuf ans et l'on ne peut que s'élonner que Ilyde de Neuville ait cru devoir, dans des circonstances aussi graves, mentionner l'opinion d'une si jeune femme dépourvue d'autorité comme d'expérience.

LE COMPLOT GOIGNY-HVDB DE NEUVILLE. 65

soit que sa générosité naturelle lui fit un devoir de ne pas accabler un vieillard malheureux, il garda le silence. Le comte d'Artois eut l'esprit de ne pas chercher à savoir auquel de ses agents de Paris il y avait lieu de faire remonter cette responsabilité : « Il continua à me traiter avec une extrême bonté », dit Hyde de Neuville. On doit croire qu'il en eût été de même pour Coigny s'il se fût trouvé à Londres en ce moment; mais, sans doute, celui-ci ne se fût pas contenté de cette indulgence, et, ce qui le prouve, c'est le rapport que son secrétaire, le chevalier de Gallard, rédigea pour le défendre et que son gendre, le vicomte de Durfort, fit parvenir à Louis XVIII.

La saisie opérée livrait à la fois à la police l'objet de cette conspiration restée encore à l'état de projet et les noms des conjurés. Il ne lui fallut pas un grand effort, les pièces étant déchiffrées, pour découvrir tout ce qu'elle avait intérêt à connaître. Le 8 mai, le Moniteur annonçait la découverte de la conspiration et publiait un arrêté du Premier Consul convoquant une Commission composée de quatre conseillers d'Etat : Chaptal, Hemmery, Brune et Champagny, chargés

d'examiner les pièces saisies, de parapher celtes

qui paraîtraient importantes et d'en rédiger un précis historique.

Le premier examen auquel se livra cette Commission lui révéla la part que l'Angleterre avait prise au complot et les rapports des conjurés, désignés sous des noms de guerre, avec les ministres anglais. Dans la correspondance révélatrice de leurs desseins et de leurs illusions, le chevalier de Coigny s'appelle Dubois ou Gros- Voisin-, Hyde de Neuville, Paul Berry ; Dupérou, Marchand', Crénolles, Durocher; le comte d'Artois, Honoré, et Louis XVIII, Adrien. En toutes leurs lettres, la main du gouvernement britannique apparaît. Aussi, la Commission, ayant à trouver un titre pour la publication qu'elle avait ordre de préparer et qui suivit ses travaux, n'hésita-t-elle pas à donner à cette opuscule celui de La conspiration anglaise, titre amplement justifié. C'est en effet avec l'argent de l'Angleterre, grâce à des moyens fournis en partie par elle, que les conjurés devaient être mis à même d'agir, et, ce qui le démontre, c'est qu'au moment où le complot était découvert à Paris, Hyde de Neuville s'efforçait à Londres d'en assurer l'exécution.

En principe, le travail des commissaires devait

former deux volumes. Pour des causes qui nous échappent, le second ne fut pas publié, et seul le premier existe encore. Les pièces dont les archives d'État ont conservé les originaux s'y trouvent pour la plupart reproduites

Leur découverte ne suffisait pas cependant à dissiper les obscurités qui environnaient encore l'affaire. Mais la police de Fouché excellait à faire, parler les détenus. Entre ses mains, la veuve Mercier, sous l'empire de l'effroi que lui avait causé son arrestation, devint aisément une indicatrice intarissable, dont les révélations furent complétées ultérieurement par les aveux des gens arrêtés.

Il est vraisemblable que Mme de Vaubadon ne fut pas la dernière à parler. Elle avait été trouvée à Bayeux et incarcérée aussitôt. Le rôle abominable qu'elle joua plus tard, et notamment lorsque, en 1806, la police chercliaità s'emparer du vicomte d'Aché, autorise à penser que, dès 1800, elle s'exerça dans ce rôle. La preuve en est, d'ailleurs, dans une note de Desmarets que contient son dossier et qui démontre qu'au cours de l'enquête la police la consulta sur le point de savoir si une lettre saisie, et dont on ne recon-

naissait pas l'écriture, n'était pas de la main de Hyde de Neuville.

Quoi qu'il en soit, informée par elle ou par d'autres, la police lança de toutes parts des mandats d'arrestation. En Normandie, on arrêta Arabelle Williams, celle qui signait ses lettres : « Le petit matelot »; Rose Cy renne, plus connue sous le nom de Rose de Banville et que les conjurés désignaient entre eux sous celui de « Jeanne d'Arc ». A Brest, on rechercha vainement M. du Bouchage et si l'on ne parla pas alors du lieutenant de vaisseau Rivoire, c'est que ses projets n'étaient pas soupçonnés.

A Paris, on ne put mettre la main ni sur l'abbé Godard ni sur l'abbé Ratel. Quand on se présenta à leurs domiciles respectifs , ils avaient disparu sans avoir eu le temps de détruire les papiers qui établissaient leur complicité. Pendant de longs mois , la police ne fut pas plus heureuse avec le chevalier de Margadel, dit Joubert, encore qu'il fût prouvé que cet ancien chouan s'était livré et continuait à se livrer à de véritables brigandages. Ce ne fut que longtemps après, le 29 octobre, qu'il se laissa prendre. Son sort était réglé

d'avance et son exécution suivit de près son arrestation.

Dans la multiplicité des arrestations opérées alors apparaît avec évidence l'un des procédés familiers à Fouché et à ses acolytes, Real etDesmarets. Il consistait à arrêter sans information préalable tout ce qui paraissait suspect. On emprisonna des gens auxquels on n'avait à reprocher que d'avoir été en rapports avec les conspirateurs, d'avoir été nommés par eux dans les correspondances saisies, ou que d'avoir été l'objet de dénonciations anonymes, telles qu'il s'en produisait toujours lorsque le bruit se répandait que la police était sur les traces d'un complot.

A cette époque, les dénonciations étaient devenues si fréquentes qu'elles avaient favorisé la création d'un nouveau genre d'escroquerie. Des individus sans aveu et sans mandat se présentaient au domicile des particuliers qui pouvaient avoir à craindre d'être compromis. Ils s'y présentaient comme attachés aux bureaux de la police.

— Vous êtes dénoncés, leur disaient-ils; vous courez grand risque d'être arrêtés ou d'être mis en surveillance.

Et ils offraient de faire disparaître, moyennant une somme versée d'avance, la dénonciation.

La liste est longue des personnes arrêtées à la suite de la saisie opéré chez la veuve Mercier. On y trouve des hommes et des femmes de tout âge et de toute condition. Voici d'abord trois vieilles filles, les sœurs Brunel. Dans les papiers de Hyde de Neuville, on a découvert une lettre insignifiante signée : princesse Hohenzollern, et que l'une d'elles, à la prière de la princesse, a mise à la poste. On les incarcère toutes les trois, encore qu'elles protestent de leur ignorance du contenu de la lettre. Une dame Butet et sa fille subissent un sort analogue ; elles sont coupables d'être des amies de la famille Hyde de Neuville. Mme Dossonville et Mme Daguin sont arrêtées sans de meilleures raisons. Arrêtée aussi une dame Hainaut, marchande de dentelles à Paris, que son commerce conduit fréquemment en Angleterre. On la soupçonne d'avoir été en relations à Londres avec l'abbé Ratel, et à Anvers avec l'ancien député De La Haye, qu'on croit être le correspondant de l'abbé. On recherche activement la Comtesse d'Aubusson, dont Hyde de Neuville fréquentait le salon. Cette poursuite reste infruc-

ttteuse. Elle se continue pendant près d'une année, et la police n'y renonce qu'en apprenant, par une lettre de Clarke, ministre de France en Toscane, que cette digne femme vient de mourir à Florence : « Je présume, écrit Clarke, que les ordres que vous aviez à remplir pour elle, devaient être agréables, si j'en juge par ce que je connais de ses vertus, de son extrême douceur et de son éloignement pour toute espèce d'intrigues politiques ou autres ».

Les hommes qu'on arrête pour des causes plus ou moins futiles ne sont pas en moins grand nombre : Morgan-Bethune, avocat à Amiens; le député De La Haye, Louis Boisgirard, élève à l'école d'artillerie de Strasbourg et danseur au théâtre, incarcéré avec Mlle Knollée, figurante à ce théâtre; De Lamothe, employé à l'Arsenal; Louis Bayard; l'officier de paix Clément, celui qui renseignait Dupérou ; un pauvre diable, nommé Nusson, le plus humble des agents de la contre-police; Butler, émigré rentré; un sieur Berlioz, négociant à Paris, qui s'est rendu à Calais avec la femme Chamalet, maîtresse de Dupérou, et s'étant mis vis-à-vis d'elle, pendant le voyage, dans le cas de n'avoir rien à lui

refuser, a consenti, sur sa demande, à jeter une lettre à la poste en rentrant à Paris.

Disons, pour en finir avec ces victimes obscures des imprudences de Hyde de Neuville, que presque toutes les expièrent par une détention plus ou moins longue. Plusieurs années après l'événement que nous racontons, certains d'entre les inculpés étaient encore en prison, et d'autres, un peu plus favorisés, internés à plus de quarante lieues de Paris, sous la surveillance de la police.

