‹ Récits du Labrador [microforme]Chapitre 10 sur 16 · LE RAGOUT DE LUDIVINE · texte numérisé non relu

LE RAGOUT DE LUDIVINE

J’ai connu une très honnête femme qui s'appelait Ludivine.

Elle habitait un poste de pêche de Ia côte nord du golfe Saint-Laurent.

était la femme d’un pêcheur de morue.

Elle excellait à confectionner le potage au poisson et le ragoût de moniae (canard eider), Nul au monde, paraît-il, ne connaissait aussi bien qu'elle l’art de doser, en de justes proportions, les substances qui assaisonnent ces deux plats et les rendent irrésistibles au palais des planteurs de notre Labrador.

Sa reputation s’étendait ausei, il est bien vrai, jusqu'à la soupe aux pois; mais, sur ce point, il s'élevait quelques doutes, et Edesse, l’une de ses rivales, allait même jusqu'à prétendre qu'elle n’y entendait rien, Je passerai donc sans insister sur ce dernier mets, dont les manifestations diatoniques incontestées tenteraient la plume élégante d'Armand Sylvestre, s'il en connaissait toutes les nuances autrement que par oui-dire.

I y avait si longtemps que je voyais le

4 90 RÉCITS DU LABRADOR | mari de Ludivine — (Grégoire, s'il vous | s | plaît —se pourlécher les lèvres toutes les n | fois que sa femme lui avait préparé une l monliac ou servi une soupe à la morue que | a 1 l'envie me prit d’y tâter un jour. S 1 Je ne suis ni gourmand, ni glouton, mal- F ‘14 gré l’ampleur trompeuse de mon abdomenu A qui se plaît À me calomnier et à faire croire P À des passions que je ne possède pas ; mais P j'en avais une envie inexplicable, irrésisti- b ble, folle, presque inquiétante ! Je voulais | en manger à tout prix. A Un soir, Ia morue avait donné en abon- js | dance et nous rentrions chargés, filant vers É la terre sous nos quatre voiles qu'enflait à ; peine une légère brise de sud-ouest. Un L camp (troupe) de moniacs nageait alors à | à fr quelque cent verges de notre cétrave. | C’étuient des hirernantes, c’est-à-dire de l jeunes eiders nés l’été précédent, que les is | ll soins de la maternité n'avaient point en- * | 1 core racornis et dont la chair était restée de | aussi tendre que savoureuse. à L Cent verges! C’était bien loin, trop loin F. El pour du plomb, et pour mon Marlin le but | | | etait bien petit. Le ragoût fuyait devant là fl nous, maintenant toujours sa distance sans dl 1 perdre un seul pouce. J'avais des accès de le

À rage mal contenus : un si bon ragoût !

EL — Envoyez-leur donc une prune, mon- | té

sieur, elles risquent toujours plus que vous, me dit Grégoire.

C'était plein de bon sens. Je saisis mon arme et tirai dans le tas. Tous les oiseaux s'envolérent, sauf deux qui gisaient inanimés,

Le coup était surprenant et vous n'êtes pas obligé d'y croire; d'ailleurs, il importe peu, l'essentiel était accompli. Je tenais la base du ragoût de Ludivine.

Une heure après, nous étions à terre, Le soleil était encore haut sur ’horizon. Avant de débarquer notre morue et de nous mettre à lrancher, j'envoyai Grégoire porter les deux oiseaux à sa femme, la priant de mettre tous ses soins à la confection du plat depuis si longtemps convoité,

Vers huit heures du soir, notre morue, piquée, décollée et tranchée, était transportée sous notre chauffand. Après l'avoir salée et empilée avec toute la célérité et tout le soin dont nous étions susceptibles, nous nous dirigeñmes vers la maison de Grégoire, où devaient nous attendre et où nous attendaient, en effet, Ludivine et son ragoût.

Nous entrâmes et, après nous être lavé les mains dans le plat éclectique qui sert, dans une maison de pêcheur, aux usages les plus variés et les moins exprimables, nous nous assîmes près de latable ou bientôt allait fumer le plat de nos rêves.

we CXCA ko Ç %. ®, Le Y à n > S VZ . Na & & & DZ "LU 4% ks he Q N.

VW IMAGE EVALUATION Ne TEST TARGET (MT-3) | LO ‘“lè Nes = ‘lg I] LL ES 1122 mr: LB L2S VILA (LS NN AN », LE A X | À, D 7 (e \\ FN 4 De:

y Photographic 23 WEST MAIN STREET ce |

ciences "rss Corporation

D ni Q 2

Ludivine —je répète toujours ce nom avec plaisir —était une robuste criature, très hâlée par le soleil, encore jeune et très suffisamment jolie femme, — fort habile, disait-on, à tous les travaux et à tous les déduicts plaisants. Sainte femme, d’ailleurs, craignant Dieu, infiniment plus le diable, et honorant son curé, qu’elle eût défendn, comme nous tous, du reste, sur le gril même de saint Laurent ; elle lui payait fidèlement sa dîme.

