CINQUANTE E^SCF^PLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
tous numérotés.
Droits do traduction ot do ropiodnction rëiorvés pour tons les pays.
;| RECITS
DD
25 septembre.
Hilda Finnian, servante, était la seule personne de la famille qui travaillât de ses mains, mais elle n'était pas la plus pauvre. Quand ses maîtres l'avaient payée, à la Noël, il ne leur restait pas, au fond du grand tiroir secret de la chambre de « monsieur », autant d'argent qu'ils venaient d'en donner. Elle recevait deux cent quatre-vingts francs par an, plus une orange au 1*' janvier. Depuis l'âge de vingt ans, elle servait pour le même prix, et ne trouvait pas qu'il fût petit, puisqu'il suffisait, qu'elle pensait peu à elle-même et qu'elle aimait. Puis il y a
le paradis, qui a été promis à toutes les femmes comme à tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit leur condition en ce monde, et les servantes ne sont pas exceptées, ni les plus pauvres des pauvres, ni les filles qui ont un jour rencontré un galant qui avait du bien, un closier jeune encore, vivant « sur son cueilli », un demi-rentier au grand chapeau, et qui aurait voulu les épouser, mais à qui Ton a répondu, le cœur serré, dans un moment d'émotion qu'il faut oublier, oui, qu'il faut oublier : « C'est impossible, monsieur Laffennou, je suis nécessaire à mes maîtres et, d'ailleurs, il faudrait quitter les enfants. »
Or, ils étaient sept enfants, dont M. DuUon de Jaoiien n'avouait que deux : le premier et le troisième, les cinq autres étant des filles. Il disait : « J'ai deux mâles de mon nom. » Maigriot, taciturne, vagabond, l'œil vif et insistant, il possédait moins d'habits dans son armoire que le moins muni de ses fermiers; mais il avait une bique qu'il appelait son cheval de selle, un chien de braconnier, épagneul à poil tire-bouchonné, roux comme la lune qui se lève, et un banc à l'église. Il n'était pas sans
'lecture; il savait du passé, surtout de son passé à lui, l'histoire de son satig à travers la Bretagne et les temps, plus de choses en somme que n'en racontent, dans un fort volume, les fouilleurs de bibliothèques, gens de simple curiosité que les vieilles chroniques amusent, mais qui ne les ont pas vécues, qui né les continuent point et ne les comprennent qu'à moitié.
On le rencontrait partout, toujours uii peu à l'écart ; dans les chasses, que le cheval âtlivait en boitaillant d'une cuisse ; dans les repas de ûocës paysannes, où M. de Jaoûen apparaissait au dessert pour embrasser la mariée et chanter une chanson; dans les pardons, où il donnait l'aumône à trois infirmes, en souvenir de Jean V le Lépreux, chevalier de Jaoiièn, mort le vendredi 14 juillet 1099, à la prise de Jérusalem, lors de la première croisade; plus souvent on le voyait dans les chemins creux, à courte ou longue distance autour du manoir de Penhuit, regardaht, à la barrière des champs, si le froment levait oti mûrissait, si les blés noirs grehaient heureusement, si le pommier promettait du cidfe, et peut-être si, entre les
f 4 RÉCITS DU TEMPS DE LA GUERRE.
épines écartées d'un buisson, une pincée de< poils fauves et l'herbe couchée en rond n'indiquaient pas la gîtée d*un lièvre.
Hobereau, ils l'auraient appelé hobereau tous les pleutres qui n'ont connu d'autres nobles que des bonnetiers enrichis, et qui ne soupçonnent pas qu'il y a souvent de la gloire qui sommeille dans des lignées inactives. Qu'aurait-il fait? Perdu son peu de capital à la Bourse?
Donné à une affaire douteuse la légende de son nom forgée pendant mille ans? Servi dans l'armée? Il avait essayé. C'était le conseil de son épée qui lui avait fait dire, un matin, à son chef : « Je suis homme de guerre, monsieur, tant qu'il vous plaira; je ne suis pas de police : je m'en vais. » Jean XVII de Jaoûen regardait la pauvreté comme une dame de lignée, peu agréable, mais qui connaît le blason et qui n'efface point ce qu'elle y trouve. On l'entendait dire : « Mes enfants vivront autremeivt; moi, j'aurai maintenu. » Il avait des mépris magnifiques, comme une force intacte.
Mais nul ne les connaissait.
Au soir des jours d'automne, quand les palombes passent sur la Montagne Noire, il
rapportait, dans chaque main, une paire d'oiseaux et il les jetait sur la table : « Voilà le dîner de demain, les petits! » Il s'élevait des cris, comme dans le nid d'un autour. La servante accourait au vacarme; de son bras en faucille, elle balayait, sur la table, les oiseaux et les plumes envolées, les jetait dans son tablier tendu et regagnait sa cuisine. La mère, belle encore, minée d'inquiétude, sensible à mille maux qui n'étaient pas venus, n'avait pas de force contre eux. Elle eût porté le présent, sans fléchir, avec un peu de fortune de plus, très peu, de quoi mettre un ruban aux cheveux de Marjolaine qui grandissait : mais l'avenir! l'avenir! l'avenir qui est toujours en nous, chaque matin et chaque soir! Ah! voilà bien le plus dur. La vraie mère, pour le soin du ménage, pour la dépense, pour l'entrain, pour l'arrangement des promenades et des parties de pêche, pour le meilleur emploi des vacances, c'était Hilda Fiunian. Aux fils et aux filles, encore tout jeunes, qu'elle apercevait dans les escaliers ou le vestibule, Hilda, portant la soupière, sept heures sonnantes, criait : a Les enfants, à la soupe! »
Puis elle entrait dans le salon et elle faisait une espèce de révérence : a Madame la baronne est servie. »
Je connaissais M. de Jaoûen et ses enfants.
Une après-midi de vacances, je voulus voir le manoir de Penhuit. J'étais parti d'assez loin, d'un des villages bâtis sur la côte bretonne. Maïs quand j'arrivai, je ne rencontrai que la servante. Nous causâmes longuement. Par sa décision, sa parfaite ignorance du cérémonial, la tendresse de certains mots et le respect habituel de son regard, elle me rappelait une vieille bonne, qui fut inaternelle aussi, dans la maison où j'ai grandi.
Je lui demandai :
— Hilda, que fera Guillaume?
— Soldat, monsieur, tout bientôt. Dans la famille, ils ne demandent pas mieux.
— Et mademoiselle Marjolaine?
— Si personne n'en voulait, de celle-là, les violqns viendraient la chercher tout seuls!... Mais soyez tranquille : il y a des comtes, par ici, qui ont l'œil sur nous.
— Et Colomban?
Le solide visage aux sourcils blonds rayonna. Je venais de dire le nom du préféré.
— Le plus intelligent, le plus savant, le plus mignon des enfants. Il fera tout ce qu'il* vou4ra. Il relèvera toute cette famille qui n*a pas tout de même assez de rentes pour son nom... Et c'est dommage qu'ils soient pauvres, car, voyez-vous, le cœur est riche.
Au mois de juin 1914, Guillaume de Jaoûen ayant di^-neuf ans, Marjolaine dix -huit, Colomban dix-sept et les quatre autres ne compta-ut guère encore aux yeux d'un étranger, le manoir de Penhuit reçut une visite inattendue. Le 22, vers une heure de l'après-midi, et comme M. de Jaoûen allait sortir, par un temps fort orageux, pour essayer de relever dans les landes de Mouelpont une double bécassine qu'il av^it manquée le matin, — la chasse s^u gibier d'eau transforme ainsi les landes en marais, — le secrétaire de mairie, le petit homme chauve, sautillant, bilieux, qui n'avait plus qu'un œil, dont il louchait encore en regardant les châteaux, s'avança sur la pelouse jaune, vers le corps de logis flanqué de deux tourelles, qu'il appelait, au cabaret, « le repaire féodal
du baron », et, ayant levé le marteau de la porte, se trouva face à face avec Hilda qui, les manches retroussées, tenait encore un canard qu'elle plumait.
— Vous n'avez qu'à plumer, mademoiselle, il vous en arrive du monde !
Il tendait un papier.
— M'sieu? dit Hilda sans lui répondre, faudrait venir, il y a de l'écrit pour vous!
— Bonjour, l'ami! dit M. de Jaoûen, en paraissant. Qu'est-ce que c'est?
11 rompit l'enveloppe, et se mit à lire quelques mots tout haut, d'autres tout bas.
— Un billet de logement... Réquisition...
Un commandant, deux capitaines, trois lieutenants, vingt hommes de troupe... Us arriveront pour couchers., ce soir, 22 juin...
Le secrétaire riait en dessous.
— Monsieur le baron trouve sans doute que c'est beaucoup?
