‹ Récits du temps de la guerreChapitre 5 sur 6 · RÉCIT D*UN COMMANDANT · texte numérisé non relu

RÉCIT D*UN COMMANDANT

6 Juin 1915.

Deux tambours, deux clairons par compagnie, un caporal tambour, un caporal clairon par bataillon : voilà la règle, et voilà ce qui roulait et sonnait devant nous, quand mon beau troisième bataillon revenait du champ de tir, au temps de la paix. Mais en guerre, les hommes fondent. Après huit mois de tranchées, que de figures, que de regards nouveaux! Us viennent, ils passent. Le courage se transmet de ceux qui tombent à ceux qui les remplacent, ou. plutôt, à peine arrivent-ils du fond de leurs campagnes ou de leurs villes, ces bleus, ces territoriaux, toute la race appa-

raît en eux, les transforme et les fait soldats. Parmi ceux dont les traits, la démarche, la voix, m'étaient le plus familiers, il y avait un jardinier nommé Guillot. Je le voyais souvent chez le colonel, dont il était cuisinier. On n'a pas, dans tous les bataillons, un professionnel qui sache faire des quenelles, réussir une daube et réduire un coulis. Guillot, comme tant d'autres dans cette guerre, appartenait à l'école de l'improvisation. Il avait été choisi parce qu'il était propre, toujours brossé, parce qu'il avait, ou devait avoir, une certaine connaissance du légume cru, et surtout parce que les tambours, n'ayant pas de fusil, n'appartiennent que par fiction au service armé. Notre régiment, tantôt à l'arrière, tantôt en première ligne, n'a pas cessé de défendre, dans les terres picardes, ce semblant de vallée, cette coquille oblongue de sillons et de prés, dont nous tenons l'extrémité ouest, tandis que les Allemands tiennent la pointe du côté de Test, avec ses pentes légères et le village en couronne, l'église faisant joyau et levant son clocher juste au milieu des maisons. Le colonel habitait, quand il le pouvait, une maison de petit bourgeois, au

bord d'une route, à quatre kilomètres de nos lignes, et c'est là, dans la cuisine munie d'une vaste cheminée et d'un fourneau minuscule, que j'ai vu d'abord Guillot, tranquille, vêtu d'un tablier qui montait jusqu'au col et que dépassaient, en bas, deux jambes de pantalon rouge. « Oui, mon commandant, vous arrivez bien, le colonel vient de rentrer du front, et vous pourrez dîner; je n'avais plus que des conserves, mais les voitures ont apporté un solide morceau de bœuf. » Au-dessus du vaisselier, à moitié dégarni par les troupes de passage et l'inévitable accident, Guillot avait pendu au mur son tambour, et j'aperçois encore, lorsque j'ouvrais la porte, le baudrier verni, la caisse de cuivre jaune, et les baguettes dormant sous les cordes détendues.

Les mauvais jours de l'hiver n'apportèrent aucun changement dans l'humeur du cuisiniertambour. Il faisait passablement son métier d'occasion, sans progrès appréciable, sortait peu, causait souvent, par la fenêtre, avec l'indéfini cortège de combattants et d'auxiliaires, qui suivent nuit et jour les routes de la zone militaire. Le dimanche, dans l'après-

midi, sur la table bien essuyée et couverte d'un papier blanc, il écrivait à sa famille, — sa mère, ses sœurs, un frère beaucoup plus vieux demeuré au pays, — des lettres laborieuses, qui l'obligeaient à boire un peu plus que de raison.