On se trouvait donc en présence d'une 3ntreprise criminelle dont les ramifications étaient innombrables et dont la découverte compromettait, non seulement ses auteurs principaux et quelques-uns des chefs chouans, que leur attitude, lors de la pacification des contrées de l'Ouest, avait révélés comme des irréconciliables, mais encore un nombre infini de comparses. Si la police s'était assez facilement emparée de ceux-ci, elle ne tenait ni les chefs ni leurs complices les plus actifs. Le chevalier de Coigny, Grénolles, Dupérou, Hyde

LK COMPLOT COiGNY-HYDE DE NEUVILLE. 73

de Neuville et son beau-frère De La Rue restaient introuvables. Crénolles s'était enfui, sans doute avait quitté la France, puisqu'il partir de ce moment on perd ses traces. Coigny se cachait dans Paris. Toutes les tentatives faites pour le découvrir restaient vaines, soit qu'il eût trouvé un refuge sûr, soit que Fouehé, qui le savait protégé par Joséphine Bonaparte, ne mît pas un grand zèle à se saisir de lui. Hyde de Neuville et Dupérou étaient encore à Londres. On ne savait s'ils reviendraient ni quand ils reviendraient. La police en était réduite à surveiller les côtes de la Manche, et notamment le port de Calais, port où s'effectuerait sans doute leur retour, si toutefois ils étaient assez audacieux pour rentrer. Fouché avait envoyé à Calais un de ses plus habiles collaborateurs, le commissaire de police Mengaud, avec la mission spéciale de surveiller les passagers des bateaux arrivant d! Angleterre.

En même temps, l'officier de paix Mercié était expédié à la Charité, dans la Nièvre, résidence ordinaire des familles lïyde de Neuville et De La Rue, afin de savoir si ces deux « grands coupables » y étaient revenus, et, dans ce cas, de procéder à leur arrestation. Nous avons sous les

yeux le rapport de ce fonctionnaire rendant compte, le 11 mai, de sa mission. En arrivant à la Charité, il avait acquis la certitude que Hyde de Neuville n'était pas de retour, mais que, en revanche, De La Rue, rentré depuis quelques semaines, vivait ouvertement dans la maison de Mme Hyde de Neuville, sa belle-mère, sans chercher à dissimuler sa présence, mais évitant, néanmoins, d'attirer l'attention sur lui.

Il n'existait contre De La Rue aucune charge sérieuse. Le seul grief qui pût être invoqué contre lui résultait de ses opinions royalistes qui étaient notoires, de son passé politique, du refus par lequel il avait répondu à Bonaparte lorsque celuici, pour le rallier à son gouvernement, lui avait offert de hautes fonctions publiques, et de sa parenté avec un homme convaincu d'avoir conspiré contre l'Etat et voulu assassiner le Premier Consul. Son arrestation n'en avait pas moins été décidée, et ordre avait été donné à l'officier de paix de ne rien négliger pour l'exécuter.

Nous voyons, dans le rapport où sont racontés ces incidents, que l'opération était considérée comme particulièremeut difficile. Le château de l'Etang, où résidait' De La Rue, était entouré de

fossés, et, à travers ses fondations, s'étendaient dos souterrains qui permettaient de se cacher ou même de s'enfuir par plusieurs issues.

« Je me transporte, écrit notre policier, chez le commandant de la gendarmerie à qui j'ai cru devoir m'adresser de préférence, sans trop me livrer à lui. Il me parut homme capable de me seconder dans mon a (Taire. Lorsque je lui eus confié à demi l'objet de De La Rue seulement, il ordonna, sans dire pourquoi, à trois gendarmes de ne pas s'éloigner, .l'avais dressé mes batteries pour tâcher d'arrêter De La Rue le soir en rentrant chez lui. A cet effet, j'embusquai mes gendarmes, les uns derrière une haie, à plat ventre, et un autre au coin d'un fossé. Je restai avec le commandant et je ne quittai plus de vue ni l'un ni l'autre et leur ordonnai, lorsque le citoyen De La Rue se présenterait pour rentrer, de l'arrêter et de me le présenter si toutefois ils l'apercevaient le premier. Il n'y avait guère que ce moyen à prendre pour pouvoir l'avoir, attendu que cette maison est si conséquente et entourée de fossés el d'eau, qu'il faudrait un régiment entier pour la cerner. Mon plan a parfaitement réussi. Sans que personne s'en doute, vers les dix heures du soir, nous avons arrêté ledit De La Rue prêt

à rentrer chez lui, à qui j'ai signifié l'ordre dont j'étais porteur. Je dis aux gendarmes de ne pas le quitter et qu'ils m'en répondaient corps pour corps. »

L'auteur de cette relation, dont il eût été dommage de ne pas respecter le style, raconte ensuite qu'ayant requis le juge de paix, il procéda à une perquisition rigoureuse du haut en bas de la maison, non seulement pour y saisir les papiers de l'inculpé, mais encore pour s'assurer si, d'aventure, Hyde de Neuville ne s'y trouverait pas. La perquisition opérée et procès-verbal dressé, il invita De La Rue à se préparer à partir immédiatement avec lui pour Paris. Puis, le laissant sous la surveillance du brigadier Moisy et de ses hommes, il courut à la poste pour commander des chevaux. Une heure après, il était de retour. Sans prendre la peine de monter au premier étage où il avait laissé son prisonnier, il cria au brigadier Moisy de le faire descendre, tout étant prêt pour le départ.

« Quelle fut ma surprise, déclare-t-il, lorsqu'il me répond que le citoyen De La Rue venait de leur échapper. En vain, nous suâmes sang et eau jusqu'à trois heures du matin pour en faire

la recherche. Il s'est évadé par une porte qui communique sur le derrière par la montagne et les vignes. Il est inconcevable et même honteux qu'un homme s'évade entre quatre autres, après leur avoir ordonné de ne pas le quitter non plus que la chemise. Je ne sais quoi penser sur leur compte. »

Ce rapide récit de l'évasion de De La Rue n'est pas le seul que nous possédions. Il en existe un autre intercalé dans les Mémoires de Hyde de Neuville, qui met en lumière le sang-froid et l'habileté de sa mère et de sa sœur. Mais, si émouvant qu'il soit, nous lui préférons le procèsverbal, bien autrement savoureux dans ses détails, du brigadier Moisy qui commit la maladresse de laisser échapper son prisonnier. C'est de ce document que nous nous servons, en le complétant par la relation de la famille de Hyde de Neuville, pour reconstituer la piquante aventure à laquelle De La Rue dut de conserver sa liberté.

Au moment où l'officier de paix Mercié s'éloignait pour aller à la poste, il avait exigé du prisonnier la promesse qu'il ne chercherait pas à s'évader. A l'en croire, De La Rue lui aurait répondu :

« Je vous donne ma parole; elle vaut dix gendarmes. »

Mercié partit; il s'écoula près d'une heure avant qu'il ne revînt. Dans la salle où était resté De La Rue se trouvaient trois gendarmes, le brigadier Moisy avec eux, Mme De La Rue, consternée et en larmes malgré les efforts de son mari pour la consoler; Mme Hyde de Neuville, en possession de toute sa présence d'esprit, et les serviteurs de la maison, hommes et femmes, en tout une douzaine de personnes. D'après la version très vraisemblable de la famille, Mme Hyde de Neuville, pour faire prendre patience aux gendarmes, leur aurait offert de s'asseoir à la table qu'elle et ses enfants venaient de quitter, leur souper à peine commencé. C'est une circonstance dont le brigadier ne se vante pas. Il dit seulement que, lassé d'attendre, il envoya son camarade Paillard audevant de l'officier de paix Mercié pour le presser de revenir. Mercié et Paillard arrivent bientôt; on les entend entrer dans la cour du château.

« C'est le moment, dit alors Moisy à De La Rue. »

Le prisonnier, résigné en apparence, prie sa femme de lui donner son manteau. En même

LE COMPLOT GOIGNY-HYDB DE NEUVILLE. 79

temps, il s'approche de la porte d'une chambre au seuil de laquelle se tient Mme De La Rue et endosse le vêtement. A ce moment, Mercié crie d'en l>as à Moisy :

« Eh! je vous attends. Pourquoi ne part-on pas? »

Moisy court à la croisée pour lui répondre, ^'éloignant ainsi de la chambre qu'il surveillait. Quand il se retourne, De La Rue n'est plus là.

« Je ne l'ai plus aperçu, écrit-il. Je me suis jeté avec précipitation dans cette chambre sans lumière et me suis senti saisi à brasse-corps par la citoyenne Ilyde, la mère. Je me suis dégagé d'elle que j'ai seulement alors reconnue. En me retournant, je suis de nouveau arrêté par la femme du citoyen De La Rue, qui, en me prenant par le derrière de mon habit, m'oblige de m'adresser à une porte que j'ai entendue se fermer à l'instant. J'ai ouvert cette porte et suis entré dans un endroit que j'ai pensé être un dérobé. Je me suis encore senti arrêté par une femme qui s'est mise à mon passage et que j'ai forcée sans trop de peine à me laisser [Hisser. »

Nous épargnons à nos lecteurs la suite de ce récit où l'on voit le malheureux brigadier aidé de

ses hommes, battre en vain la campagne pour ressaisir le fugitif et où l'on entend Mme Hyde de Neuville déclarer sans hésiter que c'est elle qui a préparé et facilité l'évasion de son gendre.

« Vous ne le prendrez pas, ajoute-t-elle ; il est déjà loin. Il se rend à Paris où il n'a pas voulu être conduit comme un malfaiteur, et il y prouvera son innocence.

Ces hères paroles, consignées dans le procèsverbal de la gendarmerie et qui couronnent dignement l'action tragi-comique que Mme Hyde de Neuville venait d'accomplir, ne sont pas celles que lui attribue la version insérée dans les Mémoires de son fils. D'après cette version, son gendre parti, elle aurait dit aux gendarmes :

— Messieurs, j'ai fait mon devoir, faites le vôtre.

Cette seconde déclaration vaut la première. Mais, celle-ci ne disait pas la vérité. De La Rue n'avait pas pris la route de Paris ; il eût été par trop imprudent d'aller, même innocent, se livrer à Fouché. Il s'était caché dans les combles du château et se trouvait désormais à l'abri.

Tandis que la police manquait ainsi son coup dans la Nièvre et se vengeait de sa déconvenue

LE COMPLOT COIGNY-11YDE DE NEUVILLE. Si

en arrêtant la femme et le frère de Hyde de Neuville, arrestation cruellement arbitraire et qui ne fut pas longtemps maintenue, à Paris, elle parvenait à mettre la main sur Coigny au prix d'une de ces ruses dont Fouché était coutumier. L'arrestation du chevalier constitue à cet égard dans l'histoire de l'époque consulaire, où la police joua un si grand rôle, un épisode non moins Significatif que romanesque, dont nous empruntons les détails au rapport inédit du chevalier de Gallard, qui nous a fourni déjà des révélations précieuses.