M. de Jaoûen eut très bon air en répondant :
— Pas le moins du monde. Vous remercierez le maire de ma part. Des officiers, des soldats, chez moi, rien n'est mieux fait; je cherchais seulement le moyen de les bien loger... Donne
une bolée de cidre au secrétaire de la mairie, Hilda, et viens ensuite, pour que nous causions.
Dix minutes plus tard, M. de Jaoûen, sa femme, qui n'était là que pour Thonneur, les trois enfants aînés et Hilda tenaient conseil. Ce ne fut pas long. Hilda voulut donner son avis, comme d'ordinaire :
— Vous n'avez qu'une pauvre petite chambre chacun; je suppose que vous n'allez pas la quitter : vous logerez les soldats dans la paille et les messieurs officiers dans le foin du grenier, voilà.
Du pouce, par-dessus l'épaule, elle indiquait les servitudes. Mais, à son grand étonnement, M. de laotien, qui parlait rarement, surtout pour la contredire, leva son menton sec et dit, en homme qui, toute sa vie, n'aurait fait que commander :
— Vous ne savez pas ce qui convient, ma bonne fille; j'en ai décidé autrement. Venez tous avec moi.
L'après-midi, tout le monde travailla de ses mains, dans le manoir de Penhuit, filles, femme, collégiens, et la poussière sortait par toutes les
fenêtres grandes ouvertes. Pes éclats de rire aussi, très jeunes. Et Ton vit, vers cinq heures, au moment où les poules rentrent du picotage, Hilda pénétrer dans la basse-cour, d'où s'élevèrent de grands cris et bruits d'ailes.
Quand la nuit fut venue, — ce n'était pas tout à fait la nuit, car un peu de jour rôdait encore avec les chiens de garde lâchés, — les vingt soldats, conduits par un sergent-major, arrivèrent, exténués, dans la cour de Penhuit.
M. de Jaoûen reçut le sous-officier avec égard, sans excès de faniiliarité, s'excusant de n'avoir pas un grand château, puis délégua son fils aîné pour montrer aux soldats le chemin du grenier où, sur le foin nouveau, étendu à la fourche, les plus pressés de sommeil se jetèrent aussitôt.
Un quart d'heure après, le commandant, les deux capitaines et les trois lieutenants se présentaient à la porte du logis, et ce fut le plus jeune lieutenant qui tira le pied de sanglier en disant :
— On nous avait annoncé un château : le maire devrait avoir un dictionnaire des diminutifs.
U03ËHEAUX. 11
M. de Jaouen vint ouvrir Ifti-même, salua S13S hôt^S9 les présenta à sa feipme, qui avait mis « sa robe de visite », et dit :
— Messieurs, je x^'^i pas pu faire mieux, mais j'espère que vous reposerez. Je vais vous montrer vos chambres.
Précédé de ses deux fils et de Hild£|,, qui portaient six bougeoirs allumés, suivi par les officiers, M. de Jaoûen monta Tescalier de granit i rampe de bois noir, et poussa la porte d'une fort belle pièce, avec lit à baldaquin, puii9 d'une autre, d'une autre encore.
— Votre chambre, commandant... La vôtre, capitaine... Vous trouverez chacun sur la table, messieurs, une bouteille de vieux vin... J'espère que vous voudrez bien me faire l'honneur, demain matin, à sept heures, — puisque vous ne partez qu'à huit, — de prendre le petit déjeuner avec nous.
{1 y eut six chambres pour les six hôtes.
3ipntôt, tout dormit dans la maison et dans les granges, e:^cepté l'épagneul, qui faisait sa ronde en grognant plus que de coutume, et Qilda Fi^nian, qui ne cessa, de toute la nuit, de préparer des daubes, d^ tifer de le^u, de
surveiller le four, dont la flamme, quand la servante ouvrait la porte, barrait de feu toute la cour.
Tout alla bien. Il n'y eut qu'un petit manquement au programme, une erreur qui ne pouvait être prévue. A quatre heures et demie du matin, le plus jeune lieutenant, qui devait faire une ronde dans le bourg voisin, descendit du second étage avec précaution, son bougeoir à la main; il voulut sortir, se trompa et entra dans le grand salon. Il y eut un sursaut d'ombres tout autour du salon, d'ombres vivantes et telles que n'en font point des meubles éclairés par une bougie. Le lieutenant aperçut des bras qui se levaient, des yeux qui s'ouvraient, hagards, et se refermaient, un pied nu, un drap tiré par une main fine et pâle. Il se recula. Mais, si rapide qu'eût été sa retraite, il avait eu le temps de reconnaître que madame de Jaoûen était couchée sur le canapé, ses filles sur le tapis, que M. de Jaoûen dormait sur une chaise et ses deux fils dans des fauteuils...
Quarante jours plus tard, M. de Jaoûen et son fils aîné étaient simples soldats dans la
môme compagnie d'infanterie, celle qu'ils connaissaient un peu, pour avoir logé le détachement. Et le deuxième fils, Colomban, dès qu'il aura « son âge », a promis de les rejoindre.
23 octobre
A rheure où j'écris ces lignes, il y a trois soldats de France : un qui galope ; un q;ui fait la guerre de terrier; un qui veille derrière les talus des places fortes. Demain, je l'espère, ils se ressembleront un peu plus, et tous trois iront de l'avant.
Le premier appartient aux divisions de cavalerie qui manœuvrent dans le Nord, et dont les derniers chevaux hennissent au vent de la mer. C'est, si vous le voulez, ce jeune hussard que je connais bien, mince et râblé, le fils d'un marchand de primeurs : un qui a l'air chez lui sur son cheval, et qu'on ne peut
voir sans être sûr qu'il est heureux de faire la guerre. Heureux dé quoi? Ah! bonnes gens, vous le demandez? Vous pensez bien que la cruauté n'a rien à faire ici et qu'on ne fusille pas chez nous pour le plaisir ; mais il a l'humeur vive, le besoin de courir, le goût du danger, surtout l'ivresse de défendre la France qui peut se mirer dans son sang jeune et qui s'y reconnaîtrait. Voilà peu de temps qu'il évolue dans les champs >de betteraves et de navets, et qu'il n'a pour horizon, au bout des terres plates, que des toits dé tuile rose ou des lignes de peupliers et de poteaux de télégraphie, qui s'enfoncent dans la brume. Au début, il servait d'éclaireur aux divisions en marche. Il a descendu avec elles dans la mauvaise période; avec elles il a remonté, son cœur sonnant le bien-aller, lorsqu'elles poussaient devant elles l'Allemand battu sur la Marne. Mais la bête s'est mise au trou et les chevaux risquaient de ne plus rien faire tandis qu'on l'enfumait. Alors on est parti pour le Nord où Joffre avait besoin de refouler les uhlans. L'allongement de notre aile gauche a changé le hussard, non se ulement de paysage mais de fonction : à présent les chevauchées
sont longues, les engagements fréquents. On peut se battre à l'arme blanche, on couche dans les villages ruinés, mais délivrés.
Il écrit donc : « Je suis ravi. » N'attendez donc point de lui qu'il développe sa pensée.
Est-ce qu'il a le temps? Prenez-vous pour une écritoire le pommeau d'une selle ? D'ailleurs comme dit mon voisin, le journalier du Pressoir — Cornu : « Monsieur Francis, c'est pas un homme de plume. » Il écrit des mots au crayon sur des cartes postales ou du papier de petit format, mais le fait souvent, pour qu'on ne s'inquiète pas chez lui. Au fond, c'est un tendre qui ne veut pas qu'on le sache. Jamais depuis le commencement de la guerre, il ne s'est plaint de quoi que ce soit, ni de la fatigue, ni du froid, ni du chaud, ni du ravitaillement, ni des chefs, bien sûr. N'en est-il pas un ? Il a conquis ses galons de maréchal des logis dans une affaire où, sans doute, on avait chance de mourir. Une seule fois, il a fait allusion à la pluie, en ces termes : «Je me suis réveillé dans un bain de siège. On a vraiment raison de parler des troupes fraîches, elles sont même humides. » Il est sobre de détails sur sa santé.
Après chaque combat ou reconnaissance, il n'oubliera pas de marquer que sa jument Dorothée s'en est tirée avec une éraflure de balle à la cuisse et, s'il pense à dire : « Moi je n'ai rien, » c'est en post-scriptum et comme un détail secondaire — accessorium sequitur principale.
