‹ Récits du Labrador [microforme]Chapitre 6 sur 16 · L'ANSE DU TRÉPASSÉ · texte numérisé non relu

L'ANSE DU TRÉPASSÉ

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Croyez-vous aux fantômes?

Il va sans dire que cette question ne s'adresse pas à mon ami d'Outretombe, mais à vous, à vous qui me lisez; y croyezvous ?

J'aimerais à vous confier aujourd'hui comme toujours res plus intimes pensées sur ce sujet émouvant ; et cependant, je ne l’ose, car les milieux que m'impose ma vie bouleversée ont tant d'influence sur moi qu'il m'arrive souvent d’hésiter entre ce qu’il m'est permis de croire et ce qu'il m'est permis de nier.

Près du monde, j’appartiens au septicisme le plus hideux ; loin de Jui, tous mes doutes se dissipent et je deviens d’une candeur qui vous toucherait, s’il vous était possible d’en sonder la profondeur.

Sous l’œil de Dieu et dans le danger, j'ai vu les plus incrédules devenir plus naïfs que de jeunes enfants ; j'ai vu les esprits forts frisconner à la pensée du Diable et les croyants oublier la Divinité!

Dans une semaine je vais reprendre le chemin du Labrador et si, par aventure, il

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vous advenait un jour d'y naviguer sur es traces, ne vous arrêtez jamais, un vendredi, à la baie du Trépassé. Cette baïe, très longue, très étroite, très sombre, est entourée de toutes parts de mornes noirs élevés, sourcilleux, et de l’aspect le plus étonnant. Les rayons du soleil y pénètrent à peine et les nuits s’y font plus obscures et plus impénétrables que partout ailleurs.

Ce qui frappe le plus dans cette anse aux dimensions assez limitées, c'est la profondeur de l’eau.

Aux pieds des roches, on ne saurait atteindre le fond en filant soixante brasses de ligne. Ces masses liquides, à surface restreinte et à profondeur prodigieuse, presque toujours très sombres, me causent une impression indéfinissable de crainte et de curiosité. Elles font naître en moi les idées les plus invraisemblables et lorsque la nécessité me contraint à les traverser, ce n’est pas sans détourner souvent la tête et sans regarder si quelque saurien gigantesque, dernière épave encore vivante des races disparues, ne navigue pas dans mon sillage. J’éprouve un soulagement irraisonné à reprendre la haute mer et à revoir ses flots changeants et lumineux.

C'est dans cette baie que se montre tous les vendredis le fantôme d’un pauvre diable de pêcheur qui s’y noya un soir, il

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