En apprenant la saisie des papiers du Comité, Coigny avait mesuré les périls auxquels elle l'exposait. Il pouvait d'autant moins les méconnaître que, dès le lendemain, était lancé contre lui un mandat d'arrêt. Les amis qu'il comptait dans la société consulaire, convaincus de son innocence, s'employèrent pour le défendre et faire supprimer l'ordre de le poursuivre. A leur prière, Mme Bonaparte, en l'absence de son mari qui était alors à l'armée d'Italie, alla chez le ministre de la police et lut arracha la promesse de ne prendre contre le chevalier de Goigny aucune mesure de rigueur avant le retour du

Premier Consul. Quoique Fouché, désireux de lui plaire, eût promis, elle se défia et chargea le général Morand de veiller à la sûreté de son ami et de la prévenir si quelque danger le menaçait en l'absence de Bonaparte, duquel elle espérait obtenir, lorsqu'il serait revenu, une décision favorable à Goigny. Celui-ci resta caché et ne fut pas inquiété.

Sur ces entrefaites, Bonaparte étant rentré, désapprouva vivement la protection accordée par Joséphine à un homme qu'il considérait comme un criminel. Le surlendemain de son arrivée, les agents de Fouché firent une descente chez Coigny. « Ils cherchèrent, dit le rapport Gallard, depuis la cave jusqu'au grenier, dans les voitures, partout. Ils trépignaient de ne point le trouver, et le voulaient, disaient-ils, mort ou vif. »

Il y avait, ce jour-là, un grand dîner chez le consul Le Brun. Le général Morand y assistait et y apprit la perquisition opérée au domicile de Coigny. Il aborda Fouché, qui dînait aussi chez Le Brun, et se plaignit d'une mesure que ne pouvaient laisser prévoir les espérances données aux amis du chevalier. Fouché parut fort surpris. A l'entendre, cette opération de police étaitle résultat

d'une erreur, l'effet regrettable d'un ordre resté en retard dans les bureaux par la négligence -de quelque commis.

Cette explication donnée, il ajouta :

— Mais pourquoi M. de Coigny ne viendrait-il pas chez moi? Je serais bien aise de le voir, et une conversation d'une demi-heure, pour la forme, mettrait fin à une affaire dans laquelle il n'est pour rien et qui regarde son frère le duc de Coigny.

Si le général Morand eût mieux connu Fouché et surtout s'il avait été un peu plus au courant des affaires royalistes, il aurait su que le duc de Coigny, frère du chevalier, alors en Espagne, n'était pour rien dans la conspiration anglaise, et il ne se serait pas laissé prendre à la bonhomie apparente de son interlocuteur. Mais, il s'y trompa :

— Me donnez-vous votre parole, citoyen ministre, demanda-t-il, qu'il n'arrivera rien à M. de Coigny? Je crois pouvoir répondre qu'il se livrera sur la mienne.

— Je vous donne ma parole, déclara Fouché; tout se passera à l'amiable.

Cette réponse transmise à Coigny le rendit fort perplexe. Personne autour de lui n'osait émettre

un avis positif. Néanmoins, tous les hommes, et notamment le général Morand, inclinaient à penser qu'il devait accepter la proposition. Seules, Mme de Coigny et sa fille, Mme de Durfort, déconseillaient ce parti qu'elles regardaient comme très dangereux. « Alors, continue le rapport Gallard, M. de Coigny, ne consultant que sofl cœur sur l'inviolabilité des lois de l'honneur, ne prit conseil que de lui.

Muni d'un sauf-conduit que lui avait délivré le général Morand, il rentra dans sa maison et, de là, se rendit chez le ministre. Mme de Coigny avait voulu l'accompagner et l'attendre en voiture à la porte du ministère. Fouché le reçut très poliment, et d'abord affecta de ne lui parler « que de choses peu essentielles ». Puis, abordant l'objet de la visite, il continua :

« Vous étiez l'ami du roi; vous êtes celui des princes, et votre fidélité ne vous rend que plus estimable.

— La reconnaissance est le premier des devoirs, citoyen ministre, répondit Coigny. J'ai vécu comblé des bontés du feu roi, de celles de sa famille. Je finirai ma carrière en ne cessant de faire des vœux pour sa prospérité.

— C'est donc pour cela que vous êtes maintenant chargé «les affaires des princes? demanda Ko ne hé. Vous êtes le premier ministre à Paris et vous y avez trois mille hommes soldés sous vos ordres. »

Coigny joua la surprise :

« Vous avouerez, citoyen, que, pour un premier ministre, je menais une vie hien sédentaire. Et mes bureaux, mes employés, tout ce qui est la suite indispensable d'une telle place qui, vous ne l'ignorez pas, donne de la besogne, où les placezvous? Quant aux trois mille hommes, vous avez l'air, permettez-moi de vous le dire, de quêter un compliment, car vous savez trop bien votre métier pour croire à leur existence.

Loin de paraître convaincu, Fouché insista. La conversation, cessant d'être purement bienveillante, affecta la forme d'un interrogatoire :

« Nous savons cependant, dit-il, qu'on vous a proposé des horreurs. Il est vrai que vous les avez rejetées. Vous avez même mandé aux princes qu'ils n'avaient d'autre moyen que de faire un lit de roses à Bonaparte. Il le sait; il en est reconnaissant. Vous voyez ma franchise. Soyez de munie, je voudrais des renseignements. »

Coigny protesta, froid et digne.

« Le roi n'aurait jamais consenti des horreurs ; les princes n'en proposeraient jamais. Celui qui serait dépositaire de leur confiance ne serait donc jamais dans le cas de se défendre de leur obéir. Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Il est cependant certain, s'écria le ministre, que Ton voulait se défaire de Bonaparte, le mener dans la forêt de Saint-Germain et »

Coigny ne le laissa pas achever :

« Ce que vous dites là, interrompit-il, est de l'alcoran pour moi. Mais, en entrant un instant dans votre sens, je me rappelle un vieux M. de Béthune qui, à toutes les nouvelles les plus importantes, répondait toujours : Et après? Je vais dire de même. On voulait se défaire de Bonaparte, on l'amenait dans la forêt de Saint-Germain, je ne sais comment. Mais, le voilà tué. Eh bien, après?

— Votre parti aurait alors remué.

— Vous avez raison, citoyen ministre, répliqua Coigny : les royalistes remuent, mais les jacobins agissent. »

Comprenant qu'il ne tirerait rien de son interlocuteur, Fouché ne poussa pas plus loin ses questions et il fut impossible à Coigny de deviner

en quelles dispositions cet entretien l'avait mis à son égard. Les questions du ministre avaient été pressantes; mais son extrême politesse semblait éloigner toute intention malveillante. Cependant, le général Morand, témoin de l'entrevue, voulut en avoir le cœur net. Coigny étant sorti, en le laissant seul avec Fouché, il demanda à celui-ci une lettre qui protégeât son ami contre les agents de la police.

— Je dîne là-haut (c'est-à-dire aux Tuileries), répondit Fouché; vous y dînez aussi. Je vous donnerai ce qu'il faut quand j'aurai conféré avec le Premier Consul. En tout cas, assurez M. de Coigny qu'il ne lui arrivera rien d'ici à ce soir.

Fouché est tout entier dans cette réponse insidieuse, par laquelle, en prévision d'une arrestation, il se ménageait la possibilité d'en attribuer l'ordre au Premier Consul et la responsabilité de l'exécution au préfet de police. A demi rassuré par l'engagement du ministre, dont le général Morand lui fit part, le chevalier rejoignit sa femme qui l'attendait en voiture et donna l'ordre au cocher de le ramener chez lui. Mais, comme il allait y arriver, trois hommes qui le suivaient à son insu, depuis le matin, descendirent d'un fiacre, lui pré-

sentèrent un ordre d'arrestation, et, sans désemparer, le conduisirent à la prison du Temple où il fut mis au secret.

Ici, nous croyons devoir laisser la parole au chevalier de Gallard : « Dans le premier moment, Mme de Coigny perdit presque la tête. Mais son esprit ne pouvait l'abandonner et son cœur la soutint. Elle se rendit tout de suite aux Tuileries, traversant les salles, toute troublée ; elle trouva le moyen de parvenir jusqu'à Mme Bonaparte et tomba évanouie en voulant lui parler. Cela fit une scène déchirante ; Mme Bonaparte en fut très émue. Mais, malheureusement, elle a très peu de crédit sur son mari. Il lui avait déjà fait, peu de jours auparavant, les reproches les plus sévères sur ce qu'elle avait arrêté pendant son absence les mesures que l'on voulait prendre contre M. de Coigny, lui disant qu'elle protégeait les gens qui voulaient l'assassiner. Cependant, peu de jours après, comme elle paraissait très triste, son mari lui ayant demandé, au milieu du dîner, ce qu'elle avait, elle osa lui répondre en mettant la main sur son cœur :

« La pauvre Mme de Coigny ne sort pas delà. » « On peut dire avec vérité que c'est à sa femme

que M. de Coigny doit son salut; elle électrisait tout le monde. »

Ce récit n'exagère pas en nous montrant Bonaparte impitoyable. À la nouvelle de l'arrestation de Coigny, il s'était écrié :

« Une commission militaire dans les vingtquatre heures. » Et comme on lui objectait l'indignité des moyens employés par Fouché dans cette circonstance, il avait ajouté : « En politique, tous les moyens sont bons ! »