Que vous dirai-je encore de lui? Ces jours derniers il a rencontré beaucoup d'Anglais et bavardé avec eux, en bon fils de marchand de primeurs • qui vend en Angleterre les poires cueillies vertes, le cassis, les châtaignes, les choux-fleurs épanouis et pressés dans les mannes. Dans ses courts billets une expression revient souvent : « Cela va bien. » Entendez que la situation militaire est bonne et qu'on regarde à l'Est. Je le revois, mon petit voisin, sur sa jument estafîladée, il est droit dans son dolman bleu, il a bruni, il a les yeux fixés en avant, impérieux, pleins d'une pensée unique. Qu'un camarade plaisante dans le rang, et vous verrez le rire bref de cette jeunesse. C'est de ses pareils et de leurs chefs surtout que le correspondant militaire du Times avait raison d'écrire
l'autre jour : a Ils ont l'air de conquérants. »
Le second soldat, le canonnier Panard, le fils du père Panard, fermier de la Gautraie, je Tai vu partir le deuxième jour de la mobilisation. Parmi ses père, mère, frères, sœurs raccompagnant à la gare, il était le seul qui eût les paupières nettes et tendues, selon l'arc habituel, sur un gros œil gaillard. « Pas vous faire de bile, disait-il, puisque je vous promets de revenir! Si je ne le promettais pas, je comprendrais. » Avait-il bu un verre? Il se pourrait. En pays de vignes, toutes les grandes émotions incitent aux libations. Chez lui, sur la terre que les Panard cultivent depuis cent ans et plus, il était fort tranquille, capable de faire le mouvement du faucheur ou celui du batteur au fléau, ou celui du casseur de mottes, ou celui du bûcheron, pendant les dix heures légales et les quatre heures supplémentaires qu'un paysan ajoute à la journée d'un citadin. Le service ne l'effrayait pas; la guerre, il ne se doutait pas de ce qu'elle est : l'éloignement seul lui semblait dur. Depuis qu'il est au front, il a écrit beaucoup et de longues lettres, surtout le dernier mois. Il a le temps de méditer et d'écrire, s'il le veut, en ronde ou
en moulée. Ses heures ne sont pas toutes occupées ; il tire par-dessus les tranchées françaises sur les tranchées allemandes. Son chien Fine-oreille, si on le lâchait aux environs de Châlons, trouverait son maître à la lisière d'une forêt dans une cabane de branches. Tout le jour, Panard assiste au duel des fantassins retranchés et terrés dans les chaumes. Il y prend part dès que les Allemands font mine de sortir. La nuit, il aperçoit ou il devine les ombres en mouvement. C'est l'heure de tous les gibiers traqués ; les hommes vont et viennent, courent chercher la soupe, apportent des munitions, enfoncent des pieux, creusent de nouveaux abris, a Je suis en bonne santé, écrit Panard, et j'espère que la présente vous trouvera de même. » Après ce préambule, auquel sa fidélité est acquise, il décrit les com< bats à la baïonnette, il raconte la blessure d'un compagnon ou d'un ami, la chute d'un obus tout à côté de lui, la longueur des jours de moisissure dans les fossés. Il demande toutes les provisions qu'il sait bien que la mère essayera d'envoyer. Puis, devinant l'inquiétude de ceux de la Gautraie, il termine de la sorte
sans croire tout à fait à ce qu'il dit : a Mon pauvre papa, ce que c'est, tout de même ! Moi qui pensais vous empêcher de vous échiner cet hiver! Enfin, j*espère que ce ne sera pas long, et que les Boches vont s'en retourner. »
Ce qu'il ne raconte point, par prudence, c'est la chasse qu'il fait la nuit. Braconnier, vous n'en doutez pas, il a reçu les conseils précieux d'une bande de Marocains, étonnants, piégeurs d'oiseaux qui campaient avant lui dans la forêt, et, presque chaque jour, au petit matin, quand on peut allumer du feu sans courir le danger de trahir les voisins, on peut voirie fils de la Gautraie, assis sur les fougères et plumant un jeune coq ou bien une poule faisane, son butin de la nuit.
Le troisième soldat habite une des forteresses qui protègent la frontière, l'ancienne frontière bientôt de T Alsace-Lorraine; celui-là est sorti des grandes écoles, il est un homme jeune et n'est plus un jeune homme. Dans le civil, il dirigeait les services d'une importante usine; en ce moment, il commande un détachement de sapeurs qui n'ont cessé d'ajouter des
défenses aux défenses anciennes de la place et, de forte qu elle était, Font rendue formidable. Depuis quatre-vingts jours, il entend le canon; les vitres de sa chambre de hasard tremblent sans s'arrêter. Il a vu de loin, du haut de son observatoire, plus d'une bataille. II fait partie de cette aile droite, dont bien souvent, trop souvent à son gré, les communiqués officiels se sont bornés à dire : a A l'aile droite, rien à signaler. » Ou encore : c A l'aile droite, les attaques de Tennemi ont été repoussées. ^
Plus que les autres et pour cause, il a réfléchi. Les lettres de lui qui, m'ont été communiquées montrent un esprit grave, un cœur ami du soldat, une belle intelligence du devoir militaire. Il écrit, par exemple : a Je fais une besogne à laquelle les circonstances donnent peu d'intérêt, la préparation à un investissement qui, selon toute apparence, n'aura jamais lieu. Mais je crois qu'aucune besogne n'est sans intérêt ni sans valeur, lorsqu'elle est faite pour ces deux motifs qui n'en font qu'un : servir son pays et obéir aux ordres reçus. » Il dit encore : « L'atmosphère dans laquelle je vis est très militaire et très saine... la lutte est violente encore;
autour de nous, de très gros effectifs sont en présence. Nous cherchons à suivre le combat, heure par heure, d'après l'orientation des coups et des éclatements, d'après les mots de ceux qui reviennent, passionnés d'espoir... Il faudra bien qu'on sache un jour quel admirable rôle a joué l'armée de Lorraine qui, par sa résistance héroïque, a empêché l'invasion.
» Quels combats pour « tenir » ! On parlera de Vitrimont, de Crevic, de Champenoux, d'Amance, de l'attaque du fort de Troyon et ce sera beau ! »
Trois soldats ! et, quand on sait bien voir, le même Français dans ces conditions différentes : une âme qu'on avait peu préparée à la guerre, pas assez, mais que la race a aidée. Une âme familiale et aisée, que les circonstances transforment tout à coup; une âme nouvelle, capable de sacrifice, bien faite pour la gloire et qui monte où il faut.
27 octobre.
Voici ce que j'ai vu dans la Vendée que j'aime.
Ce pays de collines lève, quand vient Tautomne, de belles gerbes ardentes vers le ciel où passent les nuages de brume et le vent de la mer qui les pousse. Ce sont les taillis des sommets, des bouts de futaie, les vergers des fermes, ou simplement les arbres semés sur les talus, et parmi lesquels .se rencontrent des aliziers, des cormiers, des poiriers sauvages, et certaines espèces de chênes dont la feuille meurt dans la splendeur. Je ne sais quel propriétaire maniaque, depuis longtemps disparu.
avait planté justement deux lignes de cormiers sur la croupe où est bâtie la ferme de la Renaudière, du côté du couchant. Il faut bien des années pour qu'un cormier donne des cormes. Ceux-là s'étaient enfin mis à fructifier, et, comme ils formaient une avenue d'au moins deux cents mètres de longueur, c'était un travail, pour le métayer, de gauler en octobre et de ramasser la récolte, d'autant qu'il avait peu d'aide, étant marié à une femme chétive.
La métayère de la Renaudière, vous la connaissez, si vous avez vu une paysanne qui a une figure de compassion, blanche, pas jolie, dont les traits sont tout longs, tirés en bas, et encadrés par la coiffe de Vendée qui serre les tempes. Ce qu'elle a de mieux, ce sont de belles dents, — beauté rare à la campagne, — des dents couleur de miche fraîche. Quand elle était jeune fille, et qu'elle riait donc plus souvent, il y avait de la lumière entre ses lèvres comme au coin de ses yeux bruns, et les hommes disaient : « Elles n'est point pour déplaire; dommage seulement qu'elle soit freluquette. »
Après six ans de mariage, elle était devenue
mère, et Tenfant avait deux ans lorsque Ja guerre a commencé. Presque tout de suite, le mari a dû quitter la Renaudière et rejoindre son régiment. Nul n'a pu dire qu'Aimée Cottereau ait pleuré t devant le monde. » Chétive de corps, elle Tétait, en effet, mais brave aussi, capable de tenir son cœur presque silencieux, habituée, depuis des siècles, à répondre à répreuve : « Voici la servante du Seigneur, i Au retour de la gare, où elle avait accompagné son homme, elle entra dans l'église du bourg, où il y avait bien trente femmes comme elle, venues pour faire le sacrifice inconnu et demander tout le courage. Quand elle eut fini, ce qui ne fut pas long, elle rentra dans sa maison, prit la petite à bout de bras, et murmura, montrant ses dents blanches : « Tu m'es tout à présent! »
Je l'ai vue le surlendemain. Dans la tranche d'un champ de froment, si mûr que les épis laissaient tomber le grain, j'aperçus la femme du soldat qui coupait la moisson. Elle travaillait à quelque distance d'un métivier borgne et cagneux, dont la guerre n'avait pas voulu. Et seulement quand j'eus parlé, tant elle était
appliquée à la besogne, elle se redressa, les cheveux collés sur les joues, contente de se sentir si forte.