Mais quand les brouillards glacés de ce Nord, où les champs sont au loin visités par le vent de la mer, commencèrent à être coupés par le soleil, et à blondir en laissant voir Therbe neuve, les mottes, les tuiles d'un toit, le luisant d'un canal entre les saules qui diminuent, tout le monde s'aperçut que Guillot devenait triste. A peine répondait-il, lorsque l'un des officiers, commensaux du colonel, entrait, rompu de fatigue, et, retrouvant l'abri, demandait : « Eh bien! mon vieux, c'est terrible au front, et t'as pas l'air de t'en douter ? » Il n'avait de plaisir qu'à écouter les histoires des hommes qui racontaient les attaques, les contre-attaques, les sapes, les mines, les reconnaissances faites la nuit, par des volontaires, jusqu'aux réseaux de fil de fer des Allemands. Si bien qu'un soir des premiers jours d'avril, comme le colonel sortait de la maison et com-

mençait à siffler, selon son habitude, un petit air qui paraissait tout drôle dans le bruit du canon, il vit s'avancer Guillot en capote et képi, et la main droite sur la visière.

— Mon colonel, je voudrais vous demander une faveur?

— Laquelle?

— Aller me battre, comme les autres.

— Tu es pourtant bien, ici, tu ne manques

de rien?

L'homme hésita un instant, et répondit :

— Non, mon colonel : j*ai même du tabac quand les autres n'en ont pas.

— Tu m'es précieux. Je suis habitué à ta cuisine, tu es habitué à mes façons. Qu'est-ce que tu as?

— Je vas vous dire, mon colonel : je ne sais plus quoi écrire, dans mes lettres; je n'ai plus rien à leur marquer; alors, je veux du nouveau.

Et ce fut la fin de la première période de la vie militaire de Guillot.

La seconde période fut assez brève. Le tambour Guillot emporta sa caisse, une nuit qu'il faisait de la lune, et l'éclair de cuivre astiqué

coula dans la tranchée. Les hommes relevés de la rude faction plaisantaient : « Qu'en ferastu? A quoi ça sert? 11 y a pas de logement pour ta princesse! » Il laissait dire, n'ayant pas beaucoup de répartie. Entre les murailles de terre, glaise et cailloux, il allait, le dos chargé d'un sac très lourd, et il songeait à un oubli qu'il avait fait : la peau de rechange; celle qui aurait dû, d'après le règlement et la tradition de tous les tambours, être assujettie sur le sac, il l'avait laissée dans la maison du colonel, peut-être ici, peut-être là. Son premier soin, quand il fut rendu dans le fragment de tranchée, dont, avec d'autres, il aurait la garde, fut de creuser, dans la paroi la moins exposée aux éclats d'obus, une niche, qu'il se proposait d'agrandir plus tard, afin d'abriter la caisse. Un morceau de toile d'emballage, — on trouve de tout dans les tranchées, — fixé en haut par deux chevilles de bois, protégea l'instrument contre la pluie et un peu contre le perpétuel passant. Et la vie nouvelle commença. Guillot était fait, décidément, pour le grand air. N'ayant pas de fonction déterminée, il les remplissait toutes,

un jour Tune, un jour l'autre. On l'envoyait

réparer une brèche, porter un ordre, vider une mare que le dernier orage avait formée entre la huitième et la neuvième compagnie, chercher la soupe, escorter les ravitailleurs, porter des blessés au poste de secours, quelquefois mener à Tabreuvoir les mulets des sections de mitrailleuses, lorsque le conducteur, — fonction do grand repos, — était malade. Il avait ses heures de loisir. Et, pour les occuper, tantôt il écrivait des lettres dont l'intérêt n'avait guère augmenté, tantôt, ayant tiré la caisse de son abri, assis dans la boue, le dos appuyé à la paroi de la tranchée, les genoux relevés, les talons ramenés près du corps, il jouait aux cartes avec un camarade, ou encore il jouait aux dames, se servant comme damier, il faut bien Tavouer, de la peau de sa caisse devenue inutile. Les camarades avaient eu raison : la peau d'âne tannée, raclée, tendue, sur laquelle il savait, comme un vieux de la Vieille Garde, précipiter la grèle des deux baguettes, n'avait plus de chanson à dire, dans cette guerre de cachettes, de labyrinthes et de mines. Alors, un jour d'ennui, avec sa plume, avec sa petite bouteille d'encre, et se servant comme règle du bord du baudrier

de cuir, il avait tracé des carrés, les uns blancs, les autres noirs. L'ouvrage était parfait. Les obus, pendant que le chef-d'œuvre s'achevait, passaient à l'habitude par-dessus la tranchée. Quelques-uns même s'y arrêtaient.