Il semblait donc que le malheureux Coigny ne pouvait compter sur sa clémence. Telle était en ce moment sa colère que le général Morand, dont cependant il prisait au plus haut degré les services, fut l'objet de sa sévérité. Non seulement, il le blâma de s'être intéressé à Coigny et d'avoir secondé les efforts de Joséphine en faveur de ce « complice des brigands », mais, encore, il lui fit sentir sa disgrâce en lui enlevant, quelques jours plus tard, le commandement de la place de Paris et en l'envoyant, au même titre, à Alexandrie, en Piémont, poste misérable que n'avait pas mérité l'admirable soldat, à qui ceux qu'il commandait témoignaient leur aiïectueuse estime enle surnommant notre père Morand,

Cette disgrâce, il est vrai, fut de courte durée. Morand avait des amis fidèles, et notamment le général Lefebvre. Ils ne l'abandonnèrent pas. Bientôt après, ils obtenaient pour lui le commandement de la Corse. A peine est-il nécessaire de rappeler la fin glorieuse par laquelle le général Morand prouva qu'il était digne de la faveur que ne tarda pas à lui rendre Bonaparte. A la fin de 1811, étant ministre de France en Bavière, il fut nommé gouverneur général de la Poméranie suédoise. Au mois de mars 1812, après les désastres de Russie, il tenta de rejoindre Davout à Hambourg. Il parvint à traverser l'Elbe. Mais, cerné de tous côtés par les Russes, il dut s'enfermer dans Lunebourg. Là, s'impatientant de son oisiveté, il voulut, à la tête de ses troupes, s'ouvrir un passage. Au cours de cette sortie, un boulet lui traversa le ventre. Il laissait deux fils. L'un fut tué pendant la campagne de Morée; l'autre, colonel de cavalerie, mourut en 1852. Les deux gendres de Morand, généraux de Montbrun et Sibuet, périrent comme lui sur les champs de bataille de l'Empire.

A l'honneur de sa mémoire, il convient d'ajouter que la disgrâce passagère dont il fut frappé en

1800 eut aussi pour cause l'attitude méprisante qu'il avait prise envers Fouché au lendemain de l'arrestation de Coigny :

ce S'il arrive malheur à M. de Coigny, avait-il osé lui dire, Bonaparte et moi sommes indignes de porter l'uniforme. Quant à vous, vous ne l'avez jamais porté. »

Fouché, quand il avait affaire à moins puissant que lui, n'était pas homme à digérer pareille injure. Bonaparte, heureusement, était moins rancunier, et de même que, sa première fureur tombée, il pardonna à Morand, de même, en ce qui touchait Coigny, il ne tarda pas à revenir à des idées de clémence. Joséphine ne cessait de solliciter la grâce du détenu et finit par la lui arracher. C'était chose faite peu de jours après l'arrestation. Si Coigny n'était pas encore en liberté, c'est qu'on jugeait nécessaire de le retenir pour le confronter avec d'autres inculpés dont on espérait s'emparer.

Parmi ceux-là se trouvait Dupérou, le chef de la contre-police royaliste. Comme nous l'avons dit, il était à Londres, au moment de la découverte du complot. Mais on s'attendait à le voir débarquer à Calais, où, muni de son signalement, le commissaire de police Mengaud guettait son

arrivée. Il fallait à Dupérou une confiance déraisonnable en son étoile pour oser rentrer en France, alors qu'il devait savoir que, s'il était reconnu, il serait arrêté comme prévenu d'un crime que les lois de la République punissaient de mort. Cette confiance, il la possédait.

Le 23 mai, parti de Douvres à dix heures du matin, il arrivait, le soir, à la même heure, à Calais, trop tard pour que les passagers pussent débarquer. Le débarquement n'eut lieu que le lendemain matin. Comme il était d'usage que les arrivants fussent d'abord conduits à la municipalité pour y faire viser leur passeport, c'est là que Mengaud se tenait afin de les examiner.

Ce même jour, une lettre du ministre de la police venait de le prévenir que Dupérou, dont on avait signalé la présence en Angleterre, était à Dijon, ou que, tout au moins, il s'y trouvait quelques jours avant, lorsque le Premier Consul avait traversé cette ville en revenant de l'armée. Mengaud ne s'attendait donc plus à le découvrir parmi les voyageurs qui arrivaient de Londres. Il n'en fut que plus surpris lorsque, quoique ne l'ayant jamais vu et ne le connaissant que par son signalement, il crut le reconnaître parmi les nou-

i.i: complot COIGNY-HYDE DE NEUVILLE. 93

veaux débarqués. Mais, aux premières questions qui lui furent faites touchant son identité, Dupérou affirma qu'on se trompait; il n'était pas celui qu'on cherchait : il était Anglais de naissance, lils d'un libraire et étudiant à Edimbourg.

La facilité avec laquelle il répondit aux questions qui lui furent posées en anglais et en allemand, fut considérée par les officiers municipaux comme une preuve delà vérité de ses dires, que leur parut conlirmer la différence qui existait entre les indications de son passeport et celles du signalement que produisait Mengaud. Le signalement portait que le voyageur avait trente-quatre ans et des cheveux châtains ; le passeport disait vingt-huit ans et des cheveux hruns. On fouilla ses hagages, on le déshabilla ; mais on ne trouva rien de suspect. Néanmoins, Mengaud tint bon, et quoique la municipalité fût d'avis de laisser passer le personnage, il le retint en se réservant de faire juge le ministre de la police.

Il consentit cependant à ce que Dupérou ne fût pas incarcéré. Il lui permit de s'installer à l'auberge sous la surveillance d'un sergent de ville auquel il recommanda de ne pas le perdre de vue, ajoutant :

« Vous en répondez sur votre tète! »

Tandis qu'il écrivait à Paris pour exposer son embarras et solliciter une décision, Dupérou vivait dans Calais comme un touriste, se promenant avec son gardien, visitant le port, les monuments, allant même au théâtre, affectant, en un mot, une insouciance qui déconcertait les soupçons de Mengaud. On se refuserait à croire, si le commissaire de police n'en faisait lui-même l'aveu, que, pour mettre un terme à ses doutes, il alla consulter une cartomancienne. Les cartes interrogées répondirent que le conspirateur était à Calais, mais qu'il s'évaderait. Le 27 mai, comme pour donner raison à cette prédiction, Dupérou grisait son sergent de ville, se tirait de ses mains et prenait la route de Paris.

Les documents qui nous apprennent sa fuite constatent qu'il avait quitté son auberge en chemise, en pantoufles et en bonnet de nuit, n'emportant que son argent. Dans sa chambre, on trouva une caisse de livres, des vêtements neufs, une note attestant qu'il avait un moment songé à s'évader à cheval, mais rien qui indiquât quelle direction il avait prise.

Furieux de sa déconvenue, Mengaud fit arrêter l'aubergiste en l'accusant d'avoir favorisé l'évasion

de son client. Mais cette arrestation, qui ne fût pas maintenue, ne le mit pas sur les traces du fugitif. Il craignait qu'il ne se fût embarqué sur l'un des navires qui, dans la nuit de l'évasion, avaient quitté Calais. Il en était réduit à se plaindre, dans ses rapports au ministre, de l'insuffisance de la police de cette ville, du petit nombre des gendarmes, de leur vénalité.

« Il n'y a même pas ici un homme à cheval ! » Il eut, il est vrai, un dédommagement à sa mésaventure. Dans l'auberge d'où Dupérou était parti, son amie, Mme Chalamet, vint se faire prendre. Mengaud la soupçonnait de n'avoir fait ce voyage que pour aider son complice à s'enfuir. Conduite à Paris, elle y arriva au moment où Dupérou, moins heureux dans la capitale qu'à Calais, venait d'être arrêté. Confrontée avec lui, elle affirma qu'il n'était qu'un ami qu'elle connaissait depuis son enfance; il fut d'ailleurs prouvé qu'elle avait fait disparaître des papiers compromettants en les mangeant. Elle paya d'une détention de plus de sept mois les soupçons qu'à tort ou à raison elle avait encourus, à raison, selon nous, car tout porte à penser qu'elle était l'un des intermédiaires des correspondances qui s'échangeaient entre

Paris et Londres. Plus tard, en 1826, on la voit se l'aire de son rôle dans la conspiration anglaise un titre à la bienveillance royale. Elle écrit un récit fantaisiste de sa conduite passée, où elle se pose en héroïne d'abnégation et de dévouement. Hâtons-nous d'ajouter que ses dires ne furent pas pris au sérieux, et que la pétition dont elle les avait accompagnés à l'effet d'obtenir une pension fut dédaigneusement et justement écartée.

Dupérou arrêté, la police essaya d'obtenir de lui des aveux propres à établir la culpabilité du chevalier de Coigny. Fouché voulut lui-même l'interroger, et, ne pouvant en rien tirer, il lui joua, de concert avec le général Berthier et pour l'épouvanter, une véritable comédie. Dupérou étant dans son cabinet et continuant à répondre négativement à toutes ses questions, on annonça le général. Fouché le reçut aussitôt sans faire sortir Dupérou.

« Je devine pourquoi vous venez, dit-il ; le Premier Consul vous envoie savoir où j'en suis avec ce gueux. » Baissant alors la voix, non assez cependant pour que l'inculpé ne pût l'entendre, il continua, s'adressant à Berthier : « Je ne peux rien tirer de ce coquin-là. C'est d'autant plus

étonnant que M. de Coigny m'a tout avoué. Dites au Premier Consul que j'en sais assez, que je n'espère rien de celui-ci, mais que je suis d'avis qu'il faut en faire un exemple sans délai. » Revenant alors vers Dupérou, comme ne supposant pas que celui-ci l'avait écouté :

« Vous persistez donc dans votre dénégation? lui dit-il. FA\ bien! préparez-vous à être fusillé demain. »

Dupérou, effrayé, commença à parler. Il avoua avoir vu une fois seulement M. de Coigny pour le prévenir que la police le surveillait. A cette première déclaration, Dupérou en ajouta d'autres au cours des interrogatoires suivants, que lui fit subir Desmarets. Il résulte des notes conservées dans son dossier que Desmarets, « par ses bontés, l'encouragea à la délation » et reçut de lui des confidences compromettantes pour ses complices et notamment pour Hyde de Neuville. Il reconstitua pour la police la liste des envois de fonds, faits par FAngleterre à celui-ci. Il poussa si loin la malveillance à son égard, qu'à propos de l'attentat de nivôse, il l'accusa calomnieusement d'y avoir participé. Il dut à ses dénonciations d'être mis en liberté au commencement de 1801, et

envoyé en surveillance à Grenoble où il s'établit comme avocat, secrètement protégé par la bienveillance préfectorale. On le récompensait ainsi « d'avoir donné de bonne foi » des détails précis sur les circonstances dans lesquelles s'était ourdie la conspiration anglaise.