— Je lui ai promis de ne pas laisser perdre notre fait ! Vous voyez ! A la fin de septembre, je mènerai plutôt la charrue, s'il n'est pas revenu... Mais il sera revenu?
Elle disait cela avec une assurance qui aurait voulu être plus certaine, et qui m'interrogeait.
— Vous avez des nouvelles?
— Oui donc, des bonnes : il a passé par Paris; il va jusqu'en Belgique. C'est loin?
— Un peu. Et la petite? Elle dort dans son berceau, là-bas?
Malgré la déférence qu'elle m'a toujours témoignée, je compris que la métayère de la Renaudière me prenait en pitié et me plaignait, vraiment, de supposer qu'une mère pût laisser son enfant à la maison, sans surveillance. De son pouce renversé, de ses yeux fiers de sa géniture, du coin de ses lèvres maternelles, elle désigna, au bout du champ, une petite chose blanche et bleue, assise à l'ombre d'un pommier.
Les jours continuèrent de passer. Nos armées descendirent, s'arrêtèrent et commencèrent à remonter. Aimée Cottereau continua de travailler et, à deux heures, de guetter le facteur au bout de l'avenue de cormiers. Il arrivait à bicyclette, penché sur son guidon, sans pour cela courir vite : « Rien pour moi? — Rien; ça sera pour demain. :» Jusqu'à la fin de septembre, pas un seul jour elle ne manqua de venir à la même place, d'adresser la même question et de recevoir la même réponse. Les femmes du bourg lui disaient : « Ecrivez donc au capitaine? Écrivez donc à la Croix-Rouge de Genève? Ils savent peut-être quelque chose. » Elle écrivit. Puis elle résolut de se taire et d'attendre, en s'occupant de la petite, de la maison et de la ferme. Jusqu'à deux heures un quart, tous les jours, elle sentait une joie toute proche, prête à entrer dans l'âme et à montrer son visage, et qui n'entrait pas et s'en allait.
Bientôt, ses amies cherchèrent à ne pas la rencontrer. On avait peur de se trahir. Le bruit courait que Jean Cottereau était mort. Un sergent avait vu tomber le métayer de la Renaudière, dans un des combats livrés près de
Namur, il Tavait vu tomber les deux bras en croix, et lâchant son fusil. Le village, les fermes isolées, les parents, les enfants, tous connaissaient le grand malheur : il n y avait à l'ignorer que la femme du soldat.
Dans les jours de la fin de septembre, on put voir, sur les terres en pente, le valet borgne qui tenait la charrue, et la jeune métayère qui touchait les quatre bœufs avec l'aiguillon. Elle ne chantait pas, sans doute, comme un vrai bouvier, mais elle se tenait à droite de l'attelage, disant les mots qu'il faut dire, d'une voix petite, qui passait cependant par-dessus les haies, et s'en allait émouvoir les âmes tout autour de la colline : « Rougeaud! Gaillard!
Noblet ! Tè, Tè, les valets ! » En regardant la terre ouverte, qui fumait à la fois de brume et de poussière, elle songeait : c Ce n'est pas un travail de femme que je fais là, mais il sera fatigué, mon Jean, quand il reviendra, et je pourrai lui dire : Repose-toi! » Elle s'interrompait aussitôt, car l'élan d'espérance était devenu faible et tombait comme une feuille. A ce labeur trop rude, Aimée Cottereau avait suffi plus d'une semaine. Le métayer de Malabri,
son vieux voisin, vint un matin la remplacer. Cinq jours plus tard, le charruage étant achevé, elle reçut la visite du métayer de la Grande- Léchère, qui dit : « Tenez-vous en paix : je herserai vos guérets; après quoi, le valet passera le rouleau sur les labours, et moi, comme il convient, je ferai la sèmerie. »
Personne ne lui avait parlé de son mari : et pourtant elle ne doutait guère qu'ils n'eussent, eux aussi, le cœur mal en point, à cause du long silence.
Je les ai revus au travail, eux et elle, vers le milieu d'octobre, une après-midi de demisoleil, que le vent était languissant et avait le goût des forêts. Le maître de la Grande-Léchère, haut sur jambes, tout de brun vêtu, marchait dans le creux des planches, prenait du grain dans 1« sac de toile qu'il portait en bandoulière, comme un lièvre braconné, et il lançait le froment de manière à couvrir la terre également. A deux planches de distance, le valet conduisait la jument et promenait sur les semences le rouleau de granit. Pendant qu'ils peinaient ainsi, Aimée Cottereau n'avait pas voulu rester à la maison, et, ayant pris une
sorte de masse de bois, attachée au bout d'un manche, devant le semeur, elle cassait des mottes oubliées par la herse. Ils étaient dans le champ que bordent les cormiers. Vous ne pouvez imaginer la splendeur de cette double rangée d'arbres, les clochetons, les fusées, les dômes çà et là de ces feuilles menues, découpées en fer de lance, et que l'automne colorait de rose, de rose vif et de feu.
Je m'avançai dans le champ, selon l'habitude de ces pays, où Ton ne se hait point. Mais plus vite que moi, par la cornière de la pièce, un enfant s'avançait vers la métayère, qui ne le voyait point, un gars de quinze ans, fait comme un cavalier, intimidé et demi-souriant, pur de visage. Il s'arrêta à trois pas de la femme, et enleva son chapeau.
— Si vous vouliez, dit-il, je suis fort, je gaulerais vos cormes de l'avenue, et même, avec mes sœurs, je peux bien les mener chez vous.
Elle ne répondit pas. Les deux hommes s'étaient arrêtés. Elle regarda l'enfant, le valet, le vieux métayer. Son visage était devenu plus blanc que le mouchoir noué sur
ses cheveux. On eût dit qu'elle sortait d'un rêve, et qu'elle n'avait pas la force de dire ce qu'elle avait vu. Il n'y avait point de bruit dans toute la campagne. Enfin, elle dit :
— Ils sont tous à vouloir m'aider : c'est que mon mari est mort!
Personne ne put lui répondre. Alors elle laissa tomber son bâton; elle se détourna; au bout du champ, elle alla prendre sa petite assise sur une touffe d'herbe, elle la mit sur son bras en la serrant bien fort, et, sans plus rien voir, courbée, lentement, elle s'en alla vers les cormiers, déjà veuve dans son cœur qui avait cessé de croire à la vie.
Et ainsi l'unanime charité, pour une fois, lui avait appris la douleur.
6 novembre.
a Tout le monde travaille bien, mais c'est le fantassin qui écoppe le plus. » Il avait raison celui qui écrivait cela sur une carte postale aux trois couleurs, un caporal qui a les cheveux toujours tondus au papier de verre, la moustache blonde et longue, les yeux gris, le teint d'une bonne d'enfants, les épaules solides à porter un sac de blé au troisième étage. Le fantassin a toujours eu un rôle considérable dans la guerre, il a toujours été le nombre, l'occupant, l'unité la moins mobile et par conséquent la mesure la plus exacte du succès ou du revers. Dans la guerre présente, il sembla
de plus, qu'on l'oblige à être sapeur. Les Allemands n'aiment pas la chasse à courre^ qui est nôtre, ou la chasse devant soi. Ils préfèrent Taffût, cette tromperie. Le fantassin s'est donc mis à fouiller la terre; il lui arrive d'éclairer quand il n'y a pas de cavaliers; il est soutien d'artillerie, couché dans les chaumes ou dans les bois tandis que les obus pleuvent autour de lui; quand les ennemis reculent, il prend leurs cantonnements; lorsque les ennemis ne reculent pas, il met la baïonnette au canon et se met à chanter, ne fut-ce que de mémoire el pour lui seul : « Y a la goutte à boire, là<haut, y a la goutte à boire! » et dans la nuit de novembre, quand il est de grand'garde, immobile, les yeux inquiets à cause du vent qui remue les ombres, les oreilles toutes pleines du bruit de son cœur, c'est lui qui permet encore aux autres de dormir.