Un matin, à deux heures quarante-cinq, — je me rappelle Tordre que je dus transmettre, — le bataillon fut relevé, et nous mtmés bien une heure et demie à sortir des boyaux, et à nous rassembler sur la place d'un village à nous, c'est-à-dire sur un petit espace libre au milieu de murs en ruines. Les hommes firent chauffer le « jus »^ bâtissant des foyers avec des pierres dont ils ne manquaient point, avec une pointe d'ogive, que le canon des Allemands avait arrachée aux fenêtres de l'église.

— Dépêchez-vous! La revue! Le général attend !

Oui, nous allions à la revue. Un grand chef nous avait convoqués, nous aussi, et nous allions passer, parmi les régiments cantonnés à l'arrière et soigneusement préparés, nous, les gars de la tranchée, sortant de la boue et de la fumée. Pas de toilette! On n'a pas le temps! Le général veut féliciter le beau troisième qui s'est

battu comme un beau lion, qui a brisé dans la vallée, depuis plus de trois mois, tout Teffort ennemi. Et nous allons défiler en colonne par quatre. Et j'appelle les tambours et les clairons. Il se présente huit clairons et un seul tambour : Guillot. Où sont les autres? Les hommes ont fondu, je vous le disais, ou bien les caisses. Guillot seul. Il prend la tète; il bat dé ses deux baguettes, et le son qui s'échappe et roule en larges ondes, fouettées par les clairons, pour être un peu nasillard, ne me semble pas moins guerrier. Nous arrivons bons derniers au bas d'un raidillon. Le village est en haut, vivant, tout vivant, avec des laboureurs, des femmes, des enfants, des cris de joie, et l'énorme haie des régiments au repos, qui nous attendent.

Nous avons été signalés. Le général est debout, dans l'ombre des maisons basses, du côté droit, à vingt pas de sa Rolls-Royce, devant ses officiers moins immobiles que lui. « Les voiJà ! Les voilà! Vive le troisième! » Ils montent bien, mes hommes, à cause de leur honneur qui fait lever les têtes et courir les jambes. Guillot roule superbement, mes huit clairons n'ont qu'un coup de langue. Nous sommes dégue-

nillés, tachés, hâlés, crasseux. Je suis à cheval

derrière ma fanfare. Le bruit s^engoufTre dans la rue et revient en échos. Nous arrivons au sommet. « Vive le troisième! » Je salue le général.

— Halte !

Ce n*est pas vers moi qu'il s'avance : il va droit à Guillot, qui est rouge, et qui ferme à demi les yeux. Sous sa moustache roulée, il a comme un sourire, pas trop doux, pas trop dur.

— Qu'est-ce que c'est que ça, mon garçon?

Tu bats du tambour sur le mauvais côté?

Je me lève sur mes étriers. En effet, Guillot tapait sur la peau barrée par les deux cordes en boyaux de chat ! Le général prend la caisse des deux mains, la retourne, et, sur la bonne peau aperçoit le damier. Il éclate de rire, laisse retomber la caisse, et donne l'accolade à Guillot tout ahuri.

— Allons, mon brave, tape sur le damier !

Ça ne fait rien! En avant, marche!

— Vive le troisième bataillon !

Le dernier acte est encore plus court. Guillot est devenu combattant. Depuis les premiers

jours de son arrivée dans les tranchées, il s'était fait inscrire dans une ligue qui a des adhérents par milliers dans ma région : L. D. P. P. L. R. D. C, Ligue des Poilus pour le ravigotage des civils. Il est devenu un guetteur sans sommeil; un tireur qui calcule, épaule bien et ne manque pas ; un patrouilleur ardent et silencieux. Dans les nuits du mois de mai, quelles trottées il a faites, pour reconnaître l'emplacement d'une mitrailleuse! Son lieutenant, le petit Sariet, l'aimait comme un héros en peut aimer un autre, à la vie, à la mort, et sans qu'on ait besoin de se dire qu'on s'est compris. Or, vers la fin du mois, un soir de brouillard, tout à coup, nous avons eu une terrible attaque des Allemands. Trois bataillons sont venus jusqu'aux tranchées; nous les avons reconduits jusque chez eux; mais alors, mon ami, dans la petite vallée, c'a été un terrible ouragan de mitraille. Au plus mauvais endroit, vers la gauche, dans une pâture en pente qui descend vers le ruisseau, le petit Sariet était tombé. Les balles de mitrailleuses fauchaient tous les brins d'herbe. Ne pouvant se lever, avec la main il essayait de prendre des

