‹ Récits du temps de la guerreChapitre 2 sur 6 · L'ENTRAIDE · texte numérisé non relu

L'ENTRAIDE

à décembre.

Vous ne sauriez croire ce qu'ils ont fait, en cinq jours, de ce joli petit village lorrain de Ghaumecourt, bâti sur la hauteur et qui tournait le dos à Test, d*oi!i vient la neige, sa longue rue allant du nord au sud, son église étant au milieu, ses maisons faisant l'échelle double sur la colline, les unes un peu avant le sommet, les autres un peu après. Maisons heureuses, en somme, où personne n'était très riche, où personne n'était très pauvre. Il y en avait soixante-dix, la plupart d'âge moyen, construites souvent avec de vieilles pierres, car la commune est ancienne et vaillante dans

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rhistoire, et habitée par des fermiers proprié* taires et par les fournisseurs ou artisans les plus nécessaires à la vie d'un village. De là on voyait, vers le nord, deux vallées bien ouvertes, qui montaient dans la brume de plus en plus épaisse, avec leur ruisseau et leur ruban de prairies au milieu, des champs sur les pentes où les hommes travaillaient tout le long de l'année, quelques taillis sur les plateaux et aussi des villages semblables à Ghaumecourt. Dans les jours clairs, la vue s'étendait fort loin, sur d'autres vallées et d'autres crêtes, et l'on découvrait les dernières avancées des grandes forêts de l'Est, des nappes et des torrents de verdure sombre bleuis par la distance. En automne, l'air de Ghaumecourt était plein du parfum des feuilles et des baies forestières.

Us sont venus. Les habitants, depuis deux jours, fuyaient. Les routes de l'ouest étaient encombrées de charrettes où ils avaient entassé plus de choses que le cheval n'en pouvait traîner, parce que toutes les choses sont précieuses quand on va les quitter. L'homme marchait à la tête du cheval, poussant quel-

quefois une vache, dont il frappait la croupe avec le manche du fouet. Dans toutes les voitures il y avait de bons matelas, à plat sur les provisions et les meubles les moins lourds, et des enfants qui étaient assis dessus. Tout cela s'arrêtait des heures, au croisement des chemins, pour laisser passer des troupes, des trains de munitions et d'approvisionnement.

Et on ne savait où on allait; toute la volonté était tendue vers ce seul objet : éviter d'être pris par l'ennemi; et tout le cœur demeurait en arrière, dans les chambres, les cuisines»

les cours où la volaille chantait comme de coutume en grattant le fumier. Les femmes, assises sur les brancards, tournaient la tête, quelquefois, du côté où était Ghaumecourt, à présent déjà loin et caché par d'autres collines. Elles cherchaient dans le oiel, au ras des terres hautes, pour voir si une colonne de fumée n'allait pas monter de là.

Non, l'incendie ne vint pas tout de suite.

Trois uhlans entrèrent dans Ghaumecourt, un soir, à cinq heures. Le lendemain, deux mille Allemands occupèrent le village. Ils vécurent là jusqu'à ce qu'ils eussent épuisé les provi-

sions trouvées dans les maisons des cultivateurs et des marchands. Les habitants qui n'avaient pas fui leur cédèrent la place, firent pour eux la cuisine, tirèrent de Teau des puits pour abreuver les chevaux, et transportèrent les bottes de foin et de paille où Tordre leur fut donné de les porter. Le cinquième jour, tout à coup, les Allemands se rassemblèrent et descendirent dans la direction du sud. On se crut sauvé. Mais à peine le dernier de ces soldats couleur de poussière avait disparu, qu'une batterie se mit à bombarder le village. Les derniers habitants se sauvèrent à pied, par la même route qu'avaient suivie les premiers.

Quelques-uns essayèrent de se cacher dans les caves ou derrière les murs des vergers. Mais les obus renversèrent les murs, incendièrent les maisons, Tune après L'autre, et Chaumecourt ne fut bientôt plus qu'un amas de ruines, d'où s'élevaient des flammes, d'autant de foyers qu'il y avait eu de maisons, de granges et d'étables. Le feu dévora les charpentes, les lattes, les portes, les meubles. Puis le vent recommença à promener sur la colline l'odeur des forêts.

Tout près de Téglise, un amas de pierres calcinées, plus gros que les autres» indiquait remplacement où s*était élevée la maison de rhomme le plus riche de Chaumecourt, François Lambelle, propriétaire cultivateur, qui possédait de nombreuses pièces de terre dans Tune des vallées toutes proches, et un troupeau nombreux, et les plus beaux chevaux de la région. Comme le troisième matin, depuis la destruction du village, commençait à éclairer ce spectacle de désolation, un moellon remua dans les décombres, fut poussé de l'intérieur et roula, laissant un vide comme un soupirail de cave. Par là, avec effort, un homme sortit, hagard, les vêtements déchirés, se laissa glisser sur les pierres, se mit debout, et eut l'impression de survivre seul au désastre. Il avait une tète de coq, mince et sans graisse, portée sur un long cou, un corps large et solide, de longues jambes qui, malgré lui, tremblaient.

La première chose qu'il fit fut de s'épousseter, et la seconde d'aller à la recherche des autres habitants de Chaumecourt, qui, peut-être, cachés dans quelque réduit, avaient pu échapper à l'incendie, à Teffondrement des toits et à la

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mitraille. Appelant, creusant, tirant, il parvint à retrouver un vacher bossu et une vieille femme. Ensemble, ils parcoururent de nouveau le village, en tous sens fouillèrent les ruines, et réunirent trois pains de ménage et une livre de sucre, qu'ils mirent à Tabri.

La vieille femme se lamentait. Le vacher paraissait tout à fait sans idée. Mais François Lambelle, les laissant, descendit jusqu'à ses champs, qui n'avaient souffert de rien, et qui attendaient le labour. Il gravit les hauteurs voisines, et, au bruit du canon qui se rapprochait, il comprit que les Français allaient reprendre possession de la contrée. Au bout de quatre jours, en effet, nos troupes réoccupèrent le territoire de Chaumecourt et les villages voi* sins. Les rescapés eurent du pain, des boites de conserve, des allumettes, du tabac et de l'aide pour se bâtir chacun une tanière à l'endroit où ils avaient eu une maison. Même, un quatrième habitant fut retrouvé, qui ne voulut jamais dire où il avait passé les jours dangereux, Jean Heurtier, un tout petit fermier, dont le champ, — dix sillons de large, — était contigu aux terres de François Lambelle. Celui-

ci neut, pour le saluer, qu'un mouvement d'épaules. Une haine réciproque divisait les deux hommes. François Lambelle avait été accusé, — personne n'aurait pu prouver l'accusation, — d'avoir déplacé une borne, et grossi son domaine d'un demi-sillon du Heurtier.

Même quand ils se retrouvèrent face à face, leurs deux maisons écroulées et leurs familles en fuite, les ennemis ne se pardonnèrent pas..

Lambelle dit simplement à un adjudant d'artillerie qui passait :

— C'est la plus mauvaise bête de la commune : dommage qu'elle survive I

Il manquait de miséricorde, mais non d'intelligence ou de confiance en soi. La pluie s'était mise à tomber, fine d'abord, puis à larges grains espacés et sans souffle de vent. La terre, chaude depuis des mois, buvait, et l'haleine de cette buveuse, qui sentait le froment et la menthe, pénétra jusqu'à l'âme du paysan ruiné. Il considérait, de loin, la tache rousse de ses chaumes au flanc de la colline.

— Il faut commencer les labours, dit-il : voilà que la plaine s'amollit.

Dans le village, errant parmi les enceintes

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démolies, il chercha de nouveau, espérant découvrir un sac de froment tombé d*un grenier et épargné par les pillards et par la flamme. Non seulement il n'en trouva pas, mais s'étant écarté de cinquante pas du mur de sa propre maison, il aperçut un amas de ferraille et de soliveaux calcinés. Il s'approcha : c'étaient toutes les charrues du village, toutes celles que les Allemands avaient pu amener jusque-là, qu'ils avaient mises en tas et bombardées comme une maison, afin que la terre de France, même l'ennemi parti, ne fût plus ensemencée.

— Elle le sera! dit Lambelle.

Il se fit aussitôt accompagner du bossu, et, malgré la pluie, marchant à grande allure près de l'autre clopinant, il traversa la plaine jusqu'aux pentes ravinées que descendent les forêts. Là commençait la zone de combat de nos troupes. Le canon tonnait par intervalle, et, par-dessus nos lignes de tranchées et pardessus les arbres, battait les fortifications allemandes établies à la lisière d'une lande. Nous étions d'un côté de la clairière, ils tenaient l'autre. Les deux paysans furent menés devant le colonel qui commandait le régiment engagé,

causèrent quelques minutes avec lui. Quand ils sortirent de Tabri de branchages qu'on nommait rhôtel du colonel, ils s'avancèrent droit sur la tranchée, et s'engagèrent, conduits par un sergent, dans le couloir de terre qui menait à la ligne de feu.

Alors, on vit une quête comme il n'en a point été fait, sans doute, depuis que les hommes s'approchent les uns des autres en creusant des chemins dans le sol. Le sergent marchait le premier, appuyé sur son fusil comme sur une canne, et, imitant le suisse des cathédrales, disait à haute voix :

— Pour acheter une charrue et des semences, s'il vous plaît?

Les tireurs, debout et visant la tranchée ennemie, les soldats assis dans les chambres souterraines, et qui somnolaient ou mangeaient, ceux qui arrivaient, pressés, porteurs d'ordres ou de munitions, tous commençaient par rire, mais très vite ils avaient envie de pleurer, voyant les deux paysans, habillés de restes de vêtements qui indiquaient une certaine richesse rurale, à présent la casquette à la main, demandant de quoi faire les semailles dans les

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champs ravagés. La pensée de la ferme paternelle leur perçait le cœur. La charrue ! Le blé de semence! La pluie qui donne le signal! Ils cherchaient dans leurs poches, et donnaient tous leur offrande. Le fond des deux casquettes s'enfonçait et pendait comme un carrelet qui a sa pierre au milieu. Les balles sifflaient, les obus éclataient en avant ou en arrière : la quête continuait.

François Lambelle et le bossu firent ainsi trois kilomètres. Ils revinrent à Ghaumecourt, en passant par le haut plateau, tout voisin des champs de la commune. Là des batteries d'artillerie étaient dissimulées. Lambelle obtint de prendre place dans une fourragère qui partait à vide pour Bar-le-Duc.

— Au revoir, mon bossu, dit-il; aprèsdemain la terre revivra!

Et deux jours plus tard, comme il l'avait promis, avant que le matin ne fût clair sur les champs et les bois, le vieux laboureur, la tète plus haute que d'habitude, et Toeil plus vif, se tenait à côté d'une charrue neuve, toute pareille à son ancienne, et dont le soc était déjà piqué dans le chaume. A la tète de la

grosse jument brune, prêtée par rartlUerie, un servant d'une pièce de 75 attendait le commandement pacifique : « Hue! Bichette! > A cinquante mètres en arrière, un autre harnais était prêt, une herse qu'allait traîner, sur les sillons ouverts, un autre cheval d'artillerie conduit par un gradé, propriétaire lui-même d'une ferme en Normandie et que cette sainte reprise du travail émouvait secrètement. Le canon, du côté allemand, très loin dans la forêt, grondait à intervalles réguliers; une batterie, terrée à l'extrémité du plateau, y répondait. Le colonel avait dit : « Hàtez-vous ! il se peut que nous soyons là pour huit jours, mais, au premier coup de sifflet, mes deux chevaux doivent monter la pente et rejoindre au grand trot! » Lambelle, impatient, tourné vers la colline et vers les pierres qui avaient été Chaumecourt, regardait la route pressée par les buissons et fumante au premier soleil.

— Pourquoi ne vient-il pas?

Il vit enfin le bossu qui venait, portant sur l'épaule le sac de semence. Mais le bossu n'était pas seul. Et le grand et rude bonhomme fronça le sourcil en apercevant Heurtier son

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ennemi, Heurtier qui craignait sans doute qu'on ne prît une motte de son bien. II le laissa arriver jusqu'à trois mètres de lui, jusqu'auprès de la pierre levée qui séparait le chaume d'avec les planches de trèfle. Puis il fît ce qu'il n'avait pas fait depuis vingt ans ; il salua Heurtier le pauvre, et il dit :

— Si tu veux, sème le froment à la place du bossu; tu feras cela mieux que lui!

Heurtier ne répondit pas : il regardait son champ. La guerre qui avait ruiné les deux hommes était encore toute proche, et le bruit qui venait d'elle emplissait la vallée.

— Heurtier, tu étais pauvre quand j'étais riche; à présent nous ne valons guère, ni l'un ni l'autre, et il y a tant à faire qu'on n'arrivera à rien si on ne travaille ensemble. Prends la semence !

Le maître du trèfle regarda à son tour François Lambelle, et reconnut qu'on ne se moquait pas. Il se baissa vers la poche de grain.

— Heurtier, reprit la même voix qui chanta dans le roulement du canon, Heurtier le pauvre, on va commencer par ensemencer ton bien!

Et, de ses deux bras déplaçant la charrue, et

la portant vers la gauche, Lambelle enfonça dans le trèfle la pointe bleue du soc nouveau. II cria son vieux cri, du temps qu'il avait des chevaux à lui : « Hue! la Bichette! Et tiens bon ! » Le premier sillon d'octobre fut ouvert. Bientôt la herse put passer. Les deux artilleurs prenaient goût à la fête comme si la terre avait été de chez eux. Et Heurtier, ranimé d'espoir, la main contente au passage du froment, son geait qu'à la fin de l'été, dans la vallée lorraine, il y aurait encore du pain.

9 janvier 19îb,

Mon ami qui n'est plus jeune, mais qui se bat comme un jeune, m'a raconté ceci :

« Vous vous souvenez de la forêt où je bivouaque depuis tantôt trois mois; de ces terres vallonnées en longueur et amplement gaufrées, que nous avons parcourues ensemble, naguère, le fusil de chasse sous le bras, écoutant la voix rare de mes quatre ardennais qui ne lâchent jamais leur lièvre. Ce sont les mêmes futaies de chênes mal nourris, ébranchés par la neige, mêlés de hêtres et de bouleaux, et c'est le même

sol argileux, où le pied glisse sans qu'on puisse

prévoir dans quel sens, et c'est la même immensité. Mais tout le reste a changé : on se bat dans ces bois ; l'éclatement des obus y remplace le cri des orfraies et le battement d'ailes des ramiers de passage ; les feuilles mortes pourrissent sous dix centimètres de boue, et ce sont des milliers d'hommes et de chevaux qui la piétinent, des roues de voitures et de caissons qui la malaxent, et les cantonniers chargés de la racler çà et là, le long des lignes forestières, font partie des régiments du génie ou de la vieille infanterie de nos campagnes, barbons parmi lesquels je vis et j'aime à vivre. Nous avons bâti des villages. Le péril du froid et de la pluie, l'instinct de vivre, les notions d'assemblage que possédaient certains d'entre nous, le don d'invention, l'émulation qui nous portait à dépasser l'œuvre des autres» tout contribua d'abord à créer le logement, et vite à le perfectionner, et vite à l'embellir. Nous avons déjà deux écoles au moins d'artistes :

celle des terrassiers, qui creusent des abris dans le sous-sol jaune, y dessinent des bancs, y ménagent des cheminées, y approfondissent des alcôve pour l'escouade, artistes véritables,

qui ne se contentent point de la pioche et qui soignent les glacis et rectifient les angles ; puis l'école des décorateurs. Je vous ferai volontiers les honneurs de la cabane d'un capitaine. On se courbe pour entrer, mais on se relève aussitôt; le plancher est de fougères. A droite, le lit de l'officier, à gauche celui de l'ordonnance : tous deux du même style, l'éternel, composés d'un cadre de terre et de deux gerbes de paille d'avoine. Les murs sont recouverts en partie d'une loque d'andrinople rouge, en partie d'un clayonnage de roseaux et de baguettes de coudrier, et j'en ai honte un peu, car j'ai lu que le luxe amollit les guerriers. Des rondins de chêne sont encastrés dans les murs, et soutiennent le toit, qu'on a chargé de beaucoup de terre, à cause des bombes qui nous cherchent. Vous me demandez : « Mais la pluie tombe sur la maison? Elle finira par traverser? x> En aucune façon : tout est prévu; le toit a un revêtement de lamelles de bois, et, pour recueillir les eaux, deux territoriaux, hommes d'invention, ont posé les gouttières les mieux moulées et cintrées qu'on puisse imaginer, les deux moitiés de l'écorce d'un jeune hêtre. En

rf^

vérité, si vous admirez ma maison de guerre, je pourrais vous en montrer trois au moins, que se sont bâties les soldats de ma compagnie, et qui sont mieux décorées, mieux protégées, mieux chauffées que celle du capitaine. D Nous n'étions pas établis de la sorte, le premier soir où nous avons pris possession des bois, et nous avons dormi au pied des arbres. Je me rappelle que c'était le 14 septembre.

Belle date! Je n'y pense pas sans un soupir de regret. La poussée de notre victoire de la Marne allait finir, mais elle n'était pas finie. L'ennemi ne s'était pas encore terré; il nous montrait son dos, s'arrêtant quelquefois, se détournant, et grattant la terre pour s'abriter de nous. Les régiments n'avaient plus de jambes malheureusement, et plus de souffle, surtout ils n'avaient presque plus d'obus pour continuer la poursuite. Il faisait chaud ; la forêt, si mouillée aujourd'hui, sonnait sous le pied; il tombait des branches vertes et des cimes d'arbre entières, arrachées par les bombes ennemies, et les petits gaulis, les jeunes pousses de hêtre et de bouleau, brisées par les balles, s'inclinaient tout à coup et craquaient en pliant.

Des hommes restaient en arrière, mourants, blessés, fourbus. D'autres venaient. Je criais comme un lion : a A moi, les amis, nous les tenons! » Ils venaient, égaillés, courbés sous la rafale, la main gauche portant le fusil au ras de la terre, et la droite souvent levée, allongeant la visière du képi, afin de mieux voir les Allemands qui se défilaient derrière les buissons et les chênes. Nous avions la lumière presque en face, un peu plus sur la joue gauche, une lumière très ardente quand les feuilles ne nous protégeaient pas. Le soleil déclinait. Tout à coup, cette lumière devint plus abondante, et, en même temps, la fusillade se ralentit. Je criai aux sept bons coureurs qui étaient devant moi, — le reste était derrière : — « Halte ! couchez-vous dans le /fossé! »

» Nous arrivions à une clairière. Devant nous, un espace libre s'élargit vers le couchant, et, au delà, la forêt recommence partout égale. Je reconnais l'endroit. Ces murs, ces toits vers la gauche, ces fumiers, cette porte de grange ouverte par un obus, c'est la ferme de Melzicourt. Les ennemis ont fait comme nous, ils se sont jetés dans le fossé, de l'autre côté de ce

terrain vague qui est devant nous, un peu montant, semé de ronciers, crevé d'ornières, sorte de carrefour et de vestibule en avant de la ferme forestière. Les Allemands sont cachés à cent cinquante mètres de nous. Je regarde : à mi-distance, immobile, la tète penchée, un vieux cheval blanc est attelé à une charrette, et, sur la charrette, il y a un tonneau de vin. Mes soldats l'ont bien vu, avant moi. Quelle aubaine! Trois d'entre eux retrouvent des jambes et s'élancent, le fusil haut, pour s'emparer du butin et ramener l'attelage de notre côté. Deux tombent morts avant d'avoir fait vingt pas. Le troisième revient, et se couche à côté de moi. Je veux le gronder :

T^ — Regardez encore, mon capitaine !

1» Ce sont maintenant les Allemands qui veulent prendre le tonneau. La guerre, qui se fait pour un si grand objet, semble parfois se rapetisser jusqu'à des querelles ridicules et bien indignes de la passion qu'y mettent les hommes. Mais ce n'est là qu'une apparence :

un tonneau de vin, c'est la preuve de la victoire, comme un canon ou une mitrailleuse qu'on a enlevé à l'ennemi, c'est le témoin et le

gain du combat. Et puis, les gosiers saignent de soif. Une centaine d'Allemands sont sur pied; ils chargent en poussant des cris.