Puisque l'infanterie est l'élément principal de l'armée, puisqu'elle est tout le monde et recrutée parmi toutes les conditions et toutes les professions, c'est bien d'elle qu'on peut dire qu'elle a surpris ses juges. Il importe de ne
pas nous tromper, de ne pas nous vanter
faussement. Quelques corps ici, ou là, ont fléchi : mais, dans Tensemble, nos troupiers font preuve des plus belles qualités françaises, et vraiment, il faut les en louer, car l'atmosphère, autour d'eux, n'était pas guerrière. Je ne parle pas des familles d'élite, qu'il est aisé de découvrir dans tout le peuple de France, et dans chaque région, bien que la proportion ne soit pas partout égale. Je ne songe, en ce moment, qu'aux familles très nombreuses, dans les villes et dans les campagnes, où l'on peut dire que les âmes n'étaient pas préparées à la guerre. Supposez un petit gars d'un village de France : ses connaissances en histoire, extrêmement et nécessairement rudimentaires, n'étaient pas, en général, orientées vers le patriotisme, et ne lui montraient pas cette vérité : qu'il faut être prêt à défendre son pays; du moins, si la formule était enseignée, elle ne pénétrait point l'esprit, affaiblie qu'elle était par mille billevesées; les parents, les premiers, croyaient volontiers et répétaient que la guerre était un fléau des temps anciens, mais qu'aujourd'hui le tribunal de la Haye jugerait les différends et que, d'ailleurs, per-
sonne ne prendrait plus la responsabilité d'une déclaration de guerre ; à la maison, une autorité faible et intermittente, un goût général de dépenses et de luxe, et, si la famille n'était pas religieuse et n'assistait jamais aux offices, peu de raisons de renouvellement et de grandeur morale : au contraire, des lectures médiocres, l'habitude de céder à la mode sans examiner ce qu'elle vaut, et l'ignorance de cette méthode de perpétuel combat pour la vérité, qui tient l'âme attentive et saine. Je sais bien que ces hommes étaient jeunes ou encore jeunes, et que, dès lors, un sursaut de générosité demeurait possible. Cependant, quand j'ai vu ce réveil de l'esprit de sacrifice, que tant de causes avaient assoupi, j'ai été dans l'admiration, et l'espoir, que j'ai toujours eu, d'être témoin d'une France renouvelée, s'est ému dans mon cœur. Comment cela se pourrait-il?
Une intelligence si rapide de ce qu'on ignorait la veille ! Tant de mollesse secouée en un instant! Tant de regards levés, qui avaient l'habitude de ne chercher que la terre ! Une bravoure sans apprentissage et qui ravive toute l'histoire et toute la légende! Eh oui! c'est cela la France.
Le plus difficile est de savoir comment elle renaît. Il y a d'abord les causes que nous ne saurons jamais entièrement, et que nous pouvons seulement adorer. Puis, en y songeant mieux, quelques éléments de ce renouveau apparaissent : le sang audacieux de la race dont certains croyaient que c'était la mort et dont ce n'était que l'hiver; un amour-propre professionnel qui exige qu'on fasse bien son métier, même le métier nouveau de la guerre ; chez d'autres la réception au corps, par les officiers et les anciens, une émulation, l'instinct de conservation qui plie l'homme aux méthodes et aux disciplines éprouvées, enfin l'exemple, celui des chefs, presque tous admirables, et celui de certains camarades de la réserve, qui arrivent le cœur tout préparé à la vie de dévouement, parce qu'ils appartiennent à une famille sans diminution.
Ce sont ces familles d'élite qui sont la grande ressource de la France dans les heures décisives comme celles que nous vivons : elles sortent tout à coup de l'obscurité; leurs fils sont cités à l'ordre du jour; ils sont décorés; ils meurent glorieusement; ils vivent pour
l'exemple; ils expliquent par avance la victoire à tous ceux qui les voient agir; ils expliquent même la France à beaucoup d'intelligences obscures. Fils d'ouvriers, fils de bourgeois, fils d'employés, fils de cultivateurs, ils ont été élevés à la française. Leur parenté est éclatante. Ils ne s'expriment pas de même, mais cela n'est d'aucune importance. Ils ont un amour commun : une même idée que la vie n'est pas seulement pour nous et qu'il y a plus grand qu'elle; un fond de bonne humeur qui dure dans le sacrifice; une même volonté de servir, et toute la différence entre leurs destinées est faite par l'occasion.
Voilà pourquoi nous recevons, du front de nos troupes, tant de lettres écrites par des soldats qui ne se sont ni rencontrés, ni concertés, et où se révèle l'unité d'âme. J'en ai lu un grand nombre, qui m'ont été communiquées par des amis connus ou inconnus. J'en choisirai quelques-unes, toutes écrites par des fantassins, de toutes les régions, de tous les milieux sociaux, mais qui sonnent de même.
Un Parisien enfant de la balle :
« J'ai du sang de Parisien, et j'espère que je
ferai toute la campagne. On me dirait maintenant qu'il faut rentrer, eh bien! ça me ferait de la peine : et puis, vous savez, je veux revenir avec une belle paire de bottes d'Allemand. »
Un paysan creusois :
« Vous me demandez si je suis guéri de mon obus, mais oui ; seulement je repars avec les camarades : on n'a pas fini. »
Un territorial jardinier :
« Mon cher père bien-aimé, j'aime mieux vous dire la vérité : je suis sain et sauf encore une fois, mais je l'ai échappé belle; c'est à se demander comment on est vivant aujourd'hui, avec les obus de 43 kilos, les explosions formidables, des débris de balles projetés avec autant de force qu'à la sortie du canon, et faisant voler la terre. Chacun sentait sa fin arriver. C'est la première fois que les pleurs m'ont gagné en pensant à ma Lucienne. Mais cela n'a duré qu'un instant; j'ai repris mon calme ordinaire; je me suis rappelé un camarade qui était à un poste, à 300 mètres de nous, et qui n'avait rien à manger, et, ma foi, j'y suis allé, sous le feu. »
Un contremaître mécanicien :
« Soyez sûrs que je lutte en bon Français, pour la gloire de la France et pour la paix du peuple, et nous sentons quelque chose qui nous dit que nous serons vainqueurs. »
Un chef de service dans june industrie parisienne :
« Une chose me prive étrangement dans ma vie de tranchée : d'être depuis trois mois sevré de musique. Je chantonne. Un ami, très musicien, me donne l'occasion de parler de cet inépuisable sujet, mais un petit piano ferait mieux mon affaire. Nous aurions un abri pour le loger. Le canon ferait la basse; il ne s'en prive pas aujourd'hui. Je n'ai pas encore trouvé la note qu'il donne ; mais c'est très profond. »
Je veux citer aussi, à l'honneur de l'armée et de la patrie, ces fragments de la correspondance d'un sous-lieutenant, sortant de Saint- Cyr, et qui appartenait à une famille du Nord. On verra ce que fut la carrière militaire, qui dura deux mois, de ce jeune fantassin, et ses impressions rapidement notées, bonnes, simples et braves. Il est mort en achevant d'écrire les dernières lignes que je vais copier.
c Je me suis équipé comme j'ai pu : sabre d'adjudant, ceinturon d'artillerie, culotte de Saint-Cyr, bandes molletières, capote de troupe, képi de Saint-Cyr, musette avec des vivres. Il fait beau... On voit la Lorraine allemande au loin et, la nuit, les lueurs des projecteurs de Metz. La vie que je mène est la plus intéressante que j'aie jamais menée. Elle est fatigante, mais passionnante. J'ai pris la garde de police, avant-hier soir. Joli début, pour un saintcyrien qui a neuf mois de service, d'assurer la sécurité d'un village, la nuit, à vingt kilomètres de la frontière, à quinze des uhlans!
J'ai couché dans la paille, avec mes hommes de garde. J'allais faire des rondes toutes les deux heures et voir aux sentinelles. Les hommes sont pleins de gaieté et de bonne volonté.
» La marche est très pénible en plein jour; nous avons eu huit heures de marche en pleine chaleur. Je vous assure que mes réservistes ont été admirables. J'ai gagné leur sympathie en portant le sac d'un homme fatigué. C'était tellement lourd que j'avais du mal à le soulever. Maintenant, nous passons notre temps à faire des tranchées.
» J*ai eu le baptême du feu, enfin! On nous a menés, au début de la nuit, à quelques kilomètres en avant, et fait bivouaquer dans un champ d'avoine. Il ne faisait pas chaud dans le fossé où j'ai couché. La nuit fut calme. On voyait à Thorizon brûler les villages incendiés par les Allemands. Le matin, à quatre heures, la fusillade commence tout à coup, avec un bruit formidable. Un obus éclate au-dessus de nos tètes, puis deux, puis trois. Nous étions tapis dans les tranchées, courbés sous la rafale. Un régiment de première ligne se repliait peu à peu, et bientôt nous fûmes la seule compagnie sur le champ de bataille. Nous sommes restés trois heures sous cette mitraille. Je me porte bien. Mes hommes commencent à me connaître : je crois qu'ils n'ont pas été mécontents de moi.