Elle possédait, de compte à demi avec Grégoire, cinq enfants très robustes, prodigieusement crasseux, dont elle nettoyait le museau et les mains une fois tous Îles dimanches, et, de plus, une maison de bois composée d’une pièce à tout faire dans le bas et d’un grenier où couchait toute la famille.

Hospitalière autant que son époux, elle eût partagé son dernier morceau de lard avec un voyageur. Rigide et inflexible avec les marchands et les tradeurs, ne leur vendant jamais rien sans profit très sérieux, ne leur achetant jamais un fétu sans les traiter in pe‘to de voleurs sans conscience, vérité généralement admise sur la côte par tous ceux qui trafiquent avec cette classe honorable de commerçants, Méprisant les officiers, — c'est ainsi que l’on désigne les

ji re, res ile, les LT, le, du, sril ait

vec »lit le les s le > Ja

elle ard vec en- UX, les nce, par asse les les

gentlemen au cœur simple qui viennent pêcher à la ligne le saumon dans nos rivières, — et ne manquant jamais de trouver que son cochon engraissait comme uninessieur. Enfin, comme vous le savez déjà, excellente cuisinière, inbattable dans l'art d’apprêter la moniac et les têtes de morues.

— La soupeest sur la table et nous allons la manger chaude, si vous voulez bien, dit (Grégoire.

Je répondis en enfonçant ma cuillère dans le potage, non sans quelque appréhension. Cependant j'avais tort. Ca ne ‘alait pas un potage bisque, voire même une timide soupe aux choux ; maïs enfin, c'était mangeable et l’on ne pouvait exiger davantage de quelques têtes de morues.

D'ailleurs, ce potage ne représentait à mes yeux que le plus futile des accessoires, Tout était dans le ragoût de moniac.

Ïl parut !

Cette fois, c'était parfait, La critique la plus légère eût été injuste, idiote, presque impudique, L'oiseau était cuit à l’adoration. l'endre quoique consistant. La sauce, liée savamment, très épicéte et d’une couleur brune très séduisante, Je sollicitai une seconde édition, et mon impression resta la même, Ludivine était digne de sa répu-

RÉCITS DU LABRADGI

tation. Elle la surpassait. C'était mieux qu'une cuisinière: c'était une virtuose, la virtuose du ragoût de monine.

Je ne sais pas si vous êtes curieux. Je le suis beaucoup. Oh ! je n'écoute pas derrière les portes, ce n'est point ainsi que je l'en. tends. Mais je suis curieux de ce que je ne sais pas. Apprendre me paraît la seule chose réellement intéressante ici-bas et pour savoir demain ce que j'ignore aujourd'hui, il n'est rien que je ne puisse accomplir. Je voulus donc savoir comment se préparait le ragoût de Ludivine.

— C'est très simple, dit-elle: après avoir plumé et vidé ma moniac, je lui fais jeter un bouillon dans l'eau chaude pendant un quart d'heure, puis je la racle avec soin. Je la passe à l'eau froide et la dépose dans ma lourtière sur un fond de tranches de lard très minces et d'oignon haché menu.

Je laisse mijoter doucement en allongeant la sauce, petit à petit, avec de la farine grillée arrosée de bouillon, Quelques minutes avant de servir, je sale, je poivre et j'ajoute une cuillerée à soupe de mélasse, Voilà !

— De mélassel dis-je. Je croyais que Grégoire n’en avait trouvé ni chez V... ni chez 11... 7?

— En effet, ils n’en ont pas, me répondit-elle, Je me suis servie de celle que j'ai

préparée pour la jaunisse., 11 en fallait si peu !

Un frisson violent secoua tous mes viscères. Je me précipitai vers la porte, que je franchis d’un bond. Il était temps: le ragoût de moniac......m'abandonnait !

Je vous dois l'explication de cet accident et, quelque difficile qu’elle soit, je vais vous la donner.

Il'existe sur la côte un parasite très répandu — trop répandu, € 44 — appartient au genre des insectes épizoïques. Les Romains qui le connaissaient déjà beaucoup lors de l'enlèvement des Sabines et qui le connais:

sent encore malgré l'unification de l'Italie, le désignaient sous le nom de pediculus.

Larousse, Littré et autres entomologistes que vous pouvez consulter, prétendent qu'il ven a quatre espèces. Je ne les déerlrai pas, Ce qu'il y a de certain, c'est le dégoût profond, invincible que soulève en moi cet insecte, Or, cet animal odieux possède, paraît-il, une vertu thérapeutique souveraine: conflit dans la mélasse, il gucrit de la jaunisse, Et Ludivine m'avait eru...... phtiriophage, tout comme un Iottentot,

J'ai pardonné, mais je ne puis plus voir et encore moins approcher un ragoût de moniae, et Ludivine n'a plus pour moi le même attrait !

Page 1