pierres, des moites, quelque chose pour abriter sa tête, ou peut-être seulement ses yeux que les débris de terre et de cailloux aveuglaient. Il faisait presque nuit. Mais les fusées éclairantes montaient dans le ciel. Sariet vit un homme qui rampait vers lui, péniblement. Cet homme se plaignait, et cependant il avançait, il continuait son effort. Et il vînt se placer entre le feu des mitrailleuses et le lieutenant Sariet, et s'étendit tout de son long, sans rien dire. Le lieutenant Tavait reconnu.

— Que fais-tu, Guillot! Va-t*en, ils vont te tuer!

— Mon lieutenant, j'ai déjà trois balles dans le caisson, je suis bien malade : mais je peux encore servir de pierre.

 celui qui me racontait Thistoire, je demandai :

— Ces braves sont morts?

— Ils sont vivants!

DEUX FllERES

13 Juin 19Î5.

Ils étaient deux frères, Bretons d'origine, mais dont la famille habite Paris. Le plus jeune s'appelait Louis; Tàiné, Henri.

C*est une dure et douce condition tout ensemble de partir en guerre près de quelqu'un de son sang : frère à côté du frère, père à côté du fils, cousins qui s'aiment fraternellement. A chaque minute, celui qui se sent menacé voudrait savoir si l'autre est vivant; on se rencontre et c'est une joie tout de suite entamée par le sentiment de l'heure qui s'écoule, de l'adieu prochain, de l'attaque qui se prépare; on souffre l'un pour l'autre, et, quand un

homme passe dans la tranchée, venant du secteur voisin, plus d'un qui dormait, au petit jour, accoté contre la terre molle, s'est éveillé, demandant avec eiïroi : « La nuit a été rude; est-il encore là-bas? » Je connais un jeune soldat qui a traversé indemne toutes sortes de dangers, et qui m'a raconté : « J'ai vu tomber devant moi, au commencement d'une attaque, mon meilleur ami. Il m'a appelé. Ma compagnie n'était pas engagée. J'ai sauté hors de ma tranchée; j'ai couru à lui; sous les balles des mitrailleuses qui ne l'ont plus touché, qui ne m'ont pas atteint, je l'ai emporté sur mes épaules et ramené à l'abri. C'était dans les pires moments du début de septembre; nous n'avions ni eau ni vivres, et je suis resté trois jours sans pouvoir effacer, sur mes mains, le sang de celui qui était comme mon frère, i»

Louis avait vingt et un ans. Il était tout simple, bon camarade, familial, content de peu, et sa profession de comptable à la Compagnie des chemins de fer du Nord ne semblait pas le préparer à devenir un héros de la vie militaire. Mais la principale source d'héroïsme est une conscience délicate. Il y a un héros en

puissance chez tout homme qui remplit exactement, et pour un motif supérieur, Thumble devoir quotidien. Celui dont je vais parler avait, assurément, une mère admirable.