» — Feu rapide à volonté, à 100 mètres, feul » Des soldats français rallient au commandement. Ils sortent du bois, malgré les balles, et nous rejoignent dans le fossé d*où part un feu endiablé. Dix Allemands roulent à terre; les autres continuent de courir. Le crépitement des fusils s'accélère; presque toute ma compagnie est là, défendant le tonneau de vin de France, qu'elle s'est promis de débonder. Surtout que les voleurs n'approchent pas! Ils ne sont plus qu'à vingt mètres de la charrette.

Mais les balles fauchent la bande grise. Ils hésitent, ils se dispersent, les survivants rentrent dans les fourrés.

» C'est le deuxième acte. Par-dessus nos tètes, les deux artilleries canonnent on ne sait quoi. Au milieu de la clairière, le cheval blanc baisse la tète un peu plus, et s'abat. Il est mort lui aussi : mais la grosse barrique, sur son lit de fougères vertes, n'a pas même changé de place, et, seul, l'arrière-train de la voiture s'est élevé au-dessus du sol.

» Mes hommes grognent : « On l'aura ! c'est du vin de chez nous! A bas les pattes, les Boches! » Je leur défends de s'exposer, de sortir de l'abri, et je m'en vais rallier les retardataires, qui tirent de la lisière du bois, pardessus nous, et que je trouve mal placés. A peine me suis-je éloigné, que trois de mes territoriaux, qui étaient couchés près de moi tout à l'heure, à l'extrémité du fossé, trois amis qui ne cessent de rire, de manger et de prendre des initiatives imprévues, se lèvent tout debout, sans armes, les mains en l'air et agitant un bidon vide. Ils montrent, par leurs gestes, qu'ils veulent seulement goûter le vin, en rapporter à leurs camarades, et que les ennemis sans doute auront ensuite la même permission. C'est de la folie, d'autant plus que les Allemands sont arrivés avant nous à la ferme, qu'ils l'occupent, et qu'ils ne peuvent manquer d'intervenir dans la bataille. Déjà j'ai vu s'ouvrir une fenêtre, et des ombres passer dans la cour.

Hélas! qui vont-ils tuer? Est-ce Didelot, ou Thiénard, ou Parcellier? Je n'ai pas le temps de les nommer, mes trois braves, et mes lèvres remuent encore pour prononcer : a Thiénard »•

quand je vois, au pas de course, les trois capotes ballantes, Thiénard qui tient la tête, Parcellier qui le suit, et le bon gros Didelot, qui, même au galop, n'avance pas. Va-t-on, vraiment, leur accorder ce droit de prélibation? Des ententes secrètes traversent la guerre, vous le savez. En est-ce une? Pendant quelques secondes, le passage est libre. Mes territoriaux s'approchent du cheval mort. Ils se baissent. Je crois, en vérité, qu'ils ont l'intention de le dételer et de ramener à bras la voiture de butin. Dix coups de fusil partent de la ferme. Ils sont le signal d'une reprise terrible de la fusillade. Thiénard, Parcellier, Didelot, pour éviter les balles, se laissent tomber près du cheval blanc, derrière la roue, jusque sous le tonneau. En même temps, à notre gauche, à la corne de la forêt, une sonnerie retentit, éclatante, aiguë, dominant tout : « Y a la goutte à boire là-haut! Y a la goutte » à boire! » Des hommes s'élancent de la futaie, baïonnette au canon, et chargent sur la ferme. Ce sont les coloniaux qui viennent à la rescousse. Ils se précipitent dans la cour, ils entrent dans les granges, ils poursuivent dans

les étables les Allemands surpris, et j'entends le cri des hommes qui ne crieront plus jamais.

En moins de dix minutes Melzicourt est pris et la lisière en face est dégagée. Les coloniaux en troupe, et levant leur képi, accourent vers le fossé où nous étions terrés. Eux aussi, ils avaient vu l'attelage, et quelques-uns, à demi morts de fatigue, mais la figure heureuse, faisaient, en approchant, le geste de boire à nos santés. Le soleil descendait au-dessous des collines.

» Mais l'ennemi avait juré de se venger : le dernier obus qu'il tira ce soir-là coupa le tonneau en deux, et ne nous laissa que le puits de la ferme conquise. »

ià Janvier 1915,

— Ma sœur, vous veillerez cette nuit, c'est entendu?

— Oui, monsieur le major.

— S'il y avait hémorragie, vous pouvez me téléphoner.

— Vous êtes bien bon, monsieur le major :

d'habitude, l'infirmier suffît.

— Avec vous, ma sœur, qui êtes comme l'un de nous pour les pansements... Même il fctut que je vous demande pardon de ce que je vous ai dit, l'autre matin, quand j'opérais le petit chasseur de Pont-à-Mousson. Vous ne me donniez pas assez vite la pince : alors, je crois bien que j'ai juré...

— Je le crois aussi, monsieur le major :

mais ça ne s'adressait pas à moi.

— Non, ça s'adressait à Dieu : mais. vous êtes de la famille.

La sœur, blanche et noire de vêtement, et qui avait un bon visage tranquille et souriant, changea subitement de physionomie. Elle devint grave. Un moment, elle ne fut plus Tinfirmière empressée d'obéir au médecin, ni la mère des blessés, ni la campagnarde de vieille famille lorraine, capable et contente de riposter d'un mot sûr : elle fut uniquement la religieuse, et elle dit :

— Oui, de l'intime famille,... très indignement.

Et elle ressembla, l'espace d'une seconde, à ce qu'elle était lorsqu'elle revenait de la communion, ayant les yeux baissés, l'âme en adoration, et, sur tout le visage une petite lumière qui venait de là.

Ce bout de dialogue avait lieu entre deux portes ouvertes, qui faisaient communiquer la salle des grands malades avec une autre pièce qui servait de vestibule et de bureau pour la comptabilité de l'hôpital annexe. Le major

entra le premier dans le bureau, où une dactylographe travaillait tout près de la fenêtre, et exposait à la lueur mourante du jour la page qu'elle copiait. Il était de haute taille, maigre, avec une tête d'oiseau très déplumée, très ridée, brodée de veines saillantes, mais qui avait des petits yeux spirituels et un joli sourire. Il commença à dénouer et déboutonner le tablier de toile qui, sur son torse et sur ses jambes, faisait des plis comme sur un fagot.

La sœur attendait, petite, paisible, un peu moins vieille, un peu plus blanche que lui.

— C'est que, ma sœur, je ne suis pas sans inquiétude au sujet de ce petit Aubriot...

— L'opération a bien réussi !

— Sans doute : mais on meurt souvent d'une opération réussie. Il a perdu beaucoup de sang. Une jambe bien abîmée, une blessure profonde à l'épaule... Enfin, veillez bien, et, s'il y a lieu, appelez-moi. Il faut le sauver, celui-là !

— Comme tous, les pauvres enfants! On essaye, on voudrait...

Le médecin jeta le tablier, roulé en boule, sur une table de milieu, chargée de papiers.

— Pardon, Aubriot ne ressemble pas à un autre. Le lieutenant qui accompagnait le train d*ambulance, hier matin, ne s'en taisait pas : je ne vous Tai pas dit? Dans le civil, un homme doux, travailleur, domestique de ferme à ce qu'on croit, pas buveur, économe, enfin quelqu'un qui ne parait pas. Mais, depuis qu'il est à la guerre, il a toute la France dans les veines ! Dans les forêts lorraines, il n'y a pas eu un petit homme plus brave, et c'est beaucoup dire! Il n'a jamais eu peur!...

— Dites donc qu'il ne l'a jamais montré!

— Peut-être. On lui confiait les missions les plus périlleuses. Il maniait la baïonnette! Ma sœur, je vais vous faire frémir : lorsqu'on avait • pris une tranchée allemande, il était comme un furet, qui ne sort de la garenne que quand il n'y a plus un seul lapin vivant !

— Le brigand!

— Et il a été blessé, avant-hier, en se jetant pour la quatrième fois à l'assaut d'une de ces tranchées. Est-ce un homme? Ma sœur, à nous deux, il faut le sauver !

— On ne demande pas mieux, je vous assure, monsieur le major. A demain!

II se détourna, et prit, sur le parquet, le pas accéléré, en roulant d'un grand geste un cachenez autour de son cou. La sœur était déjà rentrée dans la salle des malades. D'un regard à gauche, d'un regard à droite, elle vit tout le royaume de sa pitié : elle vit qu'Aubriot était encore dans le sommeil anesthésique ; qu'un autre des opérés était rouge et que la fièvre le gagnait; qu'une des fenêtres n'avait pas eu ses contrevents fermés; qu'on était venu, pendant son absence, prendre une lampe à alcool qu'elle avait elle-même posée sur le coin de la cheminée, et qu'enfin l'une des infirmières auxiliaires, madame Bellière, s'avançait pour demander la permission de s'en aller. Madame Bellière, petite personne très dévouée et même très bonne, faisait tout ce qu'elle pouvait pour être grave mais, bien qu'elle eût des chagrins, elle n'y pouvait parvenir : elle n'avait pas les yeux cloîtrés. Elle prenait plaisir à sourire, à être enfin naturelle en approchant la sœur, qui ne la laissa point parler :

— Oui, je sais, madame, vous êtes obligée de partir ce soir une demi-heure plus tôt.

Deux signes de tête affectueux : les deux

femmes se séparèrent. La sœur alluma une veilleuse, borda un lit, dit un mot à un blessé, aida un des voisins à boire, essuya je ne sais quoi sur le plancher. Une ombre parut : une autre dame, veuve, vraiment veuve, qui passait toutes ses journées à Thôpital, et, souvent, y restait le soir pour veiller les fiévreux, dont elle s'occupait plus spécialement. Elle traversa la salle en glissant, très droite, ayant sur le visage toute la souffrance des autres, et portant dans les deux mains une tasse qui fumait. Les cloches de Notre-Dame de Nancy tintèrent. Et ce fut la nuit.

La sœur alla prendre une chaise, à côté de la cheminée, la porta à Tautre extrémité de la salle, au commencement de la petite avenue que formaient les douze lits rangés sur deux lignes, s'assit, mit sous ses pieds un tabouret parce qu'elle avait les jambes courtes, enfonça les mains dans les manches de sa robe, essaya d'égrener son rosaire, et ne réussit point à fixer son esprit. La pensée de ses malades l'obsédait. L'un d'eux se plaignait par instants, d'une voix d'enfant qui troublait la gardienne maternelle de ces douleurs si jeunes. Et puis, dans le lit

le plus voisin, le premier à gauche, Aubriot était toujours immobile, couché sur le dos, les yeux fermés, les narines pincées, les lèvres violettes, ces lèvres rondes duvetées de poil blond, et qui ont tant sifflé quand il courait les champs. Pauvre petit! Voilà plus de cinq heures qu'il est là, anéanti sous Tétreinte du poison. Il a trop souffert; il a perdu trop de sang : la force lui manque même pour remuer un doigt. Ses poings serrés font une bosse de chaque côté du corps, sous le drap blanc.

Dix heures sonnent, dix heures et demie, onze heures. Il pleut. La rue est tellement silencieuse qu'on entend la pluie, le grondement profond du canon, qui tonne au loin, très loin, sur le Grand Couronné, et la respiration des blessés, même celle d' Aubriot. Tiens! il fait effort pour ouvrir les paupières,... il les ouvre,... et elles retombent. La sœur, qui s'était levée, se rassied. Mais elle est contente : elle sait qu'il ne tardera pas à s'éveiller, et que l'âme va reparaître à la surface. Que dira-t-il? Il faut savoir leur répondre, les plaindre, les encourager, leur promettre la guérison, pour bientôt. « J'ai l'habitude de les consoler, pense

la sœur, et j'y réussis parce que j'ai grandpitié. Même, s'il me demande une piqûre, celui-là, je la lui ferai, — le major dira ce qu'il voudra! — quand on s'est battu comme lui, on mérite d'être gâté. Mais, s'il me demande des nouvelles de chez lui? Je ne sais pas où c'est, chez lui. S'il me supplie de faire venir sa mère, comme il y en a tant qui le demandent, ou sa fiancée? car tout est possible,... tout. »

Il se passa seulement un peu de temps. Et le blessé tressaillit de nouveau, et ses mains s'allongèrent. Déjà la sœur était penchée audessus du lit. A la lueur pauvre de la veilleuse, elle vit, dans le regard d'abord fixe du soldat, l'intelligence qui grandissait, la volonté, l'angoisse...

— Ma sœur...

— Qu'y a-t-il, mon petit? Qu'y a-t-il?

La souffrance empêcha un moment le blessé de continuer. Puis il fit un grand effort pour se soulever un peu.

— Ma sœur, la tranchée est-elle prise?

La tranchée? Personne n'en avait parlé. Le major lui-même devait ignorer ce qui était

advenu de la tranchée. Mais Tenfant pouvait mourir. La sœur frémit toute : elle prit sa bonne figure maternelle et contente, elle mit les mains sur les épaules d'Aubriot.

— Oui, mon petit, elle est prise, la tranchée, elle est prise !

Elle ajouta, plus bas :

— Rendormez-vous!

La tête du soldat se posa aussitôt sur l'oreiller. Et il souriait en dormant, et il dormait maintenant du sommeil qui répare.

17 janvier 1915.

Autre récit de mon ami :

« Un renseignement à transmettre m'amena récemment au quartier général d'un général d'armée. Nous autres, officiers de liaison, nous avons la chance de voir beaucoup de terrain et beaucoup de gens. Notre grade importe peu, nous sommes les longs courriers de la guerre, bien reçus et promptement reçus, n'ayant à craindre que deux empêchements sérieux : le feu de l'ennemi lorsque nous passons sur une route découverte, et, un peu partout, la sévérité de nos territoriaux. Ah! ils

LE CHEF. iOi

gardent bien les passages, les villages, les places fortes! Devant Tautomobile, et de loin, ils agitent la lanterne si c'est la nuit, ils lèvent le fusil à bout de bras si c'est le jour, et, même quand ils vous ont déjà arrêté, interrogé, contrôlé, les semaines précédentes, ou le matin, ils attendent le mot de passe. Le fantassin de l'active ne laisse pas facilement circuler dans la zone des armées; le hussard ou le dragon est plus difficile ; le gendarme réfléchit avant de répondre « Allez! », et il pense à Téspion possible déguisé en officier : mais le plus soupçonneux de tous, c'est le lignard territorial, qui exige des papiers, les discute, appelle son sergent, et vous enverrait une balle pour vous apprendre à manquer de mémoire, tant il à bonne envie de défendre la France et de maintenir la consigne. J'avais donc traversé un grand nombre de ces barrages, quand j'arrivai dans la petite ville où était établi le quartier général. Je savais où je trouverais les bureaux de l'étal-major : à droite, dans la cour du château dont ils occupaient les servitudes. Je m'acquittai de ma mission, du moins de la première partie, car je devais aussi parler au grand chef.

» — Le général va rentrer, me dit le colonel; il est allé sur les lignes de feu : attendez-le dans le salon là-bas.

1» Je pénétrai dans le vestibule, puis dans le grand salon de ce château qui avait été abandonné par ses maîtres, mais qu'on aurait pu croire encore habité par eux, sans quelques notes évidemment nouvelles dans la décoration : à l'intérieur, des cartes de géographie ouvertes ou pliées sur les meubles; à Textérieur, et traversant la cour, des fils téléphoniques qui se groupaient en faisceau et péné* traient dans une des pièces du premier étage. Le réseau des téléphoijies et des télégraphes improvisés d'une armée moderne est une chose extrêmement compliquée et bien faite. Je me trouvais au centre même d'un grand commandement, au point d'où partent tous les ordres, où aboutissent tous les renseignements, et cependant il n'y avait ni bruit ni encombrement. Une automobile, de temps à autre, tournait autour du massif central de la cour, un officier entrait dans les bureaux. Pas de flâneurs. Si le b^uit lointain du canon n'était venu me rappeler la mission que je remplis-

sais et Theure où je vivais, j'aurais abandonné mon esprit au charme de ce paysage d'hiver que j'apercevais à travers les fenêtres de droite :* prairies légèrement vallonnées, massifs d'arbres, allées désertes qui les traversent, futaies barrant au loin les pelouses, à la distance où les plus tristes écorces et les guérets eux-mêmes deviennent bleus, toutes choses gonflées d'eau, sans éclat, dolentes un peu, mais où je devinais la vie qui travaillait en dessous. Je n'aurais pas regardé le parc très longtemps, sans que d'autres images vinssent se mêler à celle-là : nos regrets ne sont jamais loin, dans le repos. Et il ne faut pas les laisser venir.

» Le général entra. Je ne l'avais jamais vu.

Il est de taille moyenne, solide, et il regarde droit. Il a, dans un visage plein mais modelé fermement, des yeux magnifiques, des yeux de commandement qui ne s'arrêtent point d'ordonner, parce que c'est leur fonction, et qui disent : « Ayez confiance, n'ayons qu'une âme, l'ennemi sera vaincu, il Test déjà, vive la France! » Vous rappelez-vous une étonnante photographie, publiée par les journaux,

et qui représente un autre général, le général Mangîn observant, par-dessus les tranchées, les lignes ennemies? C'est le même regard, où vibre cette puissance qui enhardit, qiri abrite, rassure et groupe les hommes : la volonté réfléchie du chef. J'admire aussi la jeunesse, la plénitude de force, non afifectée, mais certaine, de ce soldat chargé d'une si lourde responsabilité, et bientôt sa tranquillité, sa belle humeur, et cette disposition d'esprit, signe presque toujours de supériorité, qui permet à un homme spécialisé, et qui vient de traiter les plus graves affaires, de porter sa pensée vers d'autres objets, de prendre son repos dans la conversation la plus variée. Evidemment, le modeste officier de réserve que je suis est ici sans importance : j'ai eu la bonne fortune d'arriver à l'heure du répit; j'ai profité d'une habitude et d'une discipline, voilà tout. Mais, quand je prends congé, quand je regarde une dernière fois le général, je songe avec fierté : « Voilà un homme! » et je pars plus confiant encore que je n'étais venu.

» D'ailleurs, c'est là une des plus grandes certitudes qu'on rapporte d'un séjour aux armées :

celle de la valeur du haut commandement. Il faut même dire : du commandement. Le soldat le sait bien. Je ne traverse pas un cantonnement sans apprendre quelque trait qui confirme cette opinion ou cette expérience. Le soir même dont je vous parle, ne pouvant regagner tout de suite le territoire occupé par mon corps d'armée, je dînai dans une « popote » d'officiers, et j'entendis raconter l'histoire d'un général de division et de son chauffeur.

» Le général B qui voulait inspecter nos

positions avancées, avait donné cet ordre à son chauffeur : « Baptiste, nous allons au petit bois, tu te rappelles, de l'autre côté de l'Aisne : quand nous aurons passé le mauvais passage, tu te défileras dans le taillis, avec la voiture, et moi, je monterai à pied. j> On part. Le chauffeur menait vite l'automobile, car il se souvenait bien de la route, mais aussi de ce détail que les Allemands pouvaient en apercevoir une partie, et la tenaient sous le feu de leurs batteries de Corbény. Il n'avait pas un goût très vif pour ces rencontres avec l'obus de 77. Et juste au moment où il s'engageait sur le pont, un obus tombe au milieu de la voie, éclate et

fait un trou énorme. La voiture n'a pas d'avarie : les voyageurs sont indemnes; le chauffeur a serré le frein, sans trop savoir pourquoi; il se détourne, et le général, droit sur le siège d'arrière, lui demande du ton le plus naturel :

]» — Eh bien ! Baptiste, tu sais où nous allons, continue !

» — Mon général, je ne peux pas : une des roues est engagée dans le trou.

» — Essaye encore !

t Le brave garçon essayait; jamais il n'avait manœuvré ses leviers avec autant de rapidité, marche en avant, marche en arrière... Il trouvait Tendroit fâcheux pour une hésitation.

