‹ Récits du Labrador [microforme]Chapitre 9 sur 16 · LA BETE PUANTE · texte numérisé non relu

LA BETE PUANTE

Je n'aime pas le nom de rirerra nephitis où de mephitis americana que lui donnent les savants, Je préfère de beaucoup celui de bite puante que nos chasseurs lui ont appliqué avec tant de bon sens. Cependant l'épithète * puante ” malgré sa valeur déjà très expressive, est insuflisante et doit être considérée comme un euphémisme'que la pauvreté de notre langue à rendu inévitable.

Nul mot ne saurait exprimer à quel point est eflroyable, insoutenable, insondable l'odeur que répand ce malheureux animal.

I faudrait créer un mot, mais lequel? Pour le momént, mon imagination trop engourdie ne me suggère qu'une périphrase.et cette périphrase, je n'ose vous la confier, Le raffinement de vos organes et l'étude approlondie des odeurs variées qui se produisent sur notre globe suppléront, je veux l'espérer, à la pauvreté regrettable de mes expressions,

Si je n'étais retenu par la bienstance, un sentiment de méfiance compréhensible

n'empécherait encore de traduire toute ma pensée. Vous le savez, n'est-ce pas ?-tout est relatif, et je eraindrais que cette odeur, pour moi la plus épouvantablement rnauséabonde, ne fût pour vous d'un charme infini. Cela pourrait provoquer ia naissauce de soupçons blessants pour la pureté de mon appareil olfactif et raettre en désarroi les débris de mon amour-propre.

Mais il importe peu à la mouffette — eur on lui donne aussi ce nom—ane vos impressions et les miennes soient discutables ouimparfaites. Elle se connaît et semble apprécier comme moi-je le dis à ma louange— — la valeur de l'unique défense que la nature prévovante ait mise à sa disposition.

Malgré tous les préjugés que ce début a dû farenaitre en vous, la bôte puante a eu son heure de célébrité et les plus jolies des femmes qui firent autrefois le bonheur de nos pères entourèrent leurs cous divins de boas confectionnés avec la fourrure de cet animal odorant, fort à Ia mode, à ces 6poques recules, sous le nom de shuuk où shund.

La mouffette est de la grosseur d’un chat domestique, Son pelage est noir luisant, De chaque côté de son museau part une ligne blanche, étroite, qui va s'élargissant jusqu'à la naissance de la queue, Cette queue, qu'elle redresse en panachie mena-

çant dans Îles grandes circonstaces, est garnie de poils longs et soyeux.

Ses mœurs laissent à désirer. Je la crois

‘polygame. Elle vit quelquefois en communauté, ce qui dénoterait une certaine aberation de l’instinet et du sens moral. Elle se loge pendant l'été dans des troncs d'arbres et durant l'hiver dans des terriers naturels dont elle s'écarte très peu. Elle choisit quelquefois les soubassements de maisons, les chuffuuds, et alorselle devient une calamité pour les habitants, qu'elle condamne au martvr par infection.

C’est une bête inoffensive et faible, que l’on accuse à tort du meurtre «des poules et des poulets, car elle vit surtout de fruits et de viandes mortes et serait la victime de tous les animaux, si le Providence ne l'eût pourvue du plus original et du plus redoutable des moyens de defense,

Ce moyen, d'une eflicacité que nul de ceux qui l’ont attaquée re conteste, consiste en une liqueur notrâtre que contiennent certains viscères placés non loin de la queue et en arrière d'un orifice innommable, Ce liquide, que les muscles adjacents projettent à deux où trois verges Ge distance lorsque la mouflette est effrayée où en colère, est la source de cette odeur renversante dont je vous ai dit quelques mots

dans les premiers paragraphes de ce récit.

La bête puante a été la cause de bien des mésaventures. Permettez-moi de vous en conter une. Qui sait si votre heureuse fortune ne vous mettra pas un jour en face de cet animal intéressant ? Vous bénirez alors mon récit et répandrez sur son auteur les flots de la plus vaste reconnaissance.

— Venez-vous faire un tour à la perdrix, monsieur ? me dit, un après-midi d’automne, le pêcheur de la L. P...

— Volontiers, iui répondis-je.

— Si c’est pareil pour vous, monsieur, nous irons du côté de la plaine. Ma feemme est allé y cueillir des graines et nous reviendrons avec elle. Je laiderai à porter son panier.

— C'est bien, Hector, grécz-vous, je vais en faire autant.

Quelques instants après, nous cheminions côte à côte le long des bois d’épinettes qui bordent le haut du plain. En autonne, lorsque le soleil échauffe de «es rayons déjà faiblissants la lisière des forêts du nord, les perdrix de savane et les perdrix grises viennent quelquefois, en grande quantité, picorer les graines rouges ou airelle ponctuée qui abondent sur les terrains sablonneux que n’atteint pas la haute mer.