Aussi, dès que la guerre éclate, il accepte le grand devoir, joyeusement. Il sait très bien qu'il ira jusqu'où il faudra. Il a déjà une habitude de vaincre, dans la guerre inconnue que chacun livre à soi-même. Il dit, en quittant sa maison : « Si je meurs, vous pourrez être fiers de moi, car je serai mort en brave et face à Tennemi. »

Au mois de mars, il était sergent, et le frère aine, Henri, était lieutenant. Dans la nuit du 14 au 15, l'artillerie ennemie, jusque-là très active, cessa brusquement de tirer. Tous les combattants vous diront que ce n'est pas bon signe. On veillait. On regardait l'ombre par les meurtrières et par-dessus les tranchées. Le bataillon occupait la droite et la gauche d'un chemin creux, non loin de R... La compagnie de Louis était à droite, celle d'Henri à gauche. A six heures, au petit jour, le lieutenant traversa le chemin et causa un moment avec son frère. A peine revenait-il « chez lui », qu'il

sentit la terre trembler et se convulser sous ses pieds. De l'autre côté du chemin, une effroyable éruption faisait éclater la tranchée, lançait en l'air les hommes, les armes, les remblais. Puis, ce fut une pluie infernale, sur toute la ligne, de mitraille, de pétards, de bombes, de grenades, de balles; les obus de 77, de 103, de 210 arrivaient au rendez-vous, pressés, en gerbes; le moulin des mitrailleuses ne s'arrêtait pas; toutes les fumées et tous les cris sortaient des tranchées bombardées. Les hommes que le feu n*avait pas atteints, abrités ou non, selon la chance, avaient chargé les fusils et mis la baïonnette au canon. Henri, que le devoir obligeait à rester parmi ses hommes, se demandait : « Où est Louis? Mort, sans doute! il a été projeté par la mine; il est de ceux que j'ai vus tournoyer là-haut. » Un blessé passa, en arrière, dans le couloir de terre, et dit, pendant que deux camarades l'emportaient : « Il est en vie, mon lieutenant, en vie! »

L'ennemi n'attaquait pas. Il n'osait pas sortir de ses tranchées, et, déjà, de l'autre côté du chemin, sous le feu, des soldats, à genoux ou

courbés, commençaient à refaire les défenses, et à mettre un bourrelet de terre entre eux et l'ennemi. Il venait des secours du loin. Les sapeurs du génie se mêlaient aux fantassins.

Et celui qui commandait, celui tout au moins qui avait donné les premiers ordres, c'était Louis, le frère jeune, devenu en un instant chef de compagnie.

Il vivait, mais enterré jusqu'au cou dans le sol bouleversé, la tète un peu de travers, les yeux rouges de sang et la figure très pâle.

Autour de lui, des morts, des mourants et quelques compagnons sans doute , qui se cachaient dans les entonnoirs creusés par les obus et parmi les labours soulevés par l'explosion de la mine. Alors, se voyant le chef, dans un si grand péril, pour ranimer ceux qui pouvaient être ranimés, et leur donner l'exemple, il s'était mis à chanter, de toute sa voix, dans le vacarme du canon : « Mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie ! » Puis, tout haut, sentant sa force faiblir, il avait récité : Notre Père; Je vous salue , Marie ^ et l'acte de contrition. Et maintenant, comme une butte de pierraille et de sacs le protégeaient

contre les Allemands^ qui n'étaient pas & plus de vingt mètres, ne voyant pas les hommes de la section, il s'était mis à faire Tappel :

— Bariller? Lestard? Gonzague? AUaume?

Ils étaient quelques-uns seulement qui répondirent, et qui vinrent en rampant. Des cris : c Au secours ! A nous ! » partaient de Tabri n** 7, où plusieurs hommes se trouvaient endormis, au moment de l'explosion. Une masse de décombres étaient retombés sur eux sans les tuer, mais les avaient murés vivants. La canonnade diminuait de violence. Bariller mit un genou sur le tertre d*éboulis que couronnait la tète penchée du sergent Louis. Il avait une pelle à la main.

— Patientez, sergent : on y va!

Mais le sergent, qui était pourtant bien pâle, à cause de Tétreinte de la terre, rassembla un peu de force, et cria :

— Délivrez d'abord les hommes !

Et, comme les sapeurs du génie apparaissaient, il répéta :

— Eux d'abord! moi le dernier!