La comédie que Fouché avait jouée avec Dupérou, il la joua encore avec Coigny qu'il fit comparaître devant lui pour l'interroger.

« Si vous vous rappelez, lui dit le prisonnier en entrant dans son cabinet, les promesses que vous m'avez faites, citoyen ministre, vous devez être plus embarrassé que moi de ma présence ici. »

Fouché, évitant de lui répondre, lui demanda s'il connaissait Dupérou. Il répondit négativement.

« Connaissez-vous Hyde de Neuville? reprit Fouché.

— Je le connais pour l'avoir rencontré dans la société.

— Saviez-vous qu'il était affilié à des conspirateurs royalistes?

— Je le sais pour l'avoir lu hier dans un journal.

— Vous avez bien tort de nier la vérité, reprit Fouché; Dupérou a fait des aveux qui infligent un démenti à vos dénégations. »

Moins crédule ou moins complaisant que Dupérou, Coigny ne se laissa pas déconcerter et persista dans son silence. Fouché le renvoya sans avoir pu le faire parler. C'est alors qu'usant d'un autre moyen, il fit savoir à Mme de Coigny que si elle ne décidait pas son mari à des aveux, il serait fusillé. Cette menace répétée au chevalier ne le fit pas se départir de son attitude. Il continua à se déclarer innocent, au grand dépit du ministre qui, pour dissimuler son échec, raconta le même soir, dans un salon, que Coigny avait avoué être à Paris le lieutenant général du roi et promis de donner à la police les lettres patentes qui lui avaient octroyé ses fonctions.

Tout était mensonge dans les propos de Fouché. Coigliy n'avait rien avoué, lorsque la clémence de Bonaparte s'étendit sur lui. Le Premier Consul avait décidé qu'il serait conduit à la frontière et que l'interdiction de résider sur le territoire français constituerait son seul châtiment. Quelques jours plus tard, accompagné de sa famille, il quittait la France et passait en Allemagne,

Il y était encore en 1806, date de sa mort.

On voudrait, au moment où il disparait de la scène, pouvoir délivrer sa mémoire de l'accusation dont l'influence de Joséphine venait de conjurer, à son profit, les effets; mais, elle n'était que trop fondée et eût entraîné pour lui des conséquences redoutables s'il eût été moins efficacement défendu, car, il avait donné son concours actif à la conspiration. Tout au plus, peut-on supposer à sa décharge, qu'en s'y jetant, il n'en avait pas clairement entrevu le but définitif qui consistait , dans la pensée de Hyde de Neuville , de Georges Gadoudal et du chevalier de Margadel, à se débarrasser de Bonaparte à tout prix et par tous les moyens.

On doit, d'autre part, constater qu'au moment où Coigny était expulsé de France, le gouvernement consulaire, convaincu que les factions ne pouvaient plus rien, était décidé à ne pas traduire devant les tribunaux les conspirateurs tombés dans ses mains. Aucune suite judiciaire ne fut donnée à la découverte de Ja conspiration anglaise, et les peines subies par les coupables, ou les soi-disant tels, ne furent pas prononcées par la justice, mais par le Premier Consul qui décida

seul, dans sa toute-puissance, du sort de ces divers personnages.

Ce n'est pas l'unique circonstance où Ton ait vu, dans ce temps-là, son bon plaisir se substituer à des juges. C'est ainsi que le chevalier de Margadel, dit Joubert, ce chouan redoutable auquel Hyde de Neuville, avec l'autorisation du comte d'Artois, avait confié le commandement de la petite troupe qui devait attaquer Bonaparte sur la route de la Malmaison, ayant été arrêté, fut passé par les armes, sans jugement, après une courte détention.

Tandis que se déroulaient les événements que nous venons de raconter, Hyde de Neuville, au bout de quelques jours passés à Londres, avait gagné Jersey avec le secret dessein de rentrer en France. Georges Cadoudal, pressé de reprendre l'offensive et ne pouvant se résigner à s'avouer vaincu , était parti pour la Bretagne , encore

que Hyde de Neuville, qu'on est surpris de voir revêtir à l'improviste un rôle de modérateur, s'efforçât, du moins il l'affirme, de le contenir.

« Après avoir été si impatiemment enclin aux moyens d'action dans un passé si récent encore, avoue-t-il, j'en étais venu à une sagesse forcée, à un calme qui n'était pourtant guère dans mon caractère. »

C'était là de la sagesse, sagesse tardive malheureusement, à laquelle la bataille de Marengo et ses suites vinrent, à la fin de juin, donner raison tout à coup. La victoire remportée, dans cette journée fameuse, par les armes françaises, consolidait pour longtemps le pouvoir de Bonaparte, lui donnait une consécration solennelle, mettait fin à toutes les rivalités qui le lui disputaient et rendait impuissants les partis hostiles; elle assurait à une courte échéance la conclusion de la paix au dehors comme au dedans. Plus tard, Napoléon, se plaisant à répéter que c'est la victoire de Marengo qui l'avait fait empereur, rendait hommage à la vérité.

Telle n'était pas, à en croire Hyde de Neuville, la conviction du comte d'Artois et de son enlou-

rage. Ils ne furent détrompés que lorsque, par sa conduite, par son initiative, ses décisions et ses actes. Le Premier Consul proclama qu'il se considérait désormais comme l'unique arbitre des destinées de la France et qu'il entendait les diriger an gré de ses ambitions. L'attentat du 3 nivôse, manœuvre suprême d'ennemis exaspérés , loin d'ébranler sa volonté , la fortifia. Mais, il acheva de le rendre impitoyable envers les royalistes qui n'étaient plus à ses yeux que des assassins.

Cette entreprise criminelle eut encore une autre conséquence) non moins préjudiciable à la cause des Bourbons. Il y avait eu en France jusque-là, en dehors même de la noblesse et des émigrés rentrés, dans la bourgeoisie surtout, force gens disposés à accepter une monarchie constitutionnelle. Elle apparaissait même à certains comme un régime viable, comme un refuge sûr après tant de tempêtes. Si les Bourbons se fussent présentés alors avec une charte établissant un régime comme en Angleterre, ils eussent été acclamés. Mais, après la victoire de Marengo, ce parti des gens raisonnables commença à changer son orientation; il s'attela à la fortune de Bonaparte* L'ai*

tentât de nivôse l'y fixa définitivement,, et les chances qu'avaient conservées jusque-là, quoique de plus en plus affaiblies, le royalisme, s'évanouirent pour longtemps.

Hyde de Neuville paraît alors s'en être convaincu et sa conviction lui avoir dicté une conduite toute différente de celle qu'il avait observée jusque-là. « Lorsque Marengo, dit-il, eut tranché toutes les incertitudes en faveur du Premier Consul, les esprits clairvoyants, qui auraient été au besoin des conspirateurs le lendemain, se rangèrent définitivement du côté où le succès se dessinait d'une façon non équivoque. » Autant dire que la France entière se mettait à la remorque de Bonaparte.

En de telles circonstances, Hyde de Neuville se montrait singulièrement imprudent en se décidant à rejoindre sa famille. Mais, considérant son rôle politique comme entièrement terminé, il avait hâte de mettre un terme aux tribulations que, par sa conduite, il avait imposées à des êtres aimés. Sa femme et son frère, arrêtés au mois de mai, comme nous l'avons raconté, avaient obtenu leur mise en liberté. Ils étaient revenus dans la Nièvre où Mme Hyde de Neuville attendait un signe de

son mari pour aller le retrouver en Angleterre. Mais, aux souffrances que sa femme avait endurées avec une résignation courageuse, dont elle puisait le secret dans sa tendresse conjugale et que jamais elle ne lui reprocha, il ne voulait pas ajouter celles de l'exil; à tout risque, il prit le parti de rentrer. Il revint de Jersey en Angleterre afin de solliciter l'autorisation du comte d'Artois qui lui fut accordée, et, au mois de juillet 1800, il débarquait secrètement, mais sans accident, en Normandie.

Nous renvoyons à ses mémoires ceux de nos lecteurs qui voudraient connaître les aventures émouvantes par lesquelles il passa après son débarquement. Sa tête était mise à prix ; de toutes parts, il était signalé à la police , et son séjour à Bayeux, où il s'était d'abord rendu, l'exposa bientôt à de si graves dangers qu'il dut quitter cette ville et la retraite où il s'était réfugié. Un peu plus tard, il était à Paris, où il avait pensé pouvoir se mieux cacher que partout ailleurs, et, en effet, il parvint, grâce au dévouement d'amis fidèles, à se dérober à toutes les poursuites.

Il vivait ainsi dans la capitale lorsque l'attentat

de nivôse vint créer pour lui un péril nouveau. Il fut accusé d'être complice de ce crime. Son nom figura parmi ceux des assassins que le gouvernement consulaire désignait à l'indignation publique. Il crut de son devoir de répondre à ce qu'il appelle « la plus absurde des calomnies t>. Il rédigea et fit paraître un mémoire dans lequel il se défendait et défendait en même temps les princes et le gouvernement anglais d'avoir pris part « à la lâcheté criminelle » qu'on leur imputait. Mais c'est en vain que, dans ce mémoire, il déclare n'avoir jamais été l'agent de l'étranger; il ne convainquit personne.