Ce jour-là, elles étaient assez rares et nous marchions depuis plus d’une demi:

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RÉCITS DU TABRADOR 85

heure sans avoir tiré un seul coup de fusil, lorsqu’Hector m'interpella et me dit :

— Ah! Ki nous avions l'ours! Ma femme

Ja emmené, mais nous allons le retrouver

tout à l'heure. En revenant, nous serons plus chanceux.

L'ours est un chien — un croisé de Terreneuve que j'ai donné, dans le temps, à Iector Excellent pour le bois, quoique muet sur la perdrix. Terrible pour le porcépie et le lièvre, qui constituent, avec quelques têtes de morues, sa nourriture la plus habituelle. Charriant le bois l'hiver, amusant les enfants, recevant le curé avec distinction et les intrus avec hauteur, Un chien parfait, quoi !

— ITector !

— Monsieur ?

— Si nous tirions un coup de fusil?

L'ours n'est pas bête. IT comprendra et viendra nous rejoindre, hein ?

— C'est ça, monsieur.

Et nous déchargeñmes nos fusils trois ou quatre fois de suite. L'ours ne vint pas.

— C’est drôle, reprit Iector, Rhina doit être bien loin.

Rhina est le nom de la femme d'Ifcetor, Ce nom ossianesque appartient à la plus originale des eriatures. Grande, maigre, la peau parsemée d'excavations causées par les grains de la petite vérole noire, mau-

vaise langue, colère, mais vaillante, franche et le cœur sur Ja main. Klle donne de nombreux enfants à son mari et fait son bonheur quand elle a le temps, entre deux bordées d’injures.

Nous commencions à nous décourager, lorsque j'aperçus une perdrix branchée sur une épinette, Je fis feu et l'antimui tomba. Presque au même moment, mon compagnon de chasse faisait feu à son tour.

C’étaient des perdrix de savane et nous en tuâmes cinq ou six sans désemparer.

Cette heureuse exécution nous remit en joie et nous continuâmes à chasser. Quelques pas nous séparaient encore de la plaine, que nous cachait une pointe boisée, la pointe du bonhomme Thaddée, si j'ai bonne mémoire,

Tout à coup. nous aperçûmes sur le bord de la mer un être noir qui se livrait aux plus singulières évolutions, Cela se précipitait à l’eau, puis revenait au plus vite se rouler dans le sable, en soufilant et en grognant.

— Mais, c'est l'ours! dit Hector, est-il fou ?

Nous nous retournâmes instinetivemeut vers le bois, et nos regards furent tout aussitôt frappés par le plus étonnant des spectacles. J'en ris encore en vous contant cette véridique histoire,

Rhina, nue comme un ver, poussait, au moyen d’une longue perche, dans un feu qu'elle avait allumé. quelques loques dont elle paraissait désireuse de hâter Ja combustion.

Pendant quelques instants, le fou rire qui s'était emparé de moi à la vue des charmes entièrement dépouillés d'artifice de la jeune femme avait tenu ma pudeur naturelle en échec. Mais je repris vite possession de moi-même et, comprenant combien ma présence pouvait déplaire à cet excellent Iector, — de qui et de quoi n'est-on pas jaloux quelquefois ? — je repris, toujours riant, quoique seul, le chemin de la maison, Où j'arrivai à lu nuit noire.

Je me couchai riant encore, mais je dormis à peine. J'avais hâte d'atteindre l'aurore du lendemain, comme eût dit M. de Pixérécourt. Je mourais de l'envie de connaître les motifs qui avaient porté Rhina à choisir, au mois d'octobre, un costume aussi peu rembourré.

Dès l'aube, je gagnai la maison d'ITeetor, Tout le monde y était debout.

— Bonjour, dis-je en entrant.

— Bonjour, monsieur.

—Vous aviez un bien beau costume hier

soir, Rhina !

— Vous trouvez, monsieur ?

— Certainement, — j'ai pour principe

qu'il faut toujours être aimable avec Ie sexe faible — mais que vous était-il arrivé ?

— Voilà, monsieur: je ramassais des graines. Tout à coup, passe à côté de moi une bête noire avec une longue queue. Je crois que c’est une martre. Je prends un bâton, j'appelle l'ours et nous nous précipitons tous deux sur l'animal. C'était une bête puante! monsieur, une bête puante!!

Elle m'a arrosée, l’ours aussi, la maudite... la... ete.. L'ours est devenu fou. Moi, j'ai failli mourir. Je ne pouvais plus résister. Alors, j'aitiré mes vêtements, j'ai allumé un feu et je Îles ai fait brûler. Oh!la bête du diable, oh!la ei... oh!la ça... — vous comprenez que j'en passe, cher lecteur. — À quoi ça peut-il bien servir, monsieur, des bêtes comme ça ?

— À faire déshabiller les jolies femmes, Rhina, lui répondis-je.

— Ah! maudit Français, me réponditelle en riant.

Sur la côte, quand il s'agit d'un Français aimable comme vous ou moi, l'on dit:

Ah! le maudit Français ! S'il est question d’un Anglais vertueusement impassible et saintement grognon, on dit: Où ! l'Anglais maudit !

Lequel préférez-vous ?

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