» Nous avons fait une marche très pénible, sous un soleil torride, puis, le soir, prononcé une attaque. Mon bataillon, en réserve, n'a pas donné, mais, comme toutes les fois que nous avons de l'infanterie devant, nous avons remporté un succès très net. Après une nouvelle marche, le bataillon a cantonné, vous
entendez, cantonné^ c'est-à-dire que j*ai fait des choses que je n'avais pas faites depuis deux semaines : me laver, me déchausser, me déshabiller, dormir sur un matelas 1 Nous éprouvons une joie enfantine. Je vous écris, non pas de la ligne de feu, mais de bien près. Nous sommes en renfort de deuxième ligne, depuis plusieurs heures, et il se peut que nous nous portions en avant, jusqu'à la tranchée allemande, au bord du bois. Cela devient terrible. Adieu! Je fais joyeusement le sacrifice de ma vie, pour l'Église de France, pour le salut de mes parents, pour le salut et la vocation de mes frères et sœurs, pour le repos éternel de nos chers défunts et pour le salut de la France...
» Fait pendant le combat de Xv.., 5 octobre 1914. »
Remarquez ce souci de la discipline : il mourait, il échappait à tout, il n'a pas voulu écrire le nom de la bataille. Je crois que les camarades, tous ceux que j'ai cités, en auraient fait autant.
iO novembre.
Il y a une convenance et un pacte secret entre la jeunesse et la guerre. Manier des armes, revêtir l'uniforme, monter à cheval ou marcher au commandement, être redoutable sans cesser d'être aimable, dépasser le voisin en audace, en vitesse et en grâce s'il se peut, défier l'ennemi, connaître l'aventure, jouer ce qui a peu duré, ce qui' est encore illusion, rêve, ambition, ce qui est encore une beauté, ô jeunesse, voilà ce que vous aimez! Vous n'êtes pas liée, vous n'êtes pas fanée, vous pouvez courir le monde.
D'autres que moi, en grand nombre, ont du
penser cela, voyant passer dans nos villes ou sur nos routes les toutes jeunes recrues, celles qui forment a la classe 14 ». On ne dit pas autrement, c La classe 14 a touché des gilets de tricot; la classe 14 a très bon air ; la classe 14 va partir avant un mois » : on entend ces phraseslà comme un refrain. Elles sont l'expression populaire d'une sympathie générale pour ces jeunes gens, appelés à faire la guerre à Tâge où leurs aînés n'étaient point encore soldats. Que ne feront -ils pas? On les reconnaîtra toujours, non seulement à la fraîcheur de leur teint, à l'éperon de cheveux blonds ou bruns qui divise le haut de leur front, à leur sourire qui est tout entier et que le poil ne cache pas, mais à leur façon de se défiler, de sauter, de crier, de poursuivre l'ennemi, d'obéir même.
Ils n'ont point de passé. N'entreront-ils pas dans les villes que chacun de nous a perdues, Colmar, Strasbourg, Metz? Ils mettront des fleurs en papier au bout de leur fusil, car ce ne sera plus l'automne. Pour faire une plus belle entrée, ils laveront leur cravate dans l'eau du vieux Rhin caillouteux. Où ne va pas la pensée de ceux qui les regardent? Les officiers, les
sous-officiers qui les instruisent les trouvent souples, ardents, vibrants, de qualité toute militaire. Ils se sentent attendris, un peu orgueilleux d'avoir en main ces recrues de la grande année. L'un d'eux m'écrit : « Je me suis engagé en septembre, avec mon grade de sergent, et j'instruis des recrues : c'est un travail émouvant. Les populations qui m'entourent ne sont pas de caractère héroïque; elles ignorent la guerre ; elle ne connaissent qu'une corvée terrible : c'est si loin, Reims, Arras, la Belgique! Quand elle devient inévitable, ils l'accomplissent convenablement. Ainsi les réservistes. Mais mes jeunes ont fait ma joie : ces fils de paysans parviennent à l'ardeur, brûlent du désir de se battre. Et ils sont gais. Ils chantent. Ils ne savent pas combien je les aime! » Ainsi chacun les vante et prophétise à leur sujet. En attendant ils défilent au pas relevé, — même les cavaliers, souvent, font des marches, la carabine sur l'épaule, — ils ont le bonnet de police très incliné, la tète très droite, et l'air d'avoir conquis la ville où ils couchent sur de la paille ancienne, dans les salles aérées d'un marchand de primeurs ou d*un marchand de chiffons.
C'est qu'ils n'ont pas connu, et je les en félicite, les années que nous avons traversées. D'autres jeunesses, pareilles à la leur, n'ont pu résister à Tépreuve. La défaite, d'abord, avait enlevé, à la plupart des hommes des générations aujourd'hui vieilles ou mûres, cette sûreté de soi-même, cette foi dans l«s destinées de la France, qui fait qu'on n'hésite pas à revendiquer son droit et à parler ferme. Le mot de prudence couvrait tout. On devinait, dans la politique extérieure, une peur secrète et permanente qui était la grande force de l'ennemi. Il fallait en souffrir le spectacle quand on n'était rien dans l'Etat. Et beaucoup étaient rejetés, soupçonnés et rançonnés à cause de leur Dieu. Il n'y avait point d'autre raison. Quelques-uns le sacrifiaient, et c'était une tristesse affreuse, pour des témoins un peu fiers, cette lâcheté de gens qui n'étaient pas nés pour elle, et qui descendaient les degrés, un à un, avec des protestations vaines, des hésitations, du remords, tout un pauvre combat, perdu dès la première heure. Une autre peine, bien dure également, c'était de voir s'augmenter à l'infini les lois et les mesures
de contrainte, sans qu'il se trouvât, parmi les habitués de ces votes et de ces exécutions, un homme de générosité pour acquérir la grande gloire et arrêter la guerre intérieure. Nous connaissions des destructeurs d'églises qui n'étaient pas Allemands. La défiance devenait naturelle, l'espérance difficile. Un grand nombre de soldats nés perdaient le goût de leur vocation. La faveur n'allait pas à ceux qui dénonçaient le péril de TEst. De quelque opinion qu'ils fussent, on accusait d'être ennemis du progrès tous ceux qui faisaient allusion à la possibilité d'une guerre aujourd'hui étendue à dix nations.
Les hommes de vingt ans échappent à la vision de ces années qu'on ne peut point appeler les années de la paix. En sortant d'apprentissage ou en terminant leurs humanités, ils n'ont vu qu'une chose : la France menacée» la guerre déclarée, la Belgique envahie, puis la France elle-même. Ils ont été saisis par le devoir le plus simple et le plus grand. Toutes les défaites sont loin derrière eux, et d'ailleurs oubliées, puisque la victoire est offerte. En trois semaines de bataille, ils
auront gagné ce qui leur manque : l'expérience, lendurance, la ruse. Ils ont raison d'être fiers et d'être joyeux : ils sont privilégiés. N'avoir rien souffert par sa patrie et tout souffrir pour elle, c'est avoir été heureux tout le temps.
J'ai confiance dans leurs destinées. Regardez du côté où vont si naturellement et si souvent nos yeux. La jeunesse, la race, l'ardeur de la lutte sont causes de mille actes et de mille mots sublimes. On ferait un recueil digne de mémoire, en choisissant parmi les citations à l'ordre du jour. Il semble très souvent qu'on assiste à la scène et qu'on entend les mots, parce qu'ils n'ont pu être dits qu'avec un certain geste, dans un décor tout de suite imaginé. Connaissezvous ce petit trait qui m'arrive de Lorraine? Un simple soldat est envoyé par son chef pour chercher des cartouches. La provision est épuisée, l'escouade ne peut plus répondre au feu de l'ennemi, qui est caché dans la tranchée, à quatre cents mètres. L'homme part en courant, sous la mitraille; il fait cent mètres, s'arrête, revient, se penche au-dessus du fossé où sont les camarades : c Idiot que je suis!
Moi qui ai sur moi cinquante cartouches de
rabiot, et qui n'en ai pas besoin! Prenez-les,
en attendant que je vous en apporte d'autres! »
Et il repart au trot, la capote ballant sur les
mollets.
Je suis sûr qu'on a publié le beau mot d'un
lieutenant, fils de Hugues Le Roux, criant à ses
hommes qui hésitent à se lever pour donner
l'assaut : « Je resterai debout^ immobile,
jusqu'à ce que vous partiez en avant! » Mais
voici une réplique inédite, avec sa variante, de
cette attitude de héros. Il faut savoir que les
jeunes officiers, sortant cette année de Saint-
Cyr, avant de quitter l'Ecole, se sont promis
de ne charger, à la baïonnette ou achevai, qu'en
gants blancs. L'un d'eux, sous le feu vif des
Allemands, reçoit l'ordre de s'emparer d'une
tranchée ennemie, dont on s'est approché peu
à peu. Il monte sur le parapet qui abrite les
tireurs, et, salué par une terrible mitraille^
s'aperçoit que les hommes n'ont pas bougé.