D — Mon général, si on retournait?

"» — Non, mon ami, j'ai quelque chose avoir par là-bas; mais va à la ferme voisine, amène des camarades, vous me sortirez du ôreux.

» Le chauffeur saute à bas de son siège, court à la ferme distante de cinq cents mètres, revient après un grand quart d'heure, s'étonne et se réjouit tout ensemble de retrouver a le patron » encore vivant et qui n'a pas quitté sa place, pousse Tautomobile, aidé par quatre amis, et la met hors du creux. En une minute le mau-

LE CHEF. iOl

vais passage était franchi,| et, peu de temps après, la voiture entrait sous bois et s'arrêtait.

)» Mais Baptiste était mécontent. Il se sentait pâle, et il aurait voulu avoir cet air tranquille du général, qui traversait déjà le taillis, en écartant, avec sa canne, les ronces rampantes et les branches mortes.

» Le général passa une partie de l'après-midi dans les tranchées. Au moment où la brume, épaisse au-dessus des bois, commence ^manger le soleil et écourte le jour, il fut surpris de retrouver le soldat-chauffeur, à la sortie du boyau des tranchées, endroit assez peu sûr, et que les balles atteignent quelquefois. Il n'en fit pas la remarque tout haut, et continua de causer avec un capitaine d'infanterie, couvert de boue jusqu'aux épaules et grave comme au champ de manœuvre. Baptiste se mit à suivre, les mains dans les poches. Mais, au premier détour, avant de rentrer sous bois, tous trois levèrent la tête en même temps. Quelque chose avait passé dans Tair lourd, très vite, avec un bruit d'abeille. Une voix méridionale, bien timbrée, pas tremblante cette fois, demanda :

» — Eh! mon général, l'avez-vous entendue, Joséphine?

» Le général comprit^ se détourna, fit un petit signe : c Tu es un brave! » et continua sa route. »

7 février 1916,

Je viens de passer quelques jours à Lyon.

La grande ville n'a plus tout à fait la physionomie accoutumée. Elle m'a paru très animée, comme en temps de paix, mais d'une foule autrement composée. Ce ne sont plus les employés et les employées, les métallurgistes, les mécaniciens, les verriers et les canuts qui forment l'élément principal de ces longs défilés, agités de remous, qui coulent dans les rues de la République, de la Barre, Victor-Hugo, se déversent dans|les places ou sur les quais de la Saône et du Rhône : ce sont des soldats de toutes les armes, les uns bien portants, les

autres éclopés. Les béquilles sont nombreuses, il y a beaucoup de bras en écharpe, mais je ne vois pas de regards éteints. Toutes les âmes restent combattantes. Les marchands d'oranges et de citrons ne semblent pas avoir diminué, cette année, leurs approvisionnements. L*or jaune, Tor rouge emplissent les mannes en osier, chez les importateurs, et Todeur vive des fruits va flotter là pendant trois mois, comme sur un quai de Palerme. Les passants tournent tous la tête, instinctivement, vers les magasins aux profondes ombres réjouies par des écorces : nous sommes nés pour toute lumière. C'est un de mes postes d'observation. J'assiste à une scène amusante. Trois tirailleurs sénégalais, hauts et larges, leur manteau bleu mouvant au balancement de leurs épaules, s'approchent, en riant du même rire qui ne finit point, et devant eux, toute petite, poussée comme une brebis par ces trois noirs bergers, il y a une jeune femme. Elle rit également.

— C'est la patronne du restaurant d'à côté, me dit un voisin d'occasion.

— Je ne comprends pas ce qu'ils demandent^ dit la femme; ils m'ont fait signe de leur

préparer à déjeuner, comme ça, — et elle imite le geste, — mais c'est le menu qui est difficile ! Ils m'amènent devant le magasin de Messieurs José Hermanos, pour me montrer ce que je dois faire frire dans ma poêle. Voilà bien la première fois de ma vie. Allons, le grand, qu'est-ce que tu veux que je cuisine?

Je m'aperçus qu'elle avait raison, et qu'un de ces géants dépassait les autres d'une main. Il s'était redressé. Il allongea son bras de métal noir, et désigna une pyramide de citrons.

— On ne peut pas cuire des citrons ! Vous n'êtes pas sérieux, les négrillons !

Le tirailleur, qui comprenait le français et ne le parlait guère, continua de désigner les citrons, et dit, avec lenteur, comme des mots difficiles :

— Ça, blanc.

Les Européens présents réfléchirent quelques secondes. Ce fut la petite aubergiste qui trouva la première.

— J'ai compris! C'est des œufs!

L'Afrique délira, et fit un discours que je

n'entendis pas. Et je les vis s'en retourner

tous les quatre. Mais cette fois, les nègres marchaient devant, et semblaient conduire en triomphe la Française qui avait compris le Sénégal.

J'ai eu l'occasion — je l'ai cherchée — de causer avec beaucoup de ces soldats qui donnent à Lyon, en cet hiver de 1915, son air des grands jours, son air de camp retranché.

Dimanche matin, j'assistais, dans la grande cour de l'École de santé, à la remise d'une médaille militaire. De toutes les salles de l'hôpital, ceux qui avaient pu descendre étaient descendus, « pour faire honneur au camarade ». Il était neuf heures, et un angle seulement du vaste carré sablé commençait à recevoir le soleil. Le grésil fondait, de ce côté-là, sur le banc de bois et sur l'arête des pierres de taille. La nuit avait été froide.

— Ça vaut mieux que la pluie, disaient les hommes, la sale pluie.

Presque tous, ils avaient fait la guerre de tranchées, et ils pensaient, en ce moment, aux champs de chaume ou de betteraves, aux bois, aux fossés de la route où ils avaient été blessés, et à la longue période de la boue* Ils formaient.

dans l'angle ensoleillé, un groupe grossissant, non pas de tous les âges, mais de toutes les jeunesses et de tous les régiments. Parmi eux, des infirmières en costume blanc, des jeunes femmes et des jeunes filles du monde, qui soignent et servent les blessés depuis six mois, et dont on devine, au naturel des attitudes, qu'elles sont tout habituées, maintenant, dans ce rôle de la charité et aussi dans ce milieu naguère inconnu d'elles. Des médecins militaires causent, ayant un petit vide autour d'eux. Tout à coup, un clairon sonne au drapeau, et la foule obéit, et se resserre, et forme le cercle. Un major à quatre galons commande aux médaillés de s'avancer. Et alors s'avancent quatre hommes, dont un seul a ses deux jambes. Les trois amputés, appuyés sur leurs béquilles, sont côte à côte. Celui qui est au milieu, sur un geste de l'officier, fait trois pas de plus; c'est le héros d'aujourd'hui, un soldat du 22* régiment colonial, Rivera, qui va être décoré. J'ai plaisir à le regarder, ce petit Parisien de vingt-trois ans, qui a la mine ouverte et, dans les yeux, tant de décision et, malgré la blessure, tant de gaieté! Gomme il

devait courir, celui-là et quel volontaire toujours prêt pour les besognes difficiles! Il était armurier à Djibouti, il avait neuf ouvriers arabes avec lui, et il travaillait pour les gens d'Ethiopie, amateurs de belles armes, pour les Somalis, pour toutes les nuances des peaux noires, et pour les Arabes venus d*au delà de la mer Rouge. Le lendemain de la mobilisation, il part, laissant tout, pour rejoindre le régiment... Voici qu'il écoute, à présent, un petit discours que lui adresse un de ses chefs. Il entend lire à haute voix Tordre du jour du général Joffre, qui proclame que ce soldat s'est admirablement battu, n'ayant peur de rien, toujours prêt à porter un ordre, à patrouiller, à faire -un coup de main. C'est un moment de gloire militaire et d'émotion. C'est la France qui remercie. Le chef épingle le ruban jaune sur la vareuse du colonial, et tout un groupe se forme autour du médaillé, et beaucoup de mains sont tendues. Le clairon sonne de nouveau. La cérémonie est achevée. Je suis du regard ce jeune homme qui s'en va, roulant sur ses béquilles, et dont l'unique jambe, encore leste, rebondit en touchant la terre.

Dehors, dans la rue, je rencontre deux officiers, que j*ai connus l'un à Paris, l'autre à Marseille, au temps où ils étaient des « civils ». Les étonnements sont brefs, depuis le début de la guerre, et un des malades de Thôpital exprimait à sa manière cette vérité, lorsqu'il disait : « On voit partout des gens de partout. » Comme on ne peut causer que de la guerre et du lendemain de la guerre, nous parlons des tranchées d'où ces deux hommes reviennent, et de l'esprit de résolution tenace avec lequel la France accepte cette guerre. « Le sérieux de la vie ne se dément pas, me dit l'un deux, et on peut observer, dans chaque ville de France, ce changement d'attitude, d'habitndes et de dépense. Nécessité, je le veux bien, mais acceptée, ce qui est beaucoup. Dans cette simplification de la vie, faites très large la part des deuils, des angoisses, de la convenance, de la diminution des revenus : il reste cependant une part de volonté. On s'aperçoit que l'an peut vivre autrement qu'on ne vivait avant la guerre, et qu'il n'est pas triste d'être un peu gêné, mais profitable à la santé, allégeant pour l'âme, ennoblissant, et qu'on y trouve une joie.

lorsque la gène est consentie pour le service d'autrui. Je souhaite que cette volonté se maintienne, et j'espère que, dans beaucoup de nos familles, elle se maintiendra : il y a des blessés pour longtemps, des corps, des âmes. En tout cas, je suis fier de vivre les heures que nous vivons, et de voir que la charité de ceux qui ne combattent pas est comme le courage de ceux qui combattent. Tous deux tiennent bon. » Nous continuâmes de nous promener, devisant ainsi et faisant l'avenir. Au moment où nous allions nous séparer, l'autre officier prit son portefeuille, chercha parmi beaucoup de papiers et me tendit une feuille sur laquelle il avait copié quelques lignes.

— Tenez, lisez cela. C'est la dernière lettre écrite par un capitaine, tombé à l'attaque de Blangy, dans le mois de janvier. Elle est adressée à un camarade. J'ai tenu l'original entre mes mains.

TEt je lus : « Je reçois Tordre d'attaquer. Je n'en reviendrai pas. Dis à ma femme que j'ai été confessé et communié ce matin par l'aumônier de la division. Je lui ai donné quelques : . souvenirs pour elle. Tâche de savoir où sera

mon corps, pour qu'elle puisse m'avoir^ plus, tard. Et maintenant je suis prêt. Vive la France! »

L'officier ajouta :

— Il y est resté, en effet, le brave garçon.

Quand j*ai quitté mes camarades, son corps était entre les deux lignes de tranchées. Impossible de l'aller relever. Guerre terrible, dans laquelle on ne fait pas de quartier aux morts ! Pas de trêves, pas de suspensions d'armes! La seule que nous ayons accordée régulièrement, aux environs de Nancy, a failli nous coûter cher, les Allemands ayant mis des canons et des munitions dans les voitures qui devaient emporter leurs morts. Vous vous rappelez?...

Non, je ne me rappelais pas. Nous ignorons tant de choses de cette histoire vivante ! Mais déjà, eux et moi, nous nous étions séparés.

En vérité, ni ces angoisses, ni ces beautés ne nous quittent : et c'est la raison de bien des choses. Le soir du même jour, après neuf heures, j'étais sorti de nouveau; je voulais voiries rues et les quais sans lampes électriques et sans becs de gaz, au clair de lune. Un Lyonnais m'accompagnait, qui a perdu son fils sur les

champs de bataille du Nord. Nous allions, parlant peu et songeant, à travers la ville que les règlements militaires privent de presque tout l'éclairage ordinaire, comme Paris. Elle était admirable, dans une nuit très bleue et mouillée d'un peu de brunie amenée par les vents du sud. Au delà de la Saône, la colline de Fourvière montait, si paisible, et les lampes, derrière les rideaux fermés, mettaient aux fenêtres une petite lueur roussâtre. Je pensais aux villes du moyen âge. Ce n'était plus la rue insolente qui attire le regard, elle était comme morte, et seuls vivaient l'atelier, la chambre, l'escalier, la mansarde. Mille familles étaient là, veillant autour des lampes. Et autour d'elles, l'ombre, que ne traversait aucune clarté dure, amollissait les arêtes des maisons, et se posait sur toutes choses, comme de la neige sans éclat.

Le paysage du Rhône était encore plus admirable : le large fleuve, d'une lueur unie, sans paillettes ni épées de lumière, comme en portent les fleuves, d'habitude, dans la traversée des villes; puis des blocs lointains de palais et de maisons, d'un bleu pâli par la distance et par la brume. Nous restâmes là longtemps, appuyés

sur la balustrade d'un pont. Et mon compagnon de promenade me dit, comme s'il m'avait fait confidence de toute sa longue méditation :

— Il a eu la fin d'un héros... Je crois qu'il l'eût souhaitée... Eh bien! si la France ressuscite, je ne regretterai rien !

Je regardai le ciel. Derrière le brouillard, on devinait les étoiles.

lù février 1915,

La mère Gelineau, qu'ils appellent souvent la Gelinette, est de Vendée aussi. Elle a trois fils dans la bataille : un au nord, un vers TArgonne, à ce qu'elle croit, l'autre en Alsace. Et le monde n*a plus pour elle que trois points cardinaux. Etienne, Jean, Francis, elle songe à chacuù de ses fils comme si elle n'en avait qu'un, elle craint pour chacun d'eux comme ô'il était seul exposé. En vérité, cette Gelinette, qui aimait plusieurs choses avant la guerre, et, par exemple, regarder sa volaille, en rond devant la porte, picorer le menu grain; commander la maison quand le mari

allait aux foires ; manger de la millière chez sa voisine de la Faverie ; causer avec la femme de Tépicier du bourg, sa plus intime amie; elle n'a plus d'autres plaisirs que ceux-ci : prier pour ses trois soldats, lire leurs lettres, entendre parler d'eux, a Vous êtes comme moi, lui disait la voisine de la Faverie : les petits qui nous restent ne remplacent pas les grands qui sont partis, et même ils nous achalent encore plus que d'habitude. » Ce qui voulait dire que les mères qui souffrent à cause des grands n'ont pas toujours assez de patience envers les derniers-nés.

Le père, lui, n'a pas été pris par la guerre; du moins son corps est resté là, sur les champs de la Fougeraie, qu'il cultive depuis Tâge où les enfants, une gaule à la main, et leur première culotte trouée devant et derrière, mènent tout un troupeau des pâtures à l'étable. Mais l'esprit n'est pas souvent présent. L'homme travaille dur, car la ferme a bien trente -cinq hectares, et, sauf un vieux valet aux jambes torses, aucune aide possible. Les bœufs mêmes ont diminué de nombre à cause des réquisitions. Il laboure, il refait les fossés, il coupe les

épines; mais le soir, au soleil couché, quand il n'y a plus de lumière qu'au ras des collines et tout en bas, dans Teau de la Sèvre, mince et tournante parmi les prés, il reste là, peut-être une demi-heure, pensant des choses qu'il ne dit pas. Il est grand, et, avec un peu de soin, il serait un joli homme, car il a le profil droit, le masque plein et rasé, et les cheveux bouclés, encore épais au-dessus des oreilles. Sa femme est toute petite, et vive, et volontiers parlante. Leur métairie, tout le monde vous la vantera comme la plus grenante de la paroisse, bâtie à mi-coteau, longue un peu, ayant Tétable en contre-bas, séparée par une cour, et par-dessus les tuiles, la vue des prés en pente, de la rivière, et des terres qui se relèvent. Maison laborieuse, maison joyeuse autrefois, dont le bonheur, aujourd'hui, est trois fois exposé. Après souper, quand on fait la prière en commun dans la grande salle, selon l'usage, maîtres, valet, enfants, la mère, qui dit tous les commencements de sa voix rapide, récite la litanie des saints de la famille, et alors elle va lentement, toute émoyée, mettant son cœur dans tous les mots. Elle dit : c Saint

Etienne, saint Jean, saint François, sainte Anastasie, saint Pierre, sainte Guillaumette », et les voix accordées des deux anciens et des plus jeunes enfants répondent : « Priez pour nous! »

Chacun aime également chacun des trois soldats, mais il y en a un qui écrit beaucoup plus souvent que les autres : Jean, le second, celui qui ressemble au père, et que les camarades appellent Barbe-Fine, parce qu'il a une barbe en pointe, d'un châtain clair, et à travers laquelle on voit un menton jeune et ferme. Dans la 27* compagnie, qui est la sienne, ce gars de Vendée dépasse d'une demitête les plus grands de ses camarades. On l'aime pour sa tranquille façon et pour son obligeance; on l'estime pour son courage.

Quand le lieutenant — depuis longtemps il n'y a plus de capitaine — demande des hommes de bonne volonté, Gelineau est toujours le premier à se présenter; mais on est sûr qu'il viendra de son pas bouvier, époussetant les basques de sa capote : « Eh bien ! mon lieutenant, moi qui étais à me reposer! Il parait que vous avez besoin de moi? » Le lieutenant dit toujours

oui. On a toujours besoin d'un tireur qui a été braconnier, d*un homme silencieux, terrible dans l'attaque à la baïonnette, et d'un cœur si doux cependant, comme la mère, que plus de dix fois on a vu le Vendéen rapporter sur son dos, à travers la forêt, un ennemi blessé.

La forêt! C'en était une, avant la guerre, et, dans les communiqués, on continue d'écrire ce mot-là. Mais les balles sont des bûcheronnes, et les obus travaillent le bois plus rudement encore! Entre les deux lignes de tranchées, et jusqu'à trois cents mètres en arrière, soit de notre côté, soit du côté allemand, il n'y a plus un seul tronc de chêne ou de hêtre, plus une gaule de noisetier : tout a été coupé, écrasé, réduit en poussière. Des copeaux blancs, tachés de boue, sortent de la terre brune, et marquent la place où furent les grands arbres. Au delà, vers les secondes et les troisièmes lignes de tranchées, il reste quelques baliveaux, quelques tiges menues ayant un bouquet de branches, et de rares grands arbres dont les têtes sont tombées. On voit loin, en hiver, dans ces bois dévastés. C'est là le champ de bataille où Gelineau se bat depuis quatre mois. Tout près

de lui, quand il est « de première ligne », et qu'il attend, posté dans un observatoire, il découvre des terrassements en zig-zag, des talus inégaux, des rangées de sacs à terre, des pierrailles rejetées d'une mine inconnue, tout cela prolongé jusqu'au point où commence le bleu de rhorizon, et sans qu'on puisse apercevoir un être vivant, une chose remuée, le luisant d'une arme ou le jour d'un créneau. Et cependant, l'ennemi est là, partout, guettant. Pendant des heures, chaque jour, quelquefois pendant tout le jour, la canonnade ne cesse pas; d'un côté le 77, le 105; de l'autre, le 75, le 90, le 155. Jean Gelineau Barbe-Fine connaît leurs voix aussi bien que celles des chiens de M. le vicomte de Beaubien, quand l'équipage de lièvre passe dans les halliers et les choux des métairies de la Sèvre, et que les jeunes fils de métayers et les journaliers, remuant le terreau ou fagotant le bois, nomment : <k Ramoneau!

Trompette! Président! La Goutte! Hurleloup! » Les balles vont et viennent aussi, entre les lignes. A force de les entendre, il est parvenu à distinguer celle qui file droit et siffle follement; celle qui creuse le sol et s'enfonce ; celle qui

claque comme un fouet, en cassant un débris de bois; celle qui ricoche et dont le vibrement décroît vite; celle qui, déformée à dessein, pour mieu:: déchiqueter les sacs à terre des parapets, éclate comme un petit obus et couvre de poussière les veilleurs adossés aux parois. Dans les moments où la mitraille fait sauter ou s'écrouler la terre des talus, dans le vacarme des bombes, il a une pensée pour la maison de Vendée, la tendresse de la mère, et le grand silence du soir venant. Mais» comme il est très brave, il chasse le souvenir qui l'émeut trop.