« Être si près de mon frère, et ne pas pouvoir lui porter secours! Et ces Allemands qui

n'attaquent pas! qui m'obligent à rester là,

sous les obus, comme celui qui n'a pas de |

réponse! )» Ainsi songeait l'ainé, à gauche du chemin. Il ny avait plus que les 77 qui tiraient. A neuf heures, dans la tranchée, un blessé parut, à l'endroit où elle tourne et prend la direction de l'ouest. Il s'appuyait aux parois, il allait courbé, il était extrêmement pâle.

— Je l'ai échappé belle, mon Henri !

— Qu'as-tu?

— Rien et tout : je sors de mon cercueil.

Il eut le courage de rire en touchant la

main de son frère :

— Ce ne sera rien ! Ne fais pas une figure !

Son frère lui donna un bon quart de cognac,

un bâton, un képi, et l'accompagna, entre les deux murailles de terre, jusqu'où il put, et ce ne fut pas bien loin, car la bataille continuait. Quand il le vit disparaître :

— Je te vengerai ! dit-il.

Le sergeilt Louis est maintenant à l'ambulance. D'abord, au poste de secours, on l'a gardé un peu. Mais le mal s'aggravait, les dou-

leurs internes augmentaient, et la respiration devenait de plus en plus pénible. Il est là, le petit fantassin, dans une salle chauffée et dans un lit blanc; il dort; on ne sait pas s'il vivra. Il a écrit à sa mère : < J'ai tellement dansé la nouba, le jour de la fête, que je suis à Tambulance. » Le lendemain matin, il voit passer Taumônier, et, d*un geste faible de la main, il l'appelle. Que lui veut-il?

Ah! merveille des âmes qui ne se croient pas quittes envers les plus petits devoirs, parce qu'elles ont été une fois héroïques! Je veux citer la lettre même de l'aumônier, qui raconte à la mère les derniers jours de l'enfant.

« Je ne fus pas peu étonné de le voir m'appeler, comme je passais, et me dire à brûle-pourpoint : « Monsieur l'aumônier, à qui » dois-je remettre mon aumône de carême? » Je crus n'avoir pas compris, mais il répéta sa question, disant que c'était son devoir, et qu'il en serait quitte pour faire, un jour, une gourmandise de moins... Le jeudi, le second poumon se prit. Louis eut, à plusieurs reprises, un peu de délire. La nuit, il se leva. L'infirmier de garde, doucement, voulut le faire

se recoucher, c Est-ce que tu es plus que mon » commandant, toi? Mon commandant m'ap- » pelle, là-bas! Il y a assaut!... » Quand j'allai lui proposer l'extrême -onction, il avait grand peine à entendre. Je lui posai la question par écrit, sur le verso d'une enveloppe. Il me répondit : « Avec plaisir. » Sa présence d'esprit était complète. Il renouvela le sacrifice de sa santé et de sa vie, s'il plaisait à Dieu, sans appréhension, comme s'il se fût agi d'aller à l'appel de son commandant. Une heure plus tard il s'éteignait doucement, laissant à tous le souvenir et l'exemple d'un soldat entêté jusqu'au bout dans son devoir. »

La peine du lieutenant était grande, et chaque jour renouvelée par les mots des camarades et des soldats qui se souvenaient du sergent, par la vue des tranchées allemandes où étaient cachés les meurtriers de son frère, et de ce coude de la tranchée où il avait aperçu le héros blessé, courbé, tâtant les murs avec les paumes. Il avait juré de venger ce frère, et il cherchait l'occasion.

Une nuit, à dix heures et demie, un peu

avant la relève, il était dans son abri, et, à la

lueur d'une bougie, il cherchait ses cartes

topographiques, qu'il avait mises entre quatre

grosses pierres, formant sa bibliothèque,

lorsque le caporal qui commandait la patrouille

sortie depuis deux heures arrive, amenant un

prisonnier. Ici encore je citerai la lettre même

que le jeune homme adressa à sa fiancée. Elle

est d'un ton qui ne laisse pas de doute.