« C'est vrai, dit-il, j'ai oublié de mettre mes
gants blancs ! )» Il met ses gants, les boutonne,
regarde de nouveau la compagnie qui n'est pas
toute décidée, et s'écrie : « Que voulez-vous
encore? Je ne suis pas assez beau? Eh bien ! je vais mettre mon casoar ! »
Dans sa musette, il prend son plumet bicolore, rajuste à son képi, et marche à Fennemi, cette fois suivi par tous.
13 novembre.
Voici en quels termes, ou à peu près, un cmOLonnier m'a raconté l'histoire de son camarade Vincent Archambaut, pointeur de la première pièce de la première batterie.
D'abord, il aimait sa pièce, cet Archambaut* Vous pensez bien qu'on n'est pas seulement quelqu'un d'une b\iterie, mais quelqu'un d'une pièce, qu'on la connaît, qu'on a l'habitude de son caractère, et qu'à la fin on s'entend avec elle comme avec une personne. Il était un pointeur modèle. Lorsque son canon de 75 était en batterie, la crosse reposant à terre et la bêche enfoncée, on voyait le gnmd Archam-
haut assis entre la roue gauche et la culasse, selon le règlement, le corps droit, le cou un peu de travers, la tête penchée en avant, les yeux sur la bulle de son niveau, et les mains déjà prêtes autour des manivelles des volants de pointage. Au commandement du capitaine, il tournait ses petites mécaniques avec sûreté, les arrêtant où il fallait, et, si la pièce se déréglait légèrement, après le coup, il savait la ramener. Nous avions une espèce de confiance en lui. Un pointeur porte deux galons de laine sur le bras droit, une grenade rouge sur le bras gauche. Il touche sept centimes. Est-ce un gradé? Ils le disent tous. C'est comme les trompettes, qui ne peuvent se résigner à n'avoir pas plus de droits que les hommes qui ne font pas de bruit. La question n'a point été tranchée et ne le sera jamais. Qu'importe?
Archambaut faisait partie de nos admirations; en cas de danger, nous lui aurions obéi naturellement : il était né pour être un homme de guerre.
Cependant, ce n'était pas son métier. Il appartenait, par sa famille et son caractère, par son visage et toute sa personne, aux races
de la frontière du côté de Sedan, grand gars de calme figure, qui mettait une puissance et une réflexion dans chaque pas qu'il faisait.
On ne savait pas beaucoup de choses de lui par sa conversation, et comme il ne se trouvait personne, dans la' batterie, qui fût de son voisinage, autant dire qu'on ne le connaissait guère. Des marchands de moutons, qu'il avait rencontrés dans les foires, assuraient qu'il était riche, ayant commencé de bonne heure à faire le commerce des grains et des fourrages ; qu'il avait même acheté le quart d'une belle ferme aux confins de la Champagne, là où la terre se soulève, et se boise, et va s'appeler TArgonne. J'ai oublié de vous dire qu'il était de la réserve, comme moi, et que la mobilisation nous avait mêlés, avec quelques autres, aux artilleurs de l'active.
Le 21 octobre, nous étions au repos, la batterie sur roues, les chevaux broutaillant l'herbe d'une fougeraie, à cinquante mètres d'une futaie de hêtres et de sapins, et tout le terrain montait en pente douce vers le nord.
Au-dessous de nous, de méchants bois taillis qui se relevaient un peu au delà. En somme.
nous avions trouvé Tabri pour déjeuner sans recevoir d'obus. Il faisait du soleil; les hommes fumaient; le capitaine se promenait, les mains croisées derrière le dos : et je crois que tout le monde commençait à songer au chez soi, à cause du bien-être. Tout à coup, une auto arrive, par un chemin d^exploitation où nos pièces avaient eu du mal à passer. Le capitaine cause un instant avec le chauffeur, puis se détourne. « Allons, bon! je me dis, voilà les boches qui ne sont pas loin ! » En même temps il crie :
— Reconnaissance !
Les conducteurs se rapprochent de leurs chevaux, les servants se rapprochent des coffres. On sait que ça n'est jamais long, les reconnaissances, dans Tartillerie. Déjà le capitaine, le brigadier-fourrier, le maréchal des logis chef et le sous-chef mécanicien, six chevaux traînant le caisson-observatoire, étaient sortis de la clairière. Je les vis prendre, au grand trot, le sentier qui montait entre les hêtres. Les croupes de leurs chevaux cessèrent de luire sous les branches. Et tout disparut : car les brumes qui nous avaient glacés, les
nuits précédentes, n'avaient pas encore fait tomber les feuilles, et tout l'or que je n'ai pas était pendu aux branches.
J'ai compté dix minutes, après quoi, le maréchal des logis chef a reparu dans le sentier, tout seul, apportant l'ordre : c Mise en batterie de flanc, face à droite! » Cette fois, c'est toute la batterie qui s'engouffre sous les arbres et gravit la pente, pliant les baliveaux et marquant son passage sur le tronc des vieux arbres, éraflés par les roues. La futaie n'est pas longue. Nous apercevons bientôt du jour clair entre les hêtres, puis des buissons ^e lisière, une ligne d'herbe rase formant crête au delà) puis rien que le ciel, où était la gloire brumeuse du soleil d'automne. Gomme d'habitude, nous allions tirer sur un but invisible. Les quatre 75 connaissent déjà leurs places, que le capitaine a jalonnées. Us arrivent au trot. La quatrième pièce tourne à gauche et va se mettre en batterie à l'endroit où se tient le trompette, sous Téventail d'un hêtre énorme; la place de la première est indiquée par le brigadier-fourrier. Entre les deux s'encadrent la deuxième et la troisième. Le capitaine des-
cend de son échelle observatoire, et vient à la première pièce, qui est pièce directrice. Le grand Ârchambaut est là, près de sçi pièce, attendant le commandement pour pointer. Je le trouve tout blanc, lui qui a le teint plutôt Vif. Je lui dis :
— Qu'est-ce que tu as, Ârchambaut? Tu as froid?
Du bout de son nez qu*il lève, il me montre le soleil.
— T'as pourtant pas peur des boches? Us doivent être là, de l'autre côté.
Archambaut, qui a toujours été pour l'épargne des mots, releva cette fois les épaules. Le capitaine était derrière nous, sur son cheval, un peu haussé sur ses étriers, et, du bras, visant bien, il indiquait au pointeur la direction. Lui, il était le seul qui pût voir par-dessus la crête, et voici ce qu'il voyait. Nous avons eu ce spectacle sous nos yeux, tous, quand la bataille a été finie. Il voyait une vallée longue, creuse un peu, toute nue, toute cultivée, qui s'en allait devant nous jusqu'à trois kilomètres à peu près, et qui avait, à Tautre bout, des bois pareils à ceux où nous étions. On eût dit un
plat à poisson avec deux bouquets de persil.
Dans tout le creux, pas une maison ; à peine un morceau de haie, un petit arbre, deux routes qui se coupaient. Mais à l'extrémité nord de la vallée, nettement, dans la lumière, on distinguait les maisons d'un village, la plupart groupées autour de l'église, sur le plateau à gauche, quelques-unes descendant la pente, mais comme retenues par les autres et ne s'écartant guère. Le capitaine, qui se rappelait qu'Ârchambaut était de la région, demanda à demi-voix, très vite :
— Tu connais le village de X...?
— Oui, mon capitaine.
— A combien d'ici, à ton estime?
Aussitôt, se redressant, il fît les commandements qu'il fallait faire, ayant soin de les espacer, et toute la batterie travaillait, je vous assure, en vitesse et en silence, les pointeurs, les pourvoyeurs, les déboucheurs, les chargeurs. Il commanda :
— Attention! sur la première pièce, pointage réciproque!..., Angle de siteO!... Correcteur 16, par la droite par batterie, 2 500 !
SS RÉClTS DU TEMPS DE LA GUERRE.
Lorsque la culasse de la première pièce eut été fermée, et ça ne fut pas long, le chef de pièce, en arrière, leva le bras.
— Pour le premier coup, feu!
Les autres chefs de pièce, chacun à son tour, donnèrent le même commandement, et il y eut quatre rugissements espacéi» le nos 75 puis un grand silence, puis le bruit d'éclatement des derniers obus, qui nous revenait de 2 500 mètres.
La voix du capitaine s'y mêla :
— Court! Mais cela éclate bien dans la direction du paquet de maisons, sur le plateau. Allons, mes enfants, recommençons : on va démolir un état-major allemand!
— Un état-major! Alors, mon capitaine...
Archambaut s'était détourné. Assis sur son
siège, à gauche de la pièce, il regardait l'officier d'un air extraordinaire, comme il arrive quand les choses que nous avons à dire dépassent nos forces.
— ... Mon capitaine, tapez à droite de l'église, sur la pente, une maison couverte en tuiles, avec un clocheton, des murs blancs autour du jardin, .. la voyez-vous ?
— Très bien!