Jean Gelineau a été blessé, un matin, au petit jour. On ne sait quelle balle de hasard l'a frappé. Il arrivait au boyau de communication qui donne accès dans les tranchées. Il était parmi d'autres, et la forêt, encore à demi vivante en cet endroit, suffisait pour cacher une petite troupe comme celle-là. Il est tombé. Deux camarades ont couru chercher une civière, dans un abri, et ont placé dessus le Vendéen, qui a dit d'abord : « Laissez-moi mourir ici! Je souffre trop! — C'est le lieutenant qui l'a dit! — Alors, faites le devoir ! » Sur ce mot magnifique, et tandis que le gros de la

section disparaissait entre les murs de terre et gagnait la première ligne, les deux porteurs ont ^soulevé le mourant. Ils l'emportent au poste d'ambulance qui est à un kilomètre, en avant du village. Deux autres camarades les accompagnent, et aussi le lieutenant, qui aime ce grand gars de Vendée, son meilleur soldat, et qui veut savoir s'il y a des chances et le recommander au médecin, aux infirmiers... Les arbres ne sont plus qu'éraflés ou troués par les éclats d'obus, dans cette région; il y a des broussailles; on est en sûreté. Le cortège suit l'extrême bordure de la piste boueuse tracée par les pieds des hommes et des chevaux.

— Mon lieutenant?

— Que voulez-vous, Gelineau? A boire?

— Mon lieutenant, donnez-moi mon chapelet, s'il vous plaît, qui est dans ma poche de droite.

On ne s'arrête pas. La main qui s'est tendue pour saisir l'objet, la main gauche, est toute blanche, et le visage aussi est blanc, et les yeux sont fermés. La pauvre tête se renverse en arrière; la barbe fine remue un peu, la pointe en l'air, et les lèvres demeurent entr'ouvertes,

mais elles ne crient pas. Le lieutenant regarde la main pendante, et qui tient le chapelet.

Les grains coulent, un par un, entre ces doigts qui eurent l'habitude de semer le bon froment. La première dizaine est achevée. Mais le mouvement se ralentit. Le matin se lève dans les bois.

— Halte ! dit le lieutenant. •

Les hommes déposent doucement le brancard sur la mousse. Ils s'aperçoivent que le chapelet est tombé, et que Jean Gelineau vient de mourir.

A dix jours de là, et dans l'après-midi, la métairie de Vendée fut en grande douleur. On avait tout appris, non pas par un avis administratif, mais par deux lettres, une de l'aumônier, une du lieutenant, qui avaient voulu rendre hommage à l'enfant et à la mère, et remercier ces deux âmes. Tout le travail s'était arrêté, sauf le plus nécessaire, qui est de cueillir la ration des bêtes et de la distribuer. La mère avait beaucoup pleuré, silencieusement; elle s'était retirée dans ce qu'ils appellent là-bas la chambre d'honneur, où étaient sa couronne de mariée, les portraits de tous ses enfants et le

grand Christ au-dessus. Quand elle avait rouvert la porte, les petits qui attendaient, Anastasie, Pierre, Guillaumette, avaient été tout consolés de voir qu'elle ne pleurait plus.

A l'heure habituelle, et dans l'ordre habituel, quand l'ombre entra dans la vallée, tous ceux' de la métairie s'agenouillèrent pour la prière du soir. Ce fut la mère qui la récita, et c'est à peine si, par instants, elle faiblissait. Le dernier rayon du jour montait sur la muraille. Le père répondait, de la même voix que d'habitude. Quand la mère commença la litanie des saints de la famille, il remarqua qu'elle passait le nom de Jean. « Puisque le fils est mort, pensa-t-il, elle a raison, jt Elle continua la litanie. Mais après le nom de sa dernière fille, elle dit :

— Saint Jean de chez nous...

Anastasie, Pierre, Guillaumette, levèrent la tête, hésitèrent une seconde, et répondirent :

— Priez pour nous!

Et un peu après, le père, de sa voix grave, disait aussi comme ses enfants.

7 mars 1915.

J'ai entendu des mots admirables de soldats; d'autres m'ont été rapportés par ceux-là mêmes qui les avaient entendus. Je ne voudrais pas que cela pérît. Il me semble qu'ils font naturellement partie de l'épopée que nous vivons; qu'ils sont bons à lire et à méditer, témoignages inconscients de ce que les historiens appelleront la vie nouvelle de la France, de ce qui a toujours été sa vie profonde, agrandie en ce moment et développée par l'épreuve.

Je mettrai donc ici non pas tous ces mots ou ces traits, mais quelques-uns d'entre eux.

A B..., dans l'Hôpital du Grand-Hôtel, un

blessé doit être amputé. Mais il est si faible que le chirurgien hésite : « Si Ton pouvait lui rendre du sang ! — S*il ne faut que cela, me voilà! i> répond un autre blessé, un Breton.

La transfusion se fait. Le personnel de Thôpital, ému par le dévouement de ce blessé, qu'on sait très pauvre, se cotise, quête discrètement, ici et là, et recueille cinq cents francs, qu'on se réjouit d'offrir. Quelqu'un arrive un jour près du lit, parle du service rendu, remercie, offre l'argent. Ecoutez la réponse :

— Allons donc I je donne mon sang, je ne le vends pas!

Un tout jeune soldat du Nord, au visage imberbe et un peu enfantin, est étendu au revers d'une tranchée, mourant d'une terrible blessure qu'un obus lui a faite au ventre.

Malgré l'affreuse plaie il ne se plaint pas; il ne se débat pas, et c'est à peine si on reconnaîtrait, dans ses yeux grands ouverts et levés, l'expression de tristesse qu'il avait souvent. Car, depuis son départ, il n'a pas reçu de nouvelles de chez lui, du pays envahi. Ses camarades l'assistent comme ils peuvent» lui proposent à boire,

déboutonnent sa tunique, tâchent d'arrêter le sang. Lui, ouvrant les yeux qu'il avait tenus un long moment fermés et d'un air de ne point souffrir, il dit à un de ses camarades, un gros barbu, qui se penche : « Dis, mon copain, tu ne raconteras pas à maman que j'avais une vilaine blessure? Une balle, c'est mieux que ce que j'ai. i& Puis, il distribua quelques menus objets qu'il avait dans sa poche, son couteau, son porte-monnaie, un tire-bouchon, un briquet : testament vite achevé. Enfin, difficilement, il prit son carnet, et, s'appliquant à écrire, ne voyant plus très bien, il traça quelques lignes. En les achevant, il rendit l'âme. Trois minutes après, comme le bruit de l'accident s'était répandu dans la tranchée à ce moment peu canonnée par l'ennemi, un capitaine arriva, couvert de boue jusqu'aux épaules. II vit le soldat : « Oh! le pauvre, un de mes plus braves ! » Avec respect il prit le carnet qui était tombé à terre, l'ouvrit, et lut : « Au revoir, père ; au revoir, mère ; au revoir, petites sœurs ; je suis mort pour mon pays : Vive la France ! »

Jean Cousin, mort subitement à l'hôpital de

X..., en septembre 1914, était un de ces jeunes hommes, ardents chrétiens, dévoués depuis l'enfance aux œuvres de patronage, et qui ont quelquefois tant de piété et de joie dans le visage qu'on ne peut s'empêcher de remarquer cette lumière. En arrivant à X..., à cause de ce visage, et de son attitude, et de ses paroles, plusieurs l'avaient pris pour un prêtre. Sa dernière lettre contenait ce passage, d'un tour si populaire et d'une foi si profonde : « Nous avons presque tous fait la sainte communion ce matin. C'était beau, ces malades, pour la plupart des hommes de vingt-trois à trente ans, accueillant avec joie leur Dieu, leur force... Guillaume espérait entrer dans une nation pourrie, gangrenée, sans coup férir : il a trouvé une nation debout, forte, armée pour la vie. Nous serons toujours la France, nation unique au monde, qui répand le scandale comme les belles idées, mais qui, le jour venu, balance le mauvais pour se ressaisir et lutter. »

Au commencement de la guerre, le comte de Robien, commandant en retraite, et qui a

cinquante-huit ans, reprend du service dans un régiment de zouaves. En septembre, on l'envoie dans la Marne, avec des troupes de territoriale, qui ont cette terrible mission d'enterrer les cadavres de la grande bataille. Chrétien de vieille roche, habitué à la méditation, il prend ce devoir comme une retraite préparatoire à ses fins dernières. Il sait le mérite des sacrifices volontaires, et il offre sa vie, demandant à Dieu de le faire mourir et de sauver la France, « s'il m'en juge digne malgré tous mes défauts », Ce fut par deux lettres posthumes que les siens connurent ce sacrifice suprême. Le 22 décembre, et se battant depuis des semaines aux avant-postes, il s'empare, à la tête de son bataillon, d'une position importante, et il est proposé pour la rosette et pour le grade de lieutenant-colonel. Mais ce n'est point là les récompenses qu'il cherchait. Quelques jours plus tard, il était tué à l'ennemi. Il avait demandé de mourir un jour de fête. La réponse fut qu'il s'en alla le jour de l'Epiphanie. C'était, comme les très bons et les très braves, un ami du soldat. Un grand chef écrivait de lui : <ic J'ai vu pleurer tous ses hommes. »

Le sergent Raissac, de Béziers, est frappé à mort dans un assaut contre une tranchée allemande. Quand on Ta relevé, il tenait encore dans son poing une photographie représentant sa mère, sa sœur et lui-môme, et, au verso de l'image, avec sa dernière force, il avait pu écrire : a Adieu, pas de pleurs, mais une résignation chrétienne : je suis en paix avec Dieu. »

Le capitaine Senot de La Londe, capitaine de réserve, aperçoit, le 12 novembre au matin, de sa tranchée, une force allemande qui se meut dans le brouillard. Il en prévient deux compagnies qui se trouvent à peu de distance, et déclare qu'il ira lui-môme prévenir deux autres compagnies éloignées d'environ 400 mètres.

Plusieurs de ses camarades veulent l'en empêcher, et lui proposent de partir à sa place. Il remercie, et dit : « Je ferai mon devoir, i» Il part avec son ordonnance, courant sous le feu, se couchant, se relevant. Ils n'avaient plus que 40 mètres à faire, lorsque tous deux sont atteints par des éclats d'obus, lui grièvement, l'ordonnance plus légèrement. Comme l'officier

ne bouge plus, le soldat se traîne jusqu'à lui. Le capitaine Senot de La Londe lui dit alors : « François, j'ai mon compte; donne-moi mon chapelet, qui se trouve dans ma poche, nous allons le dire tous les deux. » Le chapelet dit par ces deux hommes, étendus sur le champ de bataille, et tandis que la terre tremblait au grondement du canon, il donne à l'ordonnance son portefeuille et son alliance : « Tu donneras le tout à mon pauvre papa... Il aura tant de chagrin!... Écoute, François, je vais t'embrasser, ce sera mon dernier baiser pour lui. »

Le lieutenant Jeannin, petit-fils d'une Wetterlé, et qui avait du sang alsacien plein les veines, rêvait d'entrer en vainqueur dans l'Alsace reconquise. Il est mort dans son premier combat, le 26 août. Celle qu'il a laissée dit sans doute, comme tant d'autres qui m'ont écrit du pays de Provence : « J'ai donné tout mon joli bonheur à la France, et me voilà dans le cortège infini des pauvres petites veuves de chez nous. » Mais celui qui est mort a laissé, dans une lettre, une dernière parole pour la jeune femme, et une recommandation pour le

fils de dix-huit mois qu elle élève. Et il dit à la première : « Sois courageuse, si le malheur te frappe : c'est Thommage le plus grand que tu puisses rendre aux sept années d'amour que nous avons vécues ensemble. » Et il dit pour l'enfant : « Je désire que notre petit André soit un jour officier, comme son père; pousse-le.

dans cette carrière, en souvenir de moi. i>

Hier, pendant son congé de vingt-quatre heures, j'ai rencontré le fils d'une pauvre femme de la campagne, un ouvrier que j'aime bien depuis longtemps. Quand je l'ai quitté, et que je lui ai dit :•« Bonne chance, Marcel! » il m'a regardé de ses yeux sans reproche, et il m'a répondu : « D'un côté ou de l'autre, je ne crains rien! » Et cela voulait dire : la vie? la mort? Qu'importe? je suis prêt.

Qu'est-ce que tout cela? C'est la chanson de geste qui continue; c'est la croisade qui n'est point finie ; c'est Dieu transparaissant à travers la France purifiée.

Les chercheurs de sublime ne trouveront rien de mieux.

là mars 1915,

J'ai écrit à un de mes jeunes amis, qui se bat du côté d'Arras, et qui est maréchal des logis d'artillerie ;

<K Cette année est si loin des autres, si différente, que chaque jour j*ai un étonnement. Je ne reconnais pas beaucoup de ceux parmi lesquels j'ai l'habitude de vivre, je veux dire ceux du demi-voisinage, les relations, les passants de la route ou de la rue. La résignation de la France tient bon, sa confiance est durable, sa gravité ne se dément pas, il n'y a pas de saute de vent sur la mer. J'en viens à croire que cette guerre aura été pour plusieurs,

pour une élite de toutes les classes sociales, pour ce qui importe le plus, en somme, une leçon définitive de simplicité. Toi qui aimes les chevaux, j'aurais voulu que tu fusses à la maison, l'autre soir, quand mon ami V..., qui les aime aussi, est venu me voir : plus d'automobile, parce que le cKauffeur est en Champagne; plus de demi-sang bai-brun levant la tête et levant les pieds comme un Allemand au pas de parade : une jument de labour traînant sans le moindre orgueil une Victoria grand'paternelle, une bête que rien n'émeut, qui sait que le travail est affaire de patience, qu'on a bien le temps d'arriver au bout du sillon, et qu'ensuite on tournera. Les jours passent, et c'est à peine si je remarque la couleur du temps. Moi que le paysage de la campagne ou de la ville intéresse, amuse ou passionne tout le temps, je demeure comme indifférent, cette année, aux signes d'une saison nouvelle. Tout l'esprit est à la guerre, toute l'imagination, tout le cœur qui ne vous quitte point, toi et ceux qui te ressemblent. Les jours sont encore maussades, et cependant déjà traversés de lumière jeune. J'ai vu des boutons blancs aux

haies d'épines noires, et j'ai entendu le merle, voilà plus d'un mois. Croiraîs-tu que c'a été sans joie! Sauf un très court moment, le soir, quand ils chantent le chant triomphal et se répondent l'un à l'autre, tous perchés au sommet des arbres, au-dessus de l'ombre qui gagne le ciel, je ne prends pas garde à ce qu'ils disent. J '-attends un autre printemps, cette année : votre avance, votre victoire, la sonnerie des cloches sonnant le Te Deum, la délivrance des opprimés, le retour des enfants, et la France nouvelle qu'ils auront faite. Jusque-là toutes les joies du dehors n'entreront pas dans l'âme. Sais-tu ce qui ressemble au printemps, ce qui est le mien, depuis quinze jours? l'expédition contre Constantinople, les détroits qui se desserrent et qui s'ouvrent, les châteaux des croisés apercevant de loin les navires français, la stupeur que j'imagine et l'admiration de nos hommes, quand ils verront la ville d'Europe et la ville d'Asie se lever l'une en face de l'autre, dans les reflets de la mer. Et toi, soldat, que deviens-tu?Jenete demande pas de me décrire le pays où tu te bats, mais dis-moi si ta belle humeur n'a pas varié, et si les routes sont

sèches pour rartillerie. Le printemps, cette année, ce n*est pas autre chose pour toi : une saison qui permet aux canons de changer de place. i>

Mon ami m'a répondu :

« Détrompez-vous : je viens de faire une promenade, et je vais vous la raconter. Vous verrez que le printemps y a tenu sa place et que, peut-être, vous ne vous rendez pas compte que nous restons des hommes, « au front », sensibles à toute chose. Les poètes ne manquent pas chez nous. 11 y en aura qui survivront et qui écriront notre histoire. Ce sera très cruel et très beau. On pleurera. Donc, à une heure^ l'adjudant Landry, de la troisième batterie, passe près d'un groupe de maréchaux des logis qui fumaient, et demande si je veux l'accompagner dans les tranchées d'infanterie, où le commandant l'envoie en mission. J'accepte, bien entendu. Pour ces sortes d'expédition, il vaut mieux être deux, à cause des risques : on a plus de chances d'avoir une réponse. Nous enlevons nos képis, nous nous couvrons la

tête et les épaules d'un sac à avoine, et j'assujettis le mien sur ma tête avec une ficelle. Il y a des trous pour les yeux. Je vous recommande cette coiffure lorsque vous voudrez diminuer votre degré de visibilité. Nous partons. Les deux artilleries tiraient, les Allemands de la lisière d'un village et de ses vergers, à sept kilomètres, et nous à l'abri d'un léger renflement des terres à betteraves. Entre les artilleries, des champs, des petits bois, des ruines de maisons, des fossés avec des lignes de saules, et les tranchées, invisibles de loin. Nous sommes bientôt au bas de la pente, sous la voûte des obus qui se croisent à deux cents mètres en l'air. Quelques-uns éclatent trop tôt, à droite, à gauche. C'est un joli tintamarre. On va gaiement, habitué. Nous suivons une longue jachère, qui doit s'étonner de son repos, étant du nord. A cinq cents mètres, dans la même nappe de glaise, durcie un peu par le farniente et les touffes d'herbe, deux téléphonistes d'artillerie trottent, glissent, déroulent le fil, l'accrochent à une "branche, ne perdent pas une minute, s'écartent vers la droite, disparaissent. Ce sont des gens

d'une audace et d'utie adresse extraordinaires, qui travaillent dans les endroits les plus dangereux, et qui gagnent la partie pour nos canons.

» Tout à coup, à l'extrémité de la grande pièce, un sifflement, pas très loin : l'abeille, rhirondelle de cimetière, Joséphine, comme vous voudrez. Nous avons quitté la région des obus, nous entrons dans celle des balles. Nous traversons une route, voici une ligne jaune, sinueuse, et des capotes bleues qui s'agitent tout du long : c'est la tranchée de troisième ligne. Nous allons de l'avant, dans les navets, en suivant une dépression des terres. Les balles vont maintenant en compagnie. Je sais bien qu'elles ne nous sont pas destinées, mais, toutes folles qu'elles soient, elles tuent. Ce sont des balles qui ont traversé un bois de chênes et de bouleaux, là, formant barrière. Et nous entrons dans le bois, par un fossé. Deuxièmes tranchées. Elles ne ressemblent pas beaucoup à celles que les journaux illustrés ont coutume de photographier. L'eau est au fond. Pas de luxe. Les habitants ne bougent guère, tapis, gités sur le flanc du talus de terre jaune, la

robe bleue crottée, les pieds relevés comme ils peuvent, appuyés sur une planche, un tas de navets, une. pierre difficile à trouver. Moi, j*ai pour paillasson, me tenant au-dessus de la boue» une vieille bicyclette acatène, marque Humbert, couchée pour ne plus se relever, et qui sert encore. Mon adjudant cause avec le commandant qui est là-bas, dans le gourbi dont je vois le toit rond, affleurant la crête du remblai. Les territoriaux, incrustés dans le mur de terre, ont l'air tranquille de l'habitude. Ils fument leur pipe. Quelques-uns, avec de grandes précautions pour ne pas se mouiller, s'approchent de moi. Les balles ricochent sur les troncs d'arbres. « Tiens, disent les hommes, il est de la grosse artillerie qui nous protège, celui-là. C'est un frère. » J'assiste à la mort d'un cuisinier. Le pauvre s'en allait avec deux gamelles, une dans chaque main, à travers bois, courant d'un arbre à l'autre, sachant bien le danger. A quel guetteur portait-il le dîner? Ou bien quelle imprudence l'avait fait renoncer à la communication par le « boyau »? Les gamelles ont roulé sur les feuilles. Lui, il est venu tomber très près de la tranchée. Il était

tout blanc, il avait les yeux ouverts, et il était mort.