« Je saisis mon revolver, je le mis sur la

table, et je regardai le prisonnier. Mon regard

devait être terrible, et les hommes me l'ont dit

depuis. Je fus longtemps sans dire une parole,

le regardant; puis je le questionnai; il me

répondit en pur français. Alors, je m'approchai

de lui, et lui mettant Tarme devant les yeux :

a J'avais un frère que j'aimais tendrement;

» toi ou les tiens vous l'avez fait mourir; tu

» mourras. Je te donne deux minutes. » Je fis

demi-tour dans mon gourbi; je sentais battre

mes tempes. Un grand combat se livrait en

moi. Ma colère voulait tuer l'homme, et ma

conscience protestait. Le caporal, au bout de

deux minutes exactement, fit lever T Allemand,

et vint à moi en disant : « C'est l'heure. »

L'autre, voyant que je marchais vers lui, devint blanc comme la cire, et murmura :

« Meine Mutter; meine Marguerite. » Ces deux mots achevèrent de me changer, et j'entendis que je faisais en moi-même une prière : « Mon » Dieu, j'avais un frère que j'aimais bien, c'est » vrai; j'ai une mère qui pleure, une fiancée » qui craint, une sœur qui souffre : acceptez » tous les sacrifices, je ne me vengerai pas! » Je regarde l'homme de tout près. Je lui dis : « Tu as une Marguerite, moi, j'ai une fiancée D aussi : tu es mon prisonnier, tu as la vie » sauve, va-t-en! » Et je le fis conduire au commandant. »

LALLIANCE

20 Juin 1915.

Dans la petite ville de garnison où elle était demeurée, la guerre venant, comme la plupart des femmes du régiment, parce que les nouvelles seraient là plus rapidement connues et plus nombreuses qu'ailleurs, Madame L... laissait tomber le jour sans allumer la lampe. Sa chambre étroite, au-dessus de la morne rue commerçante, était tout envahie par Tombre, à l'exception du fronton d'une glace, où luisait le reflet d'un réverbère. Elle, assise dans un fauteuil, la tète appuyée au dossier droit, les bras étendus et posés sur sa robe, les deux mains unies et touchant ses genoux, elle souf-

frait, d'une souffrance lente, profonde, trop grande pour ses forces. Elle s y abandonnait. Les enfants, elles les avait envoyés jouer dans une chambre distante, et ils avaient vaguement compris, car ce n'était point la première fois que leur mère voulait pleurer seule. Elle ne pleurait pas cependant. Elle contemplait une histoire d'amour et de douleur : la sienne et celle de son mari disparu. De temps en temps, lorsque le flot de sa détresse était trop puissant pour qu'elle pût le contenir, elle disait entre ses lèvres, sans aucun son de paroles : a Michel! » et ses mains se serraient un peu. Puis elle redevenait immobile. Devant ses yeux fermés passait l'incessante interrogation, la phrase dont elle voyait chaque lettre et chaque mot nuit et jour : a Où es-tu? » Il n'y avait aucune réponse, ni aucun être humain, sans doute, qui pût donner de réponse. Et le monde était vide, aussi mort que cette ville inconnue où elle n'avait ni parents, ni souvenir de jeunesse, à laquelle rien ne l'attachait, si ce n'est un passé de quelques mois, heureux, aujourd'hui détruit.

Depuis six semaines, elle ne savait pas où

l'alliance. 277

chercher en pensée son mari. De Tassant de M..., auquel Michel avait pris part et qui avait été son suprême combat, peu d'officiers étaient revenus sains et saufs. Le terrain pour la possession duquel ils avaient lutté était resté aux mains de l'ennemi, et trois capitaines, son mari et deux autres, avaient été portés comme disparus. Le récit de quelques témoins faisait craindre que les officiers ne fussent morts. Rien pourtant n'était prouvé. Aucune des trois femmes n'avait voulu abandonner l'espoir.