— C'est la plus grande du bourg; il y a un étage, il y a quatre belles salles, il y a une cave avec du vin dedans : sûr ils sont là ! Tapez
dessus !
Tu la connais donc bien?
Archambaut répondit tout bas :
— C'est la mienne!
Puis il se retourna, et se pencha vers son
niveau.
Je ne sais ce qui se passa dans Fesprit du capitaine. Les hommes des autres pièces n'avaient pas entendu les derniers mots, et ne comprenaient pas. Ce ne fut qu'un instant.
Diminuez de 10!... A obus explosifs, par
deux, 2700!
Vincent Archambaut avait déjà fait le mouvement. Il observait sa bulle d'air. Quand il la vit bien en place, il prononça, de la voix la plus claire, comme à l'exercice :
— Prêt!
Son camarade, à droite de la pièce, saisit la poignée du cordon tire-feu, l'attira à lui, la lâcha brusquement, et l'obus partit.
27 novembre.
Cette guerre passera, comme les autres ont passé; mais les ruines sont multipliées par les progrès de la mécanique et de la chimie, et jamais un pays, sans doute, n'a subi dévastation pareille à celle de la Belgique et de nos provinces du Nord. Il faudra recommencer le travail de plusieurs générations d'hommes; refaire des fermes, des usines, des routes, des villages, des villes, et, ce qui n'est pas moins nécessaire, réparer d'autres ruines antérieures à la guerre, et refaire de la discipline, de la conscience professionnelle, du sens commun et de la foi.
Je songeais à ces recommencements, et à tant
de bons ouvriers qu'il faut dès maintenant appeler à l'ouvrage, tandis que je voyageais à travers la partie de la France qui m'est le plus familière, le nord-ouest de l'Anjou, que nous nommons encore le Craonnais. C*est un pays faiblement vallonné et fortement boisé, où la terre, dure au labour, donne à peu près tout ce qu'on lui demande : de l'herbe dans les creux, où glisse çà et là, entre ses bords taillés en plein humus et croulant motte à motte, un ruisseau abondant en nénuphars ; du froment dans les hauts et sur le flanc des coteaux; des choux qui sont une richesse pour l'élevage ; des pommes dont on fabrique un cidre vigoureux et sucré; du lin par surcroît, de quoi fleurir en bleu le sol vraiment trop vert en été, et de quoi faire, j'imagine, une quenouillée de fil pour quelques vieilles mères, qui connaissent encore le labeur magnifique et méditatif du rouet.
L'aspect de la campagne n'a pas beaucoup changé depuis ma jeunesse : mêmes clôtures autour des champs, fossé, talus, haie d'épines et ligne de chênes étêtés; mêmes maisons basses, souvent humides, ornées d'une treille de vigne aux raisins de laquelle les guêpes
même ne goûtent pas ; chemins verts qui servent un peu aux hommes, beaucoup aux troupeaux, au vent, aux merles, aux bécassines et aux lièvres. Les gens non plus n'ont pas beaucoup changé ; cependant, pour religieux qu'il soit, et patriote, et de bonne France laborieuse, le pays n'a pas laissé de souffrir un peu dans son âme, de la gnerre faite» chez nous, à toutes les âmes.
Je m'inquiétais de cette visite que j'allais faire. J'allais voir la métayère de la Herbaudière, Jacqueline Hersent, dont le mari vient d'être tué à la guerre. La Herbaudière n'a jamais appartenu à quelqu'un de ma famille; mais, de père en fils, on avait les uns pour les autres, chez les Hersent et chez nous, une amitié de voisinage, et nous disions d'eux, comme ils disaient de nous, que c c'était du bon monde ». J'appréhendais l'arrivée chez la jeune veuve, les cris peut-être, comme la campagne en jette au bord des tombes, et plus encore l'annonce d'une résolution désespérée, de l'abandon de la ferme, d'un départ prochain. Cette vieille famille des Hersent finirait-elle, comme tant d'autres, de consomption et de la
honte secrète d'avoir perdu son commandement» dans quelque épicerie ou cabaret de la ville? Le cheval réformé, boiteux de la croupe et couleur de renard, cheval de temps de guerre, montait au pas le plus mesuré les collines, de sorte que le soleil de novembre était déjà embrumé dans ses brumes d'occident lorsque la voiture entra dans la cour de la Herbaudière. Figurez-vous une cour rectangulaire, barrée au nord par les trois chambres et le cellier des Hersent, à gauche par quelques menues constructions, à droite par une grande étable, et ouverte du dernier côté, sur une aire à battre, spacieuse, toute jaune encore de balle de froment, et d'où se levaient quatre meules allongées, trois de paille et une de foin. Près d'un pailler, une jeune femme, en caraco gris, les ' deux bras en corbeille et tirant en arrière, arrachait de l'énorme tas, comme d'une carrière, la provision qu'il fallait pour la jument. Elle me vit, laissa la paille couler à terre, secoua sa robe, et vint. D'ordinaire, elle nous disait bonjour de loin, d'une voix qui chantait et riait. Cette fois, elle me regarda un moment, et je vis tous ses souvenirs entre nous, et
elle me dit : « Entrez, monsieur, le vent est dur. »
Le vent était dur, en effet, et je fus surpris de ne pas trouver dans la cheminée, dont je m'approchai par habitude, le tas de cendres où la fumée fait des entonnoirs, et les tisons en éventail, gardant le feu pour le souper. Cependant la femme entra derrière moi. Elle avait à la main l'enfant unique, Joseph, que je n'avais pas vu dans la cour, et qui vint s'asseoir sur la marche de briques formant le foyer; et ellemême, Jacqueline Hersent, se tint debout dans le jour, près de la table de cerisier ciré, de sorte qu'il n'y avait nulle différence dans le cérémonial, l'attitude, le groupement des trois personnes présentes, entre cette visite et les autres dont je me souvenais. Jacqueline était plus pâle que de coutume, mais sa figure gardait sa placidité habituelle, et la lumière de ses yeux verts, quand elle releva les paupières, fut nette comme de coutume et prévenante en faveur de cette âme.
— Ma pauvre métayère, il y a donc du grand malheur chez vous! Que je vous plains! Quand l'avez-vous appris?
— Hier soir : depuis si longtemps que je ne recevais rien de lui, je me doutais bien de quelque chose. Et puis, hier, à peu près à cette heure-ci, comme je rentrais pour la nuit, il est venu un soldat avec une dépêche. Tenez...
Elle se pencha, elle chercha un instant dans le tiroir du buffet, et me remit le télégramme, une feuille de papier roussâtre, sur laquelle il y avait deux lignes d'écriture. Là était la fin de ses huit ans de mariage : « Soldat Louis Hersent, tué à l'eunemi, le 10 octobre... Prévenez la famille, d C'était le maire de la commune qui avait reçu le télégramme, et un soldat qui l'avait apporté.
Quand je regardai de nouveau la métayère de la Herbaudière, elle pleurait, silencieusement, une de ses mains cachant ses yeux. Et elle demeura ainsi tant que je parlai de lui, qui était mon ami, et de notre passé, et de sa douleur à elle, et du paradis qui est aux braves comme lui. Mais quand je lui demandai ce qu'elle comptait faire, elle laissa tomber sa main sans essuyer ses larmes; elle voulut me montrer qu'elle ne parlait pas dans le trouble et comme une enfant qui ne sait pas se maîtriser.
— Monsieur, dit-elle, nous avions pris notre parti ensemble : je resterai à la Herbaudière. C'est lourd, pour une femme, mais j'essaierai.
— Gomme vous ferez bien !
— Je prendrai un domestique. Il en reviendra bien quelqu'un de la guerre ! D'ailleurs, je l'ai promis.
— A qui?
— A lui, le dernier soir. Il devait partir le lendemain, avant le jour. C'a été notre pensée à tous deux pour le petit. Et voyez les choses ! Pendant que nous causions ici, — car lui, il ne savait guère écrire, — là dans la chambre à côté, il y avait ma sœur, qui est veuve aussi, à présent, et mon beau-frère. Il écrivait son testament; il lui faisait « donaison » de tout son bien, car vous savez qu'ils n'avaient point d'enfant. Et voilà que nous sommes seules; mais moi, pas tout à fait.
Je regardai Joseph Hersent, le continuateur, qui n'avait encore que sept ans. Il devait tout comprendre : son corps menu, sous le tricot de laine, était secoué par les sanglots.
Et je m^en allai, dans la nuit, songeant cette fois à la nuit qui a précédé le départ d'un
million d'hommes; à tant de drames qu'elle a cachés; à ces deux testaments qui se faisaient ensemble dans la même maison, l'un écrit, l'autre parlé; à ce métayer de la Herbaudîèr^e, qui prévoyait sa mort, confiait sa ferme à Jacqueline, et préparait les recommencements.