» Vous pensez bien que le souvenir m'était présent, — pas la peur, mais l'image de cet homme, — quand j'ai été rejoint par l'adjudant, qui m'a emmené, à travers d'étroits couloirs de terre, jusqu'aux tranchées de première ligne. C'était à l'extrémité du bois. Mêmes défenseurs barbus, les uns postés le long du mur jaune, face à l'ennemi, devant une meurtrière blindée, et tirant un coup de fusil après réflexion; les autres assis, le dos au parapet, songeant ou écrivant sur leurs genoux. Dans des niches abritées, je voyais luire deux mitrailleuses. Et puis la tranchée tournait. Le vacarme était assourdissant, de la canonnade et de la fusillade. Nous n'étions pas à plus de soixante mètres de l'ennemi. Allemands, Français, nous ne ménagions pas les munitions. L'air était plein de débris de toute sorte, l'air était sale. Mes voisins à longue barbe croyaient à une attaque. Tout à coup nos 75 et nos 120 se sont tus, sur un front de cinq kilomètres au moins. Les canons allemands se sont arrêtés de tirer.

Il y a, dans les batailles, de ces accalmies

soudaines. On peut entendre un oiseau chanter. Derrière moi, j'en ai entendu deux, au-dessus de la tranchée, sur une petite haie. C'a été un printemps de cinq minutes. La canonnade a recommencé : ils se sont envolés. »

EN ITALIE

3i mars i9ib.

Je reviens de Rome. J*ai revu la ville dont on ne se sépare jamais sans regret ni sans désir de retour. A peine me suis-je arrêté sur la route. La guerre ne nous change pas tout entiers, mais elle diminue le nombre de nos curiosités. Les plus grands musées de Rome étaient déserts, du moins on me Ta dit : je n*y suis point allé Mais les rues étaient animées, et le spectacle, de cette foule, où l'on riait, où le plaisir, la politique, les affaires, et non pas une seule pensée, occupaient les esprits, avait pour un Français quelque chose d'émouvant. Je me disais :.« Voilà comme nous étions, i» et le

i48 RECITS DU TEMPS DE LA GUERRE*

temps OÙ nous étions ainsi me paraissait si loin, si loin. Deux ou trois fois, entre deux jours de pluie et par des après-midi claires, j*ai pu monter au Pincio et me promener dans les jardins, mais je n'y pouvais demeurer : il y avait là trop déjeunes hommes, flânant, rêvant, causant; trop d'automobilistes en âge d'être mobilisés et qui n'avaient pas de brassard ; trop de familles au complet. Je pensais à nos villes ; je pensais aussi que tous ces promeneurs en apparence tranquilles, ces familles où tous les âges étaient représentés, pouvaient demain connaître les mêmes épreuves que nous, et être mêlés à l'immense guerre par le sang de la jeunesse.

Tranquilles en apparence, non tout à fait, non dans le fond de l'âme : car il n'y a nulle part de paix véritable, en cette année 191S.

Les étrangers ne sont pas venus en Italie; l'hiver a été long; la marine n'est plus libre de charger ce qu'elle veut et de vendre à qui la paie; mille petits commerces nourrissent mal leur homme : mais surtout l'inquiétude est dans les cœurs. J'ai causé avec beaucoup de personnes de milieux différents» Plusieurs disaient :

« Mieux vaudrait être en guerre; cela ne peut durer. » Moi, je répondais : « Non, souhaitez que cela dure. » Elles ne me croyaient pas; elles s'imaginaient que leur ennui serait à peine dépassé par l'épreuve d'une entrée en campagne. Déjà, un frère, un enfant^ un ami avaient été appelés et avaient rejoint les troupes, très nombreuses, massées dans le nord de l'Italie. Dans les salons, les clubs, les fêtes même, le spectre de la guerre passe. « Devons-nous rester neutres? Le pouvons-nous? Dans cette nouvelle Europe et dans ce nouvel Orient qui se préparent et déjà se dessinent, l'Italie aura-t-elle toute sa part si elle ne la conquiert pas? » Les journaux, eux, ne discutent pas autre chose.

Avec quelle maîtrise! Quel peuple né pour la politique ! Quel art naturel de dire et de pas dire, de laisser deviner, de ne pas compromettre demain par l'affirmation d'aujourd'hui, et d'attendre, pour achever le raisonnement, que l'aiguille ait tourné! Nous avons d'habiles gens, mais qui ne joueraient pas pendant huit mois une telle partie. Je lisais plusieurs journaux, chaque matin et chaque soir, et je m'émerveillais de cet art subtil et sûr, de ces

périodes cadencées et berçantes, attachées à des arbres lointains. Car ne vous y trompez pas : on ne voit d'abord que Toscillation, le pour et le contre adroitement exposés, l'objection qui avance, recule et revient encore; mais il y a des arbres où les cordes sont enroulées. Chacun de ceux-là qui écrivent a une opinion faite, il est c neutraliste » ou c interventionniste » ; mais il opère à terme, attendant l'aide ou le démenti que les jours, en passant, peuvent donner à l'idée. Il semble que tout ait été dit sur ce sujet, et cependant l'amusement du nouveau et parfois l'émotion nous saisissent et nous tiennent.

— Comprenez bien, me disait un Italien que je connais depuis de longues années, voyez la situation que les hommes et les choses nous ont faite, et vous ne vous étonnerez pas de cette richesse d'aperçus et de raisonnements, que la guerre a développée en effet. Nous avons, comme tous les peuples, nos partis qui s'effaceront devant une résolution prise, mais qui lutteront jusque-là et continueront déjuger ce qui n'est que projet avec leurs passions, avec leur passé, et selon l'idéal que chacun poursuit.

LA VEILLEE DES ARMESé I5l

Nous avons cette question où tant de notre histoire et de notre avenir se trouve engagé : qu'adviendra-t-il des représentants diplomatiques auprès du Saint-Siège, et pourront-ils, en cas de guerre, demeurer tous dans Rome, alors que les représentants de certaines puissances auprès du roi dltalie seraient obligés de partir? Vous devinez toutes les difficultés du problème que les journaux discutent, et dont vous pouvez penser que nos hommes d'État s'occupent activement. Ce n'est pas tout,

— et si habiles que vous nous jugiez, ce serait déjà beaucoup d'avoir résolu de telles questions,

— nous ne sommes pas du premier départ. Si nous sortons de la neutralité, il faut rejoindre, et cela ne se fait pas sans beaucoup de réflexions que vous n'avez pas eu à faire. Vous avez été jetés dans la guerre, vous. Français, en quelques jours et, — vous savez mon opinion làdessus, — sans l'avoir cherchée. Nous, au début, nous nous sommes séparés de nos alliés, parce que notre traité ne nous obligeait pas. Dieu merci, à suivre l'Allemagne dans sa guerre offensive. Nous vous avons rendu ainsi...

— Vous avez rendu au monde...

— C'est la vérité même, au monde, un service très grand. Depuis lors, huit mois se sont écoulés. Au début, le maintien de cette attitude a paru possible; il y a eu, parmi nos politiques, des hommes qui ont cru même que nous pourrions être, à une heure donnée, les arbitres de l'immense querelle. Le marquis de San Giuliano a été de ceux-là. L'Allemagne n'a pas découragé son ambition. Il est mort. Les choses aujourd'hui ne se présentent plus sous le même jour. Il apparaît à des esprits bien nombreux, de plus en plus nombreux, que nous ne définirons sûrement nos frontières qu'en y toucnant nous-mêmes. Vous désirez ardemment cette entrée en campagne...

— Je crois plus juste de dire que nos hommes politiques l'attendent. Vous faites vos destinées.

— A mon avis, elles sont déjà faites, nous avons pris parti.

— Quand cela?

— Le jour où l'Italie a occupé Valona.

S'établir de l'autre côté de l'Adriatique, juste au point commandant, se rendre maître de la nasse et de ses poissons en serrant des deux

mains le filet à Tendroit voulu, c'est un acte irréparable. Nous l'avons accompli. Jamais TAutriche ne nous le pardonnera, et nous le savons. Le reste est logique.

Ainsi nous causions. Oui, tous les esprits sont en mouvement et tous les cœurs inquiets. Dans ce trouble, les Allemands cherchent profit. Ils ont, depuis longtemps, leur presse en Italie. Au commencement de la guerre, d'autres journaux ont paru, création directe et de toutes pièces, journaux politiques, journaux satiriques, feuilles d'images exposées au coin des rues, et où l'on ne voit guère que des Allemands énormes culbutant des Français ou des Russes. A d'autres journaux, des agences des bords de la Sprée ont offert, gratuitement, un service de dépêches, genre Ems, et qui sont datées de partout, mais dont il n'est pas besoin, pour qui sait lire, d'indiquer la provenance. Pour mieux a faire l'opinion », l'Allemagne et l'Autriche ont maintenu, à Rome et dans toute l'Italie, un assez grand nombre d'hommes qui auraient dû déjà rejoindre leur régiment. Garçons d'hôtel ou de brasserie, commis de librairie, employés de banques ou

rr:

de magasins, ils commentent, ils insinuent, ils menacent, ils tâchent d'étayer le prestige ébranlé.

Je ne suis pas prophète : j'ignore ce que va faire lltalie; je ne puis dire que ce quun simple passant peut voir ou peut entendre. Or, il est évident que la mobilisation est aux trois quarts terminée. On commence à manquer de drap pour les uniformes d'officiers, comme on en a manqué chez nous, à un certain moment. Les soldats ont reçu leurs médailles d'identité. Les sabres ont été aiguisés. L'ambassade d'Allemagne, depuis quelques semaines» fait distribuer des passeports à des nationaux, laïcs ou religieux, qui n'en demandaient pas. Ces jours derniers, une grande dame allemande recevait, du prince de Bûlow, le conseil de quitter Rome.

— Où me rendrai-je?

— Pas en Allemagne. Il est inutile d'augmenter, en ce moment, le nombre de ceux qui mangent le pain. Allez en Suisse.

Elle est partie cette semaine.

EN ITALIE

Pâques 1915^-

Quelle est Tinfluence de la France dans le monde catholique de Rome? Elle a singulièrement baissé; elle est petite et contestée. Je dis ce que j*ai vu. Il ne faut pas avoir peur de la vérité ; elle peut blesser, mais elle sauve. Nous somm*es mal connus, si ce n'est de quelquesuns et des plus grands; nous avons contre nous l'opinion moyenne, celle du nombre. C'est là le résultat des efforts tenaces de nos ennemis, et de nos propres efforts, car je ne puis appeler autrement tant d'actes que nous avons faits, tant de paroles qui furent dites, et de silence qui a été gardé depuis.

Séjourner à Rome, en ce moment, causer avec des personnages du monde catholique, c'est se convaincre de cette vérité cruelle : la France n*a plus, à Rome, la place magnifique qu'elle a eue, que, malgré ses fautes^ elle est digne d'avoir, et qu'il faut qu'elle reprenne. J'ai souffert de certains jugements parce que je les savais erronés, et de certaines commisérations parce qu'elles supposaient une condamnation déjà formulée dans l'esprit, et qu'elles ressemblaient aux mots que l'on murmure autour du lit d'un malade ; « Pauvre chère créature! Nous qui l'avons connue au temps de sa jeunesse! Croyez-vous qu'elle puisse revivre? » Il ne s'agit pas de nos armes, et de l'issue de la guerre : les paroles que l'on peut entendre ici et là ne prétendent à rien moins qu'à juger notre âme, notre vie morale, nos chances de liberté. Et que durerait la victoire, que vaudrait-elle, si l'âme n'était pas digne de la prolonger et de l'épanouir dans la paix? Les catholiques italiens, des laïcs, des religieux, des prélats, des cardinaux même ont perdu, — pour un temps, je l'espère, et très.court, — cette opinion que la France avait une sorte de

préséance dans la chrétienté, un rôle à part, une mission, une gloire.

Cela est dur peut-être à lire, mais infiniment plus dur à entendre ou à deviner dans les propos des hommes et dans le jeu de leur visage.

Qu'on ne dise pas : € Peu importe! » Il importe infiniment. Non seulement il est question ici de notre honneur, et devant des esprits de bonne foi, aveuglés par divers préjugés et par de fausses informations : mais l'influence de Rome s'étend à toute la terre. Elle va jusqu'au profond des nations. C'est à Rome, plus qu'ailleurs, que la réputation d'un peuple doit être défendue. Si la nôtre l'avait été, si elle l'était, nous rencontrerions parmi les catholiques, en Italie, en Espagne, en Amérique, dans le monde entier, touché ou pénétré par l'idée catholique, une sympathie entière. Notre cause aurait tous ses appuis naturels, et nous n'aurions pas de propagande à faire chez beaucoup de neutres ; c'est eux qui en feraient pour nous.

Il faut avouer que les causes d'accusation ne manquent pas, ni les prétextes; que nous avons

foami les arguments contre nous-mêmes avec une abondance rare et fâcheuse, et que, de plus, les erreurs d'appréciation sont aisées et comme inévitables, quand on juge un peuple étranger. Je ne reprendrai pas ici la liste des lois et des actes qui ont porté atteinte aux droits des catholiques de France, et offensé tout d'abord, naturellement, le Souverain Pontificat. Je n'écris pas pour récriminer; quoique les raisons de se plaindre soient nombreuses, je veux montrer que les fautes commises, et une certaine vantardise d'impiété, et les scandales que la justice ne poursuit qu'à mi-chemin, comme si elle était lasse, et ce que nous disions nous-mêmes de nos mœurs, ont amené un grand nombre de spectateurs éloignés à ne plus considérer la France comme une nation chrétienne, et donc à douter d'elle et de ses destinées. Ils se sont détournés et habitués à regarder ailleurs. Ils l'ont fait d'autant mieux que personne n'était plus là, près du pape, pour nous défendre contre les conséquences de nos propres erreurs. La séparation de l'Eglise et de l'Etat n'impliquait aucunement, comme on l'a reconnu depuis, à la Chambre,

l'abandon de la défense diplomatique. Mais non, le plus souvent nos erreurs s'en vont de compagnie. Tune assistant Tautre, comme les pneus jumelés. Il n'est resté personne. Depuis onze ans, au Vatican, lorsque quelqu'un dit : c La France fait ceci ; la France pense de telle manière; la France a souffert; la France regarde en haut; la France prie; la France est admirable dans la guerre et déjà elle commençait de l'être auparavant », personne n'est là pour répondre : « Présent! » Aucun diplomate accrédité, aucune mission temporaire! Depuis onze ans !

Sans doute, nous avons à Rome quelques bons Français, comme ce très savant et très ferme cardinal Billot, l'un des rénovateurs de renseignement thomiste, — et la France, en mainte occasion, a eu pour avocat un jésuite, — comme des chefs d'ordres ou des supérieurs d'établissements français ; nous avons quelques puissantes amitiés parmi les cardinaux résidant à Rome, par exemple ce Bénédictin anglais, si représentatif de son ordre et de sa race, érudit et modeste, ce qui est le contraire du tudesque, loyal et plein d'humour (le contraire encore),

le cardinal Gasquet; par exemple plusieurs cardinaux, soit de nationalité italienne, soit d'autre nationalité, dont il serait aisé, dont il ne convient pas de citer les noms; nous avons d'autres sympathies dans la prélature : mais l'homme chargé de veiller, l'homme informé, qui a le droit d'être écouté, qui peut suivre une affaire, négocier, demander, revenir, nous ne l'avons plus. Et depuis onze ans!

Le mal déjà fait, les dangers courus et évités par miracle, ceux de demain, sont si évidents, que je voudrais que tous les députés de France pussent faire le voyage de Rome : ils verraient que la question est française au premier chef, que la France, qui a tant de combattants, manque d'un aviateur autour de la coupole de Saint-Pierre, et que l'ennemi en profite.

Il est en force; il s'avance en formation serrée, comme sur les champs de bataille de Champagne et du Nord. Ambassade d'Autriche, légation de Prusse, légation de Bavière : ils sont là je ne sais combien d'Excellences et de sous-Excellences, tous dorés, brodés, plumetés, raides dans leurs cols droits. Ils viennent et ils reviennent. Un ami qui avait

dû attendre fort longtemps son audience, chez le cardinal secrétaire d'Etat, un jour que la liste était singulièrement fournie, me dit avoir vu passer quatre de ces diplomates, à des heures différentes, dans les mêmes salons. Ils reçoivent à dîner; ils distribuent des décorations; ils en promettent. Je connais peu de gens qui n'aient pas un Osmanié dans leur tiroir, une étoile du Bénin. Us ne les portent pas, ils les oublient, ils en rient et ils rient d'eux-mêmes; et cependant, un jour au moins dans leur vie, ils ont cru au métal guilloché et remercié de la faveur. L'hiver dernier, — celui de 1914, — le nombre a été élevé, m'assure-t-on, des brevets distribués par l'Autriche et l'Allemagne, dans tout le monde romain, ecclésiastique ou laïc. Ce sont là des procédés courtois et licites. Mais la grande affaire et la grande habileté, c'est d'imposer la € culture » à des esprits bien disposés, et que la France, lointaine et négligente, n'essaye pas de détromper. L'Autriche sera représentée comme le plus chrétien des Etats, le plus respectueux de l'Eglise, le plus dévoué au Saint-Siège. L'Allemagne, qui ne se sent pas

aussi sûre d'elle-même à ce point de vue, fera

valoir qu'elle ^st le pays de Fordre, et, bien plus, qu'elle en est le colosse. Elle parlera de ses mœurs pour décrier les nôtres, de son amour de la paix et de notre turbulence, de sa puissance formidable et de nos divisions. Elle montrera ses gros poings gantés de fer; au besoin elle les fera sonner sur les tables de l'antichambre, au risque d'éveiller une médaille endormie. Depuis le commencement de la guerre, elle ne cesse de nier les crimes qu'on lui reproche; elle affirme que les ruines sont debout; qu'elle est clémente; que le cardinal Mercier a toujours joui d'une liberté parfaite; qu'elle est en butte aux calomnies du monde, et qu'elle a des savants qui la trouvent très pure.

Comment voulez-vous qu'un certain nombre d'hommes, qui n'entendent pas la défense, ne soient pas troublés par cette assurance, et ces accusations, et ces dénégations? La vérité est tout à l'opposé, mais ils n'en savent rien.

Malgré les apparences, la France est demeurée la grande puissance catholique; mais elle ne leur a pas été expliquée. Ils s'imaginent que nous n'avons que des aecès de zèle> nous qui

sommes la force la plus patiente dans Tépreuve, la plus fidèle à travers la plus changeante histoire. Ils ne connaissent qu'imparfaitement cette vie intérieure, cette ardeur d'apostolat, ces œuvres innombrables, cette sûreté doctrinale, cette piété d'une élite considérable, ancienne dans toute la France, et aujourd'hui grandissante. Ils se trompent : mais pouvonsnous le leur reprocher?

Heureusement, cet état d'esprit, grâce au ravail des jours et de quelques hommes, change peu à peu. On a l'impression que le brouillard se lève.

Heureusement, presque au sommet de la hiérarchie, il y a un cardinal secrétaire d'Etat, qui a longtemps habité la France, et qui sait ce qu'elle vaut.