Elles ne voulaient pas se considérer comme veuves, et, dans le silence que chaque jour rendait plus pesant, elles attendaient le sort qui était déjà le leur et qu'elles ne connaissaient pas. Cette attente, chacune redoutait de la voir finir. Elles avaient peur des nouvelles possibles. C'est une indicible angoisse que celle de l'inconnu, mais comment souhaiter de a savoir }», lorsque Tune des deux réponses est celle-ci : a II est mort? »

Madame L... tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait. On lui apportait une lettre de la part du commandant du dépôt. Elle se leva, prit l'enveloppe, remercia. Puis, seule, appuyée

à la porte qu'elle venait de refermer, elle pencha la tète sous le coup qui Taccablait. c L'heure est donc venue! songea-t-elle. Cette fois, c'est fini... Un martyre, auprès duquel celui de ces dernières semaines n'était rien, va commencer;... il est commencé. »

Elle alluma une lampe, et, debout près de la table, entre les deux fenêtres, ouvrit la lettre. L'écriture était du colonel du régiment, a Madame, j'ai la douloureuse mission de vous informer que le peu d'espoir que nous gardions de retrouver votre mari vivant doit être abandonné. Après le nouvel assaut que nous avons fait contre les positions de M..., et qui, cette fois, nous en a rendus maîtres, nous avons donné la sépulture à beaucoup de nos morts restés en avant des tranchées ennemies. Comme nous le redoutions, le capitaine L...

était parmi eux. Je vous envoie l'alliance que nos hommes ont trouvée sur lui. Le régiment perd en votre mari, madame, un soldat admirable et un chef sur lequel tous comptaient. Je salue ce jeune camarade, que j'aimais d'une particulière affection, et nous garderons son souvenir, comme son exemple, fidèlement. »

l'alliance. 279

La jeune femme, qui, pour lire, s'était penchée, se redressa. Elle reprit l'enveloppe. Sur les deux feuilles de papier, à l'angle, en bas, le petit cercle d'or de l'alliance avait marqué son empreinte... Mais non! quelle méprise était-ce là? Quel jeu cruel jouait-on? L'alliance de Michel? Mais il ne l'avait pas emportée! Il la lui avait laissée en partant. Le dernier jour de juillet quand ils allaient se séparer, penché au-dessus de sa femme et la tenant serrée contre lui» il avait passé lui-même les deux anneaux au doigt de Louise, la plus large des deux alliances devant être retenue par l'autre, et il avait dit : « A présent, tout ce que nous avons est à la garde d'une seule. » Depuis ce jour, les deux cercles d'or ne l'avaient pas quittée.

« Alors, songeait-elle, c'est une erreur! Ce n'est pas lui qu'on a retrouvé! c'est un autre officier, un capitaine aussi, mais pas lui, pas lui! Qui est-ce? Lui, peut-être qu'il est vivant? Oui, peut-être bien ! Vivant! »

Elle regardait l'alliance, qui ne portait aucun nom, aucune date. Un simple cercle de métal.

Puis elle ôta de son doigt les deux alliances, et les compara. Elle relut les mots gravés dans

Tor : «Michel L..., Louise B..., 25 avril 1905. » Bouleversée, la tête entre les ii\ains, elle essayait de ressaisir son esprit, de comprendre, de deviner... On avait relevé les cadavres après six semaines. Six semaines! Obligée d'imaginer rhorrible spéciale, elle s'appliquait à raisonner : c Us étaient défigurés, évidemment, méconnaissables. On n*a pu les identifier que gr&ce aux uniformes. Leurs papiers, pourtant? Mais souvent les Allemands enlevaient les papiers, à cause des renseignements qu'on y peut trouver... Et puis, les soldats qui avaient accompli TatTreuse besogne avaient dû se hâter... C'est déjà horrible d'être obligé d'ôter une alliance d'un doigt... on n'a guère le courage de regarder. Comment auraient-ils reconnu Michel?... Ils ont dit que c'était lui. Et justement Michel n'avait pas d'alliance... »

Comme si elle voyait, là, près d'elle, cette scène funèbre, elle détournait les yeux du côté de la rue. « Mais alors, qui est-ce? Un des deux autres capitaines du régiment disparus le même jour... On ne pouvait douter que ce fût un capitaine, mais lequel des deux autres?»

La communauté de l'inquiétude, puis de

Page 1