Lorsqu'il affirmait n'être pour rien dans l'affaire de la machine infernale, il disait la vérité; la preuve en est dans les pièces judiciaires. Il ne la disait pas lorsqu'il déclarait n'avoir pas été l'agent de l'étranger ou, tout au moins, il témoignait d'une bien grande inconscience. C'est le malheur des hommes qui, à cette époque, conspirèrent pour les Bourbons, de s'être alliés aux pires ennemis de leur patrie, de n'avoir pas compris que les secours qu'ils recevaient étaient à la mesure des convoitises de ces ennemis qui espéraient trouver dans les divisions intestines,

auxquelles on vit la France longtemps livrée, une occasion propice pour la démembrer et l'affaiblir irréparablement.

Ilvde de Neuville eut du moins la sagesse de comprendre que l'heure était venue de désarmer et de se soumettre. Mais, après avoir encouru, par sa conduite, de si graves responsabilités, faire accepter sa soumission n'était point chose facile. Bonaparte voyait toujours en lui un ancien adversaire, l'ancien associé de ses irréconciliables ennemis, et ne voulait pas croire à sa sincérité, bien que plusieurs voyages de Mme Hyde de Neuville à Paris, ses démarches en faveur de son époux fussent la preuve de la ferme volonté de celui-ci de tenir les engagements qu'elle offrait de prendre en son nom. Au commencement de 1804, cependant, il espérait avoir raison des rigueurs dont il était l'objet.

Brusquement, la conspiration de Georges vint de nouveau rendre suspect au Premier Gonsut tout ce qui était royaliste; la réalisation des esperancei du conspirateur repentant parut reculée à une échéance lointaine. Napoléon, devenu empereur, était alOrs à la tête de ses armées aux portes de Vienne. Mme ilyde de Neuville n'hé-

site pas à se rendre en Autriche pour solliciter la grâce de son mari. Elle arrivait à Schœnbrun au lendemain de la bataille d'Austerlitz. Après une longue et pénible attente, l'intérêt que lui portaient le prince Murât, le duc de Bassano et le maréchal Berthier lui valut d'être reçue par l'empereur. Elle eut de lui trois audiences. D'abord, elle ne parvint pas à le fléchir, bien qu'il eût commencé par la féliciter de son courage et du dévouement qu'elle témoignait à l'homme dont elle portait le nom. Puis, il parut se laisser attendrirai promit de lever le séquestre qui pesait sur les biens de Hyde de Neuville et d'autoriser son séjour en France, mais à la condition qu'il signerait un acte de soumission et de fidélité.

La soumission, Hyde de Neuville y était disposé. Quant à l'engagement de fidélité qui comportait celui de défendre le gouvernement impérial même contre les Bourbons, il refusa de le signer. L'emreur n'insista pas; il maintint la restitution des biens; mais il prononça la peine de l'exil aux États-Unis. Hyde de Neuville se résigna. Il partit avec sa femme pour l'Amérique d'où il ne revint qu'en 1814.

A cette époque, ses anciens complices avaient

LE COMPLOT r.OK.NY-HYDi: DE NEUVILLE. 109

tous disparu. Le chevalier de Coigny était mort; mort aussi l'abbé Godard. L'abbé Ratel, après avoir, pendant plusieurs années, mené à Londres une vie scandaleuse, avait cessé de faire parler de lui; de même le comte de Grénolles, qui n'avait reparu en Hollande en 180G que pour être mêlé à une affaire d'escroquerie, où, cependant, aucune preuve ne fut produite contre lui. Nous n'avons pu établir ce que devint Dupérou.

Telle est dans son ensemble et ses conséquences cette conspiration de 1800, connue sous le nom de Conspiration anglaise. Elle eut surtout pour effet de mettre en lumière la légèreté et les illusions du petit groupe de royalistes, auquel le comte d'Artois, non moins imprévoyant qu'euxmêmes, avait accordé sa confiance. Si loin que soit de nous cet événement, il fait cependant apparaître les dissentiments qui agitèrent l'émigration et compromirent la cause des Bourbons.

Ce récit serait incomplet si nous ne rappelions, en le terminant, que Louis XVIII, lorsqu'il connut les faits que nous avons racontés, blâma son frère de les avoir provoqués, préparés et encouragés. Dans sa correspondance, il se plaint de ne les avoir

connus que trop tardivement pour pouvoir les empêcher. Il déplore la formation du triumvirat formé par Coigny, Hyde de Neuville etCrénolles, qu'il désigne sous le nom de Comité anglais. Il reproche à ce Comité, et par conséquent à son frère qui s'en est fait le protecteur, de s'être dressé, sans son autorisation, en face de celui qu'il avait formé lui-même, composé d'hommes sages et prudents tels que l'abbé de Montesquiou, le comte de Clermont-Gallerande, Royer-Collard et l'abbé De La Marre, d'avoir tout fait pour le discréditer et d'avoir privé ces agents investis de son autorité des subsides qu'il avait sollicités pour eux des ministres anglais; il s'étonne amèrement que ceux-ci aient cédé à la prière du comte d'Artois et versé ces subsides au Comité anglais qui les a littéralement dilapidés. Il accuse enfin le triumvirat Coigny d'avoir provoqué la démission de serviteurs dévoués et fidèles, coupables, aux yeux de son frère, de n'avoir voulu obéir qu'aux ordres du roi. Il ne se console pas d'être privé de leur concours.

Le 6 juin 4800, il écrit de Mittau au comte d'Artois : « Cette agence anglaise à Paris vient de me faire bien du mal. On ne manquera pas do

m'attribuer toutes ses fautes. La confiance se perd, et, en suivant une telle marche, on nous privera bientôt des efforts, peut-être même de la bonne volonté du dernier royaliste. » Et, comme s'il craignait d'avoir, par ce langage, froissé son frère, il ajoute : « Pardon, mon ami, tout cela n'est nullement un reproche; mais ce Comité a été plus loin que vous ne vouliez et que vous ne me l'aviez annoncé. »

On cherche vainement dans les réponses du comte d'Artois une explication qui le justifie. C'est en vain qu'il affirme avoir recommandé à Coigny la modération et la prudence, que celui-ci n'a rien fait dont les agents du roi dussent s'offenser, et que, pour lui, il est sans reproches; les faits protestent contre ces allégations. La responsabilité du piteux dénouement des folles entreprises du Comité anglais pèse entièrement sur lui.

Ce n'était pas seulement l'opinion du roi, c'était celle aussi de la plupart des royalistes qui avaient connu les pénibles incidents survenus par la faute du Comité anglais. Le -i mai, à la suite de la saisie des papiers, Mme d'Anjou, correspondante de Louis XVIII à Paris, qui s'était donné la mis-

sion de le tenir au courant des événements politiques dont elle était le témoin, écrivait au comte d'Avaray dans le style incorrect et familier qui caractérise ses lettres : « Vous avez su l'arrestation du Comité royaliste. N'avez-vous pas craint encore que j'y fusse fourrée? Sur ce, soyez tranquille. Son existence m'était connue depuis longtemps. Mais sa composition me dégoûtait. Il y avait du bon et beaucoup de mauvais dont on doit se servir et tirer parti, mais jamais leur donner son secret à garder, et quand je vois cinq anciens agents de police, dont un m'a été particulièrement connu pour sa scélératesse consommée, être vil, sortis de la boue, sans naissance, éducation ni honneur, eh bien! ces êtres faisaient partie du Comité et connaissaient tout ce qu'ils devaient ignorer. Oh! ne craignez pas que je me fourre dans un pareil tripot. Cette découverte justifie l'opinion que j'en avais depuis longtemps. Voilà comment on se fie à un tas de fripons, tandis que l'on écarte les hommes honnêtes et que l'on s'en défie. Vous n'imaginez pas toute la correspondance qu'on a saisie. Il faut qu'ils soient aussi bêtes et maladroits qu'ils le sont pour l'avoir laissée dans la maison où ils s'assemblaient. Ces choses-là doivent être

déposées dans une maison tierce et non suspecte, inconnue à tous les membres, excepté le chef. »

Sans prendre au pied de la lettre cette fougueuse sorlie qui s'inspire un peu trop du dépit que ressent Mme d'Anjou de n'avoir pas été employée par le comte d'Artois et consultée par les membres du Comité anglais, il faut reconnaître qu'elle est fondée en plus d'un point.

Nous retrouvons la môme opinion sous la plume du grave abbé De La Marre, qui se trouvait à Paris au moment de la formation du Comité anglais et qui a constaté son mauvais vouloir à l'égard des agents directs du roi. De La Marre n'implique pas le comte d'Artois dans ses plaintes. Mais il récuse comme indigne de servir la cause royale le chevalier de Coigny, « qui n'a pas de secrets pour les femmes dont il est entouré » et qui se fait passer à tort pour l'agent principal de Louis XVIII. Il confond Ilyde de Neuville et l'abbé Rate! parmi les « misérables » dont le Comité anglais est composé, lesquels ne possèdent ni moyens personnels, ni considération, ni influence.

Dans ses réponses, d'Avaray ne cherche pas à défendre le Comité anglais. Tout en reconnaissant

qu'il faut le subir tant que l'Angleterre le protégera, il le désavoue.