Heureusement, tout au sommet, il y a le pape Benoît XV. Gomment celui-ci est-il averti, et comment a-t-il vu ce que d'autres voudraient si fort qu'il ignorât? Dès le début, et de plus en plus, dans le monde en guerre, il a discerné les apparences et les réalités. Comme son prédécesseur de nom, Benoît XIV, Lambertini, qui avait été, lui aussi » archevêque

de Bologne, il a été élu au milieu de la tourmente universelle. A peine monté sur le trône pontifical, il a vu les nations se tourner vers lui : « Vous qui dites le droit, prononcez-vous ! Il ne se peut pas que la justice, l'honneur, rhumanité, soient traitées avec tant de mépris, sans que le pape rappelle la loi et venge la conscience ! » Il l'a fait. Il a voulu ménager, dans les termes, ceux de ses enfants qui sont de Fautre côté; mais il a rappelé qu'aucune raison, qu'aucune nécessité ne permet de commettre l'injustice. Ceux qui l'ont commise, et qui continuent de la commettre, se sont sentis atteints, et ils l'ont dit. J'ai eu le grand honneur d'être reçu par le nouveau pape; j'ai vu, restauré, un cérémonial d'audience plus imposant, et qui sied bien à ce pouvoir de la royauté spirituelle universelle, qui seul a conservé l'habitude de juger sans délégation les grandes causes du monde. J'ai vu un pape très accueillant, et, tout de suite, je me suis réjoui d'ôtre venu vers lui. Si je voulais le peindre, je dirais qu'il n'a pas, contrairement à beaucoup d'Italiens, tous les traits du visage mobiles, mais que la pensée, et le souci de qui connaît la

misère du monde, ont sculpté ce ferme visage. Rarement, j*ai rencontré un regard aussi intelligent, aussi grave, et d'une pareille intensité d'attention. Le pape veut savoir. Il veut entendre complètement les causes qui lui sont déférées, directement par les événements, ou par l'appel des hommes. On sent que le cœur est très loyal, et qu'il ne variera point, ni dans la parole donnée, ni dans ses amitiés, ni surtout dans la plus belle de toutes, celle que Dieu lui commande et où Dieu le soutient, pour l'entière vérité. Je ne raconterai pas cette audience. Ce sont là des procédés que le respect, non moins que l'éducation doit écarter. Ce que je puis dire, c'est que, dans le conflit qui divise le monde, je l'ai trouvé aussi clairvoyant que je l'espérais; et que je n'ai pas seulement reconnu le désir de la paix dans cette âme souveraine, mais ce qui conditionne la paix et fait d'elle le plus parfait des biens : le sentiment vif de la justice, la pitié pour la souffrance, la divination des causes.

Je suis sorti de là raiment heureux, et remerciant Dieu d'avoir donné un bon pape de plus à son Église.

EN ITALIE

a avril 1915.

La postérité, lente et douteuse pour établir la renommée des artistes, rend un hommage immédiat aux plus saints des hommes, et à peine ont-ils disparu qu'elle grandit aussitôt leur mémoire. Elle se sent faillible quand elle juge de la gloire, et encore passionnée, divisée, souvent lasse du bruit qu'ils ont fait de leur vivant, mais, quand elle consacre l'exemple, le courage, et ce qu'on devine d'une âme plutôt qu'on ne le sait, on la dirait assurée de ne pas se tromper. Elle va aux tombeaux; elle les enveloppe de vénération et de prières.

Ainsi a-t-elle fait pour Pie X. Ce sont

d'humbles gens qui commencent la statue des bienheureux. Souvent on ne connaît pas leur nom. Ils viennent, ils s'en vont, ils se remplacent les uns les autres. Si vous entrez dans la basilique de Saint-Pierre, avancez-vous, à gauche, jusqu'à l'endroit où commence le transept, et regardez à vos pieds. Vous êtes au-dessus de la partie de la crypte où a été bâtie la tombe du dernier pape, grande tombe de marbre blanc, dé forme trapézoïdale, devant laquelle est une plaque de la même pierre, avec cette inscription : « Le pape Pie X, pauvre dans la richesse, doux et humble de cœur, ferme champion de la foi catholique, et qui s'est efforcé de tout restaurer dans le Christ, est mort pieusement le 20 août 1914. » Mais peu de gens visitent la crypte, depuis la guerre. Il faut avoir une permission écrite et se faire accompagner. Le peuple de Rome et d'ailleurs n'admet pas cette gêne. Il veut prier librement. On ne peut pas descendre? Soit!

nous prierons dans la basilique même, au-dessus du tombeau. Et alors quelqu'un, de la pointe d'un stylet, fit une marque sur une des belles pierres dont la nef est pavée. C'était le signe.

On le reconnat bientôt. Des hommes et des femmes, des panyres et des riches, vinrent s'agenooiller à cet endroit. On apporta des fleurs, et, dans la vaste église sans chaises ni bancs, des visiteurs ont vu souvent et peuvent voir encore des bouquets ou des gerbes de fleurs de la saison, posés sur le sol ou plantés dans des vases. Bientôt, comme le coup de stylet paraissait être une marque un peu trop fruste, l'architecte de Saint-Pierre Fa fait remplacer par une croix de cuivre doré. Vous la trouverez à l'endroit que j'ai indiqué, dans un trèfle de marbre rose.

Cher Pie X! Je crois que Tàme du peuple chrétien, l'âme qui ne se trompe point, l'a aimé parce qu'elle a reconnu, tout visible en lui, TEvangile; parce qu'il a pu dire dans son testament, en toute vérité : € Je suis né pauvre, j'ai vécu pauvre, je meurs pauvre -» ; parce qu'il a été un des hommes rares, même dans les plus hauts rangs, qui n'ont pas peur des hommes.

Il n'avait de crainte que des reproches de son Maître, et il Le regardait. Lui seul. Le secret de cette très grande force est depuis longtemps connu. 11 est dans la domination de soi-même

et dans le détachement de ce qui fait l'ambition commune. Dans le temps qu'il habitait Venise, où déjà Taffection de son peuple le tenait pour un personnage voisin de la sainteté, le cardinal Sarto reçut un jour la visite d'un jeune prêtre romain. Celui-ci, venu pour travailler dans les bibliothèques de la ville, bien accueilli, prie de devenir Fhôte du patriarche, et flatté sans nul doute d'être ainsi distingué, accepta. Lorsqu'il fut de retour à Rome, quinze jours plus tard, ses amis lui dirent :

— Qu'avez-vous? Vous avez fait un bon voyage?

— Excellent.

— Mais que vous avez maigri !

— Eh! je n'ai jamais tant vu la différence de nos vertus! J'ai suivi, naturellement, le régime de la maison. Il fallait se lever à cinq heures; faire trois quarts d'heure de méditation, et entendre trois quarts d'heure de lecture avant la messe ; travailler ferme ; se promener peu; manger des lentilles, des pommes de terre, presque jamais de viande... Ce patriarche n'a pas que l'âme d'un saint : il en a la cuisine.

^'ï '•- •- IL i l.r IIL Hi - h-TT — t T.>^ e; Ht

^ .. ;:^*: ;^r*r^- ^t i K*^:>i^::f^l-* Stn:.. à leur ;î^*r»*;v \:.x-:,:^H c^ -t'ivP.'-rr^, i ^& sœar. la *./%%.;.* Pî::v.:i.. .ji^ V-.l:^i:::* tit* et fine

^;**;»^;,t CH t:^Wi q-jj éli:: le S-:i:Teraîn Pontife il y * q ;'r;|fj^% mois. Auloor de nous, pendus *M m^r, Mfi frraûd médÀ:i]on de dentelles de V<î/<îvj, r^?pr/;i>entarjt les armes du patriarche; «;i \ntrUii\i Ah Pie X par un peintre hongrois; iU*M pliot/^f^raiihies ; un portrait de la mère de VU*. X, Mm femme toute simple, comme j'en ^•/on/ittÎH d'autre» à travers nos campagnes, qui portij toute Hon âme et sa vie dans ses yeux K'/iviîM <ît di^^icH; plus loin, dans le vestibule,

LE SOUVENIR DiE PIE X. 171

une photographie agrandie du patriarche de Venise, à cheval etbénissant, le visage joyeux, un foulard clair flottant autour du cou.

— Cela fut pris sur la pente du monte Grappa, dit la signorina Ermenegilda Parolin, le 4 août 1901, deux ans tout juste avant l'élection au pontificat. Il allait bénir un monument élevé au Christ Rédempteur.

Ces évocations du pays vénitien mettaient une petite émotion, la flamme des joies anciennes, dans les yeux de celles qui nous recevaient. Je sentais qu'en ce moment nous formions un groupe unanime, en dehors de toute convention. Je demandai :

— Le pape a dû regretter souvent sa Venise?

La vieille sœur répondit aussitôt, sans plus

de souci des dignités terrestres que n'en avait son frère :

— Il a toujours été résigné à tout.

J'ai voulu interroger aussi plusieurs des personnages qui l'ont beaucoup connu. Et ici je ne parle pas de S. E. le cardinal Merry del Val, mais d'autres personnes, ecclésiastiques ou laïques. Certaines m'ont raconté des faits extraordinaires qui ont suivi une prière de

kj^

Pie X. J*ai entendu des hommes de haut rang et de belle intelligence me dire, chacun de son côté : « J'ai été témoin de cette guérison. » Les récits de ce genre commençaient à se répandre dans les dernières années du règne de Pie X.

Ils abondent aujourd'hui, cris de reconnaissance ou d'admiration qui s'élèvent de la foule. Pour moi, si j'ai eu plaisir à les écouter, je ne rapporte pas les traits qui m'ont été contés, même les plus émouvants. J'ai toujours pensé que la croyance aux miracles était la chose la plus raisonnable du monde, et que les hommes, faisant des exceptions à toutes les lois qu'ils fabriquent, ont vraiment mauvaise grâce à prétendre que Dieu n'en peut pas faire autant. Mais Rome est lente à se prononcer sur chacun des faits extraordinaires qui sont invoqués dans les procès de canonisation ; elle les étudie de très rigoureuse façon ; elle qui proclame le principe et le maintient contre tous, elle est sévère dans chaque espèce. Attendons qu'elle ait séparé l'histoire de la légende. Elle le fera sûrement, pour nous ou pour nos fils. Et je dirai plutôt, comme étant d'un profit immédiat et sûr, ce jugement d'un familier de ce grand

LE SOUTESim B£ PIE K. iTâ

pape : c D était saint, iDe dis2l:-X c^ 1^ cachait soigneasement sa saintrljê. E^± oin^l^tait dans Thabitade da sacn5c«. S&:J I« :i.^.I::. dans la préparation à la m^>e. pas de prl-rre très longue. Pas de mysticisme din> le langage; la simplicité, la bonté, Tac^aeiL la connaissance de la misère humaine. On Tenait bien le remercier, souvent, et loi raconter les merveilles qu'il avait laites. D en riait ou il en souriait, c Cest bien, possible, disait-il, que votre ami ait été guéri. Sa foi devait être grande. N'avez-vous pas lu, dans mainte page de l'Evangile : Votre foi vous a sauté! C'est toujours la même chose. » D n'aimait pas qu'on le servit, et il se servait lui-même autant qu'il le pouvait. Nous étions souvent obligés de deviner ses désirs : il ne les exprimait pas. Vous avez remarqué qu'il est mort après une très courte maladie. Il demandait toujours de mourir promptement, et de ne pas donner de mal à ceux qui le servaient. »

Un autre personnage m'a dit : et Comment a-t-il pu se trouver même une demi-douzaine de professeurs, dans le clergé catholique allemand, pour signer le manifeste des 93 intellec-

174 RECITS DU lËMPS DE LA GUERRE.

tuels? C'est un symptôme s'ajoutant à bien d'autres, et qui montre combien les tètes sont malades, dans ce pays qui compte, sans aucun doute, de nombreuses familles populaires encore saines religieusement. Comment des professeurs de théologie ont-ils eu Taudace d'approuver une déclaration où l'héritage de Kant est proclamé, pour tout le peuple allemand, € aussi sacré que son soi et son foyer? » de ce Kant qui a été défini un jour, par le herr Doctor député Paulsen : « Le philosophe du » protestantisme? » En étudiant de près ce petit paquet d'intellectuels catholiques, on reconnaît que plusieurs ont déjà fait parler d'eux, dans les années 1907 et 1908, lorsque l'agitation moderniste fut si grande et si scandaleuse en Allemagne. Vous retrouvez, dans l'approbation de la Kultur et de la guerre allemande, et, je puis bien dire, d'une hérésie du droit public, des hommes connus pour leur opposition, ouverte ou déguisée, aux doctrines ou aux prescriptions de l'Encyclique Pascendi, Pie X connaissait bien la maladie mentale de l'orgueilleuse Allemagne. Il n'aurait pas été surpris de lire» au bas de cet indéfendable document»

LE SOrTE2(IR DE PIE X. |T5

des signatures comme celle de ce docteur Albert Ehrhard, ]Mt>fe55eiir à Strasbourg* qui fat, contre le pape, d'une si grrossière insolence, et qu'il fallut rajer de la liste des prélats domestiques. »

Un autre encore m'a raconté : c J*ai été reçu en audience par Pie X, au commencement de l'année 1914, et les paroles qu'il m*a dites ce jour-là ont pris, depuis la ^erre, un sens nouveau dans mon esprit : c La nation qui me » cause le plus de peine, disait le pape, c'est » l'Allemagne, à cause de sa désobéissance, de 3 son indépendance vis-à-vis du Saint-Siège* 3 Les Allemands estiment qu'ils n*ont pas à » obéir, eux, aux ordres ou aux décrets du » pape. Us s'appliquent à se mettre en marge » de chaque acte que je fais, estimant qu'ils » n'ont pas à se soumettre, comme les autres, » Et ce ne sont pas seulement des laïcs, oo sont » des prêtres et même des évèques qui résistent » au pape. Ils ont pris cet esprit d'indépendance » obstinée dans leurs Universités, imbues de » modernisme et de protestantisme. La France, p elle, est première dans l'obéissance : Prima » in obedienza, »

Je désirais revoir S. E. le cardinal Meriy del Val. Je le souhaitais d'autant plus vivement qu'il a changé de fortune. Ayant rempli, jusqu'au mois d'août dernier, les plus hautes fonctions, et les ayant quittées, selon l'usage, à l'arrivée du nouveau pape, il a connu, je le suppose, abondamment, la tempête de calomnies qui s'élève autour de la puissance et le calme trop grand qui vient ensuite. Je lui ai fait visite an soir, à FAve-Maria. Il habite ce petit palais de Sainte-Marthe, au chevet de la basilique de Saint-Pierre, où j'avais été reçu plus d'une fois par l'ancien secrétaire d'Etat de Léon XIII, où je venais saluer fidèlement l'ancien secrétaire d'État de Pie X. Le cardinal, tout jeune qu'il soit encore, a commencé de grisonner. 11 vit au milieu des livres. Les salons sont tapissés de belles bibliothèques. Je ne puis dire avec quelle émotion et quel respect cet homme de grand cœur, d'un esprit si bien doué et si digne d'être associé au gouvernement d'un grand pape, m'a parlé du souverain qu'il a servi.

J'espère qu'il écrira un jour quelques-uns de ses souvenirs et qu'il nous donnera, de Pie X, un portrait que personne ne saurait peindre

plus sûrement. C'est un vœu que beaucoup d'autres, sans doute, formeront avec moi.

L'heure n'est pas venue. Je ne rapporterai de cette conversation qu'un seul trait, parce qu'il concerne la guerre où le monde est engagé.

Pie X avait prévu, depuis longtemps, cette guerre, et il ne cessait d'y faire allusion. Dans les années 1912, 1913, et au début de 1914, lorsque le cardinal entrait, le matin, dans les appartements du Souverain Pontife, pour travailler avec lui, et lui exposait les affaires en cours, celui-ci répondit plus d'une fois : « Cela est de peu d'importance à côté de ce qui vient. » Le pape se servait d'une expression familière et forte : « Vien il guerrone; elle vient la grande guerre. » Et il ajoutait : « L'an quatorze ne passera pas avant qu'elle n'éclate. » La fin de sa vie fut accablée par cette appréhension.

Lorsque je quittai le palais de Sainte- Marthe, à la nuit descendante, je ne pouvais songer à autre chose : je retrouvais, encore neuve devant mon esprit, et vivante,

et émouvante, l'image de Pie X, tel que je

le vis pour la dernière fois, et l'allure un peu lasse, et la belle tête pensive, et les yeux graves de celui qui voyait, qui entendait s'approcher Ténorme tourmente, et qui souffrait déjà pour ses enfants : Vien il guerrone.

LA JACHERE

25 avril 1915.

Voici que le printemps est tout à fait venu, et nous pouvons ne pas prendre sa joie : elle nous est offerte. Même sur les plateaux du Nord et du Pas-de-Calais, d'où le vent rude el la pluie ne se retirent qu'au milieu de Tannée, il y a des signes qui ne trompent point, et qui disent : Bonnes gens, hâtez-vous pour les derniers labours et les dernières semailles, sans quoi vous n'aurez au mois d'août qu'une moitié de récolte !

Hélas ! des yeux pour voir les signes, il s'en trouve encore, mais ce sont des yeux de femmes et d'enfants. Les hommes sont à la

Pie X. J'ai entendu des hommes de haut rang et de belle intelligence me dire, chacun de son côté : « J'ai été témoin de cette guérison. » Les récits de ce genre commençaient à se répandre dans les dernières années du règne de Pie X.

Ils abondent aujourd'hui, cris de reconnaissance ou d'admiration qui s'élèvent de la foule. Pour moi, si j'ai eu plaisir à les écouter, je ne rapporte pas les traits qui m'ont été contés, même les plus émouvants. J'ai toujours pensé que la croyance aux miracles était la chose la plus raisonnable du monde, et que les hommes, faisant des exceptions à toutes les lois qu'ils fabriquent, ont vraiment mauvaise grâce à prétendre que Dieu n'en peut pas faire autant. Mais Rome est lente à se prononcer sur chacun des faits extraordinaires qui sont invoqués dans les procès de canonisation ; elle les étudie de très rigoureuse façon ; elle qui proclame le principe et le maintient contre tous, elle est sévère dans chaque espèce. Attendons qu'elle ait séparé l'histoire de la légende. Elle le fera sûrement, pour nous ou pour nos fils. Et je dirai pjutôt, comme étant d'un profit immédiat et sûr, ce jugement d'un familier de ce grand

pape : « Il était saint, me disait-il, mais il cachait soigneusement sa sainteté. Elle consistait dans rhabitude du sacrifice. Sauf le matin, dans la préparation à la messe, pas de prière très longue. Pas de mysticisme dans le langage; la simplicité, la bonté, l'accueil, la connaissance de la misère humaine. On venait bien le remercier, souvent, et lui raconter les merveilles qu'il avait faites. Il en riait ou il en souriait. « C'est biect^possible, disait-il, que votre ami ait été guéri. Sa foi devait être grande. N'avez-vous pas lu, dans mainte page de rÉvangile : Votre foi vous a sauvé! C'est toujours la même chose. » Il n'aimait pas qu'on le servit, et il se servait lui-même autant qu'il le pouvait. Nous étions souvent obligés de deviner ses désirs : il ne les exprimait pas. Vous avez remarqué qu'il est mort après une très courte maladie. Il demandait toujours de mourir promptement, et de né pas donner de mal à ceux qui le servaient. »

Un autre personnage m'a dit : « Comment a-t-il pu se trouver même une demi-douzaine de professeurs, dans le clergé catholique allemand, pour signer le manifeste des 93 intellec-

Je désirais revoir S. E. le cardinal Meriy del Val. Je le souhaitais d'autant plus vivement qu il a changé de fortune. Ayant rempli, jusqu'au mois d'août dernier, les plus hautes fonctions, et les ayant quittées, selon rusagcàTarrivée du nouveau pape, il a connu, je le suppose, abondamment, la tempête de calomnies qui s'élève autour de la puissance et le calme trop grand qui vient ensuite. Je lui ai fait visite an soir, à FAve-Maria. Il habite ce petit palais de Sainte-Marthe, au chevet de la basilique de Saint-Pierre, où j'avais été reçu plus d'une fois

par l'ancien secrétaire d'Etat de Léon XIII, où je venais saluer fidèlement l'ancien secrétaire d'État de Pie X. Le cardinal, tout jeune qu'il soit encore, a commencé de grisonner. 11 vit au milieu des livres. Les salons sont tapissés de belles bibliothèques. Je ne puis dire avec quelle émotion et quel respect cet homme de grand cœur, d'un esprit si bien doué et si digne d'être associé au gouvernement d'un grand pape, m'a parlé du souverain qu'il a servi.

J'espère qu'il écrira un jour quelques-uns de ses souvenirs et qu'il nous donnera, de Pie X, un portrait que personne ne saurait peindre

ai

plus sûrement. C'est un vœu que beaucoup d'autres, sans doute, formeront avec moi.

L'heure n'est pas venue. Je ne rapporterai de cette conversation qu'un seul trait, parce qu'il concerne la guerre où le monde est engagé.