Il écrit à l'abbé De La Marre :

« M. de Coigny, dites-vous, est indiscret, incapable, lié avec une foule d'intrigants. Mettez-le de côté ou plutôt laissez-le couler bas avec son Comité Hyde ; vous n'avez point d'ordres du roi qui portent le contraire. Mais, souvenez-vous et n'oubliez jamais qu'il est nécessaire d'établir un point de contact entre les agents du roi et les coffres de l'Angleterre. »

Avec Mme d'Anjou, quand elle lui apprend la découverte du complot, d'Avaray est plus explicite encore. Ce complot, le roi n'en a eu qu'une connaissance indirecte et tardive. « Jamais le Comité anglais n'a eu son approbation; jamais il n'a agi d'après ses ordres. Vous l'avez parfaitement jugé. Il était un composé de bon et de beaucoup de mauvais. Le roi ne regrette que les éclaircissements que sa découverte pourrait donner et auxquels on en ajoutera sûrement beaucoup d'autres aussi faux que nuisibles à ses intérêts. Il serait très fâché qu'un de ceux qui le dirigeaient (le chevalier de Coigny) éprouvât quelques persécutions. Sa Majesté a effectivement des

agents; mais ils sont d'une trempe toute différente. »

Cette appréciation équivaut, nous semble- t-il, à une condamnation définitive du Comité Coigny et de ses extravagantes entreprises.

On a vu que les conjurés s'étaient flattés, auprès du Comte d'Artois et des ministres anglais, de la certitude de s'emparer d'un port : Brest, Calais, ou tout autre dont la possession mettrait dans leurs mains des ressources en munitions et en armes et assurerait leur communication avec l'Angleterre. Leurs dires n'étaient pas mensongers. Tandis que Coigny et Hyde de Neuville opéraient à Paris, un autre des affiliés au Comité anglais s'occupait de cette entreprise sous l'active impulsions de Georges Cadoudal. Il n'existe en apparence aucune connexité entre ce qui se passait à Paris et ce qui se passait à Brest au môme moment. Mais le lien est évident, car c'est de Londres et du Comité anglais que partent les mots d'ordre qui

font agir sur des points divers des agent différents en vue d'un même et unique but : le renversement du gouvernement consulaire. A ce titre, le récit de l'affaire de Brest forme le complément de celui qu'on vient de lire.

Le 18 janvier 1801, à Loudéac, dans le département des Côtes-du-Nord, un chouan fameux, Mercier La Vendée, chef d'état-major de Georges Cadoudal, fut tué par un gendarme sur lequel il avait voulu tirer et qui se débarrassa de lui en l'abattant d'un coup de pistolet. Les vêtements du mort ayant été fouillés, on y trouva divers papiers. Non seulement ils permirent d'établir son identité mais révélèrent en outre l'existence d'un complot ayant pour objet de livrer aux Anglais la ville et le port de Brest.

En les compulsant, on découvrit tout un programme d'opérations à entreprendre dans ce but, dicté par Georges Cadoudal à son lieutenant, et une lettre adressée au même Cadoudal et démontrant la complicité de son auteur.

En y regardant de plus près et en la rapprochant d'autres pièces trouvées sur le cadavre de Mercier, on acquit la conviction qu'elle avait été écrite par un officier de marine , le sieur

Rivoire, lieutenant de vaisseau, attaché au port de Brest. On saisit encore sur Mercier un bordereau énumérant l'emploi d'une somme de quatorze cents ruinées d'or, qui lui avait été confiée par H ivoire.

Mis en possession de ces pièces compromettantes, le général D oraison, commandant le département, se hâta de les envoyer au ministre de la police, Fouché. Il reçut, en retour, l'ordre d'arrêter Rivoire s'il le rencontrait sur son chemin. Le même ordre était expédié aux autorités maritimes de Brest. Mais, quand elles voulurent l'exécuter, elles constatèrent que l'officier avait disparu. Il ne savait pas que Mercier La Vendée avait péri ; il le croyait seulement arrêté, et bien qu'il fût assuré que ce malheureux ne le trahirait pas, il redoutait avec raison que ses papiers eussent été saisis et qu'on y eût trouvé la preuve de sa propre culpabilité. Il s'était alors empressé de partir, à la faveur d'une permission obtenue d'urgence, sous un prétexte.

Son absence constatée, la police procéda à une perquisition dans le domicile qu'il venait d'abandonner. L'examen des correspondances qu'elle y découvrit ajouta de nouvelles preuves à celles

qu'elle tenait du général Doraison et lui fit soupçonner plusieurs individus. On arrêta à Brest un officier d'artillerie nommé Rosamel; à Paris, l'auteur dramatique Marsoliier, collaborateur de Dalayrac, auquel il avait fourni le libretto de Nina ou la folle par amour. Mais ces arrestations, qui avaient eu pour cause des lettres trouvées au domicile de Rivoire, ne furent pas maintenues au delà de quelques jours.

En annonçant à Marsoliier qu'il était libre, Fouché, qui avait tenu à le lui apprendre lui-même, lui dit :

— Écrivez désormais moins de lettres et faites un opéra de plus.

Pendant ce temps, Rivoire s'efforçait de se soustraire aux recherches de la police et de passer en Angleterre. En quittant Brest, il avait piqué droit sur Paris. Il était parvenu à s'y procurer un passe-port qui le désignait comme un négociant américain venu en Europe pour ses affaires, se rendant à Londres après un court séjour en France et ensuite à Hambourg, d'où il devait retourner dans son pays. Muni de ce sauf-conduit, il se dirigeait sur Calais, où il comptait s'embarquer.

Au moment où nous trouvons sa main dans l'un des multiples complots dont eut à s'occuper la police, au lendemain du 18 Brumaire, il avait vingt-sept ans, étant né à Lyon le 13 mars 1774. Entré dans la marine, il était enseigne en 1792. Mais, à cette époque, il émigré. Durant l'année suivante, on constate tour à tour sa présence à Londres, au camp de Jalès, à Gênes et enfin à Toulon, où il figure parmi les défenseurs de la ville assiégée par les troupes républicaines. Lorsque la place est prise, il s'enfuit sur l'escadre anglaise, et, durant plusieurs années, on ne sait trop ce qu'il devient.

En 1799, il est à Paris, s'y fait arrêter, et, dans des circonstances assez obscures, il parvient, après dix mois de détention, à démontrer qu'il a été indignement calomnié. Le 4 nivôse de l'an VIII, le ministre de la marine écrit au commissaire ordonnateur à Brest « que l'enseigne Jean-Pierre Rivoire, accusé d'émigration, s'est pleinement justifié » et qu'il devra recevoir un emploi de son grade; ses appointements arriérés lui seront payés à partir du jour de son arrestation.

Le voilà donc réintégré dans les cadres et attaché au port de Brest, où ses goûts de conspi-

rateur et, s'il faut l'en croire, ses aspirations royalistes n'allaient trouver que trop d'occasions de s'exercer. A Brest, en effet, la conspiration contre la République était permanente. Les partisans de la royauté, pour la plupart émigrés rentrés, étaient nombreux. Ils avaient des ramifications jusque dans les états-majors de la flotte chargée de défendre les côtes de Bretagne. Leurs espérances étaient vues sans déplaisir par les officiers de l'escadre espagnole, qui, depuis la paix conclue entre la République et l'Espagne, était venue, sous le commandement de l'amiral Gravina, mouiller dans la rade de Brest et devait, le cas échéant, concourir à sa défense.

La rade était, à cette heure, bloquée par les Anglais. « Nous attendons avec impatience que les Anglais nous quittent, lit-on dans une lettre, pour faire passer nos convois pour Bordeaux, Nantes, Lorient et Quimper. » On comptait dans la baie de Douarnenez jusqu'à vingt-cinq vaisseaux britanniques. « Ils appareillent quand le temps est beau, ils y mouillent quand il est mauvais. Elle leur offre, en effet, un très bon mouillage. Vers le nord, ils y sont à l'abri des vents du nord- ouest; vers le sud, à l'abri de ceux du

sud-ouest. Il n'y a que Jes vents d'ouest-sudouest qui leur soient défavorables à cause de la mer qu'ils y élèvent. Ils y sont tenus avec de bons câbles et hors de la portée du canon. » Pour leur faire quitter la place, il eût fallu, les bombes ne pouvant les atteindre, des canonnières et des brûlots. Mais il n'y en avait pas dans le port.

Assurés de l'impunité, ces vaisseaux interceptaient les départs et les arrivages; ils envoyaient à tout instant dans la ville des émissaires à l'effet de se faire livrer l'arsenal. Ils débarquaient fréquemment à Conearneau, où ils avaient passé des marchés de grains avec les habitants qui leur en apportaient pendant la nuit. Sur d'autres points de la côte, on leur vendait de Teau-devie, et, un peu partout, ils trouvaient à s'approvisionner.

L'état lamentable et la démoralisation de notre marine favorisaient ces menées téméraires et ces tentatives ténébreuses. Cette marine, jadis si brillante, n'existait pour ainsi dire plus. L'émigration lui avait enlevé la presque totalité de ses meilleurs officiers, remplacés tant bien que mal; la chouannerie et les corsaires lui avaient pris ses

matelots. Les rapports des amiraux Ganthaume et Sahuguet, qui commandaient à Brest, ne sont qu'une longue plainte. Tout leur manque, le personnel, le matériel, l'argent. Depuis longtemps la solde n'est plus payée. « Les marins reviendraient en grand nombre si seulement on payait l'arriéré aux familles. » Le cri général, c'est qu'on diminue la solde si l'on veut, mais qu'on la paye exactement.

« La course a perdu l'inscription maritime, dit, d'autre part, un rapport. Les deux tiers des marins prisonniers en Angleterre, sortis de ces quartiers proviennent des corsaires. Ce sont les meilleurs matelots, parce que l'armateur, avec son argent, a la facilité du choix. Le gouvernement est trompé sur le nombre et l'espèce d'hommes qui s'embarquent sur les corsaires. L'armateur présente à la revue des portefaix, des gens de métiers divers ramassés dans les rues. Ils sont inscrits sur les rôles d'équipages, le corsaire appareille. Mais il a embauché d'excellents matelots, des canonniers, des soldats dont il avait doané le nom à son équipage postiche; ils se rendent à un endroit convenu et l'échange se fait. Ainsi, à Saint-Malo, l'an dernier, il a été armé

plus de vingt corsaires; cinq seulement s.ont revenus. Plus de quinze cents hommes de ce seul port sont prisonniers en Angleterre. Il faut donc être économe de permissions d'armer en course, car les matelots préfèrent ce service à celui de Farinée navale. »

Telles sont les principales causes de cette pénurie de marins, qui réduit à rien nos forces navales. Dans les populations bretonnes, c'est à qui se dérobera à l'inscription maritime. On s'y dérobe en changeant de domicile, en contraignant les maires, facilement terrorisés, à déclarer morts des vivants ou à mettre à côté du nom de l'inscrit la mention « sans nouvelles ». Il n'est pas de ruse à laquelle les inscrits n'aient recours pour échapper au service.

Ajoutez à cela que la Révolution a détruit toute discipline, que, rétablie peu à peu dans les armées de terre , elle ne l'est pas encore dans les armées de mer, et vous comprendrez pourquoi Bonaparte, en s'emparant du pouvoir, a trouvé une marine littéralement décimée, dont l'état moral n'est pas meilleur que son état matériel.

A Brest, sous la menace de l'escadre anglaise,

124 RECITS DESTEMPS REVOLUTIONNAIRES.

dans le voisinage de la chouannerie, au milieu d'une population mécontente, sourdement travaillée par les agents royalistes, complices de l'Angleterre, elle apparaît ainsi plus encore que dans les autres ports français. Les troupes manquent pour surveiller les suspects, et les choses sont à ce poiL.1 que les autorités maritimes n'osent renvoyer les ouvriers du port dont elles sont mécontentes de peur qu'ils n'aillent grossir les bandes de chouans qui s'agitent encore non loin de là sous l'impulsion de Georges Cadoudal.

Lorsque Rivoire, réintégré dans les cadres, arriva à Brest, il dut être frappé par le spectacle que les documents officiels nous ont permis de décrire et y trouver une occasion de conspirer pour livrer à l'ennemi la flotte française et l'arsenal. L'idée d'une si criminelle trahison n'émanait pas de lui, mais de Cadoudal qui, peu de mois avant, s'était rendu à Londres, afin de la soumettre au comte d'Artois et de solliciter du ministère britannique les subsides nécessaires à l'exécution de ce plan abominable. Rivoire n'entra en scène qu'à l'incitation du célèbre chouan, quand celui-ci eut reçu l'assurance que l'argent ne

lui manquerait pas. Et encore, son crime fut-il plus intentionnel qu'effectif, car, outre que le projet était impraticable, la mort de Mercier le fit découvrir avant qu'aucune tentative pour le mener à bonne fin eût été faite. Nonobstant le récit qu'il publia sous la Restauration et où, voulant grandir son rôle, il se vante de beaucoup d'actions imaginées après coup et à plaisir, il est certain que, s'il avait beaucoup parlé, il avait par contre très peu agi, ce qui est le cas de beaucoup de conspirateurs de cette époque, qui furent surtout châtiés en raison de ce principe fondamental des lois pénales, que l'intention non moins que le fait constitue le crime.

Pendant que Fouché, averti par les papiers trouvés sur Mercier La Vendée, répandait de tous côtés le signalement de Rivoire, qu'il soupçonnait à tort d'avoir participé à l'affaire de la machine infernale, celui-ci, comme nous l'avons dit, faisait diligence pour gagner Calais. Il y arriva sain et sauf après un heureux voyage. Mais, la, veillait la police dans la personne du commissaire <lc police Mengaud, placé à dessein, nous l'avons dit, dans ce port, par OÙ passaient, pour la plupart, les émissaires que la Grande Bretagne

envoyait en France et considéré par conséquent comme un poste important où la surveillance ne devait jamais se relâcher. Mengaud étant en possession du signalement de Rivoire, reconnut le personnage, l'arrêta malgré ses protestations et l'expédia immédiatement à Paris.

Conduit au débotté chez Fouché, Rivoire, après un premier interrogatoire, fut incarcéré au Temple. On l'y oublia pendant neuf mois, au cours desquels, rarement interrogé, il le fut cependant assez pour faire des aveux, moins compromettants pour lui que pour des complices qu'il prétendait avoir eus. 11 avouait, du reste, ses relations avec Cadoudal et s'être rencontré à deux reprises avec lui, une fois aux environs de Saint- Brieuc, une autre fois dans la forêt de Grandchamp. Il racontait même qu'à cette seconde entrevue, il avait été le témoin de la colère à laquelle s'était abandonné le terrible chef chouan en apprenant l'avortement du complot de la machine infernale, colère telle, qu'il voulait, à en croire Rivoire, faire fusiller Saint-Réjant, coupable de n'avoir pas exécuté ses ordres à la lettre. Mak Rivoire se défendit de toute participation au complot, ce qu'il put prouver, et niait

énergiquement qu'il fût l'auteur de la lettre à Georges trouvée sur Mercier.

Sur ce point, l'instruction refusait d'ajouter foi à ses dires, et quoique, en dehors de cette lettre, elle ne pût lui imputer aucun fait précis, elle le tenait pour coupable, ainsi que le prouvent son transfert à Brest, ordonné le 7 vendémiaire de l'an X, et la dépêche du même jour adressée au préfet maritime Gaffarelli par le ministre de la marine disant « que Rivoire, ayant trahi ses devoirs en devenant l'agent direct d'un complot formé pour ramener la guerre civile dans l'Ouest et livrer Brest et la flotte aux Anglais, sera traduit devant une cour martiale maritime à Brest ». A la suite de cette dépêche, le préfet en recevait une seconde, signée, celle-là, du ministre de la police, lui recommandant, si l'accusé était acquitté, de ne pas le remettre en liberté et de prendre des mesures pour l'empêcher de s'évader, recommandation singulière, dont s'étonnait l'honnête préfet, et à laquelle il répondait en rappelant les termes de la loi qui serait violée, s'il retenait en prison un accusé acquitté. « N'importe, lui répondait-on. Les ordres que je vous ai adressés doivent être exécutés. »

Le 22 germinal, Rivoire comparaissait devant la cour martiale, composée d'un président chargé d'interroger l'accusé et de prononcer la sentence, et d'un jury de sept membres : les lieutenants de vaisseau Lacarrière, Gonidec, Pégoing, Olivier, et les enseignes Guabès, Geslin et Hulin, auxquels il appartenait de dire si l'accusé était innocent ou coupable. Nous ne possédons pas les détails du procès. Le verdict seul nous est connu. Il est remarquable par sa bizarrerie. Il déclarait Rivoire convaincu des faits qui lui étaient imputés, mais « non criminel », ce qui entraînait l'acquittement, lequel fut aussitôt prononcé.

La colère que ressentit Bonaparte, au vu de ce verdict contradictoire, se trahit dans l'ordonnance consulaire par laquelle il y répondit. « Considérant que cette déclaration est en elle-même un acte de révolte contre la Constitution et une provocation à la rébellion, arrêtons ce qui suit. » Ce qui suivait, c'était l'ordre au ministre de la police de faire arrêter sur l'heure les membres du jury et de les faire conduire à Paris, « sous bonne et sûre escorte ». Le même jour, ils étaient destitués. Pour en finir avec eux, nous devons ajouter que l'affaire n'eut pas de suite judiciaire. La popu-

lation de lîrcst se déclarait en leur faveur. Le préfet maritime affirmait qu'ils avaient « écouté le cri de leur conscience » et il était établi qu'antérieurement au procès, ils ne connaissaient pas l'accusé. Ils ne tardèrent pas à être remis en liberté. Mais l'arrêté de destitution fut maintenu, sauf pour l'un d'entre eux.

Quant à Rivoire, il n'était pas au bout de ses peines. Le 19 prairial, le tribunal de cassation annulait la sentence de la cour martiale de Brest et renvoyait l'accusé devant celle de Bocbefort. Là, il trouva des juges moins indulgents et fut condamné à la déportation. Quelques jours après, il était incarcéré au fort de Lourdes d'où, après plusieurs tentatives d'évasion, il parvenait enfin à s'enfuir, en 1806, grâce à la complicité d'une femme qui avait été sa maîtresse et qui lui avait fait passer de l'opium avec lequel il endormit ses gardiens.

En 1808, il est à Londres où il se livre au commerce de la contrebande. Pendant un voyage en mer, les vents le jettent sur la plage de Boulogne. Il est arrêté, reconnu et va être fusillé, Lorsqu'il a l'idée de demander à voir Fouché. Conduit à Paris, il se vend ou feint de se vendre à la

police et se fait renvoyer à Londres comme agent secret. Mais, en 1810, alors qu'à Paris, où on n'a reçu de lui que des demandes d'argent, on ne sait ce qu'il est devenu, il se fait arrêter à Amsterdam où son signalement était donné. Le 16 novembre, il est à Paris, convaincu d'avoir volontairement négligé sa mission en vue de laquelle il avait reçu des fonds. On l'expédie au fort de Ham. Le 12 août 1812, il s'en évade, quoique soumis à une surveillance rigoureuse et quoique le commandant du fort ait promis six louis à quiconque intercepterait les correspondances qu'on le soupçonne d'entretenir avec le dehors. Mais, bientôt, il est repris et, cette fois, il reste détenu jusqu'en 1814. La Restauration lui rend alors sa liberté.

A peine hors de prison, il cherche à tirer parti, auprès du gouvernement du roi, de ses innombrables et assez mystérieuses aventures. Il les raconte même dans un factum, signé « chevalier de Rivoire-Saint-Hypolyte », qu'il livre à la publicité, où il les enjolive à plaisir, en en dissimulant quelques-unes, et notamment ses rapports avec la police de Fouché dont il ne parlait pas plus que de l'argent qu'il avait reçu pour prix de ses ser-

s. Mais le gouvernement découvrit qu'il avait été payé, et les explications qu'il fournit furent si embarrassées que l'intérêt qu'il avait d'abord inspiré s'affaiblit et s'effaça. A partir de ce moment, son nom n'est plus prononcé.

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