Pie X avait prévu, depuis longtemps, cette guerre, et il ne cessait d'y faire allusion. Dans les années 1912, 1913, et au début de 1914, lorsque le cardinal entrait, le matin, dans les appartements du Souverain Pontife, pour travailler avec lui, et lui exposait les affaires en cours, celui-ci répondit plus d'une fois : « Cela est de peu d'importance à côté de ce qui vient. » Le pape se servait d'une expression familière et forte : « Vien il guerrone; elle vient la grande guerre. » Et il ajoutait : « L'an quatorze ne passera pas avant qu'elle n'éclate. » La fin de sa vie fut accablée par cette appréhension.

Lorsque je quittai le palais de Sainte- Marthe, à la nuit descendante, je ne pouvais songer à autre chose : je retrouvais, encore neuve devant mon esprit, et vivante,

et émouvante, l'image de Pie X, tel que je

le vis pour la dernière fois, et Tallure un peu lasse, et la belle tète pensive, et les yeux graves de celui qui voyait, qui entendait s'approcher Ténorme tourmente, et qui souffrait déjà pour ses enfants : Vien il guerrone.

LA JACHERE

25 avril 1915.

Voici que le printemps est tout à fait venu, et nous pouvons ne pas prendre sa joie : elle nous est offerte. Même sur les plateaux du Nord et du Pas-de-Calais, d*où le vent rude el la pluie ne se retirent qu'au milieu de Tannée, il y a des signes qui ne trompent point, et qui disent : Bonnes gens, hâtez-vous pour les derniers labours et les dernières semailles, sans quoi vous n'aurez au mois d'août qu'une moitié de récolte !

Hélas! des yeux pour voir les signes, il s'en trouve encore, mais ce sont des yeux de femmes et d'enfants. Les hommes sont à la

180 RECITS DU lEMPS DE LA GUERRE.

guerre; les chevaux tirent, sur les routes de frontière, les camions chargés de pain ou de sacs d'avoine; le fouet est pendu dans Técurie, au clou de la poutre, et la mèche qui diminuait, l'an passé, d'au moins trois pouces par semaine, à force de claquer dans l'air vif, dort à présent, échevelée et arrondie, comme une aigrette de pissenlit. On ne voit plus les poules, le bec ouvert et effarées, s'envoler du bord des mangeoires, comme elles faisaient autrefois, quand la belle pouliche grise tendait le cou vers elles. Moins de bêtes, moins de gens, moins de blé en espérance, et la pensée des femmes qui est toujours au loin z quelle dure année!

Aussi le village s'endort-il comme un jour sans crépuscule, subitement. A peine les mères, quelques jeunes filles, quelques anciens de la guerre de 70 ont-ils quitté l'église, où le curé a récité la prière du soir, les litanies de la Vierge et le De Profundis, que chacun veri*ouille sa porte, et que la place devient déserte, et la longue rue, et aussi les trois petites qui, du côté du nord, font la patte d'oie. On ne se dit plus bonsoir l'un à l'autre,

LA JACHERE. 181

on garde son fardeau pour soi, on n*est plus que des débris de familles, qui cherchent le silence et Fécart. Inutilement, la lumière d'avril, la lumière blanche et froide, s'attarde dans le ciel, au ras des terres infinies.

Le curé est rentré chez lui, dans la maison basse qui est derrière l'église, et qu'on reconnaît à la croix de fer piquée sur le mur du jardin, et aux trois poiriers en espalier qui s'épanouissent sur la façade, bien noirs, parmi les briques moisies. La servante a allumé la coquille de charbon, malgré la défense. Est-ce qu'il vivrait encore, si elle ne lui désobéissait pas? Un homme qui ne sait pas, ou qui n'a pas l'air de savoir quand il fait froid et quand il fait chaud, et qui tousse la nuit, souvent, « pis qu'un blaireau! » Il a vu la guerre de 70, n'est-ce pas? Eh bien! c'est la seconde qui lui a fait le plus de mal, celle d'à présent. Il n'est plus jeune du tout, et il a le cœur tiraillé entre tant de misères, dont aucune n'est la sienne et qui le font toutes souffrir!

Elle a raison, Marie. Elle enlève les trois assiettes, la serviette deux fois nouée, la bouteille de bière, et les quatre pommes en pyra-

mide qui figurent sur la table depuis plus d'une semaine, sans qu'il ait eu seulement l'idée d'en peler une, du bout de son couteau. Ça, c'est un signe. Il a dîné en moins de dix minutes. Il est là, devant la cheminée, assis dans le fauteuil de paille, son grand corps plié en deux, et les mains transparentes et rouges formant écran. Depuis qu'il n'a plus, pour lui donner la réplique, a monsieur l'abbé », devenu soldat, il lui arrive, parfois, de s'adresser à Marie, la servante maigre et usée, qui a Fair de comprendre bien plus de choses qu'elle n'en comprend. Et cela suffît. Elle vient, elle tourne, elle s'en va, les mots la suivent. Ce qu'elle comprend le mieux, c'est la douleur du

monde.

— Marie, nous en avons dans tous les régiments ; je pourrais, de mémoire, faire la liste : des fantassins, des hussards, des canonniers, des cuirassiers, des sapeurs, et même un aviateur. Je voudrais bien les revoir, tous, même ceux qui ne m'aimaient pas. Je leur souhaite de reprendre simplement ce dont le monde n'a pas assez le goût : la vie ordinaire, la vie que nous croyons dure parce qu'elle nous cache et

nous enferme en sa monotonie, mais qui est si bonne, si bonne!

— C'est pas ce que vous disiez, Tautre dimanche, dans votre sermon !

— Qu'est-ce que je disais, Marie?

Elle ne répondit pas tout de suite, parce qu'elle devait retourner dans la cuisine, mais quand elle reparut, ses deux sabots traînant sur le carreau, elle dit, avec une vivacité qui révélait une sorte d'indignation :

— Vous disiez, monsieur le curé, que ceux qui reviendraient auraient de la gloire! (Elle prononçait: de la gloouère.) Ça leur fera grand bien, la gloire! Ils auront une belle jambe avec leur gloire !

— Vous ne savez pas ce que c'est que la gloire, ma pauvre fille ! Vous pensez que cela consiste à crier dans la rue; à menacer les bonnes gens de l'Europe et même les nègres; à porter un plumet; à faire son empereur dans les jeux de boules? J'appellerais cela de la mauvaise gloire. La vraie gloire, nous en avons grand besoin. Elle ne prend pas la place des autres, mais elle garde la sienne ; elle n'a pas peur de parler; et, quand il y a un pauvre

mide qui figurent sur la table depuis plus d*une semaine, sans qu'il ait eu seulement ridée d'en peler une, du bout de son couteau. Ça, c'est un signe. Il a dîné en moins de dix minutes. Il est là, devant la cheminée, assis dans le fauteuil de paille, son grand corps plié en deux, et les mains transparentes et rouges formant écran. Depuis qu'il n'a plus, pour lui donner la réplique, a monsieur l'abbé », devenu soldat, il lui arrive, parfois, de s'adresser à Marie, la servante maigre et usée, qui a l'air de comprendre bien plus de choses qu'elle n'en comprend. Et cela suffit. Elle vient, elle tourne, elle s'en va, les mots la suivent. Ce qu'elle comprend le mieux, c'est la douleur du monde.

— Marie, nous en avons dans tous les régiments; je pourrais, de mémoire, faire la liste : des fantassins, des hussards, des canonniers, des cuirassiers, des sapeurs, et même un aviateur. Je voudrais bien les revoir, tous, même ceux qui ne m'aimaient pas. Je leur souhaite de reprendre simplement ce dont le monde n'a pas assez le goût : la vie ordinaire, la vie que nous croyons dure parce qu'elle nous cache et

nous enferme en sa monotonie, mais qui est si bonne, si bonne!

— C'est pas ce que vous disiez, Tautre dimanche, dans votre sermon!

— Qu'est-ce que je disais, Marie?

Elle ne répondit pas tout de suite, parce qu'elle devait retourner dans la cuisine, mais quand elle reparut, ses deux sabots traînant sur le carreau, elle dit, avec une vivacité qui révélait une sorte d'indignation :

— Vous disiez, monsieur le curé, que ceux qui reviendraient auraient de la gloire! (Elle prononçait: de la gloouère.) Ça leur fera grand bien, la gloire! Ils auront une belle jambe avec leur gloire !

— Vous ne savez pas ce que c'est que la gloire, ma pauvre fille ! Vous pensez que cela consiste à crier dans la rue; à menacer les bonnes gens de l'Europe et même les nègres; à porter un plumet; à faire. son empereur dans les jeux de boules? J'appellerais cela de la mauvaise gloire. La vraie gloire, nous en avons grand besoin. Elle ne prend pas la place des autres, mais elle garde la sienne ; elle n'a pas peur de parler; et, quand il y a un pauvre

petit diable de pays qui pleure, elle demande tout haut : c< Je voudrais bien savoir qui lui a fait mal? » Elle ne refuse pas de s'occuper d'une affaire de justice, sous prétexte qu'il y a du danger. Un homme qui revient glorieux, après avoir sauvé son pays, comme seront mes paroissiens après-demain, il a plus de cœur que celui qui ne s'est pas battu; il a souffert pour tous ceux qu'il regarde en face, il a médité la mort, il a frôlé le Paradis; il lui en reste du sérieux et de l'honneur dans les yeux... Marie, moi j'irai au-deVant d'eux, aux limites de la paroisse, jusqu'au carrefour du Rencogné, et je les saluerai: Bonjour, Didelot! Bonjour, Havé ! Bonjour, Cordebart! Chenocourt! Parcelier ! Thiénard!...

— J'irai aussi, quoique mes jambes traînassent.

— On sera tous ensemble. Mais après qu'ils nous auront reconnus, pour qui sera leur second regard?

— Pour leurs champs : et peut-être bien le premier!

— Marie, voilà une grande peine pour moi :

les champs n'ont pas tous leur façon. J'ai vu

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la femme Didelot, et la Cordebart, et la Parcelier, cette après-midi; elles ont encore un mauvais cheval pour faire les labours de printemps, et un valet pour tenir la charrue : des petits jeunes gens de quinze ans, au menton de petite fille, à qui, en temps de paix, on n'aurait jamais confié une poignée de blé de semence. Mais la mère Chenocourt n'a pas trouvé même la moitié d'un journalier pour travailler ses terres, qui sont précisément près du carrefour du Rencogné, là où finit ma paroisse. Elle a dû aller, aujourd'hui, dans la paroisse voisine, chercher du monde. En trouvera-t-elle? Une veuve, et qui est pauvre, et qui a trois fils à la guerre : à moi, cela méfait une peine que je ne saurais dire de voir ses anciens chaumes, qui sont encore debout, au milieu des autres terres retournées et semées. Je m'inquiète pour elle de la saison qui passe. Je comprends mieux que d'autres : je suis toujours un paysan, Marie, un paysan consacré.

Elle n'était plus là, depuis plus d'une minute. Dans le corridor, on l'entendait pousser un verrou, gourmander le chat, glisser, monter l'escalier. La nuit était commencée.

La matinée du lendemam ressembla à beaucoup d'autres matinées d'arril. dans ce climat du Nord que commande la marée : le brouillard cou%'rit le soleil dès sou lever, et vers onze heures, c'est-à-dire au moment du flux, uue pluie fine se mit à tomber. Le Tent du large, par i^rands souffles arrondis comme en ferait la bouche d'un houmie, poussait vers l'intérieur, sur les guérets, sur les blés, sur le toit des maisons, des vagues d'eau en poussière, dont on voyait la courbe relevée vers le ciel et toujours voyageant.

Mais, peu après midi, les gens qui eurent affaire soit au curé, soit à la servante, eurent beau tirer la sonnette du presbytère, personne ne vint ouvrir. Et à l'extrémité de la commune, sur le plateau sans arbres, les rares passants de la campagne virent un homme et une femme qui conduisaient une charrue.

Lui, il était très grand, très droit, nu-tête sous la pluie qui collait ses cheveux blancs en houppes désordonnées; il avait relevé sa soutane jusqu'à la ceinture; elle faisait bourrelet, tachée de boue, serrée par une corde; et, à longues enjambées, soutenant des deux

bras la charrue qui heurtait les pierres, il suivait la pouliche, trop jeune pour travailler, mais courageuse et toute fumante de sueur, qu'avait louée la veuve Chenocourt. Une petite ombre courbée en deux, trébuchante, couverte d'un manteau de misère, se tenait, avec peine, à la hauteur de l'attelage, et, parfois, sur Tordre du laboureur, levait le manche d'un fouet ou tirait sur une guide. Ni l'un ni l'autre ne parlaient. Autour d'un vieux moulin, posé sur un renflement léger du sol, et d'où les terres coulaient, d'une pente insensible, jusqu'à l'horizon de la plaine, ils traçaient un sillon, puis un autre et un autre encore.

Quand le jour commença à décroître, comme ils étaient arrivés au plus près du moulin, Marie arrêta Tattelage, et dit :

— Je ne suis pas comme vous; j'étais couturière avant de vous servir : je n'en peux plus.

Elle était blanche comme le ciel tout lavé et dégagé de nuages qui luisait du côté du vent.

— Rentrez donc à la maison, Marie, vous l'avez bien gagné, car la terre était dure.

Elle fit quelques pas, descendant les guérels dans le silence qui suit les longues pluies.

— Vous sonnerez Y Angélus, lorsque l'heure sera venue, dit encore l'abbé.

Une Toîx, comme un souffle, répondit oui.

Et sans plus être aidé, tout seul dans le désert des labours et des blés nouveaux, jusqu'à la grande nuit, le curé se remit à défoncer, au pas de la jument grise, la jachère encore longue des trois mobilisés.

6 mai i9ib,

La lettre que voici a été écrite à sa mère par un maréchal des logis de dragons. Elle est si jeune, si brave, si noble, que j'ai éprouvé de la joie en la lisant, et que j*ai remercié l'ami de qui je la tiens. Je la citerai donc, afin que cette joie soit à plusieurs :

« Maman chérie,

« Je viens d'assister, au fameux bois de X..., où nous sommes depuis quatre jours, à l'un des spectacles les plus grandioses et les plus impressionnants de la guerre moderne.

€ Vers six heures du matin, en revenant ded

les frères morts : et le murmure des réponses se perd dans le bois, avec la plainte du vent qui fait frissonner les branches...

a Dussé-je vivre cent ans, je me rappellerai toute ma vie ces choses-là. Un seul de ces spectacles, même pour un incroyant qui serait simplement un artiste ou un poète, vaudrait toutes les fatigues et les risques de la guerre... »

Sans doute, nombre de Français, qui sont morts dans cette guerre, n'avaient pas la foi de ce jeune homme. Il y a des raisons multiples qui peuvent déterminer au sacrifice de la vie des hommes qui ne sont pas croyants : il y a l'honneur, l'exemple, l'amour de la patrie; il y a aussi tant de survivance, en eux, de Tâme de leurs pères! Mais, si l'on peut comprendre d'autres genres de courage, on ne saurait en trouver un plus beau que celui-là. Il me touche comme une chose parfaite. Il est joyeux; il est sans haine aucune; il commande aux nerfs et au sang; il est fait de tous les grands amours, sans en excepter un; il n'a pas de mesure et il est raisonnable.

l'aumonier. 193

Comme on le voit, ce dragon, retournant à son bois où ses camarades l'appellent de loin, plaisantant avec eux, riant parce que la belle jeunesse ne peut se passer de rire, et causant du jour prochain où on va les « avoir! »

Et que pense-t-il, Taumônier? Il s'en va, lui aussi, songeant aux paroissiens de sa paroisse où Ton meurt si vite, à des enfants qui l'attendent, à des recommandations qu'on lui a faites, à des bonnes volontés, à des refus delà grâce, à la tournée qu'il fera tout à l'heure dans les tranchées, à des figures disparues et qui l'enveloppent : « Même par delà la mort, donnezmoi le secours! donnez-moi le secours! » Une immense fraternité lui emplit l'âme. Il se trouve bien seul pour tant d'ouvrage.

Où est-il né? Peu importe : il est de France. De quelle famille? Probablement d'une famille modeste, où tout était en place, l'autorité et la tendresse, où l'on travaillait, où l'on s'aimait avec une grande estime, père, mère, enfants. Peut-être aussi est-il d'une famille riche, mais où la richesse, ayant affiné l'éducation, l'esprit, le visage même, n'a pas gâté le

cœur; où la puissance de sacrifice a grandi, au

id

contraire, et suffit aisément aux devoirs multipliés.

Qu'il vienne d'ici ou de là, je le répète, il est de France, d'un pays où l'on se donne tout entier, lorsque la cause en vaut la peine. lia eu une enfance heureuse, en tout cas abritée. Et c'est parce qu'il a compris son bonheur qu'il l'a abandonné pour se dévouer aux malheureux. Avant de les connaître, il a deviné les misères du monde, les misères physiques, les autres aussi, les plus grandes. Il a dit : oc Je leur appartiens. Je leur porterai cette lumière, ce pardon, cette paix, cette espérance et cette force qui m'ont été prodigués : il faut que je partage! »

A dix-huit ans, au sortir du collège, il s'est séparé de sa famille ; il s'est mis à l'étude de la philosophie et de la théologie; surtout il a cultivé, dans le silence et le recueillement, les vertus dont il faut avoir une ample provision pour être un médecin d'âmes. Un peu plus tard, il a reçu les pouvoirs mystérieux qui font de lui le prêtre, médiateur, consolateur, et juge au nom de l'invisible Justice. Il a compris que l'épreuve est la quête divine, perpétuelle,

l'aumonier. 195

de quoi acheter la vie éternelle. Il accepte plus que le lot commun. Il se sacrifie.

Lorsqu'il rentre dans la société, distinct, marqué d'an caractère ineffaçable, il est avant toute chose un des biens des pauvres, des tristes, des délaissés, celui sur qui toutes les misères ont un droit et qu'elles ne lâcheront plus. Et c'est pourquoi elles peuvent exiger qu'on le leur donne, et qu'il parte avec elles, pour les assister et pour les absoudre, (|uand on leur dit : Allez vous battre!

Il est donc parti. Et maintenant je puis citer quelques pensées de cet aumônier militaire, quelques fragments de ses lettres qui m'ont été communiqués. Il ne les a pas écrites pour être publiées. Il exerce son ministère sur la ligne de feu et dans les ambulances les plus proches du feu. Il est au nord, au sud, au centre. Les noms changent, les aptitudes sont différentes, les âges varient entre vingt-cinq et cinquante ans : mais le cœur est le même. C'est toujours l'Aumônier.

— « Mes paroissiens me prennent tout mon temps, et même ils m'ont pris tout mon cœur.

Vous ne sauriez croire combien est absorbant et consolant le ministère du prêtre-soldat. On écrira l'histoire extérieure de la guerre; on citera de grands noms; on exaltera de beaux gestes : ce qu'on ne saura point, ce seront les actes d'héroïsme qui se passent dans le secret des âmes, et qu'on n'arrive à connaître que par surprise, ou quand on passe en prêtre au chevet des blessés ou au confessionnal. On ne se blase point sur de pareilles scènes. Elles perfectionnent lia sensibilité. La guerre simplifie l'âme. »

— « Je suis allé le voir, lui qui se déclarait ennemi des prêtres. Il était blessé. Il m'a reconnu, et voilà son maigre visage qui se tend vers moi. Je veux me retirer après quelques moments; il me retient : « Ma vie c'est de » lutter, vous le savez bien. Mais, de vous » voir parmi nous, depuis le commencement » de cette guerre, cela me retourne. Jusqu'ici je » n'ai connu que la passion du bien-être pour » les camarades et pour moi, et puis la haine » universelle. Et vous nous montrez que la a haine n'existe pas. Ce matin, vous pleuriez,

l'aumonier. 197

» quand mon voisin est tombé, comme s'il avait

» été votre frère. A moi, bien des fois, vous

» avez tendu la main. Vous êtes plus gai que

» nous. Je me suis fait cette réponse : c'est sa

» croyance qui le pousse; elle doit être vraie. »

— « Même ceux qui n'usent pas de notre ministère sont heureux d'avoir un prêtre avec eux. Ces hommes, à qui la France demande le sacriflce de leur vie, comment leur refuseraiton l'assistance d'un prêtre, quand le plus misérable condamné l'obtiendrait sans peine? Notre place est parmi eux; notre costume doit être celui auquel ils sont habitués : la soutane; nous devons être reconnaissables ; une foule d'âmes nous demandent courage, et en donner est notre mission. L'expérience est faite : un aumônier qui aime les soldats et qui en est aimé est aussi utile dans le danger que dans les ambulances et dans les hôpitaux. Il en faut partout où l'on souffre et partout où l'on meurt. »

— « A onze heures du matin, je me trouvais dans les tranchées, quand, subitement, sans autre préparation d'artillerie que le bombar-

dément habituel, des coups de mine en firent sauter une longueur de deux cents mètres.

Aussitôt, l'infanterie allemande se précipitait dans la crevasse, et une canonnade faisait barrage, en arrière, sur tous les chemins d'accès. La grêle de balles et d'obus dura deux heures, pendant lesquelles j'eus la consolation de distribuer beaucoup d'absolutions, de communions. La journée finit sous un marmitage assez ralenti. Â minuit, contre-attaque. Les bataillons avancent peu à peu, dans l'ombre; tandis qu'ils attendent l'heure du carnage, dissimulés par petitiï paquets derrière les tranchées ou les ruines, je passe au milieu d'eux, lavant les âmes. Enfin l'heure approche; ils mettent baïonnette au canon. La Providence m'a si bien placé que tous, au moment de s'élancer à l'assaut, défilent devant moi. Un jeune et beau gars, imberbe, s'approche, lui aussi, et demande, non pas l'absolution, mais le baptême. Pas moyen de trouver uae goutte d'eau, alors que dans d'autres tranchées il y en a jusqu'aux genoux. Heureusement N.-S. a sauvé le pauvre enfant de la fournaise. Je ferai le baptême un jour prochain. »

— a Parmi les jeunes recrues nouvellement arrivées, beaucoup ne savent pas qu'il y a une vie future, et, devant un crucifix, sont incapables de dire ce qu'il représente. Et, dans quelques semaines, beaucoup seront tués! Je vous en prie, bénissez-moi. ]»

— « Depuis des mois, je suis devenu un des rouages de la gare, que je ne quitte ni jour ni nuit; je vis dans une admirable harmonie avec le chef de gare, les sous-chefs, les contrôleurs, les conducteurs; tous les gens du P. 0. sont simples et sérieux; souvent aussi nous les soignons, car il y a des accidents. Ce qui m*enchante, ce sont mes infirmiers, quinze poilus, qui arrivent de partout, de Paris et du fond de Tlndre. Ils sont devenus sincèrement exquis, d'un dévouement à toute épreuve, même quand il faut se lever à une heure et demie du matin et transporter 200 blessés. Je vous assure que j'ai fait une vraie découverte, en les voyant si charitables. Ils sont de tout âge : un ouvrier tourneur de Paris, un wattman, un restaurateur, un marchand de plumeaux, des ouvriers, un domestique, un

charretier. Je les aime bien et ils me le rendent. »

— « Je venais de communier un sergent-fourrier, dans une maison de village. Je continue mon chemin. Des obus éclatent en arrière.

On court après moi : Venez! venez! J'arrive dans la maison mise en pièces par la canonnade, et je reconnais mon sergent-fourrier, gravement blessé, qui me tend la main. Je lui demande d'offrir à Dieu ses souffrances :

c C'est déjà fait, monsieur l'aumônier, d Et il sourit, d'un vrai sourire. Pourtant, il a reçu un éclat d'obus dans le ventre; il a un bras abîmé. Nous nous baissons, ses camarades et moi, pour l'emporter. Il ne peut retenir une plainte. Nous hésitons; nous voulons le poser de nouveau à terre. Mais il nous dit : « N'ayez pas peur de me faire mal.

y> Vous avez Tordre : emportez-moi! » Je n'ai plus revu mon enfant. Je ne sais pas s'il est mort. »

Jusqu'ici je n'ai donné aucun nom. J'en dirai un : il faut que soit signée la belle parole

l'aumonier. 201

que je vais rapporter. Peut-être vous souvenezvous que, vers le milieu de mars, l'abbé Louis Lenoir, aumônier titulaire de la 2* division d'infanterie coloniale, a été nommé chevalier de la Légion d'honneur. Dans la proposition, qui fut lue devant les troupes, le généralissime disait : « Depuis le début des opérations, provoque chaque jour Tadmiration des hommes et des officiers, par son courage et son abnégation. Dans tous les combats, a toujours été aux premiers rangs, pour se porter au secours des blessés, se prodiguant à tous, indistinctement. Vient d'être blessé d'un éclat d'obus, alors qu'il transportait un blessé au poste de secours. » Or, le 17 mars, l'abbé Lenoir était à son poste, occupé des soldats» ne songeant guère aux honneurs, lorsque, à neuf heures et demie du matin, un cycliste vint lui dire : a On vous attend au quartier général. » A onze heures, devant un régiment de coloniaux sous les armes, et de nombreux soldats, le drapeau étant présent, l'aumônier est fait chevalier de la Légion d'honneur par le général Gouraud. Les hommes sont contents; ils savent que c'est leur ami qui est récompensé; ils ont

VU, depuis sept mois, son héroïque charité; ils disent : « Voilà une croix qui n'est pas volée! » On vient, de divers côtés, le féliciter. Lui, selon le récit d'un témoin, « content, mais ne voulant pas avoir Tair de plastronner avec sa croix nouvelle, par-dessus le bijou épingle, il avait boutonné sa robe ». Il avait peur d'effaroucher quelqu'un. C'est si vite fait! Vers le soir, dans quelle tranchée, dans quelle maison ruinée, dans quel coin d'ambulance, je l'ignore, il eut un moment de loisir. Vous savez que les aumôniers portent, pendue à leur cou, une custode de métal où sont enfermées des hosties consacrées. Alors, il se mit à écrire à un très intime ami, et il commença ainsi : € Ce matin, j'étais très occupé à confesser mes chers marsouins, quand on m'apporta l'ordre de me rendre immédiatement au quartier général, où le général m'attendait pour me remettre, devant les troupes, la croix de la Légion d'honneur. Ma grande joie est que la décoration s'est trouvée attachée, officiellement, sur le Saint-Sacrement même, qui, dans l'occurrence, la méritait seul. »

Quand je lis des mots comme celui-là, et des traits comme ceux-là, un cri monte de mon cœur : que c'est beau, la France! Et lorsque je lis des choses tristes, — il n'en manque pas, — je répète mon cri, pour effacer.

9 mai 1915.

Elle et lui, depuis plusieurs heures, dans le grenier de la ferme, ils vannaient Tavoine.

C'est elle qui, des deux mains, agitait et faisait tanguer et rouler, comme un petit navire sur les lames, le van large d'un mètre, pendu par une corde à une poutre de la charpente, et que rhomme emplissait de grain, à pelletées régulières. La poussière tombait en partie sur le carreau, et, en partie, prise par le courant d'air qui traversait le grenier, entraînée, emmêlée, sortait en gerbes de fumée par la fenêtre. Marie Palaret en avait sur les mains, sur les bras nus, sur la peau du visage et sur

les cils qui paraissaient tout blonds, bien qu'elle fût châtaine plutôt avec des reflets roux, et pour tout dire alezane de cils, de sourcils et de cheveux. Elle s'était couvert la tête d'un grand mouchoir noué sous le menton. Et sans mot dire, presque sans repos, regardant parfois à gauche le tas d'avoine poussiéreuse qui diminuait, et, à droite, le tas d'avoine nettoyée qui grossissait, elle travaillait, plus nerveuse qu'un homme, plus essoufflée, mais peut-être plus courageuse à l'ouvrage.

— Enlevez la poussière, dit-elle, à la dernière pelletée. Dressez le tas; fermez la lucarne à demi seulement : il a besoin de respirer.

— C'est bien, patronne ; mais un travail pareil, — depuis cinq heures que nous peinons, — ça mériterait une bouteille.

— Et moi, est-ce que je bois?

Il ne sut que répondre. Du bout du grenier, le pied déjà sur la dernière marche de l'escalier, elle reprit :

— Quand Baptiste Palaret reviendra de la guerre, il y aura du vin pour tout le monde!

Au bas de l'escalier, elle passa entre deux monceaux de trèfle vert, qui attendaient, aplatis

et tassés, qu'un coup de fourche les jetât dans les mangeoires de l'étable voisine; se baissant, elle en prit une poignée, qu'elle approcha de son nez, puis rejeta en faisant la moue.

— Eh ! j\tontapas, cria-t-elle, les lèvres rondes levées vers la charpente : le trèfle commence à sentir l'aigre; qu'il n'en reste pas, ce soir!

— Non, patronne!... Ah! la mâtine* elle me commande comme si j'étais son homme!

Ces derniers mots furent dits tout bas. EUe avait déjà, du bout du pied, poussé le vantail toujours mobile de la porte de la grange; car, de ses deux mains, en femme qui ne perd pas de temps, elle dénouait le bout de toile dont elle avait protégé ses cheveux, puis tapotait son chignon bien serré, fait en colimaçon, et ses bandeaux bien mousseux. Regardant les poules dans la cour, les pigeons sur le toit et, dans le chemin de gauche, le « biquart » qui revenait de la forge, à cheval sur la jument, elle rentra dans la maison, la longue maison blanche, en haut de la cour en pente. C'était une fermière aisée, logée presque dans le neuf, dans une des meilleures fermes de la Nièvre.

Le propriétaire, le comte de Saint-Saulge,

avait recrépi les façades, blanchi Tintérieur, rentuilé la toiture et ajouté deux pièces aux bâtiments anciens, toutes deux parquetées, lorsque le jeune ménage, une dizaine d'années plus tôt, était venu habiter ^e pays.

Madame Palaret, dans la cuisine, lava ses bras trop poussiéreux, et dit à la fille do charge, Marguerite, à la figure de chèvre effarouchée :

— Qu'on ne vienne pas m'embèter pendant que je fais mes comptes, tu entends?

Les dames du monde disent : « Je n y suis pour personne. » Elle ne voulait pas dire autre chose. Mais ce n'était pas des comptes qu'elle allait faire, non! Dans la chambre-salon, la parquetée, entre les lits revêtus de leur courtepointe et dominés par Tédredon rouge, elle s'assit près de la table ronde, prit un buvard d'écolière, l'ouvrit, et commença d'écrire avec application.

« Monsieur le général,

» Je me permets de vous écrire pour vous demander une faveur, c'est-à-dire l'autorisation d'aller voir mon mari, sapeur au N* batail-

Ion territorial du génie, T Compagnie, secteur postal 200, numéro matricule 1778.

» Mon mari s'appelle Baptiste Palaret, il est de. la classe 1897. Il a été mobilisé le 4 août; le lendemain, on l'embarquait dans la direction de l'Alsace, d'où il est revenu à Châlons, d'où il est reparti pour l'Alsace, où je suppose bien qu'il est en ce moment, sans vouloir violer le secret militaire. Si je vous fais ces détails, ennuyeux pour vous, monsieur le généra], c'est pour vous dire qu'il n'a jamais eu un seul jour de permission, depuis neuf mois.

» Je désirerais d'autant plus le voir, mon pauvre Baptiste, qu'il y a plus d'un an que je le soignais, pour une maladie de poitrine, — pas la plus grave, une petite, mais bien ennuyeuse, tout de même, — et que je lui avais conseillé de demander un certificat, afin de rester dans un dépôt, le temps au moins de s'habituer. Il m'a répondu qu'il ne manquerait pas d'hommes plus malades que lui, et qu'il ne demanderait rien du tout. Ça, c'est très bien.

» Il a été récompensé de son courage : sa

LA GRANDE LKTTRE. 209

santé ne peut pas être parfaite, mais il a pu faire son devoir, comme les camarades. N'est-ce pas qu'il a mérité la faveur de me revoir?

» Donc, monsieur le général, je vous demande bien humblement l'autorisation d'aller retrouver mon mari, pour deux jours seulement, trois si vous voulez bien : Baptiste Palaret, sapeur au N* bataillon du génie, secteur postal 200, numéro matricule 1778. Je crois bien, — sans en être sûre, — qu'il était dernièrement au village de X... : mais, avant que j'aie fait le voyage, il peut avoir été déplacé de quelques kilomètres : vous savez mieux que moi ce qu'il en est, dans le métier militaire... »

Ici, madame Palaret releva sa plume, et s'interrogea. Ne ferait-elle pas bien de donner son signalement au général? Sans doute : car, pour établir « la pièce de voyage », il fallait connaître la personne qui serait autorisée à franchir les lignes des armées, il fallait qu'il n'y eût point de doute, et qu'on fût certain de voir et d'entendre madame Palaret, et non une aventurière quelconque. Elle reprit donc :

« Je vais à présent, monsieur, vous donner

mon signalement. J*ai trente-deux ans. Je suis blonde châtain, de taille moyenne, j'ai les yeux clairs, les dents aussi. Quand j'étais toute jeune, on ne disait pas que j'étais laide, et je n'ai pas beaucoup vieilli. Je m'appelle Marie Le François, épouse Palaret. Je suis cultivatrice d'un domaine de 36 hectares, et, depuis le départ de mon mari, j'ai travaillé de toutes mes forces, pour que rien ne souffrît, ni les gens, ni les bêtes. Je suis simplement métayère ; je n'ai pas d'autre fortune que mon travail. Le maire de ma commune m'a offert Tallocation, comme femme de soldat : j'ai refusé, disant que je n'avais malheureusement pas d'enfant à élever, &t que je laissais l'argent pour celles qui avaient de la marmaille.

» Donc je suis seule, dans la commune, qui ne touche pas mon allocation. Si je dis cela» monsieur le général, ce n'est pas pour me vanter, attendu que j'ai simplement fait mon devoir, et qu'il était moins pénible que celui des soldats; mais je me suis dit : c'est peut-être une raison encore pour qu'on me permette de voir mon mari. Pour tous les deu3t, ça serait une récompense.

La ghapIde lettre. 21I

» Pardon, monsieur le général, de vous importuner, et recevez toutes mes salutations,

» MARIE PALARET,

» A la Haie-Martine, commune de Saint-Saulge

(Nièvre). »

Quelques jours plus tard, dans l'ancienne salle à manger d'un notaire de campagne, le général achevait de donner ses ordres pour la journée, à son chef d'état-major.

— Plus rien dans le courrier, Matheville?

— Non, mon général, plus rien de militaire :

il y a pourtant la lettre d'une petite femme.

— Ah ! diable !

Le colonel de Matheville, grand Normand des pays d'herbage, rose de teint et solide comme un pont, tenait la lettre entre deux doigts.

— Ce qui me touche, dit-il, c'est qu'elle ait refusé l'allocation et qu'elle conduise sa ferme, là, toute seule. Ah! les femmes valent mieux que les hommes! Chez moi, mon général, les ouvriers profitent de la guerre pour demander, aux herbagers, des salaires de percepteurs des finances, et puis trois pots de café par jour, et

âl2 RECITS DÛ TEMPS 1)E LA GÙËRÎIË.

puis un demi-litre d'eau-de-vie, et puis trois litres de cidre. Ce n'est pas tout : il est stipulé que le cidre sera pur jus! Le soir, ils ont tout bu, le cidre, l'eau-de-vie, le café, la paye; et si on leur fait un reproche : « Bah! disent-ils, » quand nous serons vieux, nous aurons la » retraite! » La petite Palaret est d'une autre espèce, j'en réponds!

— Enfin, que demande-t-elle?

— La permission de venir voir son mari.

Le général se leva, en riant.

— Matheville, vous avez deux natures : vous êtes terrible aux Boches et faible envers le civil; vous êtes une idylle armée.

Il prit néanmoins la lettre, la parcourut, et dit encore, en se dirigeant vers la porte :

— Nous sommes en guerre, Matheville!

Faites bombarder la côte 570, et ne pensez plus à la petite madame Palaret!

Le colonel connaissait bien son chef. Il ne jugea pas que la demande fût rejetée. Le soir même, en revenant de son poste d'observation, il rencontra un médecin-major, et fit route avec lui.

Ah! Nièvre aux bœufs blancs! Nièvre aux prairies en pente couronnées de taillis! Ce fut une journée claire, cette journée de fin avril, où le gros marchand de grains, connu dans tout le pays sous le nom de Burette, parce qu'il avait la tête petite et forte la panse, fit entrer dans la cour de la Haie-Martine son tilbury dépeint, et demanda :

— Madame Palaret a-t-elle de l'avoine à vendre?

— Et de la jolie! dit Montapas. Toute fraîche vannée !

— Alors, va dire à la patronne que c'est le père Burette.

Elle vint, vive comme toujours, et se tint debout contre la roue, tandis que le valet allait, dans le grenier, prendre au creux de ses deux mains l'échantillon d'avoine. Le marché fut vite fait. Montapas s'étonna qu'elle n'eût pas marchandé. Il s'étonna bien plus lorsque, à peine le marchand disparu au tournant du chemin, la patronne se mit à rire, d'un rire si franc qu'il n'avait pas vu rire ainsi depuis le commencement de la guerre.

— Charmant homme! disait-elle. Montapas,

j'ai vendu les trois cents boisseaux d'avoine. Je cours chercher les sacs chez le meunier de Saint-Saulge. Montapas, vous chargerez les pochées dans la grande charrette, et vous attellerez les deux chevaux qui nous restent. Je partirai à cinq heures et demie demain matin. C'est moi qui conduis.

— Vous?

— Pourquoi pas?

— A Nevers?

— Il n'y a jamais que dix lieues de pays!

Je me tirerai d'affaires. Mais ne m'attendez que le lendemain, et même un peu plus tard.

C'est ainsi que Nevers vit passer dans ses rues une grande charrette chargée d'avoine, et qu'une femme jeune conduisait. Marie Palaret s'était un peu inquiétée d'avoir à livrer les sacs dans un entrepôt militaire. Mais il n'y avait là que de vieux territoriaux, qui furent d'une galanterie raffinée, ou du moins qui crurent l'être.

— Vous n'avez pas vu un sapeur du génie, leur dit-elle, un grand maigre, assez beau, qui a les moustaches tombantes et va les bras ballants?

Aucun ne Tavait vu.

Elle ramena donc la charrette vide, peinte en bleu, et qui portait son nom sur une plaque de fer-blanc, jusqu'au cœur de la ville, et obtint de la laisser, quand les chevaux eurent été dételés, devant Thôtel où de père en fils les Palaret s'attablaient pour une heure ou deux les jours de foire. Elle ne s'en éloigna guère, se disant que le maître de la Haie-Martine ne passerait pas à côté de ce bleu-là sans reluquer l'étiquette.

Et, en effet, le lendemain, vers neuf heures, — elle avait mis son chapeau de ruban noir, qui n'avait guère de style,, et sa jaquette du dimanche, — elle vit venir, les bras ballants, et la tunique aussi ballante sur ses longues jambes, Baptiste Palaret lui-même, duN" génie, numéro matricule 1778.

— Ah! ma femme, dit-il, comment c'est toi!

Moi qui me demandais comment faire pour aller à Saint-Saulge? Ils ne donnent guère de permission!

— C'est pour cela que je suis venue. Je savais qu'on te ferait venir à Nevers.

— Tu ne sais pas que je suis malade? II

faut même que je sois bien malade. On m'a reconnu sans que je le demande! Un major m'a rencontré : a Palaret, vous irez vous reposer pendant huit jours, vous partirez demain matin. » Je tousse un peu, mais je dois avoir autre chose. Je ne sais pas ce que

jai?

Marie Palaret l'embrassa, devant la porte de l'hôtel, se mit à rire comme elle avait ri devant Monta pas, à la Haie-Martine, et répondit :

— Tu as simplement une femme qui est plus fine que toi, mon pauvre Baptiste. Tout est venu d'une lettre, je te conterai ça, d'une lettre que j'ai eu bien du mal à écrire, mais que je ne regrette pas!

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